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La problématique de la santé et de la maladie dans la pensée biomédicale

De
189 pages
Existe-t-il une ligne de démarcation nette entre le normal et le pathologique ?Le pathologique relève-t-il exclusivement du quantifiable et du mesurable ? Existe-t-il une distance absolue entre le normal et le pathologique ? La maladie est-elle une corruption de la santé ou l'expression d'un luxe pour l'organisme ? Ces interrogations, qui alimentent les réflexions sur la problématique de la santé et de la maladie dans les sciences de la vie, ne sauraient trouver une élucidation sans une saisie du statut même de la médecine.
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La problématique de la santé et de la maladie dans la pensée biomédicale

Cyriaque Geoffroy EBISSIENINE

La problématique de la santé et de la maladie dans la pensée biomédicale
Essai sur la normalité biologique chez Georges Canguilhem

Préface de Antoine Manga Bihina

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11419-7 EAN: 9782296114197

À MES FEUS FRÈRE ET SOEUR : Fabien AMAHATA Caroline OBIOMBÉ

REMERCIEMENTS
Rendre grâce à Dieu pour le don de la vie et à mes parents Zéphirin Bememié et Pauline Rosine Bediné qui ont su accueillir ce don et pour toute l’attention qu’ils ont portée et continuent à porter à ma formation, À tous nos professeurs de l’UCAC et de façon spéciale au Dr. Antoine Manga Bihina qui a bien voulu préfacer cet ouvrage, Au Dr. Charles Ossah Eboto, chef du Département de philosophie de l’Université de Maroua (Cam) qui a stimulé notre intérêt pour l’épistémologie et l’histoire des sciences de Georges Canguilhem, Au Dr. Ernest-Marie Mbonda, vice-doyen de la faculté de philosophie de l’UCAC pour ses conseils, À M. Pascal Mebe Abâh, journaliste à la CRTV-Radio pour ses remarques et suggestions, Aux Supérieurs de la Congrégation des Fils de l’Immaculée Conception (C.F.I.C.) et à tous mes confrères Conceptionnistes pour toutes les marques d’attention et pour tout le soutien, À mes frères et sœurs pour toutes les marques d’affection, À tous ceux qui de près ou de loin ont contribué à la parution de cet ouvrage. Qu’ils trouvent en ces quelques lignes l’assurance renouvelée de ma gratitude !

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PRÉFACE
Le développement de la recherche et la production des connaissances en biologie ont fini par nous habituer à l’idée que l’homme n’est qu’un être vivant, une « machinerie cellulaire », un complexe neurophysiologique et une dynamique psychique observable, contrôlable et modelable. La bousculade du concept de vie au profit de celui de vivant ouvre, à cet effet, un vaste champ à la réflexion philosophique avec, à terme, la question de savoir sur quelles lignes situer désormais une connaissance scientifique de l’homme, une explication objective de la matérialité et de la vérité des mécanismes de fonctionnement et de maintien de la vie en lui. Bien des théories se sont consacrées à l’élucidation de cette interrogation : spontanéisme, créationnisme, évolutionnisme, mécanisme, finalisme et aujourd’hui, s’impose l’idée que le vivant se trouve dans des disparités physicochimiques, un équilibre organique et fonctionnel qu’on nomme la santé. En s’accrochant à cette idée, l’on en vient à oser, avec l’autorisation et l’appui des instruments et au nom de la protection de la santé, des expérimentations, des interventions, des recompositions, des reproductions de l’être individuel de l’homme. Traditionnellement perçue dans le couplage santé/maladie, normal/pathologique, la santé est désormais envisagée dans d’autres couplages complexes tels que constant/substituable, hérédité/transformation, code/possibilité. Ainsi, diagnostics, examens cliniques, appareils perfectionnés, thérapeutiques individualisées deviennent les recours obligés de toute médecine qui se veut efficace et crédible. Dans les pratiques biomédicales, on n’en est plus à se demander quelle est l’origine de la vie mais à veiller à sa 9

production, à sa reproduction et à sa conservation dans un organisme donné. La santé dans ce contexte cesse d’être un état de stabilité et d’équilibre viables, elle est dans une dynamique transportable, pré-fabricable, transposable, commercialisable, en un mot, artificialisable. La santé est dans des éprouvettes, les réseaux et laboratoires, la puissance du bistouri, les rayons des officines et des pharmacies. Une réflexion épistémologique centrée sur les programmes de recherche, les prouesses et performances des sciences et pratiques biomédicales devient comme impuissante à cerner désormais avec autorité les problèmes relatifs au déterminisme et à l’indéterminisme d’un organisme, à l’individualité, à l’unicité, à la subjectivité de la personne, au réductionnisme et à l’holisme, à l’évolution même des connaissances et des techniques, à la responsabilité des hommes de science sur l’avenir de la vie de et en l’homme. Sur ce registre et pour éviter de sombrer dans des « apriorismes » et du moralisme purificateur, l’épistémologue balise ses recherches et son discours sur le constat de l’état des lieux des progrès réalisés (De quoi s’est-on rendu capable aujourd’hui en matière de santé ?), la sériation des possibilités ouvertes en matière de santé ; la postulation d’une espérance optimiste en la victoire de l’intelligence humaine sur ces fatalités de la nature que représentent les pandémies, les épidémies ; la malnutrition, la mortalité infantile ; ces désastres de l’industrialisation qui se lisent dans la pollution de l’espace, des cours d’eau ; ces imprudences de l’homme constatables dans l’exploitation effrénée des ressources naturelles, la destruction de la flore et de la faune. Le présent ouvrage est un effort personnel qui se situe dans ce contexte intellectuel. Au départ travail académique d’un étudiant qui fait ses premiers pas dans la recherche 10

philosophique, il est, au regard des ajouts qui ont pu imposer des lectures plus mûries et des méditations plus documentées, une invitation à une prise de conscience du sérieux que nous devons accorder à la gestion de notre vie et à la préservation de la santé. Pour éviter d’inutiles divagations théoriques, l’auteur interroge la pensée biomédicale telle qu’il la découvre chez Georges Canguilhem à travers le concept de normalité biologique et qu’il aurait tout aussi bien pu trouver chez François Jacob, François Dagognet, Jacques Monod, etc. L’essentiel consiste à comprendre qu’aujourd’hui, un regard philosophique sur la vie et la santé doit chercher ses inspirations dans la pluralité des perceptions et des réalisations que nous propose la pensée biomédicale. Qu’une réflexion s’achevant par un engagement avec l’accompagnement de la foi chrétienne, tout cela distingue honorablement l’auteur. Puisse le lecteur, particulièrement les étudiants en philosophie, en médecine, en biologie, en théologie et le praticien lui-même, y trouver, à son tour, prétexte et matière à réflexion. Antoine Manga Bihina Maître de conférences, Université-Ydé I

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INTRODUCTION
« Les recherches à base d’index statistiques, d’instruments de mesures standardisés sont-elles à même de comprendre la personne dans sa globalité et sa complexité quand bien même elles se multiplieraient à l’infini pour placer le sujet sous les feux croisés de leurs instruments d’évaluation ?»

C. Zittoun Cette réflexion, dont l’épigraphe ci-dessus semble déterminer la préoccupation, fait suite à une recherche amorcée déjà il y a une année sur les enjeux de la théorie cellulaire1. Dans cette dernière, nous nous demandions alors s’il était possible de réduire la vie à une pure composition mécanique des parties, ou alors c’est dans sa totalité complexe qu’une connaissance du vivant se devait d’être envisagée. Nous nous étions ainsi convaincu de l’irréductibilité d’être du vivant humain comme fondement de la spécificité de la connaissance de la vie et de son irréductibilité à la physicochimie. N’ayant pas totalement abandonné cette orientation de notre pensée qui se veut une philosophie du concept, nous voulons aujourd’hui opérer un déplacement de perspective pour nous intéresser aux concepts de normal et de pathologique, mieux à la problématique de la santé et de la maladie. Le concept de santé dans son approche purement empirique s’est souvent situé en référence à la normalité de telle manière que la maladie et toutes sortes d’anomalies apparaissent comme une brisure de cette normalité ; ainsi, recouvrer la santé ou tout simplement
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C. G. Ebissienine, La théorie cellulaire et ses enjeux dans la pensée de Georges Canguilhem, Mémoire de Maîtrise en philosophie, Yaoundé, UCAC, 2007, Inédit.

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guérir, dans cette perspective, n’est rien d’autre que retrouver cet « état normal » qui est en quelque sorte une espèce d’âge d’or perdu. En effet, voir un pied tordu, une main raccourcie ne laisserait personne indifférent. Mais, faut- il du fait de la différence ou de l’écart par rapport à la généralité conclure en « l’anormalité » de ces personnes ? Certainement pas. Car si tel était le cas, le critérium de la normalité et de l’anormalité dans cette optique résiderait uniquement dans la conformité au plus grand nombre, à la moyenne statistiquement définie, à la généralité. Mais d’où vient donc ce penchant de la médecine pour les moyennes statistiques dans la détermination du normal et du pathologique ? Pour Canguilhem, si l’histoire des idées n’est pas superposable à l’histoire des sciences, il n’en demeure pas moins plausible qu’une histoire des sciences ne saurait atteindre son but sans une véritable prise en compte de l’histoire des idées. Elle ne saurait en faire l’économie. C’est pourquoi l’histoire de la physiologie, entendue comme science du normal, ou des conditions du normal, ne saurait laisser de côté la marche des idées si elle veut parvenir à une meilleure saisie du rapport entre le normal et le pathologique ou simplement entre la santé et la maladie. Elle ne saurait même constituer la physiologie avant la pathologie. Cette évolution des idées a, selon lui, contribué à la constitution de ce qu’il appelle le dogme pathologique, c’est-à-dire l’affirmation de l’identité du physiologique et du pathologique avec exclusivement une différence quantitativement exprimable. Une différence décelable uniquement en termes d’excès ou de défaut, d’augmentation ou de diminution. Le problème qui préoccupe ce dernier est de savoir s’il existe une ligne de démarcation nette entre le normal et le pathologique objectivement délimitable. Est-il licite de 14

déduire la distance qui sépare la santé de la maladie à partir d’un fondement purement statistique, sous le seul prisme des seuils définis par des moyennes ? Peut-on objectivement et statistiquement définir la distance qui sépare le normal du pathologique ? En d’autres termes, faut-il parler de l’état maladif uniquement en termes d’excès et de défaut ? Le pathologique relève-t-il exclusivement du quantifiable et du mesurable ? S’il est possible de répondre par la négative, n’y a-t-il pas lieu d’admettre un jugement de valeur comme référent privilégié de la normalité et de l’anormalité ? Le normal et le pathologique n’obéiraient-ils pas à une normativité individuelle qu’il convient de prendre sérieusement en compte dans l’exploration clinique ? L’autre préoccupation consiste à trouver s’il existe une distance absolue entre le normal et le pathologique. La maladie est-elle une corruption de la santé ou l’expression d’un luxe pour l’organisme ? Ces interrogations, qui alimentent les réflexions sur la problématique de la santé et de la maladie dans les sciences de la vie, ne sauraient trouver une élucidation sans une saisie du statut même de la médecine. Une précision des contours conceptuels en cause s’avère également nécessaire pour lever certaines ambiguïtés dont ils font l’objet. Pour sortir de l’impasse où nous plongent ces ambiguïtés, Georges Canguilhem se démarque de l’approche de la normalité développée par Auguste Comte et Claude Bernard au XIXe siècle. En effet, ces derniers avaient construit leur approche sur le modèle de la physique newtonienne et l’univers laplacien où la normalité apparaît comme la conformité à un système de lois établies. Dans cette perspective, le normal revêt chez eux un caractère absolu puisque l’on ne prend pas en compte l’idiosyncrasie ou la spécificité de chaque individu 15

dans sa singularité biologique. En réaction contre cette approche, Canguilhem opte pour une conception relative de la normalité qui tient compte de l’unicité de l’individu en débat avec son milieu de vie. Cette approche du vivant, comme ordre de propriétés, met l’accent sur l’individu en relation avec son milieu et avec l’histoire, qui deviennent dès lors les critères d’évaluation de la normalité des phénomènes vitaux dont la normativité se déplie en polarité dynamique. Cette perspective situe Canguilhem dans une orientation évolutive néodarwinienne. La différence et la nouveauté perçues dans la logique statistique d’un jugement descriptif et quantificateur, apparaissent comme non-conformes à la normalité. D’où l’urgence pour lui de distinguer l’anomal de l’anormal et d’établir, par la suite, un rapprochement entre ce dernier et le pathologique. Toutefois, de telles considérations ne peuvent rester sans réelles implications sur l’appréhension des renouvellements sociaux dans une dialectique du social et du vital, marquant ainsi un déplacement de perspectives dans la pensée de Canguilhem. Afin de cerner lesdites perspectives et leurs implications dans la physiologie, la pathologie, la clinique et la sociologie pour une nouvelle compréhension des allures de la vie dans le vivant humain, nous avons donné une orientation tripartite à notre travail. La première partie analyse la constitution du dogme pathologique et les contours des thèses d’Auguste Comte et de Claude Bernard alors que la deuxième développe les thèses critiques de Canguilhem à l’égard de ce dogme de la pensée médicale. Il revient à la troisième partie d’esquisser une évaluation critique des thèses en cause et de relever en dernier ressort l’actualité des intuitions canguilhémiennes pour la pensée médicale contemporaine.

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PREMIÈRE PARTIE LA CONSTITUTION DU DOGME PATHOLOGIQUE DANS LA PENSÉE MÉDICALE
« La médecine est des plus étroitement liées à l’ensemble de la culture, toute transformation dans les conceptions médicales étant conditionnée par des transformations dans les idées de l’époque ».

H. E. Sigerist
« L’état pathologique ne diffère point radicalement de l’état physiologique, à l’égard duquel il ne saurait constituer, sous un aspect quelconque, qu’un simple prolongement plus ou moins étendu des limites de variations soit supérieures soit inférieures propre à chaque phénomène de l’organisme normal, sans pouvoir jamais produire de phénomènes vraiment nouveaux, qui n’auraient point, à un certain degré, leurs analogues purement physiologiques ».

A. Comte
« Ces idées de lutte entre deux agents opposés, d’antagonisme entre la vie et la mort, la santé et la maladie, la nature brute et la nature animée ont fait leur temps. Il faut reconnaître partout la continuité des phénomènes, leur gradation insensible et leur harmonie ».

Cl. Bernard

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 Conserver la santé et guérir les maladies, telle est la problématique de la pensée médicale depuis l’antiquité gréco-égyptienne et orientale. Dès lors, les idées développées dans l’univers de la médecine pour satisfaire à cette préoccupation ont connu une évolution à travers l’histoire, de sorte qu’il n’est pas possible pour qui voudrait s’atteler à l’histoire de la physiologie et de la pathologie, disons aux diverses conceptions de la maladie et de la santé, de ne pas prendre en compte l’histoire des idées. Toutefois, une pareille prise en compte de l’histoire des idées ne saurait se faire dans la complaisance, elle doit obéir aux exigences d’une critique rigoureuse visant à révéler l’histoire dans la science médicale. C’est pourquoi, nous voudrons, dans cette première partie de notre réflexion, partir des conceptions classiques du pathologique pour examiner comment les idées directrices de la pratique médicale de cette époque ont préparé la voie à la dogmatisation de la thèse de l’identité du normal et du pathologique par l’approche positiviste de la maladie. Cette approche aboutit à ce que l’on a appelé le dogme pathologique, d’après lequel il n’y aurait qu’une différence quantitative par excès ou par défaut entre la santé et la maladie et non de nature ; par conséquent, il y a selon ces théoriciens, identité et continuité entre les phénomènes normaux et les phénomènes pathologiques. Cette thèse trouve un écho favorable dans les écrits d’Auguste Comte et de Claude Bernard dont la critique des idées servira à mieux appréhender l’impact de l’histoire des idées dans l’histoire de la pratique médicale. En fait, si l’un et l’autre se distinguent soit par la démarche soit par l’intérêt, il ressort toutefois que les deux auteurs se rejoignent dans leur volonté d’affirmer l’identité réelle des phénomènes vitaux à l’état de santé et à l’état maladif. Le premier se fonde sur le principe de 18