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L'exploration souterraine

De
396 pages
Cette histoire culturelle fait découvrir au lecteur toutes les facettes de la spéléologie. Tour à tour, il sera le témoin des premières explorations épiques du monde souterrain, de la présentation des fondements d'une nouvelle discipline devant l'Académie des Sciences, et de l'aménagement des beautés du sous-sol pour les touristes. L'histoire de cette activité traversée par trois formes de pratique - le sport, la science et le tourisme - sera examinée depuis la fin du XIXè siècle jusqu'à la fin du XXème siècle.
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L'exploration

souterraine

@L.Harmattan.2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairiehannattan.com diff usion.hannattan@wanadoo.fr hannattan]@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-0339]-7 EAN: 97822960339]7

Pierre-Olaf SCHUT

L'exploration

souterraine

Une histoire culturelle de la spéléologie

L'Harmattan

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières parutions
Sandrine VIOLLET, Le Tour de France cycliste 1903-2005, 2006 Jacques DUMONT, Sport etformation de lajeunesse à la Martinique. Le temps des pionniers (fin XIX" siècle - années 1960),2006. Cécile OTTOGALLI-MAZZACA VALLO, Femmes et alpinisme; Un genre de compromis (1874-1919), 2006. Sylvain VILLARET, Naturisme et éducation corporelle, 2005. Sylvain FEREZ, Mensonge et vérité des corps en mouvement. L'oeuvre de Claude Pujade-Renaud, 2005. P. GOIRAND, 1. JOURNET, 1. MARSENACH, R. MOUSTARD, M. PORTES, Les stages Maurice BAQUET 1965-1975, Genèse du sport de l'enfant, 2004. Michaël ATTALI, Le syndicalisme des enseignants d'éducation physique, 1945 - 1981, 2004.

Préambule Ce livre est l'aboutissement d'un projet au carrefour de plusieurs expériences. D'une part, celles d'un jeune spéléologue qui découvre dans les rangs du Spéléo-club de Grenoble toute la richesse d'une activité qui n'est pas que sportive; d'autre part, celles d'un étudiant en sciences du sport qui décide de s'engager sur la voie de la recherche. Mes premières années d'étude m'ont donné goût à l'histoire, c'est pourquoi je me suis tourné vers Thierry Tenet pour m'accompagner dans mon travail de doctorat dont je livre ici les principaux résultats. Néanmoins, j'ai toujours souhaité que ce travail ait une certaine utilité sociale, qu'il dépasse le microcosme universitaire pour que les connaissances qu'il contient puissent être partagées avec les spéléologues curieux des origines de leur discipline comme avec le grand public. Mon projet ne s'est donc pas achevé lors de ma soutenance de thèse mais avec cet ouvrage qui me permet de livrer à tous les passionnés des grottes et de la découverte des éléments de compréhension d'une culture dans laquelle ils s'inscrivent et qu'ils contribuent à faire évoluer. Je tiens à remercier ici tous ceux qui m'ont soutenu et aidé dans ce travail. Ces remerciements s'adressent, bien sûr, à Thierry Tenet qui m'a suivi tout au long de ce parcours mais aussi à l'ensemble de mes collègues du CRIS de Lyon avec qui les échanges ont toujours été enrichissants. Ils s'adressent aussi, bien évidemment, aux spéléologues qui m'ont généreusement accordé leur temps et confié leurs expériences. Enfin, ma gratitude va vers mes proches qui m'ont encouragé pendant ces années de recherche et qui n'ont pas hésité à y participer, notamment pour la relecture. Valence, le 27 février 2007

Introduction
Les premiers hommes ont laissé des traces de leurs incursions sous terre mais 1'histoire de la spéléologie que nous nous proposons de faire ne prend sa source que bien plus tard, à l'aube de la modernité. En effet, même si de nombreux auteurs ont choisi de présenter les hommes préhistoriques comme les premiers spéléologues l, nous considérons ici qu'il existe un clivage entre les incursions des premiers hommes et celles des spéléologues modernes. En effet, même si les uns et les autres se sont aventurés dans les tréfonds, mus en partie par la curiosité, leur état d'esprit lors de ces incursions présentait des différences fondamentales. Tandis que 1'homme préhistorique voyait dans les grottes un abri ou une protection, le spéléologue de la fin du XIXe siècle incarne les valeurs d'une société qui est la sienne et qui est le produit d'une évolution des usages s'étalant sur les siècles précédents. Les travaux de Christophe Gauchon2 et de Trevor R. Shaw3 révèlent quelques-uns de ces usages, notamment ceux liés au tourisme et à la science. C. Gauchon évoque le développement du tourisme souterrain et les premières incursions guidées dans les grottes. Dans ce contexte, les grottes sont des lieux qui bénéficient d'un certain succès populaire, autant du fait des mystères qui les entourent que du dépaysement qu'elles procurent. A ce titre, elles sont présentes dès les premières manifestations du tourisme et accompagnent son invention telle que la décrit Marc Boyer4. Le développement plus large du phénomène touristique au cours du XIXe siècle va contribuer à favoriser encore l'émergence de grottes comme sites d'attraction. Cette multiplication du phénomène est liée à l'évolution des mentalités des touristes. Si les premiers touristes sont motivés par un
1 Gèze, B. : « Histoire de la spéléologie », Spelunca Mémoires, n017, 1993, pp. 1528 ; Siffre, M. : Histoire de la spéléologie, éd. à compte d'auteur, 1994. 2 Gauchon, C. : Grottes et gouffres des montagnes françaises: essai de géographie culturelle et patrimoniale du karst profond. Thèse de doctorat en géographie, Université de Grenoble 1, Grenoble, 1996. 3 Shaw, T. R. : History of cave science: the exploration and study of limestone caves to 1900, Sydney Spleological Society, Sydney (Australie), 1992. 4 Boyer, M.: Histoire de l'invention du tourime XVIe - XIXe siècle, La Tour d'Aygues, édition de l'Aube, 2000.

aspect culturel et social1, le développement d'une sensibilité esthétique pour les paysages naturels, incarnée notamment par le mouvement artistique des «paysagistes », favorise leur mobilité vers d'autres espaces et, plus précisément, vers les sites qui présentent des phénomènes naturels atypiques. Dans ce domaine, cascades et gorges bénéficient d'un vif succès2, tandis que les grottes, qui offrent des jeux d'eau et des formes rocheuses éveillant les impressions les plus vives, ancrent encore davantage le phénomène touristique sous terre. Les amateurs du monde souterrain sont parfois les mêmes que ceux qui fréquentent la montagne. L'alpinisme naissant partage, en effet, un destin commun avec la spéléologie, même si son succès plus marqué lui vaut un temps d'avance sur son homologue souterrain3. Les touristes amateurs de montagne se rassemblent au sein du Club Alpin Français créé en 1874. Ils incarnent à la fois le goût pour l'exploration des montagnes et une forme d'investigation savante4 d'un milieu aux caractéristiques physiques spécifiques. Or ce même esprit se retrouve chez les explorateurs de grottes. Ainsi T. R. Shaw souligne clairement l'intérêt des savants pour les phénomènes souterrains et le développement des théories spéléogénétiques depuis la« révolution copernicienne» initiée par Bernard Palissy5. La progression des sciences, à la suite du Siècle des Lumières, est caractérisée par la naissance de plusieurs disciplines dont certaines vont trouver, au fond des grottes, les matériaux nécessaires à leurs démonstrations. A ce titre, la paléontologie et la préhistoire ont joué un rôle très important dans le développement de l'intérêt scientifique pour les grottes. En effet, les restes d'animaux ou d'hommes sont mieux conservés dans les grottes. Celles-ci sont donc fouillées par les
1Boyer, M. : Histoire de l'invention du tourisme..., op. cit. 2 Bertrand, G. : «Parcours alpin sur le chemin de l'Italie: les transformations de l'image de la montagne dans les guides et récits de voyage en langue française des dernières décennies du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle », Histoire des Alpes, n09, 2004, pp. 109-130. 3 Schut, P.-O., Ottogalli-Mazzacavallo C.: «Les pratiques touristiques, une voie d'accès privilégiée au sport pour les femmes? », in Terret, T. : Sport et Genre, Paris, L'Harmattan, 2005, pp. 135-154. 4 Veyne, P.: «L'alpinisme, une invention de la bourgeoisie », L'Histoire, nOll, 1979, pp. 41-49 ; Lejeune, D. : Les « alpinistes» en France à la fin du XIXe et au débutduXXesiècle (1875-1919), Paris, CTHS, 1988. 5 B. Palissy est le premier à envisager le cycle de l'eau tel qu'on le connaît. Palissy, B. : Discours admirables, Clermont-Ferrand, édition Paléo, 2000 (1èreédition 1580). 8

savants les plus curieux et les plus aventureux. Ces explorations seront manifestes à partir de la reconnaissance de la paléontologie, suite aux travaux de Georges Cuvier à la fin du XVIIIe siècle, et se développeront de manière exponentielle dans les années 1860 avec la reconnaissance de la préhistoirel en tant que science reconnaissance longtemps retardée par les tabous religieux. Ainsi, des savants de différents horizons sont amenés à explorer les grottes et à en décrire la morphologie et la géologie aux fins de leurs recherches. De ce fait, ils participent indirectement à la connaissance du monde souterrain. Ainsi, le préhistorien Félix Garrigou réalise un travail exemplaire en ce sens puisqu'il n'explore pas moins de deux cent dix-sept grottes et que ses recherches l'amènent à réfléchir sur le fonctionnement des grottes même si, comme il l'avoue, tel n'était pas son objet premier2. L'essor des sciences de la nature favorise donc l'étude des grottes et attire l'attention des savants sur leurs singularités et les lois naturelles qui les régissent. Ainsi, le développement accéléré, au cours du XIXe siècle, du tourisme et de la science, crée les conditions d'émergence d'une discipline nouvelle: la spéléologie. Le mot « spéléologie» apparaît à la fin du XIXe siècle3. On lui attribue une racine grecque pour marquer sa prédominance savante. La pratique elle-même conserve toutefois une dimension touristique, étant fondamentalement liée à son époque puisqu'elle s'appuie sur des comportements qui prennent une importance sociétale majeure au cours du XIXe siècle. L'histoire de la spéléologie que nous nous proposons de faire est donc celle d'une pratique pénétrée par des influences diverses qui, si elles sont relativement unies à la fin du XIXe siècle, vont progressivement se distinguer et se spécialiser tout en subissant des influences extérieures et notamment, l'influence d'un autre phénomène en plein essor: le sport. L'avènement de celui-ci, plus récent que celui du tourisme ou de la science, n'en fait pas moins

1 Groenen, M. : Pour une histoire de la préhistoire, Grenoble, Ed. 1. Million, 1994. 2 Garrigou, F. : Des alluvions quaternaires anciennes et des cavernes à ossements des Pyrénées et de l'ouest de l'Europe, Nîmes, Lacour, 2002 (1èreédition à la fin des années 1860). 3 Choppy, 1. : « Histoire du mot 'spéléologie' », Spelunca, n073, 1999, pp. 43-44. 9

rapidement un phénomène social d'importancel. L'engagement physique qu'implique la spéléologie lui vaudra d'être rattrapée par les amateurs d'exercice, tout comme l' alpinisme2. Evoquer l'alpinisme et la spéléologie en tant que « sports» s'appuie sur une conception large du mot puisque ces deux disciplines n'en n'auront jamais véritablement toutes les caractéristiques3. Néanmoins l'ambiguïté existe et aujourd'hui encore les représentants de ces activités se sentent obligés d'expliquer leur situation atypique sur la scène sportive. L'objectif de notre recherche est d'étudier l'interpénétration des différentes conceptions de pratique de la spéléologie. Par là, il s'agit de montrer si la forme sportive de la spéléologie est le fruit de l'évolution de la discipline scientifique qui s'affirme à la fin du XIXe siècle, ou si elle a subi le poids de l'influence d'une forme sportive portée par un groupe social différent. Dans cette perspective, il est nécessaire d'identifier les acteurs et groupes d'acteurs de la spéléologie et de caractériser leurs formes de pratiques au regard de leurs actes. Le suivi longitudinal de l'évolution des formes de pratiques et des acteurs, des échanges entre les formes de pratiques et des influences des champs scientifiques et sportifs, doit permettre de donner une intelligibilité à l'évolution de la discipline. Une comparaison avec le développement de l'alpinisme vient régulièrement enrichir ce travail pour dépasser le style monographique et lui donner une portée plus large dans l'histoire du sport4. Pour comprendre ces phénomènes et construire notre analyse, nous nous appuierons sur le concept de «forme de pratique» qui consiste à identifier, à travers la manifestation d'une pratique, les principes fondamentaux qui la gouvernent et qui font sa cohérence.

I Marcel Mauss parle de « phénomène social total », in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950. 2 Hoibian, O. : Les alpinistes en France. Une histoire culturelle, Paris, L'Harmattan, 2000; Ottogalli-Mazacavallo, C. : Les femmes alpinistes au Club Alpin Français (1874-1919) : un genre de compromis, Paris, L'Harmattan, 2006. 3 A. Guttmann a défmi le sport moderne par six caractéristiques: spécialisation, égalité, quête de record, sécularisation, rationalisation, bureaucratisation et quantification, in From rituals to records, New-York University Press, 1978. 4 Terret, T. et colI. : « Du sport aux sports. Plaidoyer pour une histoire comparée des sports », inL 'Histoire des sports, Paris, L'Harmattan, 1996, pp. 237-251. 10

Cette démarche empirique, utilisée par les sociologues! et historiens2 du sport, se fonde, d'une part, sur les travaux de la sociologie de la forme3 et de la Gestalttheorie4 développée par les psychologues allemands, mais aussi et surtout sur les travaux plus récents de Raymond Ledrut5 qui présentent la richesse du concept de forme et en font un outil précieux pour I'historien. En effet, selon R. Ledrut, la forme exprime une réalité sociale qui s'inscrit dans le temps et dans l'espace. L' empiricité du concept l' opérationnalise pour une recherche historique. Notre démarche vise à reconstruire, essentiellement à partir de comptes-rendus d'explorations de spéléologues6, des formes de pratiques que nous caractériserons à travers un certain nombre d'indicateurs empruntés à Jean-Paul Callède7 : institutionnels et organisationnels, socio-démographiques, comportementaux et axiologiques. Les relations d'influence réciproque entre les fonnes de pratiques ne seront pas oubliées, d'autant que notre travail nous amènera à constater qu'un même acteur participe parfois à la construction de plusieurs formes de pratiques. Cette situation est intégrée à notre cadre d'étude dans la mesure où l'on s'accorde, avec Edgar Morin8, à envisager la réalité dans toute sa complexité et avec ses apparents antagonismes.
I Carny, I.: Pratiques sportives et productions sociales du COlpS, Thèse de sociologie, Université Lyon II, Lyon, 1981; Vignal, B., Champely, S. et Terret, T. : «Forms of recreational swimming practised in Lyon (France) », International Review of Sociology of Sport, 36/4, 2001, pp. 441-458; ou sous le vocable de «modalités de pratique» par C. Pociello (Sports et sociétés, Paris, Vigot, 1981), ou encore «modèle de pratique» par J.-P. Callède: L'esprit sportif: essai sur le développement associatif de la culture sportive, Bordeaux, MSHA, 1987. 2 On peut citer notamment: Vivier, C. : La sociabilité canotière bisontine, Thèse de doctorat en S.T.A.P.S., Université Lyon J, Lyon, 1996; Terret, T. : Les défis du bain, Thèse de doctorat en S.T.A.P.S., Université Lyon J, Lyon, 1992. 3 Simmel, G. : Etude sur lesformes de socialisation, Paris, PUF, 1999. 4 Voir notamment les travaux de W. K6lher: Psychologie de la forme, Paris, Gallimard, 2000. 5 Ledrut, R. : Laforme et le sens dans la société, Paris, Librairie des Méridiens, 1984. 6 Le corpus documentaire est constitué essentiellement des écrits des spéléologues: ouvrages et périodiques (notamment Spelunca, la revue de l'organe national de la spéléologie). Ces publications sont complétées par des archives privées (notamment les correspondances d'E.-A. Martel et de R. de Joly) et des entretiens. 7 Callède, I.-P. : L'Esprit Sportif..., op. cil. 8 Morin, E. : Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990. 11

Ce livre retrace donc l'évolution de la spéléologie sous toutes ses [onnes depuis la fin du XIXe siècle et jusqu'à la fin du XXe siècle.

12

Première partie

NAISSANCE SCIENCE

DE LA

DES CAVERNES

La spéléologie de E.-A. Martel
(1888-1918)

Tout au long du XIXe siècle, les cavernes suscitent un intérêt croissant auprès de tous. Sites pittoresques, elles attirent les touristes; lieux de fouilles, elles sont inventoriées par les archéologues; ouvertures obscures et mystérieuses, elles attirent les curieux. Plusieurs de ces intérêts trouvent un porte-parole: Edouard-Alfred Martel. A travers la création d'une Société de Spéléologie, E.-A. Martel va tenter de donner une légitimité à cette discipline telle qu'il la conçoit: comme une nouvelle branche des sciences naturelles. En effet, l'idée de la science synonyme de progrès est à son apogée! au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. L'arrivée au pouvoir des républicains, en 1879, favorise une politique de développement des sciences et des techniques. Plusieurs disciplines se définissent et s'institutionnalisent à cette époque. C'est dans ce climat que E.-A. Martel s'efforce de faire reconnaître la spéléologie auprès des instances scientifiques, tout en s'engageant simultanément dans le développement touristique des grottes. La fin du XIXe siècle est marquée par l'avènement du tourisme, comme en attestent le succès des guides Joanne, la création du Touring Club de France et l'apparition des premiers syndicats d'initiative. Le Club Alpin Français, créé en 1874, contribue, quant à lui, au développement du tourisme en montagne. Le tourisme souterrain, à travers l'aménagement des grottes, ne privilégie pas nécessairement un accès aisé pour tous mais des explorateurs curieux et passionnés d'exploits physiques vont bientôt trouver sous terre un nouvel espace de pratique. L'objet de cette partie est de montrer comment la spéléologie acquiert sa légitimité scientifique et d'évaluer les autres pratiques souterraines existantes. Peut-on utiliser le terme de «spéléologie» pour désigner toutes ces pratiques? Après l'étude de l'action déterminante d'E.-A. Martel, nous

étudierons plus généralement celle des premiers spéléologues - ces savants explorateurs - et de leurs aides; enfin nous nous tournerons
vers la modernisation du tourisme souterrain.

1

Caron,

P. : « Science et société au XIXe siècle », Sciences, n02, 2003, pp. 32-40. 14

Chapitre

1

Edouard-Alfred Martel et les abîmes
Le contexte de la fin du XIXe siècle révèle un élan collectif, un engouement multiforme, en direction des grottes et des cavernes. Cependant, il faut une initiative individuelle pour déclencher un mouvement car « les choses ne se font qu'au moyen des hommes» 1. C'est pourquoi nous allons nous intéresser ici à un destin particulier pour comprendre un événement qui aura de multiples conséquences sur les amateurs du monde souterrain. L'objet de cette partie est de découvrir le personnage d'Edouard-Alfred Martel. A travers sa biographie, nous pourrons, d'une part, vérifier l'hypothèse couramment admise selon laquelle cet homme serait le fondateur de la spéléologie moderne et, d'autre part, comprendre sa conception de l'activité. Enfin, dans la mesure où il est un personnage clé dans ce domaine, nous serons à même de dégager le modèle dominant de pratique de la spéléologie à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Nous analyserons le parcours de l'homme depuis son enfance jusqu'au double événement qui marque le début de la spéléologie: la sortie de son ouvrage Les Abîmei, en 1894, et la fondation, l'année suivante, de la Société de Spéléologie. I.

Les voyages forment la jeunesse

E.-A. Martel est né le 1er juillet 1859 à Pontoise dans une famille bourgeoise de la région parisienne. De génération en génération, les Martel enrichissent leur capital économique et progressent dans l'échelle sociale grâce à leur carrière juridique, respectant « l'évangile du travail »3 propre à la bourgeoisie du XIXe siècle. L'avenir professionnel du jeune E.-A. Martel est déjà écrit à l'encre de Chine: il sera, comme son père, avocat. Destin auquel il se
I Guénée, B. cité par Le Goff, J. : «Comment écrire une biographie historique aujourd'hui? », Le Débat, n054, 1989, p. 48. 2 Martel, E.-A. : Les Abîmes, Paris, Delagrave, 1894. 3 Gay, P. : Une culture bourgeoise 1815-1914, Paris, Autrement, 2005.

plie, puisqu'il poursuit ses études et fait son droit. Il devient clerc amateur en 1881 chez Maître Benoist, avoué à Paris. L'année suivante, il est licencié en Droit, ce qui lui permet de prendre la fonction d'avocat à la Cour d'Appel de Paris en 1883. Voilà une histoire de vie bien banale, pourtant une étincelle l'éclaire: les voyages. En effet, bien avant l'avènement des «congés payés », la bourgeoisie aisée, dont E.-A. Martel est issu, a compris le sens du mot « vacances».
«Avec toujours davantage de revenus disponibles et de temps libre, les bourgeois victoriens trouvaient de plus en plus d'occasions de suivre les conseils de Smiles. L'idéal du loisir venait compléter l'idéal du travail. »1

Dans la famille Martel, les vacances sont synonymes de voyage et, chaque année, Edouard-Alfred et ses parents quittent la région parisienne pour des horizons plus pittoresques. En 1864, alors que Edouard-Alfred entre dans sa cinquième année, ses parents, amateurs de montagne, lui font connaître les Alpes à Chamonix et en Suisse. Deux ans plus tard, ce seront les Pyrénées et ensuite des voyages dans divers pays européens: en 1867, ils découvrent l'Allemagne et l'Autriche; l'année suivante, ils réalisent le classique voyage en Italie et puis ce sera l'Angleterre en 1870. Lors de son voyage en Italie, en octobre 1868, Edouard-Alfred tient un journal. Ces quelques notes d'un enfant de neuf ans nous renseignent sur la façon dont il vit son expérience. Ses premiers commentaires de voyageur témoignent d'un grand intérêt pour les paysages et le pittoresque des lieux visités. Il qualifie de «jolie promenade »2 la navigation de Toulon à St Mandrier, il évoque une « superbe vue »3 depuis les montagnes qui dominent Nice. Il semble que les points de vue suscitent chez E.-A. Martel des qualificatifs

esthétiques élogieux -

même si les circonstances sont évidemment

propices à ce type de considération. Alors, qu'en est-il lorsqu'il découvre les grandes villes italiennes? E.-A. Martel multiplie les visites d'églises et de musées. Il n'est pas insensible à l'art, apprécie tableaux, statues et bas-reliefs mais, selon son carnet de voyage de
1

3

2 Archives Martel, publiées dans Association Edouard-Alfred Martel: La Plume et les gouffres. Correspondance d'Edouard-Alfred Martel, Causse et Cévennes, imp. Meyrueis, 1997, p. 53.
Idem.

Idem, p. 263.

16

18691, ces appréciations ne sont pas aussi enthousiastes que celles des points de vue naturels qu'il qualifie systématiquement de « superbes ». E.-A. Martel est un touriste qui affectionne avant tout les paysages pittoresques. Adulte, il rejoint le Club Alpin Français de Paris et réalise quelques courses en montagne, notamment lors de son séjour en Autriche en 1882. Il gravit successivement le Gross Venediger (3673m), Ie Dachstein (2996m) et Ie Gross Glockner (3789m) malgré des conditions météorologiques défavorables. Il prend pleinement part à la vie du Club Alpin Français. Son ami Louis de Launay le qualifie à l'époque d'« alpiniste forcené et conférencier du Club Alpin »2. En plus de ses qualités physiques, E.-A. Martel a la culture savante nécessaire à la réalisation de conférences de qualité. Il correspond typiquement à «l'excursionniste cultivé» du Club Alpin Français décrit par O. Hoibian3. Jeune bourgeois bien éduqué, amateur de paysages montagnards autant que de compréhension du monde, il se trouve à son aise dans ce «sport intellectuel» qu'est l'alpinisme, d'autant qu'il est féru de géographie et lit beaucoup:
« Son étude d'agréé ne lui laissait pas le loisir des expéditions lointaines et, à cet égard, il devait se contenter de savoir par cœur, avec une mémoire imperturbable, tous les itinéraires des Petermanns ou du Tour du Monde, toutes les distances, toutes les altitudes, les chiffres de population, etc. »4

Sa culture géographique dépasse l'univers de la montagne. C'est une véritable passion qui lui vaut, d'ailleurs, une reconnaissance au Collège puisqu'il obtient le Premier Prix du concours général de Géographie des Lycées de Paris. Ce prix lui est remis par la Société de Géographie de Paris, société dont il devient membre dès 1879. Déjà en 1877, il réalise des travaux topographiques importants dans les Pyrénées. Il apporte un certain nombre de corrections à la carte d'Etatmajor de Cauterets et réalise un travail similaire dans l'Esterel (Alpes Maritimes). Il développe aussi sa culture géologique au contact de son ami Louis de Launay, professeur à l'Ecole des Mines, qui devient son
1 Archives Martel, publiées dans Association Edouard-Alfred Martel: La Plume et les gouffres ... op. cit., pp. 57-60. 2 Mémoires de Louis de Launay (beau-frère de Martel), publiées partiellement dans Association Edouard-Alfred Martel: La Plume et les gouffres ..., op. cit., p. 28. 3 Hoibian, O. : Les Alpinistes en France..., op. cit.
4 Idem.

17

beau-frère lorsque E.-A. Martel épouse sa sœur Aline. Ainsi, les voyages de E.-A. Martel prennent un tour scientifique qui enrichit son regard admiratif de touriste. Au cours de ses voyages de jeunesse, E.-A. Martel réalise aussi ses premières explorations souterraines. Il a tout juste cinq ans lorsqu'il visite une grotte sous-glaciaire à Chamonix, la grotte de l'Arveyron. Six ans plus tard, en 1870, il retourne dans cette grotte! et note un certain nombre de changements dans la morphologie par

rapport à sa première visite - il n'a que Il ans!
A l'âge de sept ans, lors d'un séjour avec ses parents dans les Pyrénées, il découvre les grottes de Gargas et des Eaux-Chaudes. Ces grottes font partie des lieux très fréquentés par les touristes en cure à Cauterets ou à Luchon. Elles sont décrites dans le guide Joanne de 18582 et ont été explorées par le préhistorien Félix Garrigou peu de temps auparavant. Quelques années plus tard, en 1874, Félix Regnault y découvre les ossements de hyènes et d'ours qui en font sa richesse archéologique. E.-A. Martel, qui réalise des travaux topographiques

dans la région en 1877, a très probablement été en contact avec les
paléontologues et cette circonstance lui a révélé une des richesses scientifiques des grottes. Par la suite, il visite encore d'autres grottes au cours de ses voyages. Cependant, c'est au sein du Club Alpin Français, vers la montagne et ses sommets, qu'il oriente ses premières explorations d'adulte libéré des contraintes parentales susceptibles de freiner ses aspirations personnelles. Tout au plus, ses voyages de jeunesse lui ontils permis de dépasser la crainte légendaire des grottes et ont pu rétrospectivement éveiller une certaine curiosité scientifique à leur égard. L'engagement relativement tardif de E.-A. Martel dans une carrière de spéléologue, à la fin des années 1880, confirme le fait que sa vocation ne s'est pas révélée dès son plus jeune âge, comme N. Casteret s'est plu à 1'imaginer3. De sa jeunesse en famille, il nous faut donc surtout retenir que les Martel étaient des touristes voyageurs. Le jeune Edouard-Alfred perpétue cette tradition en incorporant les effectifs du Club Alpin
I Martel, E.-A. : «La Grotte de l'Arveyron », La Montagne, n0139, 1919, p. 276. 2 Joanne, A. : Itinéraire descriptif et historique des Pyrénées, de l'Océan à la Méditerranée, Paris, Hachette, 1858. 3 Casteret, N. : E.-A. Martel explorateur d'abîmes, Paris, Gallimard, 1943. 18

Français au sein duquel il est un membre actif. D'autre part, sa curiosité de touriste se double d'une curiosité savante, en particulier sur le plan géographique.
II.

La naissance

d'une vocation

D'une certaine manière, on peut s'étonner de la carrière de spéléologue de E.-A. Martel. Il semble en effet que le Club Alpin Français aurait pu répondre à toutes ses aspirations et que l'alpinisme lui aurait parfaitement convenu. Mais pour comprendre E.-A. Martel et son orientation vers le monde souterrain, il faut tenir compte de deux éléments qui, conjointement, vont déclencher sa vocation de spéléologue. En premier lieu, il va faire un voyage dans une région qui lui est encore inconnue et dont il va tomber amoureux pour la vie: les Causses et les Cévennes, région caractérisée par des grottes exceptionnelles. Ensuite, étant par tempérament autant un explorateur qu'un scientifique, il va trouver dans l'univers de la spéléologie une exceptionnelle opportunité de réalisation personnelle. La découverte des Cévennes La description des Cévennes par Alphonse Lequeutre, géographe et ami de E.-A. Martel, éveille l'intérêt de ce dernier pour cette région du sud du Massif central, tant et si bien qu'il réalise un premier voyage dans les Gorges du Tarn en 1883. De ce premier contact naît un attachement indéfectible pour cette région. Il est souvent difficile de distinguer les sentiments ou les émotions de E.-A. Martel dans ses écrits; on ne peut que les évaluer à travers la ferveur qu'il met à évoquer les beautés qu'il a admirées. Sous le coup de l'enthousiasme, il prend la plume et rédige son premier article pour les Annuaires du Club Alpin Français, entièrement consacré à son séjour dans les Gorges du Tarn. Il y fait l'éloge des lieux et invite tous les lecteurs à s'y rendre, s'indignant même que la région soit encore si méconnue.

19

«Il est vraiment scandaleux de voir des troupeaux de touristes français envahir, chaque année, aux vacances, les pays mis à la mode par les Anglais, alors que le Haut-Tarn reste ignoré et négligé. »1

Cet article pennet à E.-A. Martel de lancer, en faveur de cette région, une vague de propagande qui n'en est qu'à ses débuts. Il utilise un vocabulaire particulièrement élogieux, parlant d'une «indicible splendeur» lorsqu'il évoque le Causse Méjean. Ce premier article mentionne déjà certaines grottes en tant qu'éléments pittoresques faisant partie intégrante de la région. E.-A. Martel a, en effet, agrémenté sa descente en barque des gorges du Tarn de visites de « belles grottes à stalactites ». Alors que, jusqu'à présent, E.-A. Martel changeait régulièrement de destination de vacances, il retourne dans les Cévennes en 1884. Ce voyage s'avère encore plus riche que le précédent puisqu'il découvre le site de Montpellier-le-Vieux. Son admiration pour la région atteint son paroxysme. Il n'hésite pas à écrire dans les Annuaires du Club Alpin Français que les Gorges du Tarn et le site de Montpellier-le-Vieux sont respectivement les «sixième et septième merveilles naturelles de France »2. Dans cet article, il ne cesse de s'exclamer sur la beauté et le caractère grandiose des paysages. Il réclame des efforts pour faciliter le tourisme dans cette région de France à la fois si belle et si méconnue. Avec la bénédiction du géographe Elisée Reclus, il organise toute une propagande, laquelle sera couronnée par la publication de son livre intitulé Les Cévennes3. E.-A. Martel est doué d'un talent littéraire remarquable qui contribue au vif succès de l'ouvrage, si bien que pas moins de douze éditions seront nécessaires pour satisfaire les amateurs. Simultanément, les grottes de cette région interpellent E.-A. Martel de plus en plus. En touriste, il continue de visiter les grottes connues comme la grotte de Ganges ou Grotte des Demoiselles et la grotte de Dargilan. Il a aussi l'occasion de voir l'abîme de Bramabiau qui suscite en lui une grande admiration. Alors que E.-A. Martel est
1 Martel, E.-A. : «Le Canon du Tarn », Annuaire du Club Alpin Français, Paris, 1883, p. 245. 2 Martel, E.-A. : «Le Causse Noir et Montpellier-le-Vieux », Annuaire du Club Alpin Français, Paris, 1884, p. 264. 3 Martel, E.-A. : Les Cévennes, Paris, Delagrave, 1889. 20

occupé à promouvoir la région auprès des touristes et à étudier le site de Montpellier-le-Vieux, déjà l'obscurité des grottes appelle son éclairage savant et sa vocation se profile:
«Mais qu'il y aurait de coups de mine à donner et de dangers à courir pour scruter les vaisseaux capillaires et les réservoirs des causses, pour résoudre le problème de la communication des avens avec les grottes des vallées. Et cependant, quelque téméraire explorateur arrachera peut-être un jour aux entrailles des plateaux calcaires les secrets de leur hydrographie! »1

En plus de l'intérêt scientifique que représentent les cavernes, E.-A. Martel en perçoit aussi les ressources touristiques:
« A 6 ou 700 mèt. (trois quarts d'heure de l'entrée), bâille un gouffre sans fond pour l' œil: les pierres rebondissent longtemps de paroi en paroi avant de s'arrêter avec leur bruit mat; tout un matériel de gymnastique serait nécessaire ici, et une exploration complète mais pénible amènerait sans doute la connaissance de nouvelles magnificences comme à Ganges et à Adelsberg. Avis aux amateurs d'émotions souterraines. »2

Ainsi, même si E.-A. Martel n'en est pas encore tout à fait conscient, les grottes s'annoncent comme l'objet rêvé pour lui: elles lui offrent l'opportunité de laisser libre cours à ses aspirations d'explorateur scientifique, ainsi qu'à son tempérament de touriste et à son désir de mettre en valeur la région qu'il aime tant. E.-A. Martel lance ces phrases comme une invite aux autres, trop occupé lui-même à faire le relevé topographique de Montpellier-le-Vieux. Cependant il n'est pas homme à laisser à d'autres le soin d'exploiter ses propres découvertes. C'est lui-même qui finira de publier son travail sur ce site dans l'Annuaire de 18853. La passion de la découverte scientifique A cette même époque, E.-A. Martel organise une première recherche dans le cadre du monde souterrain. En effet, il réalise des fouilles préhistoriques sur le Causse Méjean avec son beau-frère, Louis de Launay. Celui-ci le décrit de manière très personnelle et il nous apparaît comme un homme ayant une réelle passion pour la recherche:
1 Idem, p. 287. 2 Idem, p. 288. 3 Martel, E.-A. : «Auvergne 1885, pp. 213-235.

et Cévennes », Annuaire du Club Alpin Français, Paris,

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« Martel était si avide de trouvailles que nous restâmes après le coucher du soleil pour revenir, par un sentier ardu, jusqu'à Ste Enimie, au clair de lune. »1

Quelques jours plus tard, alors qu'ils fouillent les grottes de Nabrigas et de la Chèvre près de Meyrueis, Louis de Launay fait une découverte:
«Tout à coup, je pousse un cri: «Une mâchoire humaine! » Moi, cela m'amuse seulement. Mais Alfred voit là un fait d'une immense portée historique et se précipite à ma place pour continuer la recherche qui lui fournit bientôt un débris de poterie (...) Notre trouvaille de reste humain associé à l'ours des cavernes suivait son cours, Martel n'étant pas homme à laisser si belle occasion de se mettre en évidence, comme je l'aurais certainementfait si j'avais été seul. Il alla voir les professeurs du Muséum et de l'Ecole des Mines, les membres de l'Institut, etc..., étudia la question, rédigea des notes et, finalement,nous publiâmes ensemble le 9 novembre 85 ma première note à l'Institut, ma première publication (peu personnelle) depuis ma compositionde mathématiquesen 1878.»2 Ce récit des événements par Louis de Launay révèle un aspect nouveau et important de la personnalité de E.-A. Martel: son désir de s'illustrer dans le progrès scientifique. Peut-être même est-ce dans cet espoir qu'il s'est engagé, pendant quelque temps, dans les recherches archéologiques en vogue à cette époque3. Les résultats des jeunes chercheurs font l'objet d'une note lue à l'Académie des sciences. Mais Emile Cartailhac réfute ouvertement leurs conclusions lors de la séance suivante. E.-A. Martel riposte et la polémique ne s'interrompt que du fait des usages académiques. Ce relatif échec de E.-A. Martel auprès des préhistoriens refroidit son intérêt pour cette science. Il continuera d'en suivre les développements mais sans plus s'engager dans des fouilles. Cependant, on peut retenir de cette expérience la volonté de E.-A. Martel de faire des découvertes d'ordre scientifique, sa capacité à aller au-devant des plus grandes instances scientifiques pour les présenter, et sa détermination à conforter ses avancées auprès des
1 Mémoires de Louis de Launay publiées partiellement dans Association EdouardAlfred Martel: La Plume et les gouffres ..., op. cit., p. 28. 2 Mémoires de Louis de Launay, publiées partiellement dans Association EdouardAlfred Martel: La Plume et les gouffres..., op. cit., p. 29. 3 Groenen, M. : Pour une histoire de la préhistoire, Grenoble, Edition Jérôme Million, 1994. 22

experts reconnus en la matière. Ces aspects de son tempérament vont bientôt se manifester dans un domaine nouveau: l'étude des grottes. Il a pressenti, lors de ses voyages dans les Cévennes, un fonctionnement hydrogéologique assez singulier et encore très peu connu. Alors que sa première découverte préhistorique lui vaut un accueil très mitigé auprès des sommités scientifiques, E.-A. Martel va s'engager tout entier dans une voie où il pourra laisser sa propre marque, une voie où tout reste à découvrir.
III.

L'exploration souterraine

Une pratique... A partir de 1888, E.-A. Martel consacre toutes ses vacances à ses recherches souterraines. Sa première campagne, au mois de juin, lui permet de mettre au point ses méthodes d'exploration. Avec la découverte de nouvelles salles à Dargilan et la traversée de Bramabiau, toutes les bases de la spéléologie sont posées. C'est pourquoi cette campagne est considérée par beaucoup comme la naissance de la spéléologiel. Analysons les différents aspects de cette expédition pour juger de la façon de pratiquer la spéléologie à cette époque. Tout d'abord, E.-A. Martel choisit de ne pas partir seul. Il convainc trois de ses cousins de l'accompagner. Les quatre jeunes bourgeois embauchent sur place plusieurs aides dont Louis Armand et Emile Foulquier. Les expéditions de E.-A. Martel sont toujours organisées de telle manière que les aides, hommes reconnus pour leurs qualités physiques et morales, exécutent les ordres de l'explorateur, le «noble scientifique ». Cette hiérarchie très nette attribue un rôle distinct aux différents protagonistes. Alors que l'aide s'occupe de gérer la mise en œuvre technique liée à la descente dans l'abîme, l'explorateur réalise des mesures, prend des photos et reprend la tête de l'exploration dès que les équipements sont en place. Les observations et mesures assurent la valeur scientifique d'un voyage tel

I Rouire, 1. et André, D. : «La Première campagne d'explorations souterraines de Martel, point de départ de la spéléologie française. L'Exploit de Bramabiau. », Spelunca Mémoires, nOl7, 1993, pp. 77-82. 23

qu'il existait déjà au XVIIIe siècle! et tel que le pratique encore le Club Alpin Français en montagne. C'est ainsi que l'on voit des ouvriers renvoyés en arrière alors que l'excitation de l'exploration est à son comble. A Bramabiau, alors que E.-A. Martel réalise que la traversée est réussie et que les explorateurs sont proches de la sortie, il renvoie Emile Foulquier récupérer un paquet de matériel et prévenir les autres explorateurs restés en arrière. De la même façon, lors de la première exploration de Padirac, il raconte:
«Le 10 juillet, à quatre heures du matin, la diane sonne; à six heures la descente recommence, les sacs du bateau en avant; à dix heures le Crocodile flotte au bout de la grande galerie de la Fontaine, portant Gaupillat et moi; Armand et Foulquier demeurent sur la grève argileuse de l'embarquement. »2

Or, dans ses lourds bagages, E.-A. Martel disposait d'un deuxième canot Mais les aides ne sont là que pour assurer le soutien technique et physique. Ce rapport entre les explorateurs est caractéristique de la spéléologie de E.-A. Martel. L'organisation de ses explorations impose la présence d'aides dont la fonction est purement limitée à l'assistance physique de l'explorateur. En effet, la descente des abîmes, qu'elle se fasse par l'escarpolette chère à E.-A. Martel ou par l'échelle, nécessite une présence au sommet de l'obstacle pour assurer la sécurité de la descente et de la remontée de l'explorateur, de sorte que tous les participants à l'exploration ne peuvent aller au fond en toute sécurité. Si l'organisation des explorations illustre l'ordre social très structuré d'avant la Première Guerre mondiale, elle est aussi là pour appuyer le rôle du spéléologue: c'est un homme de science qui s'adonne à l'observation, la mesure ou la découverte pendant les explorations; les manœuvres techniques n'ont pas de sens pour lui et il considère normal qu'elles soient effectuées par la main-d'œuvre. Le canot démontable utilisé par E.-A. Martel dans l'exploration de la rivière souterraine de Padirac n'est pas le seul engin de sa panoplie. Il dispose d'une importante quantité de matériel, en partie empruntée à l'alpinisme dont il est un adepte, et notamment les cordes. Mais E.-A. Martel continue à rechercher les instruments
1Bourguet, M.-N. et Licoppe, C. : «Voyages, mesures et instruments: Une nouvelle expérience du monde au Siècle des Lumières », Annales HSS, n05, 1997, pp. 11151151. 2 Martel, E.-A. : Les Abîmes, op. cit., p. 267. 24

qui lui paraissent le plus adéquats, compte tenu des propriétés du milieu. Le canot « Osgood» est son fidèle compagnon sur les rivières souterraines. Ce canot présente l'immense avantage d'être démontable et d'être ainsi transportable en plusieurs colis, dans les étroites galeries souterraines. L'outil principal de E.-A. Martel reste les échelles de corde à barreaux de bois, empruntées aux puisatiers. Avec elles, il remonte les abîmes. Pour la descente, il privilégie l'emploi de l'escarpolette: bâton de bois sur lequel vient s'asseoir l'explorateur et par lequel il est descendu dans le puits. Cet engin se révèle d'un usage parfois dangereux, si bien qu'il ne fait pas l'unanimité des explorateursl. En ce qui concerne l'éclairage, E.-A. Martel utilise presque exclusivement la bougie stéarique, moins fumeuse que les chandelles et les torches. Il expérimente aussi toutes sortes de matériels issus des plus récentes technologies: éclairage à pile électrique et éclairage à l'acétylène. Utiliser l'acétylène à cette époque est très moderne. En effet, après la fabrication accidentelle de carbure de calcium au cours de ses expériences, le chimiste Henri Moissan, membre de l'Institut, poursuit des recherches sur les propriétés et la production de ce produit en 18942. La simplicité de production, la luminosité de la flamme et le caractère économique du produit font se multiplier les inventions, notamment en matière de lampes portatives, comme en témoigne la vague d'articles publiés à partir de 1895 dans la revue La Nature. Les techniques de E.-A. Martel apparaissent comme l'appropriation, parmi les outils existants dans la société, de ceux qui sont le plus adaptés aux explorations souterraines3. E.-A. Martel a le souci constant de publier ses résultats. Les articles assurent plusieurs fonctions: la communication des résultats de recherche qui le font connaître auprès du monde scientifique, la promotion d'une région d'un point de vue touristique et la promotion de la spéléologie. C'est ainsi que E.-A. Martel rédige des articles dans les revues de sociétés susceptibles d'être intéressées par ses activités4.
E. Fournier en discute l'usage dans: Les Gouffres, Besançon, Imp. Jacques et Dumontrond, 1923. 2 Moissan, H. : « Le Carbure de Calcium », La Nature, 2émesemestre, 1895. 3 Schut, P.-O. : «Naissance et diffusion des techniques d'exploration souterraines », in Robène, L. & Leziart, Y. : L 'Homme en mouvement, Paris, Chiron, 2006, pp. 207-224. 4 Martel, E.-A.: «Bramabiau (Gard) », La Nature, n0639, 1885, pp. 200-202; Martel, E.-A. : « Sur la traversée de la rivière souterraine de Bramabiau et sur la formation des canyons des Causses », C.R.S. à l'Académie des Sciences de Paris, 25
1

Les publications montrent l'exploitation scientifique des observations réalisées sous terre.

... et une science
Cette analyse de l'expédition de Bramabiau représente la forme de pratique que développe E.-A. Martel à la fin du XIXe siècle. Les années suivantes, l'explorateur reproduit cette manière de travailler dans ses campagnes successives. En 1894, après plusieurs années de recherche intensive, il synthétise ses travaux dans une publication qui fait date: Les Abîme/. Dans cet ouvrage, E.-A. Martel ne se contente pas d'exposer les résultats de ses recherches, il rédige une véritable thèse qui pose d'abord les bases d'une science nouvelle, la spéléologie, puis qui en expose la méthodologie et les premiers résultats à travers l'étude de plusieurs zones karstiques, tant en France qu'à l'étranger. L'analyse de l'expédition de Bramabiau a permis de dégager la conception de pratique de E.-A. Martel. Il est tout de même intéressant de s'arrêter sur la définition qu'il fait de cette pratique pour confirmer notre analyse. Le terme même de « spéléologie» n'existe pas au début des recherches effectuées par E.-A. Martel, faute de quoi il utilise souvent le mot «grottologie ». Celui-ci exprime de manière explicite le caractère scientifique de l'activité grâce au suffixe -logie, particule qui vient du grec logos, « le discours sur» et qui s'applique à tant de sciences. Ainsi, la « grottologie» est la science des grottes. Mais ce mot est rapidement remplacé par un autre exprimant davantage le caractère savant de l'activité: spéléologie. Au suffixe se greffe un autre mot d'origine grecque: spelaion, «l'antre ». Ainsi, la constitution du mot « spéléologie », que l'on doit au préhistorien E.

1888, pp. 931-934 ; Martel, E.-A. : « Sous Terre Exploration des eaux intérieures et cavernes des Causses », Annuaire du Club Alpin Français, 1889, pp. 238-294 ; Martel, E.-A. : «Die Holen von Bramabiau und les Douze in Sud Frankreich », Oesterreichischen Alpen Zeitung, n0281, 1889, pp. 258-260; Martel, E.-A. : «La Rio Subterrani de Bramabiau », Bull. Ass. Excur. Catalan a, nos136-138, 1890, pp. 35-48; Martel, E.-A. : «La Rivière souterraine de Bramabiau (Gard) », Bulletin de la Société de Géographie de Paris, 1er Trimestre, 1893. I Martel, E.-A. : Les Abîmes, op. cit. 26

Rivière!, achève de donner une dimension savante à l'activité. Ce mot a été concurrencé par le terme « spéologie » proposé par Lémovix en 18922. Constitué sur la base du mot grec speos, celui-ci est proche de spelaion mais pour E.-A. Martel, il n'est pas suffisamment précis: « ... car les Grecs désignaient par speas les excavations artificielles des tombes ou temples égyptiens. »3 Avec Les Abîmes, E.-A. Martel consacre le mot « spéléologie» en l'intégrant dans le sous-titre, puis en le définissant précisément dès le premier chapitre. L'orthographe n'en est d'ailleurs pas encore définitive puisqu'il écrit « spéléologie» dans le sous-titre et « spélreologie » au chapitre 1. Il n'est d'ailleurs pas anodin que le mot utilisé dans le chapitre 1, dans lequel il définit la science des cavernes, soit plus proche par l'orthographe de la racine grecque. Ainsi, la dimension scientifique, si elle n'est pas assez explicite par le suffixe -lagie est amplifiée par l'usage d'un mot qui porte explicitement l'empreinte du grec, si couramment utilisé dans les disciplines scientifiques. La création de la Société de Spéléologie en 1895 consacre l'orthographe de « spéléologie ». Après un débat, ce terme est choisi dans un but d'harmonisation des orthographes avec les autres sCIences:
« Il a été décidé en outre que le nom de la Société serait écrit Spéléologie au lieu de Spélœologie, par assimilation avec les mots paléontologie, paléophytologie, paléographie, etc., et dans un but d'unification orthographique. »4

Ainsi, le choix du mot dénommant l'activité est déjà porteur d'une conception de l'activité évidente: la spéléologie se veut la « science» des cavernes. D'ailleurs, au-delà des tergiversations liées à l'orthographe, la définition du mot a toujours été très claire. Pour Lémovix :
1 «Il s'agit probablement d'une proposition verbale, peut-être dans une conversation préliminaire à la création de la Société de spéléologie, dont Rivière fut au départ membre du conseil.» D'après Choppy, J.: «Histoire du mot "spéléologie", Spelunca, n073, 1999, p. 44. 2 Lémovix (pseudonyme de L. de Nussac) : Essai élémentaire de spéléologie naturelle du Bas Limousin (département de la Corrèze), Brive, impr. Verlhac, 1892. 3 Martel, E.-A. : Les Abîmes, op. cit., p. 1. 4 Spelunca, Bulletin de la Société de Spéléologie n° 1,janvier-mars 1895, p. 22. 27

«La spéologie est l'étude des excavations que l'on observe dans les divers terrains géologiques. »1

Pour E.-A. Martel, la spéléologie, ou spél~ologie, est aussi «l'étude des cavernes »2. A partir de cette définition sommaire, il décline les différents thèmes abordés par le programme de cette science. Ces thèmes permettent à E.-A. Martel à la fois de faire valoir son travail de spéléologue mais aussi d'introduire la spéléologie auprès des pouvoirs publics et de la communauté scientifique. En fait, il existe différentes branches dans la spéléologie: l'hydrologie, la géologie et minéralogie, la météorologie - que E.-A. Martel étudie à chacune de ses explorations - ainsi que la topographie qu'il relève tout aussi systématiquement. On retrouve là les domaines scientifiques dans lesquels E.-A. Martel s'engage lors de ses explorations et dans lesquels il excelle. Géographe-topographe confirmé, il a fait de l'hydrogéologie sa passion en succédant aux travaux d'A. Daubrée. A cette base, s'ajoutent encore l'agriculture, l'hygiène publique et la physique du globe dont les finalités utilitaires évidentes (gestion des ressources d'eau, santé publique, etc.) assurent la légitimation sociale de l'activité et permettront ainsi à E.-A. Martel de recevoir quelques subventions de la part de certains ministères. En fait, son expérience l'encourage à s'engager tout particulièrement dans la protection des réseaux hydrologiques des massifs calcaires. En effet, l'usage ancestral d'utiliser les avens comme dépotoirs, notamment pour y jeter les carcasses d'animaux, est responsable de nombreuses intoxications. E.-A. Martel en fait l'expérience et se lance dans un combat en faveur de la protection des eaux souterraines en interdisant l'enfouissement des détritus dans les avens. Le juriste qu'il est parvient à faire voter une loi en 1902, appelée loi Martel, prohibant cette pratique. Dans le programme de la spéléologie, il inclut également l'étude de la faune, la flore, la préhistoire et la paléontologie, ce qui confère certains avantages à cette nouvelle science. En effet, d'une part, elle se dote d'une certaine antériorité et donc d'une somme de travaux conséquente, notamment ceux des archéologues ou des botanistes; d'autre part, elle ouvre ses portes à des scientifiques déjà
1 Lémovix, cité par Choppy, 1. : «Histoire du mot "spéléologie" », op. cit., p. 43. 2 Martel, E.-A. : Les Abîmes, op. cit. p.l. 28

reconnus dans la communauté. Il est important d'insister sur ce point car E.-A. Martel n'a pas une formation de scientifique et, de ce fait, il ne pourrait pas, à lui seul, poser la première pierre d'une science nouvelle sans le crédit que lui apportent des collaborateurs déjà reconnus pour leurs travaux antérieurs. Ainsi, le programme scientifique de la spéléologie apparaît comme une synthèse des interrogations et des goûts personnels de E.-A. Martel, des nécessités politiques du moment et du besoin de reconnaissance scientifique de l'activité. Avec Les Abîmes, E.-A. Martel avance ouvertement son intention de fonder une science nouvelle:
«Il n'y a point d'excès à prétendre que la spéheologie ainsi conçue, et touchant à tant de connaissances diverses, peut constituer une science neuve et spéciale. »1

Mais pour mener à bien son projet, il a besoin de donner à la spéléologie l'envergure indispensable à sa reconnaissance. Dans cette perspective, il professe à la Sorbonne un cours libre de « Géographie souterraine» à partir de 1901. A cette époque, l'université ouvre ses portes aux nouvelles sciences2 et l'avènement récent de la géographie physique3 constitue une opportunité intéressante pour E.-A. Martel dont les compétences de géographe sont reconnues par les plus éminents spécialistes 4. Mais l'enseignement, qui est indispensable dans une stratégie à moyen et long terme, doit nécessairement être complété par une action d'ampleur immédiate. Pour cela, il est nécessaire de rassembler des savants autour de son projet et de constituer ainsi une communauté de chercheurs. Dans cette perspective, il décide de fonder une société.
La Société de Spéléologie

E.-A. Martel, fort de ses premiers résultats de recherche sur le monde souterrain et de ses nombreux contacts dans le monde
1Martel, E.-A. : Les Abîmes, op. cit., p. 3. 2 Charles, C. : La République des universitaires (1870-1940), Paris, Seuil, 1994. 3 Broc, N. : Regards sur la géographie française de la Renaissance à nos jours, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 1994. 4 E. Reclus fera appel aux compétences de E.-A. Martel pour son célèbre ouvrage: La Grande Géographie, Paris, Bong, paru entre 1911 et 1914. 29

scientifique, essaie de rassembler des personnes prêtes à poursuivre ces recherches ou à le soutenir dans cette action. La fondation d'une société savante est une étape indispensable dans l'affirmation d'une nouvelle sciencel. Qui plus est, les regroupements formels sont particulièrement courants à l'aube du XXe siècle:
« Tout le monde s'associe, même et surtout, sans une autorisation qui paraît désormais superflue. »2

E.-A. Martel expose son souhait dans une lettre qu'il adresse à des particuliers et à des sociétés en vue de la fondation d'une « Société spélaeologique ». Il présente ainsi les motifs de son geste:
« Les dévoués collaborateurs de mes travaux ont partagé cette conviction, et estimé comme moi, que la spélœologie ou science des cavernes, arrivée au point où les perfectionnements de l'industrie moderne nous ont permis de la pousser, revêt un double caractère de nouveauté et de spécialité, qui rend éminemment désirable la formation d'une Société spélœologique: une telle association, en effet, ayant pour objet de préparer et de subventionner les

investigations souterraines méthodiques,

-

d'en publier les résultats, -

d'attirer et de centraliser à l'avenir, dans un cadre unique et autonome, toutes les productions et constatations originales de cet ordre éparpillées jusqu'à présent dans les recueils les plus divers, fournirait des appoints précieux à des branches multiples de la science. »3

La lettre dont provient cet extrait paraît dans plusieurs revues de sociétés savantes: la Revue Historique, Archéologique, Littéraire et pittoresque du Vivarais illustré4, le Bulletin de la Société Géologique de Frances ou encore dans la Revue d'Anthropologie6. Cette diffusion permet à E.-A. Martel d'obtenir 121 membres fondateurs qui créent la Société de Spéléologie en assemblée générale le 1er janvier 1895. Parmi les collaborateurs de E.-A. Martel on compte des personnalités et des scientifiques de renom. E.-A. Martel poursuit dès lors une propagande destinée à augmenter les rangs des membres de la Société. Au premier Bulletin publié, il ajoute une lettre circulaire visant à glaner des adhésions supplémentaires et à enrichir la recherche spéléologique :
1Prochasson, C. : Les Années électriques 1880-1910, Paris, Ed. La Découverte, 1991. 2 Bardout, J.-C. : L 'Histoire étonnante de la loi 1901, Lyon, éd. Juris, 2000, p. 150. 3 ln La Plume et les Gouffres, op. cit., p. 136. 4 T. 2, nOlO, 15 oct. 1894, pp. 492-493. 5 T. XXII, 1894, p. CLXXXII. 6 Matériaux pour l'histoire de l'homme, tome VI, pp. 114-115. 30

«Bien que le nombre d'adhérents permette d'ores et déjà à la Société de manifester son existence, et de publier quelques travaux, il est cependant tout à fait insuffisant pour la mettre à même d'exécuter efficacement le programme qu'elle s'est tracé par l'article premier de ses Statuts. »

Cette lettre met en valeur la spéléologie et l'activité de ses membres mais elle est aussi mise en valeur par ses signataires. Outre E.-A. Martel, qui y est présenté comme lauréat de l'Institut, elle est signée du président de la société, François Deloncle, ministre plénipotentiaire honoraire et député des Basses-Alpes; du viceprésident, le Dr Raphaël Blanchard, membre de l'Académie de médecine; et de Joseph Vallot, membre important du Club Alpin Français, présenté comme le fondateur de l'Observatoire météorologique du Mont-Blanc. Ainsi, E.-A. Martel, tout en donnant une caution scientifique nécessaire à la légitimité de la Société, n'hésite pas à exploiter ses relations politiques pour asseoir son entreprise. De la même façon qu'elle ouvre ses portes aux adhésions stratégiques et relationnelles, la Société de Spéléologie ferme la porte aux gens du peuple, du fait du montant de la cotisation (15 francs!). Malgré les efforts de propagande de E.-A. Martel, la société n'est pas ouverte à n'importe qui; les statuts précisent que:
«Pour faire partie de la Société, il faut être, sur la présentation de deux membres, agréé par le Conseil. »2

Cette clause est fréquente dans les sociétés de ce genre. Le Club Alpin Français, par exemple, la pratique depuis sa constitution en 1874. Ainsi, la Société de Spéléologie apparaît comme une véritable société savante vouée à la production et à la diffusion de connaissances liées au monde souterrain.

1 Au départ, les membres correspondants ne payent que 5 francs. Cette modeste cotisation permet à E.-A. Martel de rassembler de nombreux correspondants locaux aux ressources plus modestes. Cependant, l'assemblée générale du 27 décembre 1900 supprime cette catégorie de membres (Spelunca Bulletin, nos23-24, 1900). 2 Art. 3 des statuts, publiés dans Bulletin de la Société de Spéléologie, Tome I, l, janvier-mars 1895, Paris, p. 7. 31

Spelunca

La création d'une société savante permet de rassembler un groupe de personnes autour d'un thème de recherche commun et ainsi de favoriser les échanges. Or, la communication ne peut être directe du fait de la dispersion géographique des membres sur le territoire national mais aussi à l'étranger.
« La division des disciplines, phénomène caractéristique de cette époque avec l'expansion universitaire, impose un moyen de communication spécifique pour relier les membres des communautés savantes dispersés en France et en Europe, puisque ni les quotidiens ni les grandes revues ne peuvent jouer ce rôle. »1

Le lien entre les adhérents de la nouvelle Société de Spéléologie est donc assuré par l'intermédiaire d'une revue: Spelunca. Le choix du titre renforce, si cela était encore utile, la volonté d'afficher la scientificité de la spéléologie. En effet, spelunca est le mot latin qui désigne une grotte. L'usage de cette langue, qui a longtemps été le moyen de communication entre tous les savants du monde, n'est pas anodin. La revue Spelunca se décline en deux types de publications: les Bulletins et les Mémoires. Si les Bulletins contribuent à établir un lien entre la société et ses membres, les Mémoires sont là pour communiquer les résultats scientifiques et, au-delà, représentent un enjeu de légitimation auprès de la communauté scientifique. Les Bulletins sont l'occasion de publier à la fois les comptesrendus des assemblées générales, la liste des membres et la correspondance entre ceux-ci, la société et son secrétaire général, KA. Martel. Outre les informations administratives, le Bulletin publie des textes concernant la spéléologie. Malheureusement ces documents sont ceux que l'on n'a pas jugés dignes d'être publiés dans les Mémoires, c'est-à-dire dont le caractère scientifique est insuffisamment marqué ou qui représentent une étude très modeste. De ce fait, la lecture des Bulletins donne l'impression que la Société de Spéléologie ne regroupe que des touristes et ses récits d'exploration ressemblent aux comptes-rendus de voyages que l'on trouve dans les Annuaires du Club Alpin Français. En effet, l'objet des articles est souvent l'exploration ponctuelle d'une grotte, parfois déjà connue, la
1 Charle, C. : Le siècle de la presse (1930-1939), Paris, Seuil, 2004, p. 183. 32

naITation respecte la chronologie des événements et elle est ponctuée d'incidents anecdotiques. Même si la découverte et la topographie d'un nouvel aven donne lieu à de nouvelles connaissances, elle ne constitue pas un travail de recherche tel qu'on en publie dans les Mémoires. En effet, les Mémoires représentent un tout autre type de document. Comme l'indique leur titre, ils présentent de véritables mémoires de recherche. La chronologie des récits de voyages fait place à une construction répondant à des inteITogations d'ordre scientifique. Le style personnel et vivant cède rapidement devant la description des lieux et les hypothèses concernant les écoulements ou la formation des grottes. Il faut dire que les Mémoires de la Société de Spéléologie représentent plus que la communication du résultat des recherches de ses membres, ils ont aussi un rôle représentatif pour la société au regard de ses homologues du monde savant. La revue atteste du sérieux de l'entreprise et permet la reconnaissance de cette nouvelle science qu'est la spéléologie. A cette époque, le rôle des revues est en effet crucial dans cette perspective:
«Chaque courant nouveau tâchait de se doter de sa revue propre ou de prendre le contrôle d'une revue déjà existante. C'était là combiner les nécessités de la recherche et les stratégies qu'imposait le besoin de légitimation. Une revue contribuait à constituer des groupes qui trouvaient en elle un précieux vecteur. Elle leur assurait la reconnaissance et parfois même la notoriété. Pour les revues du monde scientifique, les années 1880 et 1890 sont aussi une période d'intense création. »1

Ainsi, les Mémoires de la Société de Spéléologie se doivent de

refléter sa qualité scientifique. Les nombreux échanges réalisés avec
les institutions scientifiques de France et du monde alimentent abondamment ce type de communication. Conscient de l'importance d'avoir une revue, E.-A. Martel en organise la publication dès les premières heures de la société. En dissociant Bulletins et Mémoires, il garantit, grâce à ces derniers, une qualité scientifique de premier ordre. Très vite, la publication de ces revues constitue l'essentiel de l'activité de la Société de Spéléologie. Mais les difficultés financières auxquelles elle fait face à partir de 1900 la contraignent à se limiter. La publication du Bulletin est
1 Prochasson, C. : Les Années électriques 1880-1910, op. cil., p. 175.

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supprimée et, bien que les deux publications soient censées être réunies en une seule, les Mémoires demeurent ce qu'ils étaient, de sorte qu'aucune place n'est accordée aux textes que l'on trouvait habituellement dans le Bulletin. La fusion s'exprime uniquement par la publication de deux numéros spéciaux des Mémoires intitulés « Chronique de la ,Sociétél » sur un intervalle de dix ans. Ce choix, ce dénigrement du Bulletin, illustre l'importance des Mémoires pour la société et sa représentation. La vie de la société et sa sociabilité, plus tangibles dans le Bulletin, cèdent le pas à l'affiche scientifique qu'elle veut se donner et qui en constitue la base. IV. La stratégie internationale de E.-A. Martel

Pierre Boulanger commence sa notice biographique de E.-A. Martel avec cette phrase: « Le plus grand spéléologue que le monde ait connu est français. »2 En effet, l'intérêt des historiens de la spéléologie de toutes les nations vis-à-vis de cet homme en atteste3.
1Spelunca, n037, 1904 et Spelunca, n057, 1910. 2 Boulanger, P. : Grottes et Abîmes, Paris, Nouvelles éditions latines, 1966, p. Ill. 3 Cigna, A. : «Martel's voyage to Russia in 1903 », International Journal of Speleology, vol. 26, nos3-4, 1997, pp. 79-87 ; Gines, A. : « Edouard-Alfred Martel et la spéléologie à Majorque », in André, D. : L 'Homme qui voyageait pour les gouffres, Archives départementales de la Lozère, Mende, 1999, pp. 291-300; Guidi, P., Cucchi, F.: «E.-A. Martel e la speleologia triestina », Spelunca Mémoires, nOl7, 1993, pp. 89-91; Kranjc, A.: «Martel dans les grottes yougoslaves », Spelunca Mémoires, n017, 1993, pp. 83-86; Kranjc, A. : «The Significance ofE.-A. Martel for speleology in Slovenia », International Journal of Speleology, vol. 26, nos3-4, 1997, pp. 21-27 ; Mader, B. : «Martel et ses relations avec l'italien Carlo de Marchesetti et son altesse impériale l'archiduc Salvator d'Autriche », in André, D.: L'Homme qui voyageait ..., op. cit. pp. 311-320; Mais, K. : « La Plume et les gouffres. Sur la correspondance entre Edouard-Alfred Martel et les spéléologues autrichiens », in André, D. : L 'Homme qui voyageait ..., op. cit. pp. 301-311 ; Rojsek, D. : « Edouard-Alfred Martel et Skocjanski Splet », in André, D. : L 'Homme qui voyageait ..., op. cit. pp. 321-328; Shaw, T. R. : «Martel's first cave », Proceedings UB.S.S., vol. 17, n03, 1986, pp. 246-249; Shaw, T. R.: «Martel's visit to Mendip in 1904: part of his international strategy? », Proceedings UB.S.S., vol. 18, n02, 1988, pp. 278-291 ; Shaw, T. R. : «The Wider pUl-pose of Martel's visits abroad », Acta Carsologica, n023, 1994, pp. 221-231; Shaw, T.R. : «Martel's link with U.S.A. », International Journal of Speleology, vol. 26, nos3-4, 1997, pp. 29-48 ; Shaw, T.R. : «E.A. Martel and the British Isles », Cave and Karst Science, 26, nOl, 1999, pp. 13-28 ; Trimmel, H. : 34

Cette reconnaissance s'explique par l'intense activité spéléologique de E.-A. Martel à l'étranger, comme le rappelle Trevor Royle Shaw:
« Of his 26 annual "campaigns" of exploration, 15 were outside France in 17 countries, and in addition he made many lecture tours and other visits abroad. At least 53 of his published papers appeared abroad, several of them translated into foreign languages. »1

Les efforts que E.-A. Martel déploie à l'étranger ne sont pas simplement l'expression de son goût pour le voyage; il a compris très tôt que le développement de la spéléologie doit se penser au-delà des frontières françaises. En effet, il savait que:
« La vie scientifique n'est pas proprement française. La cité des sciences et des savants est dispersée à toute l'Europe, déjà rejointe par les Etats-Unis; savants et industriels amorcent une collaboration. »2

Les relations internationales sont favorables à des missions à l'étranger et notamment en Angleterre et en Russie, pays avec lesquels la France formalise ses bonnes relations. Néanmoins, E.-A. Martel ne se contente pas de ces pays, il franchit de nombreuses frontières pour développer ce que T. R. Shaw a appelé, à juste titre, une «international strategy»3. Cet auteur démontre clairement comment, à travers ses campagnes à l'étranger, E.-A. Martel noue des liens avec les potentiels spéléologues locaux qu'il initie à l'exploration des cavernes. De cette manière, il contribue à rassembler un public sans cesse plus nombreux au sein de la Société de Spéléologie. En effet, comme le montre T. R. Shaw4, les voyages de E.-A. Martel lui permettent de susciter de nouvelles adhésions à la société qui, de ce fait, comme nous l'avons dit précédemment, se compose d'environ un tiers de membres étrangers. Ceci lui donne une envergure internationale et contribue à asseoir sa position dans le champ scientifique français et mondial.
«Edouard-Alfred Trimmel und die Osterreichische speliiologie », Spelunca Mémoires, n017, 1993, pp. 87-88. 1 Shaw, T. R. : « Martel's visit to Mendip... », op. cit. p. 278. 2 Lejeune, D. : La France des débuts de la IIIe République 1870-1896, Paris, Armand-Colin, 1994, pp. 119-120. 3 Shaw,T. R. : «Martel's visit to Mendipin 1904 : part ofhis internationalstrategy?», Proceedings UB.S.S., vol. 18, n02, 1988, pp. 278-291.
4 Idem.

35

Cependant, le souhait profond de E.-A. Martel est de légitimer la spéléologie et surtout «sa» spéléologie, c'est-à-dire l'étude des cavités naturelles du sous-sol. Comme l'écrit T. R. Shaw: «Martel deliberately encouraged cave study world-wide »1. De cette façon, il stimule les recherches sur le sous-sol, recherches qui sont autant d'articles qui enrichissent la revue Spelunca et autant de compléments d'information servant la construction des théories spéléogénétiques et hydrologiques de E.-A. Martel.

v.

La mise en valeur touristique

Le contexte de la Belle Epoque est très favorable au tourisme. Alors que l'activité devient en vogue, près d'un demi-million de rentiers peuvent s'y adonner. A ceux-ci s'ajoutent les bourgeois qui sont nombreux à privilégier les professions libérales pour user de leur temps à leur guise2. Les voyages s'organisent principalement autour des guides qui dictent généralement ce qu'il faut voir3. Or E.-A. Martel entend bien introduire les grottes parmi les paysages pittoresques touristiques, c'est pourquoi la Société de Spéléologie intègre, dans ses statuts, une mission liée à cette préoccupation:
«La Société de Spéléologie est instituée pour (...) concourir à l'aménagement, à la mise en valeur des cavités souterraines de toutes sortes, connues ou inconnues, soit naturelles, soit artificielles. »4

Ce but peut sembler éloigné des préoccupations d'un scientifique mais, en réalité, il démontre encore, si besoin est, que la Société de Spéléologie est la formalisation de la spéléologie telle que la conçoit E.-A. Martel. En effet, les quelques éléments de biographie présentés - ses nombreux voyages, ses actions de propagande, sa lecture de revues touristiques et l'appartenance à des sociétés telles

que le Club Alpin Français -

sont autant d'éléments décrivant E.-A.

Martel comme un touriste. Or il manifeste ce type d'intérêt au cœur même de la Société de Spéléologie, même si celle-ci est censée avoir des objectifs scientifiques élevés.
1Idem, p. 278. 2 Prost, A. : Petite histoire de la France au XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1997. 3 Gritti, 1. : «Les Contenus culturels du Guide Bleu: monuments et sites "à voir"», Communications, nOlO, 1967, pp. 51-64. 4 Article 1erdes statuts de la Société de Spéléologie, Spelunca Bulletin, n° l, 1895, p. 7. 36

L'engagement de E.-A. Martel pour promouvoir le tourisme, et notamment sa propagande en faveur des Cévennes, est très important. Son premier ouvrage, Les Cévennes, est d'ailleurs un livre destiné aux touristes:
«Aux amateurs de sites pittoresques et de paysages grandioses, aux promeneurs en quête d'excursions nouvelles, aux touristes en un mot, ce livre s'adresse particulièrement. »1

La propagande initiée par E.-A. Martel à travers le Club Alpin Français connaît des résultats tangibles assez rapidement. Il observe lui-même qu'au début des années 1880 «on ne comptait pas encore par dizaines les rares voyageurs» alors que, dix ans plus tard, ils sont déjà plusieurs centaines et que cette croissance se poursuit au fil des années. L'impulsion de E.-A. Martel est largement relayée par des associations de touristes. Il y a d'abord la création d'une section du Club Alpin Français en Lozère, dont E.-A. Martel est membre. Puis, à la fin des années 1894, quelques amis de E.-A. Martel, dont Paul Amal, créent le Club Cévenol dont les missions touristiques vont bientôt prendre le pas sur les autres activités. D'ailleurs E.-A. Martel accepte la place de président d'honneur que l'on souhaite lui voir prendre en hommage à toutes ses actions en faveur du développement touristique de cette modeste région. Comme l'écrit Abel Ballif, premier président du Touring Club de France :
« Le mouvement des touristes vers les Gorges du Tarn est beaucoup plus considérable cet été que les années précédentes; la publication du Touring Club de France a porté ses fruits et la nouvelle organisation a fait ses preuves. »2

A travers sa plume et grâce à ses contacts, E.-A. Martel réalise avec brio l'œuvre touristique qu'il s'était fixée. ****** La connaissance du personnage d'E.-A. Martel s'est avérée indispensable pour comprendre ce que représente la spéléologie à la fin du XIXe siècle, lors de sa création comme discipline scientifique à
1Martel, E.-A. : Les Cévennes, op. cit., p. VII. 2 Ballif, A. : «Gorges du Tam », inRevue du Touring Club de France, n09, 1904, p. 407. 37

part entière. En effet, l'homme a un passé particulier et nourrit des ambitions précises. Lorsqu'il s'engage dans la spéléologie, il inscrit les éléments de sa biographie dans sa pratique. Ainsi, la spéléologie est, avant tout, une activité scientifique parce que E.-A. Martel veut graver son nom dans l'histoire des sciences. Pour cela, il crée une société savante et s'assure la collaboration de célébrités qui lui permettront d'acquérir la reconnaissance de la communauté scientifique. Mais la spéléologie devient aussi synonyme de développement touristique. Cet aspect, qui peut paraître éloigné des préoccupations scientifiques, s'explique aisément quand on connaît la personnalité de E.-A. Martel, le touriste engagé, déterminé à faire partager son amour pour les Cévennes à tous les amateurs de voyages et de beautés naturelles. Enfin, la spéléologie de E.-A. Martel n'aurait peut-être pas tant marqué son époque s'il n'avait pas côtoyé, sur le terrain, la plupart de ses homologues, tant en France qu'à l'étranger. Sa présence, son aide, autant que ses directives, lui ont donné l'occasion d'orienter le travail de ses collaborateurs et d'exercer sur eux toute son influence. Celle-ci se traduit par une forme de standardisation de la pratique suivant le modèle qui est le sien: scientifique avant tout, mais aussi touristique.

38

Chapitre

2

La spéléologie

savante

A la fin du XIXe siècle, le vœu de E.-A. Martel semble réalisé: l'étude des grottes avance au nom de la science. Cependant, la conception de E.-A. Martel, même si elle semble incarnée dans les statuts de la Société de Spéléologie, est-elle reproduite par les autres spéléologues? Ne fait-elle pas l'objet d'une réinterprétation personnelle des acteurs en fonction de leurs propres intérêts pour les cavernes? L'objet de cette partie est de se pencher sur les pratiques des membres de la Société de Spéléologie et d'en saisir les nuances. La compréhension des pratiques de chacun passe par la confrontation entre le projet de E.-A. Martel, celui de la Société de Spéléologie et les intérêts individuels. Au regard des publications de la Société de Spéléologie, apparaissent en effet plusieurs formes de pratiques que l'on peut positionner sur une sorte de continuum entre celles qui privilégient la dimension scientifique de la spéléologie et celles qui sont plus intéressées par l'expérience vécue de l'exploration souterraine. La création de la Société de Spéléologie en 1895 et les multiples sollicitations écrites de E.-A. Martel pour initier un véritable mouvement de recherche en faveur des cavernes, ont un effet rapide et retentissant. Les membres de la société, de même que les scientifiques comme les préhistoriens ou les géologues, qui s'intéressaient déjà aux grottes, développent des recherches alimentant la science des cavernes. Ces nouveaux « spéléologues» s'organisent progressivement, principalement autour de la Société de Spéléologie mais aussi dans différentes institutions universitaires. Désormais l'intérêt de chacun pour les cavernes va dépendre de sa personnalité et de sa conception de l'activité. Alors que certains s'emparent de la spéléologie comme d'un tremplin pour leur carrière scientifique, d'autres s'amusent plutôt à explorer les grottes qu'à les comprendre. Nous allons, dès lors, montrer que la spéléologie savante