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De la séparation

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'emacinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Stavroula BELLOS, Chroniques philosophiques, 2007. Jean-Rodrigue-Elisée EYENE MBA et Irma Julienne ANGUE MEDOUX, Richard Rorty. La fin de la métaphysique et la pragmatique de la science, 2007. Carola HÀHNEL-MESNARD, La littérature autoéditée en RDA dans les années 1980, 2007. Serge NICOLAS, Histoire de la philosophie en France au XIXe siècle,2007. Monalisa CARRILHO DE MACEDO, Les fureurs à la Rena~sance,2007.

Sous la direction de

Christophe

SCHAEFFER

De la séparation
Avec Jean-Pierre LUMINET, Stéphane LEGENDRE, Jean GÉNERMONT, Stéphane BLANCO, Sylvia GIOCANTI, Maryse BRESSON, Serge TRIBOLET, Sébastien SCHEHR, Michel LUSSAULT, Felipe VAN KEIRSBILCK, Mireille DELMAS-MARTY, Jean CAELEN et Anne XUEREB

et la participation des poètes Werner LAMBERSYet Philippe TANCELIN

L'Harmattan

Du MÊME AUTEUR

FECHA, éd. Saint-Germain-des-Prés,

Paris, 1990.

cg L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusi on.harrnattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04666-5 EAN : 9782296046665

Je tiens à remercier vivement les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage, pour leur écoute et leur disponibilité; ainsi que le docteur Denis de Bailliencourt pour ce long chemin parcouru ensemble. Ces mots de Socrate lui reviennent: « Ils n'ont jamais rien appris qui ne vienne de moi, mais ils ont trouvé eux-mêmes, à partir d'eux-mêmes, une foule de belles choses, et en demeurent les possesseurs. De l'accouchement, oui, le dieu est cause, et moi aussi. » (Platon, Théétète, trad. M. Narcy, 150d.) À Marie-Élisabeth, Hugo, Arpad et Minouchette Une famille qui tient le cap dans la tempête...

Introduction
Pourquoi proposer aujourd 'hui un ouvrage séparation? De quelle séparation s'agit-il? Séparation de qui, de quoi? entre qui, entre quoi? sur la

Pour commencer, je mettrais en avant cet état de fait qui, à lui seul, n'englobe pas toute la singularité du phénomène séparation mais donne clairement une indication sur son importance à un niveau que tout un chacun peut constater et expérimenter. Je veux parler ici de la séparation conjugale. Quelques chiffresl : rien que pour le divorcez, le taux global a atteint 45 % en France en 2001 alors qu'il n'était que de 30 % vers 1980, de 10 % vers 1970 et environ de 5 % vers 1910. Dans les années soixante-dix, pour 1 000 mariages d'une durée de dix ans, le taux de divorce était de 7,5 % ; en 2004, il était de 18,6%. Soit plus du double (les chiffres de 2007 confirment la tendance). On constate également que, si la durée du mariage augmente, le taux de divorce est encore plus élevé: au bout de vingt ans de mariage, 3,2 % des couples divorçaient en 1974, contre Il % en 2004. Soit plus du triple. Face à cette hémorragie, une nouvelle loi sur le divorce est apparue en France (26 mai 2004) et s'applique depuis le 1er janvier 2005. Cette réforme sur les procédures de divorce entend
I

2 Le

Source:

[NED et INSEE.

terme divorce s'applique aux époux mariés (avec des enfants «légitimes ») : le terme séparation, quant à lui, s'applique aux unions libres (avec des enfants « naturels »).

9

adapter les règles de la séparation aux récentes évolutions de la société française ainsi qu'aux effets néfastes engendrés par le système précédent. Elle est notamment destinée à simplifier les procédures du divorce et à instaurer un certain apaisement entre les époux. Il faut souligner que, si tous les pays comparables à la France ne proposent pas systématiquement une réform.e sur les procédures de divorce, l'ensemble des statistiques qui concernent ce phénomène sur le plan international montrent et confirment que, dans la très grande majorité des cas, le taux de divorce et de séparation est en augmentation de façon proportionnelle et croissante dans les sociétés (néo)libérales et industrialisées. Pourquoi, un peu partout dans le monde, avons-nous tant de mal à nous engager durablement dans une vie à deux? Pourquoi la séparation semble-t-elle avoir trouvé sa terre la plus fertile dans la « modernité3 » ? Face à ces interrogations, on pourrait donner quelques explications qui mériteraient, pour chacune d'entre elles, d'être soigneusement étudiées. Parmi celles-ci, on trouverait: une exigence plus grande à l'égard du couple que de par le passé; la perte de vitesse des valeurs traditionnelles représentées par la famille; le désir d'une plus grande liberté sociale, notamment l'autonomie grandissante des femmes (dans la majorité des cas, ce sont elles qui prennent l'initiative de la séparation) ; la montée de l'individualisme avec la notion très subjective
3

La « modernité »est une notion relativement floue dont la définition appelle à une interprétation complexe et toujours mouvante. Si, traditionnellement, on la fait débuter au XVII" siècle, c'est parce que l'homme y fonde des formes de vie propres que rendent possi bles l'essor des sciences et des techniques, l'édification politique de l'hégémonie de l'État moderne, la référence philosophique aux valeurs de I'humanisme, de la raison et du progrès. (Cf. «Les notions philosophiques », t. 2, in Encyclopédie philosophique universelle. Publié en 4 volumes sous la direction d'André Jacob, Paris, PUF, 1990, p. 1655 sq.) Dans la mesure où la folie meurtrière du XXC siècle a sapé les fondements de la croyance en ce progrès, de par la raison humaine et donc au regard d'une certaine idée que l'on se faisait de l'humanisme, peut-on et doit-on encore parler aujourd'hui de « modernité » ?

JO

d'« épanouissement» personnel (le souci de cohésion familiale ne passant plus systématiquement avant le désir du « Moi») ; l'allongement de la durée de vie qui augmente d'autant le risque de séparation; le stress (bien plus que la prétendue incompatibilité des caractères4) ; enfin les sites Internet et les chatrooms qui, facilitant les liaisons extraconjugales, seraient un des facteurs d'augmentation du taux de divorce et de séparation.. . Qu'ont en commun tous ces facteurs décIenchants dans la séparation du couple? Ils donnent sans doute à penser une évolution structurelle au cœur de l'être humain qui se rapporte notamment à la manière de concevoir et de vivre sa relation à autrui. Mais, que cette évolution soit d'origine sociologique, psychologique ou encore philosophique - les trois dimensions étant indissociables -, la question qui se pose reste la même: Que vivons-nous et que cherchons-nous à travers l'épreuve de la séparation? S'agit-il de vouloir vivre une autre forme d'union? S'agit-il de se libérer de toute forme d'union?
Ce qu'il y a d'instructif dans le phénomène séparation à un niveau conjugal, c'est qu'il est le témoin objectif et mesurable (chiffres à l'appui) d'une situation pl us largement observable dans toute la sphère anthropologique. Faisons, en effet, ces constats sur plusieurs niveaux qui parlent certainement d'une même réalités. L'individualisme qui affirme la primauté de l'individu sur le collectif semble remettre aujourd'hui en cause un lien de type communautaire voire l'idée même de communion et
~

Guy Bodenmann, psychologue et coordinateur de l'Institut de recherche et de conseil dans le domaine de la famille, à l'université de Fribourg, étudie depuis plusieurs années les conditions de la satisfaction conjugale. Son équipe a notamment montré que le stress est l'une des variables les plus importantes pour prédire le sort et la qualité de la relation conjugale.

-'

Il ne s'agit ici que de constats et chacun d'entre eux mériterait évidemment

une étude longue et approfondie. Pour autant, je propose ici de donner certains axes de cette réflexion, quitte à les développer ultérieurement.

II

d'appartenance à un groupe. Il faudrait, à ce titre, s'interroger sur la « mort» politique du communisme, mais aussi sur la proclamation de la« mort» de Dieu6 où la voix de l'athéisme, liée insidieusement à celle de l'intégrisme religieux, s'élève dans beaucoup de régions du monde. Malgré des causes infiniment complexes à déterminer, il apparaît pourtant assez clairement que nous avons de plus en plus de difficultés à vivre ensemble au nom d'un projet commun, que ce dernier se réalise dans les arcanes d'une organisation politique ou religieuse. Si la séparation des pouvoirs entre les Églises et l'État n'est pas ici à remettre en question historiquemene, on pourrait toutefois penser un lien de type idéologique entre les deux institutions, au sens où l'une et l'autre chercheraient à réal iser un idéal théorique et pratique pour qu'une communauté d'hommes et de femmes se rassemble en une réalité sociale, et où la proclamation et le respect de lois constituent sa condition de possibilité. Si, du côté du pouvoir religieux, cet idéal semble perdre pied peu à peu dans l'opinion publique, certains auront à cœur de dire que l'on vit aujourd'hui « mondialement », c'est-à-dire avec le souci en politique de faire de l'avenir l'union des communautés et des pensées dans l'acceptation de leurs différences. Prenons acte d'un tel souci. Mais que vaut réellement cette union? Quelle est sa légitimité? Est-ce une idée, une abstraction, une promesse idéologique ou, pire encore, une imposition
« Dieu " Cette pensée de Nietzsche est là pour nous le rappeler originairement: est mort! Dieu reste mort! Et c'est nous qui l'avons tué! Comment nous consolerons-nous, nous, meurtriers entre les meurtriers? Ce que le monde a possédé de plus sacré et de plus puissant jusqu'à ce jour a saigné sous notre couteau; qui nous nettoiera de ce sang? Quelle eau pourrait nous en laver? Quelles expiations, quel jeu sacré serons-nous forcés d'inventer? La grandeur de cet acte est trop grande pour nous. Ne faut-il pas devenir Dieu nous-mêmes pour, simplement, avoir l'air dignes d'elle? Il n'y a jamais eu d'action plus grandiose, et, quels qu'ils soient, ceux qui pourraient naître après nous appartiendront, à cause d'elle, à une histoire plus haute, que, jusqu'ici, ne fut aucune histoire!» (Gai savoir, trad. A. Vialatte, Paris, Gallimard, 1967, Ill,
7

~ 108).
Le 9 décembre 1905, le député socialiste Aristide Briand fait voter la loi
la séparation des Églises et de l'État.

concernant

12

économique? Au final, la séparation aura-t-elle encore gagné du terrain en créant, avec le concept de «mondialisation », l'illusion de l'unité? En attendant de le savoir, la violence et l'exclusion (la fameuse «fracture» sociale) ne cessent d'augmenter dans beaucoup de pays industrialisés tandis que le politique rencontre comme le reste de la société ce phénomène de séparation, à travers notamment la crise latente de la forme représentative du pouvoir. L'idée de « guide» sinon de « maître », tant dans le domaine politique que religieux, semble en effet aujourd'hui rejetée au nom des valeurs de l'individualisme. Indépendamment de ce que véhiculent négativement ces domaines institutionnels sur le plan éthique (affaires en tout genre qui discréditent les aspirations du projet collectif dans la mesure où elles révèlent que seuls les intérêts personnels de quelques-uns seraient pris en compte), sommes-nous encore capables de croire à l'esprit communautaire, c'est-à-dire capable de nous fondre, individuellement, dans l'esprit du groupe? L'identité de soi, c'est-à-dire notre capacité à dire «je suis, je sais, je fais », présente une sorte de prérogative constitutionnelle sur le collectif au sens où 1'« unité trinitaire» (les trois «j e ») relèverait de l'apanage du sujet moderne qui démontre, à sa façon, que rien au monde n'a plus de légitimité que cette capacité à se reconnaître comme l'auteur de sa propre vie. En outre, rien n'aurait plus de légitimité que cette possibilité d'expérimenter et de connaître le monde à partir d'un « soi» plus ou moins affûté intellectuellement, c'est-à-dire apte à se « faire une opinion» personnelle et, en dernière analyse, d'agir en toute autonomie (auto-nomos, signifie littéralement: celui qui se donne à lui-même sa propre loi). En ce sens, il apparaît contradictoire que quelqu'un ou quelque chose réclame notre « voix» dans le dessein de réaliser un projet de type communautaire puisque, d'une certaine manière, nous serions devenus à nous-mêmes ce projet depuis le fondement de 1'« unité trinitaire»: il y aurait là l'idée d'un gouvernement de soi à soi, autoproclamé et autosuffisant.

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Au niveau de cette introduction, il ne me semble pas infondé de dire que si tout le monde n'a certes pas l'ambition de devenir le chef de file d'un parti politique (ou religieux), chacun entend bien défendre l'idée que sa propre voix est fondamentalement irréductible à toute forme de représentation. En ce sens, l'idée de séparation vient s'opposer à celle d'unité et de cohésion politiques, et c'est sans doute pourquoi les gouvernements qui se succèdent apparaissent incapables de conduire la société vers un « Bien» commun. Comment en effet accomplir une telle tâche dès lors que la perte de la souveraineté politique et l'idée de représentation très affaiblie gouvernent les mentalités et les rouages de toute une sociétés? Perte de la souveraineté dans le domaine politique, disais-je, mais dans l'individu lui-même, où l'inconscient a fini par rendre I'homme étranger à son propre « chez-soi ». Double crise due encore à la séparation: échec du collectif mais également de l'individuel, dans la mesure où cette partie immergée de l'iceberg de l'appareil psychique que représente l'inconscient nous plonge dans le doute et le soupçon quant à savoir qui dirige réellement nos actions et finalement notre vie. Nous apparaissons comme séparés de nous-mêmes, un clivage qui, dans des biens des cas, peut conduire à des états dépressifs voire suicidaires car, paradoxalement, plus perdure ce sentiment de soi, lié à la certitude de droits individuels imprescriptibles, plus se fait jour la difficulté de savoir qui l'on est vraiment. Ce paradoxe insoutenable débouche sur une crise profonde de l'être quand celui-ci s'avère incapable de se raccrocher à
K

Je ne crois pas que les récentes élections présidentielles en France (2007) contredisent cette situation dans la mesure où l'engouement populaire constaté reviendrait davantage aux artifices de la politique spectacle jouée sur la scène des plateaux TV qu'à une conscience profonde du collectif, d'un lien communautaire de type jdéologique ou structurel. J'en veux pour preuve les élections législatives qui, suivant de très près les présidentielles, ont réalisé des taux d'abstention records (aux deux tours du scrutin), montrant, en cela, l'effet ballon de baudruche gonflé par les médias à partir de la personnalité des candidats pour les présidentielles, et dégonflé aussitôt dès qu'il s'agissait d'élire des candidats moins « médiatisés» et où la question de la représentation politique, liée à celle de l'unité du pays, se posait en profondeur.

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l'identité du groupe ou à celui de l'individualisme. Le cynisme moderne, c'est-à-dire l'attitude qui consiste à faire de l'homme une figure de la déchéance, à le réduire à une particule élémentaire, apparaît certainement comme une conséquence de cette crise majeure. Ils sont légion, aujourd'hui, à «faire leur beurre» en piétinant les valeurs humanistes de l'ancien temps. Ce n'est pas tant qu'ils y trouvent un réel plaisir, mais la perte des illusions incite à la haine et pousse froidement au crime. boulimique des sociétés industrialisées est une autre attitude qui tend à « anesthésier» ce sentiment de perte, lié à sa souffrance, comme si le fait de posséder matériellement les outils modernes de la communication (voitures, ordinateurs, téléphones, etc.) suppléait à un manque viscéral d'identité, mais également d'unité. Cette course effrénée à la consommation qui ne trouve aucune limite dans le pouvoir subversif et oppressif des discours publicitaires conduit à l'épuisement des forces morales et à l'abstraction relationnelle entre les personnes. Est-il exagéré de dire qu'il est, aujourd'hui, plus «facile» de se séparer d'autrui que de son téléphone portable, dans la mesure où ce dernier répond aux exigences d'une pulsion phatique9 qui résiste à une angoisse de séparation? Pas si sûr. Cette angoisse de séparation est primitivement une angoisse de mort, et sa représentation est exploitée complaisamment par une société de consommation et de divertissement qui trouve dans l'esthétique de la noirceur et du malheur un moyen efficace de faire vivre grassement son industrie. Comble du paradoxe, alors que cette société vit économiquement de la mort, par le biais des médias de masse, elle en fait le plus grand des tabous. La mort, séparation ultime d'avec la vie, est effectivement
9 La fonction phatique, telle que l'établit Roman Jakobson à propos du langage, pourrait se définir en ces termes: il y a des messages qui servent essentiellement à établir, prolonger ou interrompre la communication, à

La logique d'une

consommation

vérifier que le circuit fonctionne

(<< Allô,

vous m'entendez?

»), à attirer

l'attention de J'interlocuteur ou à s'assurer qu'elle ne se relâche pas. En résumé, la fonction phatique désigne la tendance à communiquer qui précède la capacité d'émettre ou de recevoir des messages porteurs d'information.

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omniprésente, sorte de fer de lance de l'actualité (écrite et parlée), mais elle est passée sous silence: il ne s'agit pas de « parler» de la mort pour essayer de lui donner une signification qui engagerait une façon personnelle de se construire spirituellement face à elle et donc face à la vie, mais de la « monnayer» en tant qu'angoisse, aussi violente que destructrice. Le paroxysme est atteint par la télévision où, devant le « poste », les téléspectateurs, à la fois fascinés et terrorisés, pilonnés par l'ensemble de l'arsenal médiatique, commandé stratégiquement par des groupes financiers, sont les premières grandes victimes de cette guerre post-moderne qui porte le nom de « part de marché ». L'angoisse de mort semble être le moteur principal de cette machinerie infernale, et il faut comprendre ce slogan: «Profite de la vie! » comme un commandement qui incite, sinon qui oblige, non pas à chercher ce qui pourrait nous «élever », mais à consommer compulsivement, et à se divertir à bon prix. C'est comme si la propagation médiatique du morbide, de l'anxiogène se trouvait à la condition de possibilité du marchandage de la vie, faisant en sorte de produire des êtres dociles et manipulables à des fins économiques. Établir un lien entre le profit de nature bassement mercantile et l'idée d'un profit de nature existentielle prend sa source légitime dans l'exploitation de cette autre angoisse de mort qu'est le vieillissement. La vieillesse «naturelle» qui nous sépare de notre jeunesse est effectivement une monnaie d'échange, un moyen supplémentaire pour ceux dont la finalité est de vendre des parts de marché. La raison en est simple: vieillir étant l'antichambre du mourir, mourir étant celle du néant (à supposer que l'on puisse se représenter ce qui « n'est pas» ou «n'est plus »), donc de l'angoisse (du fait sans doute de cette impossibilité de représentation), la logique du profit, à travers notamment les messages publicitaires, bombarde quotidiennement les consciences: « Demain sera peut-être votre dernier jour: ne faut-il pas profiter de la vie avant qu'il ne soit trop tard, avant, qu'à l'échelle du monde et celle de votre vie, les choses deviennent irréversiblement perdues? »

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Que j'idée de ce «profit» serve les intérêts de ceux qui, précisément, font commerce de l'angoisse de mort en développant une industrie mensongère contre le vieillissement (pour tenter de le ralentir !), voilà qui est le comble du cynisme post-moderne... Mais le plus alarmant, faut-il encore le répéter, c'est que, pas une seconde, la question du sens à donner à cette séparation n'est posée. Et l'on peut effecti vement le comprendre au regard d'une logique de profit: tenter de donner sens à la vieillesse et à la mort, c'est s'engager sur la voie de la spiritualité au sens où Platon pensait peut-être et justement l'enjeu suprême de la philosophie: «Que ceux qui, au sens droit du terme, se mêlent de philosophie, réellement s'exercent à mourir et qu'il n'y a pas d'hommes qui aient, moins qu'eux,

peur d'être morts 10. » Or, cette voie, qu'elle s'origine chez ce
philosophe ou dans un autre courant de pensée, s'accommode mal avec la logique de part de marché et au matérialisme qu'elle glorifie, doctrine ou attitude consistant à se préoccuper seulement de ses instincts les plus bas et à vouloir, à n'importe quel prix, les satisfaire. Par essence, la voie de la spiritualité invite à un tout autre comportement individuel et social qui remet en cause cette dialectique: consommation/production où le troisième terme parachevant le système est sans nul doute celui d'addiction qui stigmatise en nous cette incapacité de résistance face à une force irrépressible et constante qu'engendrent les deux premiers termes, d'où le phénomène de dépendance, très préoccupant, à l'égard du « produit» de consommation (relayé puissamment par la télévision dont le type de fonctionnement économique constitue aujourd'hui le noyau dur du phénomène d'addiction à la fois pour la société et le sujet humain)l'.
Phédon, trad. L. Robin, in Œuvres complètes, tome J, Paris, Gallimard, 1950 , 67e. II En Europe,« entre 1/3 et 2/3 des enfants ont désormais la télévision dans leur chambre, selon les pays et les milieux sociaux (près de 75 % dans les milieux défavorisés en Angleterre). Ces chiffres s'appliquent aux enfants entre o et 3 ans ». (Cf. Children and young people in their changing media environment, éd. par Sonia Livingstone et Moira Savill, Erlbaum ed., Mahwah, NJ et Londres, 2001). Aux États-Unis, dès l'âge de trois mois, 40 %
10

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La spiritualité s'oppose structurellement à cette dialectique et ouvre la personne à la question du sens de sa vie dans la considération de la finitude de l'être. Si l'angoisse du mourir ne peut disparaître en ce qu'elle est constitutive du fait simple de vivre, engager ce chemin permettrait sans doute de relativiser son impact destructeur. Gageons alors que la mentalité du « Profite de la vie! » ne sera plus motrice dans l'existence et disparaîtra à la faveur d'une force qui poussera au jour celui ou celle qui aura su faire l'effort de ne pas céder à la pulsion de consommation (via notamment l'économie libidinale) qui n'est autre que la face cachée d'une pulsion de mort. C'est peut-être l'expérience d'une joie spacieuse12 qui viendra accompagner le mouvement vertical et transcendant de cette spiritualité; le monde horizontal et transparent du « tout vendre et du tout acheter» revêtant, quant à lui, les habits sombres de ce cauchemar en arrière-plan d'une vie absolument détournée d'elle-même. Certes, certains d'entre nous, sans doute les plus maladivement cyniques, ne renonceront pas à exploiter le «filon» (notamment par le biais d'une spiritualité frauduleuse comme celle des sectes) pour réaliser du profit, entendons, là encore: «faire» de l'argent. Indirectement, cette déviance aura pour effet de permettre aux médias de masse de réaliser également du profit (en vendant du papier ou des parts de marché sur les aspects spectaculaires du phénomène: suicide collectif, abus sexuels, etc.) et faire vivre ainsi à l'opinion publique ce sentiment d'écœurement absolu, sombrant un peu
des bébés regardent régulièrement la télévision, des 0 V 0 ou des enregistrements vidéo, la proportion passant à 90 % à partir de deux ans: c'est ce qu'a révélé au début du mois de mai 2007 une enquête conduite par F. Zimmerman, publiée par la revue Pychiatrics, confirmant les résultats d'une étude qui avait établi en 2004 que des bébés exposés entre un an et trois ans aux programmes de télévision sont plus exposés au risque de souffrir d'un déficit attentionnel (attention deficit disorder) lorsqu'ils atteignent sept ans. Source: http://www .arsindus triali s.org/ acti v ites/ cr/attention/peti tion
12

Lire ici le très bel essai de Jean-Louis Chrétien, Lajoie spacieuse. Essai sur

la dilatation, Paris, éd. de Minuit, 2007: « Lajoie en effet donne de l'espace, du champ et du jeu, être joyeux, c'est être au large dans le grand large du monde soudain révélé comme tel. et l'épreuve de la joie est toujours une épreuve de l'espace en crue » (p. 8).

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plus dans la noirceur ambiante, où la question de la séparation sera confondue avec le vécu d'une désillusion généralisée, impression abjecte de trahison et d'abandon. Mais cette situation ne doit pas nous empêcher de chercher ce qui, pourtant, dans la séparation. ne relèverait pas uniquement d'une expérience négative. Ne peut-on envisager en effet des perspectives autres que douloureuses et condamnatrices ? Si nous pouvions, en quelque sorte, valoriser la séparation pour ce qu'elle est, c'est-à-dire donner à penser et à vivre une réalité plus profonde et plus juste à partir de son action, serionsnous en mesure de comprendre l'état actuel de notre condition tout en échappant au joug du nihilisme et du cynisme modernes, représentations du désenchantement et de la déréliction? Si nous faisions de la séparation la racine de tous nos maux - au contraire d'une certaine attitude visant à nier en bloc sa réalité pour des raisons de postulats philosophiques ou de survies psychiques -, au nom de quoi pourrions-nous lui accorder une place de choix, à la mesure d'un hôte prestigieux, à la fois porteur de sens et d'espoir pour la pensée et la conduite dans l'existence ? Afin d'accéder à une telle requête, c'est-à-dire élever la séparation au rang de guide éclairé pour la condition humaine, il nous faudrait d'abord dévoiler le lieu où elle prend sa source originellement. Essayons de considérer cette source originelle.
Classiquement, la séparation s'oppose à ce que l'on conçoit en termes d'unité, c'est-à-dire présentant le caractère de ce qui n'est ou ne fait qu'Un, de ce qui forme un tout substantiel et cohérent. En outre, le « séparé» se comprendrait essentiellement comme le résultat d'une opération sur ce qui « auparavant» ne l'était pas, c'est-à-dire sur l'existence d'un temps antérieur à celui-ci. La question qui se pose porte alors sur la nature de cet « auparavant»: Quel est-il? D'où vient-il? Pourquoi et comment y a-t-il eu séparation?

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En réalité, toutes les cosmogonies du monde, de 1'« œuf» cosmique au Big Bang, sont une tentative de réponse à ce questionnement et montrent que la séparation pose fondamentalement une interrogation en forme d'énigme sur l'origine, de sorte que l'on en vient logiquement à penser que la séparation n'est pas une rupture dans l'Un, c'est-à-dire d'une unité supposée première et indivisible, mais l'origine de toutes choses. Est-ce en effet l'Un qui, le premier, se serait trouvé séparé de son unité indivisible par on ne saurait quelle déficience (étant donné cette indivisibilité première supposée), ou est-ce bien plutôt la séparation qui serait origine - comme l'on pourrait supposer, par analogie, que c'est la division cellulaire qui se trouverait à l'origine de la Vie (avec cette majuscule pour qualifier son essence) et non la cellule ellemême? Car si la Vie au sens biologique du terme est ce qu'elle est en sa réalité physique, c'est-à-dire toujours évolutive dans le temps et irréductible au fait que deux êtres soient rigoureusement identiques, est-ce parce qu'elle n'a jamais pu être liée, unie, mais originellement dé-liée et dés-unie? De la séparation serait née l'origine... Voici un sous-titre pour cet ouvrage qui traduirait le fait que la séparation est primordiale (de primus « premier» et d'un élément tiré de ordiri. « commencer, entreprendre»), de sorte qu'elle se trouverait à la condition de possibilité de l'ensemble des phénomènes et des fonctions essentielles se manifestant de la naissance à la mort. En ce sens, si la séparation acquiert ce statut ontologique, celui d'être à la source de la Vie dans son avènement le plus originaire, comment ne pas admettre qu'elle représente alors une nécessité? Que dire de cette nécessité? Elle caractérise le fait que la séparation est à la fois indispensable et inéluctable pour la Vie. Indispensable dans la mesure où elle représente une condition qui doit être réalisée pour que la Vie puisse être ce qu'elle est: « Le caractère d'un fait nécessaire est de ne pas s'arrêter, d'être aujourd'hui et

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demain encore, d'être sans cesse et d'être partoutI3. » Inéluctable dans la mesure où cette nécessité exerce sur la Vie ce qui détermine son état et oriente son action. Elle fixe en effet le cours des événements en rendant difficile l'intervention de la volonté humaine (difficile et non pas impossible, les manipulations génétiques relativisant cette impossibilité d'intervention dans le domaine biologique; ces manipulations se réalisent néanmoins à une échelle extrêmement réduite et n'opèrent pas, à ce jour, sur le cours des événements à grande échelle, notamment à l'échelle cosmologique). Si cette nécessité vitale de la séparation ne permet peut-être pas de proposer une éthique au sens d'une science qui traite des principes régulateurs de l'action et de la conduite morale, il semble néanmoins qu'elle puisse faire valoir sa caractérisation exercée sur la Vie (<<indispensable» et« inéluctable »), c'est-àdire faire en sorte que la séparation ne coïncide plus exclusi vement avec l'idée de mort physique et psychique, véhiculée complaisamment par le désenchantement moderne, mais également avec celle de naissance concourant au renouvellement de la Vie et à l'exaltation qu'elle suscite sur un plan intellectuel, affectif et spirituel. Ainsi la séparation, prise dans le combat éternel entre Eros et Thanatos, s'ouvre-t-elle ici à un champ de réflexions et d'expérimentations qui donnerait à penser et à vivre, de façon complexe, le lien primordial qui unit I'homme à l'injonction de la Vie. À partir de ce lien, serait-il possible d'enraciner les problématiques contemporaines de la séparation dans une terre aussi profonde qu'immémoriale et dont l'immense richesse permettrait à de nouvelles orientations de voir le jour ?

"Victor Cousin, Histoire de la philosophie du XVlIr siècle. Paris, Pichon et
Didier, t. ], ] 829, p. 242.

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POURQUOI UN COLLECTIF?

Proposer l'éclosion de ces nouvelles orientations demande une approche particulière qui concerne la conception de l'ouvrage et la mise en œuvre de la réflexion, dans la mesure où la séparation concerne également la parcellisation des savoirs. Cette parcellisation se justifie classiquement par le fait que chaque objet serait spécifique à un domaine de recherches particulier et hétérogène à tous les autres: « Seulement voilà, invoquer une différence essentielle entre des objets revient à nier ce que cette différence doit à celui ou celle qui l'énonce. Oublier que c'est le point de vue qui crée l'objet conduit à enfermer la pratique scientifique dans des limites qui ne jouissent d'aucune pertinence théoriqueI4.» De fait, le savoir conçu comme un ensemble de secteurs hermétiquement cloisonnés appelle à une réaction: 1'« interdisciplinarité» en ce qu'elle contribue à réaffirmer le principe d'unité du réel15. Si cette orientation est également la mienne, je la nuancerais et la spécifierais en lui préférant le terme de collectif au sens où l'entend le philosophe et poète Philippe Tancelin: « Vivre en commun pour les hommes n'est pas une contrainte jetable mais une nécessité durable si ils veulent connaître de façon sensible la joie de toucher les forces de vivrel6. » Et, parlant du Collect!! (avec une majuscule): «Une telle esthétique ne qualifie pas
Revue A contrario, éditorial «Ce qui donne sens à l'interdisciplinarité », vol. I, n° l, 2003, p.S. iS Ibid: «Cette interdisciplinarité n'en recouvre pas moins un certain nombre de pratiques dont deux sont parfaitement identifiables: la première consiste à "emprunter" des concepts, des méthodes et des théories forgés au sein d'autres disciplines pour les faire travailler sur des objets censés relever de la discipline importatrice; la seconde englobe des tentatives d'élargissement du champ d'application de théories forgées au sein d'une discipline précise à des objets relevant, toujours à priori, d'autres disciplines. Mais la validité de ces pratiques dépend étroitement de critères tout à la fois éthiques et épistémologiques. Ces critères sont, bien entendu, là pour éviter qu'une tentative de décloisonnement disciplinaire ne se transforme en entreprise utilitariste, folklorique, voire impérialiste » (p. 6). ", Philippe Tancelin, Quand le chemin se remet à battre, Paris, L' Hmmattan, 2005, p. 32.
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l'œuvre du rassemblement des hommes, elle fonde cette œuvre comme œuvre intérieure des êtres ensemblel7. » Le Collectif dépasse en effet le cadre d'une stratégie interdisciplinaire dans la tentative de contrer la parcellisation du savoir, cette stratégie jouant à sa manière le rôle de principe de précaution face au danger réel du cloisonnement épistémologique vers lequel tend naturellement toute spécialisation. Le Collectif ne vise pas également et essentiellement à promouvoir l'organisation d'un ensemble de spécialistes ayant pour souci de donner la vision la plus élargie possible et cohérente du champ d'applications portant sur un objet déterminé, mais répond à une nécessité durable qui relève effectivement du « Vivre en commun ». Je ne pense pas prioritairement à des droits ou à des responsabilités, par ailleurs absolument essentiels pour pouvoir vivre ensemble, mais au paradoxe de la séparation originelle comme condition de possibilité du vivant et, dans le même temps, de l'œuvre du rassemblement. Paradoxe, au sens où cette séparation relie fondamentalement l'ensemble du vivant au fil directeur de la réalité biologique et physique de la Vie dont dépendent inévitablement l'affectif et l'intellect humains. Le « Vivre en commun» exprime en effet l'injonction vitale que la séparation originelle a engendrée et pour laquelle nous exprimons le désir du« nous », c'est-à-dire du Collectif. La nécessité durable du Collectif répondrait donc à la nécessité vitale de la séparation originelle. Rassembler signifie initialement « regrouper au même endroit des êtres animés », le mot animé renvoie, quant à lui, à « ce qui est doué de vie» : de ces deux étymologies, ne peut-on découvrir une nécessité commune entre la vie et le Collectif que la séparation originelle aurait rendue possible? Afin de mener à bien ma proposition, c'est-à-dire de donner à penser et à vivre positivement la séparation en tant qu'elle se trouverait à l'origine et à la condition de possibilité du vivant, j'ai fait en sorte de diriger ce Collectifà partir de recherches qui
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Ibid., p. 32.

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allaient mettre en lumière cette orientation. Il ne s'agit cependant pas pour moi de clamer naïvement: Vive la séparation! et ainsi, d'une certaine manière, donner bonne conscience à celles et à ceux qui, incapables d'efforts et de responsabilité, laissent, derrière leurs agissements, le goût d'un égoïsme forcené où autrui apparaît réductible à un objet de distraction. En réalité, cette attitude répond encore d'une logique de profit, propagée tentaculairement par l'industrie de masse où autrui devient ce moyen à travers lequel «je» possède un temps de «jeu» mais, la récréation finie en somme, c'est-à-dire l'objet de distraction usé ou cassé, le temps de la rupture est définitivement prononcé. La soif du divertissement est en effet insatiable et réclame son dû de sacrifice humain dans la petite lutte contre l'ennui et le sentiment de lassitude, cette peur du vide qui assèche les bouches et les cœurs. La frénésie du « tout essayer» exige que l'on ne s'attarde pas trop sur la «chose» humaine, car ce serait potentiellement gâcher son temps et donc sa vie, et puis d'autres attendent leur tour, se dit-on: serais-je le dernier imbécile qui n'irait pas vivre l'excitation de la grande foire commerciale où l'on brade ce qui n'est pourtant pas à vendre: la rencontre? Il ne faut pas se tromper: penser positivement la séparation chercherait davantage à ré-unir (au sens collectif d'une société ou d'une famille) qu'à dés-unir en faisant notamment valoir la position de l'individualisme forcené incapable du moindre effort face à la contrainte, sinon l'adversité, du « Vivre en commun ». Constater un changement structurel profond dans notre manière de nous rapporter à nous-même et aux autres n'induit pas nécessairement l'impossibilité d'être rassemblés, mais donne à penser et à vivre, aujourd'hui, les difficultés d'une telle entreprise; de même que mettre en perspective ce changement structurel par rapport à l'idée d'une séparation originelle ne signifie pas qu'une structure supérieure, organisée comme un « Tout », soit inexistante. Mais faudrait-il encore pouvoir penser et vivre cette totalité sous un autre jour que celui qui a conduit à l'avènement des régimes totalitaires du XXe siècle, sans doute les plus

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aveuglément meurtriers de toute I'Histoire, où l'idéologie du système a engendré l'industrie moderne de la destruction humaine à une échelle jusqu'alors inimaginable! Comment penser et vivre la dimension d'une nouvelle totalité sans laquelle il semble pourtant difficile de proposer la perspective d'un avenir en commun - la question de l'écologie demeurant sans

doute la plus préoccupante à l'échelle de la planète

-

sans

retomber dans I'horreur engendrée par le « système» ? De fait, ce que nous pensons et vivons aujourd'hui, sous l'emprise d'un état de séparation exacerbé, engage, de façon radicale, la question du lien entre les nations et les personnes elles-mêmes, de sorte que la pensée de la séparation originelle pourrait devenir un guide éclairé dans ce défi que nous avons à relever. Dans la perspective d'élaborer et de conduire cette recherche (qui peut s'entendre comme une proposition), j'ai réuni des chercheurs issus de diverses disciplines qui se rapportent essentiellement aux deux catégories que sont les sciences naturellesls et les sciences humainesI9. La logique de pensée et, par conséquent, de l'ouvrage, est la suivante: avec les sciences naturelles, j'ai voulu commencer par le commencement, c'est-à-dire par une réflexion sur l'origine du vivant à l'échelle cosmologique, à partir de la Vie primordiale de l'Univers. C'est dans cette optique que Jean-Pierre
Aujourd'hui, les «sciences naturelles » sont plus généralement comprises comme «l'ensemble formé par les "sciences de la vie" et celles de l'écosystème ayant permis l'éclosion de la vie » (D. Andler, A. FagotLargeault, B. Saint-Sernin, Philosophie des sciences, 1. l, Paris, Gallimard, 2002, p. 495). l') L'expression « sciences humaines » regroupe un ensemble de disciplines qui établissent un rapport direct ou indirect avec l'homme et désigne, plus spécifiquement l'ensemble des représentations rationnelles qui visent à établir ou à décrire des régularités dans le champ des actions humaines. « On dira donc qu'il y a "science humaine" non pas partout où il est question de l'homme mais partout où on analyse, dans la dimension propre à l'inconscient, des normes, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus. Parler de "science de l'homme" en tout autre cas, c'est pur et simple abus de langage... »(M. Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 376).
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LUMINET, astrophysicien, détermine pour nous les différents phénomènes de séparation qui ont permis à l'Univers de se structurer primordialement et d'être tel que nous pensons le connaître aujourd'hui dans le modèle théorique du Big Bang. Cette détermination cosmologique montre notamment que toutes les spéculations sur l'origine et le devenir de l'Univers posent une interrogation fondamentale sur le lien d'intelligibilité qui unit I'homme à l'espace sidéral. L'astrophysique ouvrant la voie à une interrogation sur la Vie au sens biologique du terme, j'ai tenu à continuer le fil de la réflexion avec Stéphane LEGENDRE, biologiste, qui se propose de décrire les grandes thématiques de recherche en biologie (êtres pluricellulaires, polymorphisme, différenciation, spéciation, etc.). Sa réflexion montre au final que la séparation est de nature protéiforme et se trouve à la condition de possibilité d'une reconstruction du vivant à un ordre supérieur. Afin de caractériser cet «ordre supérieur », j'ai voulu poursuivre avec la biologie et une réflexion sur la science de la classification - la taxinomie (ou taxonomie) qui a pour tâche de délimiter des espèces en présence. De ce point de vue, Jean GÉNERMONT met en valeur la problématique qui concerne les séparations entre espèces, tout d'abord du point de vue relativement statique de la description de la biodiversité actuelle, puis du point de vue plus dynamique de l'origine de ces séparations. Pour finir, j'ai souhaité relier cette réflexion à celle de Stéphane BLANCO qui, en tant que physicien, nous livre une expérience originale dans le domaine de la biologie du comportement animal (en ce sens, j'ai tenté de préserver la continuité avec ce qui a précédé au niveau biologique). Le travail qui est ici à l'œuvre consiste à suivre, sur deux niveaux descriptifs, la dynamique d'une séparation de phases en thermodynamique. Il s'agit pour le scientifique de comprendre comment, à partir d'un comportement d'apparence aléatoire de chacun des individus, une colonie de fourmis ou de termites est en mesure de construire une structuration spatiale sur des dimensions caractéristiques.

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À partir de ce qu'ont (dé)montré ces disciplines issues des sciences naturelles, il s'agissait pour ce projet d'établir un point de jonction avec la catégorie des sciences humaines selon deux niveaux. Ce point de jonction doit se comprendre de la façon suivante: la séparation originelle considérée sur un plan astrophysico-biologique devait être maintenant pensée en rapport à la sphère plus spécifiquement anthropologique. En effet, n'y a-t-il pas quelques réflexions à faire surgir de la nécessité vitale de la séparation originelle pour des sciences qui entretiennent un rapport direct avec l'étude de l'être humain sous ses différents aspects? En d'autres termes, en quels sens la séparation originelle peut-elle proposer une orientation pour la réflexion et l'action humaines? Quels liens établir entre cette séparation, à un niveau primordial, et la construction humaine: de son intériorité - psychique et physique - à son extériorité, relative notamment à l'organisation d'une structure sociétale - à l'échelle d'une nation comme à celle d'une famille? Que donne à penser notre rapport à autrui (notre sociabilité) depuis les bases de cette interrogation? Avons-nous la possibilité de dégager le lien positif entre cette sociabilité et l'organisation du vivant à un stade initial de séparation? Au premier niveau des sciences humaines, j'ai voulu commencer, là encore, par le commencement, à savoir par la philosophie, dans la mesure où, si l'on suit cette considération de Karl Jaspers, « elle tend à apercevoir la réalité originelle; à saisir la réalité par la manière dont je me comporte envers moimême quand je pense et par mon activité intérieure; à ouvrir notre être aux profondeurs de l'englobant; à assumer en une lutte fraternelle, quel que soit le sens de la vérité énoncée, le risque de la communication d'homme à homme; à garder sa raison patiemment et inlassablement en éveil, même devant l'être le pl us étranger, qui se ferme et se refuse. La philosophie est ce qui ramène au centre où I'homme devient lui-même en s'insérant dans la réalité20. » La séparation, Sylvia GIOCANTI, philosophe, se propose de
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Karl Jaspers, Introduction

à la philosophie,

Paris, Plon, 200 l, p. ] 1-12.

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la concevoir comme libération du moi. Elle développe notamment l'idée que la capacité à inventer des formes d'autonomisation et d'individuation, et donc la capacité à construire prospectivement sa relation à soi-même et à autrui, à partir de l'expérience de la différence à soi et à autrui, est d'autant plus grande que l'on a su renoncer au mirage de la fusion dans l'unité qui, pour l'auteur, relève du fantasme ou encore de la préhistoire mythique de la conscience. J'ai souhaité poursuivre cette réflexion avec la sociologie, domaine de recherche spécifique mais dont le champ d'applications s'avère complémentaire à la philosophie en portant notamment son effort d'analyse sur la structure sociétale et le fonctionnement des organisations collecti ves dans son rapport à l' indi vidu. De ce point de vue, Maryse BRESSON, sociologue, définit la séparation à partir de trois questions: De quoi (ou de qui) se sépare-t-on? Pourquoi se sépare-t-on ? Quelles sont les conséquences de la séparation? Sa réflexion conduit à considérer la séparation comme une notion qui ne peut s'appliquer qu'à des entités collectives, des groupes sociaux, et l'auteur nous invite à ne pas céder à la fascination pour l'individu, mais plutôt à étudier les collectifs, leurs structures de relations, leurs modes de fonctionnement, en observant à la fois les groupes qui se séparent et ceux qui se recomposent. À partir de ces nouveaux éléments, j'ai tenu à faire valoir la réflexion psychanalytique dans la mesure où il n'est plus concevable aujourd'hui de penser la pleine dimension de l'être humain (au cœur de sa sociabilité) sans se référer à la nature de la structure de son psychisme. Dans cette optique, pour Serge TRIBOLET, psychiatre, la folie est le lieu privilégié d'un savoir sur I'humanité en ce qu'elle dévoile les aspects d'une réalité qui échappe au plus grand nombre: I'homme est par essence un être séparé. Mais séparé de quoi? de qui? L'auteur répond et pose la thèse d'un homme séparé de lui-même et condamné à le rester. Cette condamnation se révélant à travers ses mots et ses actes qui le séparent des choses. Est-il finalement possible de ne pas être prisonnier de cet instrument de liberté qu'est le langage?

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Ce type de questionnement m'a permis de revenir à la sociologie avec Sébastien SCHEHR, qui montre en quoi des conceptions unilatérales des ruptures et de la déliaison ont fini par oblitérer leur fonction essentielle dans toute vie sociale et surtout par minimiser leur rôle potentiellement créateur et instituant. Pour ce faire, le sociologue s'attarde sur quelques modalités de la séparation - à savoir la place des formes de soustraction, de nomadisme et de défection dans les modes d'être et d'agir -, ce qui lui permet d'ancrer cette réflexion dans l'expérience sociale quotidienne. À partir de ces quatre contributions, j'ai voulu proposer dans les sciences humaines un second niveau portant plus spécifiquement sur les modalités de l'organisation sociétale regroupant le sociopolitique et le socioprofessionnel. Dans cette perspective, quoi de plus fondamental que de commencer par l'organisation de l'espace en tant que tel, avant même de penser celle de la structure sociétale ? C'est pourquoi j'ai souhaité donner la parole à Michel LUSSAULT, géographe, qui montre notamment comment la réflexion sur l'espace ne peut pas être menée sans poser d'abord le problème de la distance. Celui-ci lui permet d'aborder la séparation, notion très peu étudiée par les géographes, d'une manière qui ne soit pas triviale et d'esquisser une analyse de ses différentes modalités. À ce niveau, la séparation s'avère à la fois un principe primordial, une donnée première de l'existence spatiale et un instrument décisif, sous la forme de l'acte de découpage, au service de la spatialité des opérateurs. Cette question de l'espace déterminée sur un plan géographique et géopolitique, je me suis intéressé à ce qui pourrait être considéré comme une extension de sa problématique dans le cadre d'une réflexion sur ce que donnerait à penser, aujourd'hui, une société séparée ou unifiée à partir du point de vue pragmatique du monde du travail. Dans cette optique, Felipe VAN KEIRSBlLCK, responsable syndicaliste et ingénieur, questionne le fait que nous vivons une époque où la représentation de nos sociétés comme séparées est fortement remise en cause. À partir notamment de la description originale

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des «tables» de négociations (rectangulaires ou rondes), l'auteur montre en quoi le paradoxe du modèle libéral de relations sociales engendre la conception d'une séparation qui intègre et d'un consensus qui exclut. Il m'a semblé intéressant de poursuivre cette réflexion en lui donnant des perspectives juridiques, notamment celles qui concernent la possibilité d'un droit commun sur le plan international, ce qui indirectement rebondit sur une conception de l'espace géopolitique et socioprofessionnel. Dans cette perspective, Mireille DELMAS-MARTY, juriste, analyse différents types de pluralismes et les transpose dans le champ juridique sans renoncer à un droit commun, à une commune mesure du juste et de l'injuste. La séparation se trouve au cœur de son analyse au sens, où pour sortir de l'impasse juridique (entre un désordre de plus en plus anarchique et une hégémonie de moins en moins masquée), il faut abandonner tout à la fois l'utopie de l'unité et l'illusion de l'autonomie, afin d'explorer l'hypothèse d'un processus d'engendrement réciproque entre l'un et le multiple qu'elle nomme «pluralisme ordonné ». J'ai conclu ce second niveau des sciences humaines par ce qui, à sa façon, donne à penser l'avenir de la structure sociétale et la dimension relationnelle qu'elle sous-tend entre individus, dans la mesure où Jean CAELEN et Anne XUEREB, chercheurs en informatique - science dont on peut penser raisonnablement qu'elle sera la reine de toutes les sciences dans un futur proche (si ce n'est déjà fait) -, interrogent la séparation selon la trame ambivalente Un/Multiple au cœur des processus de communication et d'interaction humains: le dialogue. Les auteurs posent plus largement leur réflexion à partir d'un champ d'expérimentation qui tient à leur profession et se proposent d'examiner la séparation comme nécessité/contingence et l'unification comme contingence/nécessité (mode opératoire).

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