La recherche mathématique en Afrique

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Tout le monde convient que la recherche peut et doit être mise au service du développement des pays pauvres. Après avoir décrit quelques liens des mathématiques avec les problèmes de développement, le livre aborde la question du développement de la recherche en Afrique. Il s'appuie essentiellement sur l'expérience d'acteurs de terrain: des mathématiciens organisent chaque année des séminaires de recherche en Afrique.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296317055
Nombre de pages : 156
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LA RECHERCHE MATHÉMATIQUE EN AFRIQUE
Une nécessité pour le développement?

2003 ISBN: 2-7475-4122-3

@ L'Harmattan,

Claude Lobry

LA RECHERCHE MATHÉMATIQUE EN AFRIQUE
Une nécessité pour le développement?
Préface de Jean-Pierre Kahane

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Préface

Claude Lobry est un mathématicien actif et réputé, dont les travaux s'étendent des parties les plus formalisées de l'analyse mathématique à la modélisation des phénomènes biologiques. C'est aussi un militant, un militant du droit des peuples à avoir une recherche mathématique digne de ce nom. Est-ce là le regard de spécialiste soucieux de faire valoir sa spécialité? Le lecteur jugera. Pour moi, j'y vois d'abord l'amour de l'humanité. Claude Lobry a en premier lieu le souci de l'Afrique et des Africains, de leurs manques, de leurs possibilités, de leurs initiatives mal connues comme le CAMES (Comité Africain et Malgache pour l'Enseignement Supérieur), remarquable instrument de solidarité interafricaine. Il a l'expérience vécue de la vie scientifique et de la vie tout court dans une bonne partie du continent. Le CIMPA (Centre International de Mathématiques Pures et Appliquées), dont il a été le directeur dans une période critique, est apprécié comme la manifestation principale de la solidarité des mathématiciens du monde entier en faveur du développement des pays pauvres. En France aujourd'hui se répand rapidement une prise de conscience des devoirs des scientifiques envers leurs collègues et les peuples des régions du globe les plus malheureuses. Claude Lobry est au premier rang de ceux qui accélèrent cette prise de consCIence.
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Ce livre, nous dit-il, a été écrit dans l'urgence. Il est urgent de le faire connaître. Il peut être lu comme un documentaire à différents niveaux: des anecdotes savoureuses, une série d'instantanés sur la situation africaine, un aperçu sur les mathématiques et leur place dans la société, une réflexion sur les formes de la coopération internationale, un message politique urgent. Il est surprenant de voir exposer la recherche mathématique en Afrique comme une urgence politique. Mais cette thèse est solide et de grande portée. Une recherche scientifique de bonne qualité, que les moyens modernes de communication permettent d'articuler sur les recherches menées partout dans le monde, est un moyen d'information irremplaçable sur les travaux en cours, les réalisations et les perspectives. Des scientifiques actifs, dans quelque domaine que se soit, apportent à leur pays bien plus que le résultat de leurs travaux: des antennes sur les travaux menés ailleurs. Des écoles mathématiques vivantes sont relativement faciles à constituer, et elles peuvent constituer, dans chaque pays et chaque région, une réserve de compétences et de relations lorsqu'un appel à l'expertise internationale s'avère nécessaire. Par exemple, face aux problèmes qui assaillent l'Afrique en matière de santé, il est sans doute urgent, en Afrique comme en France ou aux Etats-Unis, de permettre une large ouverture de la recherche dans les sciences de base sans se borner aux recherches qui ont directement ces problèmes comme objet. Ainsi l'urgence se relie à une vision à long terme: celle d'une humanité solidaire devant les grands problèmes qui l'assaillent et vont l'assaillir, prenant en charge son évolution en utilisant les armes qui lui sont propres, la curiosité qui lui fait découvrir et construire l'imprévu, et la transmission des connaissances dans l'espace et dans le temps. La recherche scientifique et l'enseignement qui lui est lié, sont des valeurs 8

humaines dont toute l'humanité a vocation à s'emparer. Merci à Claude Lobry de nous ouvrir des voies où l'action peut être la sœur du rêve. Jean-Pierre Kahane, Président de l'Union Rationaliste,
Le 5 décembre 2002

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Introduction

Ce petit livre est écrit dans l'urgence. J'ai sous les yeux une carte de la progression de la prévalence du virus du SIDA sur le continent Africain. Dans certains pays, elle atteindrait 30% ! Mais qu'ont à faire les mathématiques avec ce drame que vivent les Africains? Drame qui ne fait que s'ajouter à celui du paludisme et de la maladie du sommeil. D'ailleurs le numéro d'Août 2000 de Jeune Afrique me rappelle les chiffres éloquents fournis par le nouvel indice de l'O.M.S., "l'espérance de vie en bonne santé" : 73,1 ans pour la France, respectivement 29,1 et 25,9 pour le Niger et le Sierra-Leone, les derniers de la liste. Les guerres font rage, les populations déplacées meurent de faim, « manches courtes ou manches longues? » demandaient à leurs victimes les tortionnaires du Sierra Leone, avant de leur couper les bras à coup de machette. Les peuples d'Afrique sont les plus pauvres de la planète. Pour presque tout Africain, moins de un dollar par jour doit suffire pour survivre pendant que les coffres des banques Suisses grossissent de l'argent déposé par des dirigeants corrompus. Est-ce donc pour comptabiliser les morts, les fortunes de la corruption et les infortunes de la misère que j'appelle à la mobilisation des mathématiques? Tout le monde s'accorde pour dire que l'éducation est une condition nécessaire du développement et même des organismes comme la Banque mondiale ou le FMI, qu'on ne peut soupçonner d'angélisme humanitaire excessif, reconsidèrent leur politique pour que l'enseignement ne soit plus systématiquement la première victime des politiques d'ajustement des dépenses des états. Parler sa langue, savoir compter et pratiquer un peu l'anglais sont le minimum que la société la plus sauvagement libérale consent à tout être humain de la Il

planète. Tout le monde donc sera d'accord pour que le calcul, même y compris sous des formes modernes adaptées à l'ordinateur, soit enseigné dans les écoles et les lycées. Mais développer la recherche mathématique en Afrique... Est-ce bien raisonnable? Professeur de mathématiques à l'Université de Nice, j'ai été, pendant 5 ans, le directeur d'un petit organisme: Le Centre International de Mathématiques Pures et Appliquées, le CIMPA, créé il y a vingt ans par quelques mathématiciens français, parmi les plus prestigieux. La mission de ce centre est de favoriser le développement de la recherche mathématique dans les pays pauvres, donc en Afrique. Au moment où j'ai pris mes fonctions, à part une réunion au Nigéria, avortée pour cause de coup d'état, et un projet de création d'un centre régional, l'activité du CIMPA en Afrique sub-saharienne était inexistante, mais il avait été décidé d'infléchir cette politique. De mon côté, à part une collaboration de longue date avec des mathématiciens algériens, qui m'avaient fait connaître la région d'Oran, je ne m'étais jamais rendu sur le continent africain que je ne connaissais que par la lecture de la presse française, de deux ou trois romans et par quelques récits de collègues qui y avaient coopéré. Je n'avais pas d'idée préconçue sur ce que devrait y être la recherche mathématique, ni même si recherche il devait y avoir. Très vite j'ai compris que développer la recherche mathématique en Afrique est une nécessité vitale pour ce continent. En même temps que je prenais conscience de la réalité africaine, mon métier de directeur du CIMPA m'imposait de rechercher des subventions pour soutenir ses actions. Plus le temps passait plus je constatais un décalage grandissant entre ce que je ressentais comme nécessaire pour une bonne politique de coopération et l'incompréhension de mes interlocu12

teurs, tant dans les bureaux des ministères que dans ceux de nos ambassades. Pour commencer, qu'il existe une recherche en mathématiques, étonne toujours un public non averti. «Que faites vous dans la vie? - De la recherche mathématique. - Mais vous cherchez quoi, tout n'a-t-il pas été inventé par les grecs? - Non, pas tout, et certains problèmes posés il y a plus 2000 ans ne sont toujours pas résolus. - Mais ça ne sert à rien. ..» J'arrête ici ce dialogue trop connu des professionnels des mathématiques. Heureusement les ministres en charge de la recherche et les dirigeants d'entreprises des pays industrialisés sont entourés de personnes plus averties qui savent, elles, que la recherche mathématique est une nécessité et, bon an mal an, même si les mathématiciens ne sont pas toujours comblés, on peut dire que la recherche mathématique y est raisonnablement soutenue. Mais pour les pays pauvres, particulièrement l'Afrique, c'est une tout autre paire de manches. L'opinion la plus courante est que ces pays peuvent se contenter d'importer les résultats des recherches du Nord et doivent, au moins dans un premier temps, se consacrer au décollage de leur économie, le luxe des recherches fondamentales devant être repoussé à plus tard. Encore cette idéologie n'est-elle pas scandaleuse. Même s'il se trompe sur les urgences, il n'a pas forcément de mauvais sentiments celui qui pense qu'il faut traiter les problèmes par ordre de priorité. En revanche se développe en ce moment un discours égoïste selon lequel toute aide au développement serait vaine sur ce continent. Il est vrai, hélas, que les apparences soutiennent cette position. Regardez, nous dit-on, les efforts considérables de la coopération française en Afrique, 13

regardez à quoi cela a servi. À rien, partout ce n'est que chaos et corruption! Ceci appelle deux remarques. La première est que, s'il est vrai que depuis quarante ans le contribuable français a consenti des efforts non négligeables (de l'ordre de 40 milliards de francs par an) il est faux que cet argent ait servi pour l'essentiel à l'Afrique. Les scandales actuels nous confirment que la formule de l'humoristel: "La coopération: ce sont des pauvres Français qui donnent de l'argent à des riches Africains qui en rétrocèdent la moitié à des riches Français qui organisent le trafic ", n'est peut-être pas très éloignée de la vérité. La seconde remarque est qu'il est inexact de dire que partout ce n'est que chaos et corruption. Tout propos trop général sur l'Afrique est profondément faux parce que l'Afrique n'est pas une nation mais un ensemble de pays et de régions très divers. La forêt équatoriale humide n'est pas le Sahel! Mais surtout, quarante ans après les premières indépendances, la situation politique y est encore infiniment complexe. Ainsi, pour le domaine qui nous intéresse, dans certaines universités d'Afrique francophone les droits d'inscription des étudiants sont détournés pour le plus grand profit de quelques hautes autorités, mais cette même Afrique francophone possède un organisme qui regroupe seize pays et qui est chargé de l'harmonisation des programmes universitaires ainsi que de la vérification de la qualification des enseignants. Grâce à quoi la mobilité des étudiants et des enseignants est une réalité que l'Europe peut envier à cette Afrique.
J'ai trouvé cette formule dans "La Françafrique" de François-Xavier Vershave (Stock 1998). La citation exacte est la suivante: "On ne peut, après cela, qu'accorder quelque crédit à la formule de José Arthur : « L'aide au développement consiste à prendre de l'argent des pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres». Il conviendrait d'ajouter «.. .parce que ces riches des pays pauvres en rendent une bonne part aux riches des pays riches, qui organisent l'opération »" 14
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Il faut lutter contre tout défaitisme au sujet de l'Afrique et rappeler avec force que l'effort passé de la coopération française dans le domaine culturel et scientifique n'a pas été inutile. Pour ce qui concerne le sujet de ce livre, les mathématiques et le développement, il est surprenant de voir que la plupart des universités d'Afrique francophone dispensent un enseignement qui, jusqu'au niveau de la licence, voire de la maîtrise, est pour l'essentiel comparable à celui que nous dispensons en Europe. Il n'en est que plus tragique de constater que ce potentiel, faute justement de recherche organisée, aura disparu avant dix ans si rien n'est fait. Il est urgent d'agir. Au bout du compte, je me suis convaincu qu'une partie du drame de l'Afrique vient de ce qu'elle est mal connue2. J'ai la conviction que si les peuples des pays riches comme la France connaissaient mieux la situation, ils n'auraient pas de mal à imposer à leurs gouvernants les moyens d'une réelle solidarité. C'est pour cela que je veux témoigner. Mon témoignage ne saura à lui seul changer les choses, mais il ne m'est pas interdit d'espérer, qu'additionné à d'autres, il contribuera à faire pencher la balance du bon côté. Il reste à trouver la forme que doit prendre ce témoignage. Pour comprendre la question des mathématiques en Afrique il faut à la fois connaître l'Afrique et le rôle joué par les mathématiques dans la science moderne. Il ne manque pas de personnes qui connaissent bien l'un ou l'autre sujet. Mais bien
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A ce sujet, on ne peut qu'être indigné de l'indigence de la presse

française concernant l'Afrique. Peu de faits, que des vues superficielles. Je me demande parfois si les journalistes envoyés sur place, incommodés par la chaleur, ne se contentent pas des ragots qu'ils peuvent glaner aux bars des grands hôtels internationaux.

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