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Chercheurs, éthiques et sociétés

De
300 pages
Peu appréhendée par les décideurs, la biologie conditionnera nos sociétés, les rapports entre les hommes, entre eux et l'environnement. Le monde de la recherche est mal connu, parfois mal aimé ou craint. Il semble donc utile d'instituer un débat pour préciser les objectifs, les moyens, l'information et la vulgarisation, la propriété des résultats et l'appréhension des conséquences de la recherche en biologie.
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L’avenir de l’avenir
Jamais les sociétés n’ont été autant dépendantes de leur avenir et le CHERCHEURS, ÉTHIQUES ET SOCIÉTÉS
présent doit se construire désormais en fonction des perspectives
d’avenir plus que sur les acquis du passé, en biologie plus que dans
tout autre domaine. La biologie, peu appréhendée par les décideurs, L’avenir de l’avenir
conditionnera la forme même de nos sociétés, les rapports entre
les hommes, entre eux et l’environnement. Cependant les progrès
réalisés, spectaculaires dans la lutte antibactérienne, n’ont pas suivi
dans d’autres disciplines. De plus le monde de la recherche apparaît
mal connu, parfois mal aimé ou même craint du grand public, du fait
de responsabilités partagées. Il semble donc utile d’instituer un débat
visant tout à la fois à préciser les objectifs, les moyens, l’information
et la vulgarisation, la propriété des résultats et l’appréhension des
conséquences de la recherche en biologie. Ainsi du paradigme
en vigueur, largement issu des Lumières, pourrait naître une nouvelle
ère, raisonnée, à l’aube d’une mondialisation qui devra être humaniste.
Thierry Patrice, 57 ans, médecin, nommé
professeur à 32 ans, Lauréat de la Faculté,
est internationalement connu pour ses travaux
concernant l’action de la lumière sur les tissus
vivant en cancérologie. Il a reçu plusieurs
Prix pour l’étude du rôle de l’oxygène dans
différentes maladies, dont le diabète, mais aussi
lors du vieillissement.
Photo de couverture : Thierry Patrice.
31 €
ISBN : 978-2-336-00273-6
Thierry PATRICE
CHERCHEURS, ÉTHIQUES ET SOCIÉTÉS





Chercheurs, Éthiques et Sociétés
L’avenir de l’avenir
Pratique et Ethique médicales
Collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou

La collection Les Acteurs de la Science, prévue pour recevoir des
études sur l’épopée scientifique moderne, se dédouble pour accueillir
des ouvrages consacrés spécifiquement aux questions fondamentales
que la santé pose actuellement. Cette nouvelle série cherche à faire le
point objectivement et en dehors des modes sur des connaissances, des
hypothèses et des enjeux souvent essentiels pour la vie de l’homme.
Elle reprend certains titres publiés auparavant dans Acteurs de la
science.

Déjà parus

Achref SNOUSSI et Jean-Pierre CAMILLERI, L’éternelle
jeunesse, L’art de bien vieillir, 2012.
Laurence DE CHAMBRIER, Le patient malgré lui. Réflexions
sur le certificat de bonne santé obligatoire, 2011.
Emmanuel BABIN, Le cancer de la gorge et la laryngectomie.
La découration, 2011.
Rémi BORDES, Dire les maux. Anthropologie de la parole
dans les médecines du monde, 2011.
François CLOUTIER, La médecine verticale, 2010.
Gilbert et Anne-Christine PIERRE, Parole d’une autiste muette,
Enigme et évidence, 2010.
Gérard MEGRET, Êtes-vous un bon malade ?, 2010.
Bernard JOUANJEAN, Physiologie du risque face à l’Histoire,
2009.
Eric SOLYOM, Les cahiers d’un chirurgien. Témoin de la
faillite du système de santé, 2009.
Lionel CHARBIT, L’information médicale. Informer le patient
et le grand public : de l’obligation légale à la pratique, 2009.
Docteur Jean CHABRIER, Seules les femmes savent marcher
avec des talons aiguilles. Souvenirs d’un gynécologue
accoucheur, 2008.
Philippe RAULT-DOUMAX, L’assurance-maladie au risque
de la mondialisation, 2008.
Philippe PIRNAY, L’aléa thérapeutique en chirurgie, 2008.
Angélique SENTILHES-MONKAM, L’hospitalisation à
domicile, une autre manière de soigner, 2007.
Thierry PATRICE








Chercheurs, Éthiques et Sociétés
L’avenir de l’avenir












L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2- 336-00273-6
EAN : 9782336002736
Comment exprimer ma gratitude à Béatrice pour son aide si précieuse,
à Jean-Paul, Sylvie, Georges, Anne-Marie, Patrick, Philippe, Michel et
Max ?
Que François, Pierre et Keita me connaissent mieux, s’ils décidaient
un jour de lire ces lignes, serait déjà un succès de librairie.
Merci à Toi qui me fais souffrir, impuissant que je suis face à la
maladie qui ronge, mais m’offre tant à chaque instant par la lumière
du regard…
Au CHR de Nantes qui m’a constamment soutenu et aux collègues qui
ont su croire. Sommaire
Introduction ........................................................................................ 9
Chapitre 1: Éthique d’un chercheur .............................................. 11
Éthique d’un chercheur 11
Éthique et bio Éthique ? 15
Chapitre 2 : Sciences, doute et biologie.......................................... 21
Émergence du doute 21
Émergence de la biologie 30
Et l’art ? 38
Chapitre 3 : Recherches................................................................... 43
La recherche c’est quoi ? 43
Le champ de la recherche : 45 e vue par les autres 46
Chapitre 4 : Chercheurs .................................................................. 49
Qui est-il ce chercheur ? 49
Le statut du chercheur 59
La genèse de l’Idée 66
Anthropomorphisme 74
Recherche et technique 80
Chapitre 5 : Expression des savoirs................................................ 83
Paradigme 83
La forme du savoir 90
Les médias de la recherche 102
Chapitre 6 : Ethiques ..................................................................... 119
Définition de mon Ethique de chercheur 119
Racines historiques de l’éthique 123
La peur de la science 129
Le contrôle social du chercheur 137
Que représente la bioéthique ? 145
Chapitre 7 : L’éthique et ses limites ............................................. 155
Éthique et erreur 155
Démarche expérimentale et erreur 167 L’erreur de l’animal 172
L’impact de la société 176
Impact du chercheur sur la société 180
Chapitre 8 : Consciences................................................................ 183
Lui et son Moi 183
L’éthique du talent 189
Chapitre 9 : Périphériques ............................................................ 195
Le chercheur et les médias 195
Le chercheur et l’argent 196
Éthique et industrie pharmaceutique 199
La cellule endothéliale 203
Chapitre 10 : Liens du chercheur ................................................. 207
Conseils et comités 207
Contextualisation 218
Chapitre 11 : L’avenir d’aujourd’hui .......................................... 227
Vers un nouveau paradigme 227
Les trois pans de l’état des lieux 229
Le pan scientifique 233
Le pan diffusion de l’information scientifique 244
Chapitre 12 : L’avenir de l’avenir................................................ 251
Les médias du nouveau paradigme 251
Structures de recherche nouvelles 257
Chercheur nouveau 267
Organisation de l’équipe/ Hiérarchie/Évaluation 273
Champs de la recherche en biologie 278 Introduction
Jamais les sociétés n’ont été aussi dépendantes de leur avenir et le
présent doit se construire désormais en fonction des perspectives
d’avenir plus que sur les acquis du passé, en biologie plus que dans tout
autre domaine. La biologie, peu appréhendée par les décideurs,
conditionnera la forme même de nos sociétés, les rapports entre les
hommes, entre eux et l’environnement. Le chercheur en biologie est
issu de la société et délégué par elle pour construire pour elle, cet
avenir. De ses choix, de ses Idées, vont dépendre le futur de tous. La
possibilité de modifier l’état vivant naturel confère ainsi une
importance singulière au biologiste. Ses expériences cependant ne sont
jamais totalement contrôlées, les effets en sont parfois aléatoires, mais
à la différence de l’alchimiste, il obtient souvent des résultats et donc
inquiète. Mais d’un autre côté, si le chercheur influe sur la vie et le
cours du monde, le monde conditionne le chercheur. Celui-ci dépend
des autres pour prendre son élan, construire l’imaginaire qui livrera ou
non, un jour, une Idée, mais aussi pour acquérir les techniques dont il a
besoin. Il doit cependant à longueur de vie, se livrer au grand écart qui
ménagera l’espace de liberté, dans lequel il pourra laisser ses Idées
s’épanouir, mais dans un cadre rigoureux de règles et d’éthique qui
restreignent cette liberté. Or plus l’espace de liberté conquis sera vaste,
plus la créativité sera grande. Mais la société des hommes a horreur du
vide, surtout celui qui est occupé par des gens qui vivent hors de
l’instant présent, idéalement hors d’atteinte des pressions issues du jeu
social. Pour combler ce vide, la société cherche à limiter la liberté,
alors que l’homme, lui, ne voit dans la société qu’un outil permettant
d’acquérir cette liberté. Comment le chercheur peut-il bien trouver sa
voie dans cet univers contradictoire, s’épanouir et s’accomplir ? Et par-
dessus tout s’obstiner à continuer, chaque matin, à poursuivre son
chemin sans dévier, mais sans pour autant perdre son âme, lorsqu’il se
rend compte du danger du résultat ou de l’impasse à laquelle conduit
l’Idée. Un chercheur marche dans un tunnel dont il ne connaît ni la
forme, ni la longueur, juste porté par la certitude de la lumière, un peu
plus loin.
Parvenu désormais à un point haut, quoique relatif, de ma carrière,
je peux jeter un regard que j’estime lucide sur les bonheurs et les
frustrations de ce métier souvent ingrat, mesurer les interactions
complexes entre la société et ses délégués en recherche, leurs
9responsabilités réciproques. L’analyse que je livre résulte
d’expériences au caractère impersonnel, appartenant au monde du
métier, mais aussi de ressentis personnels. Elle est ainsi lisible par
tous.
Décrire les forces et les faiblesses du système en place, c’est aussi
envisager la forme de l’outil dédié à la construction de l’avenir alors
que les chercheurs français défilent régulièrement dans les rues,
mécontents de leur sort. Analyser les contraintes doit permettre, à
défaut de savoir donner un statut et des règles stables, de laisser vivre
en bonne intelligence la créativité au sein d’un univers réglementaire
toujours plus complexe pour ne pas dire inextricable, avec en toile de
fond le bien et le mal, voisinant avec des intérêts financiers et
médiatiques. Je n’ai en livrant ce regard particulier d’autre ambition
que de mieux faire connaître au citoyen le métier de cet autre citoyen
qu’est le chercheur et peut-être alors permettre en le cernant mieux, en
dissipant les malentendus, une osmose plus forte avec la société. Les
mots écrits sont à destination de tous, citoyens, décideurs, et
chercheurs quelle que soit leur discipline, afin que tous, ayant fait un
peu du chemin qui sépare, nous soyons en mesure de comprendre, de
nous comprendre.
Proposer un schéma politique au sens large du terme mais
certainement pas politicien, parmi d’autres possibles voire meilleurs,
peut, basé sur une expérience bien réelle au sein de la plupart des
structures de recherche, constituer le point de départ d’un débat
collectif et souhaitable sur la question de la recherche en biologie. À
travers lui, c’est le sens que la société souhaite donner aux efforts
innovatifs de tous qui est en question.
10Chapitre 1 : Éthique d’un chercheur
Éthique d’un chercheur
La recherche, la créativité et bien sûr les résultats auxquels elles
aboutissent ont été des arguments décisifs, autant que les conquêtes
territoriales, les rendant d’ailleurs possibles, dans la définition du
puzzle planétaire définissant les espaces de liberté des peuples, sur
l’échiquier du monde. Les décisions d’exclusion ont en revanche
marqué, pour des siècles et des siècles, l’histoire des pays qui les ont
prises. De beaux exemples, souvent passés aux oubliettes lors de
prises de décision, d’impact non seulement local mais mondial, sont
représentés par le décret de l’Alhambra (1492) expulsant les juifs
d’Espagne ou la révocation de l’édit de Nantes (1629) expulsant les
protestants après un accord de 30 ans. Ni l’Espagne ni la France ne se
sont jamais vraiment remises de ces expulsions massives
d’intelligences. Le temps perdu ne se rattrape pas dit-on, mais la
censure des Idées obère en plus l’avenir. Si la recherche est
indispensable socialement, politiquement ou économiquement,
l’identification des facteurs de la créativité, par l’analyse des chemins
de la découverte, est sans doute aussi utile que l’analyse des résultats
eux-mêmes. À l’école, le professeur de mathématiques enseignait que
la justesse des équations successives importait plus que le résultat du
calcul. Cela ne me satisfaisait qu’à moitié, car élève médiocre, j’étais
le plus souvent loin, non seulement du résultat exact, mais aussi du
raisonnement pertinent. En ce souvenir je prends la liberté, au long
des lignes qui suivent de citer les prénoms et les dates des occupants
de mon Panthéon afin qu’ils soient bien des individus, situés dans le
temps.
Les Idées n’apparaissent pas de façon sublime, par simple effet du
hasard. Elles sont le fruit du télescopage de frustrations présentes et
d’expériences passées mais aussi de rencontres. Si une intelligence
plus une intelligence ne font pas exactement deux intelligences, la
confrontation et l’émulation provoquent cependant
proportionnellement l’émergence d’Idées neuves. On ne devient pas
chercheur, on naît et un jour on est alors chercheur, de façon
transitoire et éphémère, la durée de cet état demeurant, elle,
imprévisible mais souvent limitée par l’âge. Le chercheur que je suis
devenu et dont je revendique l’état, encore pour un temps, a trempé
sans doute ses racines dans l’enfance et la recherche que je mène ne
s’est pas imposée seule, à moi. Les Idées novatrices que peut avoir
11l’individu vont émerger de l’association, improbable pour les autres,
d’un élément présent, une constatation, une observation, un échec ou
un succès, une joie ou une peine, avec un autre élément qui va surgir
du passé pour cette occasion unique. Cet autre élément enfoui plus ou
moins profondément dans le vécu n’a normalement aucune chance de
ressortir, là, à cet instant. C’est tout le don du chercheur que de faire
naître le rapprochement, de se dire — « Tiens, ça me fait penser à ça »
—, en laissant simplement l’esprit vagabonder vers d’autres rives
éloignées. L’état de chercheur serait avant tout une capacité
d’association, qui a plus de chances d’être féconde si les expériences
ont été diverses, la culture variée, si les dogmes n’ont pas laissé une
empreinte trop marquée. Le chercheur ressemblerait alors à un
ordinateur qui fonctionnerait sur un algorithme statistiquement
illogique. Alors que les solutions les plus probables à l’équation sont
celles qui sortent le plus communément sur l’imprimante, le
chercheur, lui, regarde aussi ce qui n’a aucun rapport logique avec le
problème posé, donne du sens à l’intrus qui s’est subrepticement
glissé parmi les autres solutions.
Si l’humain se construit petit à petit sur la pyramide finalement
chancelante de son passé et de celui des autres, le résultat, la création
sont les fruits de cette construction, de cette accumulation
d’événements discrets dont l’importance sera révélée à l’occasion d’un
avenir. L’enfance, les premières émotions affectives, les premières
peines, les petits triomphes, les mots qui ont un jour marqué sont les
bases de l’édifice. Il est facile de prédire l’histoire à la lumière des
évènements passés en repassant le film, mais il aurait été néanmoins
possible, à condition que cela intéresse quelqu’un, de comprendre
pourquoi un lien s’est noué, de temps à autre.
Ayant eu la chance de ne faire que ce que j’ai aimé faire, mon
parcours de recherche apparaît sans doute un reflet fidèle de ce que je
suis. À tort ou à raison j’ai toujours été convaincu que j’étais moins
que les autres, en tout cas moins que mon père, médecin, austère et
totalement dévoué à ses malades. Plus timide que les autres, j’osais à
peine demander une baguette à la boulangère du coin de la rue. Alors
je m’entraînais à parler des heures en français, puis en anglais, le soir
dans mon lit. Incapable de croquer le moindre personnage de BD ou
même de dessiner quelque chose d’identifiable, un jour de miracle, je
récoltai des félicitations pour un travail : il s’agissait de reproduire un
tableau au choix, avec toute liberté de moyens. J’avais choisi une vue
12du Port d’Alger d’Albert Marquet (1875-1947) et innové, à l’échelle
du lycée, en utilisant de la gouache, très diluée à la manière de
l’aquarelle. Les couleurs allaient être mon truc puisque j’avais brillé,
grâce à elles, pas loin d’une minute d’une vie de lycéen qui ne
m’apportait par ailleurs aucune joie particulière. À cette époque,
quand je ne cherchais pas le vertige en fixant intensément, des heures
durant, le ciel breton, je faisais semblant de travailler, mais n’obtenant
aucun succès malgré le temps passé, j’apparaissais dans le meilleur
des cas fainéant, dans le pire totalement innocent. Pour tuer mon
temps, je construisais des postes à transistors que je dissimulais dans
un tiroir aménagé à cet effet et j’écoutais « Voice of America » en
ondes courtes. J’ai fait le choix de me trahir un jour de juin 1968, en
annonçant à mes parents, avant tout le monde, l’assassinat de Robert
« Bob » Kennedy. Peu doué pour à peu près tout, il ne m’était même
pas permis de jouer « Jeux interdits » pour faire plaisir aux filles,
agglutinées autour de l’ineffable guitariste de mes années d’ado. Alors
me souvenant du vieux « Rétina Reflex » de mon père, je m’inventais
photographe et ne connaissant rien, je lisais tout ce que je pouvais
trouver sur la lumière et l’optique. Mes années de médecine, après un
concours sans panache, ont été en revanche des années de passion. Il
n’est pas une discipline que je n’aie abordée en cours ou en stage, sans
avoir instantanément voulu en devenir le spécialiste. Un enseignement
de cancérologie à Paris et mon meilleur ami tué d’un cancer délabrant,
ont achevé de me déterminer.
Il n’y a donc pas de hasard dans le fait que je me sois laissé séduire
par les couleurs pures et fabuleuses des lasers, que médecin j’analyse
les effets de la lumière sur le vivant et plus particulièrement en
cancérologie. Que la technologie m’attire, que je n’aie jamais éprouvé
de trac devant des salles anglo-saxonnes pleines de collègues, souvent
amis, que la recherche d’autres horizons m’ait constamment guidé, que
la liberté et les espaces aient été mes ambitions, n’ont rien de
surprenant. Les choix résultent finalement de la liberté qui est offerte
une fois retranchées les incompétences et ajoutées les faiblesses
surmontées.
Ce n’est pas par hasard non plus si un jour je me suis penché sur la
problématique de l’éthique. La boîte de Pandore s’était entrouverte il y
a longtemps, pendant les études de médecine, qui étaient pour moi,
aussi loin que je m’en souvienne, associées à l’éthique, bien que la
signification du mot ne m’ait à cette époque pas réellement interpellé.
13C’est la progression au long du chemin de la recherche qui a nourri
petit à petit la réflexion, non pas lors du travail en cancérologie ; là le
problème trouvait sa solution dans « la fin justifie les moyens », mais
plus tard, en abordant encore par hasard, la résistance à la maladie, et à
celle ultime, au vieillissement. Les questionnements alors ont été
immenses et bouleversants tant pour la compréhension et la
signification des résultats observés que l’analyse en profondeur de leurs
conséquences.
J’ai imaginé en 2008 un test qui permet de mesurer la résistance à
l’oxydation et donc la mesure de la résistance à l’usure, puisque tout
n’est qu’oxydation. À partir de là, sera mesurée également la résistance
au vieillissement et au temps, et il sera possible de quantifier l’impact
de maladies, d’optimiser éventuellement l’alimentation, et
éventuellement de prévenir des maladies qui induisent de l’oxydation.
Plus tard, j’ai compris pourquoi l’Idée de ce test était si bonne. Un lien
métabolique est tendu à travers l’évolution des espèces, autant par le
temps qui passe que l’espace qui nous entoure, grâce à l’oxygène.
L’oxygène normalement inerte ne peut oxyder un substrat qu’à la
condition que ce substrat soit lui-même déstabilisé par un enzyme.
C’est grâce à cela que nous ne brûlons pas et que la vie est possible. Au
lieu d’étudier l’oxydation en utilisant des enzymes, nous avons modifié
l’oxygène lui-même, par une réaction faisant intervenir la lumière.
Ainsi la réaction d’oxydation pouvait se dérouler sans modifier le
substrat et donc sans artefact.
Ce test m’a ainsi brutalement placé face à un cadre de réflexion rêvé
pour poser des problèmes liés à l’éthique. La science, le temps, le sens
de la vie m’ont sauté au nez dès le couvercle de la boîte à malice
soulevé sans précaution. À cette occasion le besoin de parler aux autres,
ce que j’avais soigneusement évité de faire jusqu’alors, devint très fort
et en parallèle je pus apprécier la richesse de la pensée des
interlocuteurs variés rencontrés. Au-delà de l’intérêt même des
résultats, la complexité de la problématique de l’éthique apparut. À la
fois pour en formaliser les différents aspects, souvent enchevêtrés et
contradictoires, et pour structurer, mettre au clair la réflexion issue de
ce cheminement intellectuel, il devint nécessaire de poser des jalons, de
fixer la réflexion en imprimant des mots, lus, imaginés, réfléchis. Pour
organiser les différents aspects, pour les articuler avec l’expérience
acquise et vécue, un plan issu d’une conférence publique a été conçu
sous forme de diapositives, et sert maintenant de colonne vertébrale à
14l’ouvrage que je ressens le besoin d’écrire. Même lors de la réflexion à
propos d’un sujet abstrait, il apparaît impossible que je me départisse
de cette logique de progression, se traduisant parfois par « dire non »,
qui organise depuis toujours mon parcours. Le côté académique de la
présentation, pour devenir lisible, devra s’enrichir d’anecdotes et à
travers elles ce sont les questionnements d’un chercheur en biologie,
vis-à-vis de sa morale, de sa place au sein de la société que j’ai voulu
rapporter dans les pages qui suivent. Ce chercheur n’est pas un point
isolé d’une histoire dont il n’est que très partiellement conscient. Il est
cette histoire, comme la chaine n’existe que par tous ses maillons.
Éthique et bio Éthique ?
Les progrès de la biologie, les incidents survenant ici ou là,
nécessitant de nouvelles législations pour encadrer la recherche, ont
imposé la notion de bioéthique. Les hommes n’étant pas parfaits, il
semblerait, que leur recherche et plus particulièrement celle qui porte
sur leur propre existence, tend à l’améliorer ou à la modifier, doive
être encadrée. Mais peut-on extraire la bioéthique de l’éthique sans
l’appauvrir, la contenir, la restreindre ? Mon expérience en matière de
bioéthique, mais pas uniquement, m’amène à penser que c’est bien à
l’éthique que la bioéthique appartient et qu’il n’y a, qu’il ne doit y
avoir qu’une seule réflexion sur ce sujet. Imaginerait-on une éthique
boulangère ou plombière dissociée de l’éthique sociale du temps, et à
l’inverse imaginerait-on du pain qui ferait l’objet d’une recherche
déconnectée de l’agroalimentaire et de la santé ? Il n’est simplement
pas possible d’extraire la bioéthique d’un contexte plus général qui est
la place de l’éthique au sein de la société et c’est donc d’éthiques
sociales de chercheur qu’il faut parler.
Il n’est peut-être pas souhaitable non plus de parler de bioéthique.
Car enfin pourquoi le faire ? En quoi la vie et ce qui la touche
devraient être exclus de ce qui, en définitive, régit justement le
comportement social des vivants et en particulier, seulement diront
certains, des humains ? On pourrait presque déjà aborder la bioéthique
sous l’angle de la polémique : restreindre le champ revient à le
destiner à des regards autorisés et à le soustraire aux autres. La
recherche sur le vivant demeurerait alors affaire de chercheurs et de
ceux qui la dirigent. Car le chercheur n’est pas libre. La vision
romantique de Jean Rostand (1894-1977) regardant les têtards du lac
de Grand-Lieu à la loupe binoculaire, la marmite du foyer bouillant
souvent aux feux de l’abondance familiale, n’est plus. Le chercheur en
15biologie, mais les autres aussi, est un ouvrier ou un laboureur mais
avant tout un employé. Ceci implique qu’il a un employeur, public ou
privé, auquel il doit rendre des comptes, duquel il reçoit des
instructions, plus ou moins précisément formulées, mais qui
l’engagent indubitablement. C’est d’ailleurs un des sens voulus par les
politiques de recherche que de faire chercher selon des projets
prédéterminés, soumis pour approbation à des instances, puis validées,
ou non, avant leur mise en œuvre. La responsabilité du chercheur
existe certainement mais aussi celle de ceux, jamais cités, qui ont
libellé l’appel d’offres, défini les budgets, ont examiné le projet, l’ont
discuté en commission, puis l’ont approuvé. Leur responsabilité est
engagée et limitée par le contrat que le chercheur signe.
Que le citoyen ne s’en aille pas ! Il a aussi une part de
responsabilité, car la démocratie repose sur la représentation par des
tiers dans l’exercice du pouvoir. À travers eux le citoyen est
responsable. Tout au plus peut-il en cas de catastrophe, invoquer pour
sa défense, qu’il n’a pas été avisé, car la responsabilité d’informer
incombe aussi à celui qui a, à la fois, le pouvoir et l’information issue
de ce pouvoir. Dire Franck Oppenheimer c’est la bombe atomique est
aussi faux que de dire Paul Tibbetts, le pilote de l’Enola Gay, a tué les
habitants d’Hiroshima. Sans eux, les évènements se seraient autant
produits, plus tôt ou plus tard, qu’avec eux. Les responsables sont bien
plus nombreux que deux et la responsabilité est collective, celle de
tout un peuple en fait. Cela étant dit les critiques ne manqueront de
fuser : si les seigneurs de la guerre japonais n’avaient pas déclenché
les hostilités, les USA n’auraient pas eu l’occasion de voir leur
jeunesse massacrée sur les plages du Pacifique. D’autres rétorqueront
que ce n’est pas seulement l’envie de faire la guerre qui a motivé
Hiro-Hito, mais la pénurie de matières premières… Et ainsi de suite.
Une victoire ou une catastrophe, un résultat sont issus d’une longue
cascade d’évènements. Déconstruire permet une analyse fine et
contextuelle.
Parler de l’arme et de la science n’est pas du tout déplacé dans un
essai dévolu à la biologie, parce que tout simplement la violence est
un acte biologique fondateur. C’est la manière dont la proie va se
défendre vis-à-vis de son prédateur. Que le prédateur soit avéré ou
qu’il soit simplement pensé, la fin va justifier les moyens. Cette notion
de survie, mobilisée par une autre dimension exigeant une action
impulsive, la peur, est quelque chose de général, de très ancestral,
16l’homme n’échappant absolument pas à cette notion-là. Lorsqu’il y a
un risque, estimé ou avéré, il y a peur et il va falloir se défendre.
L’éthique biologique, dans ce cadre strict, va consister à aider à la
victoire et donc à tuer au mieux son prochain. La bonne éthique pour
le chercheur dans ce domaine-là, et dans certains contextes, sera ainsi
d’être la plus efficace possible. La bonne éthique ne sera définie par
rapport à la mauvaise, qu’a posteriori et en particulier du point de vue
du vainqueur. Nous serions loin de la bio éthique ? Non, je ne crois
pas, car j’aurais pu prendre l’exemple de la guerre bactériologique,
comme autre exemple négatif et marquant de la recherche en biologie,
celui d’accidents médicamenteux du fait d’effets secondaires
volontairement passés sous silence ou encore parler des interrogations
suscitées par le caractère irréversible des manipulations génétiques. La
recherche est socialement intégrée, qu’on le veuille ou non, défensive
ou non, depuis qu’elle est financée, directement ou indirectement, par
l’impôt.
La bioéthique ou l’éthique n’ont ainsi pas pour objet ce qui est
favorable à l’humain ou au vivant, mais bien plutôt de lutter contre ce
qui lui est défavorable, ou paraît potentiellement défavorable à un
instant donné, dans un contexte donné. Des structures sociales
encadrent donc le chercheur, à la manière des poupées russes. La
notion de bioéthique, isolant spécifiquement la biologie, suggérerait
que ce qui se passe dans ces structures ne concernerait pas la société,
son histoire, son instant présent, ou se substituerait à la société, alors
qu’à l’évidence, c’est bien celle-ci qui finance, son avenir dépendant
de l’activité du chercheur pour ce qu’elle a d’essentiel, sa vie.
Réintégrons donc la bioéthique dans ce qu’elle ne devrait pas quitter,
l’éthique et considérons les influences respectives qui aboutissent à la
recherche en biologie, afin de restituer au citoyen son droit de regard,
qu’il exercera, on peut en faire le pari, avec clairvoyance à condition
d’être informé et éduqué.
Naturellement expérience et vécu ont suscité chez moi de
nombreuses réflexions qui m’ont à leur tour nourri. Je ne les ai pas
considérées comme des éléments d’un paysage qui aurait défilé devant
les yeux, mais plutôt comme des points qu’il faudrait absolument
prendre le temps de comprendre. Est-ce l’expérience de la navigation
en mer qui m’oblige à placer toujours ces éléments en coordonnées
géographiques sur la carte de la mémoire ? En tout cas la recherche
m’a permis d’obtenir les points de route, qui aujourd’hui serviront
17d’exemples, de balises, afin d’essayer de m’inscrire dans cette
réflexion à propos de l’éthique, dans un cadre beaucoup plus général,
beaucoup plus sociétal, et bien que je ne sois pas philosophe, dans un
contexte beaucoup plus historique et philosophique que celui convenu
et médiatisé de la bioéthique.
Si bioéthique ne me paraît pas légitime, j’ajouterais volontiers un
« s » à éthique car il n’est pas simple, à supposer que ce soit possible,
d’identifier une seule éthique, pour le chercheur. Je n’entends pas par
là des éthiques différentes qui seraient définies par leurs champs
disciplinaires, ce serait contradictoire avec les réserves que je formule
sur la bioéthique, mais une éthique unique, variable cependant en
fonction du temps et des points de vue. Il y a ainsi probablement des
éthiques pour un chercheur et dans tous les cas de multiples
paramètres qui vont exercer chacun une influence différente, tant pour
ce qui est de l’intensité de l’influence que de sa nature, sur cette
éthique, paramètres qu’il faudra mettre en perspective avec le temps
social. Contextualiser, le mot est technocratique, les éléments de
l’énumération sera aussi, sinon plus important que de n’en oublier
aucun, puisque l’exhaustivité demeure inaccessible.
Il n’y a pas d’enseignement concernant l’éthique. Il n’y a pas
d’ailleurs en général d’enseignement concernant les sciences
humaines au sein des sciences dites « dures ». Cette absence de
confrontation, qui ne peut être involontaire, est profondément
regrettable et même sans doute pénalisante, car c’est bien dans la
culture passée et dans la culture présente que nous puisons inspiration
et mode de pensée. A-t-on jamais vu aucune plante pousser à côté de
ses racines ? Pour appréhender l’éthique, il a fallu que la nécessité
m’y porte et que les expériences de la vie soient suffisamment
nombreuses pour comprendre ce que j’aurais dû apprendre lors de ma
formation.
C’est d’avoir fréquenté nombre de domaines en quasi-autodidacte
qui a un jour permis la construction, petit à petit, de la réflexion que
j’ai aujourd’hui. Issu d’une famille bourgeoise qui m’a donné la
possibilité d’étudier et, plus que cela, un goût de l’étude tardivement
révélé, j’ai acquis les outils de compréhension en une sorte
d’imbibition. Ensuite, enseignement supérieur, usine, université,
industrie pharmaceutique, commissions, hôpitaux, lumière,
photographie, peinture, littérature, rencontres ont été les pourvoyeurs
de ce qui est devenu une réflexion. La recherche démarrée de rien,
18d’une impression vague, d’une Idée, a été déroulée au fil de l’eau.
D’un laboratoire, construit de toutes pièces, au transfert de
technologie vers l’industrie en passant par les comités d’éthique et le
monde financier des investisseurs, toutes les étapes ont été visitées,
sans réel apriori, mais avec beaucoup de curiosité. Clinicien de
formation, la confrontation avec les patients, la douleur et la proximité
de la mort, ont été longtemps compagnes de tous les jours, avec aussi
heureusement l’espoir porté par le futur, offert par la recherche, lors
de la mise en place d’essais cliniques et l’interaction entre la
recherche de laboratoire et l’expérimentation sur un humain.
L’activité du laboratoire de recherche que j’anime a porté dès son
origine sur l’effet de la lumière sur la matière, et en particulier la
matière vivante. Quand on s’intéresse à la lumière, je ne l’ai compris
que bien tardivement, c’est à quelque chose de très ancestral que l’on
s’adresse, et probablement à l’origine même de la vie. Pour émerger
des océans où elle est née, pour se développer ensuite, la vie terrestre
a dû s’approprier progressivement les réactions d’oxydations
produisant de l’énergie de manière contrôlée mais aussi les
photoréactions, c’est-à-dire résister à l’interaction violente de la
lumière et de l’oxygène. Il nous semble bien banal de regarder une
plante pousser ou de sortir la chaise longue pour laisser le soleil
délivrer une douce chaleur qui va aboutir à un joli bronzage de la peau
de la voisine. Pourtant ce n’est pas anodin du tout. Malgré l’énergie
délivrée les plantes ne brûlent pas à la différence du bois dans la
cheminée et même ne brunissent que lorsque le soleil perd son
intensité à l’automne. De même, nous ne brûlons pas davantage sauf
imprudence, à part un peu de temps à autre, le bout du nez. Cette
appropriation de la lumière et de l’oxygène, ensemble, est le résultat
d’une évolution qui trouve son origine avec les premiers éléments
vivants sortant de l’eau pour se retrouver, au fur et à mesure de leur
ascension du fond des rifts océaniques, au contact de la lumière.
Mettre en forme ces expériences multiples issues du parcours
professionnel a nécessité une expression progressive : poser sur le
papier les mots et aboutir à une synthèse. Au cours de six conférences
successives, j’ai rodé, poli, les Idées et un fil conducteur est apparu
reliant les actes et leurs conséquences tout au long du parcours. La
déconstruction par le PowerPoint en quelque sorte, qui aboutit
finalement à une formulation nouvelle et au besoin de l’exprimer. Les
conférences successives ont permis d’inscrire cette réflexion dans un
19cadre plus vaste qu’il a fallu nourrir par la mémoire et les lectures
nouvelles et encore confronter la réflexion aux faits. Si la recherche
est le fil rouge, les différentes influences qu’elle a subies ont été tout
aussi déterminantes, car elles ont obligé à des décisions. Les résultats
de la recherche sont issus de ces décisions. L’imaginaire n’est donc
pas le seul « moteur à résultats ». En revanche, les résultats une fois
énoncés ont des conséquences, certaines prévisibles, d’autres moins
ou même pas du tout.
L’éthique, cette dimension floue qui autorise ou non la progression
de la recherche, son interprétation, est omniprésente mais est elle-
même dépendante du chercheur, de son vécu, de sa personnalité.
Énumérer, analyser les influences auxquelles le chercheur est soumis
c’est préciser la voie suivie, dictée finalement par l’éthique.
20Chapitre 2 : Sciences, doute et biologie
Émergence du doute
Il n’est pas de mon propos de retracer une histoire des sciences,
mais plutôt de souligner l’importance qu’occupent pour moi quelques
périodes dans l’émergence, le façonnement, d’un état d’esprit
scientifique tel que nous le connaissons. C’est aussi bien sûr d’un
point de vue occidental que je me place délibérément, ce qui traduit
seulement une incompétence à analyser finement les étapes, se situant
hors de mon champ d’activité. L’histoire du doute, s’est développée
en parallèle de l’histoire des sciences et de celle de la curiosité. Elle a
commencé bien avant l’histoire de la science moderne et a contribué à
son émergence. Le doute, fidèle à son habitude, s’est insinué
progressivement. Peu de périodes dans l’histoire ont constitué des
ruptures brutales, formant un avant et un après, bien distincts dans
l’évolution de la pensée. Le voisinage de l’an zéro de notre ère en est
une, comme la période des lumières qu’on étendra par commodité à
un peu avant les encyclopédistes et après, jusqu’à Nietzsche. Autour
de cet an zéro les temps se sont télescopés, projetant par exemple,
l’âge de bronze qui s’achève vers -800, dans la préhistoire et au
contraire Athènes (Aristote est né en –384) et Rome (la République
est proclamée en -510, César assassiné en – 44) aux portes du monde
moderne alors qu’en réalité 2 ou 3 siècles les séparent, c’est-à-dire
autant que la distance qui sépare Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
de nous. Si Rousseau nous semble proche, c’est que nous n’en
sommes pas éloignés, que la pensée de notre temps est le
prolongement de celle du sien.
À l’inverse, le Moyen Âge a été une longue interruption de
l’évolution de la pensée et donc du doute, fondement de la science
actuelle, Moyen Âge qui s’achève politiquement, d’une certaine
façon, avec la fin des empires et monarchies de droit divin. Plus
encore que pour ce qui concerne l’histoire des sciences, mais les
accompagnant, les questionnements concernant la place de l’homme
dans l’univers, ont suscité débats et écrits. Par effet de fatalisme et
d’impuissance, sans perspective de modifier le cours de la vie, il n’y a
ni recherche ni éthique au-delà du respect du sacré, sans compter le
droit divin qui rend incontestable toute hiérarchie. Michel Onfray,
après bien d’autres, relève plusieurs auteurs qui ont précocement
exprimé leurs doutes quant à l’existence d’un dieu, son rôle intangible
en toutes choses et l’assujettissement de l’homme à ce dieu, tout en en
21étant partie et image. Mais avant la mort de Dieu proclamée par
Nietzsche, peu ont réellement osé formuler aussi nettement les choses.
Pourtant il s’agit là d’un élément décisif, sans lequel la science
moderne ne pouvait pas prendre son envol et ce n’est pas un hasard si
les sciences modernes ont effectivement décollé avec la fin du XVIIIe
siècle. Une sélection des auteurs d’importance s’impose donc.
Dans un esprit de solidarité corporatiste je commencerai par
Rabelais (1494- v1553) médecin donc, mais avant tout novice et
moine bénédictin. Il voyage d’université en université, devient
médecin sous un habit séculier. Célèbre et protégé, peut-être moins
inefficace que ses contemporains, il peut se permettre livres et satires
y compris antireligieuse. Deux phrases m’interpellent, « Science sans
conscience n’est que ruine de l’âme » et « Un enfant est un feu à
allumer, pas un vase à remplir ». Tout l’enseignant-chercheur
d’aujourd’hui est résumé là, en deux phrases, écrites à cheval sur le
Moyen Âge et la Renaissance. Pourtant à y bien regarder, si la
seconde phrase ne peut que susciter l’enthousiasme et un peu de
regrets qu’elle ne soit mieux entendue, la première est beaucoup plus
complexe qu’il n’y paraît. Qu’entendait Rabelais par science ?
S’agissait-il de la science comme ensemble de savoirs ? Est-ce qu’il
s’agissait de la science au sens de la technique, mise en œuvre avant
d’avoir obtenu le résultat ou parlait-il de la science décrite à travers le
résultat obtenu par l’expérience ? Ce n’est pas du tout la même chose.
Il est en effet très difficile d’avoir conscience de ce que l’on n’a pas
encore inventé, sauf à considérer que les choses sont écrites. Car si
l’on a conscience de quelque chose que l’on n’a pas encore inventé,
c’est que l’on connaît le résultat avant même d’avoir fait le travail, ce
qui est assez difficile en matière de recherche moderne. Pour avoir
conscience de la science, et ne pas ruiner son âme, il faut, avec
Rabelais, voir la science comme une révélation d’un existant plutôt
qu’une invention, produit final de l’action humaine de chercher. La
citation est d’ailleurs complétée, précaution formelle, par « il te
convient servir, aimer et craindre Dieu ». La marge de liberté du
chercheur apparaît donc mince une fois la liberté de science limitée
par la conscience, la peur et l’amour de Dieu. Le risque de la science
est à cette époque et même pour Rabelais d’éloigner de Dieu, ce que le
chercheur devait refuser, c’est-à-dire s’astreindre à ne mettre en
évidence que l’évident. Malgré tout la science est nommée en tant
qu’entité. Il est donc normal de chercher, il s’agit déjà d’une activité
comme une autre même si seules les révélations sont permises.
22À peu de distance dans notre espace-temps, on trouve Francis
Bacon, un notable anglais, mort en 1626. La science est alors ancrée
dans la société, elle est une activité à part entière. Mais l’homme est
encore bien fragile et son avenir mal assuré. Les épidémies sont
fréquentes, la dernière épidémie anglaise de « suette », une maladie
disparue, date de 1551 et la peur de la famine permanente. La France a
connu 13 famines générales au XVIe siècle, 11 au XVIIe siècle et 16
au XVIIIe siècle, et la grande famine anglaise de 1597 n’a pu laisser
Bacon indifférent. Pour Bacon, il s’agissait de dominer la nature et ses
forces occultes qui terrassaient les gens et rendaient tout projet
d’avenir profondément aléatoire. La nature était « une prostituée à
mater », il fallait donc absolument la maîtriser. La nature était
l’ennemi qu’il fallait sinon apprivoiser du moins absolument
appréhender. Il y avait déjà donc une sorte de rupture fondamentale, la
science ayant comme finalité de se défendre par rapport à la nature, ce
qui impliquait que le malheur n’était pas inéluctable, non plus qu’une
punition divine et que des solutions restaient à découvrir. Cette
conception a gouverné, en une sorte de volonté de mutualisation des
moyens, la création de « sociétés savantes » dans une perspective de
dispensation du savoir au plus grand nombre et améliorer l’efficacité
de la lutte pour le contrôle de la nature. Cette conception replacée
dans le contexte de l’époque n’est pas anodine, en regard même du
1serment d’Hippocrate qui consistait en particulier à engager
l’impétrant à ne pas répandre le savoir, celui-ci demeurant reclus entre
le maître et l’élève. Dans de telles conditions, toute notion de
« science normale » était incongrue. Cette démarche de secret s’est
poursuivie malgré tout, les médecins étant d’incorrigibles
individualistes, par exemple à travers l’histoire des forceps dont forme
et fonction étaient secrets bien gardés par l’inventeur, quitte à
aggraver des statistiques de mortalité infantile qui pourtant n’en
avaient pas besoin (au Moyen Âge un enfant sur 2 vivait moins de 5
ans), et renaît aujourd’hui pour des raisons économiques de protection
industrielle. Or comment imaginer une éthique et son respect dans un
contexte de secret ? Comment construire une pyramide de savoirs
articulés les uns avec les autres, découlant chacun des précédents, en
gardant secrets les progrès ? Bacon est aussi en rupture
méthodologique avec les dogmes scientifiques de son époque. Au lieu

1 La traduction du serment d’Hippocrate par Littré est reproduite p 217
23d’analyser les faits au travers de dogmes, il propose de renverser la
proposition en analysant les faits et en tirant des principes à partir des
observations. La science consiste à établir des causes non pas basées
sur l’interprétation biaisée de l’esprit, mais résultantes de l’analyse de
faits observés. Le renversement méthodologique contient l’Idée que
les causes obéissent à une logique qu’il appartient à l’homme de
préciser à l’aide d’outils expérimentaux. Les faits contiennent donc
une explication démontrable et accessible, ce qui est l’inverse d’un
principe de causalité divin. La morale, la bonne conduite sont donc
liées directement à la volonté de l’homme et de rien d’autre et cela
s’applique aussi aux sciences. L’éthique scientifique fait ici son
apparition.
Ces principes posés, la pensée scientifique, doutant à la fois de
Dieu comme cause et de l’objectivité de l’homme dans l’énoncé de la
vérité, pouvait émerger.
Pas moins de trois personnages majeurs, Descartes (1596-1650),
Hobbes (1588-1679), et Spinoza (1632-1677) ont argumenté, discuté à
travers des controverses célèbres de ces points critiques. À l’image de
ce qu’on imaginerait aujourd’hui se produire entre spécialistes, ils ont
directement débattu, lu leurs ouvrages respectifs et les ont commentés.
Si la physique a surtout profité de Descartes, si la logique cartésienne
a considérablement simplifié le raisonnement « scientifique » en cours
à l’époque, en revanche Hobbes a révolutionné l’énoncé de la place de
l’esprit et de l’homme. Descartes a une influence décisive sur la
pensée scientifique française, peut-être exagérée, voire nocive. Tout se
passe en effet comme si Descartes avait écrit un mode d’emploi dont il
n’aurait tenu aucun compte ensuite. Toute la différence entre
Descartes et Hobbes se résume en le « Cogito ergo sum » alors que
pour Hobbes « être » prévaut sur la pensée, produit du corps : Je suis,
donc je sens, donc je pense. Il n’y a plus de spiritualité dans la pensée
pour Hobbes juste une activité physiologique comme une autre. Il n’y
a d’ailleurs pour lui de la spiritualité dans rien. Dans « Je pense donc
je suis » la pensée et l’âme forment une entité différente par nature du
reste du corps, et si je pense c’est que ma pensée est une partie de
Dieu et que donc seul Dieu peut être à l’origine de mon être. « Cogito
ergo sum » recèle donc une erreur de raisonnement. En effet, si je ne
suis pas, je ne peux pas penser alors que Dieu est lui éternel, immortel
et parfait, par définition. La pensée devrait donc survivre à la mort, ce
qui n’est pas démontré. Si Descartes, au-delà de sa position
24scientifique, occupe une place particulière en France, cela est peut-être
dû à l’association chez un même personnage de travaux scientifiques
et d’une croyance indéfectible en Dieu qui va bien avec la position
religieuse française. Le problème est que cette position emblématique
a inspiré des dogmes plus que des raisonnements, par exemple à
travers le positivisme d’Auguste Comte (1798-1857), qui nous
empêche de voir ou même ce concevoir le monde sous un angle
complexe et flou.
Au contraire pour Hobbes, les actes de l’homme sont bêtement
gouvernés par la satisfaction de désirs et la pensée est à la fois ce qui
permet la perception et anime l’homme dans la quête du plaisir. La
pensée n’est donc nullement divine et l’animal est aussi doué de
sensibilité ou d’affectivité que l’homme. Il n’y a donc pas un animal
humain pensant et divin, s’opposant à un animal-machine imaginé par
Descartes, mais des espèces différentes et semblables à la fois. Hobbes
fait aussi l’hypothèse que la nature existait avant l’homme et donc que
lors de son apparition l’homme devait être un animal comme les
autres, dépourvu alors du vernis social. L’homme, qui a vocation
avant tout à satisfaire ses plaisirs, comme les autres animaux, une fois
la survie assurée, s’inscrit pleinement dans la nature et elle seule. Il
n’est pas un animal social, ou alors par obligation, plutôt un animal
tout court le plus souvent. C’est un des premiers à suggérer fortement
cette hypothèse. C’est également un des premiers à écrire, que
l’homme déforme toutes les vérités qu’il perçoit, c’est-à-dire qu’il ne
perçoit les choses que de façon très anthropomorphique, à travers le
filtre de ses sens, et que ce qu’il voit ou sent n’est donc pas la vérité
vraie. Au XVIIe siècle c’est en soi une véritable révolution que de
formuler les choses ainsi. Mettant en pratique ces considérations, il
suggère dans la foulée, une séparation entre le pouvoir politique et le
pouvoir religieux, celui-ci étant soumis au pouvoir politique. Ce
dernier n’est d’ailleurs lui-même qu’un outil d’organisation au service
des hommes, nullement un droit divin, simplement un système
politique ou le citoyen, possesseur d’un droit naturel inaliénable,
délègue la responsabilité de l’organisation. À mon avis, la pensée de
Hobbes va bien au-delà de celle de Descartes. Elle forge la
responsabilisation de l’individu autant qu’elle limite les pouvoirs
religieux, faisant de l’humain un hédoniste forcené.
Spinoza va quant à lui au bout de la logique de Descartes. Il utilise
les outils pour aller au bout de choses qu’il n’osera pas formuler de
25son vivant. Au-delà de la raison, il y a donc la peur de la société des
hommes. Au début de sa courte vie, normale pour l’époque, Spinoza
publiera les « Principes de la philosophie de Descartes » puis paraîtra
post mortem « L’Éthique » dont le titre, bien que dépourvu de « s »,
recouvre tous les champs envisageables à l’époque, permettant de
définir la bonne conduite. Spinoza fait bien la différence entre ce qui
est perçu, qui va beaucoup dépendre de qui perçoit et ce qui est
démontré à l’aide de lois qui vont autoriser à anticiper un résultat et sa
reproductibilité. La vérité scientifique toutefois demeure atteignable,
et même démontrable dès qu’on s’intéresse à des choses limitées, peu
complexes, à l’âme simple. Pour ces objets la distinction entre croire
et savoir est forte et évidente pour la démonstration d’une propriété.
Mais il en va tout autrement des choses complexes, le sommet étant la
nature, qui est assimilée à un dieu et donc incommensurable dans sa
complexité.
Dans le « Traité de la réforme de l’entendement », Spinoza suggère
que tomber par hasard sur du vrai n’est pas de la vérité, car celle-ci
doit être logiquement déduite. Les chercheurs apprécieront ! C’est
justement le but de la recherche de se promener aux confins du connu,
d’aboutir en terre inconnue, en utilisant des outils connus. Puisqu’on
est, en cas de découverte, dans l’inconnu, ne serait-ce qu’un instant, la
logique de la démarche conduisant à la découverte ne s’applique qu’a
posteriori. L’aspirine, ou acide acetyl salicylique antalgique breveté
en 1899 par le laboratoire Bayer, mais aussi anti-inflammatoire et
antiagrégant des plaquettes sanguines, dont on consomme
annuellement 40 000 tonnes dans le monde, n’aurait pu être découvert
par logique, ni même anticipé, ses propriétés étant même sans objet.
Pourtant il est indubitablement un antalgique comme l’usage l’avait
proposé et son mode d’action a été précisé, mais plusieurs dizaines
d’années après sa découverte en 1971. La démarche qui aurait consisté
à découvrir le principe, l’application ou la structure avant d’utiliser
l’aspirine, voire d’extraire le principe actif de plantes, n’aurait
simplement jamais abouti parce qu’elle n’aurait sans doute jamais
commencé. Le hasard est donc l’adjuvant essentiel de la logique :
savoir le provoquer reste une arme de choix du chercheur. Si la vision
de l’ordre du monde de Spinoza est une révolution, elle est malgré
tout statique vis-à-vis d’un progrès raisonné moderne au cours duquel
l’empirisme côtoie la réflexion logique, où une découverte nourrit la
suivante ici ou à l’autre bout de la terre. Allant encore plus loin dans
sa logique, il rejette l’Idée que Dieu aurait créé l’homme à son image
26et que celui-ci bénéficierait d’un traitement spécifique. Dans la nature
Dieu est en chaque chose, en chaque être, selon des modalités
différentes, mais il n’y a pas de privilégiés. Nous reviendrons sur
l’importance fondamentale de cette notion pour le chercheur
d’aujourd’hui.
Ce bref parcours historique et chronologique de mon histoire du
doute atteint maintenant des sommets. Avec David Hume (1711-1776)
la relation de la réflexion philosophique avec la nature de l’homme va
s’enrichir de concepts probabilistes devant la constatation que
l’habitude vaut trop souvent savoir. Non seulement l’homme a des
passions qui troublent le jugement personnel, mais il a aussi des
croyances, imaginées issues de son savoir alors qu’elles ne sont que le
produit des habitudes prises et de l’observation de leurs effets. Le
savoir n’est plus que probablement vrai.
Immanuel Kant (1724-1804) et Friedrich Hegel (1770-1831) vont
changer la nature même du doute. Celui-ci va non seulement être une
question raisonnable à se poser, mais aussi un véritable outil
méthodologique à usage quotidien et permanent. Les deux
philosophes croyaient officiellement en Dieu. Cependant, leur position
sociale, la force de leur doute, me fait douter justement de la sincérité
de leur croyance. Il me semble difficile de croire qu’ils n’aient pas
poussé leur raisonnement à son terme ou que le raisonnement ne les y
ait contraints. Ne m’est-il permis d’imaginer que ce doute-là était
tellement fort que certaines conséquences pouvaient être reléguées au
second plan ? Kant a écrit entre autres « La critique de la raison pure »
et « La critique de la faculté de juger ». Que puis-je savoir ? Que puis-
je faire ? Que puis-je apprécier ? Tout, ou de tout un petit peu, car le
filtre que représente l’homme, dont il est impossible de s’affranchir,
est totalement déformant en plus d’être réducteur. La prise de
conscience des limites imposées par la condition humaine, implique
que l’homme devenu raisonnable, mais acteur responsable, saura
poser comme principe cette incapacité à savoir et sa morale sera dès
lors, de douter de tout, et avant tout de lui-même, et en être conscient.
Cette démarche est celle qui accompagne le chercheur à chaque pas
qu’il formule. La direction, la méthodologie, les résultats sont-ils
pertinents, bons pour les autres ? La critique de l’action et du
raisonnement qui la sous-tend sont des démarches a priori. L’éthique
se situe là et non pas dans une approche empirique subie. Nous
27sommes désormais, dans une vision bien éloignée de celle de
Rabelais.
Les conséquences de cette approche radicale, mais positive au
fond, vont inspirer Hegel qui pourtant critiquera l’Idée que l’homme
muni de lui comme seul outil puisse accéder à quoi que ce soit de
certain. C’est à travers sa construction sociale que l’homme, par et
pour elle, peut tendre vers une vérité qui chez lui aussi demeurera
inatteignable. Hegel, en ses débuts admirateur de la Révolution
française, critique également religions et États de son époque, qui
détournent les peuples, pourtant formés d’individus doués
individuellement de la raison, de leurs aspirations légitimes.
L’individu est peu, la société est tout, y compris pour ce qui concerne
l’éthique. Mais ériger le doute en produit de consommation courante,
l’appliquer à tous y compris aux dirigeants, médiocres
systématiquement et par principe pour Kant, et aux sociétés devenues
globalement actrices, aura des conséquences terribles quand la
démarche sera amplifiée à tous les échelons de la société de la fin du
XVIIIe siècle. Le droit divin vacille et, de proche en proche l’édifice
social, qui n’est qu’un édifice hiérarchique, se raidit, menacé par la
chute dont il devient bien conscient, ce qui accélère encore
l’amplitude des mouvements. Ces vibrations entrent toujours en
résonance périodiquement dans nos sociétés, tendant les mêmes
ressorts sociaux.
Hegel admet que la sensibilité, décrite comme la certitude d’un
élément extérieur pour l’observateur, en tant que qualité humaine, soit
aussi un élément conditionnant positivement raison et éthique de
chacun, au-delà d’un dogmatisme de doute absolu. En 1807, il publie
« La phénoménologie de l’esprit » puis universitaire à Berlin avec
Humboldt (le modèle universitaire de celui-ci est repris aujourd’hui,
en particulier pour ce qui concerne la gouvernance) en écrit une suite
en 1812 « La science de la logique » et meurt pendant l’épidémie de
choléra qui décime l’Europe en 1830. Hegel a tenté de synthétiser les
processus de pensée, souvent antagonistes, aboutissant à la conscience
d’un objet ou d’un phénomène, les relations entre réel et rationnel. Si
l’humain est toujours un filtre déformant l’objet, éventuellement tout
le monde extérieur, le transformant en une conscience, il a en plus
conscience de soi, ce qui lui donne une liberté intrinsèque d’être et
d’entreprendre, mais dans, et pour, un cadre social. Les moteurs sont
désirs dont le désir de puissance, qui créent les relations de force, mais
28lorsque la conscience est malheureuse, face aux peurs, l’homme se
soumet et se réfugie dans la croyance.
Tout naturellement pour moi l’histoire débouche sur Friedrich
Nietzsche (1844-1900). Le doute n’est plus permis, pour ce qui
concerne le divin ou les aptitudes de l’homme seul ou en société.
Avec Nietzsche, le balancier a atteint l’autre butée qui borne l’espace
des possibles, celle du chaos, opposée à un ordre parfait divin
représenté par l’homme, acteur du miracle. Le philosophe dont la
pensée a été terriblement travestie, et même pervertie, disait
simplement que le seul moteur de l’homme était sa volonté de
puissance à travers un monde dépourvu de règles accessibles :
l’humain comme tous les autres animaux n’a qu’une seule velléité,
être le plus fort, et s’il ne va pas jusqu’à dire que l’homme est
mauvais, encore qu’il le suggère, on n’en est pas très loin. Le seul fait
que l’homme se pose la question de savoir qui il est suffit au fils pour
tuer le père. La vision extrêmement tragique ne génère que peu
d’espoir, sauf si l’homme envisageait enfin de se départir de ses peurs
et de se contenter de son sort pour simplement vivre. Les
conséquences de la pensée nietzschéenne pour les sciences sont
fortes : l’homme devient maître et donc responsable de son destin, un
animal parmi d’autres, différent mais pas supérieur, alors que la
société des hommes en rassemble aussi les défauts les plus criants,
pensée unique et formalisme. C’est lui aussi qui souligne, comme le
fait déjà James Madison (1751-1836) quatrième président des États-
Unis (1809 à 1817) et père de la Constitution américaine, alors que la
démocratie n’est pas encore installée en Europe, les risques inhérents
à la démocratie. Tous ces éléments, mis bout à bout construisent
l’image du chercheur : il refuse l’anthropomorphisme, les dogmes, les
apriori, fait au mieux, sans autre ambition, son travail ingrat de
défricheur, en lutte avec la pensée unique, produite par les hiérarchies
imposées par les sociétés. On reverra, combien ce risque de pensée
unique est le risque majeur, insidieux, auquel les chercheurs sont
soumis, possédant de plus des incidences éthiques considérables.
Le seul point nietzschéen, auquel le chercheur, curieux de nature,
ne peut souscrire sans dommage, n’étant en rien un surhomme, est la
vision de chaos incoercible et hasardeux du monde en général et de la
vie en particulier. Les penseurs qui se succéderont ensuite et
théoriseront la pensée scientifique amèneront par petites touches les
précisions qui guident la réflexion scientifique moderne. Certains
29

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