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LE SITE DE BURE ET LES DÉCHETS RADIOACTIFS

De
157 pages
Le stockage des déchets radioactifs est objet de controverses. Que faire notamment des plus toxiques, ces déchets ultimes des centrales électronucléaires ? Le Laboratoire de Bure (Meuse/Haute-Marne) a démontré la faisabilité d'un stockage de tels déchets dans des couches géologiques appropriées à moins 500 m. Le législateur a décidé d'implanter un centre de stockage souterrain dans cette région. Mais qu'en disent les habitants ? Comment appréhendent-ils un projet aussi exceptionnel ?
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Carte schématique des lieux :

canton de Gondrecourt-le Château (Meuse) canton de Montiers-sur-Saulx (Meuse) canton de Poissons (Haute-Marne)

localisation du Laboratoire ANDRA

Prologue

Cinq années passées à Bure (Meuse) en tant que Coordonnateur Grand chantier pour le Laboratoire de recherche souterrain de Meuse/Haute-Marne (ANDRA). Cinq années de rencontres, d’échanges, d’écoute des habitants et de leurs élus dans ce secteur concerné par un projet de centre de stockage de déchets radioactifs. En ce pays situé entre Champagne-Ardenne et Lorraine, sur ce site de rupture géographique entre les confins du Bassin parisien et les marges du Grand Est de la France, la vie s’écoule tranquillement et dans l’anonymat. Or voilà que s’invite un fait majeur de civilisation : celui, dans les entrailles de cette terre, de la gestion en couches géologiques profondes de produits ultimes de notre indépendance énergétique que sont les déchets hautement radioactifs et à vie longue (HAVL). Là où, ordinairement, peu de choses se passent, là où rural rime avec banal, voici qu’un projet exorbitant sollicite toute une population surprise par l’émergence d’un tel projet. D’abord avec l’implantation d’un Laboratoire de recherche (mise en œuvre à partir de la fin 1999) puis, demain, avec un centre industriel de stockage de ces déchets (lancement des travaux vers 2017, dans même pas une dizaine d’années). Durant ces cinq années, j’ai pris des notes sur un carnet. Scènes vécues dans ces humbles villages, échanges avec leurs habitants : leurs réactions, leurs points de vue, leur vécu face à cette question du stockage géologique et celle de l’ouverture sur le monde qu’elle

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engendre; ce qu’ils peuvent en dire ; leurs mots à eux. Car, au-delà du Laboratoire qui étudie, dans un premier temps, les caractéristiques et les aptitudes de la roche susceptible d’assurer le confinement des déchets, le centre de stockage se profile à l’horizon. Il contiendra la très grande partie de la radiotoxicité française provenant de la filière électronucléaire. Comment la population se représente-t-elle cette future installation plus complexe en vérité qu’une centrale électronucléaire ? Que dit-elle de cette forme d’intrusion sur son territoire ? Certes, les pouvoirs publics ont pris la mesure des choses. A la demande insistante d’élus, quelque ministre a compris qu’il était urgent de reconnaître l’effort citoyen extraordinaire qui allait être demandé à ces habitants : recevoir en dépôt dans leur sous-sol ces déchets hautement radioactifs secrétés par la nation entière : la contremarque de décennies de production d’électricité que nous avons tous consommée. Cette région est en effet appelée à accueillir une installation qui n’a jamais encore été mise en oeuvre et qui engage sur le très long terme. Du jamais vu. Certes, l’accompagnement économique sur ces zones contribue à faciliter leur essor autant que possible ; cet accompagnement participe précisément de cette reconnaissance des populations concernées qui, comme partout en France, attendent toujours beaucoup de l’Etat providentiel et, par voie de conséquence, des grands cet Actuellement, concernés. nationaux opérateurs accompagnement se poursuit et même s’intensifie avec le concours de ces acteurs de la filière électronucléaire, producteurs de déchets, qui s’impliquent à l’invite des pouvoirs publics. Tout cela est très bien et l’on ne peut que s’en féliciter. Reste une question : qui s’intéresse aux habitants ? Qui – hormis le maître d’ouvrage des opérations, l’ANDRA, ayant ici fort à faire -, cherche à les rencontrer, à les visiter chez eux, à établir des relations pour les connaître et les aider à penser à l’avenir, leur avenir ? Qui prend en compte leur vie, leurs soucis quotidiens et leurs besoins propres – les choses étant ce qu’elles sont aujourd’hui et peut-être demain - ? Qui engage de telles démarches, les élus locaux ne pouvant ici tout faire quand un projet aussi énorme tombe sur leur circonscription ?

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Cette question va au-delà : le projet de stockage géologique HAVL met le doigt sur les difficultés de notre société qui va trop vite par rapport à l’évolution plus mesurée de certaines populations en zones rurales à l’écart des villes, populations qui font aussi la France. Où va-t-elle en ne connaissant plus ces petites gens des campagnes et leur situation héritée d’une tradition séculaire qui ne se mélange guère avec les avancées de notre civilisation ? Comment peut-elle encore les reconnaître quand ils ne sont pas tous, loin de là, adeptes des mouvements plus ou moins politiques des chasseurs, des pêcheurs et des amoureux du terroir ? Par quel moyen peut-elle renouer avec ce qu’on appelle parfois la « majorité silencieuse » alors que la « désertification » ébranle la vie locale, ses structures et la vie quotidienne des habitants ? A l’heure du Téléthon et autres quêtes médiatiques nationales – très bien d’ailleurs-, qui voudra un tant soit peu s’intéresser aussi à la vie de ces populations de Meuse et de Haute-Marne qui ont à vivre avec ce projet qui interpelle ? Notre société a-t-elle encore la capacité à prendre en compte la vie de ces bonnes gens, à l’heure de la compétitivité et du court terme, alors qu’ils sont susceptibles de rendre un immense service à la nation sur des générations entières ? Car qui en veut, de ces HAVL ? Qui comprend que c’est ici une question de solidarité nationale à manifester auprès de ceux qui vont peut-être demain assurer cette mise en stockage de matières parmi les plus dangereuses que l’homme ait à manipuler ? Bure, commune citée aujourd’hui dans tous les médias français voire à l’international, est devenue l’épicentre emblématique du débat sur la gestion de ces déchets. Débat intéressant et qui soulève volontiers la controverse : les déchets ont bel et bien été produits par notre France et la fée électricité qui ravit tous les logis ! Alors, acceptons cette réalité et rencontrons mieux ceux dont nous allons avoir besoin, gardiens avant nous de leur pays, quand les géologues n’étaient pas encore venus investiguer le site et que personne n’imaginait dans cette région l’implantation possible d’un tel centre de stockage HAVL. Voilà ce qui fonde le « Carnet de Bure », s’il peut contribuer à faire découvrir cette population et à aider à tisser des relations:

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partager mes propres rencontres en restituant la perception que ces habitants peuvent, me semble-t-il, avoir de cette affaire; redonner les mots par lesquels ils s’expriment ; traduire l’état de la réflexion actuelle de futurs riverains possibles que j’ai pu visiter ; en saisir les contours et les présupposés, s’agissant d’un projet quelque peu déroutant ; exprimer, derrière leurs mots, le choc introduit pas les évolutions contrastées de notre société. Avant d’ouvrir ce Carnet, quelques rappels : que fait un Coordonnateur Grand chantier ? Cette mission DATAR (DIACT aujourd’hui – Délégation Interministérielle pour l’Aménagement et la Compétitivité des Territoires) a consisté à faciliter l’implantation et l’insertion du Laboratoire dans le contexte de la zone géographique d’accueil et son accompagnement économique progressif. Faciliter le recrutement de la main d’œuvre si possible locale, puis l’accueil du personnel, son hébergement, la réalisation d’infrastructures d’accès, celle d’équipements généraux, de groupes scolaires et autres dispositifs pour les familles. Par conséquent, développer des relations avec les élus locaux, les services de l’Etat et bien entendu l’ANDRA et les entreprises du chantier de construction de ce Laboratoire. Une mission qui vous conduit à vous transformer en commis voyageur déjà pour expliquer partout ce qu’est le Laboratoire de recherche, que ce dernier – orienté vers les études géologiques -, ne contient aucun déchet radioactif, et que le bilan des recherches sera l’objet de débat au plan national (ce qui s’est produit durant l’année 2005 notamment). Mission qui conduit aussi à rencontrer les représentants locaux, à plaider leur cause, à chercher quelqu’interlocuteur dans les bureaux en Préfecture, en Région ou dans les Hautes Administrations pour faire valoir leurs avis ou leurs souhaits, y compris à Paris car rien ne se fait en France hors la capitale. Débloquer les dossiers, être l’avocat de ces zones et de leur population quand beaucoup ignorent même où se trouvent Meuse et Haute-Marne ! Tout cela dans la perspective d’un projet de centre de stockage. Le Coordonnateur est donc immergé sur le lieu, parmi ses habitants. Il fait corps avec.

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Que sont ces déchets HAVL ? Ils représentent les résidus inutilisables – en l’état des choses - et qui proviennent essentiellement du combustible usé consommé par les réacteurs des centrales électronucléaires françaises. Ces déchets « ne peuvent plus être retraités, dans les conditions techniques et économiques du moment » - comme le dit la loi votée le 28 juin 2006, laquelle encadre un programme important pour la gestion durable des matières radioactives et, notamment, la création d’un centre de stockage HAVL. Qu’est-ce que le stockage en couches géologiques? C’est une des voies retenues par le législateur pour assurer cette gestion durable, stockage qui pourra avoir lieu à moins 500 m, dans des couches du sous-sol particulièrement aptes au confinement. La technique utilisée devra permettre la reprise de ces matières, si nécessaire, au moins pendant un certain temps. C’est la réversibilité. Enfin, une remarque sur le style employé dans ce « Carnet de Bure » : comment relater ou exprimer la pensée des gens ? Comment la suggérer et la faire toucher du doigt ? Comment témoigner ? Aussi ai-je choisi d’écrire de façon assez directe ou imagée. Que cette liberté d’écriture ou certains traits de plume dans certains chapitres ne soient pas mal interprétés : ni polémique ni sarcasme ou dénigrement, surtout pas ; mais seulement le souci de faire comprendre et d’animer, est-ce permis, même s’il faut parfois des artifices, des caricatures ou des mises en scène pour révéler et faire aimer. Aimer. La prétention n’est donc pas de donner dans l’analyse sociologique mais d’exprimer et de faire vivre ou revivre. Ces notes n’engagent, en tout cas, que leur auteur. Elles ont été composées entre 2001 et 2006. Or, l’année 2006 est très importante, en particulier du fait de la nouvelle loi précitée du 28 juin 2006 qui fixe les modalités de procédure et les échéances d’un futur centre de stockage. A peine rédigé, le « Carnet de Bure » ne serait-il pas dès lors obsolète au regard de cette période à venir durant laquelle l’accompagnement économique, notamment, va jouer à plein et pendant laquelle également de nombreuses démarches seront déployées en vue de la création de ce centre ? Eh

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bien non ! Car le temps, dans cette zone géographique, défile lentement. En ces contrées loin des chocs urbains, les évolutions restent lentes. Les pesanteurs et les inerties contraignent le changement. Les traditions, les manières d’être marquent durablement le territoire et leurs habitants. Qu’on se le dise. Bernard FERY, Bure, novembre 2006

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Bure a-t-il un sens souterrain ?

Il se trouve que le nom de la commune d’accueil du Laboratoire de recherche, c’est-à-dire Bure, est aussi un mot qui désigne un usage commun dans la pratique des ouvrages souterrains. Plusieurs y ont vu une sorte de prédestination, comme si Bure – en Meuse -, se devait d’accueillir des travaux souterrains à quelque moins 500 m. Que faut-il en penser ? L’affaire mérite d’être creusée: ou le rapprochement doit être fait, ce qui resterait quand même surprenant ; ou il faut tordre le coup à cette billevesée. Ouvrons les dictionnaires et encyclopédies. Le mot « bure » - non pas au féminin qui désigne une étoffe grossière ou un vêtement -, mais au masculin, définit en effet un mode opératoire relatif aux creusements souterrains. Voici le genre de définition récurrente dans les dictionnaires spécialisés : « Bure: puits intérieur qui ne débouche pas au jour et qui relie verticalement deux ou plusieurs galeries ». Une littérature technique abondante permet d’aller plus loin, par exemple ceci – dans les charbonnages-: « Lorsque la veine est à une profondeur telle qu'on ne peut l'atteindre par une simple fendue, et c'est à l'époque le cas le plus fréquent, on procède par bure. Les travaux de prospection terminés, le treuil à bras suffit au fonçage du bure et, la houille une fois touchée, on le remplace par la

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