Les forêts en Asie du Sud-Est

De
Publié par

Publié le : samedi 1 janvier 1994
Lecture(s) : 266
EAN13 : 9782296288737
Nombre de pages : 416
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES FORÊTS

EN ASIE DU SUD-EST

Recul et exploitation

Collection

~

Recherches Asiatiques »

dirigée par Alain Forest Dernières parutions :
TRINH Van Thao, Vietnam: du confucianisme au communisme, 1991. Françoise CA YRAC-BLANCHARD, Indonésie, l'armée et le pouvoir: de la révolution au développement, 1991. YuzÔ MIZOGUCHI et Léon V ANDERMEERSCH (eds), Confucianisme et sociétés asiatiques, 1991. Alain FOREST, Yoshiaki ISHIZA W A et Léon V ANDERMEERSCH (eds.), Cultes populaires et sociétés asiatiques, appareils cultuels 'et appareils de .
.

pouvoir, 1991.

Maurice Louis TOURNIER, L'imaginaire et la symbolique dans la Chine ancienne, 1991. Alain FOREST, Le culte des génies protecteurs au Cambodge. Analyse et traduction d'un corpus de témoignages sur les neak ta, 1992. . Pierre BUGARD, Essai de psychologie chinoise: petite chronique sur bambou,

1992.
Chantal DESCOURS-GATIN, Quand l'opium finançait la colonisation en Indochine, 1992. Jacqueline MA TRAS-OUIN et Christian TAILLARD (textes rassemblés par), Habitations et habitat d'Asie du Sud-Est. continentale: pratiques et représentations de l'espace, 1992. Thu Trang GASPARD, Ho Chi Minh à Paris, 1917-1923, 1992. Nelly KR.OWOLSKI (textes rassemblés par), Autour du riz : le repas chez quelques populations d'Asie du Sud-Est continentale, 1992. Gabriel DEFERT, Timor Est, le génocide oublié. Droit d'un peuple et raisons d'états, 1992.

Serge BOUEZ (eel.), Ascèse et renoncement en Inde, ou la solitude bien . ordonnée, 1992. Albert-Marie MAURICE, Les Mnong des hauts-plateaux (centre Viêt-nam), Vie locale et coUtumière, 1993. Michel JACQ-HERGOUALC'H, L'Europe et le Siam du XVIl au XVlœsiècle. Apports culturels, 1993.

Frédéric

DURAND

LES FORÊTS EN ASIE DU SUD-EST Recul et exploitation
Le cas de l'Indonésie

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATIAN, 1994 ISBN; 2-7384-2495-3

à Christiane et Nora

Remerciements

Ce livre qui est une version remaniée d'une thèse de doctorat soutenue en 1993 est l'aboutissement de plus de cinq ans de travail sur les forêts d'Asie du Sud-Est et particulièrement d'Indonésie. La liste des personnes à qui je suis redevable serait particulièrement longue et ne pourra être ici exhaustive. Que ceux dont je ne mentionne pas le nom veuillent bien m'en excuser. Je tiens avant tout à remercier mon directeur de thèse, Denys Lombard, sans qui je ne me serais pas penché avec autant d'attention sur la dimension historique des transformations des forêts en Asie du Sud-Est, ce qui constitue sans doute un des apports les plus importants de la présente étude. Il me faut également exprimer ma reconnaissance à Olivier Dollfus, qui a bien voulu lire ma thèse au cours de son élaboration et m'aider dans les orientations de recherche, ainsi que Françoise Imbs et Jean-Pierre Raison qui m'ont prodigué de précieux conseils pour remanier et améliorer le texte de ma thèse. Je tiens également à remercier les chercheurs qui m'ont accueilli sur le terrain lors de mes recherches en Indonésie et notamment Jean-Guy Bertault (CTFT/CIRAD-Forêt), Muriel Charras (CNRS), Marc Pain (Paris-X-Nanterre), et François Ruf (SAR/ClRAD) ainsi que ceux qui m'ont permis d'accéder à leur documentation parmi lesquels T.M. Abell (ODNRI), Malcolm Hadley (UNESCO), J. W. Hildebrand (Université de Wageningen) et Frithjof Voss (Institut de Géographie de Berlin). Au moment d'écrire ces lignes, j'ai également une pensée émue pour les chercheurs et amis indonésiens que j'ai été amené à côtoyer, souvent sur des périodes trop brèves, et tout particulièrement Achi, Pak: Mut, Pak:Okto, Pak Rolan et Sunarti. Enfin, il me faut exprimer ma gratitude aux proches qui m'ont soutenu, aidé et conseillé et tout spécialement Luis et Valérie Alvarado-Froment, Patrice Brizard, Christiane Champeau-Durand, Agnès et Stéphane Dovert, Laurence et Christophe Durand-Simmat, Pierre et Claudia Lacour-Brodsky, Serge Nédélec, Daniel Perret et Silvia Vignato.

7

Remarques orthographiques

La langue indonésienne a connu deux réformes orthographiques, en 1947 et en 1972, dans le cadre desquelles la transcription de certains sons établie par les Hollandais a été modifiée. Afin d'unifier, on a généralement retenu dans ce livre les formes contemporaines même pour les chapitres concernant la période coloniale, en transcrivant le "tj" par "c" (comme pour Aceh), le "dj" par "j" commedans "Jakarta" et le "oe" [son "ou"] par "u" (comme pour "Sukarno"). On a conservé cependant pour certains noms propres la graphie ancienne lorsque son usage semblait s'être maintenu, par exemple pour le général Sutjipto ou le docteur Sumitro Djojohadikusumo. De même les citations de textes en indonésien ont été conservées dans leur forme originale.

8

Chronologie

des principaux événements en relation avec les forêts indonésiennes

1,8 million -Premières traces du Pithécanthrope en Extrême-Orient d'années 3ème siècle -Développement des relations entre l'Asie du Sud-Est et l'Inde
7ème siècle 8ème siècle 1291 1293 14ème siècle 1345 1362 -Possible introduction du teck à Java -Essor du royaume de çrivijaya dans le sud de Sumatra -Dynastie des çailendra à Java-central -Marco Polo séjourne dans le nord de Sumatra -Fondation du royaume de Mojopahit à Java-central -Exploitation de bois par des Chinois sur la côte nord de Java -Ibn Battûta visite le nord de Sumatra -Fondation de la dynastie des Ming en Chine qui allait entraîner un déclin du rôle politique de la Chine en Asie du Sud-Est 15ème siècle -Essor du sultanat de Malacca (péninsule malaise) 16ème siècle -Essor du sultanat de Banten (Java-Ouest) 1511 -Prise de Malacca par les Portugais, début de l'influence occidentale en Asie du Sud-Est 1515 -Tomé Pires décrit la cÔte nord de Java comme un des plus grands centres de construction navale d'Asie du Sud-Est avec le royaume de Pégou (Birmanie) 1586 -Formation de la monarchie javanaise de Mataram (Java-central) 1595 -Première expédition néerlandaise à Java, alliance avec le sultan de Banten 1602 -Fondation de la VOC (compagnie hollandaise des Indes orientales) 1605 -Conquête d'Ambon (Moluques) par les Hollandais sur les Portugais 1613 -Premier comptoir hollandais à Japara, à proximité des forêts de teck du centre de Java 1619 -Première conquête territoriale hollandaise à Java et fondation de Batavia 1620 -Premier garde forestier et interdiction de coupe des arbres autour de Batavia sans autorisation de la VOC 1636 -Le sultan de Mataram oblige les populations forestières Kafang à s'installer en ville 1653/1702 -Inventaire de la flore des Moluques par Rumphius 1659 -Première scierie fonctionnant à l'énergie hydraulique

9

1677

1684

1709 1722 1730 1743 1755 1756 1776 1777 1787 1799 1808/1811 181111816 1817 1819

1828 1830 1840 1844 1849 1850

-Le sultan de Mataram accorde à la VOC la région du Priangan (à Java-Ouest) et le droit d'ouvrir des chantiers navals là où la compagnie le désire -Début du contrôle direct des populations Kalang par la VOC -Mataram cède 36 villages de Kalang à la YOC, début du système des blandong (travail forcé) -Première scierie fonctionnant à l'énergie éolienne -Premiers si!:,rnesd'épuisement des forêts de Rembang (50% des forêto; de teck de Java) -Interdiction des coupes de bois dans le Priangan pendant IS an.'\pour permettre aux forêts de se régénérer -Essais limités de plantation de teck à Java -La VOC obtient le contrôle de toutes les torêts de Java (à l'exception de celles de Yogyakarta et de Solo) -Traité de Giyanti, qui marque la tïn du pouvoir de Mataram -lnterdiction de construire des bateaux à Java sauf pour la VOC -Premier recensement des forêts de teck de la côte nord de Java -La VOC se réserve le monopole de l'exportation du bois de Java -lnterdiction de coupe des forêts de Rembang pendant 30 ans -Fin de la concession de la VOC et début de la gestion directe des Indes Néerlandaises par le royaume des Pays-Bas -Daendels à Java, création d'un service des Forêts et premières mesures de gestion -Raffles à Java, suppression du service des Forêts, retour à des méthodes proches de celles de la VOC -Création du jardin botanique de Buitenzorg (Bogor) -Création d'une direction des Forêts supprimée sept ans plus tard en raison de réductions budgétaires dues à la Guerre de Java, 1825-1830 -Fondation de Singapour par Raffles -Les Pays-Bas revendiquent la partie occidentale de l'île de NouvelleGuinée -Instauration du système des cultures forcées par le gouverneur van den Bosch -Développement et échec d'un système de concessions privées à Java parallèlement au travail forcé des bJandong -Le résident de Palembang (Sumatra-Sud) interdit l'exploitation de certaines espèces d'arbres et envisage du reboisement -Arrivée à Java des trois premiers forestiers professionnels, de nationalité allemande -Arrêt de l'expédition de bois de Java vers les "îles extérieures"

10

-Développement des panglong (coupe de bois par des entrepreneurs chinois sur la côte orientale de Sumatra, à destination de Singapour) 1860 -Publication du roman Max Ha velaar d'Eduard Douwes Dekker 1864 -Première plantation de tabac sur la côte orientale de Sumatra -Construction de la première ligne de chemin de fer à Java pour l'exploitation forestière 1865 -Suppression du travail forcé des blandong à Java et instauration d'un système d'exploitation privée -Les forêts de Java sont déclarées" forêts de l'Etat" -Publication de l'ouvrage du naturaliste A.R. Wallace: The Malay Archipelago 1870 -Toute terre "non revendiquée" à Java devient "propriété de l'Etat" 1871 -Première estimation partielle des forêts de Java (forêts de teck) 1873 -Mise au point du tumpangsari (système de culture du teck avec l'aidt de paysans) -Début de la guerre d'Aceh (1873-1906) 1875 -Fixation d'une limite à l'extension de l'agriculture à Java Années 1880 -Début de plantation d'espèces à croissance rapide à Java et notamment d'Eucalyptus, d'Acacia et d'Albizia -Surexploitation des espèces productrices de latex et résines et notamment de Palaquium gutta qui sécrétait la gutta percha, à Sumatra et à Kalimantan 1883 -Premiers cours de foresterie aux Pays-Bas, à l'université de Wageningen 1884 -L'ensemble des forêts de Java est placé sous" gestion régulière" afin de préserver le climat et de garantir l'irrigation 1888 -Début de l'inventaire de la tIare de Java par J.W.H. Cordes 1889 -Première réserve naturelle à Java (Mont Gede) 1892 -Premier district forestier hors Java (Palembang-Bangka-Lampung) 1897 -Retour à une gestion par l'Etat des forêts de Java 1899 -Les Hollandais imposent une taxe sur les produits non ligneux des îles extérieures 1904 -Décret permettant d'octroyer des concessions dans les iles extérieures à des compagnies privées 1905 -Début du programme de transmigration (déplacement de populations de Java vers les iles extérieures) 1907 -Création de l'association des Forestiers hollandais (VABINOI) 1908 -Premier forestier détaché dans les îles extérieures (île de Muna) -Instauration d'une taxe sur l'exploitation des panglong -Premier cours pour la formation de gardes forestiers à Bogor

11

1910

1911 1912 1913 1915 1918

1920

1924

1925

1926

1930

1939 1940 2602/2605 1945 1945/1949 1947

-Première exploitation dans les îles extérieures avec des moyens modernes, sur le modèle des Américains aux Philippines, dans l'île de Simeulue (à l'ouest de Sumatra) -Arrêt des plantations d'Eucalyptus à Java en raison de résultats décevants -Fondation de l'Institut de Recherche Forestière de Bogor -Première réserve naturelle hors Java (Ambon) -Pr~mière estimation de l'ensemble des forêts de Java -Premier forestier à Kalimantan -Première séance du Conseil du Peuple (Volksraad), un organe consultatif comprenant des représentants des populations autochtones, qui émettra des critiques concernant le système de gestion des forêts par les Hollandais et défendra les droits des communautés locales -Crise économique dans les colonies consécutive à la Première Guerre mondiale -Flambée puis effondrement des cours du teck à Java -Premier projet de législation forestière pour les îles extérieures visant à supprimer les droits des communautés locales sur les forêts et à instaurer un "domaine d'Etat" comme à Java, mais opposition du Conseil du Peuple -Première concession japonaise à Kalimantan -Instauration d'une société mixte, la Vejahoma, pour gérer le commerce du teck à Java, qui sera à l'origine d'un des plus importants scandales financiers de l'exploitation forestière coloniale -Création de l'Entreprise du Teck (Djatibedrijf), une société d'Etat qui inspirera la création des sociétés Perhutani dans les années 1960 -Début de l'utilisation de la photo aérienne en foresterie -Une commission agraire se prononce pour l'abolition du "domaine d'Etat" et la restauration des droits des communautés locales -Premiers effets de la crise de 1929, ralentissement de l'économie -Ouverture de la première école de foresterie à Madiun -Fondation de la première université agricole à Bogor, contre l'avis du gouvernement colonial -Invasion japonaise -Proclamation de l'indépendance -Guerre d'indépendance -" Opération de police" des Hollandais qui s approprient les deux tiers des forêts sous contrôle de la république indonésienne
I

12

1949

1951 1953 1957

1960 1961/1963 1962 1964 1965 1966

-Création d'un bataillon de forestiers indonésiens résistants (Wanara) dirigé par Soedjarwo (futur ministre des Forêts) -Reconnaissance de l'indépendance des Etats-Unis d'Indonésie par les Pays-Bas qui conservent cependant la Papouasie occidentale, Sukarno devient président de la République -Mise en place d'une commission pour unifier les législations torestières du pays -Détachement d'un expert de la FAG en Indonésie pour développer des plantations forestières destinées à l'industrie du papier -Etat d'urgence, l'armée se voit accorder des pouvoirs étendus -Décret plaçant la gestion des forêts des communautés locales (3/4 des forêts du pays) sous la responsabilité des provinces -Législation agraire reconnaissant la validité du droit traditionnel (adat) sur la terre -Création de cinq sociétés forestières d'Etat: perhutani, à Java et à Kalimantan
"

1967

1969 1970 1972

1975

-Sous la pression des Américains, les Pays-Bas cèdent la Papouasie occidentale (Irian Jaya) à l'Indonésie -Création d'un ministère des Forêts avec à sa tête Soedjarwo -Tentative de coup d'Etat militaire attribuée aux communistes -Le général Suharto obtient une lettre du président Sukarno lui accordant le pouvoir de "prendre les mesures nécessaires pour garantir la sécurité et le calme, la stabilité et la bonne marche de la Révolution" -Dissolution du ministère des Forêts qui est placé sous la tutelle du ministère de l'Agriculture dirigé par le général Sutjipto -Loi de base sur la forêt reconnaissant le droit des communautés locales, mais préférant les intégrer à la catégorie des "forêts d'Etat" -Début de l'exploitation à grande échelle des forêts des îles extérieures -Aux Philippines, un inventaire forestier s'avère si décevant que le gouvernement refuse de publier les chiffres -Décret du général Suharto" gelant" (dibekuk11n)les droits des communautéslocales sur leurs forêts -Mise au point du TPI ou système de coupe sélective indonésien, inspiré du modèle philippin -Transformation des sociétés d'Etat Perhutani hors Java en sociétés commerciales: Inhutani (1972, 1974 et 1977) -Les concessions forestières ne sont plus accordées qu'à des entrepreneurs de nationalité indonésienne

13

1976 1978

1980

1982 1983

1985 1988 1989

1990 1992

1993

-Invasion de Timor Oriental, condamnée par l'ONU -Création de l'Apkindo (Association indonésienne des producteurs de contreplaqué) par Bob Hasan -Tenue du huitième congrès forestier mondial à Jakarta -Création du ministère du Contrôle du développement et de l'Environnement dirigé par Emil Salim (devient en 1983 le ministère de la Population et de l'Environnement) -Développement de la politique de protection de la nature en Indonésie -Instauration d'une caution de 4 dollars par mètre cube de bois produit pour former un fonds de garantie pour le reboisement (DJR) -Formation du Forum indonésien pour l'environnement (Walhi) réunissant 79 ONG -Instauration d'une législation pour la protection de l'environnement par Emil Salim -Le service des Forêts devient un ministère avec à sa tête Soedjarwo -Par" consensus", la superficie forestière officielle de l'Indonésie est portée de 124 à 144 millions d'hectares -Création de l'APHI (Association des exploitants forestiers indonésiens) par Bob Hasan -Interdiction de l'exportation de bois brut pour développer une industrie forestière -Nomination à la tête du ministère des Forêts d'Hasjrul Harahap, un spécialiste des cultures industrielles -Réforme du TPI jugé peu efficace et instauration du TPTI ou système indonésien de coupe sélective avec replantation -La caution de 4 dollars par mètre cube, instaurée en 1980, est transformée en taxe de 7 dollars par mètre cube pour alimenter un fonds pour le reboisement (DR). Son montant, passe à 10 dollars par mètre cube en 1990 et entre 10,5 et 20 dollars en 1993 -La FAO révise à la hausse la superficie forestière de l'Indonésie mais prédit des difficultés d'approvisionnement en bois d'ici l'an 2000 -Suppression de l'interdiction d'exporter du bois brut en prévision des critiques du GATT, mais mise en place de taxes à l'exponation prohibitives -Le président Suharto déclare l'année 1993 "année de l'environnement en Indonésie" -Nomination à la tête du ministère des Forêts de Djamaloedin Soeryohadikoesoemo, un forestier expérimenté, en remplacement de Hasjru1 Harahap.

14

Introduction

Au-delà des vicissitudes personnelles qui peuvent amener un chercheur à retenir un sujet et un terrain, les forêts en Asie du Sud-Est s'imposent comme un thème d'étude particulièrement riche. Tout d'abord parce qu'il s'agit d'une région du monde où le végétal a toujours occupé une place prépondérante, depuis les grandes civilisations agraires aux premiers siècles de l'ère chrétienne, jusqu'à l'ère industrielle. Ensuite parce que ces forêts qui revêtent aujourd'hui une importanceprimordiale, au niveau local et international comme réserve foncière, source de matières premières et patrimoine génétique, sont parmi les plus menacées de la planète. Enfin parce que les forêts d'Asie du Sud-Est ont nettement moins retenu l'attention des chercheurs et des médias que celles de l'Amazonie, sauf en ce qui concerne les considérations sur l'importance de la production de bois qui occultent souvent les autres fonctions des forêts. Ce livre, tiré d'une thèse de doctorat, s'appuie sur des missions de terrain dans la plupart des grandes régions de l'archipel indonésienl et sur des observations ou des éléments réunis au cours de plusieurs séjours dans d'autres pays d'Asie du Sud-Est et particulièrement le Viêt-nam. L'ambition principale de ce travail est d'essayer d'identifier à travers les époques et selon les régions les facteurs qui ont contribué au déboisement. Pour cela,.j'ai utilisé une approche pluridisciplinaire faisant appel à des données historiques, géographiques, économiques, ethnologiques, juridiques, politiques et écologiques. J'ai tenté de confronter au maximum les sources disponibles, particulièrement les sources cartographiques et de les analyser à la lumière de mes expériences de terrain. En raison de l'ampleur du sujet et de la multitude des compétences qu'il nécessitait, j'ai été amené à travailler à la fois sur des sources primaires et secondaires. Pour un chapitre, celui sur l'évolution paléo-botanique et la diversité biologique, mon rôle a essentiellement consisté à synthétiser les données existantes ou à montrer leurs lacunes et leurs contradictions. Pour les autres chapitres, même si le matériau de base n I est pas toujours inédit, il s'agit d'analyses originales, particulièrement en ce qui concerne l'histoire de l'exploitation forestière en Asie
1 Notamment dans le sud de Sumatra, dans l'est de Kalimantan, à Sulawesi Sud et Sud-Est, aux Moluques et dans le nord d'Irian Jaya. 15

du Sud-Est, le rÔle des grandes institutions internationales et la gestion

contemporaine es forêtsen Indonésie. d

.

S'il fallait synthétiser en quelques lignes les principaux apports de ce travail quant à la connaissance actuelle sur la déforestation en Asie du Sud-Est, on pourrait avancer les six points suivants : 1) Un aperçu de l'ampleur du recul des forêts avant la deuxième guerre mondiale, notamment en raison des politiques coloniales souvent désordonnées et prédatrices. Ce phénomène est particulièrement illustré par la carte n03 de ce livre qui montre l'état des forêts vers 1950 et dans les années 1980 ; 2) Une présentation des politiques forestières de l'ensemble des Etats de la région ainsi que des grandes organisations internationales (Banque Mondiale, Communautés Européennes, FAG, GAIT, OIBT, VICN, WWF...) qui montre les enjeux économiques et les intérêts politiques et financiers partisans qui priment souvent sur une quelconque volonté de préserver les forêts tropicales; 3) Une analyse des effets et du discours sur l'exploitation des forêts, depuis l'époque coloniale, qui prouve, dès le 19ème siècle et tout au long du 20ème siècle, que l'exploitation du bois est clairement identitiée sur le terrain comme un des facteurs majeurs de destruction des forêts, contrairement à ce qutaffirment encore des organismes internationaux comme la FAG; 4) V ne réhabilitation de la véritable agriculture itinérante sur brûlis (à ne pas confondre avec la pratique du brûlis par les paysans sur les fronts pionniers) qui
s avère dans l'ensemble peu dommageable;
t

5) Vne mise en exergue du rôle essentiel des droits des collectivités locales sur les forêts, qui ont le plus souvent été déniés par les colonisateurs puis par les Etats nouvellement indépendants, alors qu'ils s'avèrent être aujourd'hui, dans la majorité des cas, le meilleur garant d'une gestion durable des ressources forestières ; 6) Vne étude du cas indonésien, mal connu en dépit du fait que le pays abriterait la deuxième forêt tropicale de la planète après celle du Brésil et qu'il connaît actuellementun des taux de déforestation les plus élevés du monde tropical. Par rapport à ces points, le choix et surtout le traitement des thèmes de ce livre résultent largement de mon profond désaccord avec les discours concernant la déforestation en région inter-tropicale, principalement au sujet de deux points essentiels:

- L oblitération
t

de la dimension historique de la déforestation pour ne pas dire un

certain" révisionnisme" vis-à-vis des politiques forestières coloniales, notamment face à un recul des forêts qui s'avère dans bien des cas plus ancien que ce qui est avancé généralement, avec une part importante des responsabilités qui semble revenir aux ex-Etats colonisateurs;

16

- Les a priori souvent peu scientifiques, vis-à-vis de l'impact de l'exploitation forestière, posés par les deux principaux protagonistes du débat sur le recul des forêts tropicales à savoir les écologistes et les forestiers. Les plus virulents des premiers rendent en effet l'exploitation contemporaine responsable de l'essentiel des maux, tandis que la majorité des seconds ne lui attribuent, dans leurs déclarations officielles, quasiment aucun rôle et accusent essentiellement les "agriculteurs itinérants". On aura l'occasion de revenir sur ce délicat débat, mais il est utile de préciser d'emblée que l'exploitation forestière est une nécessité pour la majorité
des Etats de la région tropicale et quI il ne saurait être question, dans la situation
internationale actuelle, de chercher à l'interdire, même si les menaces de boycott des bois tropicaux ont eu parfois des effets positifs en incitant certains pays à réviser leur système de gestion forestière. Toutefois, on pourra avancer que cette "mise en valeur" ne paraît viable que dans le cadre d'une véritable gestion des ressources naturelles qui prenne notamment en compte les méthodes de coupe, les capacités de régénération des différents types de forêts, les droits et les besoins des populations locales, ainsi que les orientations générales de l'Etat, particulièrement en matière de développement agricole, de démographie et de protection de la nature. La dégradation des forêts tropicales est en effet un phénomène complexe qui ne peut être analysé à partir d'un angle unique, mais nécessite au contraire une vision pluridisciplinaire qui sache dépasser les clivages habituels, dans une perspective diachronique. Elle demande également une approche géographique avec une différenciation spatiale importante car les problèmes ne peuvent être sérieusement évalués, comme cela est trop souvent fait, à partir des seules superficies forestières nationales, mais réclament une mise en lumière des spécificités régionales et de la dimension humaine du développement. Dans ce cadre, une première remarque s Iimpose quant à ce qui est considéré comme "forêts tropicales". Ce point sera développé au début du premier chapitre mais il faut d'ores et déjà noter que les définitions varient fortement d'un auteur à l'autre sans être d'ailleurs le plus souvent exprimées explicitement. De plus, au gré de leur argumentation, certains "polémistes", qu'ils soient forestiers ou écologistes passent parfois, dans un même texte, d'une définition stricte (forêt primaire non ou peu perturbée) à une acception très souple (toute formation arborée y compris certaines savanes), quand ils ne font pas référence aux définitions" administratives" (toute terre placée sous la juridiction des services forestiers, même si elles sont dépourvues de végétation). A ce titre, la FAO qui devrait être le garant international de la rigueur a adopté une attitude que la prudence ne suffit pas à expliquer puisqu'elle considère comme "forêt" toute formation arbustive naturelle couvrant plus de 10% du sol,

17

avec des arbres de plus de tO mètres de haut ou des bambous. Cette définition qui ne correspond même pas à celle de la savane arborée dans la classification de Yangambi apparaît très nettement insuffisante et inadaptée à l'analyse du phénomène de déforestation puisqu'elle amalgame dans les "forêts" des formations que la communauté scientifique s'accorde à considérer comme des savanes2.Dans ce livre, on essaiera de préciser, à chaque fois que cela paraîtra nécessaire, à quel type de forêt se rapporte l'analyse, en essayant de distinguer au moins les forêts denses (forêts primaires ou peu perturbées) et les forêts dégradées(forêts secondaires, savanes...). Par ailleurs, les termes de "dégradation" et de "déboisement" appellent des précisions. Comme celui de "recul" ils ne font l'objet d'aucune définition universellement acceptée. Ils recouvrent en réalité, selon les auteurs, de nombreuses pratiques qui vont de la coupe de bois de feu à l'exploitation commerciale en passant par l'agriculture itinérante ou la conversion en terres agricoles, voire la sylviculture3. Cela peut correspondre à un prélèvement plus ou moins important de bois, à une coupe totale et définitive, ou à une transformation de la composition et de la structure des forêts. Dans ce travail on envisagera l'ensemble des transformations anthropiques, mais également l'évolution naturelle au cours des âges en s'efforçant de distinguer les transformations en formations forestières dégradées, de la disparition au sens strict. On s'efforcera également, dans la mesure du possible, de dégager la responsabilité des différents agents et l'ampleur des changements qu'ils occasionnent aux forêts. En ce qui concerne l'Asie du Sud-Est, une littérature relativement abondante, principalement en anglais et en indonésien/malais, traite en partie de ces problèmes mais souvent avec une optique partisane ou passionnée qui, sans forcément falsifier la réalité, a tendance à restreindre son champ ou à l'" interpréter" fortement. En dehors des documents ou études sur certains aspects ou pays qui seront mentionnés en références bibliographiques, il faut signaler les ouvrages généraux ou rapports de Collins (N.M) et al. : The conservation adas of tropical
fOrest, Asia and the Pacific, 1991 ; de la FAO associée au PNUE : Forest resources of tropical Asia, 1981 et de Hurst (P.) : Rainmrest politics, ecological
2 Il n'existe pas de classification universellement reconnue des fonnations forestières tropicales. Les écoles anglo-saxonnes et françaises notamment ne sont pas parvenues à un consensus, d'autant que des différences notables existent entre les continents. Toutefois. à l'occasion de la conférence de Yangambi (Zaïre), en 1956, les botanistes et les forestiers ont établi des critères pour les forêts tropicales africaines qui font encore aujourd'hui référence, même pour les autres régions du globe. Dans cette classification, la savane arborée correspond à une couverture de 10% du sol avec des arbres de 7 mètres de haut. 3 En région tropicale, la FAD considère par exemple que la transfonnation de forêts naturelles en plantations torestières correspond à du déboisement. 18

destruction in South"-East sia, 1990, ainsi que la série de monographies par pays A de la JOFCA (Association japonaise d'experts-conseils pour les forêts d'outremer) en 1990. Cependant, il s'agit de travaux relativement parcellaires aux finalités souvent restreintes. De plus les deux derniers ne traitent pas des pays de tendance socialiste et aucun des trois n'accorde véritablement de place significative à la dimension historique des questions forestières. A ce propos, il me faut signaler en ce qui concerne l'Indonésie trois livres qui m'ont été particulièrement utiles, lors de la thèse, pour la période coloniale: Indonesian Forestry Abstracts, Dutch literature Until About 1960, édité en 1982 par Ie Centre ror Agricultural Publishing and Documentation de Wageningen des Pays-Bas qui résume plus de six mille ouvrages, articles ou rapports souvent inédits; Sejarah Kehutanan Indonesia, (Histoire forestière de l'Indonésie) en trois volumes, édité par le ministère indonésien des Forêts en 1986, ainsi que le recueil d'articles édité par Dargavel (J.) et al., Changing Tropical Forests, Historical Perspectives in Today's Challenges in Asia. Australia and Oceania, (1988) qui comprend notamment des contributions de Peter Boomgaard sur l'histOire des forêts de Java et de Leslie Potter sur les politiques forestières à Kalimantan-Est entre 1900 et 1950. il me faut également citer la recherche de Jussi Raumolin (1990) sur la place de la forêt dans la problématique du développement au cours de la période 1850-1918. dont les réflexions sur la gestion coloniale m'ont été d'une grande utilité. Par ailleurs, deux ouvrages ont été publiés après la rédaction de la thèse et m'ont permis de corroborer et d'approfondir certaines hypothèses. TIs'agit du livre de Nancy Lee Peluso sur les forêts de Java et du recueil: Colonisation et environnement, sous la direction de Jacques Pouchepadass (dans lequel a été publiée une première version du chapitre 4 du présent livre). Depuis l'époque coloniale, le recul des forêts se manifeste à travers l'ensemble du monde tropical. Cependant, il prend une dimension particulière en Asie du Sud-Est. En effet. cette région a connu des expériences coloniales et des voies de développements économiques très diverses, ce qui permet de mieux comprendre voire dans une certaine mesure d'anticiper l'évolution sur les autres continents; cela d'autant plus que l'Asie du Sud-Est présente des densités moyennes de peuplement souvent élevées et produit, au début des années 1990, la moitié du bois ainsi que de plus de 80% du contreplaqué de bois tropicaux, alors qu'elle n'abrite que le quart des forêts des régions tropicales4.
4 On notera cependant que. ramenée à la production des forêts mondiales, la part des forêts tropicales apparaît comme relativement faible avec en 1990, selon la FAO, 40% de la production totale de bois (bois d'oeuvre et bois de feu), 15% de la production de bois d'oeuvre et moins de 30% de la production de contreplaqué, alors que les forêts tropicales représentent plus de la moitié de la superficie forestière mondiale.
/ 19

L'Asie du Sud-Est n'est ainsi pas forcément représentative des situations que l'on trouve en Afrique sub-saharienne ou en Amérique du Suds. Elle offre néanmoins l'avantage d'illustrer les effets des différents facteurs de modification et de recul avec souvent une ampleur singulière. Certains territoires, comme le nord des Philippines ou le Timor Oriental, ont connu une colonisation ancienne, tandis que d'autres n'ont pas été véritablement colonisés, ~omme la Thai1ande et Johore6 ou seulement marginalement comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée7. Par ailleurs, l'exploitation du bois a constitué à plusieurs reprises un enjeu politique et économique de premier ordre, particulièrement lors des guerres anglo-birmanes ou aux Philippines sous la domination américaine. Les effets sur les forêts ont été variables, mais globalement, la plupart des Etats actuels ne disposaient plus que d'une couverture forestière comprise entre 50% et 65% à la fin de la période coloniale. Par rapport à ces derniers chiffres, il ne faudrait pas succomber à la tentation d'en déduire que les colonisateurs ont été responsables de la disparition de 35 à 50% de ces forêts. Ne serait-ce que parce qu'en raison de phénomènes naturels (éruptions volcaniques, sommets de montagnes non forestiers), d'incendies associés à un climat sec ou de développements agricoles anciens, la couverture forestière n'était vraisemblablement pas de 100% à l'arrivée des Européens. Toutefois, cela ne doit pas nous faire minimiser le rôle de la colonisation, comme on pourra le constater au cours des chapitres 2 et 4. A l'issue de la deuxième guerre mondiale, l'Asie du Sud-Est est entrée dans la logique du clivage Est/Ouest. Dans bien des cas, les pays ont connu une difficile période d'accession à l'indépendance qui a laissé la région divisée. Les Etats tournés vers le capitalisme ont développé un potentiel centré sur l'agriculture comme la Thai1ande, sur le bois comme le Sabah et le Sarawak ou mixte comme l'Indonésie ou les Philippines. Les pays de tendance communiste ont quant à eux généralement accordé la priorité au développement agricole vivrier, tout en ayant à souffrir de guerres, de conflits internes et de leur propension à l'autarcie. En dépit de ces différences, dans les deux cas, les forêts ont été fortement mises à contribution et la majorité des Etats connaissent actuellement ou sont en voie de rencontrer des problèmes forestiers, au point que certains pays comme le
5 Il faudrait au moins distinguer à travers ces continents l'Afrique occidentale et l'Amérique centrale dont la situation presente comme on le verra plus de parallèles avec l'Asie du Sud-Est que l'Afrique centrale ou le reste de l'Amérique du Sud tropicale notamment en ce qui concerne l'exploitation du bois. 6 Etat de la péninsule malaise ayant seulement bénéficié d'un conseiller britannique. 7 La Papouasie-Nouvelle-Guinée est intégrée à cette étude bien qu'elle soit à la limite du domaine pacifique. Elle a été colonisée par les Allemands et les Anglais, mais leur influence a été relativement tardive et limitée. 20

Viêt-nam ou le Laos en sont venus à interdire l'exportation de bois, tandis que d'autres comme les Philippines ou la Thaïlande devenaient importateur net. Dans ce cadre, .1'exemple de l'Indonésie est particulièrement significatif. En effet, cette nation-archipel couvre un territoire trois fois et demie grand comme la France et représente, à elle seule, la moitié des forêts du Sud-Est asiatique. L'île de Java, dont le développement agricole est millénaire, a été conquise et exploitée par les Hollandais dès le 17ème siècle notamment pour ses forêts de teck, mais la majorité des régions de l'archipel a seulement été sous contrôle néerlandais à partir de la tin du 19ème siècle. Le pays, indépendant depuis 1945, a connu une importante croissance démographique et abrite aujourd'hui la quatrième population de la planète avec toutefois de fortes disparités inter-régionales qui se traduisent par des densités rurales s'échelonnant selon les provinces de 4 à plus de 900 habitants au kilomètre carré. Cela a incité l'Indonésie à poursuivre les vastes programmes de développement agricole et de déplacements de populations amorcés sous la colonisation. Par ailleurs, depuis la fin des années 1960 et après une longue période de défiance politique envers l'Occident, l'exploitation forestière a connu un essor important qui a permis au pays de devenir un exportateur majeur de produits forestiers et de développer une industrie du contreplaqué qui le place actuellement au deuxième rang mondial des producteurs après les Etats-Unis et devant le Japon. En contrepartie, à l'instar de la Thaïlande et des Philippines, l'Indonésie doit aujourd'hui faire face à une grave détérioration de son potentiel forestier. Les forêts ne représentaient déjà plus que 124 millions d'hectares (64% du territoire national) à l'indépendance. EUes auraient été réduites à environ 80 millions d'hectares (42% du territoire) au début des années 1990. Le potentiel forestier de l'ouest de l'archipel et notamment de Sumatra et de Kalimantan, autrefois principaux producteurs de bois, semble en grande partie épuisé. En dépit de l'octroi de nouvelles concessions dans les régions orientales, les forêts naturelles ne seraient plus suffisantes dans. un délai de dix ans pour alimenter l'industrie locale. Le pays ne pourra maintenir un niveau de production et éviter une extension des dégradations qu'au prix d'une réforme de son exploitation et d'un développement important des plantations, notamment d'espèces à croissance rapide. Cependant, ces dernières présentent à leur tour des risques non négligeables pour l'environnement. Environ 25 millions d'hectares soit plus de 10% de la superficie du pays seraient destinés à de tels projets, ce qui semble particulièrement ambitieux.

21

Cette évolution en Indonésie et dans l'ensemble de l'Asie du Sud-Est qui n'a rien à "envier" à celle de régions comme l'Amazonie brésilienne ou l'Amérique centrale, explique en partie les craintes exprimées par la communauté internationale lors de la conférence de Rio en juin 1992. Les répercussions de cette déforestation concernent des millions de personnes tirant leur subsistance de la production ou de la transformation des produits forestiers, sans parler des conséquences sur l'environnement local et global que l'on commence à mieux cerner. Elles menacent également le patrimoine génétique qui sera laissé aux générations futures pour le développement des biotechnologies. Ces enjeux, dont la compréhension n'est pas possible sans une mise en perspective historique, méritent que l'on s 'y attarde. Pour ce faire, ce livre a été divisé en trois parties. La première cherche à indiquer l'ampleur des problèmes au niveau de la planète et des grandes régions du monde tropical (premier chapitre) puis il examine plus spécialement dans le deuxième chapitre la situation des principaux Etats et territoires de l'Asie du SudEst. Les autres chapitres du livre sont consacrés plus spécifiquement au cas indonésien. La deuxième partie présente l'évolution de la forêt au cours des âges et cherche à montrer l'importance de la diversité de ses écosystèmes (troisième chapitre). Les politiques de gestion coloniale et leurs conséquences sur le recul des forêts sont examinées dans le quatrième chapitre. La troisième partie traite surtout de la période contemporaine depuis la deuxième guerre mondiale. Le cinquième chapitre s'attache ainsi principalement à l'essor de l'exploitation forestière et de l'industrie du bois, tandis que le sixième et dernier chapitre aborde le développement agricole et les politiques de protection de la nature afin de tenter de déterminer les causes et l'ampleur des modifications et du recul des forêts du pays.

22

PREMIERE PARTIE

LES FORETS Dr ASIE DU SUD-EST,
UN ENJEU A L rECHELLE PLANETAIRE

CHAPITRE l LE ROLE ET L'Il\œORTANCE DES FORETS TROPICALES MONDIALE

DANS UNE PERSPECTIVE

l

- Un recul
/I

aux causes controversées

1) Le recul des forets tropicales" : une expression qui cache bien des réalités

Les forêts tropicales et leur possible disparition dans les décennies à venir sont devenues depuis une vingtaine d'années des sujets de controverse passionnés où se rencontrent mythes romantiques, arguments scientifiques" orientés" et motivations économiques. Avant d'entamer le travail d'analyse, une tentative de définition, même si elle peut paraître fastidieuse, semble nécessaire afin d'essayer d'éviter les confusions. Tout d'abord, il faut préciser qu'il n'y a pas un, mais de nombreux types de forêts tropicales, sur lesquels la pression de l'homme est d'importance inégale et qui résistent plus ou moins bien aux agressions. On différenciera certaines forêts en fonction de leur localisation dans le paysage, comme les mangroves au contact de la mer, les forêts littorales, les forêts inondées d'eau douce, les forêts de plaine de terre sèche ou les forêts d altitude. Il est également utile de
f

distinguer les forêts en fonction des régions où elles se situent et particulièrement selon les continents. Les espèces végétales comme animales qui les peuplent peuvent être en effet radicalement différentes d'une zone à l'autre, ce qui offre des possibilités d'exploitation plus ou moins importantes. C'est ainsi, par exemples que les espèces d'arbres commercialisables se comptent par centaines en Asie du Sud-Est et seulement par dizaines en Afrique ou en Amérique tropicale. A l'intérieur d'une même région des différences apparaissent encore en fonction de facteurs tels que le climat ou micro-climat, la nature et la physiologie des sols ou encore l'action anthropique qui tend à favoriser, parfois involontairement le développement de certaines espèces, notamment par l'utilisation du feu. Ces conditions sont à l'origine de l'extrême diversité

25

biologique des forêts tropicales qui consitue une richesse majeure pour l'avenir et notamment pour les bio-technologies. Dans le cadre de ces distinctions, il faut au moins en distinguer une majeure entre, d'une part les forêts tropicales humides dites aussi forêts tropicales "sempervirentes" (toujours vertes) du climat équatorial ou tropical humide1 qui correspondent dans l'imagerie populaire à la jungle et, d'autre part, les forêts "tropicales sèches", aussi appelées forêts de mousson, forêts "semi-décidues" ou forêts "semi-caducifoliées", lorsque le climat est tropical contrasté ou tropical sec2. Dans ce deuxième cas, les espèces à feuilles caduques l'emportent généralement et les forêts ont tendance à être plus sensibles au feu et à se transformer en savane (Cf. carte N°l). Ce dernier point nous amène à considérer, à côté de la diversité synchronique des forêts tropicales, une diversité diachronique sur deux échelles de temps. La première est celle de l'évolution des espèces. En effet, les forêts tropicales, dans leurs formes actuelles, n'existent pas de "toute éternité", mais sont des étapes dans une lente évolution de la végétation dont les plus anciens spécimens fossiles trouvés en Asie du Sud-Est remontent à 300 millions d' années3. Cette évolution a été favorisée par des changements climatiques ou des phénomènes d'isolement avec la variation à certaines époques du niveau de la mer. Elle s'est traduite par l'apparition et la disparition d'espèces au cours des âges et leur dispersion naturelle autour du globe. Elle est à l'origine de l'extrême diversité de la flore et de la faune tropicale qui regrouperaient plus de 50% et peut-être même jusqu'à 90% des espèces de la planètes. A titre de comparaison, la flore de l'Europe moyenne compte 2 à 3.000 espèces végétales, contre au moins 25 à 30.000 dans le "monde malais"6. I Cette évolution naturelle se poursuit encore, bien qu elle soit difficilement perceptible par l'homme. En revanche, il existe un autre processus de succession,
1 Ces deux climats sont caractérisés par des précipitations annuelles supérieures à 1500 millimètres et ne connaissent pas de saison sèche marquée (moins de 4 à 5 mois cumulés connaissant une ~luviométrie inférieure à 50 millimètres) (Demangeot (J.), 1976, p.43 et Delvert (J.), 1979, p.20). Précipitations annuelles comprises entre 400 et 1500 millimètres et jusqu'à 8 ou 9 mois secs. 3 Whitten (A.) et al. , 1984, p.23. 4 Des études en palynologie indiquent notamment que l'étendue de la végétation de climat chaud et humide a été très sensiblement réduite à certaines époques, notamment en Amérique du Sud et en Afrique (UNESCO, 1978, p.79). 5 Sur environ 250.000 espèces végétales recensées dans le monde, 155.000 se trouveraient dans les forets tropicales (yVWF, 1990, p.7). Mais la connaissance de ce milieu est nettement moins grande que celle des climats tempérés et rend vraisemblable le chiffre de 90% (WWF, septembre 1991, p.3), comme l'ont révélé par exemple les découvertes réalisées dans le cadre d'un programme comme celui du "Radeau des cimes". 6 (Jacobs (M.), 1974, p.289). Dans la défmition donnée par Jacobs, le monde malais regroupe principalement la Malaisie, l'Indonésie. les Philippines et la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

-

26

.s .. ~ " ::E
.." = o Ü ':::0 ï: 0.

E1I6 TUIlw-~uvf'~

P:ulIJ"N

: :I311IOS

1

"

b~
"\.J
~ 1./

j!
.. u ;; .S!

~i

io.

"

:~g
u"" ;2: > '"

< a-

~~

~ ~~ ~, ~f
0~

I

2~ '" > " " .,

<> " <> ., "'-'

'Q.

~ .5

c.;; "'" _..::

'5 ~

"

,g~

CI2 "~

~
~\rl)
""?
" = .." ,:; '", .."
8
'" '" '" '"

.il:; .P ~]
'0:

11.9 ,; ~ .w ~ Ji!1 <~
CI2:

~a -., 's.. 0 !!: s;;.

~

=- -(I) !:: ~ ,,"
2"" =

8 ~ .g'
*
.... ~.
(I),

~:

(I);

D

~i
(I):

.= ~ :J

.-. o = (I), ~'

u

'" '"

'" =

., ..
u " .. = U = .." i : I 0 <.> 'C Co U " = .."

'" .."

E

'" -; -; " u <.> 'a, 's. 8 2

.,

I

'::r' 's. 2

=

<U

~I
~I

tL,

.i!J '<U ... 0

.", ... tL,

.i!J 0

~I

'~
E-l

" = '::r'
I

E-

Il

cette fois cyclique, qui anime les forêts tropicales sur une échelle de temps nettement plus courte. Plutôt que d'envisager les forêts comme une végétation primaire ou "climax" stable, il faudrait les considérer d'un point de vue dynamique. C'est ce que Whitmore (1975) décrit dans son concept de "changements continus au sein des écosystèmes", avec trois grandes phases qui se succèdent simultanément en différents endroits d'un même massif forestier: la trouée (gap phase pour les Anglo-Saxons), au cours de laquélle une percée se fait dans la canopée de la forêt, soit naturellement, par exemple à la suite de la chute d'un arbre, soit lors d'un défrichement par l'homme; la reconstruction (building phase) où des espèces vont combler la trouée et enfin la phase de maturité (mature phase). Les espèces qui participent à cette succession appartiennent à deux grandes catégories: les plantes ombrophiles (qui peuvent pousser avec peu de lumière) et les plantes héliophiles (qui ont besoin d'une importante quantité de lumière pour croître). Les premières sont considérées comme des espèces de "forêt primaire", tandis que les deuxièmes sont appelées espèces de "forêt secondaire" . Lorsqu'une portion de forêt primaire est abattue, elle est remplacée par des espèces héliophiles dont le spectre est plus pauvre et qui sont généralement de moindre valeur commerciale. Si la trouée est de faible dimension et que la forêt n'est pas perturbée de nouveau, les espèces ombrophiles pourront croître et reformer une végétation primaire. Au Costa Rica, on a évalué qu'un cycle complet moyen, sans intervention humaine, prendrait entre 80 et 138 ans. A Sumatra, il serait d'environ 110 ans7. Si la perturbation est très vaste ou renouvelée trop régulièrement, la forêt primaire ne se régénérera pas et sera remplacée par une forêt secondaire voire une savane. Etant donné le propos de ce livre, il ne sera pas possible de considérer, dans ce premier chapitre, l'ensemble de cette diversité pour le monde tropical ou pour l'Asie du Sud-Est, Ce thème sera seulement développé pour les forêts de l'archipel indonésien dans le troisième chapitre. On essaiera néanmoins de retenir, au risque d'être réducteur, trois grandes distinctions: entre les continents, entre les forêts tropicales humides et les forêts de mousson et enfin entre les forêts "primaires" ou peu perturbées et les forêts "secondaires" ou dégradées. On tentera également de mettre en parallèle l'importance, au niveau de la biodiversité comme de l'économie, des forêts tropicales et celle des deux autres grands types de forêts de la planète: celles des régions tempérées et celles des régions boréales parfois appelées taïga.

7 Whitten (A.) et al., 1984, p.258. 28

2) Une déforestation parfois importante avant la deuxième guerre mondiale Les forêts tempérées et boréales ont été intensément défrichées et exploitées dès le premier millénaire en Chines, au Moyen Age en Europe et depuis le 18ème siècle en Amérique du Nord. Il s'agissait surtout d'étendre les superticies agricoles et de produire du combustible ou du bois d'oeuvre, notamment, à partir du 16ème siècle pour la construction navale, puis au 19ème siècle pour les besoins de la révolution industrielle. Dans leur ensemble, les forêts tropicales semblent avoir été moins touchées par l'homme jusqu'au l8ème siècle. Une raison en a sans doute été une pression démographique relativement faible. Certes, il faut distinguer les forêts denses sempervirentes généralement difficiles d'accès des forêts de moussons ou des forêt claires plus sensibles au feu et dont certaines avaient été converties à date ancienne en savane ou en brousse. De plus, il existait de grands foyers de peuplement notamment en Asie et il faut citer par exemple l'Inde et Java où la densité de la population atteignait déjà vers 1875 respectivement 65 et 139 habitants au kilomètre carré. Par ailleurs, certaines activités comme l'élevage avait entraîné d'importants défrichements, notamment en Amérique andine, sous l'impulsion de la colonisation espagnole9. Mais dans l'ensemble du monde tropical, en dehors des régions côtières et de quelques grandes vallées, la densité de peuplement restait globalement faible. Cela ne signifie pas pourtant que les bois et autres produits forestiers tropicaux n'étaient pas recherchés ou utilisés, particulièrement en Asie. Une ambassade romaine arrivée à la cour de Chine au 2ème siècle de l'ère chrétienne s'approvisionnera par exemple en produits forestiers de péninsule malaise et de Sumatra pour faire des cadeaux à la courIO. Marco Polo évoque, vers 1291, le commerce de bois précieux tels que l'aloès et l'ébène qui étaient exploités au Viêt-nam ainsi que le camphre dans l'île de Pentam, près de la péninsule malaise ou à Fansurll et qui alimentaient les marchés du Moyen et de l'Extrême-Orient. L'épave d'une jonque chinoise du 13ème siècle a d'ailleurs révélé que ces bois pouvaient constituer l'essentiel des chargements12. Des textes chinois suggèrent une utilisation du teck de Java pour la construction navale dès le 14ème siècle13,

8 Dès la fm du premier millénaire de l'ère chrétienne. la Chine a connu une grave crise du bois de feu qui l'a notamment obligée à développer l'utilisation du charbon pour l'industrie métallurgique ~Debeir (J.-C.) et al., 1986, p.97). Dollfus (0.),1979, p.158. 10 Stargardt (J.), 1979, p.27. 11 Baros, sur la côte occidentale de Sumatra (Polo (Marco), 1989, pp.408-419). 12 Salmon (C.) et Lombard (D.), 1979, p.63. 13 Brascamp (E.H.B.), "Bosschen en hout op Java in oude Chineesche geschriften", in Pudoc (1982), W3694. 29

tandis que le voyageur anglais Ovington décrit. à la fin du 17èmesiècle. le grand palais du roi d' Aracan (qui fait partie de l'actuelle Birmanie/Myanmar) construit avec "les bois les plus précieux que l'Orient puisse fournir", comme le bois d'aigle ou le bois de santal rouge et blancl4. Le Siam (actuelle Thaïlande), qui est l'un des rares pays d'Asie à n'avoir pas été colonisé, exportait quant à lui à la même époque. du teck vers Java et le Japonl5. Dans certaines régions tropicales. la colonisation occidentale a entraîné un développement de l'exploitation du bois. Dès le 16ème siècle. les Espagnols allaient découvrir, en Amérique centrale, l'extrême dureté du mahogany (Swietenia spp.) ou acajou et les potentialités qu'il offrait pour la construction navale. Les grands galions de l"'lnvincible Armada", envoyés par Philippe II contre l'Angleterre et dont la destruction par une tempête allait porter un rude coup à la prépondérance portugaise sur les mers, étaient construits en mahogany. Les Anglais qui s'installèrent à leur tour en Amérique centrale dans la région de Belize (ex-Honduras britannique) exportèrent aussi du mahoganynotamment pour les wagons de chemin de fer et la menuiserie d'ameublementI6. Les faibles potentialités commerciales des bois sud-américains devaient cependant limiter le développement de ces activités et le continent allait privilégier, à partir du 18èmesiècle, les cultures de rente telles que le sucre et le tabac. L'Europe dont les forêts se sont dégradées jusqu'au 19ème siècle17allait devoir se tourner vers d'autres horizons. Les débuts de la colonisation occidentale en Afrique et en Extrême-Orient avaient commencé sensiblement sous les mêmes auspices, à la fin du 15ème siècle, avec dans les deux cas des comptoirs, essentiellementportugais, suivis un siècle plus tard d'implantations principalement anglaises, françaises et hollandaises, souvent par l'intermédiaire de grandes compagnies commerciales. Des divergences notables allaient cependant rapidement apparaître, particulièrement avec le développementde la traite des esclaves en Afrique jusqu'au 19ème siècle. L'esclavage ne sera pas absent de l'Asie et les Pays-Bas seront parmi les
14 Ovington (J.), 1725, p.260. 15 Brascamp (E.H.B.), "Verzending van djatihout uit Siam naar Batavia en Japan in 1685", in Pudoc, 1982. N°3643. 16 Ce bois, qui est resté une des ressources majeures de Belize jusqu'en 1950, est réduit maintenant à de très faibles superficies, que l'échec de plantations dû au pamsite HypsipyJa spp. n'a "uère pennis d'étendre (UNESCO, 1978, p.293). i'7 Au début du 19ème siècle, en Fmnce, malgré des séries de restrictions ou d'interdictions mises en place dans certaines régions dès le 14ème siècle, la forêt était réduite à 8 millions d'hectares soit moins de 15% de sa superficie. Elle n'augmentem à 10 millions d'hectares (18%) dans le premier quart du 20ème siècle qu'au prix de très importants progmmmes de reboisement. En Angleterre, au début du 20ème siècle, la couverture forestière était réduite à 4%, en Allemagne à 16% et en Suède à 40% (Costantin (J.) et Faideau (F.), 1922, p.248). 30

dernières nations européennes à l'abolir officiellement en 185518, mais il n Iatteindra sans doute pas en Extrême-Orient le même degré d' infériorisation de l'homme et de déstructuration des sociétés locales que dans le "continent noir". Du point de vue forestier, dans un premier temps, les approches seront les mêmes avec une récolte des produits non ligneux comme les gommes ou certaines écorces et des bois précieux, notamment en Afrique, des espèces de bois rougecommecelles du genre Khaya qui recevrontparfoisle nom de mahogany par analogie avec les essences américaines. En Asie, en dehors des épices et de quelques bois odoriférants comme le santal, les espèces les plus recherchées seront celles de bois dur comme le teck que l'on trouvait principalement en Inde, en Birmanie, au Siam et à Java. L Iexploitation de ce bois sera si intensive et peu contrôlée que les forêts accessibles vont se raréfier et cela d'autant que l'autre principal enjeu colonial avec lequel elle entrera en concurrence restera la "mise en valeur" des terres. Les défrichements destinés à étendre les cultures, notamment de rente, ont permis aux métropoles coloniales d'augmenter leurs revenus fonciers et d'accroître leurs recettes commerciales19. Des différences marquantes quant à la "gestion" des forêts tropicales n'apparaîtront véritablement en Asie qu'au19ème siècle, lors de l'établissement d'un début de contrôle territorial réel dans les colonies et alors que la croissance du commerce maritime rendait capital, pour les puissances européennes, l'approvisionnement en bois pour la conservation de leur hégémonie. Ces premières mesures seront motivées la plupart du temps par la dégradation du potentiel. En 1787, les Hollandais interdisent pendant 30 ans l'exploitation des forêts de la principale région productrice de Java. Une vingtaine d'années plus tard, en 1806, les Anglais, qui avaient considéré les ressources indiennes comme inépuisables, sont obligés de réserver les forêts restantes du Malabar pour essayer de garantir l'approvisionnement en teck de leur marine2°. Ils créeront également la même année un poste de conservateur des Forêts pour contrôler l'exploitation forestière qui s'était révélée terriblement destructrice et pour s'occuper du commerce du bois. La fonction sera toutefois supprimée dès 1823 sous la pression des entrepreneurs et des négociants21. La simple "mise en réserve" de forêts à exploiter s'avérera toutefois insuffisante et les colonisateurs seront obligés de faire appel à une technique qui commençait à se diffuser en Europe: l'aménagement forestier. Certes, il restait
18 Lombard (D.), 1990, vol.2, p.145. 19 (Guha (R.), 1983, p.1883). A lui seul le tenne de "mise en valeur", qui est encore employé aujourd'hui, révèle une disposition d'esprit véhiculée notamment par l'Occident, mais qui est loin d'être universelle, où la forêt naturelle est un espace à conquérir et à transfonner, mais qui n'offre virtuellement rien par lui-même. 20 Guha (R.), 1983, p.1883. 21 Pouchepadass (J.), 1993, p.169. 31

encore d'immenses forêts vierges, particulièrement aux Indes néerlandaises, mais les espèces qui les composaient étaient pour. la plupart inconnues. et leurs bois tendres n'offraient guère de possibilités à la consttuction navale. En Europe, si l'on excepte les mesures prises en France en 1669 par Colbert pour nationaliser certaines forêts et pour aménager les chesnays afin d'approvisionner la construction navale, les Allemands seront les premiers à développer une véritable politique pour tenter de freiner la dégradation de leurs forêts. A partir de 1770, ils créeront des académies forestières dont les fondements allaient être à l'origine de la mise en place d'enseignements puis de recherches dans tout le monde tempéré22. Leurs premiers émules seront les Hongrois qui établiront une chaire de foresterie en 1808, suivis par les Russes en 1810, les Français en 1824, puis de nombreux pays d'Europe comme l'Autriche, la Pologne, la Suède et le Danemark dans les années 1830-1840, le Japon et l'Angleterre dans les années 1880 et enfin les Etats-Unis et le Canada au tournant du siècle23. Dès la fin des années 1830, les Allemands et les Français vont se distinguer24, mais étant donné l'avance des premiers25, ainsi que les problèmes de langue et de rivalité nationale, les Hollandais et les Anglais leur donneront la préférence. En 1849, les premiers forestiers allemands fouleront le sol de Java et quelques années plus tard, le gouverneur général des Indes Anglaises confiera à un Allemand, Dietrich Brandis, la responsabilité des forêts indiennes, Dans les deux cas, la principale fonction des forestiers restera d établir des plantations, principalement de teck et aucune tentative de gestion des forêts naturelles ne sera entreprise. Dans les autres colonies d'Asie, les mesures seront généralement plus tardives et surtout moins efficaces. Les Espagnols créeront une administration forestière aux Philippines en 1863 dont les actions semblent avoir été relativement réduites26. Les Français quant à eux établiront un service des forêts en
I

22 Venet (1.), 1976. p.607. 23 Raumolin (J.), 1990, p.29. 24 Cette bipolarité de la recherche se reflétait encore en 1890, lors de la création de l'IUFRO (Union Internationale des Organisations pour la Recherche Forestière), la plus vieille institution forestière du monde. Les deux langues officielles adoptées alors ont en effet été l'allemand et le français. L'anglais qui est maintenant devenu la langue la plus utilisée n'a été ajoutée qu'en 1906. Fait révélateur de la moindre importance du continent latino-américain dans les recherches, ni l'espagnol, ni le portugais n'ont encore été retenus comme langue officielle. 25 L'enseignement avait commencé en France en 1824, plus de 40 ans après l'Allemagne et il faudra encore attendre 1882 pour que la première station de recherche forestière soit mise en place ~Raumolin (J.), 1990, p.30). 6 Le bâtiment abritant le service des Forêts à Manille sera détruit par un incendie en 1897, deux ans avant l'arrivée des Américains. Il reste donc peu de traces de l'administration forestière espagnole (Nano (J.F.), 1951, p.19). 32

Cochinchine. en 1896, mais une réelle gestion commencera seulement en 1914,
alors que des concessions avaient été accordées dès 186227.

En Afrique, les premières véritables dispositions pour réglementer l'exploitation seront prises au début du 20ème siècle. En Côte d'Ivoire. qui représentait pourtant la principale source d'approvisionnement de la France. elles datent seulement de 1912 et ne seront appliquées par des fonctionnaires

spécialisésqu'en 192428.Les Allemandsn échapperontpas à cette règle dans
I

leurs colonies, il est vrai acquises plus tardivement dans les années 1880. d'autant que le Parlement allemand ne se montrera pas dispoSé à investir des fonds pour développer une politique de gestion rationnelle. Des expériences réalisées en Afrique de l'Est (actuelle Tanzanie) à partir de 1904 seront arrêtées cinq ans plus

tard. tandis que les concessionsprivées accordéesau Camerouns avéraientsi
I

dévastatrices et si peu productives que l'administration décidait de les annuler en 191329. Au-delà de ces différences. il existe dès cette époque, en matière forestière. un point commun entre l'Asie et l'Afrique qui est encore aujourd'hui

une source de nombreux problèmes. il s agit des législations forestières
I

coloniales. Etablies entre le milieu du 19ème et la première moitié du 20ème siècle. elles se traduiront généralement par la désignation de forêts d'Etat sur des terres déclarées "vacantes", alors qu'elles appartenaient généralement à des individus ou à des groupes qui se trouvaient ainsi dépossédés de leurs droits traditionnels. Souvent, les législations chercheront à taxer les produits non ligneux tels que les latex, les résines ou les tannins qui connaîtront un très fort engouement en relation avec les nouveaux besoins des industries occidentales. Dans la plupart des cas, ces mesures resteront toutefois "théoriques" ou limitées par manque de moyens ou pour éviter les troubles et. hors de zones réduites effectivement contrôlées par les colonisateurs, les populations continueront dans une certaine mesure à profiter des ressources des forêts. La fin du 19ème siècle va également être marquée par l'émergence d'une nouvelle puissance mondiale et colonisatrice: les Etats-Unis, qui après une première phase de développement national vont émerger sur la scène internationale en annexant Hawaï et en remplaçant les Espagnols aux Philippines. à Guam et à Porto Rico en 1898. Sur leur territoire, les défrichements agricoles et l'exploitation sauvage du bois avaient été si importants que les nombreux experts forestiers allemands qui s'y rendront dans les années 1880-1890 en dressèrent un tableau affligeant et feront craindre aux pays européens une pénurie de bois dans les cinquante années
27 RaumoIin(J.), 1990, p.86. 28 Frioul (C.), 1986, pAll. 29 RaumoIin(J.), 1990, p.77.
33

à venir3o.A partir de 1900. les Etats-Unis. qui commençaientà peine à repenser leur politique forestière nationale. mettront en place une exploitation des forêts des Philippines qui aux prix de méthodes relativement destructrices31contribuera à alimenter leur marché intérieur et celui de l'Europe32. A la veille de la deuxième guerre mondiale. les forêts tropicales avaient déjà reculé par endroits de manière notable. notamment en Amérique centrale. dans les zones trapicales sèches de l'Afrique. Mais une des régions les plus touchéesétait sans doute l'Asie et particulièrement l'Inde. l'Indochine. Java et les Philippines, comme on aura l'occasion de l'étudier au cours du deuxième chapitre. A l'échelle de l'ensemble du monde tropical. les dégradations des forêts tropicales humides restaient souvent circonscrites aux régions facilement accessibles comme les côtes, les lagunes ou les abords des voies fluviales. Cependant. dès 1937, le septième congrès international de l'agriculture tropicale et subtropicale à Paris. prendra acte des rapports alarmistes des forestiers. ce qui amènera la tenue à Londres. en 1939, d'une conférence internationale pour la protection de la nature en Asie et en.Afrique33 . Plùsieurs facteurs avaient toutefpis limité le développement massif des défrichements et de l'exploitation foresnère : une relativement faible densité de peuplement allié à des marchés parfois limités qui ne favorisaient pas toujours des extensions importantes34.des difficultés pour les Etats coloniaux à assurer et à contrôler la "mise en valeur" de l'ensemble de leur vaste empire et l'absence d'un véritable marché international des bois tropicaux lié à leur relative méconnaissance. aux monopoles d'Etat et à des problèmes de matériel pour la coupe et le transport du bois3s. Les années 1940-1950allaient être le théâtre d.'un bouleversement de situation avec la disparition en une période assez brève de ces trois" éléments limitants".
30 (Raumolin ~.)~ 1990, p.87). Ces craintes ne se réaliseront finalement pas car plusieurs facteurs avaient été sous-estimés dont les potentiels soviétiques et tropicaux ainsi que la capacité des USA à gérer leurs forêts à partir de la présidence de Theodore Roosevelt en 1901 et à développer des ~lantations. 1 Jusqu'en 1915 notamment, les exploitants paieront seulement le bois après transformation dans les usines. Cela semble avoir suscité un gaspillage particulièrement important à la fois dans l'exploitation et dans les scieries (Nano (J.F.), 1951, p.32). 32 JOFCA, 1990; annexe IV, p.8. 33 Buchy (M.), 1993, p.238. 34 Il faut signaler cependant que même dans certaines régions peu peuplées comme la péninsule malaise ou la partie occidentale de Bornéo, on a assisté dès le début du 20ème siècle à des défrichements importants pour développer des cultures commerciales comme l'hévéa ou le cocotier ~De Koninck (R.), 1986, p.357 ; Seavoy (R.E.), 1980, p.61). 5 Dans certains cas, même si l'on ne pouvait pas parler véritablement d'un marché international du bois, on a assisté à un commerce développé, notamment entre les régions des. Indes britanniques ou entre les USA et leur colonie des Philippines dès le début du 20ème siècle. 34

3) Une prise œ conscience tJJrdiYèœ la communauœ internationale

Du point de vue politique comme forestier, la fin de la deuxième guerre mondiale va consacrer un nouveau rapport de force international. Les décennies qui vont suivre correspondent à l'émergence, souvent difficile, de nombreux pays indépendants lors du morcellement des empires coloniaux36. La plupart de ces nouveaux Etats reprendront à leur compte en même temps que de nombreuses institutions et législations, l'intégration coloniale des forêts dans un "domaine national", entérinant ainsi une dépossession des communautés locales qui, dans bien des cas, n'avait été que théorique37. Ces mesures entraîneront souvent un dédain voire une hostilité de certaines populations vis-à-vis des forêts et des tentatives de "réappropriation" à travers une exploitation devenue illégale ou des défrichements qui constituaient généralement, pour elles, le seul moyen de faire valoir leurs droits, en arguant que les terres avaient été mises en valeur". Ce phénomène prendra des proportions d'autant plus importantes qu'avec une plus grande diffusion de la médecine occidentale et de l'hygiène, les pays du Sud allaient connaître une forte croissance démographique et que, dans certaines régions, l'agriculture sur brtllis avec longue jachère allait devenir difficilement
Il

réalisable38.

L'exploitation forestière par des entrepreneurs, qui précédera dans bien des cas les défrichements agricoles, du moins en Afrique et en Asie, va être quant à elle favorisée par deux grands facteurs. D'une part les besoins en devises qui amèneront les nouveaux pays indépendants à faire appel à des compagnies étrangères privées, parfois dans la continuité directe de l'exploitation coloniale comme aux Philippines, ou en Côte d'Ivoire39. Les possibilités seront d'autant plus importantes, qu'avec la reconstruction de l'après-guerre, deux grands marchés mondiaux des bois tropicaux allaient prendre de l'ampleur: l'Europe et le Japon. De plus, la diffusion de matériel moderne, comme le bulldozer, les camions grumiers ou la scie à chaîne portable, communément appelée
36 Il s'agissait de la deuxième période de décolonisation après la première moitié du 19ème siècle avait vu l'indépendance de la plupart des pays d'Amérique du Sud et la création du Libéria. :¥Ti De nombreux Etats colonisateurs s'étaient en effet contentés de déclarer les forêts "Domaine d'Etat" sans avoir l'occasion ou les moyens d'en écarter les populations (JOFCA. 1990, annexe IV, ~.6 ; Suret-Canale (J.). 1962. p.344). 8 Pelzer «K.), 1945, p.29) estime qu'une agriculture itinérante sur brûlis est possible, en Asie tropicale. jusqu'à une densité de population de 50 habitants au kilomètre Carré. le chiffre généralement admis actuellement est plutôt 25 habitants au kilomètre carré, soit environ cinq familles de cinq personnes cultivant 1 hectare par an avec une rotation de 20 ans entre deux défrichements. 39 JOFCA. 1990, annexe IV, p.8 et Schwartz (A.), 1988. p.9.
'

35

tronçonneuse allait pennettre de constrUire des routes, de tranSporter le bois dans de meilleures conditions et d'accéder à des massifs jusqu'alors difficilement èxploitables. Avec ces nouveaux matériels. la productivité des hommes allait quadrupler. Cela allait pennettre d I augmenter sensiblement la production et dans le cas de l'Asie du Sud-Est. de dépasser le niveau important atteint à la fin des années 1920.

En ce qui concerne l'exploitation industrieile du bois. on peut noter une différence chez les pays de tendances communistes ou "anti-capitalistes", qui ont généralement peu développé cette activité, notamment en raison Il'un manque de savoir-faire et de capitaux et d'une faible ouverture sur le marché mondial. alors que les besoins en bois des pays communistes étaient relativement limités40.Cette tendance n'a pas forcément assuré la préservation des forêts comme au Viêt-nam qui a eu à subir les effets de ses guerres contre la France et les Etats-Unis. ou les voisins de la Thai1ande qui sont le théâtre d'importants trafics de bois41. Elle semble s' int1échir depuis le recul du communisme à la fin des années 1980 et s'orienter vers une recherche de nouveaux marchés. Dans le sillage de la formation de l'ONU, en 1945. plusieurs nouveaux organismes ou institUtions seront amenés à jouer un rôle plus ou moins direct dans le développement de l'utilisation des forêts tropicales. La FA042, fondée en 1945, est l'institUtionla plus direCtementconcernée puisqu'elle a la responsabilité de gérer les dossiers concernant les forêts mondiales. Signe toutefois que la forêt n'était pas à cette époque une préoccupation majeure, elle est rattachée à une organisation agricole43et n'est pas citée dans le sigle. L'année précédente, lors de la conférence de Bretton Woods réunie sur l'invitation des Etats-Unis. deux organismes avaient été créés dont l' int1uencesur les orientations économiques et forestières mondiales allait être prépondérante: la BIRD plus connue sous le nom de Banque Mondiale et le FMI44.
40 L'URSS était quasiment autosuffisante et la Chine qui a commencé à devenir un importateur important dans les années 1970 s'est généralement fournie auprès des pays de tendance capitaliste (Japon puis USA pour les conifères, pays capitalistes d'Asie du Sud-Est pour les bois de feuillus) (Annuaires statistiques FAO, 1972, 1983, 1990). 41 Asia-Pacific Peoples's Environment NetWork, 1989, in CETIM. 1990, p.38. 42 FAO ou OM: Organisation pour l'Agriculture et l'Alimentation. Certains sigles ou acronymes ont été popularisés sous leur fonne anglaise et sont largement empioyés. même dans les textes en français. Plutôt que de les franciser systématiquement. au risque de nuire à la compréhension, on se confonnera ici à l'usage qui semble le pius courant, en adoptant de préférence la fonne française lorsque les deux possibilités coexistent avec une même ûéquence. Par exemple FAO plutôt que OM, mais CNUCED de préférence à UNCTAD. En cas d'ambiguité, se référer à la liste des sires et acronymes en fin d'ouvrage. 4, Contonnément à une tradition européenne qui est par exemple toujours en vigueur en France. 44 La BIRD (Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement) et le FMI sont des organisations internationales qui ont le statut d'institution spécialisée rattachée à l'ONU. La 36

Trois ans plus tard, en 1947, le GATT45devait venir compléter, dans le domaine du commerce, les actions de ces institutions, qui jouent un rôle imponant dans la promotion du libéralisme économique. En ce qui concerne directement les forêts tropicales, une tendance va se dessiner dans l'immédiat après-guerre. TIs'agira d'essayer d'appliquer "enfin" les techniques d'aménagement forestier mises au point en Europe. Un anicle de Gaston Grandclément, en 1947 dans la revue Bois et rorêts des tropiques, illustre bien cette position en avançant que: "L'exploiœtion de la rorêt équatoriale doit changer de caractère; elle ne peut rester l'exploiœ tion sélective des bois précieux tefle qu'elle est pratiquée depuis 50 ans, et cela au gré des concessionnaires, sans ordre, sans méthode et sans aucune notion de "Possibilité". Les services des Eaux et Forêts, s'ils veulent être de sages administrateurs. du domaine rorestier tropical doivent impérativement viser à la conservation et à l'enrichissement de ce Domaine, en fixant les règles suivant lesquelles les titulaires de permis conduiront leur exploiœtion. Il s'agit donc de codifier une méthode de traitement de la rorêt équatoriale. C'est prétentieux, dira-t-on parce que nous ne possédons pas de notions suffisantes et précises sur l' écologie et la biologie des espèces et des peuplements qui composent les types divers de rorêt équatoriale. A cela, je réponds que le temps presse et qu'il s'agit moins de définir une doctrine que de fixer, non a priori, mais suivant des principes généraux de sylviculture, des mesures
conservatoires et le sens de notre action... fl.

De fait, des expériences vont être tentées dans plusieurs grandes régions du monde tropical. En Asie, une seule tentative mérite d'être signalée, en péninsule malaise où sur la base de la bonne régénération de cenaines forêts de plaine qui avaient subi une coupe rase pendant l'occupation japonaise (19421945), a été établi le MUS (Malaysian Uniform System)46.Le MUS consiste en
BIRD a un fonctionnement de banque et garantit ou accorde des prêts, ses principaux actionnaires sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, le Japon et la France. Ses actions sont multiples, mais se traduisent surtout en ce qui concerne les questions forestières par des prêts pour la réalisation de projets d'exploitation forestière (arrêtés depuis 1991) ou de développement (Colliard (C.-A.), 1985, p.855). Le FMI (Fonds Monétaire International) a été plusieurs fois modifié depuis sa création, une de ses principales tonctions vis-à-vis des pays du Sud est d'apporter son appui aux P?s dont la situation financière est difficile (ibid, p.750). 4 GATT: Accord Général sur les tarifs et le Commerce. Le GATT, entré en vigueur en 1948, est un ensemble de règles chargées de promouvoir le commerce mondial dans le cadre du libre échange. fi s'est doté d'un conseil permanent en 1960 (Colliard (C.-A.), 1985, pp.762-764). 46 Le système indonésien ou TPI, par exemple, que l'on sera amené à étudier plus en détail (chapitre 5), n'a été établi sur aucune expérimentation réelle, mais a priori. Les critères d'exploitation ont été choisis en fonction des souhaits des concessionnaires plutôt que des capacités de régénération de la forêt. 37

théorie à pratiquer une coupe rase, à empoisonner les espèces "ind~sirables" (non commercialisées) avant de vérifier cinq ans plus tard s'il y a besoin d'un traitement sylvicultural (délianage, nouveaux empoisonnements...). La régénération décevante a demandé des modifications, mais bien que ce système soit toujours officiellement partiellement employé47et soit même parfois présenté comme un "modèle", il n'a encore jamais pu prouver sa viabilité ni sa "pérennité"48. Après avoir fait l'éloge de ce système pendant des années, les forestiers malais reconnaissent d'ailleurs maintenant que le MUS n'a jamais été considéré sérieusement, qu'il était trop délicat et trop complexe à appliquer et qu'il n'a été que très rarement utilisé49. L'affirmation de Jabil (1983)50selon laquelle "les forêts de plaine à Diptérocarpacées de Malaisie péninsulaire aménagéesselon la méthode dite "MUS" en seraient à leur deuxième révolution si elles n'avaient pas été défrichées au profit de l'agriculture", paraît un argument scientifique relativement discutable. Quant aux forêts de Sabah et de Sarawak qui auraient également été exploitées selon le MUS, mais qui n'ont pas eu à souffrir de défrichements agricoles, les auteurs préfèrent dire "pudiquement" pour justifier l'importance des dégradations que le système "n'a pas été appliqué de manière aussi détaillée que le système original"51. En Afrique, plusieurs systèmes du même esprit avec délianage et empoisonnement des espèces "indésirables" ont été instaurés dans les années 1940/1950. Le TSS (Tropical Shelterwood System) au Nigéria, conçu en 1944 sera abandonnéen 1966, l' APN (Améliorationdes Peuplements Naturels) en Côte d'Ivoire, sera seulement appliqué entre 1950 et 1960, comme 1"'Uniformisation par le haut" et "Normalisation" au Congo Belge qui seront également abandonnées à l'indépendance, en 1960. Seuls le Ghana et l'Ouganda auraient conservé officiellement un système d'aménagement et d'exploitation des forêts denses, mais la quasi-disparition des massifs exploitables du Ghana peut laisser douter de la valeur de leur système ou de l' effectivité de son application52.Quant à l'Ouganda, sa couverture forestière aurait été réduite, selon la FAD, à seulement30% du territoire en 1980. PlUsieurs facteurs ont contribué à l'abandon de ces systèmes d'aménagement et tout d'abord la difficulté d'établir de tels systèmes pour les
47 En 1988, en Péninsule malaise où le système est théoriquement le mieux appliqué. les superficies traitées avec le MUS correspondraient à environ 20% des superficies exploitées (Kishokumar et al.. "Peninsular Malaysia", in Collins (N.M.), 1991, p.186). 48 Les Anglo-Saxons ont popularisé pour l'exploitation des forêts le terme de "sustainable" dont les ~uivalents iiançais "pérenne" ou "durable" ne parviennent pas à rendre toutes les nuances. 4 Cheah (L.C.), 1990, pA. 50 Jabil (M.), 1983, in Leslie (A.J.), 1987, p.47. 51 JOFCA, annexe Il, p.54. 52 Zolty (A.), 1991, p.2317. 38

régions tropicales. Compte tenu de leur richesse et de leur diversité, il est en effet nettement plus délicat de mettre au point un système de gestion pour des forêts tropicales que pour celles des régions tempérées ou boréales. Cela est particulièrement vrai dans le cas des forêts tropicales humides qui sont

écologiquement les plus complexes et pour lesquelles il n existe pas
I

véritablement, à ce jour, de système d'aménagement. En région connaissant une saison sèche marquée, certaines formations comme celles où domine le teck ou le sa] (Shorea robusta), ont pu être aménagées dès la fin du 19ème siècle, en Inde au à Java (pour le teck seulement). En Inde, le système de gestion sélective a été couramment pratiqué jusqu aux années 1950, à partir desquelles il a été progressivement remplacé par la coupe rase et la régénération artificilelle. Parmi les autres facteurs ayant favorisé l'abandon de l'aménagement, il faut également signaler: la lenteur des traitements qui exigeaient parfois plusieurs années avant de permettre une exploitatian53,le fait que leur réalisation ait donné des résultats généralement décevants54, le manque d'enthousiasme des concessionnairesprivés qui préféraient exploiter de nouvelles parcelles plutôt que de s'occuper de celles qu Iils avaient déjà coupées, le manque de moyens des services forestiers nationaux et la conversion parfois rapide des zones exploitées en terres ~gricoles. Mais il y eut sans doute surtout, une volonté politique de la FAO qui sur la base d'évaluations financières à court terme, telles que les préconisaient la Banque Mondiale et le FMI, considérera quIil était trop cher et
I

trop difficile d'essayer d'aménager les forêts tropicales et qu il était plus rentable

I

de l'exploIter puis de la laisser se régénérer toute seule55. Cette position, basée sur la foi en une prolificité de la jungle, qui avait pourtant déjà prouvé ses limites, allait se trouver en accord avec l'esprit de l'après-guerre qui privilégiait le développement industriel et le commerce, mais qui s'interrogeait peu sur ses conséquences. En 1954, lors du 4ème congrès forestier mondial qui se tenait pour la première fois dans un pays du Sud (Dehra Dunn, en Inde), le thème avait été "La forêt pour le développement industriel" et trois ans auparavant; l'OECE avait suscité la création de Association Technique Internationale des Bois Tropicaux pour favoriser le développement de l'emploi des bois tropicaux56. L'idée d'aménagement fut écartée des priorités et les deux
53 Au Nigéria. selon le TSS, il fallait attendre 6 ans (Schmidt (R.), 1987. p.ll). 54 Panni les inconvénients de ces systèmes, il faut noter notamment la prolifération des lianes, le développement insuffisant des semis d'essences de valeur et l'empoisonnement d'espèces "indésirables" car non commercialisées sur le moment, mais qui trouvaient des débouchés quelques années plus tard (ibid p.ll). 55 Position d' A.J. Leslie, ancien directeur de la division des industries forestières de la FAO, e~sée dans un article de 1977 et sur laquelle il est revenu en 1987 (Leslie (A.J.), 1987, p.47). 5 L'OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique) a été fondée en 1948 dans le cadre du plan Marshall pour la reconstruction de l'Europe. Elle est devenue l'OCDE (Organisation 39

seuls comités permanents créés par le département des Forêts de la FAG concerneront la pâte à papier (1961) et les panneaux à base de bois (1964). Dans le même temps, les pays du Sud, qui cherchaient à développer leurs échanges et souffraient du manque d'intérêt du GATT vis-à-vis de leurs problèmes spécifiques, pousseront à la création d'une nouvelle structure. Ils l'obtiendront en 1964 avec la création de la CNUCED, destinée à modifier le rapport de force international et à garantir de meilleures conditions pour la commercialisation de leurs produits57. Cela se traduira notamment par la signature en 1983 de l' AIBT (Accord International sur les Bois Tropicaux). De leur côté, les pays européens, à travers la CEE, chercheront plutÔt à établir des relations privilégiées avec leurs partenaires aiTicains et signeront la première convention de Yaoundé (1963) dont le champ allait par la suite être élargi aux pays ACP dans le cadre des conventions de Lomé à partir de 197558. Parallèlement à ces régulations des flux commerciaux, les Nations Unies allaient également se doter rapidement d'une structure pour favoriser le développement: le PNUD, en 196559. Il aura entre autres pour fonction le tinancement d'une partie des missions forestières de la FAG. A cette époque, la question de l'environnement ne semblait guère préoccuper la majorité des institutions internationales bien que, comme on l'a vu, des signes aient montré une certaine dégradation des forêts tropicales dès les années 1930. Le début des années 1960 allait marquer un premier tournant dans la prise de conscience des menaces. En 1961, le WWF était créé et venait
de Coopération et de Développement Economique) en 1960 et s'est fIxée pour tAches de favoriser le développement des pays du Tiers-Monde et de développer les relations commerciales internationales. Depuis sa création, plusieurs pays non européens en sont devenus membres dont les Etats-Unis, le Canada, le Japon, l'Australie et la Nouvelle-Zélande (Colliard (C.-A.), 1985, pp,486-489). L'ATIBT (Association Technique Internationale des Bois Tropicaux) dépend maintenant de l'OCDE. Ses thèses la rapprochent de la FAO (Stoll (H.L.), 1991). 57 La CNUCED (Conférence des Nations Unies pour le Commerce Et le Développement) est un organe de l'Assemblée Générale des Nations Unies, elle a pour objectif officiel de favoriser l'expansion des échanges, la coopération économique et l'intégration régionale entre les pays en voie de développement (Feuer (G.) et Cassan (H.), 1985, pp.537-539). 58 Les conventions de Yaoundé (1 et 2) et de Lomé (1. 2, 3 et 4) cherchent à favoriser les échanges entre les pays du Sud et la Communauté Européenne. Limité lors des conventions de Yaoundé à un certain nombre de pays africains, son champ s'est étendu depuis la première convention de Lomé (1975) aux pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) dont la PaouasieNouvelle-Guinée (Feuer (G.) et Cassan (H.), 1985, pp.622-625). 59 Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) qui est basé à New York, est le produit de la fusion du PEAT (Programme Elargi d'Assistance Technique) qui datait de 1949 et du Fonds Spécial qui avait été créé en 1958. Il ne s'agit pas d'un véritable organe des Nations Unies, mais plutôt d'un "programme institutionnalisé" qui ne se charge pas de réaliser lui-même les projets, mais les sous-traite à d'autres. Son rôle qui consiste à financer, à programmer, à coordonner et à évaluer les missions exécutées par des organes des Nations Unies tels la FAO, lui donne une autonomie et un pouvoir certains (Feuer (G.) et Cassan (H.), 1985, pp.l1~119). 40

renforcer dans une optique plus militante l'action de l'UICN (Alliance mondiale pour la Nature) fondée en 19486°. En 1963, les premières projections démographiques de l'ONU envisageaient 7,5 milliards d'êtres humains pour l'an 2000. Aux Philippines, un inventaire forestier réalisé par les Américains entre 1965 et 1967 se révélera si décevant que les autorités préféreront ne pas publier les chiffres. Dans les pays du Sud, la population commencera également à s'organiser en associations de défense de l'environnement comme le mouvement Chipko en Inde à partir de 196461. Les premiers changements institutionnels vont apparaître au ~ébut des années 1970, avec la création du programme MAB62 en 1971 et surtout la tenue de la première conférence sur l'Environnement à Stockholm en 1972 qui donnera naissance au PNUE63, amènera une série de créations de réserves naturelles et l'établissement de la CITES64 en 1973. La publication, en 1972, du très controversé rapport Meadows "Halte à la croissance" du Club de Rome65, et la tenue de la première conférence internationale sur la population à Bucarest, en 1974, allaient contribuer également à renforcer cette amorce de prise de conscience et à la médiatiser. Mais le début des années 1970 correspond également à une série de crises, monétaire, alimentaire et énergétique, aussi Ifintérêt mondial va-t-il plutôt s'orienter vers la recherche d'un "Nouvel ordre économique international", évoqué par l'Assemblée Générale des Nations Unies en 197466. Pour les forêts
60 Le WWF ("World Wildlife Fund", devenu "Word-Wide Fund for Nature) a entrepris de nombreuses actions sur l'environnement et notamment les forêts tropicales. L'UICN (ex-"Union Internationale pour la Conservation de la Nature", devenue" Alliance Mondiale pour la Nature"), s'occupe principalement des questions relatives à la bio-diversité et aux réserves naturelles. 61 Le mouvement Chipko est officiellement né en 1972, mais les premières actions remontent à 1964 (Barthélémy (Guy), 1982, p.93 ; Guillaud (Y.), 1990, p.121). 62La première conférence sur la biosphère qui s'est tenue en 1968 sous l'égidç de l'UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture) a été à l'origine de la création du programme MAB (Man And Biosphere) qui dépend de cette dernière institution et s'intéresse notamment au patrimoine génétique à travers l'établissement de réserves naturelles. 63 Le PNUE (Programme des Nations Unies pour l'Environnement) a été fondé en 1972 et est la seule institution importante des Nations Unies qui soit basée dans un pays en voie de développement (à Nairobi, au Kenya). Son caractère excentré, ses moyens fmanciers limités (en 1988, son budget était d'environ 30 millions de dollars) et son personnel restreint ne lui permettent ~s des actions d'une grande ampleur. La. CITES (Convention sur le Commerce International des Espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction), établit la liste des espèces dont le commerce est interdit. 65 Les prévisions trop alarmistes de ce rapport porteront, dans un premier temps, un certain discrédit au discours écologiste. Elles auront au moins l'intérêt de poser la question des conséquences sur l'environnement, de la croissance économique. 66 En 1971, le président Nixon supprime la convertibilité du dollar en or (Colliard (C.-A.), 1985, p.743), en 1973, la FAO élabore le concept de "sécurité alimentaire mondiale" (Feuer (G.) et Cassan (H.), 1985, p.17) tandis que survient le premier choc pétrolier. 41

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.