La répétition : théorie et enjeux

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La répétition est principe universel de composition de toute chose, et moyen de réalisation obligé. La nécessité d'une science de la répétition s'affirme donc comme clé d'une connaissance profonde et générale du réel, abstrait ou concret, fournissant notamment de nouveaux horizons aux problèmes de la cosmologie, physique et biologie.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296180024
Nombre de pages : 326
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La répétition:

théorie et enjeux

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le tàit de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le tàit de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus Jacynthe TREMBLA Y, Introduction à la philosophie de Nishida, 2007. Jacynthe TREMBLA Y, Auto-éveil et temporalité. Les défis posés par la philosophie de Nishida, 2007. Jacynthe TREMBLA Y, L'être-soi et l'être-ensemble. L'auloéveil comme méthode philosophique chez Nishida, 2007. Constantin MIHAl, Descartes. L'argument ontologique el sa causalilé symbolique, 2007. Yves MA YZAUD et Gregori JEAN (dir.), Le Langage el ses phénomènes,2007. René LEFEBVRE, Plcllon, philosophe du plaisir, 2007. Dominique BERTHET (dir.), Figures de l'errance, 2007. Robert FOREST, De l'adhérence, 2007. Fernando BELO, Les jeu des sciences: avec Heidegger el Derrida. (Volumes I et 2.) 2007. Jean-Luc POULIQUEN, Gaslon Bachelard ou le rêve des origines,2007. Paul KHOURY, Le fait el le sens: esquisse d'une philosophie de la déception, 2007. lraj NIKSERESHT, Démocrite, Plalon el la physique des particules élémenlaires, 2007. Alphonse V ANDERHEYDE, Nielzsche el la pensée bouddhiste,2007. Sous la direction de Jean-Marc LACHAUD et Olivier LUSSAC, Arls el nouvelles technologies. Colleclif, 2007.

Shmuel NÉGOZIO

La répétition:

théorie et enjeux

Quand le Soleil et la Lune auront tourné

L'Harmattan

<9 L'Harmattan, 2007 5-7, rue de j'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanI @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03908-7 EAN : 9782296039087

AVANT -PROPOS
« Ce qui a été c'est ce qui sera, ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera et il n y a rien de nouveau sous le soleil» Shlomo ha mélekhI, Kohelet (L'Ecclésiaste) I, 9

Les choses (êtres, objets, phénomènes, relations, langage ou autres éléments quelconques) sont constituées de répétitions. Qu'est-ce qu'une répétition? Est-ce l'expression divisée ou multiple de toute chose, de toute partie de chose, de tout ensemble de choses ou de toute totalité? Au sens simple, la répétition consiste en une reprise systématique d'éléments, unités, segments, séries, formes, structures, etc., minutieusement ordonnée, suivant des fonctionnalités, des multiplicités, des buts, des touts. Ainsi, l'ensemble de toutes les phrases de n'importe quelle langue est susceptible d'être formé à partir de la répétition de quelques dizaines d'éléments phonétiques, moins de cent (comme le son lai par exemple). De même, c'est une répétition d'atomes qui forme toute chose matérielle ou tout être vivant et une répétition d'hommes qui constitue toute société humaine. Le concept de répétition recouvre tout ce qui est apparition nouvelle et multiple d'une même chose. C'est pourquoi on peut faire entrer et tenir tant de phénomènes ou d'êtres sous ce concept. Il y a répétitions à profusion dans tous les ordres et règnes de l'univers, dans n'importe quel aspect ou domaine du réel, de l'esprit, du langage. Des formes de répétitions simples se rencontrent ainsi en littérature comme, par exemple, l'allitération, l'anaphore, la rime, l'assonance, la paronomase, en musique, comme la tonalité (organisation des sons par rapport à une tonique) et le rythme

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musical. Quant au rythme visuel d'une chose, il est scandé par la répétition des couleurs et des textures (la peinture par exemple). Une attention sur la notion de répétition éveille une conscience des rythmes, de leur présence significative (relativement à la compréhension du monde qu'ils contribuent à donner) et de leur extrême disparité dans la nature et dans l'univers. Des rythmes de fréquences extrêmement variées se côtoient, coopèrent suivant parfois une orchestration remarquable. Les échappées de l'esprit, en matière littéraire, artistique ou religieuse restent aussi soumises à la répétition formelle: retour à des repères connus, répétitions sonores (poésie, prière, mantra par exemple), répétitions visuelles. Ce sont là des répétitions d'un certain niveau. La répétition apparaît aussi à d'autres niveaux plus «élémentaires» comme la répétition des signes alphabétiques, numériques ou celle des notes musicales. D'autres choses (êtres, phénomènes, etc.) se répètent ellesmêmes, même si c'est avec des variations, des différences ou quasiment dans l'altérité. Ainsi, compte tenu de la forme de l'évolution biologique (sélection, remaniement des composés présents dans les premiers organismes), la diversité des organismes repose en fait sur des bases communes: mêmes protéines, mêmes acides nucléiques, nombreuses répétitions de mêmes séquences génétiques. L'application répétée, chez les êtres vivants, d'un même ensemble de règles de développement biologique, donne, à travers la variété de l'environnement, la diversité tissulaire ou morphologique. Ainsi, par exemple, les phanères (écailles ou dents notamment) proviennent des tissus épithéliaux. Pourquoi en est-il ainsi? Existe-t-il des moules de reproduction, des structures, lois ou propriétés conditionnantes tels qu'il s'ensuit la production d'éléments de même nature dans des contextes équivalents? Pourquoi, par exemple, la même charge électrique se répète-t-elle, au signe près, dans le proton et l'électron? Le questionnement, cheminant à travers des interrogations multiples et variées, rejoint des conceptions et problématiques classiques et débouche sur de nouvelles. La réflexion s'attache par exemple à déterminer quelles validité et suite il convient d'accorder à des propositions comme:

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n'y a rien de touchable, perceptible, concevable, dicible qui ne soit, d'une certaine manière, de répétition; 2 - de répétition aussi sont les phénomènes insaisissables, ultimes, indicibles ou inconcevables; 3 - là où cesse de manière absolue la répétition se situe par définition l'Unique absolu. Une notion complexe comme celle de répétition ne peut être enfermée dans une définition ou même un ensemble de définitions. Elle couvre tout un champ conceptuel dont ne saurait rendre compte une détermination conceptuelle univoque. Les problématiques métaphysiques traditionnelles (Parménide, Héraclite, Zénon, Platon, Leibniz, Kant, Husserl, notamment) comme celles épistémologiques contemporaines en sont en effet empreintes. Au plan philosophique, les problématiques de la répétition ne consistent pas en une redite de celles de l'être. Une différence essentielle les sépare: l'être échappe à la combinatoire tandis que la répétition y est proprement sur son terrain. Elle y trouve donc sa richesse notamment d'expression, de représentation, son pouvoir d'explication. L'être trouve ses limites dans son unité réductrice, sa synthèse exclusive, mais y puise aussi la force de sa méditation propre. La répétition s'affirme comme un puissant facteur explicatif, un dénominateur crucial. Définir, c'est, non pas en général, mais en l'occurrence, pour le présent sujet, mettre une clôture sur de vastes champs, pour la plupart inexplorés ou inconnus. C'est donc, en particulier, présumer d'un savoir non établi. C'est figer ce qui, au contraire, doit s'ouvrir à l'investigation et à un développement considérable dont une partie importante est scientifique. Telle est en effet l'hypothèse adoptée pour l'introduction et la conduite de cette recherche. Quels notions et problèmes principaux cette étude aborde-t-elle ? Les notions de quantification, de nombre, de loi, de virtualité notamment, se trouvent éclairées par une analyse de la répétition dont il sort également une conception de l'apparition et de l'existence des objets et des êtres réels. La notion d'infra-monde ou de monde sous-jacent, notion nullement magique, mais « technicienne» et argumentée, contient une image forte de développements techno-scientifiques ultérieurs. Sur un autre registre, la distraction, respiration mentale, est posée comme
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- il

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principe dynamique de la pensée qui débouche sur le concept de distraction de l'infini. Quant à la notion d' « existence statistique », elle se rapporte au problème des formes de constitution par répétitions. Ce problème technique, d'une grande généralité, va de la constitution «ordinaire» universelle aux constitutions plus subtiles, nécessitant un déchiffrage spécial et parfois difficile (celui de l'être vivant par exemple). D'autres idées ou concepts, dont certains résolument nouveaux, sont exposés, en particulier: l'effacement "idéaliste" de la réalité, la conversion répétitionnelle, le moteur de répétition, le moteur général, les "mondes" autodécouverts, le détour, l'indépendance inhumaine de la réalité, la maîtrise de l'inconcevable par la pensée, le concept d' audintel. L'abstraction, le concept, la variable de répétition trouvent également leur place dans différentes problématisations ou conceptions. Les problèmes de l'ordre, du tout, du langage, dans leurs relations profondes avec la répétition, sont posés. Des exemples sont choisis qui illustrent l'ampleur et la profondeur du « phénomène» de répétition. Concernant le thème des sciences, certains résultats mathématiques constituent littéralement des éléments de théorie de la répétition (cf. Fourier, Poincaré par exemple). Réciproquement, la répétition explicite la mathématique et en explique certains aspects fondamentaux. Est-il ainsi incompréhensible que le monde soit mathématiquement intelligible (suivant une question d'Einstein2) ? Pourquoi attend-on d'un progrès mathématique une plus grande maîtrise du réel? Il s'agit d'une attente à la fois empirique et fondée sur la croyance en une corrélation entre la mathématique et le réel: expérience de retombées importantes et systématiques de cette science, d'une part; croyance que la réalité est de nature mathématique et que donc son étude et sa saisie passent par la connaissance mathématique, d'autre part. En fait, on peut s'attendre fermement à une saisie plus profonde du réel et à sa plus grande maîtrise par de purs progrès mathématiques. Pourquoi? Parce que la mathématique opère suivant un des principes universels du réel: la répétition. Même si le travail de cette science s'avère symbolique, abstrait, il porte sur les répétitions en vigueur dans l'esprit, le langage, le nombre, le réel physique, le réel économique. Il met celles-ci en

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formules suivant ses propres modes opératoires et son système de formalisation. En matière de répétitions, la mathématique est une science distinguée. Son approfondissement ne peut que conduire à une connaissance fondamentale du réel et à sa relative maîtrise. La mathématique opère en effet une approche des répétitions qui lui est propre: elle statue « légalement» sur celles-ci, les symbolise ou les code. Par ce moyen, elle en étudie les formes, les relations, les structures, les propriétés. De fait, une partie significative de ce qui a un comportement ou une dimension répétitif se retrouve ainsi traduite dans des représentations mathématiques fidèles. Les applications au réel s'ensuivent. L'injonction philosophique de faire de la mathématique (avec Platon) et l'intelligibilité mathématique du monde trouvent leur pleine justification. Quelle conception de la nature l'approche répétitionnelle propose-t-elle ? Comment se trouve-t-elle amenée en particulier à préciser la nature humaine? La répétition est le principe de liaison d'un tout (elle en constitue un mode essentiel). Elle forme l'articulation multi-niveau des phénomènes et des êtres naturels. Cela va des quanta d'énergie aux étoiles en passant par les molécules ou les individus d'une espèce animale. L'approche répétitionnelle a pour caractéristique de souligner l'existence d'un tout derrière et à la fin d'un tissage quelconque de la nature. Ce tissage consiste métaphoriquement en l'ouvrage sous sa forme achevée. Ce n'est pas parce qu'un être humain (et la connaissance qu'il possède) se situe à une certaine étape du temps qu'il doit se limiter à une vue tronquée du cours naturel, c'est-à-dire à la seule perception ou conscience de son ici et maintenant. La perspective répétitionnelle, dans son effort de synthèse et sa tentative ce cerner le tout (le tout d'un développement par exemple), tente de percer la " vraie" nature de ce qui nous constitue et nous entoure. Mais d'emblée, une multitude de limites et insuffisances s'oppose à cet effort, n'en permet pas la réalisation. Cela définit, en fin de compte, les limites naturelles de l'être humain ou, de façon équivalente, précise la nature de l'homme. Pourquoi la nature adopte-t-elle ce mode de composition? Et tout d'abord, pourquoi se compose-t-elle tout court? On peut envisager les hypothèses suivantes:

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1 - ce mode de composition provient de la structure de l'univers.

Celle-ci est un donné naturel qui ne se déchiffre qu'en partie au moyen de la connaissance scientifique. L'espace-temps fournit un aperçu de cette structure et de ses propriétés fondamentales. 2 - La répétition a sa source dans le langage. Elle en constitue la matière en tenant compte des significations les plus profondes du langage (ses tenants et aboutissants en particulier). 3 - Une disposition divine confère un fondement surhumain à l'univers et à ses lois fondamentales. A moins de supposer un accès au divin, l'inconnu et l'incompréhensible prévalent. Dans cette dernière hypothèse, on ne peut que se limiter au constat de la répétition. Sa " raison" profonde échappe à l'intelligence humaine. Mais son déchiffrement reste possible et souhaitable, notamment en travaillant à répondre aux questions: comment la répétition opère-telle? Quelles en sont les lois? Comment s'applique-t-elle ? Certains problèmes, certaines pistes de recherche sur la répétition recouvrent des enjeux considérables pour la connaissance et les applications. En particulier: a) l'application du principe méthodologique répétitionnel, issu de l'analyse de la répétabilité. Ce principe propose une façon nouvelle de repenser tout problème fondamental. b) Le problème des principes des phénomènes, des êtres et des systèmes. c) Le concept de reste d'une chose, ses problèmes et implications. Parmi les enjeux méthodologiques et heuristiques se présente également le suivant: tous les niveaux de toutes choses (la matière, l'énergie, le vivant, le langage, l'esprit, le temps et autres choses plus particulières) ont-ils été découverts? N'existe-t-il pas encore d'autres niveaux (ni moléculaire, ni cellulaire, ni langagier, etc.) et, corrélativement, des mondes sous-jacents à découvrir et susceptibles de donner à la chose concernée, comme à chaque étape cruciale du développement des connaissances, une dimension et un sens encore plus profonds, plus généraux (comme cela se produit dans les processus de complétude, même indéfinis) ? Un autre enseignement qui découle de l'analyse de la répétition consiste dans la connaissance opératoire des limites (cf. l'axiome de répétabilité) et la reconnaissance des limites humaines dans la

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perception, l' intelligence, la conscience, l' action, l'existence. Le problème des limites et des moyens se présente comme suit. La répétition constitue une expression des limites, notamment celle des limites physiques des moyens pour atteindre une fin. Les limites consistent en particulier dans la répétition des éléments constitutifs (pas, étapes, unités par exemple). Ceux-ci s'imposent à défaut d'un tout déjà constitué (respectivement un grand pas, une étape unique, une seule unité) pour atteindre une fin (franchir une distance, accomplir une action ou pour exister). Un problème fondamental dès lors se pose: existe-t-il des moyens sans de telles limites? La multiplicité constitue également une expression des limites. Cette pensée d'une multiplicité comme manifestant des limites paraît paradoxale parce que celle-ci dénote habituellement la solution au problème des limites ou encore le moyen de l'abondance et de l'infinitude. Or, on multiplie pour combler, atteindre, réaliser, gagner de la puissance, fonctionner ou faire fonctionner; donc, par insuffisance, manque, incomplétude ou devoir. Une conception suffisamment approfondie de la répétition conduit à une prise en compte argumentée de réalités comme les totalités ou les fins qui contrastent avec les phénomènes ou êtres finis, situés ici et maintenant, et dans une certaine mesure, à donner sens à la transcendance et au divin. Pourquoi la répétition, son rôle et sa présence incontournables et universels sont-ils restés si longtemps voilés? Le fonctionnement des techniques et de l'homme lui-même est, en simplifiant, analogique. Il a prévalu jusqu'à ce siècle où le numérique a commencé à peine à pointer. Et encore, sous sa forme actuelle, ce dernier n'est-il pas apte à dévoiler la répétition et à en dégager les significations majeures sans une réflexion et une recherche philosophiques et scientifiques.

1 INTRODUCTION
1 - PRÉAMBULE PHILOSOPHIQUE À L'EMPLOI DES IDÉES ET CONCEPTS, À LA MÉTHODOLOGIE DE FONDEMENT, AUX PRINCIPES ET AUX OPÉRATIONS LOGIQUES QUI ARTICULENT CES CONCEPTS A - La procédure d'analyse conceptuelle Imaginons que pour illustrer le concept d'espace, on prenne l'exemple de l'arbre qui s'élance dans l'espace. D'une part, on serait loin, par cet exemple, d'avoir défini l'espace bien qu'on eût affirmé une vérité (susceptible par ailleurs d'être étudiée pour ellemême). D'autre part, cet exemple ne serait certainement pas exclusif de tous les autres cas possibles valides pouvant illustrer le concept d'espace. Ainsi en est-il de tout concept abstrait complexe et en particulier du concept de répétition. Ce dernier est loin d'être défini à travers la simple formulation ou étude d'un ou de plusieurs cas même appropriés et d'autre part, ce ou ces cas n'épuisent nullement l'infinité d'autres cas pertinents. La définition du concept de répétition pose des problèmes comparables à celle du concept d'espace. Une difficulté d'ordre général les caractérise: comment définir un principe, un phénomène ou une structure dont toute chose et tout niveau de la chose se trouvent «pourvus» ou dépendants? Ne faut-il pas une science du sujet pour y parvenir? Espace et répétition sont à la fois tangibles (l'arbre qui se déploie dans l'espace, la répétition des jours) et d'une abstraction subtile, par exemple dans les théories physicomathématiques qui ont trait à l'espace (théorie d'Albert Einstein notamment) et dans les théories qui traitent de répétitions sans les

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nommer comme les théories des systèmes dynamiques (Henri Poincaré! en particulier). Soit le concept de x (concept d'ordre par exemple). On considère sa définition. On cherche quels sont les présupposés du concept. Ils ne se trouvent pas dans sa seule définition; celle-ci doit être analysée et développée. On établit ensuite quel réseau conceptuel se tisse à partir de ces présupposés et de leurs propres définitions. Ayant donc les sources du concept de x et les définitions de celles-ci, on obtient alors un ensemble de concepts: ceux contenus dans ces définitions et ceux exprimant les relations formulées dans ces définitions. On a enfin une construction conceptuelle relativement complète et cohérente que coiffe le concept de x et en laquelle il trouve, cette fois explicitement, compte tenu de cette construction, son fondement. Dans la structure de cette construction figurent des systèmes de formation (notamment syntaxique) et de relation (notamment sémantique) : grammaire, déduction, analogie, sens, etc. B - Critique de cette procédure: 1) Qu'est-ce qui fonde cette méthode d'investigation par recherche des présupposés? C'est le problème du bien fondé d'établir la source, de découvrir la racine, d'examiner les fondements notamment logiques d'un concept qui est posé là. 2) Qu'est-ce qui justifie de se fier à un réseau conceptuel, si adéquatement construit soit-il? Qu'est-ce qui légitime le recours à un ensemble de concepts pour analyser un concept donné? (cf. notamment l'anhypothétique platonicien: absolu dont toute chose tient son ultime intelligibilité, La République VI, 511b). 3) Cette critique s'expose en fait à elle-même, puisqu'elle met en question la procédure d'analyse conceptuelle suivant les principes ou démarches mêmes qu'elle met en question. C'est là plus généralement le problème d'auto-référence de la pensée. La pensée se rapporte à elle-même: elle n'a nécessairement qu'ellemême pour se penser. Et si la pensée se met en question, elle ne le fait pas autrement que par elle-même; ce qui est un cercle vicieux. Il convient d'être conscient de ce fait même si la pensée paraît se ressourcer sans fin.

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C - Critique de la pensée en général et de sa méthodologie de recherche de fondement logique Une science bien constituée réussit dans son horizon, au-delà elle n'est que vanité. Les images physiques ne se déduisent pas. Elles n'ont pas de provenance ou, en termes formels, elles dérivent de l'ensemble vide (0). Le principe de déduction ne s'y applique donc pas et la procédure méthodologique précédente non plus. Ce qui montre que la critique ou la mise en question (en B) de la méthodologie de recherche de fondement logique a lieu d'être, ayant un modèle. Dans le cas de l'image, une image ne peut être déduite logiquement et donc, en particulier, elle ne peut être ramenée à une source, un principe. La méthodologie de la pensée ne vaut pas pour l'image. Alors, si elle vaut pour les idées, qu'y a t-il de surprenant à ce que, finalement, ce système soit auto-référent et circulaire. Ceci ne signifie pourtant pas qu'une image ne puisse être expliquée, ramenée à des significations d'une part et décomposée en un système syntaxique, en particulier une collection de pixels, d'autre part. Si l'on fait abstraction du chemin entre l'axiome et ses conséquents (propositions, théorèmes,) ou entre le principe et ses aboutissements, la pensée devient comme l'image: elle se retrouve infondable, non déductible. La pensée en dehors d'elle-même ne se déduit pas, ne se fonde pas. D'où son cloisonnement en elle-même, qui lui permet de déduire et de fonder. Etrange situation du fondement et de la déduction qui trouvent ainsi leurs limites dans cette limitation de la pensée, dans cet auto-cloisonnement. La philosophie peut en tirer une conséquence et pas moins les sciences: tout ce qu'elles fondent, tout ce qu'elles déduisent ne prouve rien en dehors de la pensée, ne peut avoir aucune prétention en dehors de leur système. Néanmoins, ce système se trouve assez vaste pour enclore presque tout ce qu'il y a d'humain!

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D - Le non pensable. L'impossibilité de fondement et celle de déduction Il y a des choses spéciales qui ne sont pas pensables. Elles ne peuvent donc (selon C) être fondées ni être déduites (outre qu'elles ne peuvent être pensées, par définition). Réciproquement, si une chose ne peut être ni fondée ni déduite, alors elle n'est pas pensable. Un problème est de déterminer quelles sont ces choses. Mais si on en parle et les pense, cette condition même étant un performatif, n'ont-elles pas un pied dans la pensée, même si le « reste» n'y est pas, s'agissant de non pensable! Ainsi, le transcendant notamment dont on sait assez pour le détecter et le penser et donc, en même temps, pour le savoir impensable. Ce « pied» implanté dans la pensée est tel qu'on peut suffisamment traiter, analyser ces choses impensables pour en ébaucher l'identité et par là-même, trouver ou reconnaître qu'elles ne sont pas pensables pour l'essentiel, c'est-à-dire pour ce qui dépasse ce qui est pensable en elles. Ceci se constate en particulier dans cette identité (cf. le concept de non pensable précisément). En fait, n'y a-t-il pas toute une classe de choses qui possèdent une pareille double nature, constituant la matière d'une grande partie des problèmes philosophiques récurrents: le perçu, le réel, l'esprit, la matière, la mort, l'infini, le divin, le transcendant, l'étranger ou l'autre absolu, le non pensable. En effet, le non pensable est une pensée mais à la fois, par définition et destination, il est ce qui n'est pas dans la pensée avec toutes les conséquences qu'on peut tirer de ce fait (compte tenu de C) notamment l'impossibilité de fondement et celle de déduction. E - L'étranger ou l'autre absolu comme impensable L'axiome formule l'identité de l'autre. Il est expression de l'altérité pure. Cela peut être illustré par l'axiomatique dans la modélisation mathématique des phénomènes physiques: si cette axiomatique fonctionne, comme par exemple celle de la théorie quantique, c'est qu'elle modélise adéquatement ces phénomènes et que, ceux-ci, en tant qu'autres, se représentent dans ces axiomes, y trouvent leur forme d'expression. L'axiomatique est écrite

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notamment pour cela. D'autre part, il s'avère que cette écriture remplit ce rôle d'expression. Irréductibles, les axiomes communiquent de l'autre, son inconnu et son inconnaissable. Cette propriété de communicabilité de l'autre consiste à pouvoir se dire à travers ses axiomes, ceux-ci étant des formes par lesquelles l'autre délivre son information essentielle. L'étrangeté ou l'altérité se rencontrent donc dans l'axiomatique. L'axiome figure l'étranger ou l'autre absolu en tant qu'expression d'un impensable, à ce titre non susceptible d'être fondé, ni d'être déduit. Parfois, il naît un trouble conceptuel de cette étrangeté irréductible. Ainsi, la théorie physique axiomatisée, expérimentalement éprouvée qu'est la physique quantique s'avère descriptive et prédictive de phénomènes qui troublent les physiciens posteinsteiniens. Ceux-ci les calculent, les prédisent et, tout à la fois, s'en étonnent comme si leur sens leur demeurait étranger. « Revenant au point de vue des énergétistes, les théoriciens actuels de la Physique quantique ont été amenés à la présenter sous la forme d'une théorie abstraite reposant sur une axiomatique ayant pour but unique de prévoir les phénomènes observables sans qu'il soit utile, ou même légitime, de chercher à se faire une image du monde physique dans le cadre de l'espace et du temps ». Louis de Broglie, La Méthode en physique dans la Science moderne in Encyclopédie Française, tome II. Ce qui a été établi plus haut (cf. C et D) sur l'impensable, sa non fondabilité, sa non déductibilité permet d'expliquer la situation, d'éclaircir le problème. Ce trouble naît en fait des axiomes de la mécanique quantique (issus d'une théorie mathématique de Hilbert2). C'est à ce niveau que résident l'étrangeté, l'altérité, le surgissement d'une réalité improbable. Il y a là l'expression d'une nouveauté, d'un inconnaissable radical. Les réalités physiques quantiques qui s'écrivent ou se décrivent à base de cet inconnaissable, de sa formulation axiomatique plus précisément, se trouvent calculables, prédictives au moyen de celle-ci, comme toute théorie axiomatico-déductive, mais en même temps, aussi incompréhensible que peut être cette dernière avant qu'elle ne devienne une pièce familière, habituelle de ce nouvel équipement conceptuel.

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C'est donc là qu'il convient de repérer le problème qui dépasse donc ce cadre épistémologique particulier de la théorie quantique. Mais c'est là aussi le domaine des impensables et, par conséquent, compte tenu des conclusions déjà établies sur ce point, c'est là l'origine irréductible de l'altérité absolue, dès lors que les axiomes invoqués s'avèrent indéniablement et irréductiblement axiomes. F - L'axiomatique. Etrangeté ou altérité absolue des axiomes Il Y a nécessité d'admettre une réalité inconnaissable en parité avec une réalité observable, concevable, connaissable dans les limites précisément de l'inconnaissabilité du ou des principes. Comme si cette réalité-ci répétitive, spatio-temporelle était le membre ou l'élément d'une réalité autre. Comme si encore cette réalité observable et connue était mise en pulsation par une autre réalité cachant son principe ou, plutôt, étant d'un tout autre ordre que celui de cette réalité-ci. y a-t-il une pulsation originelle? Une pulsation qui mène l'univers en toutes ses dimensions, à toutes les échelles? Qui se retrouve dans le vivant, le minéral, le pensant en tout ce qu'ils ont de répétitif? Que sont temps, espace et esprit dans cette pulsation? En sont-ils l'expression, la modalité? Qui bat le rythme fondamental, qui l'impulse? D'où? Pourquoi? Et comment? Autant de questions ambitieuses, présomptueuses peut-être. Ne s'agit-il pas en effet d'une interrogation sur le principe caché d'une réalité autre? Ne cherche-t-on pas du côté impossible ou interdit des axiomes? Mais pourquoi ne peut-on ni percevoir ni concevoir derrière l'axiome? Pourquoi n'est-il ni fondable ni déductible? Pourquoi n' a-t-il de lisibilité qu'incompréhensible, d'expression qu'insaisissable? La situation des axiomes abstraits n'est pas spéciale dans ces questions. La « réalité» autre à laquelle ils font nécessairement référence ou avec laquelle ils sont en relation s'inscrit dans la définition donnée dans la conception précédente. Une réponse se trouve déjà donnée dans les éléments précédents ou, en d'autres termes, elle est la suivante: l'axiome est ce pont interdit du côté autre. Peut-être est-il interdit, mais sans lui, on ne prendrait pas clairement conscience, d'une clarté formelle, ou l'on

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ne saurait même pas qu'il y a quelque chose d'autre et de lié à ce côté-ci, quoique entièrement inaccessible. Mais lorsque ce pont est bien établi, dans le cas d'un véritable axiome, on peut alors en faire un grand usage de ce côté-ci. Ainsi peut-on tirer beaucoup d'un « bon» axiome, de son information inestimable: on peut construire, édifier de puissantes théories, élaborer d'importantes conceptions, tirer de vastes connaissances. De nombreuses conceptions, théories et connaissances ne sont cependant pas apparus par déduction axiomatique. Ceci n'altère pas l'analyse précédente. En effet, si celles-ci ont un fondement ultime, on peut toujours l'établir sous la forme d'une axiomatique. Autrement dit, si on problématise ces conceptions, théories et connaissances et en recherche les derniers fondements, on peut, sous certaines conditions, découvrir ou remonter à leurs axiomes et, là, y lire explicitement les limites du connaissable, de l' éprouvable en la matière, y concevoir les frontières avec le côté inaccessible du pont interdit. Par là-même, on peut mieux définir les caractéristiques des connaissances ainsi axiomatiquement fondées. Cela, sur différents plans: épistémologique, scientifique, technique, appliqué et ainsi qu'on l'a montré, sur les plans métaphysique et théologique. Et on peut mieux concevoir pourquoi on y constate tels aspects spécifiques, comme par exemple les spécificités de l'espace physique, telles qu'exprimées par la géométrie euclidienne.

2 - LA RÉPÉTITION: THÉORIE?

QUEL CONCEPT?

QUELLE

La théorisation d'un concept clé possède un caractère philosophique; elle ne se limite pas à l'aspect axiomatico-déductif. Elle n'omet pas cet aspect en tant que théorie, mais elle n'effectue pas les développements éventuellement considérables qu'elle appelle. Ceux-ci sont proposés aux recherches scientifiques. Elle interroge et explicite ses fondements, ses axiomes. Elle propose donc à la théorie d'aller à rebours, de tenter de formaliser la nécessité des axiomes mêmes et de ne pas se contenter de les proposer. Et elle procède de même multidimensionnellement,

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savoir, elle ne reste pas linéaire (linéarité logique), elle explore systématiquement latéralement (notamment par des déductions transversales), ce en quoi elle déborde effectivement la linéarité axiomatico-déductive. Le terme « répétitif» a une connotation négative ou péjorative impliquant les idées de simple, de lassant, d'inintéressant, d'inutile, d'ancien, d'habituel, de non renouvelé, de non original. Il ne dénote pas moins, par définition, des éléments positifs fondamentaux tels que: le langage: celui-ci a une constitution répétitive et une fonction de représentation indéfinie, donc répétition simple ou multiple indéfinie du monde, des objets, des pensées, des représentations elles-mêmes, et des représentations de celles-ci, la mémoire: elle a une fonction répétitive (considérer son lien au langage dans cette problématique), et une multitude d'autres éléments, notamment: le calcul, la mesure, le rythme, le nombre, le temps, la loi. Le terme de répétition correspond dans la pensée courante à une notion restreinte qui n'exprime pas le caractère essentiel du phénomène de répétition. Dans la perspective particulière où la répétition n'exprime que le négatif, se trouve notamment masqué son rôle constitutif: le fait qu'elle donne aux choses, êtres, phénomènes, leur consistance, leur durée, leur étendue, leur caractère quantitatif. Si bien que lorsque la répétition cesse (ce qui est en soi une étrange perspective), les choses, les êtres, les phénomènes cessent, s'évanouissent, de même. Quel est ce caractère essentiel du phénomène de répétition? La répétition est un principe universel: principe de la mémoire, de la loi, de l'écriture, de la parole, de l'espace, du temps, du corps, du mouvement, de la mesure, du nombre, du calcul, de la géométrie, du concept, longue litanie à la mesure d'elle-même. Un tel degré d'universalité dénote des significations profondes et riches. Il constitue un programme en soi. La répétition ne semble pas consister en une propriété interne aux choses (êtres, phénomènes, etc.), c'est-à-dire une propriété spécifique de ces dernières où elle s'exerce ou dont elle est constitutive. En effet, compte tenu du caractère universel de la répétition, elle est, à l'instar de tout phénomène universel (la

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gravitation ou le temps par exemple), l'effet d'un principe à découvrir et à identifier, qui a pour effet d'induire ou de poser de l'extérieur, des répétitions en une chose. Supposons maintenant ce principe hypothétique lié au temps (ou que le temps lui-même constitue ce principe), il resterait alors à le définir et l'expliciter et d'appliquer au temps lui-même la question: l'effet de temps a-t-il son principe hors de lui, un principe par quoi il est suscité dans les choses?

3 PROBLÉMATIQUES APPROCHES

DE

LA

RÉPÉTITION,

Que l 'homme lève les yeux aux cieux, qu'il analyse la matière, l'énergie, qu'il conçoive l'espace, le temps, qu'il parle, pense, il rencontre des répétitions. Ce faisant, il en cherche la source, mais elle est comme étrangère à ses sens et à son intelligence. A - La périodicité, facteur d'intelligibilité « Tout d'abord, les phénomènes périodiques sont extrêmement répandus, tant dans le monde inanimé de la physique qu'au sein des organismes vivants. Cette omniprésence rend déjà leur étude indispensable en elle-même. Mais il y a plus. En effet, par le biais de la transformation de Fourier, une évolution quelconque peut être décomposée en une somme de contributions périodiques. Ces deux éléments, d'ordre pratique et analytique, se conjuguent donc pour faire du « mouvement périodique» la pierre angulaire de tout l'édifice théorique élaboré pour rendre compte d'une évolution, quelles qu'en soient les caractéristiques.» L'ordre dans le chaos, Bergé, Pommeau, Vidal. Une réflexion sur la répétition rencontre la périodicité et se questionne sur l'origine de celle-ci. La périodicité de l'espace se traduit par de l'étendue; celle du temps par de la durée. Ce qui s'exprime aussi, dans les deux cas, par du nombre, expression quant à lui d'une périodicité abstraite. Des structures d'ordre périodique naissent donc, respectivement, "dans" l'espace, le temps et dans le

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nombre lui-même. De celles-ci, découlent des prévisions et se définissent les conditions de possibilité d'une prévision rationnelle et plus spécifiquement scientifique. Connaissant en effet telle structure, on repère telle forme en tel lieu, telle autre en telle date, telle autre encore en tel nombre. Le problème de la validité de ces prévisions revient au problème de la connaissance exacte des structures si elle est possible, notamment leur réalité spatiale, temporelle ou numérique. En assujettissant le devenir à des répétitions concrètes ou abstraites, il résulte une intelligibilité et une maîtrise de celui-ci: des réapparitions, des cycles et autres retours déterminent un cadre ou un cercle où s'inscrit le devenir qui devient pensable, prédictible. C'est là une voie essentielle des sciences et un de leurs fondements. C'est aussi un fondement des nombres dont le rôle clé dans la rationalité est connu. B - L'origine des pulsations vitales. Pourquoi certaines fonctions vitales ont-elles une nature répétitive? C'est une fonction vitale du système nerveux des animaux et de l'homme de réagir aux objets extérieurs, d'avoir une sensibilité à l'extériorité. Cette réaction, universelle, adopte dans ses différentes dimensions (en sa base ou dans ses développements notamment), une forme répétitive: de mêmes réactions sensorielles et de conscience se répètent, c'est-à-dire se partagent à travers la totalité des individus d'une espèce. Qu'est-ce qui assure de l'existence d'un objet? La répétition de ces mêmes réactions atteste, pour le commun comme pour le scientifique, de l'existence d'un objet. Cette répétition se trouve ramenée comme argument de l'existence de l'objet: c'est le point de ralliement des esprits sur celle-ci. Ces réactions répétées constituent le fondement de l'appel (ou la pensée) de l'objet, son rappel (l'écho mnémonique), son identité (présence et affirmation du même objet). Cette construction s'avère cependant fragile: si l'on brise ce pilier répétitif (en lui déniant toute valeur par exemple), l'objet et le réel perdent leur fondement, leur consistance. Qu'est-ce qui permettrait d'en perpétuer le constat? Il s'agit là d'un point

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philosophiquement important, gros de tout un développement métaphysique. De manière plus évidente, dans une situation quelconque, on se trouve environné de répétitions. Chaque être vivant en est composé. Il semble qu'il n'y ait pas de « vide ». L'homme est immergé dans une mer de répétitions et une multitude de répétitions le constituent. Parmi ces dernières, une nous est particulièrement précieuse et indéniable: le battement cardiaque. Cette énigmatique pulsation ne nous quitte pas tout au long de notre vivant. Une autre nous est également bien connue, parmi les répétitions les plus régulières: le phénomène respiratoire. Il n'est pas nécessaire d'insister sur ces deux piliers physiologiques vitaux à moins de se les fixer comme objets d'étude. Le cardiologue, le pneumologue, le biologiste nous diront-ils pourquoi il y a répétition en l'occurrence, pourquoi les fonctions respiratoires, cardiaques possèdent cette nature répétitive? Peut -on, en simplifiant, en concevoir l'origine dans la synchronisation (programmée dans les gènes des êtres vivants) aux rythmes de la nature (ceux des astres, de l'énergie et de l'espacetemps) ? On peut faire observer d'emblée que ce type d'explication ne fait que reculer le problème de l'origine de la répétition.
c - Où le phénomène de répétition se produit-il ?

Il a lieu: dans la pensée; dans les structures de la pensée, dans le concept (concept tout court) : on note en celui-ci la répétition indéfinie des objets, situations, qu'il recouvre dans son extension et la répétition potentielle des applications de la loi ou caractéristique qu'il formule dans sa compréhension, dans les concepts de nombre, rythme, loi, espace, temps, mesure, notamment; dans la nature; dans les structures de la nature, dans les phénomènes naturels, dans les lois physiques, tant dans leur concept (cf. supra) que dans leur réalité concrète. La répétition est donc un dénominateur commun de ceux-ci. Quelles répétitions y a-t-il par exemple dans un objet physique? Il y a notamment ses formes, ses dimensions, sa présence physique, ses différentes propriétés, son nom. Ses formes sont une

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répétition dans l'espace d'éléments visuels déterminés. Ses dimensions ont des mesures qui consistent en des répétitions de type numérique. Sa présence est sa propre réapparition dans le temps. Quant aux différentes propriétés de l'objet, elles correspondent généralement à une espèce fonctionnelle ou organique donnée d'éléments. Le nom de l'objet, enfin, est la répétition mentale et/ou verbale exacte de l'objet. Ainsi, par exemple, Hermann Staudinger3 a établi que les polymères sont la répétition (des milliers de fois) d'un même élément chimique, le monomère. Les matériaux constitués de polymères ont des propriétés rhéologiques intéressantes, comme la viscoélasticité notamment. Le polychlorure de vinyle est un exemple de polymère formé d'une répétition du monomère -CH2- CH CL La répétition possède-t-elle un principe réalisateur? S'agit-il dans une première perspective (duale) d'intelligence / pensée ou de matière / nature? En vertu de quoi y a-t-il répétition? Mais eu égard à la possibilité d'une insondable et indéfinie profondeur de la répétition, la question demeure-t-elle légitime? Comment répondre en effet à ces questions dans cette dernière hypothèse? Les réponses ne sont-elles jamais que non-sens, fantaisies? Quel est le sens de limiter cette question, de la restreindre à son possible? S'il existe tout un domaine où l'on ne sait pas en vertu de quoi il y a répétition (dans le cas d'une répétition enracinée dans une profondeur indéfinie par exemple), quel sens y a-t-il alors à déterminer en vertu de quoi d'autres répétitions se produisent? Cela signifie-t-ill'existence de différents concepts de répétition? Ou a-ton affaire à différentes sortes de répétitions qui entrent en fait sous un même concept? Que signifie qu'une forme, une propriété ou une relation se répète? Une mise au point terminologique s'impose tout d'abord: peut-on dire qu'une chose « se répète» ? La réponse est négative si cette chose n'engendre pas elle-même ses répétants supposés (cf. chap.12). Strictement, la terminologie « se répéter» est impropre si le sujet n'en est pas une source, ce qui est le cas général. On n'utilisera pas ce sens strict. Une forme se répète en un objet dans la mesure où elle se conserve en lui (on omet le problème de la continuité et de la

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discontinuité de ce type de phénomène). Un être, un objet ou toute autre chose provisoirement immuable (ou constant dans un certain laps de temps) conserve ses formes, ses propriétés, ses relations. D'une certaine façon, celles-ci se répètent. Mais la répétition possède encore une autre signification: lorsqu'une série d'objets ou d'êtres conserve une même forme ou manifeste une même propriété. Cette forme se répète alors dans une espèce, une catégorie ou un concept et non plus seulement en un unique individu. La répétition revêt alors un autre sens. Ainsi, c'est une chose qu'un cristal4 donné ne se déforme pas, c'est-à-dire que sa forme se répète en lui (dans l'espace et dans le temps), c'en est une autre que laforme cristalline se répète dans un cristal quelconque. D - Qu'est-ce qui se répète? Nécessairement ce qui est constant dans la pensée, la représentation, la perception (la condition n'est pas suffisante). Ainsi, les objets, phénomènes, êtres, sont des objets de la répétition sans lesquels précisément il ne peut y avoir répétition. Ce qui donne là une définition de ce qui ne se répète pas: l'absence, le manque5 de ces différents objets. Des problèmes se posent alors. Qu'est-ce que le constant? Quel en est le fondement? D'où corrélativement le problème de l'identité. Pour qu'il y ait du constant, il faut pouvoir l'identifier comme tel (c'est-à-dire le percevoir, le penser sous ses formes et caractéristiques propres). L'identification consiste en l'action ou l'opération par laquelle un élément acquiert sa consistance, se distingue, s'enregistre ou se mémorise, se reconnaît, se conçoit. Elle s'exprime dans une relation chargée de sens mais problématique: celle entre le « connu» et le « connaissant» ou entre une connaissance et son objet. Il s'ensuit un problème exprimant un point de vue critique: la répétition n'est-elle pas qu'une vue de l'esprit, une perspective d'où l'on perçoit et conçoit les choses comme séparées, divisées, autonomes (dans l'espace, le temps, la réalité physique, la pensée) et donc comme étant susceptibles, par intégration des formes ou des structures globales où elles figurent comme éléments, d'avoir des

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rapports entre elles et d'être ainsi, en leur nouvel état de tout ou de parties, soumis à des lois? Mais cette perspective ne s'impose-t-elle pas néanmoins à l'esprit: le langage n'en est-il pas l'attestation, en tant que significatif d'un mode de fonctionnement mental, jamais démenti. Ce qui conduit à interroger le langage: la répétition est-elle « en » lui? En est-elle la matière? Laquelle? Noam Chomsky6 écrit, dans ses Réflexions sur le langage (Flammarion, 1981) : « Or, les systèmes cognitifs humains, si on les étudie sérieusement, ne se révèlent pas moins étonnants et complexes que les structures physiques qui se développent dans la vie des organismes. Dès lors, pourquoi ne pas étudier l'acquisition des structures cognitives, telle langage, à peu près comme on étudie un organe physique complexe? (...) L'idée de considérer que le développement du langage est analogue à la croissance d'un organe physique est donc parfaitement naturelle et plausible.» Si l'on admet cette idée que le langage est un «organe» spécifique (de structures et fonctions communes à l'espèce humaine), se formant chez un individu à la façon d'un organe biologique suivant un principe de détermination et de développement comparables, il en résulte une certaine hypothèse de l'origine de la répétition, dans la mesure où celle-ci s'avère profondément liée au langage. En effet, fondant essentiellement la répétition sur la donnée du langage et sur ses caractéristiques, on est amené, dans cette hypothèse qui pose le concept de langage comme organe spécifique, à expliquer d'une certaine façon la répétition et à lui assigner une origine. Une partie de la problématique de la répétition se trouve alors attachée aux conceptions et à l'étude philosophiques et scientifiques du langage. Le langage, sa nature et ses origines deviennent une piste pour l'étude de la répétition en général, piste située en particulier dans cet « organe », dans ses tenants et aboutissants, dans les systèmes qui l'intègrent, dans sa finalité, etc. Une autre position critique se fait jour dans la perspective d'où l'on perçoit et conçoit les choses comme des touts, des entités, sans opération consciente ou manifeste de synthèse ou d'intégration: on ne sait ou découvre qu'après analyse ou autres opérations physiques, expérimentales et/ou conceptuelles de division, qu'elles sont composées ou constituées par une répétition d'éléments ou

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unités élémentaires ou du moins concevables comme telles. Mais l'idée de répétition ne nie pas ces modes de perception et conception. Elle en fait même une problématisation majeure. Ces touts, ces entités, en tant que reconnus composés, s'avèrent être le produit d'une répétition d'éléments très divers selon leur espèce: quarks, atomes, molécules, cellules, lettres, mots, phrases, etc. Ces éléments sont problématiques sont-ils théoriques, hypothétiques, réels, virtuels, fictifs, imaginaires, chimériques, conditionnels, relatifs, etc. ? L'existence du réel, des réels est donc questionnée. A nouveau sollicités son statut philosophique, son positionnement conceptuel. Mais les possibilités autres que le réel ne font pas moins problème. En effet, rien ne semble privilégier la notion de réel dans cette approche problématique; ce qui en accentue l'intérêt. La notion d'élément fait problème et pas moins celle de tout. Mais elles ne peuvent être abordées isolément (on ne dit pas séparément l'une d'elles). Les éléments (cellules vivantes, atomes, symboles, individus, etc.) peuvent être interprétés comme des produits d'une réalité totale. Ils ne sont pas, même sous forme composée ou combinée, explicatifs de cette réalité «supérieure» non plus que des réalités «intermédiaires» qu'on croit ordinairement expliquer par leur moyen. Un élément est une certaine division d'une fonction d'ensemble ou d'une structure unitaire et non pas la source de cette fonction ou structure, même multiplié, composé ou combiné. Les objets artificiels également (une machine ou un moteur par exemple) consiste en des assemblages d'éléments, sources d'une fonction (mécanique, économique ou autre). Leurs éléments (pièces, organes, etc.) ne sont pas significatifs, même en l'état combiné, s'ils ne sont organisés de façon «supérieure », c'est-à-dire par l'intelligence du concepteur et par la totalité du contexte effectivement impliqué dans cette mise en œuvre. Seule cette dernière réalité totale peut être explicative et significative. Mais à quel point peut-elle être cernée? Ayant discerné les éléments d'un système, on croit alors en avoir découvert la source, il n'en est rien. Il reste d'autres conditions à satisfaire. Ordinairement, ce sont l'intelligence et les

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connaissances qui font, signijicativement, accéder à un élément pertinent ou à sa découverte, celui-ci demeurant ignoré ou inapparent tant que ce niveau de globalité n'est pas atteint. Une science ou une technique s'élabore généralement à partir du global, non à partir du compositionnel ou de la combinatoire simple. Un contexte suffisant doit intervenir effectivement pour éclairer ou expliquer les mécanismes compositionnels ou les processus combinatoires. Un simple jeu de ces éléments hors un tel contexte, n'est pas significatif ou « informé ». L'élément n'est pas significatif ou explicatif s'il est conçu comme la base simple, dépouillé du savoir en question précédemment. La notion d'élément appropriée serait le concept d'élément doté de toute la connaissance, tous les contextes qui lui correspondent. La division, en un temps donné, de la totalité des êtres humains n'est pas finie. Elle se poursuit; de sorte qu'en ce temps, la totalité des éléments-hommes n'est pas présente. Si elle ne l'est pas, on n'a pas affaire à un ensemble actuel d'éléments et l'information en est largement tronquée. La réalité «totale », stade «achevé» de l'humanité, source de ces éléments, est donc ultérieure à tout ce processus de génération et correspond, au moins temporellement, à un «moment» où tout est achevé ou fini et cela, y compris si le processus est en fait infini, ce qui indique le niveau (peut-être inaccessible à l'homme en tant qu'élément) de cette réalité. Dans ce contexte déjà chargé se pose le problème de la répétition aux limites: à celles de la perception, de la conception, de l'opération, de l'expérimentation: l'infiniment petit, le très petit, le très grand, l'infiniment grand, le très complexe, l'infiniment complexe. y a-t-il effectivement répétition de ces objets infimes ou grands ou complexes? Les questions précédentes se posent aussi à cette échelle. Et à celle-ci, donc aux limites, elles revêtent une forme particulière impliquant des moyens conceptuels appropriés pour être traitées. Ces problèmes peuvent résister à l'analyse dans la mesure où les "éléments" candidats à la répétition se trouvent hors de la perception, de la conception et de l'expérimentation. Il existe cependant une façon significative déjà éprouvée de surmonter la difficulté: en introduisant et développant de la théorie et du savoir

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(théories philosophiques ou scientifiques par exemple). Façon significative parce que la théorie constitue le lien entre ces différentes définitions et conceptions. Plus précisément, elle se trouve étroitement liée à la définition d'un élément (s'il est défini), à celle du tout qui lui correspond le cas échéant et à la conception de leur dépendance mutuelle.

4 - POURQUOI Y A-T-IL RÉPÉTITION? «... dans l'espace homogène où il existe un monde (ou, en termes bruniens, un système planétaire) dans une région de l'espace identique à toutes les autres - un monde qui pourrait exister dans n'importe quelle autre région -, il n'y a pas de raison pour qu'il n'existe pas des mondes (d'autres systèmes planétaires) dans les autres régions. C'est un argument pour lequel Koyré [Du monde clos à l'univers infini] a signalé l'utilisation pré-terminologique du principe de raison suffisante: l'existence d'un monde dans une région de l'espace infini est une raison suffisante pour l'existence d'une infinité de mondes .,. » Miguel A. Granada. Pourquoi les touts, les êtres, les objets, les phénomènes, les propriétés, les relations, les langues sont-ils le produit d'une répétition d'éléments (atomes, phonons, ondes, symboles, sons) ? Existe-t-il des solutions autres que tautologiques à ce problème de la nécessité et de la raison de la répétition? On a déjà envisagé d'une part que c'est un mode de fonctionnement de l'esprit et des sens que de donner à concevoir et percevoir des éléments dans un tout, de les composer ou les intégrer pour considérer ce dernier comme composition. Ce qui conduit à interroger l'esprit et les sens (comme précédemment le langage) : ont-ils « en eux» le principe de la répétition? Et quelle forme, quelle nature y a-t-il en eux? Ou même l'instance surhumaine, le divin: « Si Dieu lui-même n'avait pas voulu la répétition, le monde n'aurait jamais été. » S.
Kierkegaard 7.

Suivant Plotin8 (Ennéades, VI), l'Intelligence (qui naît de l'Un, principe inengendré de toutes choses) est la source du passage de l'Un au multiple. Elle reçoit de l'Un une puissance qu'elle

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fragmente et multiplie, exprimant ainsi un principe de différenciation. La multiplicité (des intelligibles, des êtres) trouve là son principe et plus généralement toute multiplicité. On pourra repérer là, en particulier, le principe de l'origine et de l'universalité de la répétition. Si l'on enracine ainsi la répétition dans le divin, a-t-on alors une quelconque possibilité de la comprendre, d'en saisir l'essence? La répétition est-elle une figure du transcendant? Si elle l'est, appartient-il encore à l'intelligence humaine de s'en occuper? Concernant le lien entre la répétition et les fins, s'il existe des fins incommensurables avec I'homme, les répétitions qui leur correspondent n'ont ni sens ni intelligibilité, si on leur accorde sens que celui relatif aux dites fins. Car de telles fins n'ont aucune expression pour l'homme qui n'en voit et n'en conçoit jamais que des parcelles, des moments, des troncatures. Et ces derniers sont ses pleines visions, ses idées pourtant les plus profondes, les plus vastes. On a envisagé d'autre part que c'est un mode d'être de la nature ou de la réalité que de se structurer et fonctionner comme tel (répétitions de quanta, molécules, hommes, étoiles, etc.). Mais n'est-ce pas là précisément une solution tautologique? J. D. Barrow écrit dans La grande théorie (trad. M. Cassé, L. Cohen, G. Paulus, Flammarion, 1996): «Seule la mécanique quantique fournit une explication à l'existence de structures collectives identiques. La quantification de l'énergie lui permet de se manifester seulement en paquets discrets, et, de fait, lorsqu'un électron et un proton se rencontrent, un état unique s'offre à eux, dans lequel ils prennent place. La même configuration s'offrira à toutes les paires électron-proton que vous aurez pris soin de sélectionner. Cet état universel est ce que nous appelons l'atome d'hydrogène. De plus, une fois qu'il existe, ses propriétés ne connaissent aucune altération sous l'effet des multiples agressions occasionnées par les autres particules. Pour affecter l'orbite de l'électron autour du proton, le premier doit être suffisamment perturbé pour modifier son énergie d'un paquet quantique entier. Ainsi, la quantification de l'énergie est à la racine de la répétition des structures dans le monde physique et de la parfaite ressemblance des phénomènes dans le monde atomique ». La tautologie est ici la

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