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Homme et animal : de la douleur à la cruauté

176 pages
D'éminents spécialistes des sciences biologiques et des sciences humaines nous apportent leur savoir dans les domaines divers de la neurobiologie, de l'éthologie, de la sociologie, de la philosophie, de l'histoire et du droit. Ils apportent leurs réponses à des questions essentielles concernant la douleur des animaux, et les réactions de l'homme à son égard. Cet ouvrage est réalisé par la Fondation Ligue Française des Droits de l'Animal.
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Homme

et animal:

de la douleur à la cruauté

Mouvement des savoirs Collection dirigée par Bernard Andrieu
L'enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre des sciences exactes et des sciences humaines. Cette sorte de mobilogie épistémologique privilégie plus particulièrement les déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles disciplines. L'effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au déplacement des savoirs correspond une nouvelle description. Mais le thème de cette révolution épistémologique présente aussi l'avantage de décrire à la fois la continuité et la discontinuité des saVOIrs: un modèle scientifique n'est ni fixé à l'intérieur de la science qui l'a constitué, ni définitivement fixé dans I'histoire des modèles, ni sans modifications par rapport aux effets des modèles par rapport aux autres disciplines (comme la réception critique, ou encore la concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré une dynamique des savoirs. La collection accueille des travaux d'histoire des idées et des sciences présentant les modes de communication et de constitution des savoirs innovants.

Déjà parus
Gérard FA TH, Ecole et valeurs: la table brisée?, 2006. Jean-Paul DOSTE, De la connaissance de l'eau, 2005. Dominique TIBERI, Citoyen en classe Freinet. Journal d'une classe coopérative, 2005. Mohsen SAKHRI, Poincaré, un savant universel, 2005. Véronique BARTHELEMY, Histoire de la vie scolaire, 2005. Laurent MESLET, Le psychisme et la vie, la philosophie de la nature de Raymond Ruyer, 2005. Bernard ANDRIEU (Sous la direction de), Expérimenter pour apprendre,2005. Olivier SIROST (Sous la dir.), Le corps extrême dans les sociétés occidentales, 2004. Paulette ROZENCW AJG, Pour une approche intégrative de l'intelligence, 2004. Fabien DWORCZAK, Neurosciences de l'éducation. Cerveau etapprent~sages,2004.

Sous la direction de

Thieny Auffret Van Der Kemp et Jean-Claude Nouët

Homme et animal:
de la douleur à la cruauté

Mouvement

des Savoirs

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05244-4 EAN : 9782296052444

SOMMAIRE
Thierry Auffret Van der Kemp 9 Avant-propos et remerciements

Jean-Claude Nouët 15 Introduction
Georges Chapouthier 25 La douleur: des animaux à l'homme Dalila Bovet 47 Comment reconnaissons-nous et interprétons-nous les signes extérieurs de la douleur ou de la souffrance des animaux?

Marie-France Le Heuzey 79 L'enfant cruel; cruauté envers l'animal, cruauté envers l'homme: continuité ou rupture?
Jean-Luc Guichet 91 de la cruauté envers l'animal au cours de l'histoire: le XVIIIesiècle, siècle charnière

La perception

Élisabeth Hardouin-Fugier 105 Images de la cruauté humaine envers l'animal Jocelyne Porcher 123 L'écrasement de la sensibilité des travailleurs dans les systèmes industriels de productions animales

Jean Decety 147 Comment notre cerveau perçoit-il la souffrance d'autrui? Suzanne Antoine 165 La prise en compte par le droit de la douleur de l'animal et de la cruauté envers lui
Jean-Claude Nouët 175 Conclusion

Avant-propos et remerciements Thierry AUFFRET VAN DER KEMP
Ingénieur de recherche biologiste, zoologiste marin, ancien chef du département des sciences de la vie du Palais de la découverte, directeur de la Fondation Ligue française des droits de l'animal.

Le colloque organisé le 10 octobre 2007 par la Fondation Ligue française des droits de l'animal au Parc de la Villette sur le thème « Homme et animal: de la douleur à la cruauté », dont les actes font l'objet du présent ouvrage, présente un caractère triplement exceptionnel: exceptionnel par sa date, par son lieu et son contexte, ainsi que par son approche pluridisciplinaire. Ce colloque, présenté à l'occasion du 30e anniversaire de la Ligue française des droits de l'animal et du 2gede la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l'animal à la Maison de l'UNESCO à Paris, marque une date importante dans la vie de la Fondation et l'évolution de ses missions d'éducation. Évoquer cet anniversaire, c'est pour moi me souvenir avec émotion qu'il y a toute juste trente ans je rencontrai à son bureau de la faculté de médecine Pitié Salpêtrière, le Pr Jean-Claude Nouët, avec le Pr Alfred Kastler, prix Nobel de physique, pour adhérer et offrir mes services à l'association scientifique, philosophique et juridique qu'ils venaient de nouvellement cofonder sous le nom de Ligue française des droits de l'animal. Celle-ci se proposait et se propose toujours, sur la base d'arguments scientifiques et philosophiques, d'informer sur la condition des animaux, d'éduquer au respect de la vie animale, de faire connaître, appliquer et évoluer la réglementation afin de pacifier les relations entre les hommes et les animaux et, compte tenu de leur nature d'être sensible, de faire reconnaître enfin aux animaux un droit fondamental: celui de ne pas souffrir par la faute de l'homme et de ne pas être tués sans nécessité.

Je n'aurais pas imaginé que l'adhérent que j'étais alors, aurait l'honneur, trois décennies plus tard, de devoir organiser en tant que directeur de cette association, devenue fondation, un colloque sur le thème de la douleur des animaux et de la cruauté que les hommes peuvent exercer sur eux, du moins sous un angle qui serait devenu depuis purement et simplement historique. Durant l'été, période des corridas, l'automne, période de la chasse, l'hiver et ses périodes festives de consommation de foie gras et d'animaux en tout genre, sont encore publiés de nos jours
- et de manière récurrente- de bien étranges articles et ouvrages

français, sous la plume de journalistes et même de philosophes ou de scientifiques (non biologistes et mal informés), mettant en doute, voire niant la réalité de la douleur et de la souffrance chez les animaux. Ces lectures m'ont dès lors résolument convaincu de l'utilité d'organiser ce colloque sur le thème « L'homme et l'animal: de la douleur à la cruauté» qui reste un, sinon le thème central - notamment par l'importance de ses implications éthiques et juridiques - des relations, souvent très sombres, entre les hommes et les animaux et demeure toujours, hélas, d'une brûlante actualité. Était-il possible d'espérer, pour traiter ce thème important, un site plus exceptionnel et plus hautement symbolique que celui des anciens Grands Abattoirs de Paris, devenu depuis plus de vingt ans un lieu d'événements culturels ouvert au plus large public? Grâce au généreux partenariat de l'Établissement public de la Grande Halle et du Parc de la Villette, ce colloque 2007 de la Fondation LFDA a pu être accueilli dans la programmation des activités culturelles organisées autour de la très originale exposition « Bêtes et Hommes» que cet établissement réalisa pour la réouverture de la Grande Halle restaurée. Avec cette exposition, conçue pour montrer au grand public, sous un angle inédit, comment les relations concrètes entre les hommes et les animaux transforment à la fois les bêtes et les hommes, en livrant, sur le mode de l'enquête de société, quelques témoignages de ceux qui vivent avec et de l'animal et, à travers 10

leurs œuvres, le regard d'artistes plasticiens et de photographes, le contexte de présentation du colloque devenait lui aussi exceptionnel. À tous ces titres, la Fondation LFDA exprime toute sa reconnaissance et ses chaleureux remerciements à la présidence et à la direction de l'Établissement public de la Grande Halle et du Parc de la Villette ainsi qu'à Mme Yolande Bacot, directrice des expositions de la Grande Halle et à tous ses collaborateurs, qui ont mis gracieusement la salle Boris-Vian et sa régie technique à disposition de ce colloque et ont apporté une précieuse et très amicale collaboration à la Fondation LFDA pour annoncer ce colloque, en diffuser le programme auprès des visiteurs de l'exposition « Bêtes et Hommes». « L'homme et l'animal: de la douleur à la cruauté» : sous cet intitulé le thème proposé ici tente de répondre à toute une série de questions que chacun peut aujourd'hui légitimement se poser et qui montrent combien ce thème à multiples facettes est au cœur des relations entre les hommes et les animaux. Elles seront présentées dans l'introduction du Pr Jean-Claude Nouët qui dresse le cadre et le fil conducteur de ce colloque. Pour traiter les différents aspects du thème de ce colloque et en débattre avec un public aussi large que possible, de façon aussi complète et pluridisciplinaire que possible, mais sans prétendre à l'exhaustivité, (même un colloque d'une semaine n'aurait pas suffi à épuiser le sujet), dix intervenants médecins, neurobiologistes, éthologue, philosophes, sociologue, historien, juriste ont répondu favorablement à l'invitation de la Fondation Ligue française des droits de l'animal et accepté d'éclairer le public sur ces questions avec le regard qu'ils portent, sous l'angle de leur discipline, sur la douleur ou la souffrance des animaux et la cruauté que les hommes peuvent exercer sur eux. Que les intervenantes et intervenants de ce colloque (Mmes Dalila Bovet, Marie-France Le Heuzey, Jocelyne Porcher, Élisabeth Hardouin-Fugier, Suzanne Antoine et MM. JeanClaude Nouët, Georges Chapouthier, Jean Decety, Jean-Luc Il

Guichet), qui ont accepté que le texte de leur communication soit publié dans le présent ouvrage, trouvent ici l'expression de notre profonde gratitude. Qu'à travers eux leurs universités, leurs organismes de recherche ou leurs institutions, (l'université Paris X, l'hôpital Robert-Debré, l'INRA, l'université Lyon I, la cour d'appel de Paris, la faculté de médecine de l'université Paris VI, le CNRS, l'université de Chicago et le Collège international de philosophie) soient aussi salués. La Fondation LFDA exprime ses chaleureux remerciements à ces conférenciers, non seulement pour avoir accepté de prêter leur généreux concours à ce colloque mais aussi pour avoir accepté de se plier à la difficile discipline pour un spécialiste de s'adresser à un public de non-spécialistes et de surcroît sur un thème qui peut être qualifié, à double titre, de sensible. C'est en effet une première en France que des spécialistes d'horizons très différents ont été réunis sur ce thème pour apporter des éléments de réponse et de réflexion à un public issu d'horizons professionnels très divers. L'assistance à ce colloque, composée, entre autres, de nombreux enseignants de sciences naturelles ou de philosophie, de nombreux étudiants, mais aussi des psychologues, des psychiatres, des chercheurs biologistes, des avocats, des éleveurs, ainsi que des adhérents de nombreuses associations de protection et de défense des animaux, a compté près de deux cents auditeurs. Il convient qu'ils soient aussi chaleureusement remerciés. En effet, par leur présence assidue tout au long de ce colloque, ils ont non seulement apporté l'honneur de leur soutien à la mission d'information et d'éducation de la Fondation LFDAmais ont aussi, par la qualité des questions et des commentaires qu'ils ont apportés au cours des débats, témoigné que ce thème « L'homme et l'animal: de la douleur à la cruauté» ne laissait pas, pour le moins, indifférent. Nos remerciements vont également à M. Alain Collenot, docteur vétérinaire, professeur honoraire de biologie du 12

développement à l'université Paris VI et administrateur de la Fondation LFDA, qui a animé ce colloque et en a été le modérateur. Il a permis à chacun, tant du côté de la scène que de la salle, de s'exprimer sur ce sujet sensible selon sa sensibilité mais sans sensiblerie, et à œuvrer pour que des débats riches, bien argumentés et structurés, libres et captivants, passionnants mais non passionnels, ne dérivent pas en tribunal ou en tribune polémique et stérile. Enfin, nous exprimons notre profonde reconnaissance à Mme Maïté Bowen-Squires, active collaboratrice de la Fondation LFDA, qui a bien voulu offrir son expérience professionnelle de l'édition pour préparer l'impression de cet ouvrage, en assurant gracieusement la transcription de l'enregistrement sonore des débats, et la mise en page des textes.

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Introduction Professeur Jean-Claude NOUËT
Fondation Ligue française des droits de l'animal, 39, rue Claude-Bernard 75005 Paris. Email: presid.jcn@fondation-droits-anima1.org

Médecin biologiste, professeur à lafaculté de médecine, vice-doyen honoraire de la faculté de médecine Pitié-Salpêtrière de l'université Paris VL président de la Fondation Liguefrançaise des droits de l'animal, membre du Comité consultatif de la santé et de la protection animales, membre de la Commission nationale de l'expérimentation animale et de la Plateforme nationale pour le développement des méthodes alternatives à l'expérimentation sur l'animal.

La loi affirme que l'animal est un être sensible: c'est un constat de simple bon sens, inscrit dans le code rural. De son côté, le code pénal punit sévèrement ceux qui ne respectent pas cette sensibilité et exercent à l'encontre de l'animal des mauvais traitements ou des actes de cruauté. Pourtant tous les jours on peut encore lire ou entendre que l'animal ne ressent ni douleur ni souffrance, que l'angoisse lui est inconnue, que son bien-être ou son mal-être sont des spéculations anthropomorphiques témoignant d'une sensiblerie risible: bref, il est affirmé que l'animal ne ressent pas la douleur. L'argument n'étonne pas, venant de ceux qui par profession infligent des douleurs ou des souffrances à l'animal; ou pire encore, de ceux qui le blessent et le tuent pour s'en distraire. Citons un exemple parmi des dizaines, celui des mutilations à vif des porcelets, qui ont soulevé des protestations, et parmi elles, la coupe de la queue. Il aura fallu des recherches financées par l'INRA et l'Institut technique du porc et 160 porcelets malmenés pour démontrer que la section de la queue sans insensibilisation est une opération douloureuse! Cette prodigieuse découverte a été annoncée dans unjoumal professionnel sous le titre « Et si ça faisait mal? » avec comme sous-titre « Moins de cris chez les animaux insensibilisés» !

Des responsables de l'élevage l'affirment que la poule sur 550 cm2 de grillage, le canard gavé dans sa cage étroite, ne souffrent pas. Les veneurs distingués assurent que le cerf poursuivi à mort par les chiens et achevé au couteau ne souffre pas. La négation de la sensibilité animale devient surprenante lorsqu'elle émane de ceux qui ont une connaissance réelle des animaux, ou qui vivent en contact quotidien avec eux. Par exemple, certains scientifiques se déclarent opposés aux mesures prises en faveur du bien-être de l'animal, parce « non prouvées scientifiquement », et s'affirment décidés à lancer des recherches visant à prouver que de meilleures conditions de détention n'améliorent pas ce bien-être. Le drame est que ces scientifiques sont parfois chargés de responsabilités officielles. Le déni de douleur et souffrance animales devient totalement révoltant lorsqu'elles sont ignorées ou reniées, afin de pouvoir se livrer à des actes de pure cruauté avec la conscience tranquille: c'est le cas de la corrida et de ses partisans. Pourtant, rien n'autorise à prétendre, parfois au nom de la science, parfois au nom de concepts philosophiques fragiles, ou plus souvent encore au prétexte de l'intérêt ou du profit, que l'animal ne souffre pas, au prétexte qu'il n'est pas prouvé qu'il souffre. Le refus de reconnaître la sensibilité animale pourrait n'être qu'un héritage des préjugés archaïques de Descartes et de Mallebranche, mais il a des motifs réels beaucoup plus pernicieux. La réalité de la douleur et de la souffrance de l'animal est un point crucial, car alors la préoccupation éthique s'impose à toute autre considération, et oblige à des changements de conduite radicaux. Et c'est, entre autres raisons, pour contribuer à apporter des preuves de cette réalité que la Fondation Ligue française des droits de l'animal a organisé une j oumée complète de conférences et de débats. 16

Notons qu'il est quand même stupéfiant qu'on en soit encore aujourd'hui à se poser des questions à ce sujet. Montaigne, Rousseau, Schopenhauer, Schweitzer seraient-ils inconnus, ou oubliés? Mais il faut revenir au bon sens et faire appel à un minimum de raisonnement et de connaissance en neurophysiologie. Tout organisme vivant, même unicellulaire, doit pour survivre être capable de percevoir un signal d'alarme l'informant d'un danger, afin de réagir pour protéger sa vie. Il y a tout lieu de penser que cette capacité est universellement répandue dans le monde vivant, parce qu'elle est nécessairement indispensable à la vie elle-même. Dans le monde animal, la douleur peut être comprise comme l'une des façons d'intégrer et de traduire le signal de danger. La capacité pour un animal de ressentir la douleur est donc un facteur essentiel de préservation de son intégrité et de sa vie. Évidemment, chaque animal, chaque espèce la ressentent différemment, dans une forme et une intensité qu'il ne nous est pas possible de connaître. Parmi les conférences présentées au cours de ce colloque certaines vont apporter des arguments de poids en faveur de la réalité de la douleur et de la souffrance animales, d'autres concerneront la violence exercée à l'encontre de l'animal, et sa forme exacerbée, la cruauté. Il convient, en introduction à ce sujet, de faire ici une remarque préliminaire relative à la distinction qui doit être établie entre la violence individuelle et la violence collective. La violence individuelle consiste en un acte volontaire et conscient, exercé par un homme sur un animal: ce sont par exemple l'abandon, l'absence de soins, les coups, les mises à mort abusives. Elle est correctement réprimée, du moins dans les textes, qui punissent les « mauvais traitements », et plus sévèrement encore les « sévices graves» et la « cruauté». 17

La violence collective est d'une toute autre nature. Elle résulte de l'exercice, par la collectivité des hommes, de toutes les formes, même les plus cruelles, d'exploitation, de contrainte, de mise à mort, de massacre des animaux, au nom de la tradition routinière, du profit, du divertissement. Loin d'être combattue, elle est tolérée, elle est même légalisée par la société, parce que les intérêts des hommes passent avant la rigueur de la morale et le respect de l'animal. La chasse et la pêche de loisir, la pêche industrielle, la production intensive des animaux de consommation, les rites sanglants de la tauromachie, les captivités des zoos, le dressage des cirques, l'expérimentation traumatisante, les captures, les trafics et les massacres des animaux sauvages, et jusqu'à la destruction des milieux naturels, sont des violences collectives caractérisées, souvent justifiées par le déni des douleurs qu'elles provoquent. De la violence collective dépendent deux types particuliers de violence individuelle, qui ne sont ni l'un ni l'autre punis par la loi, puisque la violence collective qui les couvre est autorisée. Dans le premier type, la violence individuelle est active: un homme commet effectivement un acte violent sur un animal; l'exemple en est le chasseur, qui blesse et tue pour sa seule distraction. Dans le second type, la violence individuelle est, pourrait-on dire passive, mais toujours complice: elle est exercée par celui qui assiste à des violences collectives, sans qu'il y ait exercice d'acte violent personnel. C'est le cas du spectateur d'une corrida, du visiteur d'un zoo, du spectateur d'un cirque d'animaux; c'est aussi le cas de celui qui achète des produits de la production animale intensive ou « en batterie », qu'il s'agisse d'œufs ou de viande. Le sens de la responsabilité personnelle se dilue et s'efface dans le nombre et l'anonymat. Pourquoi faire ces distinctions? Parce que si la loi et les réglementations « protectrices» prescrivent de réprimer la violence individuelle de l'homme envers l'animal, c'est-à-dire la violence d'un individu humain sur un individu animal, elles ne 18

s'opposent pas à la violence collective. L'animal demeure alors l'objet, et de ce fait, ses intérêts sont nécessairement inféodés aux nôtres. La justification de cette attitude utilise un vocabulaire et des arguments qui présentent de très troublantes similitudes avec ceux qui étaient autrefois opposés à l'universalité des droits des hommes. Dans le Traité de Droit Civil et de Jurisprudence françoise de M. Pothier, professeur en droit françois en l'université d'Orléans, chez Debure, libraire, quai des Augustins à Paris, 1781, on peut lire, au chapitre I, section 2, article 1 : Quelles sont les choses qu'on peut assurer? Alinéa 27 : L'ordonnance de la marine, titre des assurances, art. 10, défend de faire aucune assurance sur la vie des personnes. La raison en est qu'il est contre la bienséance et I 'honnêteté publique de mettre à prix la vie des hommes. Alinéa 28 : Ces raisons n'ont point d'application aux esclaves, les nègres étant des choses qui sont dans le commerce et qui sont susceptibles d'estimation. Voilà donc ce qui était admis, et ENSEIGNÉ à la fin du siècle dit« des lumières », quelques années avant la déclaration de 1789. On en est scandalisé. Sous un aspect de raisonnement logique, le raisonnement est dévoyé parce qu'il se fonde sur un a priori faux, celui de l'état de chose. Cet état de « chose» appliqué à certains hommes était admis par une sorte d'aveuglement moral. Un tel aveuglement moral persiste, bien évidemment encore à l'égard de l'homme; mais en outre il empêche de mettre fin à des pratiques révoltantes, génératrices d'une masse inimaginable de douleurs, de souffrances et de morts infligées en toute légalité à l' animal. Pour les abolir, les textes « protecteurs» resteront impuissants tant que les mentalités ne seront pas modifiées en profondeur, et 19