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Biotechnologies et nature humaine

De
217 pages
A côté du terrorisme classique qui mobilise la planète, l'on assiste à une autre forme émergente de terrorisme, qui mobilise moins les esprits : le terrorisme ontologique. Il se traduit par la dé/reconstruction, la falsification et le remodelage de la nature humaine au travers des techniques procréatiques dont la visée est la production des bébés parfaits, ou bébés sur mesure, incarnation de la post-humanité. la perspective téléologique étant la production des bébés parfais, ou bébés sur mesure, incarnations de la post-humanité. L'être ainsi issu de l'ingénierie procréatique fait-il partie de l'espèce humaine ou de l'espèce technique ?
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BIOTECHNOLOGIES ET NA TURE HUMAINE

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions David BENSODSSAN, L'Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia. 2007. Daniel FAIVRE, Tissu, voile, vêtement, 2007. Daniel FAIVRE, Mythes de la Genèse, genèse des mythes, 2007. Didier FONTAINE, Le nom divin dans le Nouveau Testament, 2007. Pierre BOURRIQUAND, L'Évangile juif, 2007. Bernard FELIX, Pour I 'honneur de Dieu, 2007. Jean-Jacques RATERRON, Célébration de la chair, 2007. Bernard FÉLIX, Fêtes chrétiennes, 2007. Antonio FERREIRA GOMES, Lettres au Pape, 2007. Étienne OSIER-LADERMAN, Sources du Karman, 2007. Philibert SECRETAN, Essai sur le sens de la philosophie de la religion,2006. Émile MEURICE, Quatre « Jésus» délirants, 2006. PAMPHll.,E, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L'Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l'univers, 2006. André THA YSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006. Philippe LECLERCQ, Comme un veilleur attend l'aurore. Écritures, religions et modernité, 2006. Mario ZANON, J'ôterai ce cœur de pierre, 2006. Anne DORAN, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais, 2005. Vincent Paul TOCCOLI, Le Bouddha revisité, 2005.

André Liboire TSALA MBANI

BIOTECHNOLOGIES ET NATURE HUMAINE
Vers un terrorisme ontologique?

L'Harmattan

(Ç) L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04604-7 EAN : 9782296046047

PRÉFACE
Notre époque est placée devant un étonnant paradoxe: d'un côté, jamais l'humanité n'a tant cherché à protéger par le droit, et par cette charte quasi sacrée que sont les droits de l'homme, les humains, leur identité, leurs différences, leurs cultures et valeurs particulières; mais d'un autre côté, jamais elle n'a autant recherché ni commencé à réaliser une transformation de l'homme, pour le réduire à un modèle standardisé, comparable à une machine cybernétique, au nom rêve d'homme parfait. Sans que cela ne soit encore évident pour le plus grand nombre, nous sommes donc confrontés aujourd'hui à une opposition croissante entre deux conceptions de I'homme. D'un côté, une vision de la «nature humaine », qui malgré la grandeur que lui donnent la raison et la liberté, reste dans son essence même marquée par la finitude ontologique, par des inégalités de condition, et par une quête de sens qui remonte à une transcendance (ce dont témoigne la vitalité des religions) ; de l'autre côté, une vision immanentiste qui confère à I'homme un devoir d'émancipation de toutes limites naturelles, de progrès indéfinis, passant non seulement par l'amélioration de la vie, mais par sa transformation jusqu'à pouvoir se recréer lui-même, comme corps et comme esprit. Ce projet, qui plonge ses racines dans les plus anciens mythes occidentaux de Dédale, Prométhée, Pygmalion, jusqu'au Golem et à Frankenstein, revient actuellement au premier plan des espoirs et idéaux de nos sociétés, dans la mesure où il se trouve encouragé, relayé, expérimenté par les nouveaux pouvoirs des biotechnologies. Les biologistes, les généticiens, en particulier, en travaillant sur la matière première de la vie, maîtrisent de mieux en mieux la

possibilité de fabriquer, de produire le vivant, l'animal et maintenant I'homme, sur mesure, selon ses désirs, ses besoins, ses normes. En étroit lien avec les informaticiens, les spécialistes des sciences cognitives ou des neurosciences, etc., ils programment, pour les temps à venir, la réalisation d'un homme artificiel, qui aurait vaincu toutes les faiblesses et fragilités de la vie, héritées des modes de reproduction naturelle, avec son tableau aussi de douloureuses inégalités devant la vie (handicaps, déficiences, maladies, mort). Incontestablement, ces nouveaux exploits de l'intelligence humaine, qui parvient à se perfectionner comme espèce vivante, suscite un enthousiasme réel dans la communauté des chercheurs et médecins, et nourrit des espoirs inédits chez nos contemporains, dans l'attente de pouvoir bénéficier des dernières avancées des biomédecines et surtout d'en faire profiter les générations à venir. A eux s'opposent pourtant des esprits critiques qui explorent et anticipent les dangers d'une telle fuite en avant: emprise de nouveaux pouvoirs, libéraux (utilitaristes) ou totalitaires (au service d'un groupe supérieur), sélectionnant les êtres selon des normes préalables (eugénisme), menace de disparition de l'individualité voire de la singularité biologique, et donc sur la biodiversité des règnes du vivant, nouveaux problèmes psychologiques et juridiques d'individus choisis par d'autres, etc., mais aussi ultimement risque de transgression d'une éthique et d'une métaphysique qui assuraient jusqu'ici la dignité de l'homme. André Liboire Tsala Mbani, enseignant à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université de Dschang (Cameroun), jeune philosophe africain, a pris une conscience aiguë de l'importance et de l'urgence de ce débat et de l'importance majeure des valeurs ainsi

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mises en jeu. Bien informé des techniques et des débats, guidé par des penseurs critiques comme H. Jonas ou J.CI. Guillebaud, entre autres, il restitue avec clarté et vigueur l'état des lieux de ces entreprises scientifiques (sur les plans biotechnologique, économique, avec la naissance d'un marché industriel et financier, et idéologique d'inspiration néodarwinienne-) autour de deux dossiers spectaculaires: l'eugénisme, comme pouvoir de sélection d'embryons puis de production sur mesure d'enfants, le clonage, encore balbutiant, mais qui vise à dupliquer un individu, parfois pour l'instrumentaliser comme banque d'organes. Loin de chercher seulement à dénoncer quelques passages à la limite, quelques points de rupture, A.L. Tsala Mbani récuse, dans ses principes même, ce qu'il assimile à une forme de terrorisme, le bioterrorisme, du fait des transformations violentes que ces techniques sont en train d'instaurer et même d'imposer, par le biais du marché ou de nouvelles orthodoxies idéologiques. L'attaque frontale que propose le philosophe se fonde d'emblée sur une option profonde, qui est de tenir pour des absolus, le respect de la vie et le caractère métaphysiquement indépassable de la notion de « nature humaine». Car les actuelles entreprises de maîtrise du vivant s'engagent consciemment dans l'avènement d'une « posthumanité », dans la création par l'homme d'une nouvelle espèce, qui pourrait se créer proprement ellemême. M. Tsala Mbani dénonce, sans nuances, ce qui n'est à ses yeux qu'une illusion et peut-être même une faute majeure contre l'esprit, et pour certains même un sacrilège par rapport à un ordre transcendant. Comment, en effet, sauvegarder les valeurs morales de respect et de dignité après avoir expérimenté toutes les combinaisons d'humains et même de non-humains (on expérimente

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déjà des hybrides génétiques), comment donner encore sens à la vie si elle n'est plus appréhendée comme une condition à assumer, au prix de la mort, mais une simple situation passagère, accidentelle que l'on peut corriger voire abolir? M. Tsala Mbani grossit certes parfois le trait, ne mâche pas ses mots, mais c'est à la hauteur de la gravité des enjeux, proportionnel aussi aux convictions éthiques
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fortes d'un philosophe pour qui la finitude reste un
fondement métaphysique, envers et contre tous les pouvoirs nés de l'intelligence technique et scientifique. On peut ne pas le suivre aussi dans toutes les connexions qu'il établit, dans toutes les évaluations qu'il propose, mais on ne peut que lui savoir gré de montrer que l'éthique du vivant constitue un des lieux majeurs où se joue la longue tradition humaniste de la philosophie. Une éthique de la vie, qui dépasse de loin l'actuelle bioéthique, qui se contente souvent de discriminer dans les manipulations des biotechnologies des gestes permis et d'autres prohibés, une éthique de la vie qui propose de récuser en bloc cette aventure prométhéenne qui paraît relever d'une « hybris » mortifère, d'une attitude « contre nature» . C'est pourquoi M. Tsala Mbani veut pour finir sensibiliser et mobiliser les esprits, afin que les responsables d'institutions publiques, nationales et internationales, les autorités intellectuelles et les politiques instaurent une guerre aussi contre le « bioterrorisme », véritable danger pour l'avenir de l'humanité. Il y a, sans doute, quelque utopie aussi dans cet appel à mener une campagne éthique pour la vie. Mais le catastrophisme éclairé par une éthique de conviction n'est-il pas parfois le seul moyen, dans nos sociétés surinformées et blasées, pour activer une lucidité,

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un sens critique, pour susciter un débat démocratique? L'essai polémique, mais habité par une grande exigence, ne peut que susciter chez tout honnête homme les prémisses d'une réflexion salutaire, témoignant de la force critique de l'esprit contre tous les imaginaires scientistes qui n'ont jamais connu peut-être une telle ivresse. M. Tsala Mbani peut au moins permettre de faire resurgir un moment de doute, première vertu de toute pensée en quête de la vérité.

Jean-Jacques WUNENBURGER Directeur de l'Institut de recherches philosophiques Université de Lyon Jean Moulin

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INTRODUCTION
Lorsque les Etats-Unis avaient été l'objet des attaques terroristes le Il septembre 2001, le monde entier s'était mobilisé comme un seul homme, y compris certains pays arabes, pour les condamner. Cette stigmatisation tous azimuts, au-delà du caractère horrible et crapuleux de ces événements, était due au fait qu'il s'agissait là d'un terrorisme objectif, ostensible et hypermédiatisé à l'échelle planétaire. Mais, à côté de ce terrorisme plus ou moins classique, une autre forme de terrorisme est en voie d'existence, insidieuse celle-là, moins médiatisé, mais non moins horrible et crapuleux, orchestrée par l'industrie biotechnologique au travers des techniques procréatiques telles que le diagnostic préimpl antato ire (DPI), la recherche consommatrice d'embryonl, le clonage humain et la cybernanthropologie ou la biotique, qui menacent de faire voler la nature humaine en éclats. Le diagnostic préimplantatoire est une enquête manipulatrice sur la constitution génétique de l'embryon en vue soit d'éradiquer les pathologies héréditaires sévères: c'est l'eugénisme négatif, qui est dans une certaine mesure justifié, parce qu'il s'agit d'une
1 Cette expression utilisée par J. Habermas, verbrauchende Embryonenforshung, dans L'avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral? Paris, Gallimard, 2002, est très présente dans le débat allemand sur la bioéthique. Elle renvoie à la tentation, visiblement grande dans la communauté de recherche, d'utiliser les embryons surnuméraires à des fins de recherche pure, et donc de consommer de l'embryon, tenu pour un matériel ou un matériau simplement disponible. Le débat français, même s'il est concerné par cette question, ne dispose pas d'une expression aussi nette, que le traducteur a choisie de traduire littéralement.

intervention thérapeutique; soit alors, et c'est là où le bât blesse, d'améliorer les caractéristiques génétiques de l'embryon: c'est l'eugénisme positif absolument injustifié, en ce sens qu'il est incompatible avec la dignité humaine; l'individu génétiquement programmé se verrait privé de liberté parce que inféodé à une intention, celle de ses parents contre laquelle il ne peut rien, et qui détruirait ainsi l'autonomie de sa volonté. La recherche consommatrice d'embryons quant à elle consiste à utiliser les embryons surnuméraires à des fins de recherche pure, et donc, pour parler comme Habermas, à consommer de l'embryon, tenu pour un matériel, voire un matériau simplement disponible. S'agissant du clonage humain, il consiste à désontologiser la nature humaine, en portant atteinte à ses caractéristiques essentielles, en l'occurrence l'autonomie, l'unicité, l'identité et la filiation. Grâce au clonage reproductif en effet, certains parents, pour réaliser leurs fantasmes narcissique et d'immortalité, non sans la complicité des biologistes et des généticiens mus par l'axiomatique de l'intérêt, ambitionnent de fabriquer une progéniture qui soit identique à leur image et à leur psychologie et qui puisse les pérenniser, au mépris du principe éthique de l'autonomie et la liberté individuelles. Pour ce qui est du clonage humain thérapeutique, bien qu'on veuille très souvent mettre seulement en exergue le fait qu'il est utile au traitement de certaines maladies héréditaires, et celles qui nécessitent des greffes d'organes, cette pratique donne lieu néanmoins à un génocide générationnel, qui se traduit par l'exécution sommaire, c'est le cas de le dire, et l'instrumentalisation des embryons, personnes humaines potentielles, au profit de la longévité d'une génération de personnes humaines accomplies. La cybernanthrologie ou la biotique quant à elle, est une

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intégration des éléments cybernétiques et des facultés supérieures proprement humaines en vue de donner naissance au cybernanthrope encore appelé cyborg, un être hybride mi-homme mi-robot que Joël Rosnay appelle l 'homme symbiotique2. C'est tout cet agrégat d'attentats biotechnologiques projetés contre la nature humaine, qui sont en parfaite cohérence avec l'idéal de la posthumanité qui, lui-même, présente des germes idéologiques nihiliste et évolutionniste, que nous appelons terrorisme ontologique, et que Fukuyama désigne par le concept de bioterrorisme. Pour lui en effet, la biotechnique constitue une menace mortelle contre la nature humaine, d'où la nécessité d'une mobilisation de grande envergure intégrant la biopolitique qui doit exercer, dit-il, un contrôle (...) plus strict sur les usages de la science et de la technologie3, à l'effet de conjurer cette apocalypse programmée. Car visiblement, les hommes du Meilleur des mondes4 que Aldous Huxley avait ironiquement et prophétiquement peints en 1932, qui menacent de prendre corps dans notre monde moderne, ne sont véritablement pas des êtres humains. C'est précisément le problème du statut ontologique de ces vies générées par les biotechnologies que nous nous proposons d'examiner dans ce livre. L'être biotechnologique est-il un être humain, fils de Dieu ou de la Nature, jouissant de son autodétermination, de son autonomie, de son identité et de sa liberté, ou alors un être technique, fils de l'homme, ployant sous le joug de l'aliénation, de I'hétéronomie, de la programmation et de la détermination de l'autre? Autrement dit, l'être issu de
J. Rosnay, L 'homme symbiotique, Paris, Editions du Seuil, 2000. F. Fukuyama, Lajin de l'homme. Les conséquences de la révolution biotechnique, Paris, Editions La Table Ronde, 2002, p. 15. 4 A. Huxley, Le meilleur des mondes, Paris, Gallimard, 1932.
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l'ingénierie procréatique ou de la biotechnique, dont la configuration ontologique est remodelée, fait-il partie de l'espèce humaine ou de l'espèce technique (Species Technica 5 )? S'il ne justifie pas tous les critères ontologiques qui feraient de lui un être humain, ne s'agitil pas là d'une atteinte à la nature et à la dignité humaines, assimilable à du terrorisme ontologique? L'analyse de ces questions majeures nous conduira d'abord à un essai de décryptage des enjeux tacites de la technologie procréatique; ensuite, nous tenterons d'appréhender les fondements théoriques de l'impératif technoscientifique qui dispose que tout ce qui est techniquement possible doit être réalisé; enfin, nous proposerons une éthique de la nature humaine dans l'optique, d'une part, de raviver le principe d'humanité dont les ingénieurs du vivant semblent avoir perdu tout sens, et de réaffirmer la légitimité axiologique et l'intangibilité de la dignité humaine contre les assauts biotechnologiques aux relents posthumains, d'autre part.

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G. Hottois, Species Technica, Paris, Vrin, 2002.

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PREMIERE PARTIE:
LES ENJEUX TACITES DE LA TECHNOLOGIE GENETIQUE

CHAPITRE PREMIER:
VERS UNE LIBERALISATION L'EUGENISME?
I L'historique sommaire de l'eugénisme

DE

Le mot eugénisme a été inventé par Francis Galton en 1883 (en anglais: eUfenics à partir du grec eugénès, qui signifie bien né ). Etymologiquement, l'eugénisme est la science des bonnes naissances. Une science qui prétend être fondée sur le darwinisme et la génétique ou, plus exactement, qui prétend en être l'application à la société. On distingue deux formes d'eugénisme: le négatif et le positif. L'eugénisme négatif ambitionne de freiner la multiplication des individus dits inférieurs d'un point de vue biologique, psychologique ou intellectuel. Il postule que cette infériorité est héréditaire, et entreprend d'interdire auxdits individus d'avoir des enfants. Les méthodes utilisées sont généralement brutales et coercitives: interdiction de mariage, enfermement, mais aussi et surtout stérilisation (c'est essentiellement dans ce cas qu'on parle d'eugénisme). La facette la plus cynique est l'élimination pure et simple des individus inférieurs, elle ne fut guère pratiquée de façon systématique que dans l'Allemagne nazie. L'eugénisme positif ambitionne quant à lui d'améliorer la société en encourageant la reproduction des individus supérieurs, voire en l'organisant carrément, notamment dans des haras humains où des reproducteurs
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F. Galton, Inquiries into Human Faculty and its Development, (1883), Londres, Dent, 1911, p. 17.

triés sur le volet sont priés de procréer, ou grâce à des banques de sperme de grands hommes 7. Sous l'impulsion de Francis Galton, le mouvement eugéniste s'est développé en Europe et aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, bien que ce phénomène ait commencé plus loin dans l'antiquité, notamment en Grèce, mais avec une ampleur relative. Historiquement, il a pour but l'amélioration de l'espèce humaine. L'on note trois notions récurrentes dans le discours des pionniers de l'eugénisme: la théorie sélectionniste inspirée de Darwin; l'idée du déclin physique et mental de la population,' la notion du caractère héréditaire des déficiences mentales8. Mais le mouvement présente aussi des relents racistes assez prononcés. Ce qui préoccupent ses premiers théoriciens, c'est l'idée de la dégénérescence de l'humanité. A leurs yeux, le processus de sélection naturelle découvert par Darwin, qui est supposé éliminer les êtres faibles et déficients, les misfits, ne joue plus son rôle dans la société moderne comme ils l'auraient souhaité. Pour remédier au déclin de la race, ils adoptent un plan d'eugénisme négatif dont la finalité est d'infléchir à défaut de stopper, la reproduction des individus jugés inaptes ainsi que qu'un programme positif visant à promouvoir la reproduction des individus de valeur. Pour cela, ils préconisent la mise en œuvre d'un certain nombre de mesures allant de la stérilisation à l'introduction du certificat médical avant le mariage, en passant par la surveillance et la mise en tutelle des faibles d'esprit.
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8

A. Pichot, La société pure. De Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, J.-N. Missa et C. Susanne (éds), De l'eugénisme d'Etat à

2000. l'eugénisme privé, Bruxelles, De Boeck et Larcier s.a., 1999, p. 5.

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La stérilisation forcée des individus jugés inaptes a été la technique de prédilection des eugénistes. Elle a été instaurée et largement utilisée aux Etats-Unis et dans certains pays européens dans la première moitié du XXe siècle. En Allemagne, la politique de stérilisation a été lancée par Adolphe Hitler en 1933. A cause certainement de l'atrocité et du cynisme des activités eugénistes des nazis, les inconditionnels de l'amélioration de la race se sont faits plus discrets après la Seconde Guerre Mondiale. Cependant, aux Etats-Unis et en Scandinavie, la pratique de la stérilisation à des fins eugéniques a continué bien après la Seconde Guerre Mondiale. Plus récemment en Chine, la promulgation de lois eugénistes a entraîné une politique d'avortement et de stérilisation forcés9. Mais, comme le précise France Quéré, c'est dans la Grèce antique que remontent les vraies origines de l'eugénisme, bien qu'il n'ait connu la même ampleur qu'il a connue aux Etats-Unis et en Europe, notamment en Allemagne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Mieux, ajoute-t-il, depuis la Grèce antique, l'eugénisme a toujours été une affaire politique, une affaire d'Etat. Il consistait pour les Spartiates à mettre à mort les personnes jugées chétives et issues des classes pauvres, des esclaves, parce que, disait-on, elles faisaient partie de l'espèce inférieure. Pour les nazis comme pour les Américains, il était également question d'exterminer des catégories entières de la population considérées comme sous-hommes. Cependant, avec la révolution biotechnologique, une dynamique eugéniste insidieuse et libérale se profile à l'horizon, elle relève du choix des parents dans le sens de la modification et de l'amélioration des caractéristiques génétiques de leurs progénitures à travers le diagnostic préimplantatoire
9

Ibid.

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(DPI), la recherche sur les embryons surnuméraires et le clonage humain. II Eugénisme étatique et eugénisme libéral La politique eugéniste de la Grèce antique, notamment celle de Sparte, repose sur cet argument: pour éviter la souffrance des chétifs et sa transmission à leur descendance, puisqu'elle coûte cher à la collectivité, il faut les mettre à mort. Ainsi en décident les Spartiates, qui précipitent du haut d'une falaise les nouveaux-nés qu'un sombre comité de vieillards ajugés tarés et ratéslO. Parfois aussi, pour ne pas avoir à supprimer la vie directement, ils utilisaient un moyen détourné, qui consistait à empêcher de procréer en castrant les parents potentiels dont la misère semblait inévitable ou supposée. Platon déjà, écrit F. Quéré, voulait limiter les naissances dans les classes pauvres, qu'il estimait peu intelligentes (...J. L'Antiquité avait admis l'idée d'espèces inférieures, avec les esclavesll. Cette théorie eugéniste antique fait florès à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, où des programmes eugénistes sont financés par des Etats occidentaux et la Chine. C'est ainsi que les Etats-Unis, l'Allemagne, la Scandinavie et un peu plus tard la Chine ont promulgué des lois permettant à l'Etat de stériliser des individus jugés imbéciles, tout en encourageant les personnes dotées des caractéristiques désirables à avoir autant d'enfants que possible. Ces mots de WendellHolmes, rapportés par F. Fukuyama, sont suffisamment édifiants à ce propos: Nous ne voulons des individus qui
F. Quéré, L éthique et la vie, Paris, Editions Odile Jacob, 1991, p. 171.
J

10

Il

Ibid.

20

soient en bonne santé, de bon naturel, émotionnellement stables, sympathiques et astucieux. Nous ne voulons pas
d'idiots, d'imbéciles, de pauvres

et de criminels 12.

L'eugénisme d'Etat qui a pour téléologie l'amélioration de l'espèce humaine, affiche un mépris notoire vis-à-vis de l'individu, ce qui compte c'est la purification de la race humaine: L'individu n'est rien, l'espèce est toutl3, écrit l'eugéniste et prix Nobel de médecine, Charles Richet en 1922. Le mouvement eugéniste occidental connaîtra son apogée avec la politique eugéniste des nazis, qui impliquait l'extermination des catégories entières de population, et autorisait les expérimentations médicales sur les individus considérés comme génétiquement inférieurs qualifiés d'Untermenschen, c'est-à-dire soushommes. Mais, comme le souligne André Pichot, l'argument médical utilisé par les nazis n'était qu'un fallacieux prétexte. En effet, dit-il, du fait de la rareté des maladies héréditaires vraies, l'eugénisme s'est en général attaché aux troubles psychiques et Iou comportementaux, troubles qui faisaient tache sur la société à des degrés divers. L'immense majorité des personnes stérilisées dans le cadre des législations eugénistes de la première moitié du.xxe siècle étaient des personnes atteintes de tels troubles, et non pas des maladies réellement héréditairesl4. Voilà qui est édifiant par rapport aux motivations réelles de l'eugénisme nazi en particulier. Car au-delà des trois paramètres fondamentaux du discours eugéniste, à savoir la notion
F. Fukuyama, Lafin de l'homme, op. cit., p. 156. 13C. Richet, « La sélection humaine », Eugénique et sélection, 1922, cité par J.-N. Missa, De l'eugénisme d'Etat à l'eugénisme privé, op.cit., p. 6. 14A. Pichot, La société pure. De Darwin à Hitler, op.cit., p. 157. 21
12

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