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Une philosophie de la motivation

De
288 pages
Il existe un gouffre d'incompréhension entre l'activité technoscientifique et la réflexion philosophique, particulièrement en ce qui concerne le questionnement éthique. Le souci éthique dans le cadre de la recherche scientifique s'inscrit dans une perspective particulière, celle d'un "nous", responsable et capable de jugement, de la communauté scientifique. Mais pour que la responsabilité morale ait réellement sa place dans l'activité scientifique, l'apprentissage de l'interrogation éthique doit faire partie du curriculum de la formation scientifique.
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UNE PHILOSOPHIE

DE LA MOTIVATION

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Claude Stéphane PERRIN, Le neutre et la pensée, 2009. Philippe RIVIALE, La parole des prophètes. De la Tora à Simone Weil et Gracchus Babeuf, 2009. Francisco Xavier Sanchez Hernandez, Vérité et Justice dans la philosophie de Emmanuel Lévinas, 2009. Vincent TROV A TO, Esthétique de l'existence, 2009. Denis GRISON, Le principe de précaution, un principe d'action, 2009. Daniel LARANGE, L'esprit de la lettre. Pour une sémiotique des représentations du spirituel dans la littérature française des XIX et XX' siècles, 2009. Howard HAIR, L'amour d'amitié, 2009. Artemy MAGUN, La Révolution négative, 2009. Miklos VETO, Nouvelles Etudes sur l'idéalisme allemand, 2009. Jean PIWNICA, L'émotion à l'œuvre, 2009. Nicole PERUISSET-FACHE, Aux sources de l'image. Petit traité d'iconopoïétique, 2009. Muhammad Ghazzâli, De la perfection. Tiré des Lettres en persan de Ghazzâli, 2009. Jan Amos Comenius, L'unique nécessaire, 2009. Dominique BERTHET (Sous la direction de), Visions de l'ailleurs,2009. Claudia Fernanda BARRERA, Puissances de la séduction. La présence poétique au monde, 2009. Nadia T AÏBI, La philosophie au travail. L'expérience ouvrière de Simone Weil,2009.

Yves Larochelle

UNE PHILOSOPHIE DE LA MOTIVATION
,

Ethique, mythe, science

Préface de Thomas

De Koninck

L'Harmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-10154-8 EAN : 9782296101548

Préface
Ce livre d'Yves Larochelle est considérable et mérite la plus grande attention, car il met en question, avec lucidité et profondeur, les conceptions et les images insuffisamment critiquées de la science, ou plus exactement de la technoscience, dans nos sociétés. C'est le souci éthique qui doit animer la recherche scientifique, soutient-il, ce qui implique, en outre, que l'être humain devrait y trouver la place centrale qui lui revient. La science est devenue d'une efficacité effarante, mais elle en est malade, justement, parce que l'ambition prométhéenne de maîtriser la nature a remplacé la passion de comprendre et de célébrer la nature. Dans les termes de l'auteur, la science « a à se faire plus sensée ». La communauté scientifique est devenue une communauté technoscientifique, où prédominent l'outillage technologique de pointe et le souci de produire de nouvelles technologies toujours plus efficaces, c'est-à-dire plus rapides, plus puissantes et plus faciles. Cela entraîne une hyperspécialisation et des carences de plus en plus marquées dans le savoir lui-même ainsi que dans les autres domaines de la culture, et, faute d'exercice, une atrophie, chez l'expert, de ses autres facultés et de ses autres talents, sans parler de la dimension plus proprement humaine. Le champ de vision et le champ d'action se restreignent à proportion. Les chercheurs ne se comprennent plus guère entre eux, même à l'intérieur d'une même discipline. Savoir presque tout sur presque rien n'est plus une caricature, mais la réalité, qui n'empêchera cependant pas le spécialiste de s'arroger, au besoin, tous les droits, y compris, à la limite, celui de vie ou de mort. La juste place de la technologie est celle d'un outil et non d'une finalité. Aussi, écrit l'auteur, la science doit-elle «redevenir philosophique et pas seulement technique ». À défaut de quoi, en fin de compte, comme l'a si bien vu Michel Henry, on en viendra à croire que «l'homme n'est pas différent des choses ». L'autocritique est impossible à la technoscience, qui n'est qu'efficacité; seul un regard philosophique ou humaniste permet la distance critique nécessaire. Le point de départ de la science authentique est à l'opposé de l'arrogance dont témoignent trop d'institutions «scientifiques », jouissant pourtant d'une immunité politique et médiatique presque totale. Il consiste depuis toujours en un aveu d'ignorance, un

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UNE PHILOSOPHIE DE LA MOTIVATION

étonnement, une quête partagée. Or ce doit être plus que jamais le cas de nos jours, puisque la découverte majeure des cent dernières années de biologie est bien, pour citer Lewis Thomas, que «nous sommes profondément ignorants de la nature [...] C'est cette soudaine confrontation avec la profondeur et l'étendue de l'ignorance, qui constitue la contribution la plus significative de la science du XXe siècle à l'intellect humain». L'étrangeté même de la nature est ce qui rend la vraie science si captivante. Le drame est qu'il ne se fait à peu près plus de recherche fondamentale alors que les besoins de ce côté sont si grands et si vitaux. Comme en témoignait naguère encore Jacques Testart, personne ne voudrait arrêter une recherche tentant de comprendre comment l'organisme vit, ce qui serait «quelque chose de fantastique ». Ce qu'il a rencontré en fait c'est une recherche où l'on sait déjà ce que l'on prétend chercher. On n'a pas encore compris, en somme, que le cancer, le sida et le reste ne pourront être maîtrisés que lorsque l'on comprendra mieux la vie biologique, ce qui ne saurait s'obtenir autrement que grâce à de la recherche fondamentale libre et véritable. Voilà qui pose à neuf la question de la motivation, du désir, soulevée dès le début du livre dans une ample perspective qui fait honneur à l'auteur et au lecteur à la fois. C'est à une véritable quête philosophique de fond que nous convie ainsi l'auteur, manifestement animé, de surcroît, par un vif sens de 1'humain. Le parcours d'Yves Larochelle n'est pas banal. Car avant son doctorat en philosophie et sa carrière actuelle de jeune philosophe de grande promesse, il a d'abord obtenu très tôt un doctorat en physique nucléaire, pour participer ensuite à différents groupes de recherches, dans le même domaine, à l'Université Laval, à l'Indiana University et à la University of Tennessee/Oak Ridge National Laboratory, un des plus importants laboratoires aux États-Unis. Ses stages postdoctoraux l'ont conduit aux laboratoires de Michigan State University, au Texas A&M University, à la University of California at Berkeley et, brièvement, au Grand Accélérateur d'Ions Lourds (GANIL) à Caen en France. Ses nombreuses publications en physique incluent huit articles «majeurs», comme auteur principal, en des revues scientifiques internationales avec arbitres. J'apporte ces précisions parce qu'elles démontrent que les critiques qu'on lira sous sa plume sont celles d'un participant avéré de la

PRÉFACE

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recherche scientifique telle qu'elle se pratique aujourd'hui et nullement de quelque dilettante. Son témoignage est d'autant plus percutant qu'il s'accompagne d'une réflexion dont la pénétration, ainsi que l'expression simple et directe, forcent l'admiration. Je ne saurais trop en recommander la lecture. Thomas De Koninck Chaire « La philosophie dans le monde actuel» Université Laval, Québec

Remerciements
Je tiens à remercier: Le Professeur Thomas De Koninck Pour sa confiance inébranlable dans ce projet, et la grande disponibilité dont il a su me faire profiter. Le Professeur André Mineau Pour ses remarques très justes sur la première version de ce travail. Le Professeur Miklos Vetô Pour son analyse pertinente des fondements philosophiques de cette thèse. Le (feu) Professeur Lionel Ponton Pour ses commentaires très lucides au tout début de cette entreprise philosophique. Le Professeur François Tournier Pour son éclairant cours sur Freud de l'automne 2005. M. X. Alvarez et M. A. Baril pour la révision du manuscrit. La librairie À la bonne occasion, pour ses excellents services depuis 1989. La Faculté de philosophie de l'Université Laval et Le Fond Québécois de la Recherche sur la Société et la Culture (FQRSC) du Gouvernement du Québec pour leur soutien financier. Famille et amis, pour leur soutien indéfectible au fil des ans.

uf-llv KOlVWaaa8al 71:EQL 'rWV qnAoaocpwv, [...]. fÉvoç yâQ n àv8Qw71:wV Èanv Où 71:Qo 71:oMoD 'ref)~Up È71:l71:oAâl:ovàQYov cpLAOVHKOV KEVoboçov oçuxoAov u71:oAlXVOVU71:of-lW71:0V 'rE'rUCPWf-lÉVOV~QEWÇ U àvânAEwv, lva Ka8' "0f-lTJQov d71:w "È'rwalov ax80ç àQouQTJç". OU'rOl 'rOLVUVdç auaulf-la'ra bLaLQE8Év'rEÇ Ka!. bLacpoQouÇ Aoywv Aa~UQLv8ouç È71:lvof1aaV'rEç...l

... 71:âÀal bÈ ~ouA0f-lEVOç

- Lucien de Samosate, Icaroménippe, 28.

I (Zeus:) «Depuis longtemps je voulais vous faire savoir des choses au sujet des philosophes, [...]. Il y a en effet depuis peu une classe d'hommes qui prolifèrent et qui sont insolents, paresseux, aimant se quereller, ayant des opinions peu fondées, irascibles, quelque peu gourmands, un peu sots, stupides, débordant d'orgueil et, selon ce que dit Homère: «un vain fardeau de la terre ». Ces gens-là se sont divisés en factions et imaginent divers discours labyrinthiques.» Lucien de Samosate, Icaroménippe, 28, trad. froY. Larochelle, 2005 (inédite).

Table des matières
PRÉFACE REMERCIEMENTS TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION

5 9 13 DE LA MOTIVATION 35
37 38 41
42 43 45 50 52 54 59 60 63 65 68 70 72 75 78 78 81 84 86

CHAPITRE I : PHILOSOPHIE

1. La motivation: approches psychologiques et leurs limites a) Déftnitions psychologiques de la motivation b) Les confms de la psychologie et l'orée de la philosophie 2. Définitions relatives à une philosophie de la motivation a) La conscience, le soi, l'ego, la raison, la volonté b) La motivation, le désir, l'angoisse, l'acte c) Les adjoints de la volonté: l'affect et l'intellect d) L'altérité et la pensée: se reconnaître dans l'autre et dans le monde e) Les impondérables incontournables 3. Essai de typologie de la motivation a) Motivation à ressentir (mxuxw) b) Motivation à connaître et à comprendre (YLYVWaKW) c) Motivation à se justifter (bu(ai.W) d) Motivation à persister en se transmettant (È1n/-lÉvw/btabLbwf.u) 4. La transformation de la motivation en acte concret a) Processus de transformation de la motivation en action b) Le facile, le difftcile et l'impossible dans l'acte 5. Essai de typologie de la transformation de la motivation en action a) L'acte physique et l'acte communicationnel (lqyov/AOyoç) b) Le jugement: le raisonnement et la décision (KQLULÇ) c) Le souci envers les transformations à venir (<PQov"Clç) d) La contemplation (9êWQLa)

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UNE PHILOSOPHIE DE LA MOTIVATION

CHAPITRE Il : MOTIVATION DU SOUCI ÉTHIQUE
1. Le défi éthique contemporain a) L'éthique personnelle b) L'éthique sociale: l'éthique du travail c) L'impasse d'une éthique strictement issue du dogmatisme religieux d) L'impasse d'une éthique strictement rationnelle et universelle 2. Les Fondements de l'éthique a) 1erfondement de l'éthique: la logique causale de la moralité b) 2e fondement de l'éthique: l'expérience personnelle et collective c) 3e fondement de l'éthique: l'anthropocentrisme irrationnel du mythe 3. Exploration des liens entre mythe et éthique a) Pertinence des mythes b) L'éthique retrouvée dans les mythes 4. Dépassement de l'ego comme hypothèse morale inspirée du mythe a) L'afftrmation de soi et le dépassement de l'ego b) Le courage du héros à imiter: humilité et compassion

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93 96 98 100 102 106 113 115 118 129 130 133 149 156 157

CHAPITRE III : SOUCI ÉTHIQUE DANS LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE 163
1.

Qu'est devenue la science? a) L'efficacité technique devenue le modèle idéologique dominant b) Problématiques liées à la technoscience et à la spécialisation bornée

167 170 173 180 183 184 186 189 193 194 196 198 200 207 210 215

2. Qu'est-ce que la science? a) La motivation de la science b) La science doit-elle être efftcace, effective ou contemplative? c) La méthode scientifique d) La théorie scientifique et la métaphysique 3. Une science digne et éthique: le dépassement du « nous» a) Le souci éthique dans la recherche scientifique b) Une éthique scientifique comme dépassement du « nous» 4. La motivation du travail, et la science comme travail éthique a) L'aliénation dans le travail: le prix de l'impératif de l'efftcacité b) Bâtir l'éthique du travail: culture et éducation c) La science comme travail éthique au sein de la communauté d) L'éthique au cœur de la démarche scientifique

TABLE DES MATIÈRES

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CONCLUSION
1. Thèses développées dans cette philosophie de la motivation a) Le présupposé comme choix nécessaire à la démarche philosophique b) L'intuition psychanalytique comme présupposé philosophique c) Le héros mythique comme modèle éthique et le dépassement de l'ego d) Prépondérance de l'efficacité comme perversion de la science e) La science comme dépassement du« nous» et comme travail éthique 2. Vouloir et devenir: vivre et philosopher a) La philosophie comme motivation de la vie : pourquoi vivre b) La motivation comme philosophie de la vie : le sens de la culture c) Philosophie en vouloir et en devenir

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221 222 224 225 226 227 229 229 231 232

BIBLIOGRAPHIE
INDEX ONOMASTIQUE

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ANNEXE: DÉFINITIONS DES CONCEPTS DE LA PSYCHANALYSE, DE LA PSYCHOLOGIE ANALYTIQUE ET DE LA PSYCHOLOGIE DE LA MOTIVATIONSELON 259 S. FREUD, e.G. JUNG ET P. DIEL
a) Déftnitions de la psychanalyse freudienne b) Déftnitions de psychologie analytique jungienne c) Déftnitions de psychologie de la motivation de Paul Diel d) Le sens de la vie. .. 261 266 274 279

Introduction
Qu'est-ce que la philosophie? On pourrait refuser de répondre à cette question, en se réfugiant derrière l'ampleur considérable de la tradition qui la sous-tend et l'impossibilité de tenir compte d'une seule réponse. Cette prise de position serait fort prudente, mais aussi peu courageuse. On peut, au contraire, prendre le parti que la philosophie est justement une affaire de courage et d'effort, et risquer une réponse, quitte à en réévaluer plus tard la pertinence ou la déficience. La deuxième voie semble la plus prometteuse: La philosophie est l'acte de vouloir rendre compte de ce monde dans lequel nous sommes pris, soi et autrui, et l'acte de réfléchir à la manière de s'en déprendre pour ensuite pouvoir ressaisir le monde avec une certaine sagesse et une certaine conviction. La philosophie serait donc un élan de soi vers le monde et un débat avec l'autre sur ce monde, élan qui parfois se meut en un combat pour tenter de sauver une valeur qui semble préférable ou une conviction que l'on ressent plus juste. La philosophie ne serait pas l'acte d'argumenter ou celui de répondre, des étapes ultérieures et facultatives, mais plus fondamentalement elle est l'art de chercher une façon satisfaisante de se rendre compte de la réalité. La philosophie est ce point d'appui par lequel on peut se soulever hors de soi pour ainsi se comprendre, comprendre le monde et la présence d'autrui dans le monde, et elle est ce point d'entrée qui permet de revenir en soi pour vivre ce monde avec autrui. On ne peut pas, a priori, éliminer de l'exercice de la philosophie les émotions, les intuitions, les convictions ou la contemplation. On ne peut pas non plus supposer que la philosophie possède un caractère exclusivement rationnel, argumentatif, sémantique et logique, affirmation réductrice qui résume peut-être le mieux les grands tourments de la philosophie du XXe siècle. Heureusement, cette époque est révolue, le nouveau siècle exigeant une réouverture radicale de l'horizon philosophique, par les défis politiques, économiques, éthiques, spirituels et scientifiques qu'il nous pose. Mais encore faut-il que cette réouverture ne soit pas un retour du balancier, qui ferait sombrer la réflexion philosophique dans des excès

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UNE PHILOSOPHIE DE LA MOTIV ATlON

inverses à ceux commis récemment en la privant justement de la raison, de la logique, de la rigueur et de l'esprit scientifique. Comprendre un article scientifique ou technique se résume normalement à le lire et à comprendre ce qui est écrit, ce qui nécessite une connaissance précise et complète du domaine d'expertise touché. Le langage scientifique est précis et direct, sans périphrases, figures de style ou fioritures, ce qui est une de ses grandes forces, mais aussi une de ses faiblesses puisqu'il ne permet pas de rendre compte de certains aspects du réel, et contourne, ou minimise, ce qu'il y a d'émotif ou de spirituel chez l'homme. La lecture d'une œuvre philosophique ne peut se résumer de la même façon. Dans l' œuvre de philosophie, il faut premièrement repérer ce qui relève de la démarche intellectuelle du philosophe et ce qui relève de ses convictions, de ses émotions et de ses soucis, sans oublier les embûches de style et d'enjolivement littéraire fréquentes chez les auteurs érudits. Il ne s'agit plus simplement de comprendre ce qui est écrit et pourquoi l'argumentation est bâtie de telle ou telle façon, mais il faut savoir situer le texte par rapport à la longue tradition philosophique, diversifiée et souvent contradictoire, et la situation sociologique et politique contemporaine à l'auteur. Et le travail de lecture philosophique ne s'arrête pas là, il faut aussi pouvoir saisir ce qui est omis, et surtout pourquoi tel thème, telle hypothèse ou telle facette de la pensée ou de l'être humain a été escamoté par l'auteur. Comprendre une œuvre philosophique exige donc une grande érudition englobant l'ensemble de la tradition, qui dépasse en ampleur la simple spécialisation technique sur un sujet précis, en plus de la capacité d'introspection qui permet de ressentir assez d'empathie avec l'auteur pour saisir ce qui a motivé son œuvre, sans parler de l'intelligence distincte et particulière nécessaire à toute pensée originale. La tâche semble immense, voire impossible, et c'est pourtant ce qui est exigé du lecteur de philosophie voulant non seulement comprendre ce qu'il lit mais aussi participer véritablement à la tradition philosophique par ses propres écrits, ce que seulement quelques individus à chaque siècle ont pu réaliser, non seulement en saisissant l'ensemble du mouvement de la pensée philosophique, mais aussi en y contribuant significativement pour les siècles à venir. Heureusement, il existe pour nous, simples artisans et chercheurs en philosophie, d'autres façons de la lire, de la comprendre et de la

INTRODUCTION

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faire, moins idéales mais néanmoins valables, voire essentielles à la propagation des idées des « grands» philosophes. On en distinguera ici quatre types: 1. La lecture exégétique, faite par un «spécialiste de... », basée spécifiquement sur un auteur unique. On étudiera, par exemple, la vie, le style, les idées, les démonstrations et les contradictions dans l' œuvre de Platon. 2. La lecture scolaire, partant de l'œuvre d'un nombre restreint de philosophes, constitués en «écoles », tentant de circonscrire les caractéristiques de cette école, et cherchant habituellement à en assurer la reconnaissance et la perpétuation. On étudiera, par exemple, le pythagorisme, le platonisme, le néo-platonisme et la survie des idées platoniciennes dans la philosophie moderne. 3. Une lecture philosophique de la contemporanéité, n'accordant qu'une importance très relative à la tradition philosophique autre que contemporaine, sinon par intermédiaire. On ne se référera plus, par exemple, à Platon lui-même, mais possiblement, et de façon périphérique, au platonisme de Bertrand Russell. 4. Finalement la lecture thématique, se bornant à une facette de la réalité et puisant à la tradition ce qu'elle en dit pour en faire à la fois une synthèse et une œuvre innovatrice. On se référera, par exemple, spécifiquement à ce que Platon a écrit sur l'organisation politique, que l'on comparera aux propos d'autres auteurs sur le même thème. Le projet de ce travail est de s'engager dans une lecture thématique de la tradition, se fixant sur les thèmes particuliers de la psychologie de la motivation humaine, de l'éthique, de la mythologie et de la recherche scientifique, thèmes à première vue très disparates (ce qui est possiblement de bon augure, car une particularité de la philosophie est de souvent désarçonner les préjugés trop fortement ancrés) que nous tenterons d 'harmoniser en un discours suivi et pertinent. Voilà pour l'intention de fond de ce travail. Reste maintenant à répondre à la question de la forme. Le langage est devenu depuis environ un siècle un des principaux points de mire de toute entreprise philosophique sérieuse. Ce que l'on appelle la «philosophie analytique» peut bien souvent se résumer, bien que ce champ de la pensée s'élargisse sans cesse, à une philosophie de la sémantique fortement influencée par la méthode scientifique, c'est-à-dire plus empirique que théorique, plus démonstrative que spéculative et plus rationnelle qu'émotive. Au

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UNE PHILOSOPHIE

DE LA MOTIVATION

cours du XXe siècle, la pensée, et non seulement la pensée philosophique, est devenue un phénomène essentiellement langagier, au sens où la façon de dire sa pensée et la manière de la propager revêt l,me importance grandement magnifiée par rapport à la nature du propos ou à l'intention qui est à son origine. De même, l'importance de la communication en philosophie a connu un grand essor pendant cette même période, on peut même avancer que les progrès récents de la philosophie sont principalement des progrès dans le domaine de la philosophie de la communication et du langage. La philosophie, discipline qui se pratiquait selon une dialectique extrêmement asymétrique chez Platon, puis comme un exercice purement solitaire de description et de spéculation sur la réalité pour Aristote, Thomas d'Aquin, Descartes, Kant, Hegel ou Heidegger, est aujourd'hui devenue une activité d'interlocuteurs et de discussions en séminaire, en groupe, en colloque et par échange d'articles spécialisés. Cela est fantastique, car il n'y a pas meilleure manière de penser que par le partage de la pensée, mais il y aussi un écueil dans cette reformulation de la philosophie, l'écueil de l'éparpillement des voix individuelles dans le vent de la cacophonie des multiples discussions spécialisées. Ce passage du «je pense que» à un «je dis que... qu'en pensezvous?» comporte en effet des avantages certains sur l'ancienne manière, plus monastique, de philosopher. Il permet une communication de la philosophie pendant son élaboration et non comme la diffusion d'un produit fini. Ce qui élimine ainsi grandement le danger de se perdre dans un univers philosophique secret et solipsiste, ayant peu de contact avec ce qui importe de la réalité quotidienne des hommes, et surtout cela favorise l'évolution d'une véritable communauté philosophique semblable à la communauté scientifiquel, où les théories et les démonstrations ne commencent vraiment à exister qu'après leur partage et leur acceptation. Malgré cet accent sur la communication, et sur le domaine plus restreint de la philosophie du langage, la philosophie semble tout aussi
1 Bien que l'expérience montre assez clairement la désunion manifeste de la communauté des philosophes, si on la compare à la communauté des scientifiques, on peut tout de même constater l'existence de groupuscules philosophiques, basés sur la langue, la nationalité ou sur les écoles philosophiques, plutôt que d'une véritable communauté philosophique couvrant tous les horizons, conceptuels et linguistiques, de la philosophie.

INTRODUCTION

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désunie et disparate que jamais auparavant. Le gouffre moderne entre philosophie anglo-saxonne et philosophie continentale ne s'est jamais comblé. Le pragmatisme et l'utilitarisme, tels que cultivés en Amérique, ne peuvent pas être plus éloignés, plus incommunicado d'une autre discipline intellectuelle qu'ils ne le sont de la phénoménologie française ou des successeurs de Heidegger, Ricœur et Gadamer dans les voies de I'herméneutique. Entre ces deux extrêmes idéologiques s'ajoute la philosophie analytique qui tente de s'affirmer comme une copie savante et respectable des sciences naturelles, comme une sorte de branche désincarnée se détachant avec autant de précipitation que d'aversion de l'arborescence de la philosophie dite classique, métaphysique et traditionnelle2. Dans ce contexte, où les différentes philosophies et les différents philosophes sont de plus en plus sourds les uns aux autres, comment envisager sans un rictus une quelconque possibilité de rapprochement entre la philosophie et la science, entre la philosophie et les grandes religions, ou même, et c'est ici un rire nerveux et incontrôlable qui éclate, entre ces trois « visions du monde» ? Cela semble un rêve à la fois trop naïf, à cause du sérieux que chaque domaine s'accorde, et trop ambitieux, à cause de l'impossibilité pour un individu, ou même pour un regroupement quelconque, de maîtriser et de comprendre de façon pertinente les multiples savoirs et idéologies. La tragédie de la philosophie du XXe siècle a probablement été de vouloir atteindre la respectabilité des «sciences exactes », celles-ci étant très efficaces et très populaires, en leur empruntant leur discours et leurs méthodes positives basées principalement sur les résultats empiriques. Mais ce faisant, l'inexactitude et l'inexplicable ont été écartés de l'investigation philosophique, et le malheur, pour

2 Sur ce qui allait devenir la philosophie analytique du langage, Max Horkheimer écrivait d'ailleurs déjà en 1947 : «Language has been reduced to just another tool in the gigantic apparatus of production in modem society. Every sentence that is not equivalent to an operation in that apparatus appears to the layman just as meaningless as it is held to be by contemporary semanticists who imply that the purely symbolic and operational, that is, the purely senseless sentence, makes sense. Meaning is supplanted by function or effect in the world of things and events. », Horkheimer, M., Eclipse of Reason, The Continuum Publishing Company, Londres, New Yorle, 2004, p. 15.

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UNE PHILOSOPHIE

DE LA MOTIVATION

l'ambition scientiste de la philosophie, c'est que l'homme et le monde qu'il habite sont en grande partie inexacts et inexplicables. Les philosophies de type analytique et phénoménologique ont comblé un besoin pressant de précision, de rigueur et d'intelligibilité en philosophie, mais il est désormais permis, et même nécessaire, d'y réintégrer l'indéterminé, l'ineffable et le mystère qui font de la vie humaine quelque chose ne se résumant pas entièrement à la logique, au physique et au biologique. La philosophie a la responsabilité de la cohérence et de la transparence et elle doit combattre l'obscurantisme, le fanatisme ou le dogmatisme aveugle. Mais elle a aussi la responsabilité d'embrasser tout l'être humain, autant dans ce qu'il a de clair que dans ce qu'il a d'obscur. Un constat déterminant, que l'histoire de la philosophie semble nous permettre d'affirmer, c'est que toute démarche philosophique repose initialement sur un présupposë, avoué ou non. Il est impossible de philosopher « à vide », sans point de départ. Bien sûr ce point de départ est toujours aux yeux du philosophe initiateur une évidence, ou à tout le moins une certitude personnelle, mais ce présupposé est une condition nécessaire et suffisante, pour reprendre le langage des logiciens\ à la pensée et à l'action philosophique. Reconnaître et assumer le présupposé d'une démarche philosophique est déjà un gage de l'intégrité de cette démarche.
3 Bien que cousin au point de vue du sens, le présupposé philosophique dont il est question ici n'est pas à confondre avec la notion de «paradigme scientifique» de Thomas Kuhn (Kuhn, T.S., La structure des révolutions scientifiques, trad. fro L. Meyer, Champs-Flammarion, Paris, 1983, p; 29 et suivantes). Alors que celui-ci se veut «l'esprit scientifique du temps », le présupposé philosophique doit être différent, ou plus précis, que les opinions et les préjugés de la contemporanéité où il baigne. La norme du travail philosophique est toujours une réinvention et une remise en question, une révolution scientifique est un fait d'exception dans l'exercice quotidien de la science. Le présupposé philosophique se distingue également du «vocabulaire rmal des métaphysiciens» que le philosophe américain Richard Rorty oppose à l'activité philosophique des « ironistes» qui trouvent leur inspiration morale dans la critique littéraire. Car si le philosophe se voit dans l'obligation de se choisir un présupposé lors de sa démarche intellectuelle, cela ne l'empêche pas d'en être parfaitement conscient, de philosopher en conséquence et de reconnaître et de respecter les présupposés des autres philosophies. (Voir Rorty, R., Contingency, irony, and solidarity, Cambridge University Press, Cambridge, 1989, principalement la deuxième section sur« l'ironisme ».) 4 Et ce faisant, en présupposant la validité de la logique en philosophie. ..

INTRODUCTION

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Le véritable «doute absolu» est un leurre que chaque philosophe se doit de reconnaître, il y a toujours derrière chaque argumentation philosophique une conviction profonde qui n'a jamais été ébranlée, jamais vraiment mise à l'épreuve. Descartes et Kant n'ont jamais vraiment renoncé à la divinité avant de commencer à philosopher, Husserl n'a jamais vraiment renoncé au monde avant de le mettre entre parenthèses, le premier Wittgenstein ou le jeune Bertrand Russell n'ont jamais vraiment remis en question la validité de la logique formelle. Cet état de fait n'est pas une faiblesse de la philosophie, mais bien sa plus grande force et une de ses conditions d'existence, car c'est ce qui lui permet de parler de ce que les autres sciences ignorent, c'est-à-dire des idées et des convictions les plus profondément ancrées dans le psychisme humain, qui sont souvent ultimement indémontrables ou inexplicables. Le présupposé qu'un philosophe choisit comme base de son argumentation ou de sa narration est ce qui lui semble de plus évident, de plus palpable de la réalité et de plus immédiat pour la pensée, mais qui est aussi susceptible d'être accepté comme primordial par le lecteur, l'auditeur ou l'interlocuteur de sa philosophie. Un parcours philosophique qui ne saurait être clairement partagé, communiqué, critiqué et possiblement enseigné n'est plus vraiment du domaine de la philosophie, et ne saurait se différencier du rêve, de la lubie ou du délire narcissique. Cela revient à énoncer un présupposé crucial, qui devrait être à la base de toute philosophie: Unephilosophie doit être communicable. Elle ne doit pas être qu'une impression, un instinct, une image mentale, une intuition ou un pressentiment, et bien qu'elle puisse être motivée par ceux-ci, elle doit être exprimable par la parole, la gestuelle, l'image et l'écrit. Une philosophie est donc toujours essentiellement «symbolique »5, autant dans ses présupposés que dans ses développements. Idéalement, elle ne devrait pas non plus se contredire elle-même ponctuellement ou globalement. Mais ériger la non-contradiction comme condition absolument nécessaire de la
5 Par symbole, on retient principalement la défInition de Ernst Cassirer: « Par forme symbolique, il faut entendre toute énergie de l'esprit par laquelle un contenu de signifIcation spirituelle est accolé à un signe sensible concret et intrinsèquement adapté à ce signe. », E. Cassirer, Trois essais sur le symbolique, trad. fro J. Carro, Paris, Éditions du Cerf, 1997, p. 13.

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philosophie serait affinner l'universalité d'une présupposition de la logique en philosophie, ce qui serait hardi et peut-être restrictif à ce point de notre enquête6. Il est donc posé ici d'entrée de jeu comme présupposés à valeur axiomatique que le sens soit possible en philosophie et que celui-ci soit exprimable et transmissible symboliquement entre les êtres humains. Refuser ou réfuter ce présupposé équivaudrait à rendre impossible la continuation de notre démarche philosophique, voire de toute démarche philosophique. On peut, sans jamais penser faire l'unanimité sur le sujet, classer les présupposés philosophiques des principaux courants historiques de la pensée en trois grandes familles thématiques. Premièrement, les philosophes métaphysiques, tels Platon, Thomas d'Aquin ou Kant, qui présupposent une réalité métaphysique détenninante pour l'homme7, inaccessible par la démarche empirique, mais connaissable par la raison (du moins par la raison «pratique »). Deuxièmement, les philosophes esthétiques, dont le meilleur exemple est probablement Nietzsche8, qui démontre un goût marqué, et déterminant pour sa pensée, pour un idéal essentiellement esthétique, et même artistique. Et troisièmement, les philosophes rationnels, tel Husserl, principalement dans ses premières œuvres logiques et phénoménologiques, et les philosophes analytiques du XXe siècle, qui présupposent la suffisance de la logique, de la raison analytique et, dans une certaine mesure, de la démarche scientifique pour aborder le monde, monde constitué par les données des sens et du langage, et les évènements reliés à la prise de conscience de ceux-ci. Ces trois
6 Car la logique, comme sa sœur dans le monde physique, la causalité, est du domaine de la conscience, et rien ne force l'inconscient, par exemple, à être logique ou causal dans sa manifestation, dans les rêves par exemple. 7 Le Dieu chrétien pour Thomas d'Aquin, le Dieu « nécessaire au bonheur» de la Critique de la raison pratique pour Kant et les «formes pures» et le monde des âmes pour Platon. Formes pures redéfmies de la façon la plus convaincante par Alfred Whitehead à l'époque contemporaine: «Accordingly, by way of employing a term devoid of misleading suggestions, I use the phrase 'eternal object' for what in the preceding paragraph of this section I have termed a 'Platonic form'. Any entity whose conceptual recognition does not involve a necessary reference to any defmite actual entities of the temporal world is called an 'eternal object'. », Whitehead, A.N., Process and Reality, The Free Press, New York, 1978, p. 44. 8 On connaît le fort instinct artistique de Nietzsche, même après sa rupture avec Wagner et sa dévotion un peu caricaturale pour la Carmen de Bizet.

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familles sont, à nos yeux, sur un pied d'égalité de légitimité philosophique, et on ne tentera pas d'en glorifier une ou d'en dénigrer une autre. La démarche de «philosophie de la motivation» entreprise dans cet ouvrage essaie, bien sûr, de dépasser ces présupposés, car la philosophie au même titre que la science ou les arts, est toujours une tentative de dépassement du connu vers l'inconnu. Et son présupposé, car il en faut un, devra donc être à la fois métaphysique, esthétique et rationnel, espérant ainsi combler les carences des philosophies ne se limitant qu'à un de ces trois aspects, sans pour autant devenir insignifiant ou frivole en tentant d'embrasser trop largement la réalité. Reste à déterminer précisément quel présupposé philosophique permettrait de réaliser cet objectif ambitieux. Une clef ouvrant la porte à une vision du monde où la philosophie, la science et la spiritualité ne seraient pas mutuellement exclusives est pourtant déjà sous nos yeux et à notre portée. Mais cette clef est largement ignorée par ces trois disciplines, car elle n'appartient proprement ni au domaine de la philosophie, ni au domaine des sciences exactes, ni au domaine du religieux, mais touche pourtant à tous les trois à la fois, à travers le langage, la signification des mots et des symboles9 et des actes de communication. Cette clef, pouvant servir à une réunification symbolique des différentes activités donatrices de sens pour l'humanité, se retrouve principalement dans les théories, et de façon secondaire dans les résultats cliniques, de la psychologie analytique moderne. Et cette clef se concentre plus particulièrement sur l'aspect anthropologique de la description du psychisme humain que sur les tentatives thérapeutiques
9 La tentative de réunification des horizons langagier, mythologique et scientifique à travers la notion de « symbole» par Ernst Cassirer est un des efforts philosophiques les plus louables du siècle dernier. Malheureusement, peut-être à cause de l'ampleur de l'entreprise et de son inachèvement, elle n'a pas su faire « école ». Le présent travail se veut un rappel et une humble forme de renouvellement du projet cassirien. Voir Cassirer, E., La philosophie des formes symboliques 1. Le langage, trad. fro O. Hansen-Love et J. Lacoste, Les Éditions de Minuit, Paris, 1972, La philosophie des formes symboliques 2. La pensée mythique, trad. fro J. Lacoste, Les Éditions de Minuit, Paris, 1972, La philosophie des formes symboliques 3. La phénoménologie de la connaissance, trad. fro C. Fronty, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972, The Philosophy of Symbolic Forms: Volume 4, The Metaphysics of Symbolic Forms, trad. ang. J. M. Krois, New Haven et Londres, Yale University Press, 1996.

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de soulagement de maladies mentales. Ne se résumant pas à la psychanalyse freudienne et aux idées de ses nombreux successeurs dissidents, cette piste doit aussi inclure une analyse philosophique de ces théories et de ces découvertes empiriques sur l'esprit conscient et sur l'inconscient, et de l'influence qu'elles exercent sur la façon dont l'homme se conçoit lui-même et appréhende le monde qui l'entoure. Le présupposé choisi par cette philosophie de la motivation est que la philosophie ne peut plus ignorer dans son exercice l'apport de la psychologie moderne, principalement la méthode psychanalytique de S. Freud, la psychologie analrique de e.G. Jung et la psychologie de la motivation de Paul Die11 . Il ne s'agit évidemment pas pour la philosophie d'utiliser les découvertes de la psychologie comme des fondements de type métaphysique, ou encore moins comme des axiomes «scientifiques» à la base d'une philosophie, mais bien de prendre conscience des implications philosophiques du simple fait, assez universellement reconnu et accepté aujourd'hui, que les actes de la conscience, et surtout les actes de la pensée, sont affectés par des pulsions inconscientes Il.
10 Un glossaire de définitions sommaires sur les théories psychologiques de S. Freud, CG. Jung et P. Diel est annexé à la fin de l'ouvrage (Annexe). Si les thèmes et les concepts qui y sont traités ne sont pas axiomatiques dans l'argumentation de cette thèse, ils en sont certainement une influence importante et une principale source des argumentations orientant cette démarche philosophique. Les différences théoriques irréconciliables entre ces trois différentes écoles psychologiques montrent bien l'ambiguïté, et la richesse, du psychisme humain et l'impossibilité, du moins actuelle, de s'en tenir à un système rationnel rigide et logique pour le décrire. Malgré cet état de fait, le psychisme (incluant la conscience et l'inconscient) est une partie importante du phénomène humain que le philosophe ne peut ignorer ou juger négligeable dans son activité de raisonnement. L'Annexe est donc en quelque sorte une pré-introduction essentielle à la compréhension des chapitres qui suivent. 11Il est pertinent de rappeler ici la mise en garde de Maurice Merleau-Ponty sur la portée philosophique de la psychanalyse par rapport au matérialisme ou au spiritualisme: « Quand nous disons que la vie corporelle et le psychisme sont dans un rapport d'expression réciproque ou que l'événement corporel a toujours une signification psychique, ces formules ont donc besoin d'explication. Valables pour exclure la pensée causale, elles ne veulent pas dire que le corps soit l'enveloppe transparente de l'Esprit. Revenir à l'existence humaine comme un milieu dans lequel se comprend la communication du corps et de l'esprit, ce n'est pas revenir à la Conscience ou à l'Esprit, la psychanalyse existentielle ne doit pas servir de prétexte à une restauration du spiritualisme. », Merleau-Ponty, M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945, pp. 186-187.

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L'intention d'une philosophie de la motivation n'est pas de reprendre, d'analyser, de déconstruire ou de reconstruire les discours d'une ou de plusieurs des écoles de psychanalyse. L'intention d'une philosophie de la motivation est de prendre comme présupposé, car il en faut un à toute philosophie, une intuition inspirée de la démarche psychanalytique, qui se résume le plus succinctement et le plus précisément à : Les raisonnements et les comportements humains ont souvent2 à leur source des motivations irrationnelles et/ou inconscientes, et grâce à, ou malgré, cet état de fait l'être humain a besoin de sens et il le recherche pour sa vie, dans sa communauté et dans le monde qu'il habite. Ainsi, ce présupposé soutient que même si une argumentation, ou une démonstration, est rigoureusement logique dans ses prémisses autant que dans ses conclusions, la motivation qui y mène peut avoir pour origine, partiellement ou complètement inconsciente, un désir, une pulsion, un instinct, une conviction ou une émotion irrationnelle. La raison, consciente ou non des convictions, des intuitions et des émotions qui la meuvent, se met alors à chercher un sens qui est une justification de l'existence, non simplement pour se comprendre ellemême, mais comme sa manière propre d'être. Chaque résultat rationnel rendu conscient appelant par la suite, ou attendant, une autre
12La nuance introduite par le mot « souvent» a été retenue ici pour bien souligner qu'il n'est pas trivial de poser l'argument philosophique, ou psychologique, que les actes rationnels sont toujours motivés initialement par les désirs, les pulsions ou les convictions. L'inverse est également défendable, comme le fait dans un ouvrage récent (Rationality in Action) le philosophe analytique John R. Searle, qui affl11Ile que les actions vraiment rationnelles ne sont, au contraire, jamais causées par les désirs ou les convictions, mais sont plutôt accomplies à travers trois «brèches» (en anglais «gap ») entre la situation et la décision, entre la décision et le passage à l'acte et durant l'acte lui-même. Brèches qu'il associent à ce que l'on appelle classiquement le libre arbitre, et qui permettent la «création» de raisons indépendantes des désirs pour nos actions (Searle, J.R., Rationality in Action, Massachussets Institute of Technology Press, Cambrige, 2001, pp. 12-14 et chap. 3 et 6). Vu l'état actuel des connaissances en neurobiologie et en psychologie (voir la section 1 du chapitre I de ce travail), il est cependant tout à fait légitime de poser la thèse, conforme à notre présupposé philosophique, que la motivation même de Searle à écrire cet ouvrage est d'origine inconsciente. Car pourquoi voudrait-il tant défendre l'indépendance de la raison devant les désirs et les pulsions, sinon en suivant un désir émotif ou une conviction profonde, tous deux ayant possiblement des aspects totalement inconscients pour lui.

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motivation issue de l'inconscient pour remettre en marche le processus d'activité mentale et physiologique. Cette «intuition psychanalytique» de la relation entre la pensée consciente, l'activité humaine et le travail de l'inconscient chez l'être humain s'exprime différemment chez les «pères» et praticiens de la psychologie analytique. Les trois définitions sur l'activité de l'inconscient qui sont privilégiées pour guider notre démarche sont celles de Freud, Jung et Diel : Sigmund Freud, dans L'interprétation du rêve: «L'inconscient, selon l'expression de Lipps13, doit être admis comme base générale de la vie psychique. L'inconscient est le cercle le plus grand qui inclut celui, plus petit, du conscient; tout ce qui est conscient a un stade préliminaire inconscient, alors que l'inconscient peut s'arrêter à ce stade et néanmoins prétendre à la pleine valeur d'une opération psychique. »14 Carl G. Jung, dans L 'homme à la découverte de son âme: «La conscience est, par nature, une sorte de couche superficielle, d'épiderme flottant sur l'inconscient qui s'étend dans les profondeurs, tel un vaste océan d'une parfaite continuité. (...) Si nous accolons le conscient et l'inconscient, nous embrassons alors à peu près le domaine de la psychologie. »15 Paul Diel, dans Psychologie de la motivation: « Les désirs se trouvent en constante transformation, constituant le TRAVAIL INTRAPSYCHIQUE qui prépare le travail extrapsychique: les réactions. L'évolution de la psyché et de ses fonctions supérieures, les manifestations

13 Psychologue allemand (1851-1914), connu pour sa théorie «esthétique» du concept d'empathie (<< Einfühlung »). 14 Freud, S., Œuvres complètes-Psychanalyse Tome IV, L'interprétation du rêve, trad. fT.J. Lap1ancheet F. Robert, Presses Universitaires de France, Paris, 2004 (1900), pp. 667-668. 15Jung, C.G., L 'Homme à la découverte de son âme, trad. fT.R. Cahen, Paris, Albin Michel, 1987, p.103.