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À l'encre bleue

De
57 pages
Le « Phénomène des Chalous », c'est elle, Reine Bellefontaine, la nouvelle institutrice du village. Un phénomène car, en dépit d'être jeune et inexpérimentée, d'être nommée dans une petite commune au cœur des montagnes où l'école n'est plus qu'un bâtiment tombant en ruine sans matériel ni livres, Reine est têtue, fantasque et déterminée.
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Couverture Titre L'auteur Dédicace I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX Épilogue 4e de couverture
Table des matières
Enseignante en lettres et en histoire-géographie pu is conseillère principale d'éducation,Nadine Thirault consacre aujourd'hui son temps à ses enfants et à l'écriture. Influencée par la lecture des grands au teurs du XIXe siècle et des écrivaines anglo-saxonnes, elle publie son premier roman.l'encre bleue À , dans lequel percent une émotion teintée d'humour et une grande humanité , est inspiré d'une histoire vraie.
Du même auteur
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©De Borée, 2015
Titre
NADINETHIRAULT ÀL'ENCRE BLEUE
Dédicace
Un grand merci à Reine Accoce. Ses souvenirs hauts en couleur de maîtresse d'école dans un hameau des monts du Forez dans les années 5 0 ont inspiré ce roman. Ceux qui la connaissent apprécient sa joie de vivre, sa truculence, son engagement et sa générosité, autant de qualités qui animent le perso nnage d'À l'encre bleue. Native de Roanne, Reine Accoce a poursuivi sa carri ère d'enseignante à Pau. Très proche de ses élèves et toujours éprise de liberté, elle a consacré bénévolement son énergie à la défense de multiples causes : la prati que et la transmission de la pédagogie Freinet, le soutien à l'indépendance de l a Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert, la promotion de la lusophonie et le maintien des liens d'amitié avec le Portugal ainsi que la diffusion des cultures du monde. Reine Accoce a marqué la vie culturelle et associative de Pau.
I
E CHEF DE GARE l'avait aidée à descendre son vélo du train, et, l a voyant batailler L pour accrocher ses deux valises sur le porte-bagage s avec des Sandow qui commençaient à s'effilocher, il s'attela à la tâche en faisant mine de maugréer sur ce que pourraient bien devenir les femmes sans les hom mes. La gare de Boën était maintenant déserte. Le train était reparti. Reine d emanda à son chef de gare comment elle pourrait bien, de là, se rendre à Saint-Savieu . Le chef de gare leva les bras au ciel et Reine saisit qu'il pourrait bien y avoir vingt k ilomètres, ou bien trente à moins que ce ne soit quarante, il ne savait pas bien, il était d e Cassis. Il la trouvait bien courageuse, car ça grimpait, ça grimpait, et lui conseilla de s uivre le Lignon, à moins que ce ne soit le Chagnon, il ne savait pas bien, mais en tous les cas ce n'était pas la Loire. Reine remercia chaleureusement, elle ne pouvait pas repou sser plus loin le moment de se lancer vers le destin que l'inspection académique d u département de la Loire avait tracé pour elle. Elle sortit de la ville et, effect ivement, cela grimpa assez rapidement. Elle éprouva très vite un sentiment d'immense liber té. C'était l'automne 1950, les bois de hêtres des monts du Forez rougissaient mélancoli quement, la route était tout à elle et il n'y avait pas de risque de croiser un convoi allemand. Elle dépassa des cantonniers qui prirent le temps de la regarder pas ser en sifflant parce qu'elle était courageuse et parce qu'elle était une jeune et joli e fille. Sa jupe ample voletait, découvrant ses jambes fines et musclées. Elle pédal ait vigoureusement, ne se ménageant pas et désireuse d'arriver aux Chalous av ant la nuit. Les Chalous, commune de Saint-Savieu. Elle avait demandé à Lulu, qui livrait la maroquinerie jusqu'à Marseille et avait une carte Michelin dans son camion. Ils avaient trouvé Saint-Savieu, mais pas les Chalous. Lulu avait dit en rig olant : « Ils t'envoient dans le trou du cul du monde, personne veut y aller ! » Reine avait pensé que tout serait mieux que cette affreuse école maternelle où l'inspecteur de l'enseignement primaire de Roanne l'avait envoyée quinze jours plus tôt à Saint-Étien ne, avec seulement ses deux bacs en poche. Une classe de soixante-douze enfants de troi s à quatre ans. Elle n'avait jamais vu autant d'enfants de sa vie. Impossible d'avoir u n instant de paix. Ça braillait dans tous les coins, ça voulait faire pipi en même temps , ça vomissait parfois et ça te tirait par le tablier de tous les côtés pour monopoliser t on attention. L'enfer, c'était ça ! La directrice, bonne âme, la sentant en difficulté, av ait fait une intervention. Il y avait un brouhaha de fin du monde. - Mademoiselle, lui cria-t-elle à l'oreille, pour a voir le silence vous allez voir comme il faut faire ! Elle monta sur une chaise d'enfant, se hissa sur la pointe des pieds et, tout d'un coup, elle se mit à hurler : - Mais que ce bouquet est beau ! L'effet fut immédiat. Les enfants, surpris par ce h urlement, se turent. Mais ils se turent une fraction de seconde et ensuite tout le m onde se mit à pleurer, même ceux qui ne pleuraient pas avant. Les pipis redoublèrent aussi et, malgré l'aide des femmes
de service, Reine eut un profond moment de décourag ement et de questionnement existentiel. « Si c'est ça l'enseignement, je ne va is jamais y arriver ! » Après trois jours de ce sentiment d'écœurement envers l'enseignement, les maternelles et tous les enfants du département de la Loire, la maîtresse en titre revint et la délivra de ce cauchemar. Reine reprit contact avec l'inspecteur p rimaire et lui exprima son profond regret de ne pas correspondre à ce qu'on attend d'u ne bonne maîtresse d'école et implora qu'on la retire de la liste des remplaçants . L'inspecteur, sans se départir du ton docte qui seyait à sa fonction, lui dit : - Mademoiselle, c'est une expérience assez spéciale que vous avez eue à Saint-Étienne. Je vais quand même vous proposer autre cho se, de différent. Une classe unique, peu d'élèves. Rien à voir avec Saint-Étienn e, c'est dans la montagne, des enfants tranquilles élevés dans le bon air des mont s du Forez. Vous ne serez pas déçue. Reine voulait trouver un travail rapidement. Sa mèr e élevait seule ses deux filles depuis la mort prématurée de leur père. Elles faisa ient sa fierté. Seulement, une seule pouvait prétendre à poursuivre ses études et Reine, qui était l'aînée, avait décidé que ce serait sa sœur car cette dernière avait des disp ositions pour les sciences. Quant à elle, en même temps qu'elle aiderait sa mère et sa sœur, elle goûterait plus tôt à une indépendance qu'elle appelait de ses vœux les plus ardents. Elle accepta donc la proposition de l'inspecteur qui lui présentait une situation dont elle semblait pouvoir venir à bout. Souvent, dans les côtes interminables, Reine descen dait de vélo et le poussait. Mille mètres d'altitude. Elle ne savait pas vraiment ce q ue cela pouvait représenter, mais ce « mille » ne lui disait rien qui puisse redevenir p lat avant la fin du parcours. Elle suivait un petit cours d'eau qui tombait parfois en cascade à certaines anses de la route et, malgré la fraîcheur de l'automne, elle y mouilla pl usieurs fois son foulard et but de grandes gorgées dans ses mains pour se redonner un peu d'ardeur. Elle arriva, exténuée, aux abords de Saint-Georges. Le village é tait désert, elle croisa juste une charrette remplie de foin attelée à une mule qui se mblait n'aller nulle part. Elle reprit des forces sur la place de l'église, assise sur les marches du monument aux morts dont le bas était fraîchement gravé. Elle avait des biscuits et de l'eau, qu'elle aurait avalés goulûment si une poule n'était venue réclame r son dû. À peine réconfortée et considérant les montagnes alentour, elle enfourcha son vélo et repartit. Passant devant la gendarmerie, elle pédala plus vigoureusement, ne voulant rien laisser paraître de son épuisement face à un gendarme qui fumait une ci garette devant la porte. - Elle est courageuse ! La reine de la petite reine ! lui lança-t-il d'un air bonhomme. « Il ne croit pas si bien dire ! » pensa-t-elle en accélérant l'allure qui s'apparentait soudain à celle d'un grimpeur. Puis, tout à coup, e lle se ravisa, fit demi-tour et revint vers le gendarme. Celui-là se redressa, envoya sa c igarette au loin dans la poussière et porta deux doigts à son képi. - Brigadier Lamothe, que puis-je faire pour vous ? - Bonjour brigadier, je suis la nouvelle maîtresse d'école des Chalous. - Oh ! Les Chalous ! Malheureuse ! Mais vous avez e ncore seize bons kilomètres ! Et ça grimpe ! - Oui, je sais. N'y aurait-il pas un moyen de finir la route en voiture, ou en charrette ? Vous n'avez pas vous-même un véhicule qui irait par là ? - Le brigadier-chef Decucque est parti à Montbrison aujourd'hui avec le Renault de service. C'est aujourd'hui que le secrétaire d'État à l'Agriculture Antier vient inaugurer
les comices agricoles. Et moi, je ne peux pas bouge r d'ici. Il poussa son képi vers l'arrière de son crâne et s e gratta la tête. Reine comprit qu'une idée allait jaillir. - Je connais le maire de Saint-Savieu, il a une cam ionnette, il est boulanger. Il est pas commode le Marcel, mais on va lui téléphoner qu e vous êtes en panne ici. - Mais je ne suis pas en panne, rétorqua Reine en é valuant d'un air méfiant la probité du brigadier Lamothe. - Eh bien, on va crever le pneu de votre vélo et il sera bien obligé de venir vous chercher avec sa camionnette. Reine ne savait pas si elle devait rire ou s'indign er, mais elle dut arrêter le geste du gendarme qui avait déjà saisi son Opinel dans sa po che. - Je crois que je préfère garder mon vélo en bon ét at, car je n'ai rien d'autre pour me déplacer et, si vous me dites que votre Marcel n'es t pas commode, il risque de ne pas vouloir me prendre, moi et mon vélo, au milieu de s es miches de pain. - Ah ! C'est bien ennuyeux, j'aurais bien voulu vou s aider ! Une voix s'échappa de la fenêtre ouverte à l'étage : - Brigadier Lamothe, tu parles tout seul ? Un visage fermé apparut dans l'encadrement. - Qui c'est ? marmonna la femme. - C'est la nouvelle maîtresse d'école des Chalous. La femme s'esclaffa : - Eh bien ! C'est la quatrième de l'année, non ? Et celle-là, elle arrive à vélo ! Mais patience, mademoiselle, au retour ça descendra, forcément ! Et elle disparut en continuant de rire. - Excusez-la, elle s'habitue pas à la région. Ça la rend hargneuse. Nous sommes du Gers. Elle trouve perdu, ici. - Ce n'est pas grave, merci de votre aide. J'appréc ie beaucoup. Au plaisir de vous revoir, brigadier. - L'hiver, on peut pas monter facilement là-haut. M ais, si y a besoin, la gendarmerie est là. Allez, bon courage mademoiselle. Reine repartit. Ce petit intermède en même temps qu 'il lui avait accordé un moment de repos éveilla plusieurs craintes en elle. Les Ch alous étaient décidément perdus, le maire n'allait pas être facile et les derniers kilo mètres à parcourir en montagne s'annonçaient exténuants. Mais elle tâcha de dissip er ces appréhensions en pensant que ce bel après-midi d'automne n'était rien qu'à e lle et que la guerre était finie. Enfin, dans le milieu de l'après-midi, elle arriva à Saint-Savieu. Reine, bien que de nature sportive, ne dédaignait pas quelques accesso ires coquets. Elle aimait par exemple discipliner sous un foulard aux motifs de c ouleurs vives la chevelure brune et rebelle qui encadrait son visage rond et poupin. Ma is, lorsqu'elle pénétra dans le village, l'élégant foulard mouillé était maintenu s ur sa tête par quatre nœuds et n'avait plus rien de flatteur. Elle était rouge, transpiran te, vacillante et poussait son vélo. Elle passa sous la porte fortifiée du village. Une vieil le assise devant sa maison la regardait avec curiosité. Elle demanda où se trouvait la boul angerie et la femme lui indiqua le milieu de la grand-rue. Le boulanger était devant sa boutique et s'affairai t avec vigueur autour de sa camionnette. Il chargeait son coffre ainsi que les sièges de gros pains odorants. Il y avait aussi des paquets arrimés sur la galerie de t oit. Marcel portait, comme il se doit,
un marcel et un grand tablier blanc fariné qui lui tombait aux chevilles et son béret était vissé à l'arrière de son crâne. Reine s'approcha et le salua d'une petite voix intimidée : - Bonjour, je suis Reine Bellefontaine, la nouvelle institutrice des Chalous. Le boulanger-maire la regarda à peine et lui répond it en continuant à charger sa camionnette : - Il faut prendre la petite route de l'autre côté d u village. C'est à quatre kilomètres. À l'entrée du hameau, vous frappez chez la mère Baune . C'est elle qui a la clef de l'école, elle vous installera. Reine, que l'annonce des quatre kilomètres suppléme ntaires avait fait tressaillir, regretta secrètement de ne pas avoir mis à exécutio n l'idée diabolique du brigadier Lamothe. Elle eut un sursaut de révolte : - Mais je viens d'en faire trente ! Je suis exténué e ! N'y aurait il pas moyen de m'y conduire ? - Ah ! Regardez, grogna-t-il, ma camionnette est pl eine. Où voulez-vous que je case un vélo ? C'est ma deuxième tournée de la journée. Et si je ne portais que le pain ! Il faut que je fasse tout ici. Je dois faire le facteu r en plus ! Alors, vous voyez, ce n'est pas possible. - C'est bien ennuyeux, car je ne sais pas si je vai s arriver vivante dans votre école des Chalous. - Vous êtes la première qui arrive à vélo. Si vous résistez à ça, vous pourrez résister au reste ! poursuivit le boulanger en tapant son bé ret pour enlever la farine. - Le reste ? s'inquiéta Reine. - Les Chalous, ça se mérite, conclut-il. Et, sans rien ajouter, il attrapa un pain de quatre cents grammes dans la voiture et le coinça sur le porte-bagages de la bicyclette, sous les tendeurs, entre les valises. Reine bégaya un remerciement et laissa le boulanger disparaître dans sa boutique. Les larmes montaient à ses yeux. Que faisait-elle l à ? Soixante-douze monstres de maternelle dans une école de Saint-Étienne ou l'éco le inatteignable des monts du Forez. C'était donc tout ce que l'Éducation nationa le avait à lui proposer ? Certes, elle n'avait pas fait l'école normale, elle en était bie n punie. Mais elle n'avait pas un sou en poche. Elle n'avait pas le choix. Il fallait qu'ell e y arrive. Au moins jusqu'aux Chalous. Elle verrait après. Ce ne pouvait pas être si terri ble. Elle avait connu bien pire dans sa jeune vie. Il fallait y arriver, pour maman, pour R osette, et pour elle-même.