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Pierre Muller
Cet ouvrage est la réédition d’un livre publié en 1984 (Éditions
ouvrières), devenu un classique de l’analyse des politiques
publiques en France, et depuis longtemps épuisé. Il retrace une
période charnière dans l’histoire de l’agriculture française, LE TECHNOCRATE
indispensable pour comprendre la politique agricole aujourd’hui.
Il intéressera bien sûr les spécialistes du domaine. On y voit ET LE PAYSAN
déjà certains des éléments qui deviendront ensuite autant
de « marqueurs » des recherches de Pierre Muller, à savoir,
une attention constante à l’évolution des rapports sociaux et Les lois d’orientation agricole de 1960-1962
des logiques de pouvoir qui accompagnent les changements de
politique publique, autour notamment de la notion de médiateur. et la modernisation de l’agriculture française
Mais ce livre comporte également la première formulation de
cette idée centrale selon laquelle l’action de l’État est avant tout
une régulation des conits, grâce à la valorisation de logiques 1945-1984
cognitives et normatives, partagées par les acteurs
politicoadministratifs et privés concernés. Si une telle vision de l’action
publique paraît aujourd’hui ordinaire, elle constituait alors une
perspective réellement nouvelle. Cet ouvrage a donc, pour ces
raisons, toujours du « sens » dans une (re)lecture attentive de ce
qui a constitué, parmi d’autres recherches, les premiers signes
d’une analyse des politiques publiques en France. Cette nouvelle
publication, au moment où plusieurs hommages sont organisés
pour Pierre Muller, s’imposait donc à plus d’un titre.
Préface d’Yves Surel
Pierre Muller est chercheur CNRS au Centre d’études
européennes de Sciences Po. Il est spécialiste de l’étude de
l’action publique.
L
ISBN : 978-2-343-05040-9
25 €
f
LE TECHNOCRATE ET LE PAYSAN
Pierre Muller
LE TECHNOCRATE ET LE PAYSAN
Logiques
Politiques













Le technocrate et le paysan

















Logiques politiques
Collection dirigée par Yves Surel

Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection « Logiques
politiques » a pour vocation principale de publier des ouvrages de
science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques
politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie,
philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales,
tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages
collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries
thématiques sont également en cours de développement, l’une d’entre
elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes
politiques des États-membres de l’Union européenne.



Dernières parutions

Christophe ROUX, Corse française et Sardaigne italienne,
Fragments périphériques de construction nationale, 2014.
Nicolas HARVEY, Le Monde diplomatique : un concept
éditorial hybride au confluent du journalisme, de l’université et
du militantisme, 2014.
Christel BOSC, Faire carrière dans l’écologie. Dynamiques
françaises de politisation de l’environnement urbain, 2013.
Didier CHABANET et Laurent FANIEL (sous la dir.), Les
mobilisations de chômeurs en France, 2013.
Dominique Labbé et Denis Monière, La campagne
présidentielle de 2012. Votez pour moi !, 2013.
Huseyin SEVIM, La politique européenne de la Turquie.
Acteurs, processus et enjeux (1980-2008), 2013.
Patrick QUANTIN et Andy SMITH (sous la dir. de),
Délibération et gouvernance. L’émergence d’une logique
d’action ?, 2012.
Laura MICHEL, Les industriels et le développement durable.
Le cas de l’industrie cimentière, 2012.
Cécile Pelaudeix, Alain Faure & Robert Griffiths (eds), What
Holds the Arctic Together?, 2012.

Pierre Muller























Le technocrate et le paysan

Les lois d’orientation agricole de 1960-1962
et la modernisation de l’agriculture française

1945-1984







Préface d’Yves Surel












































































Du même auteur

Les Mondes agricoles en politique (avec Bertrand Hervieu, Nonna Mayer,
François Purseigle, Jacques Rémy, dir.), Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
Genre et action publique : la frontière public-privé en questions (avec Réjane
Sénac Slawinski et al.), Paris, L’Harmattan, 2009. 

Les Politiques du genre (avec Isabelle Engeli, Thanh-Huyen Ballmer-Cao,
dir.), Paris, L’Harmattan, 2008.
Action publique et changements d’échelles : les nouvelles focales du politique
(avec Jean-Philippe Leresche, Stéphane Nahrath, Alain Faure, dir.), Paris,
L’Harmattan, 2007.
L’Analyse des politiques publiques (avec Yves Surel), Paris, Montchrestien,
1998.
Adjusting to Europe. The Impact of the EU on National Institutions and
Policies (avec Yves Mény et Jean-Louis Quermonne, dir.), London,
Routledge, 1996.
Politiques publiques en Europe (avec Yves Mény et Jean-Louis Quermonne,
dir.), Paris, L’Harmattan, 1995.
L’administration française est-elle en crise ? (dir.), Paris, L’Harmattan, 1992.
Airbus, l’ambition européenne. Logique d’État, logique de marché, Paris,
L’Harmattan, 1989.
Les Entrepreneurs ruraux. Agriculteurs, artisans, commerçants, élus lo- caux
(avec F. Gerbaux et A. Faure), Paris, L’Harmattan, 1989.
L’État en action. Politiques publiques et corporatismes (avec B. Jobert),
Paris, PUF, coll. « Recherches politiques », 1987.
Les Agricultures différentes (en collaboration), Grenoble, Peuple et
Culture/La Pensée sauvage, 1984.


Ouvrage publié avec le concours du Centre national des lettres


© Le Technocrate et le paysan. Essai sur la politique française de
modernisation de l’agriculture. De 1945 à nos jours, Éditions
ouvrières, 1984


© L’Harmattan, 2014, pour la présente édition
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05040-9
EAN : 9782343050409
PRÉFACE



Cet ouvrage, (re-)publié à l’initiative de Laurie
Boussaguet, Sophie Jacquot et Pauline Ravinet dans le cadre du
colloque du 18 décembre 2014 organisé à Sciences Po en
l’honneur de Pierre Muller, est important à plusieurs titres. Pour
des raisons d’abord strictement académiques, car il constitue
tout à la fois un ouvrage central dans les publications de Pierre
Muller et dans le développement de l’analyse des politiques
publiques en France. Le technocrate et le paysan est en effet
avant toute chose une analyse de cas fine et systématique des
réformes entreprises dans le secteur agricole à partir des années
1960. On y voit déjà certains des éléments qui deviendront
ensuite autant de « marqueurs » des recherches de Pierre
Muller, à savoir une attention constante à l’évolution des
rapports sociaux et des logiques de pouvoir qui accompagnent
les changements de politique publique, autour notamment de la
notion de médiateur. Mais ce livre comporte également la
première formulation de cette idée centrale chez Pierre Muller
selon laquelle l’action de l’Etat est une forme de régulation des
conflits grâce à la valorisation de logiques cognitives et
normatives partagées par les acteurs politico-administratifs et
privés concernés. Si une telle vision de l’action publique paraît
aujourd’hui ordinaire, elle constituait une perspective
réellement nouvelle lorsque le livre parut. Cet ouvrage a donc,
pour ces raisons, toujours du « sens » dans une (re)lecture
attentive de ce qui a constitué, parmi d’autres recherches
évidemment, les premiers signes d’une analyse des politiques
publiques en France.
Cette réédition se justifie également pour de strictes
raisons historiques et factuelles. Il place la focale en effet sur
une période cruciale de l’évolution de la profession agricole et
du rôle de l’Etat en France, marquée par une remise en cause du
rôle central de l’appareil politico-administratif et par une
relativisation de la fonction d’institution du social souvent
attachée alors à l’action publique. Toute sociologie historique
7de l’Etat et de l’action publique y trouvera donc des matériaux
attestant de l’ampleur des changements alors identifiés par
Pierre Muller grâce à cette enquête réalisée auprès des
opérateurs comme des clientèles des réformes entreprises.
Enfin, last but not least, cet ouvrage voit à nouveau le
jour pour des raisons plus personnelles ou, disons,
« collectivement personnelles ». Les « médiatrices » de ce
projet, Laurie Boussaguet, Sophie Jacquot et Pauline Ravinet
ont d’abord été des thésardes de Pierre Muller, avant
d’organiser le colloque déjà cité, « Pierre Muller, le maverick
de l’analyse des politiques publiques » à l’occasion de son
départ à la retraite. Elles sont également les éditrices d’un
ouvrage collectif attaché à ce même colloque, qui paraît aussi à
l’occasion de ces manifestations d’hommage aux Presses de
Sciences Po. La publication de ce livre, Le technocrate et le
paysan, dans la collection « Logiques politiques », créée par
Pierre Muller grâce à l’appui de Denis Pryen chez L’Harmattan,
est en elle-même symbolique de ce parcours de recherche et de
l’activité d’éditeur qu’a eue Pierre Muller, ainsi que de son rôle
de « passeur » d’idées. Il faut donc remercier ici tout
particulièrement Denis Pryen et les équipes de L’Harmattan
(avec une mention spéciale à Virginie Hureau) pour avoir rendu
possible cette belle idée. Et, pour conclure vraiment, ce livre a
aussi une charge émotionnelle particulière pour l’actuel
directeur de la collection « Logiques politiques » que je suis,
l’une des nombreuses choses que Pierre Muller m’aura
transmises et dont je veux ici également le remercier.


Yves Surel




Ouvrage réédité avec le soutien du Centre d'études
européennes de Sciences Po
8REMERCIEMENTS
Ce livre s’appuie sur deux enquêtes effectuées auprès d’une
soixantaine de responsables politiques, administratifs, ou
professionnels. La première, financée par la DGRST, porte sur
la période 1945-1965 ; la seconde porte sur les années
19811982. Je voudrais remercier collectivement tous ceux qui ont
accepté de prendre sur leur temps pour répondre à mes
questions.
Merci aussi à Fabrice Caillet, Annick Gaillard, Françoise
Gerbaux, Michèle Gervais, Bruno Jobert, François Permet,
Egizio Valceschili, qui m’ont aidé dans l’interprétation des
résultats. Merci à Lucien Nizard surtout, parce que je lui dois la
plupart des instruments théoriques de cette recherche. Merci
enfin au secrétariat du CERAT pour l’aide qu’il m’a apporté
dans la réalisation de cet ouvrage.

La nouvelle édition de cet ouvrage a été réalisée à
l’initiative de Laurie Boussaguet, Sophie Jacquot et Pauline
Ravinet. Je les remercie affectueusement pour ce beau cadeau.
Merci à Yves Surel, directeur de la collection Logiques
politiques, et à toutes les personnes qui on contribué à faire
revivre cet ouvrage dont la réédition permettra, je l’espère, de
mieux faire connaître une période cruciale pour l’agriculture
française
9 CHRONOLOGIE SÉLECTIVE DES
PRINCIPAUX ÉVÈNEMENTS
CONCERNANT LA POLITIQUE
FRANÇAISE DE MODERNISATION DE
L’AGRICULTURE
16 juin 1878 Création des professeurs d’agriculture
14 novembre
Création du ministère de l’Agriculture
1881
Méline, ministre de l’Agriculture pour la
21 février 1883
première fois
11 janvier 1892 Tarif douanier général
1912 Les professeurs d’agriculture prennent le
titre de Directeurs des Services Agricoles
6 janvier 1919 Création des offices agricoles
3 janvier 1924 Création des Chambres d’Agriculture
Création de la Jeunesse Agricole Catholique
1929
(JAC)
Octobre 1935 Suppression des Offices Agricoles
ème1939 X anniversaire de la JAC ; 25 000 jeunes
agriculteurs à Paris
Création de la Confédération Générale de
1944
l’Agriculture (CGA)
11 février 1944 Lettre de Bernard Poullain proposant la
création du premier Centre d’Etudes
Techniques Agricoles (CETA)
3 août 1946 Création du Corps des Ingénieurs des
Services Agricoles
1948 Premier village-pilote de l’Association
Générale des Producteurs de Blé (AGPB)
1949 Reconnaissance des Chambres d’Agriculture
11La JAC réunit 60 000 jeunes agriculteurs à
1950
Paris
1952 Première zone-témoin
1954 Centième oin
1955 Création des Foyers de Progrès Agricole

1957 Le Centre National des Jeunes Agriculteurs
(CNJA) se transforme en syndicat
ème1957 500 CETA
18 septembre
Indexation des prix agricoles
1957
ème1958 V République
1959 Publication du programme du CNJA sur la
réforme des structures agricoles
11 avril 1959 Décret réformant la vulgarisation. Création
des Groupements de Vulgarisation Agricole
(GVA)
Novembre 1959 Manifestation pour le rétablissement de
l’indexation de 1957
Hiver 300 000 agriculteurs participent à des
1959·1960 meetings dans 31 villes
5 août 1960 Loi d’orientation
27 mai 1961 Manifestation à Pont l’Abbé
4 juin 1961 Enlèvement et destruction d’urnes
électorales dans quatre communes du
Finistère
8 juin 1961 La sous-préfecture de Morlaix est occupée
par les agriculteurs
28 août1961 Edgard Pisani : Ministre de l’Agriculture
ème1962 1000 CETA
8 août 1962 Loi complémentaire
1963 Michel Debatisse publie La révolution
12silencieuse
26 mars 1965 Création des Directions Départementales de
l’Agriculture (DDA)
4 juin 1965 Création du Corps des Ingénieurs du Génie
Rural, des Eaux et des Forêts (IGREF) et du
Corps des Ingénieurs d’Agronomie
21 novembre Création au Centre National pour
1965 l’Aménagement des Structures des
Exploitations Agricoles (CNASEA)
4 octobre 1966 Création de l’Association Nationale pour le
Développement Agricole (ANDA)
22 décembre
Organisation du CNASEA
1966
1968 Plan Mansholt
1970 Congrès de Blois du CNJA. Antoine
Richard y présente son rapport « Pour un
syndicalisme de travailleurs »
25 mars 1972 Adoption des directives «
sociostructurelles » à Bruxelles
Création des plans de développement en
20 février 1974
France
5 août 1976 Renforcement de la sélectivité des plans de
développement
4 juillet 1980 Loi cadre
10 mai 1981 Mitterrand, socialiste, devient président de
la République
22 mai 1981 Edith Cresson, ministre de l’Agriculture
1981 Création de la Confédération Générale des
Syndicats de Travailleurs Paysans (CNSTP)
1982 Création de la Fédération Nationale des
Syndicats de Paysans (FNSP)
13
INTRODUCTION : PEUT-ON
CHANGER DE POLITIQUE
AGRICOLE ?
Plus de vingt ans après les lois de 1960 et 1962 qui ont
marqué le départ de la politique française de
modernisation de l’agriculture, le débat reste ouvert. Alors
que l’on croyait que la cause était entendue, que la
réduction de la population agricole et rurale était le prix à
payer pour atteindre cette fameuse « parité » sociale et
économique pour les agriculteurs, voici qu’un peu partout
on conteste l’orientation « productiviste » de l’agriculture
française qui consiste à transformer les paysans - du moins
ceux qui restent - en chefs d’entreprise individuels,
compétitifs et exportateurs.
Jusqu’au gouvernement socialiste qui, par la bouche de
son ministre de l’Agriculture, affirme que l’objet de
l’intervention étatique ne doit plus être l’encouragement
au départ des agriculteurs en (surnombre) mais, au
contraire, la stabilisation par tous les moyens de la
population rurale.
Alors ? Peut-on changer de politique agricole ? Plus
exactement, peut-on aujourd’hui remettre en cause la
politique de modernisation de l’agriculture, qui était
jusqu’ici au centre de la politique agricole, parce qu’elle
semblait être une donnée inéluctable au développement de
toute société industrielle ?
Peut-on échapper à la fatalité du dépeuplement des
campagnes ?
Ce livre n’a bien sûr pas l’ambition de répondre
directement à toutes ces questions. Qui pourrait
aujourd’hui le faire ? Plus simplement, on voudrait ici
15offrir au lecteur quelques éléments de réflexion afin de
mieux saisir la portée du débat.
Or, pour savoir si la politique de modernisation de
l’agriculture peut être mise en cause, encore faut-il savoir
d’où elle vient, comment elle a été élaborée, de quelle
façon elle s’est développée et surtout, quelle est sa
signification sociale et politique, tant pour l’agriculture
que du point de vue de la société toute entière.
Voilà l’objet de cet ouvrage : dépasser l’analyse
habituelle qui fait de la politique agricole une simple
retombée des mécanismes économiques qui déterminent le
développement de l’agriculture afin d’essayer de
comprendre pourquoi, et surtout comment, à un moment
donné s’est construite en France une politique
(relativement) cohérente visant à transformer l’agriculture
en un secteur industriel moderne.
Mais pour cela, il faut prendre conscience qu’une
politique ne s’élabore pas de façon abstraite, mais à
travers l’action, les luttes, les hésitations, voire les erreurs
d’hommes et de femmes en chair et en os.
Autrement dit, il n’y avait pas de nécessité
économique pour que entre 1950 et 1965, s’élabore la
politique de modernisation dans les formes qu’on lui
connait. D’autres secteurs d’ailleurs, comme celui par
exemple du commerce et de l’artisanat, se sont modernisés
de façon aussi spectaculaire que l’agriculture mais dans
des conditions complètement différentes, parce que cette
modernisation n’a pas été prise en charge par les intéressés
eux-mêmes, comme cela a été le cas pour les paysans.
Il va donc nous falloir montrer comment certains
acteurs sociaux privilégiés ont traduit une évolution
économique sur laquelle ils n’avaient pas prise a priori, en
un programme d’intervention politique et administratives
qui leur a permis, par une sorte d’action en retour sur
16l’économique, d’accélérer et d’orienter l’évolution de
l’agriculture.
Laissons aux spécialistes le soin de décrire en détail
cette évolution qu’a connue l’agriculture française depuis
11945 . Disons simplement qu’elle prend la forme, pour qui
nous concerne, d’un processus de « sectorisation ». Cela
veut dire que l’on assiste au cours de cette période à la
transformation d’une agriculture formée jusque-là pour
l’essentiel de communautés villageoises relativement
autarciques et constituant une sorte de « monde » à part
dans la société française en un secteur économique
intégré à l’économie nationale par de multiples réseaux :
crédit, marchés, réseau de commercialisation et
d’approvisionnement, etc.
Au niveau de l’exploitation agricole, cela signifie que
l’activité de l’agriculture s’exerce de façon de moins en
moins autonome, parce qu’elle dépend de plus en plus de
ces réseaux économiques qui la dépassent complètement.
La mise en cohérence des différentes jonctions de
production tend de plus en plus à échapper à l’exploitant.
Ce processus de sectorisation est en même temps un
processus d’abstraction de l’activité agricole. Autrefois
partie essentielle de la vie des communautés villageoises,
donc inscrite sur un territoire, l’agriculture se détache
progressivement de son environnement social et
économique immédiat. Le paysan ne travaille plus avec un
marché local, mais livre des produits intermédiaires à
l’industrie agro-alimentaire. L’exploitation agricole est de
moins en moins le support d’une famille, elle-même
inscrite dans un réseau de relations et de
microdominations locales, mais une unité économique
standardisée et normalisée dont la survie plus des

1 Cf. notamment Michel GERVAIS, Marcel JOLLIVET, Yves TAVERNIER,
Histoire de la France rurale, tome IV, Paris, Seuil, 1976.
17négociations de Bruxelles que de ses relations avec le
voisinage.
Sectorisation et abstraction, tel est le sens du
changement de l’agriculture française au cours des trente
ans qui suivent la Seconde Guerre mondiale. C’est cette
même période qui voit se mettre en place une nouvelle
politique agricole.
Jusqu’en 1940, on peut qualifier la politique menée par
l’Etat en agriculture de politique de « maintenance ». Elle
consiste, dans la mesure du possible, à préserver la
structure sociale de l’agriculture, telle qu’elle existe sous
èmela III République et, surtout, à maintenir un certain type
de rapport entre agriculture et société.
Quel était le rapport entre agriculture et société à cette
époque ? Très schématiquement, on peut le situer à deux
niveaux :
- au niveau économique, comme l’ont bien montré les
auteurs de l’Histoire de la France rurale, l’agriculture
étant avant tout pourvoyeuse d’épargne au profit du
système économique et surtout bancaire. Loin d’être une
èmeabsurdité, l’agriculture « retardataire » du début du XX
siècle se révèle en fait bien adaptée aux exigences du
système économique, c’est-à-dire à la reproduction de la
2bourgeoisie financière . De plus, il était hors de question
de détourner des capitaux vers l’agriculture pour une
hypothétique modernisation de celle-ci ;
- au niveau politique, on sait que l’agriculture était
avant tout perçue comme un élément de stabilisation du
système face à la montée des couches populaires urbaines.
Dans ces conditions, quels autres objectifs la politique
agricole peut-elle avoir sinon le maintien du statu quo ?
Dès lors, le protectionnisme mélanine devient cohérent et
nécessaire : l’objectif de la régulation étatique en
agriculture était un objectif de maintenance. Plus

2 Ibid., p. 33, 37.
18exactement, il fallait à la fois renforcer l’adhésion des
paysans au régime républicain et limiter l’évolution de la
paysannerie : c’était exactement le rôle du Directeur des
Services Agricoles. Or, après 1945, tous les termes du
rapport global/sectoriel vont s’inverser. Le choix de
l’industrialisation comme objectif structurant va relativiser
les fonctions d’épargne et de stabilité sociale. Dans ces
conditions, la préservation d’un secteur agricole
hétérogène et « en surnombre » va paraître de plus en plus
scandaleuse par rapport au mouvement d’industrialisation
et d’urbanisation. L’agriculture devenait un secteur
économique, comme les autres. Dès lors, un changement
complet de l’action de l’Etat devenait nécessaire : on allait
passer d’une régulation de maintenance à une régulation
d’adaptation.
Il faut souligner les différences entre la politique
agricole suivie avant guerre et celle dont on va étudier la
mise en place. On a souvent comparé la politique de la IIIe
République dans le monde rural à une politique de type
colonial, et c’est bien de cela qu’il s’agit: le problème était
de gérer un territoire, la campagne, et une population, les
ruraux, perçus comme à la fois différents et soumis à la
société urbaine, même si on exaltait leurs vertus
patriotiques et de bon sens. D’où la configuration
particulière du ministère de l’Agriculture qui ne prenait
pas en charge un secteur de l’activité économique découpé
abstraitement mais l’ensemble des besoins d’une
population.
Très différente est la politique de modernisation qui se
met en place dans les années 1950 et 1960. Le problème
n’est plus de satisfaire et de contrôler en même temps une
population, mais de gérer au mieux l’articulation entre un
secteur économique et le développement économique
global. Alors, on va chercher à adapter les structures
19même des exploitations aux nouvelles exigences de
l’économie « moderne ».
C’est en cela que la politique de modernisation de
l’agriculture est une politique « technocratique ». Cela ne
veut pas dire qu’elle est faite par des techniciens mais que
l’agriculture y est perçue comme une activité abstraite,
susceptible d’être normalisée, standardisée, sans rapport
avec un territoire ou un mode de vie.
En se transformant en secteur économique, l’agriculture
perd sa capacité à (s’auto)gérer. Du fait de son intégration
dans l’économie nationale et même internationale, elle
devient automatiquement dépendante d’un Etat qui se fait
médiateur, intermédiaire entre le secteur agricole et le
reste de l’économie. Avec la politique de modernisation,
on arrive à une forme « d’hétérogestion » de l’agriculture
par un agent qui lui est extérieur: l’Etat.
De ce fait, la politique agricole qui se met en place dans
les années 1950 et 1960 n’est qu’un aspect d’un ensemble
de politiques publiques qui se mettent en place à la même
époque. Chacune d’entre elles prend en charge la gestion
d’un secteur de la société et de ses rapports avec le
système économique global : c’est la politique
d’aménagement du territoire, la politique industrielle, la
politique des transports, la politique du logement, de
l’urbanisme, de la santé, etc., le tout étant mis en
3cohérence dans le cadre de la planification économique .
La naissance d’une politique
Mais cela ne nous dit pas comment cette politique de
modernisation de l’agriculture s’est concrètement mise en
place. Pourquoi, en particulier, l’Etat a-t-il confié à la
profession agricole le soin de la mettre en œuvre à sa

3 Cf. les travaux de Lucien NIZARD sur ce point et notamment Changement
social et appareil d’Etat, Grenoble, CERAT, 1974.
20place, à travers un système de « cogestion » que certains
qualifient de corporatiste? Pour le comprendre, il nous faut
maintenant nous tourner vers les acteurs qui ont joué, à
des degrés divers, un rôle dans son élaboration :
- les fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, et
avant tout les ingénieurs des Services Agricoles, qui
occupent dans les années 1950 une place centrale dans le
dispositif d’intervention de l’Etat. Héritiers des
professeurs d’agriculture, ce sont eux les médiateurs entre
agriculture et société jusqu’à ce que, incapables de tirer les
conséquences de l’évolution économique et sociale, ils
soient contraints de céder la place et de disparaître ;
- les représentants des agriculteurs ensuite et, avant
tout, ceux qui militaient dans ces organisations d’un type
nouveau qui vont se créer ou se développer à cette
époque : JAC, CETA, CNJA. Ce sont eux qui, en
élaborant la nouvelle conception des rapports entre
agriculture et société, vont se substituer aux fonctionnaires
dans le rôle d’intermédiaires entre le pouvoir et les
paysans ;
- le pouvoir politique, avec ses ministres, mais aussi ses
conseillers qui, dans l’ombre du pouvoir, vont traduire en
actes réglementaires les idées des agriculteurs ;
- enfin, tous ceux qui, aujourd’hui, défendent ou
èmecombattent la politique menée jusqu’ici par la V
République, et posent encore une fois la question de
l’avenir de l’agriculture dans notre société.
Laissons leur la parole...
21
CHAPITRE 1 : L’heure de gloire du
professeur d’agriculture
Le professeur d’agriculture, devenu plus tard Directeur
des Services Agricoles, est au cœur du système
d’intervention de l’Etat en agriculture bien avant la
création du ministère de l’Agriculture en 1881. Certes, il
n’est pas le seul représentant de l’Etat en matière agricole,
loin de là. L’ingénieur du Génie Rural, l’ingénieur des
Eaux et Forêts, le Directeur des Services Vétérinaires,
pour n’en citer que quelques-uns, ont leur mot à dire. Mais
c’est lui qui en résume le mieux l’action, notamment dans
l’esprit des agriculteurs, à cause de l’extrême diversité de
ses tâches. Face à un monde rural replié sur lui-même et à
une paysannerie qui n’avait pas encore brisé les barrières
qui la maintenaient dans l’autarcie, le professeur
d’agriculture apparaît comme l’un des principaux
médiateurs entre la paysannerie et la société, et c’est ce
rôle de médiation qui permet, selon nous, d’expliquer
l’extraordinaire prestige dont il bénéficiait parmi les
agriculteurs.
La mise en place du premier Professeur Départemental
d’Agriculture date de 1836, quand une chaire d’agriculture
fut créée dans le département de la Gironde. Le 16 juin
1878, une loi sur l’enseignement départemental et
communal de l’agriculture créait définitivement les
« Professeurs Départementaux d’Agriculture » qui, en
1912, prennent le titre de « Directeurs des Services
Agricoles » et en 1946 deviennent les ingénieurs des
Services Agricoles.
Quels étaient les caractères fondamentaux de l’action
des professeurs d’agriculture avant la guerre ? M. Cépède
23et G. Weill résument bien leur situation en écrivant qu’ils
4étaient les « Maîtres Jacques du monde rural » .
A l’origine, comme leur nom l’indique, leur rôle était
avant tout pédagogique. Enseignant à l’école normale
d’instituteurs, le DSA organisait des séances de
perfectionnement pour les instituteurs qui assuraient les
cours post-scolaires agricoles. Surtout, il enseignait dans
le cadre des « écoles d’agriculture d’hiver » (140 en
1939). D’après ce que nous avons pu juger au cours de nos
entretiens, elles ont laissé un souvenir assez vivace auprès
des dirigeants agricoles d’aujourd’hui. Selon M. Cépède et
G. Weill, le nombre des jeunes agriculteurs qui suivent les
cours post-scolaires était de 30 000 environ en 1939.
La seconde tâche des DSA était la vulgarisation,
devenue progressivement sa fonction centrale, éclipsant
peu à peu toutes les autres. On y reviendra plus loin. Ils
avaient enfin une multitude de fonctions moins
importantes. En fait, il semble qu’à chaque fois qu’une
tâche nouvelle était créée, on la confiait au DSA
(ravitaillement général, contrôle des lois sociales en
agriculture, protection des végétaux, jusqu’à ce que les
services spécialisés prennent le relais.
Mais le rôle le plus original du professeur d’agriculture
n’apparaît pas exactement dans les nomenclatures des
tâches d’administration. En revanche, il saute aux yeux
dès que l’on s’entretient avec des responsables agricoles
ou d’anciens fonctionnaires. Les DSA ont en effet joué un
rôle fondamental d’animation générale du monde rural,
principalement en étant à l’origine de nombreuses
organisations agricoles: « S’agissait-il de mettre sur pied
une organisation technique même de caractère
professionnel : syndicat de contrôle laitier, livre

4 Michel CÉPÈDE, Gérard WEILL, L’agriculture, Paris, Presses
Universitaires de France, 1965, p. 311 et suivantes.
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