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Jean-Charles de Borda

De
210 pages
Le Borda de Pierre Traimond vise à rappeler que cet homme de science fait encore autorité au XXIème siècle. Le Mémoire sur les élections au scrutin, plus connu sous le nom de paradoxe de Borda-Condorcet, continue à interroger les politologues et les économistes. Borda introduit au problème non résolu du passage des choix individuels aux décisions collectives. L'aventure du système métrique, deux fois centenaire, mérite d'être contée, mais le système décimal s'impose chaque jour davantage avec les progrès du numérique et des nanotechnologies.
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JEAN-CHARLES DE BORDA
(1733-1799)

www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02484-X EAN : 978-2-296-02484-7 9782296024847

Pierre T raimond

JEAN-CHARLES
(1733-1799

DE BORDA
)

Ou le système métrique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- ROC

Du même

auteur

- Le financement

public

des investissements, Cujas, 1968

Cujas,

1967

- Trésor

et pouvoir

économique,

Le rouble, monnaie active et monnaie passive, Cujas, 1979 - Essai sur la logique des structures économiques, Le Sycomore, 1982 - Finance et développement en pays d'Islam (en collaboration), EDICF-AUPELF, 1995 - Aux origines de Soustons, Esquisse de l'histoire d'un village landais, Atlantica, 2004 - Vieux-Boucau (en collaboration avec J.-J. Taillentou), Atlantica, 2006

Photographies de Véra TRA/MONO et portrait de Victor RE/KHET

Collection

Mouvements Dirigée

Economiques

et Sociaux

par Claude ALBAGLI

La collection «les Mouvements Economiques et Sociaux» présentée par l'HARMATTAN et l'INSTITUT CEDIMES se propose de contribuer à l'analyse des nouveaux aspects de la mondialisation en embrassant les phénomènes économiques, sociaux et culturels. Elle vise à faire émerger des recherches et des contributions originales sur les mutations du développement et de la mondialisation. ALBAGLI

jouissance

Claude, « le surplus agricole, De la puissance », L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2001

à la

conspiratrice
RUBY

NEGREPONTI-DELIVANIS », L'Harmattan, Marcel (sous

Maria, « la mondialisation ColI. M.E.S., 2002

la direction Pierre-André

de), « Une mondialisation
Délégué de la Coopération et WIL TZER, L'Harmattan, ColI. et ALBAGLI Claude (sous la

humaniste

», Préface du Ministre

de la Francophonie, M.E.S., 2003 RAJEMISON direction

Sahondravololona

de), développement »,

« Mutations

contemporaines
l'Enseignement RANJIVASON,

et

Préface du Ministre de Supérieur et de la Recherche, Jean-Théodore L'Harmattan, ColI. MES, 2003

MAYOUKOU Célestin, ALBAGLI Claude, TORQUEBIAU Emmanuel et THUILLIER Jean-Pierre (Coordonnateurs), « Gouvernance du Développement local », CIRAD, L'Harmattan, ColI. M.E.S. 2003 ALBAGLI Hommage 2003 ALBAGLI L'Harmattan, Claude (Coordonnateur), à Jacques AUSTRUY» Claude, (Coordonnateur), 2003 «Cahiers du L'Harmattan, CEDIMES ColI. M.E.S.

développements

«Alter-Développements, et altérés, Hommage à Jacques AUSTRUY»,

ColI. M.E.S.

KIM Yersu & ALBAGLI Claude (Coordonnateurs), « Corée du Sud, le modèle et la crise », Commission Nationale Coréenne pour l'UNESCO, L'Harmattan, ColI. MES, 2004 TREMBLA Y Rodrigue, ColI. MES, 2004 « L'Amérique impériale» L'Harmattan,

RICHET Xavier et HUCHET Jean-François (Coordonnateurs), « Transformations et stratégies des entreprises chinoises L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2004

»,

DUPRIEZ Pierre (sous la direction de), « Entreprises roumaines en transition, Etudes de cultures organisationnelles », L'Harmattan, ColI. MES, 2005 COURTHEOUX Jean-Paul, « La socio-euphémie déguisée», L'Harmattan, ColI. MES, 2005 GUERRAOUI « Intelligence les économies MES, 2005 ou l'action de), pour ColI.

Driss et RICHET Xavier (sous la Direction et veille stratégique: défis et stratégies émergentes », ARCI (Maroc), L'Harmattan,

SCHMITT Christophe (sous la Direction entrepreneuriat : des relations en L'Harmattan, ColI. MES, 2005 AUSTRUY L'Harmattan, Jacques, « Islam ColI. MES, 2006 face

de), «Universités et quête de sens », au Développement »,

GERN Jean-Pierre (sous la Direction de), « Les sciences sociales confrontées au défi du développement », L'Harmattan, ColI. M.E.S., 2006 TCHAWE Hatcheu Emil, « Marchés Douala », L'Harmattan, ColI. M.E.S., TRAIMOND L'Harmattan, PATUREL L'Harmattan, Pierre, « J.-Ch. ColI. M.E.S., 2006 Robert et marchands 2006 BORDA de), de vivre à

(1723-1799)

»,

entrepreuneuriale

(sous la Direction et développement ColI. M.E.S., 2006 (en cours)

« Dynamique économique »,

6

INSTITUT
Réseau universitaire francophone

CEDIMES
économiques des cinq continents

de recherches

Président d'Honneur Fondateur:

Jacques AUSTRUY

Président:
CEDIMES ALBANIE: ALGERIE: AUSTRALIE: BELGIQUE: BULGARIE: CAMEROUN: CANADA: CHINE: CEDIMES-TIRANA CEDIMES-ORAN CEDIMES-SYDNEY CEDIMES-BRUXELLES CEDIMES-SOFIA CEDIMES-DOUALA CEDIMES-QUEBEC CEDIMES-KUNMING CEDIMES-SANTA CEDIMES-BRAZZAVILLE CEDIMES-RIJEKA CEDIMES-PARIS Outre-Mer: CEDIMES-LA

Claude ALBAGLI
Membres du Conseil d'Administration

Directeurs,

Bardhyl Abdelkader

CEKU DERBAL

Tim DYCE Pierre Zhelyu DUPRIEZ

VLADIMIROV BEKOLO

Claude

Yvon GASSE Jian Hua ZHANG
FE de BOGOTA Ricardo Jean-Raymond Vinko Alain REUNION ROMERO DIRAT KANDZIJA BIENAYME DAVE ANIS FIEVRE KOL TAY CONTI

COLOMBIE: CONGO: CROATIE: FRANCE: FRANCE GRECE HAITI:

Christian Maria NEGROPONTI-DELIV Narcisse Jena Sergio

: CEDIMES-KOMOTINI CEDIMES-PORT-AU-PRINCE CEDIMES-BUDAPEST CEDIMES-TURIN CEDIMES-TOKYO CEDIMES-ALMATY

HONGRIE: ITALIE: JAPON:

Seiji YOSHIMURA Yerengaïp OMAROV

KAZAKHSTAN: LIBAN:

CEDIMES-BEYROUTH (ERY) : CEDIMES-SKOPJE :CEDIMES-ANTANANARIVO

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MACEDOINE MADAGASCAR MALI: MAROC: MEXIQUE:

CEDIMES-BAMAKO CEDIMES-MARRAKECH CEDIMES-CHIHUAHUA

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CEDIMES-WROCLAW CEDIMES-TÂRGOVISTE Nina

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Occ.: CEDIMES-SAINT-PETERSBOURG Ori.: CEDIMES-BARNAOUL CEDIMES-NEUCHATEL CEDIMES-ALEP CEDIMES-TUNIS CEDIMES-IZMIR CEDIMES-KIEV CEDIMES-HANOï

Vitali

Jean-Pierre Hassan Abderrazak Neçati

HAZZOURI ZOUARI TASKIRAN

Petro SAPOUN Vu Luan PHAM

Membre

du Researchers Alliance Partenaire de l'Agence

for Development (RAD) de la Banque Mondiale Universitaire de la Francophonie (AUF)

8

Sommaire
Introduction
Il 15 20 24 27

- Les avanies
- L'héritage

- Les honneurs - L'Académie des Sciences

I - Le paradoxe des élections (1770)

39 43 49 55

- Le paradoxe de Borda - L'effet Condorcet - La théorie du Choix Social
II - Le calcul astronomique cercle de réflexion (1772) et géodésique: le

71 75 87 99

- La triangulation - La géodésie et la mesure du méridien - L'Astronomie et la mesure de la longitude
III - Le calcul des poids et mesures: le système métrique (1792)

123 127 143 165 199

- L'éthique - L'histoire - L'anthropologie
Conclusion

sociale

En souvenir d'Ernest Coumet Il venait du pays mystérieux des Landes Son bras était robuste et sa taille était grande Son regard assuré, sans être dédaigneux, il se montrait pour tous grave et respectueux

1

Ces vers d'un poète oublié du XXe siècle tué au combat en 19182, conviendraient sans doute à une apologie de JeanCharles de Borda, que ses contemporains appellent le chevalier Jean-Charles de Borda, ses rares proches Charles et l'histoire le citoyen Borda de 1792 à sa mort en 17993 . Neuvième enfant d'une famille de seize dont huit filles, il naît à Dax en 1733, tout près de la cathédrale, reconstruite et rouverte au culte en 1719, après l'effondrement progressif de la cathédrale gothique entre 1638 et 1645. Le baptême de Charles a lieu dans un édifice nouvellement reconstruit. De la première cathédrale, ne subsiste guère qu'un beau portail gothique consacré aux Apôtres. De sa maison, aujourd'hui rue de Borda, détruite au XXe siècle, le porche a été préservé, entrée de restaurant surmontée en 2006 d'une enseigne Heineken. Par une facétie de l'histoire, à l'endroit où il naît, ce bar-restaurant s'appelle au XXIe siècle « Le Chevalier ».

Coumet (E.), Préface à Lewis Caroll, Logique sans peine, Hermann, 1966. 2 Bouignol (M.), Un chef sans gestes, Poèmes héroïques, Fasquelle, 1918. 3 Mascart (J.), La vie et les travaux du chevalier Jean-Charles de Borda, Annales de l'Université de Lyon, 1919. Il

1

Borda, de petite noblesse d'armes, a un père qui porte le titre d'écuyer. Le nom ne relève d'aucune originalité. Borde ou

Borda4 signifie «ferme»

dans les parlers locaux, gascons ou

basque, parfois suivi ou précédé d'un substantif ou d'un adjectif, comme Hiriartborde ou Bordenave. Le nom de Laborde semble le plus répandu dans les pays ruraux des Landes, de Chalosse, du Béarn et du Pays Basque 5. Il demeure avec Jeanne d'Arc, un des rares grands hommes de l'histoire de France, et sans doute le seul de son temps, dont aucun portrait ne nous est parvenu. Célibataire, son compatriote landais Destouesse écrit de lui: « Quant aux femmes, Borda n'en reçoit point, j'ai été chez lui à toute heure du jour et n'y ai jamais vu que la femme de son domestique, âgée de 45 ans, très laide et ayant aussi peu d'esprit que de beauté. » Il ne s'enrichit jamais, acquérant une terre à Mimbaste, près de Dax qu'il gage pour 30.000 livres afin d'assurer l'élaboration d'une table de logarithmes décimale nouvelle. Il possède un petit château à Sanguinet, toujours dans les Landes, mais ne tarde pas à le vendre. Enfin, le géomètre Fontaine, à l'oeuvre duquel il collabore, lui lègue en 1771, en témoignage de reconnaissance, la baronnie de Cuiseaux, en Bourgogne, aux confins de la Franche-Comté. Comme la richesse ne saurait

4

Selon le dictionnaire étymologique de Dauzat, Borde signifie ferme ou métairie, Borda, à l'origine, maison de planche, du franc bord qui signifie planche. Dans Terres et Langages, thèse de géographie soutenue à Lyon en 1981, P. Bonnaud évoque le toponyme et vocab le dialectal d'origine germanique borde, borda, bordo, que l'on retrouve dans le Nord-Est, le Centre, l'Ouest du Massif Central, le Sud-Ouest. Il désigne d'abord une hutte, puis une petite ferme, introduit peut-être par les Francs dans le Centre et en Aquitaine. Le mot aurait désigné de petites tenures de défricheurs, nouvellement créées. sGrosclaude (M .), Dictionnaire étymologique des noms de famille gascons Per Noste, radio Paîs, Édition 2003. 12

accompagner son destin, la famille de son bienfaiteur lui fait un procès et il abandonne sans regrets ce bien important. Il existe à Dax, sur la colline dite des Lazaristes, une tour appelée de Borda, de vingt mètres de hauteur, érigée à la fin du XVIII e siècle par Sallenave6. Rien à voir avec le chevalier. Néanmoins cette tour sert de point d'observation lors de la triangulation de la France selon la méthode de Borda. Il existe trois bases, points de départ de mesures au sud du 45è parallèle, Dax, Perpignan et Marseille. De la tour de Borda, s'observe toute la chaîne des Pyrénées et surtout le Pic du Midi d'Ossau. La tour de Borda, dernière base utilisée en France pour la dernière fois en 1843, sert à la triangulation du parallèle des Pyrénées et de la méridienne de Bayeux. Borda ne la véra point. En 1843, la triangulation de la France se termine ainsi que l'usage du cercle de Borda. Il a trente ans quand le traité de Paris de 1763 met fin à la guerre de sept ans et consacre la suprématie britannique en Amérique.? Officier des Chevau-Légers en 1755, ingénieur du génie militaire, Borda ne quitte l'armée de terre qu'en 1767, soit après douze ans de service. Il participe à des combats en Allemagne en 1757. Il entre dans la Marine en octobre 1767 et y fait campagne en mer en tout durant moins de cinq ans. Au cours de ces cinq ans, les séjours à terre demeurent importants dans sa vie. Il participe à la guerre d'Indépendance d'Amérique et il travaille aux Canaries. Il navigue de 1768 à 1782, de l'âge de 35 ans à celui de 49 ans, soit 15 ans, pour une vie active de près d'un demi siècle. Retraçons donc sa carrière de marin, jusqu'à sa capture par les Britanniques pendant la guerre d'Indépendance d'Amérique:

- 1767,
mOIs

- Embarqué sur la flûte La Seine en 1768-69 pendant six
6 Mascart (J.), op.cit., p. 2. 7 AIder (K.), Mesurer le monde, Flammarion, 2002, p. 32. 13

lieutenant de port en surnuméraire

- Second sur la frégate La Flore en 1771-1772 pendant une année - Commande la gabarre La Boussole en 76-77 pendant neuf mois. - 1778, Major de l'Escadre de Toulon, embarque à bord du vaisseau Le Languedoc - 1778, Commande le lougre l'Espiègle, fait à peu près ignoré, on ne sait pourquoi. - Participe à la prise de l'île de la Grenade aux Antilles en 1779 - Participe au siège de Savannah 8 en Géorgie, en octobre 1781 - A bord du Languedoc en 78-79 durant sept mois - Second du vaisseau Le Guerrier en 1781 durant moins de quatre mois - Commande le Vaisseau Le Solitaire en 1782 pendant moins de quatre mois. Prend fin son second et dernier commandement. à la mer. Sa santé l'empèche de naviguer. Borda se fixe à Paris en 1757, à 24 ans, jusqu'à sa mort, comme le montrent ses domiciles successifs: rue Saint-Honoré d'abord, où habite Robespierre, puis en 1758, rue d'Antin, de 1760 à 1790, rue des Capucines, ce qui en fait un voisin de Lavoisier, ensuite rue de la Sourdière et il meurt rue de la Convention. Toutes ces rues subsistent de nos jours. En fait, de toute sa vie, il n'acquiert jamais d'appartement à Paris, mais devient parisien pendant plus de quarante ans, changeant six fois de domicile et vivant surtout dans le è arrondissement actuel, avant de mourir à Paris. D'allure aristocratique, austère et rigoureux dans sa tenue comme dans la vie, pour ne pas évoquer son oeuvre, il cumule de son vivant tous les titres autant que toutes les vertus. Le siècle des Lumières, des salons et des premiers cafés ne lui pardonne pas
8 Port de Géorgie aux États-Unis. Premier marché au monde des produits résineux, influe sur celui de Dax pendant plus d'un siècle, avec des interruptions, guerre de Sécession de 1860 à 1865 et guerres mondiales. Il existait trois marchés des produits résineux, Savannah, Bordeaux et Dax. 14

tant d'application à rester lui même, à fuir les modes et les conformismes, misanthrope au milieu du siècle. Je l'imagine portant l'habit à la française, en perruque, poudré de façon discrète, contemplant avec dédain et en tout cas sans y prendre quelque amusement, le dévergondage de son époque, qui atteint les sommets du ridicule au temps des «incoyables et des merveilleuses ». Ses contemporains lui pardonnent mal ce refus des concessions et son comportement hors normes. La postérité préfère l'ignorer, aussi secret dans la mort que dans la vie. Son ami et son cadet le marquis de Condorcet, auteur du célèbre « Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain» le jalouse parfois, comme irrité par tant de vertu. Au début du XXIe siècle, l'historien américain de la Northwestern University, Ken AIder salue en lui « un des savants les plus importants de la physique expérimentale et avec ses contemporains Laplace et Lagrange, un des chercheurs de physique mathématique les plus illustres de tous les temps »9. Il meurt d'une hydropisie de poitrine, cancer, mais plus sûrement tuberculose, à 66 ans. Toute sa vie se voue à la science et à l'Académie de même nom, qui représente véritablement sa famille, même si la postérité n'a guère retenu de lui que les épisodes maritimes, alors qu'il n'aura navigué que relativement peu de temps. Les honneurs accompagnent une vie presque entière passée à l'Académie des sciences sans que les avanies ne lui soient épargnées et que son héritage ne s'avère que bien tardivement consacré.
Les Honneurs

Dès l'âge de vingt ans, épisode connu, Borda se voit distingué par d'Alembert, de seize ans son aîné, pour une note sur une question de géométrie: « Je voudrais que sa position le portât
9 Alder (K.), The Mesure of All Things, The Free Press, 2002. 15

à songer à l'Académie: ce sera, à coup sûr, un excellent sujet ». En 1753, à vingt ans, notre héros est nommé correspondant de Réaumur à l'Académie des Sciences. Il ne quittera plus cette institution alors de renommée universelle. Pour avoir présenté un mémoire sur le jet des bombes en 1756, il se voit nommé adjointgéomètre à l'Académie. Il devient correspondant de Duhamel, biologiste, physicien et inspecteur général de la marine, en 1759. En 1758, le chevalier entre sur titres à l'École du Génie Militaire de Mézières, que certains comparent à notre École polytechnique. En leur temps, Lazare Carnot, l'organisateur de la victoire, ou Monge y enseignent. Il est reconnu à Jean-Charles «toutes les connaissances qu'on peut acquérir dans l'École du Génie soit pour la théorie, soit pour la pratique et qu'il mérite par conséquent d'être fait ingénieur ». Ceci se passe de commentaires. Considéré comme « un des meilleurs géomètres de ce temps », il reçoit en 1766 des propositions pour être inspecteur général des constructions maritimes, sans quitter ses travaux à l'Académie des Sciences. En 1768, l'Académie lui confère le titre de membre associé.
L'éphémère Académie de la Marine
10

l'accueille

en 1769.

Instituée à Brest en 1752, puis tombée en désuétude, elle renaît en 1769 pour être supprimée en 1793. Membre ordinaire de cette Académie qui en comprend vingt, Borda y brille de mille feux. Ses expériences sur la mécanique des fluides font autorité et les constructions navales n'ont pas de secrets pour lui. A partir de 1775, le ministre de la marine de l'époque, par ailleurs riche colon à Saint-Domingue, qui frète l'expédition de La Flore, devant les résultats obtenus par Borda, notamment en matière de cartographie et de chronomètres marins, le prend comme consultant pour les constructions navales, hommage à un esprit universel. La guerre d'indépendance des États-Unis le voit figurer parmi les « officiers généraux ». Il connaît une promotion rapide.
10 L'actuelle Académie de Marine date de 1921. 16

Le voici, en 1766, lieutenant de vaisseau et major général de l'escadre de Toulon, donc responsable de l'intendance et de l'armement en même temps que chef d'État-major. En 1776, il accompagne Louis XVI à Cherbourg, «démarche la plus marquante du règne» selon Marie Antoinette, quand le roi se veut le »restaurateur de la Marine ». La même année, il rencontre Cook aux Canaries, lors du troisième et dernier voyage de ce dernier autour du monde. Les deux hommes font des observations ensemble à Tenerife et Borda donne au grand navigateur des indications pour lui permettre de retrouver la terre de Kerguelen récemment découverte. Borda détermine alors la longitude et la latitude de Santa Cruz de Tenerife, avec une marge d'erreur minime.

Le 1er octobre 1776, il reçoit la croix de Chevalier de
l'Ordre royal et militaire de Saint Louis. En 1780, le roi élève Borda au rang de capitaine de vaisseau, least but last. En 1782, le chevalier commande le Solitaire, au nom prédestiné, vaisseau de 64 canons, avec sous ses ordres, le vaisseau le Triton, trois frégates et une corvette. Cela sera son dernier et l'un de ses rares commandements à la mer. En 1783, le maréchal de Castries, alors ministre de la marine, en fait un conseiller des plus proches. En 1784, le roi le nomme inspecteur à la fois des constructions navales et de l'École des élèves in~énieurs de Paris. Il a cinquante et un an. Il devient Directeur de l'Ecole des constructions navales, poste qu'il ne quitte qu'à sa mort. La même année, la société américaine des Cincinnati, dont Washington assura la présidence, l'honore en en faisant un associé. Ses fonctions se multiplient. En 1785, une réorganisation de l'Académie des Sciences en fait un pensionnaire de la classe de géométrie. En 1788, à la création de ce dernier, il fait partie du Conseil de la Marine. En février 1789, ses collègues l'envoient, en compagnie du commissaire général Pouget, procéder à la visite des chantiers des ports du Royaume. En 1789, Borda préside la Commission des poids et mesures. Elle comprend quatre autres membres: Condorcet, Laplace, Lavoisier, Legendre et a en charge les projets 17

d'uniformisation des poids et mesures. Le 19 janvier 1791, à 18 heures, la veille de la fuite de Varennes, Louis XVI reçoit Cassini et les membres de la Commission, Borda, son président, Legendre et Méchain. Ils défendent le nouveau projet de mesure du méridien, le cercle de réflexion de Borda donnant des mesures angulaires à la seconde près. Borda ne reverra plus Louis XVI. Delambre et Méchain, chargés sur le terrain de mesurer le méridien terrestre, rendent compte à Borda, à plusieurs reprises, des résultats de leurs travaux. En juin 1795, le Directoire instaure le Bureau des longitudes, héritier de l'Académie de Marine, à l'imitation du Board of Longitudes britannique. Borda le préside. Simultanément, l'Institut de France se crée ainsi que le Conservatoire des Arts et Métiers, aujourd'hui encore auréolé de souvenirs de cette époque. Quand l'élection des membres de l'Institut est mise au scrutin, Borda est le premier nommé. L'année suivante, il se voit élire président de la classe des Sciences, en raison de sa compétence mais aussi de son caractère « doux et aimable» qui en font un conciliateur né, apprécié de tous, insensible aux flatteries et ennemi des injustices. Toujours en 1796, le Conseil des Cinq-Cents le présente au Conseil des anciens en vue de l'attribution d'un éventuel rang de Directeur, le Directoire succédant en l'an III à la Convention.

Pour résumer l'autorité morale de Borda, je citerais une remontrance qu'il fait à Méchain au cours des travaux du méridien: «Je vais me fâcher contre vous et tout de bon... Pourquoi dépréciez-vous votre travail ou plutôt celui de la Commission lorsque tout le monde le trouve excellent ». Ainsi s'affirme Borda, à la fois bienveillant et homme d'autorité. Un de ses rares biographes, mais le plus prolixe, Mascart, vante son talent de physicien et de géomètre, « alliant habilement le calcul et l'expérience ». Il souligne son apport aux mesures de précision, à la métrologie, au système métrique,« pionnier fécond et précurseur habile ». Terminons par des citations du discours du grand navigateur Bougainville sur sa tombe, peut-être le plus grand des 18

éloges. « S'il n'appartient qu'aux savants de son ordre de peindre le génie de Borda, il appartient à l'amitié de pleurer l'homme vraiment bon, l'ami sûr, l'homme du monde tellement aimable qu'on eût pu croire qu'il ne s'était occupé toute sa vie que. de la , . , 11 Q uant a mOl, son 1ltterature et des arts de pur agrement. ' compagnon à la guerre, son admirateur à l'Académie, et j'ose m'en glorifier, son ami dans la société, partout j'ai vu l'homme simple dissimuler l'homme de génie ». Au XIXe siècle, la Marine nationale l'honore comme fondateur des écoles navales en France. Le nom de Borda est attribué à un vaisseau stationné à Rochefort. Basés à Brest, les navires-écoles de l'École navale deviennent des Borda de 1840 à 1913. En 1885, l'un des quatre navires hydrologiques de la Marine nationale s'appelle Borda. En 1988, l' A 792, cinquième navire de à porter son nom, entre en service. Plus glorieux encore, l'École navale de Brest se voit encore aujourd'hui surnommée le Borda et les cadets français de la Marine, des
bordaches.

Dans la ville natale de Dax, portent son nom, un musée qui conserve un cercle de réflexion, la rue où il naît, mais surtout le Lycée. Enfin, sa statue trône au centre de la ville, érigée en bronze en 1891, place Roger Ducos de nos jours, puis transportée place Thiers. Détruite par les autorités d'occupation allemandes et leurs collaborateurs aux jours de 1942, afin de fournir des métaux non ferreux à l'Allemagne nazie, elle est érigée de nouveau cette fois-ci en pierre en 1947. Elle se situe à deux pas des remparts gallo-romains et du château des Plantagenêts détruits, hélas, au XIXe siècle, à l'endroit où, sous la Terreur, que Borda brave, Pinet érige la guillotine. René Taton, dans son Histoire générale des sciences, en 1995, estime que les instruments de précision mis au point par Borda et ses méthodes de calcul d'erreurs, donnent leurs lettres
11

Mascart écrit que la lecture préférée de Borda est l'Odyssée dans le texte, ce qui ne peut surprendre d'un navigateur. 19

de noblesse à trois disciplines, la géodésie, l'astronomie et le système métrique. Quant un lycée se crée à Dax dans les années 1960 et remplace un collège de l'époque, il porte le nom de Borda. Pour la mémoire d'un homme de science, donner son nom au lycée de sa ville représente sans doute 1'honneur le plus grand.
L'Académie des Sciences

La vie de Borda peut s'identifier à celle de l'Académie des Sciences de la deuxième moitié du XVIIIè siècle. Aussi, le fonctionnement de cette institution mérite attention. Al' exception de l'interruption de l'an IT, l'Académie des Sciences, qui sait s'adapter et se réformer, traverse avec succès tous les régimes, Monarchie absolue, Assemble Législative, Assemblée Nationale, Convention, Directoire, Consulat, sans compter les périodes de transition. Il est vrai que chaque régime devient lui-même transitoire. L'Académie résiste longtemps à tous les changements. Créée en 1666, elle ne connaît un règlement qu'au temps de Louis XIV, en 1699. Le Roi établit une hiérarchie entre quatre classes d'académiciens, au nombre de soixante dix dont dix honoraires, les trois autres classes comprenant vingt membres chacune: pensionnaires, associés, élèves. Les membres honoraires doivent être français et habiter Paris. Les trois autres classes comprennent chacune, trois géomètres, trois astronomes, trois mécaniciens, trois anatomistes, trois chimistes, trois botanistes, un secrétaire, un trésorier. De 1716 à 1785, la troisième étape de la vie de l'Académie voit la consécration de Borda. La quatrième période va de 1785 à 1793, tandis que le nombre de membres passe à quatre-vingt-trois. Les pensionnaires et associés comprennent huit classes ou sections: géométrie, astronomie, mécanique, physique générale, anatomie, chimie et métallurgie, botanique et agriculture, histoire naturelle et minéralogie. En 1795, l'Institut de France, alors créé, se divise en trois classes:

- sciences

- sciences morales et politiques
- littérature
et beaux-arts.

physiques et mathématiques

20

Successivement correspondant, associé de l'Académie des Sciences, Borda s'attache plus à l'expérimentation qu'à sa carrière. Il néglige courrier ou de rédiger des rapports et des présentés oralement.

et pensionnaire à la recherche et de répondre au communications

Au XVIIe siècle, j'imagine Borda en Alceste égaré dans les salons parisiens, se moquant avec courtoisie des Femmes savantes et autres Précieuses ridicules. Au XIXe siècle, je lui vois mal endosser la superbe d'Auguste Comte, mais plutôt le costume de M. Homais, de Bouvard et Pécuchet, sauf que Flaubert a calomnié son héros. Curieux de tout, aussi étranger à toute «pensée unique» qu'aux facéties de certains savants, Borda récuse tout Dictionnaire des idées reçues. Au XXe et à l'aube du XXIe siècle, notre héros ne 12 déjugerait pas la réfutabilité de Popper comme le principe de

rationalité limitée d'Herbert Simon13. Il souscrirait sans doute à
cette assertion de M. Serres: «Riez des historiens qui restent déterministes dans les affaires humaines alors que les sciences les plus dures admettent que peuvent advenir des effets imprévisibles liés à des conditions initiales que l'observation la plus minutieuse
ne peut perceVOIr»

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J'irai plus loin, en avançant qu'il peut passer pour un précurseur des objets fractals de B. Mandelbrot quand il étudie la balistique ou la mécanique des fluides. A Dunkerque, en 1756-58, passionné de navigation, il travaille sur la résistance des fluides, de l'air et de l'eau, sur les surfaces les plus variées, géomètre et physicien dans l'âme. Ou encore, le théorème de Borda sur la réduction des forces motrices annonce le principe de Carnot, le premier de la thermodynamique. Dans le Mémoire sur les pompes, en 1768, il
12Popper (K.) La logique de la découverte scientifique, Payot, 1982. 13 Simon (H.A) . Administration et processus de décision, traduction Economica, 1983. 14 Serres (M.) Rameaux, Le Pommier, 2004, p. 216. 21