Accès aux nouvelles technologies en Afrique et en Asie

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A partir d'études de terrain au Sénégal, au Burkina Faso, au Cameroun mais aussi en Inde et en Chine, ce dossier permet de comprendre comment se décline et évolue, dans la diversité des territoires, le modèle d'accès à Internet des pays en voie de développement : partagé ou mutualisé, offert dans les différents types d'établissements, publics, privés, associatifs, communautaires.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296239951
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Accès aux nouvelles technologies en Afrique et en Asie
TIC et service universel

Sommaire
Introduction Accès et service universel, du global au local, l’étendue d’un champ en débat, Annie CHÉNEAU-LOQUAY Les télécentres privés du Sénégal, la fin d’une « success story » Olivier SAGNA Les lieux d’accès aux TIC à Dakar, entre résistance, reconversion et innovations technologiques Ousmane SARY Répartition spatiale des points d’accès et usages d’Internet dans une ville du Sud Ziguinchor en Casamance, Sénégal Mbaye DIENG Les centres d’accès et l’usage d’internet à Ouagadougou – Burkina Faso Alioune SECK 5

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NETSUDS, n° 4, août 2009

Les politiques publiques de régulation de l’accès à Internet en Chine Gilles PUEL Stratégies des gérants de cybercafés et conditions de l’accès public à Internet à Pékin et Tianjin Chen-Xuan XU, Gilles PUEL Usages et conditions de l'accès public à Internet à Shanghai, Dalian et Chóngqìng Min ZHANG, Gilles PUEL Diffusion spatiale et sociale d’Internet, un modèle indien ? Clarisse DIDELON Internet et accès universel à la connaissance, l’expérience de l’Agence Universitaire de la Francophonie sur le campus de Dakar Guilaine THÉBAULT Le projet ADEN, l’appui au désenclavement numérique : quelle viabilité ? Annie CHÉNEAU-LOQUAY Etude d’impact du projet ADEN au Cameroun Carine Laure KOUDJOU TALLA Analyse de l’accès aux TIC dans les centres multimédias communautaires au Sénégal Ibrahima SYLLA

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Paroles d’acteurs
Entrepreneuriat social et nouvelles technologies : l’expérience de l’Association Yam Pukri (Burkina Faso) Sylvestre OUEDRAOGO Éditeur web : un acteur méconnu de l’Internet africain Éric BERNARD

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Résumés

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Introduction
e quatrième numéro des cahiers de Netsuds regroupe 15 articles sélectionnés réalisés à partir de communications présentées lors du symposium qui a eu lieu à Dakar du 26 au 28 novembre 20071. L’objectif global de la rencontre était de contribuer à mieux comprendre les conditions et formes d’usages des TIC en Afrique subsaharienne. Elle se situait dans le cadre du programme de recherche du Groupe de recherche international du CNRS, le GDRI Netsuds2, sur les « Politiques et modes d’appropriation des TIC dans les Suds », programme soutenu par la mission « Fracture numérique » du Ministère des affaires étrangères (MAE). Le CNRS, la Région Aquitaine et l’Agence de régulation des télécommunications et des postes du Sénégal ont aussi contribué à financer le symposium qui s’est tenu dans les locaux de l’agence universitaire de la francophonie3. L’objectif spécifique de ce colloque était d’analyser les systèmes d’accès aux TIC mis en place dans les zones défavorisées de différents pays, dans une optique d’élargissement de l’accès et du service universels, dans le contexte de mise en œuvre du plan d’action du Sommet Mondial de la Société de l’Information. En effet, la question du « service universel » était placée il y a deux ans au cœur du débat international et national (UIT, NEPAD) sur l’équipement et les usages des télécommunications en Afrique et plus largement dans les pays les plus pauvres, en particulier avec la tenue des premiers sommets mondiaux de la société de l’information (Genève décembre 2003 et Tunis novembre 2005). Que signifie cette notion, là où l’accès aux réseaux reste un problème crucial, comme c’est le cas dans tous les pays d’Afrique subsaharienne même si les
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Qui a regroupé une centaine de participants de divers horizons et nationalités, chercheurs, responsables administratifs, entrepreneurs privés d’Europe d’Afrique et de la Chine, dans les locaux de l’agence universitaire de la francophonie. Les interventions sont en ligne (en power point et videéo) sur le site du réseau du GDRI Netsuds, http://www.gdri-netsuds.org. Un GDRI est un groupement de recherche international affilié au CNRS qui réunit différentes institutions autour d’une problématique spécifique, pour une durée de quatre ans renouvelables. Créé en 2005, NETSUDS a réuni 12 institutions différentes en Europe et en Afrique dans le but de mener une analyse pluridisciplinaire comparée des politiques et des modes d’usages et d’appropriation des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les pays des Suds Le programme CIPACO de Panos Afrique de l’Ouest a aussi contribué à diffuser le programme du symposium (http://www.cipaco.org).

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situations nationales sont extrêmement variées et ont évolué très rapidement ces dernières années avec les possibilités très contrastées selon les pays d’accéder au haut débit ? C’est l’enjeu actuel, il faut un aménagement numérique des territoires pour y parvenir et répondre à la demande croissante pour des usages multimédias. À partir des études de terrain sur le Sénégal, le Burkina Faso, le Cameroun mais aussi l’Inde et la Chine, ce dossier permet de comprendre comment se décline et évolue, dans la diversité des territoires, le modèle d’accès à Internet qui est caractéristique des pays en voie de développement, l’accès partagé ou mutualisé offert dans les différents types d’établissements, publics, privés, associatifs, communautaires. Un premier article tente de définir ces notions d’accès et de service universel (Chéneau-Loquay -1) et de situer les termes du débat aux échelles internationale et nationale. Les États Africains doivent arbitrer face à la concurrence exacerbée à laquelle se livrent les opérateurs de câbles à fibre optique et de satellites, pour améliorer la connectivité du continent, tandis que les ONG internationales (APC, PANOS…) qui se sont mobilisées lors du SMSI pour la réduction de la fracture numérique, posent la question d’un changement de logique pour faire des technologies de l’information et de la communication un service de base, un bien public universel. A l’échelle locale, l’accès public aux TIC, qu’il relève du privé, de l’associatif ou des instances publiques, reste la principale forme d’accès dans des pays où les coûts du matériel et de la connexion sont très élevés par rapport au niveau de vie moyen de la population, et même en valeur absolue (de l’ordre de 6 à 20 fois plus que dans des pays développés). C’est bien un paradoxe de constater qu’en la matière, les pays les plus pauvres qui paient la connexion plus cher que les plus riches sont pénalisés pour développer leurs usages. En conséquence, pour réduire les coûts, la mutualisation devient une forme particulière d’appropriation qui concerne à la fois le téléphone fixe avec ses télécentres, Internet avec ses cybercafés et la téléphonie mobile avec ses points phones. Les télécentres au Sénégal pour l’accès au téléphone ont été les premières formes d’accès au public qui ont rencontré un succès considérable. Olivier Sagna fait l’historique de leur « success story » et de leur déclin récent et rapide sous l’effet essentiellement de la vulgarisation de la téléphonie mobile et des politiques peu propices de l’opérateur. Ces établissements peinent d’autant plus à se reconvertir vers la fourniture de l’accès à Internet que les prix de la connexion à domicile ont beaucoup baissé au Sénégal. Cinq articles présentent ensuite la question de l’accès dans ses territoires matériels, montrant à quel point on est loin de la « fin de la géographie ». Ousmane Sary montre comment se différencie la crise des télécentres au Sénégal selon différents quartiers plus ou moins privilégiés de Dakar. Mbaye Dieng présente la répartition et l’évolution des accès publics et des usages dans une capitale régionale du sud du Sénégal, Ziguinchor où, dans un contexte économique particulièrement

Introduction

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difficile, les jeunes des quartiers pauvres périphériques trouvent dans les cybercafés un moyen de loisir et d’évasion. À Ouagadougou au Burkina Faso le nombre d’abonnés au haut débit croît de 80 % par an mais ne concernait en 2007 que la capitale et Bobo Dioulasso. Ousmane Seck brosse un tableau de l’offre relative aux centres d’accès dans la capitale et constate que ce sont les établissements privés qui dominent avec 70 % situés à Ouagadougou et des internautes qui recherchent en priorité la proximité des lieux d’accès. En Chine les dimensions sont sans commune mesure avec l’Afrique où les petites entreprises souvent informelles dominent parmi les boutiques d’accès public. Gilles Puel présente les modes de régulation de l’Internet et avance la thèse que l’industrie des cybercafés tend à se stabiliser en un écosystème d’affaires à l’échelle du pays sous la direction du gouvernement central qui cherche à contrôler l’activité par la réglementation et aussi le sponsoring financier. Les études de cas dans plusieurs grandes villes, Pékin et Tianjin, (Xu, Puel) , Shanghai, Dalian et Chóngqìng (Shang, Puel), confirment une course à la superficie et la disparition des petites structures et montre que les internautes ne se conforment pas toujours aux interdictions. Le cas Indien par contre est plus proche de celui de l’Afrique, Clarisse Didelon ne distingue pas de modèle original malgré l’ouverture depuis 1990 de son économie sur le Monde. « Pratiquement 70 % des internautes indiens fréquentent un cybercafé et cela représente le seul accès possible pour 1/3 d’entre eux. C’est donc le principal mode d’accès à Internet en milieu urbain » et en milieu rural où les accès collectifs se développent progressivement. Les cinq articles suivants traitent des formes d’accès et des usages dits « communautaires » et associatifs mis en œuvre par de projets financés par des bailleurs de fonds internationaux. Guilaine Thébault s’intéresse à l’accès à la connaissance d’un public particulier, les étudiants qui fréquentent l’Agence Universitaire de la Francophonie sur le campus de Dakar. L’enquête indique que l’Agence remplit en partie l’objectif de sensibiliser à l’usage de l’outil pour la connaissance puisque les usagers y viennent en effet essentiellement pour faire des recherches et très peu pour le surf, ce qui contraste avec les résultats des différentes observations menées par ailleurs dans différents cybercentres du campus de l’UCAD. La littérature à propos des « télécentres », terme générique (en anglais) pour toutes sortes de combinaisons : – kiosques d’informations, centres villageois de la connaissance, etc. qui cherchent à fournir un accès partagé et médiatisé à l’information et à des services en utilisant les nouvelles technologies, fait ressortir une question essentielle : malgré la diversité des systèmes mis en place, et même avec l’existence d’une demande sociale, leur « durabilité » pose problème. La courte durée de « l’incubation » par les projets permet rarement l’appropriation directe par les bénéficiaires ciblés. Le temps et les dynamiques d’apprentissage sont des facteurs clés de l’appropriation des technologies de l’information et de la communication et le temps social ne se calque pas sur le temps du projet. L’intérêt d’un projet comme ADEN est d’avoir fait connaître Internet dans des zones

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enclavées et d’avoir induit des savoirs faire et des méthodes de gestion qui seront soit réutilisées sur place soit ailleurs autrement (Annie Chéneau-Loquay 2). L’étude de l’impact des centres ADEN au Cameroun (comme au Burkina, en Guinée ou en RDC), montre que le service Internet à lui seul ne peut pas permettre de rentabiliser le centre et qu’il faut multiplier les services (Carine Laure Koudjou Talla). L’association d’Internet avec une radio diffusant en langue locale dans les centres multimédias communautaires de l’Unesco (CMC) permet de diversifier les revenus et de mieux informer les populations paysannes. Malgré leur intérêt reconnu par les populations ces centres avec peu de machines, sans financement de fonctionnement et reposant sur le travail de bénévoles amateurs, non spécialistes des médias pour la plupart, sont très fragiles (Ibrahima Sylla). Pour terminer, deux articles de professionnels témoignent de leur expérience. Pour Sylvestre Ouedraogo les organisations à caractère social ne sont pas préparées pour aller vers un entrepreneuriat économique et social qui leur permettrait de se développer. L’association « Yam Pukri », centre d’accès à Internet a évolué en dix ans d’une organisation de forme associative vers une forme mixte entrepreneuriale et associative. Yam Pukri a combiné différentes méthodes mais son atout essentiel est d’avoir su innover et anticiper l’offre de services sans trop dépendre des subventions de bailleurs de fonds extérieurs. Les partenaires du Nord en effet, s’ils sont indispensables pour renforcer certains projets, peuvent être un frein à l’épanouissement des organisations du Sud car la construction du développement ne peut pas s’insérer forcément dans une logique projet (projets vitrine, courte durée) qui en particulier, induit un positionnement des destinataires en capteurs de fonds et non en travailleurs. Il faut revoir les modalités du partenariat avec des partenaires extérieurs. Pour terminer, L’article d’Éric Bernard met l’accent sur un problème méconnu, qui ne fait pas l’objet de recherches en sciences sociales, celui de l’édition Web qui concerne pourtant la maîtrise de la transformation de l’information brute, matière première de l’économie mondiale. Il explique que c’est parce qu’une démocratisation – réelle – a lieu, qu’une problématique peut émerger aujourd’hui. Et celle-ci doit commencer par une redéfinition de ce qu’est l’édition Web qui trop souvent en Afrique manque de professionnalisme. Le développement d’un secteur Web régional permettrait à l’Afrique de l’Ouest, d’un point de vue géo-économique, de moins dépendre d’entreprises et de ressources externes à sa région. Annie Chéneau-Loquay Juin 2009

Accès et service universel, du global au local
L’étendue d’un champ en débat
Annie CHÉNEAU-LOQUAY GDRI /NETSUDS CNRS, CEAN-IEP Bordeaux

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ans la déclaration du Sommet mondial de la société de l’information il est écrit :

« Un accès universel, ubiquitaire, équitable et financièrement abordable aux infrastructures et aux services TIC, constitue l’un des défis de la société de l’information et devrait être l’un des objectifs de tous ceux qui participent à son édification. »1

Mais comment procéder ? Le plan d’action du SMSI focalise la réponse sur le jeu du marché mais introduit aussi l’idée d’un service public, ce qui représente une belle avancée dans un texte de l’ONU issu d’un consensus très large si cette obligation était mise en pratique…
« Des politiques propres à créer, à tous les niveaux, des conditions favorables de stabilité, de prévisibilité et d’équité dans la concurrence devraient être établies et mises en œuvre d’une manière susceptible, non seulement de mobiliser davantage d’investissements privés pour le développement des infrastructures TIC mais encore de répondre aux obligations de service public dans les régions où les mécanismes traditionnels du marché ne fonctionnent pas. »

On parlait d’une Obligation de service universel (OSU), que peut signifier cette notion d’une obligation de service public ? Les TIC peuvent-ils alors être considérées comme des biens publics universels ? Cette introduction tente de voir comment les faits évoluent depuis le Sommet dans le domaine de la connexion internationale de l’Afrique. Quels sont les enjeux liés à ces notions pour le continent africain ? Y a-t-il une mise en œuvre des préconisations du SMSI ou pas ? Après avoir précisé ce que veulent dire ces
1. Extrait de la déclaration du Sommet mondial de la société de l’information, Genève 10 au 12 décembre 2003.

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principes d’accès et de service universels dans le cas de l’Afrique et comment l’accès au haut débit implique une reconfiguration des territoires de l’Internet (1), on présentera un rapide état des lieux des enjeux en cours à propos de la connectivité de l’échelle internationale à l’échelle locale (2), puis on évoquera l’éventualité de faire des TIC des biens publics universels ce qui ouvrirait de nouveaux marchés dans les pays les moins développés2.

Contexte et problématique
Accès et service universel : de quoi parle-t-on ?
Du point de vue de l’offre d’équipements en télécommunications, le service et l’accès universel sont devenus des principes de base des politiques publiques en Afrique comme ailleurs. Focalisé au départ sur le service téléphonique fixe, le service universel « doit évoluer au rythme du progrès technique, des développements du marché et de l’évolution des besoins des utilisateurs »3. Les deux domaines visés en priorité sont l’accès à Internet et les communications mobiles4. Une façon de sérier la question est d’établir une distinction entre l’aspect matériel, l’accès qui relève : - de la structure, des équipements et outils mis à disposition de tous (matériel et immatériel, l’infra et l’info structure), - et le service induit qui relève plutôt de l’immatérialité, l’information, les connaissances qui circulent. Une politique d’accès et de service universel aux TIC implique ainsi différents domaines en interrelation : - Sur le plan géographique, un accès ubiquitaire signifie l’interconnexion d’un territoire du local au global c’est-à-dire l’existence de réseaux matériels d’infrastructure - câbles et satellites intercontinentaux jusqu’à la boucle locale, au dernier kilomètre de la liaison chez le client -. Ceci implique aujourd’hui à la fois de compléter les liaisons vers les grandes dorsales intercontinentales et un aménagement numérique des territoires pour déployer le haut débit jusque dans les zones rurales.

2. 3.

4.

Cet article reprend en partie et actualise un article précédent paru en 2007, « La connexion internationale de l’Afrique sub-saharienne : Entre marché et bien public » (voir bibliographie). Résolution du Conseil de l’Union européenne du 7 février 1994 sur les principes en matière de service universel dans le secteur des télécommunications. La notion de service universel est définie dans de nombreux textes communautaires européens repris dans les réglementations nationales. La loi française du 31 décembre 2005 précise ainsi que « Le service universel des communications électroniques fournit à tous un service téléphonique de qualité à un prix abordable. Ce service assure l’acheminement des communications téléphoniques, des communications par télécopie et des communications de données à des débits suffisants pour permettre l’accès à Internet, en provenance ou à destination des points d’abonnement, ainsi que l’acheminement gratuit des appels d’urgence. » Un rapport récent de l’institut Panos de Dakar qui fait un bilan de ces politiques sur plusieurs pays africains les situe à l’échelle locale et établit une distinction entre l’accès destiné à une « population entière » au moyen d’équipements publics, d’une mutualisation donc, et le service destiné individuellement à des ménages qui fait intervenir la notion de prix. Cette distinction est contestable car le prix intervient aussi au niveau des cybercentres qui procurent un accès au public et en même temps un service.

Accès et service universel, du global au local, l’étendue d’un champ en débat

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- Sur le plan juridique, des systèmes immatériels d’info-structure permettant la circulation de l’information dans les réseaux avec l’interopérabilité5 des différents systèmes en jeu et la convergence des différents médias, et donc la mise en place de systèmes de normes et de régulation concertés et efficaces. On peut faire référence ici typiquement au protocole universel d’Internet dit TCP IP qui intègre le son, l’image et l’écrit et à l’opposition entre des standards propriétaires et des standards ouverts (open source, open access), toutes questions qui se réfèrent à la gouvernance de l’Internet et plus largement des TIC. - Sur le plan politique, des États qui jouent leur rôle essentiel dans la planification d’une insertion des TIC dans le territoire, une e-stratégie qui va de pair avec la régulation du secteur et qui devrait permettre un déploiement homogène des infrastructures des villes aux villages. - Sur le plan culturel, la mise en œuvre de contenus adaptés aux différents publics, la production de connaissances à diffuser et échanger et aussi des programmes de formation pour améliorer les compétences pour concevoir, gérer et utiliser ces technologies. Ce sont là tous les enjeux concernant les médias, la diversité culturelle et l’éducation à l’informatique. - Sur le plan socio-économique enfin qui est transversal et se retrouve dans les différentes couches, infrastructures, info-structures et contenus, l’accès et les services pour tous donc équitables et financièrement abordables mettent en jeu soit la seule concurrence entre les entreprises privées mais qui s’avère peu efficace en la matière, soit le partenariat entre public et privé que prône la SMSI, soit un service public délivré au bénéfice des plus démunis par un État seul ou en partenariat et/ou sous le contrôle de la collectivité. On peut y ajouter un plan philosophique : la notion d’universalisme issue de la philosophie des lumières6. La question peut donc être vue sous des angles très différents selon les thématiques considérées. L’accès universel est entendu en général à l’échelle d’un État acteur des politiques publiques sur son territoire, mais il implique aussi une réduction de la fracture numérique internationale et plus spécifiquement Nord Sud dont les modalités sont beaucoup moins connues et étudiées, sans doute parce qu’elles relèvent en premier lieu des stratégies d’entreprises multinationales et qu’il ne s’exerce pas la même pression sur elles que sur les États, surtout ceux des pays les moins avancés. En outre, les instances régionales semblent peu s’impliquer au-delà du discours à l’exception peut être du NEPAD (nouveau partenariat pour l’Afrique). Quels sont donc en 2009, les enjeux liés à l’accès et au service universel du global au local ? Peut-on déceler une évolution des positions des différents acteurs partie prenantes dans un sens plus favorable à l’élargissement de l’accès ?
5. A et B seront dits interopérables si, grâce à une ou plusieurs norme(s) externe(s) qu’ils respectent, ils en viennent entre autre à pouvoir être compatibles. L’interopérabilité est générale et ne concerne pas a priori des éléments ou systèmes particuliers. Elle existe au travers de normes et formats respectés par tout élément ou système qui souhaite intégrer un plexus interopérable – le réseau des éléments qui communiquent entre eux de façon fluide et normée. On voit que l’intéropérabilité ne doit rien au hasard, et résulte d’un accord explicite entre les différents constructeurs d’éléments (Wikipedia). Sur les aspects théoriques de la question de l’accès universel en Afrique, voir la thèse d’Éric BERNARD, « Le déploiement des réseaux Internet en Afrique de l’Ouest », Université de Montpellier, 2003 (deuxième partie), en ligne sur < www.africanti.org >.

6.

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Des besoins immenses
Le besoin de communiquer à distance existe partout en Afrique comme ailleurs mais pour des raisons qui peuvent être différentes de celles des pays développés. - Téléphoner peut jouer un rôle central dans des sociétés de l’oralité, au fort taux d’analphabétisme et en l’absence de transcription écrite de nombreuses langues. - Utiliser le courrier électronique peut être particulièrement efficace face à des services postaux déficients et des transports difficiles et coûteux. La transmission d’un document par e-mail coûte jusqu’à 5 fois moins cher que par fax et cet e-mail n’est pas perdu en cas de coupure d’électricité ! - Grâce aux télécommunications, il est possible de maintenir un lien avec les immigrés de la diaspora qui apportent un soutien essentiel aux familles. - La jeunesse de la population est un atout. Le développement mondial d’Internet montre en effet une appropriation massive de l’outil par les jeunes : on observe bien souvent un niveau de maîtrise inversement proportionnel à l’âge. Si les besoins sont immenses, la « fracture numérique » est multiforme. D’abord géographique, elle se retrouve à toutes les échelles et se calque sur les disparités sociales et spatiales existantes. À l’échelle planétaire, l’Afrique apparaît toujours insignifiante dans les flux de communications. Pour Internet, une forte demande existe mais elle se heurte au manque d’infrastructures téléphoniques et à leur inégale répartition : ceci se traduit par le fait que le taux de branchements au Web soit le plus fort au monde par rapport au nombre d’abonnés au téléphone et s’explique par l’existence d’un accès partagé dans les cybercentres tout particulièrement en milieu rural et dans les petites villes. Selon les données de l’Union internationale des télécommunications (UIT 2007-2008), Internet est présent dans tous les pays et le nombre d’utilisateurs a progressé de 33,48 % de 2000 à 2001, de 14,6 % de 2001 à 2002, de 55,7 % de 2002 et 2003 et de 44 % entre 2003 et 2004. L’UIT y comptait 4,51 millions d’internautes en 2000, 43,3 en 2006, 50,41 en 2007 sur 1,1 milliard dans le monde soit 3,8 %. À l’échelle continentale la part de l’Afrique du Sud a diminué mais reste prépondérante : 24 % des internautes africains s’y trouvent, 36 % en Afrique du Nord et 41 % dans le reste du continent. Mais le vrai succès en Afrique est celui de la téléphonie mobile qui a connu une véritable explosion et comble dans bien des cas les carences du téléphone fixe. L’Afrique aurait atteint 51,44 millions d’abonnés au mobile en 2003, 75,89 en 2004, 130,29 en 2005, 190,07 en 2006, 264,47 millions en 2007, soit sept fois plus d’abonnés que pour le téléphone fixe (35,41), une pénétration de 27,5 pour 100 habitants. Dans la région subsaharienne trois abonnés sur quatre utilisent un portable. Le continent a encore besoin d’investir massivement dans les infrastructures comme les réseaux de téléphonie fixe et à large bande car on y compte seulement 2 % des 1 270 millions de lignes dans le monde. Mais comment y parvenir, quels en sont les enjeux ? Parler d’enjeux pour l’accès universel c’est prendre en compte les rapports de force et donc les jeux de pouvoir entre les différents types d’acteurs parties prenantes aux différentes échelles. On se bornera dans le cadre restreint de ce

Accès et service universel, du global au local, l’étendue d’un champ en débat

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texte à donner un aperçu des problèmes qui se posent aujourd’hui pour connecter les territoires.

Une nouvelle donne
À l’échelle mondiale on a assisté au cours des quinze dernières années à un bouleversement total de la donne dans le secteur des télécommunications sous l’effet de trois facteurs clés interreliés : les innovations technologiques, la baisse des coûts et l’explosion de la concurrence : - Les innovations technologiques ont abouti à un accroissement considérable des débits pour le transport des données de toutes natures (voix, image, son, texte), des débits qui sont désormais quasiment illimités et qui passent par des systèmes nouveaux, hertziens et de plus en plus légers comme le Wifi et les autres développements annexes qui font d’Internet le vecteur essentiel des communications et des échanges d’informations à distance. On aboutit à une convergence générale des médias vers Internet, le média des médias. - Comme la Banque mondiale l’avait diagnostiqué en 1995, la baisse des coûts a eu lieu : coûts de transport des données et de la voix sous protocole Internet (quelques centimes pour une heure). Et même si les prix sont loin d’avoir baissé dans les mêmes proportions que les coûts, les prix de la bande passante diminuent ce qui déplace les éléments de rentabilité pour les opérateurs et fait qu’ils cherchent à diversifier leurs activités de l’amont à l’aval, de l’infrastructure au service au client7. - Les télécommunications ont été le laboratoire de la libéralisation dans le monde entier. Le modèle économique a complètement changé ; les opérateurs historiques, monopoles nationaux se sont ouverts à la concurrence et de nouveaux entrants plus petits et plus souples, investissent le marché surtout dans le créneau porteur de la téléphonie mobile8. Ces trois facteurs coûts, innovations et concurrence se sont conjugués jusqu’à parvenir depuis 2005-2006, à une nouvelle étape de développement du réseau mondial, la diffusion généralisée du haut débit, qui nécessite « un aménagement numérique des territoires ».

Le haut débit, une reconfiguration des territoires d’Internet
On ne souligne pas souvent dans les écrits sur la question que la diffusion nécessaire du haut débit pour de nouveaux usages multimédias qui fait d’Internet le vecteur universel pour tous les secteurs socio-économiques, induit une transformation du secteur des télécommunications avec une reconfiguration du réseau, la création de nouveaux services et l’émergence de nouveaux acteurs. Le problème est en effet le même sur toute la planète : diffuser le haut débit à des coûts
7. 8. C’est le cas par exemple d’une entreprise comme Alcatel, dont le corps de métier est l’équipement en réseaux, câbles et satellites et qui désormais s’implique dans des services de proximité aux clients en Afrique en particulier. Ce secteur est un cas d’école et c’est aujourd’hui le modèle que les bailleurs de fonds et l’Union européenne veulent imposer aux services publics malgré les échecs répétés, la surcapacité des réseaux et la concurrence ruineuse.

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acceptables pour les différents protagonistes, de l’opérateur à l’utilisateur final, mais les solutions sont différentes selon que l’on se situe au centre ou en périphérie du « système monde » (Dollfus et al. 1990). La géographie physique ou technique du réseau Internet avait été oubliée ou même niée9 (Eveno & Puel 2003) au cours d’une première phase de son développement. En effet, la distance entre deux lieux n’était pas un facteur déterminant de la rapidité ni de la qualité du trafic. Or aujourd’hui, un accès multimédia de qualité exige une proximité des équipements d’interconnexion, en conséquence, le territoire et sa rugosité reviennent en force : - Parce que la demande de liaisons à haut débit implique une décentralisation des infrastructures d’accès voire la création de nouvelles lignes dédiées de télécommunications qui nécessitent « un aménagement numérique » des territoires. - Et aussi parce que le Sommet mondial a fait prendre conscience d’une fracture numérique multiforme mais avant tout géographique entre Nords et Suds, régions centrales et régions périphériques, et que les zones à connecter sont la dernière frontière pour les opérateurs, là où il y a des affaires à faire mais peut être pas selon les schémas classiques. Pour parvenir à équiper les territoires, plusieurs logiques économiques s’affrontent, entre la pure logique du marché et le modèle coopératif où le réseau deviendrait un bien public mondial, mais les échelles ne sont pas les mêmes. Dans les pays développés, où les réseaux internationaux et nationaux sont nombreux la question de l’aménagement numérique des territoires se pose à l’échelle régionale, à celle des pôles urbains et même des zones rurales. Dans beaucoup de pays de l’OCDE, même si les marchés des télécommunications ont été libéralisés, on constate que le développement de l’accès au haut débit rend légitime une aide directe ou indirecte au profit de l’offre de services et par là même implique une revitalisation de pratiques industrielles traditionnelles. (Falch 2006). Dans les périphéries comme en Afrique où les déficits de connexion se situent à toutes les échelles, globale, intercontinentale, nationale et locale, les problèmes sont exacerbés et on est en présence d’un réel affrontement Nord Sud. (Chéneau-Loquay 2006). Les organisations internationales concernées comme l’UIT, le G8, l’OMC, l’OCDE, pour tenter d’arbitrer le conflit, préconisent une meilleure coopération entre toutes les parties prenantes, société civile y compris, tout en incitant les États africains à plus de libéralisme. Connecter le troisième milliard d’individus va demander des méthodes innovantes indique l’Union internationale des télécommunications (UIT).
« Il a fallu plus de cent ans pour que les télécommunications atteignent un milliard d’utilisateurs à travers le monde et moins de cinq ans pour atteindre le second essentiellement au moyen de la téléphonie mobile. Pour que les TIC atteignent le prochain milliard d’usagers les coûts devront être divisés à mesure que les réseaux atteindront les zones rurales et isolées. Ceci signifie adopter une approche intégrée qui combine à la fois des réformes des politiques, des technologies nouvelles et des modèles commerciaux innovants. Des instruments financiers nouveaux sont aussi nécessaires pour créer des incitations à investir pour les opérateurs dans les régions
9. « C’est au bout du compte l’antigéographie plus que la géographie des TIC qui est à l’honneur dans l’immense majorité des discours sur la société de l’information. » (Éveno & Puel 2003)

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non rentables – telles que le prépaiement pour la téléphonie mobile. Quelle sera la recette (trigger) pour atteindre le troisième milliard d’usagers des TIC ? » (ITU news 2006).

L’Afrique accuse un grave retard en ce qui concerne Internet et l’accès haut débit. Alors que les investissements en infrastructures TIC se sont considérablement améliorés ces dernières années représentant un total de 8 milliards de dollars US en 2005, (pour 3,5 milliards en 2000), et que la croissance de la téléphonie mobile a atteint 400 %, l’Afrique a régressé pour ce qui concerne la connectivité. Alors que l’on compte sept fois plus de téléphones mobiles que de téléphones fixes, un peu moins de quatre Africains sur 100 ont un accès à Internet ; la pénétration du haut débit reste au-dessous de 1 % et 70 % de tout le trafic Internet intérieur à l’Afrique est rerouté à l’extérieur du continent ce qui se traduit par des coûts élevés pour les hommes d’affaires et pour les particuliers. (IUT news 2007). Le facteur déterminant pour atteindre le troisième milliard d’usagers impliquerat-il un changement majeur dans le modèle économique dominant au moment où les financements se font plus chers et plus rares ? L’accès ouvert et partagé est largement promu par la société civile, nouvel acteur dont l’influence tend à se renforcer depuis 2002, avec son implication dans le processus du sommet mondial avant son déroulement, pendant et après. Cependant du côté des opérateurs les grandes manœuvres s’exacerbent avec la multiplication des annonces de projets de fibres optiques sans que les programmes de connexion par satellites ne diminuent. Il semblerait qu’actuellement on soit dans une période transitoire « à la croisée des chemins » sans pouvoir dire qui va l’emporter et quel sera le paysage réel dans deux ans.

L’état des lieux
La connexion internationale de l’Afrique : coûts élevés et chaînon manquant
À propos d’Internet trois idées sont à relativiser : 1. La dimension planétaire, l’ubiquité de la « toile mondiale » et son invulnérabilité sont des mythes. Les satellites installés et les câbles à fibre optique donnent un accès virtuel, c’est l’usage qui détermine l’accès et pas l’inverse et cet usage est lié à différents facteurs dont les principaux sont : - les politiques et stratégies des États et des opérateurs privés nationaux, - les coûts pratiqués par les acteurs occidentaux qui dominent les marchés, - le niveau de solvabilité des zones desservies. La connexion des zones rurales aux satellites et aux câbles coûte plus cher que celle des zones urbaines. 2. la multiplicité des routes possibles, principe de base à la naissance du réseau Internet, qui permettrait de garantir l’acheminement des données même en cas de coupure ne se vérifie pas partout. Certains pays Africains ont une bande passante internationale détenue par un seul opérateur étranger et sont donc très vulnérables en cas de coupure. 3. L’image d’un cyberespace vu comme une toile uniforme tendue sur le monde est fausse ; il s’agit plutôt d’une étoile avec au centre un pôle dominant avec

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quelques satellites. Les États-Unis restent quelque vingt ans après la naissance d’Internet chez eux, la plaque tournante des réseaux et des flux d’information mondiaux et les pays du G8 dominent dans deux des trois couches des réseaux de télécommunications, la couche physique (l’infrastructure) et la couche intermédiaire de gestion (l’info-structure). La troisième couche celle des contenus ou services locaux est peu développée en Afrique. Le cas de l’Afrique permet de comprendre comment se construit l’architecture des réseaux Internet et de la téléphonie mobile, et de montrer qu’on est loin de « la fin de la géographie »10. La localisation de ces réseaux fait l’objet d’enjeux économiques et politiques exacerbés aujourd’hui par la priorité donnée à l’équipement du continent le plus pauvre depuis le SMSI. Le graphique montre à quel point la « fracture numérique » entre Nords et Suds est profonde. Malgré une croissance plus rapide sur les marchés nouveaux de l’Internet que sur les anciens d’Europe et d’Amérique du Nord, des ordres de grandeur considérables séparent les routes à plus fort trafic et les fournisseurs d’accès les plus importants, du reste du monde. Figure 1 - Débits de la largeur de bande Internet au niveau interrégional, 2005

Le paysage de la connectivité du continent africain est en train de changer radicalement. Alors que les satellites il y a seulement cinq ans avaient le monopole de la fourniture d’accès pour le mobile et pour internet, la période actuelle, 20072009 est marquée par la multiplication des projets de fibres optiques et par une
10. Idée combattue par les géographes, H. Bakis & P. Vidal (2007), et à l’inverse voir B. Badie (1995) et P. Virilio (1997)

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concurrence exacerbée entre opérateurs qui devrait faire baisser les prix et bénéficier au consommateur. Figure 2 - Architecture du réseau Internet en Afrique Subsaharienne en juin 2008

Reproduit avec l’aimable autorisation de l’équipe de l’Atlas de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest. Les câbles à fibre optique sont bien adaptés aux besoins en connexion des zones côtières qui sont les plus peuplées mais la structure massive du continent africain nécessite de déployer les liaisons terrestres sur de très longues distances ce qui coûte très cher. Les satellites sont utilisés pour relier les régions intérieures et les désenclaver. La République démocratique du Congo en est la meilleure preuve. Dans cet immense pays avec une mince façade maritime, un relief tourmenté, une couverture de forêt dense et des problèmes politiques non résolus, il est très coûteux de faire passer les câbles et la connexion ne se fait que par satellites. La ville de Kisangani, au Nord est du pays qui en 2005 ne comptait que deux cybercentres connectés par VSAT, en comptait dix en 2007 connectés par un opérateur de satellites en réseau Wimax. Et pourtant un projet de liaison par fibre est annoncé pour ce pays.

Source < www.atlas-ouestafrique.org/spip.php?rubrique14>

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En 2003, l’Afrique ne disposait d’un accès au réseau à fibre optique transatlantique qu’au Cap, à Dakar et au Cap Vert, par le câble Sat 2 installé en 1993 et qui passait très au large des côtes et par Atlantis 2 qui reliait Dakar au Brésil. Les pays étaient donc essentiellement desservis par satellites, quatre opérateurs principaux couvrant le Continent : Inmarsat, Intelsat, New Skies et Panamsat. Il a donc fallu attendre que le développement des échanges sous-régionaux en matière de transfert de données (y compris la téléphonie par Internet et la téléphonie mobile) ait atteint un seuil permettant de rentabiliser l’interconnexion directe des réseaux par câble à fibre optique, pour que soit installé un câble côtier avec des points d’atterrissement mais qui ne dessert que certains pays d’Afrique de l’Ouest. Déployé sur 14 000 km le long de la côte occidentale, SAT-3 procure des accès à haut débit depuis 2002-2003 à l’Afrique du Sud, l’Angola, le Gabon, le Cameroun, le Nigeria, le Bénin, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et arrive au Portugal. Les autres pays doivent se connecter à partir de leur voisin comme le Mali et la Mauritanie reliés par le Sénégal, ou le Burkina par le Mali et le Togo, ce qui implique des coûts plus élevés pour ces pays géographiquement défavorisés. L’Afrique du Sud est un nœud régional mais l’Afrique de l’Est n’est toujours pas équipée c’est le chaînon manquant. Le 25 juin 2009 Seacom annonçait sur son site que « la croissance de l’activité de piraterie en avril et mai, à la fois du point de vue de son intensité et de sa zone géographique avait nécessité un changement dans les plans d’installation du câble avec pour résultat un délai de la date de mise en service repoussée du 27 juin au 23 juillet. Le plan prévu fait que le bateau doit passer par l’endroit où d’autres bateaux ont été attaqués ou saisis ». < www.seacom.mu/news/news_details.asp? iID=98, traduction auteur >. Le projet pour la côte Est le câble EASSY semblait le plus avancé en 2007 ; il devait être déployé cette année-là mais l’accord final pour sa gestion est difficile. Toutes les parties concernées (gouvernement, experts, régulateurs, société civile, juristes, compagnies de télécommunications et bailleurs de fonds) se sont mises d’accord pour que la gestion des dorsales à large bande intègre plusieurs principes : - un accès ouvert et non discriminatoire, - une propriété collective et équitable de l’infrastructure du réseau à travers la région, - la séparation de la propriété de l’infrastructure de celle de son utilisation et - un fonctionnement sur le principe d’un recouvrement des coûts mais pas pour faire du profit. Ces principes, s’ils sont appliqués représenteront un changement radical du modèle économique pour l’accès universel aux TIC et ce à tous les niveaux (politique, juridique, économique). La même formule est préconisée pour mettre fin au monopole du consortium qui gère SAT 3 et qui est arrivé à expiration en juin 2007, à partir du constat que le système actuel n’a pas amené un accès convenable pour les citoyens des différents pays. Les tarifs sont beaucoup trop élevés pour favoriser le développement des usages. Ce câble dont la capacité excède de très loin les besoins, serait utilisé à moins de 20 % de sa capacité pour diverses raisons ; une demande surévaluée, des prix proposés trop élevés, et la difficulté pour installer les liaisons depuis le point d’atterrissement jusqu’à l’utilisateur, sous estimée.

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Tableau 1 - Les câbles en Afrique Subsaharienne en 2011 - prévisions
Coûts (MUS$) Seacom 650 Longueur (km) 13 700 Capacité 1,28 Tb/s* Déploiement juin 2009 Propriété USA 25 %, SA 50 % Kenya 25 % African Telecom Operators 90 % (Kenya) 85 % Etisalaat (UAE) 15 % Telkom Vodacom MTN Tata (Neotel) Infraco et al US 100 % ? France Telecom

EASSy

265

10 000

1,4 Tb/s

2010

TEAMs

130

4 500

120 Gb/s** - 1.28 Tb/s

septembre 2009

WACS

600

14 000

3,84 Tb/s

2011

MainOne GLO1

865 150

14 000 9 500

1,92 Tb/s 640 Gb/s

2010 2009

* Terabits par seconde ** Gigabits par seconde Source : African Undersea Cable (2011) -Version 13 avril 2009 <www.manypossibilities.net/african-undersea-cables>

Les infrastructures de fibres optiques internationales, sont souvent considérées comme celles qu’il faut pour fournir des volumes suffisants de bande passante à faible coût, et donc pour éliminer la dépendance à l’égard d’une bande passante satellitaire beaucoup plus coûteuse mais qui offre une meilleure couverture. Les difficultés rencontrées pour installer la fibre offrent encore de bonnes perspectives aux opérateurs de satellites. La capacité réelle entre la fibre et le satellite se répartissait autour de 40/60 % pour l’Afrique (en 2004). L’organisation Régionale Africaine de Communication par Satellite (Rascom) créée en 1992 présentée comme la solution africaine pour connecter l’intérieur du continent11 témoigne de la volonté d’indépendance de l’Afrique vis-à-vis de son équipement. Elle comporte 44 pays (dont l’ensemble des pays de la sous-région Ouest africaine) et a été assistée d’organisations internationales. Le satellite d’un coût de cent cinquante millions de dollars a été lancé en 2007 mais des problèmes techniques l’ont empêché de bien fonctionner et il arrive bien tard alors qu’il n’y a pas réellement pénurie de liaisons satellitaires possibles.
11. Rascom, « Historique », </www.rascom.org/historique.html>.

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L’info-structure : des revenus qui vont des pays pauvres vers les pays riches
Internet est un réseau très particulier, hiérarchisé où les règles du jeu ne sont pas les mêmes selon les niveaux et où les mécanismes de partage des coûts et des revenus sont très difficiles à cerner en l’absence de toute régulation. Aux grands backbones (dorsales) nationaux et internationaux se greffent un ensemble de réseaux différenciés (public, commercial, mixte), plus ou moins interconnectés et il n’y a aucune loi ni règle qui définisse comment ils sont connectés. En haut de la pyramide se situent les fournisseurs d’accès globaux, les plus gros opérateurs, ceux dont l’interconnexion constitue l’épine dorsale internationale du réseau. Ils permettent la connectivité au niveau national et mondial, à l’ensemble du réseau. Leur nombre est très restreint, cinq en 2001 dont quatre originaires des ÉtatsUnis12. Au second niveau viennent les opérateurs qui fournissent la connectivité à l’échelle nationale et multirégionale. Ils seraient au nombre d’une soixantaine environ. Les plus importants d’entre eux étaient tous basés aux États-Unis à l’origine, cependant, la convention de l’OMC sur les télécommunications en 1997 a ouvert le marché américain à des opérateurs d’autres pays13. Aucun opérateur africain n’est présent au niveau de l’accès aux backbones. Aux niveaux inférieurs régionaux et locaux, dans le monde il y aurait eu en 2004 quelque 8 000 fournisseurs de service Internet, aujourd’hui leur nombre a considérablement augmenté. Deux grands types d’accord d’interconnexion existent entre opérateurs, les accords de peering et les accords de transit, les premiers étant beaucoup plus avantageux que les seconds mais difficiles à obtenir pour les plus petits. Pour acheminer ou recevoir des données et avoir accès à l’ensemble du réseau, les opérateurs des zones les plus éloignées des grandes autoroutes de l’information où le trafic est le plus faible, doivent établir des accords de transit avec les grands opérateurs des dorsales de l’Internet. Ces accords se font à des prix plus élevés que dans les régions centrales bien desservies par de nombreux réseaux où la concurrence joue, où les coûts du transit sont moins élevés et où surtout, des accords de partenariat « peering » entre homologues avec échanges gratuits sont plus fréquents. Les revenus vont ainsi de la périphérie au cœur du système. Les prix de la bande passante ont chuté de 70 % entre les grandes villes des États-Unis et d’Europe de 1998 à 2002 mais les autres parties du globe n’ont pas connu une pareille baisse liée au grand nombre de câbles à fibres optiques déployés en Europe qui n’ont pas leur équivalent ailleurs (Telegeography 2002). Le coût plus élevé qu’ailleurs de la bande passante en Afrique est l’une des causes des prix élevés que doivent payer les utilisateurs africains de l’Internet. Pour L’AFRISPA, Association africaine de fournisseurs d’accès à Internet, ceci revient à subventionner les plus gros opérateurs des États-Unis et d’Europe. Les flux monétaires vont ainsi des plus pauvres vers les plus riches.
12. Les plus gros (Tier 1) auraient été au nombre de cinq seulement en 2001, dont 4 originaires des ÉtatsUnis : Worldcom, Sprint, ATT et Genuity plus Cable and Wireless d’origine britannique. 13. SEn 2004, les plus grands opérateurs basés aux États-Unis étaient UUNET, Level3, Sprint et ATT WorldNet. Les plus gros opérateurs extérieurs aux États-Unis étaient British Telecom, Cable and Wireless, France Telecom, NTT, Singtel, Teleglobe, Telia et Telstra.

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Le coût de liaison pour atteindre des serveurs du Nord est trop élevé et inéquitable mais il y a pire encore. Lorsqu’un utilisateur africain veut joindre quelqu’un situé à proximité ou dans une autre ville d’un pays voisin, les données du message vont jusqu’à Londres ou New York avant de parvenir au destinataire. D’autre part, les serveurs africains sont pour la plupart hébergés dans les pays développés et les adresses sur Hot Mail et Yahoo sont les plus courantes. Cette utilisation de la largeur de bande internationale pour des données nationales ou régionales coûterait à l’Afrique quelque 400 millions de dollars par an selon des estimations. Or aujourd’hui ce système est totalement inadapté. En effet, utiliser la largeur de bande internationale pour l’échange de trafic local rend pratiquement impossible des applications qui demandent des hauts débits, comme la vidéo, le téléchargement de musique, les jeux en ligne dont la demande est de plus en plus forte. Les distances en jeu occasionnent un retard perceptible en raison du nombre important de sauts entre différentes portions de réseaux que les données doivent effectuer. Une étude du CRDI prend l’exemple d’un courriel envoyé d’un quartier de Kinshasa à un autre. Par liaison satellite il peut donner lieu à une latence moyenne comprise entre 200 et 900 millisecondes par paquet. Le même message transféré localement sur une ligne métallique hertzienne ou à fibre optique n’enregistrera une latence moyenne que de 5 à 20 millisecondes (CRDI-IUT 2004, p. 3). Le transit des flux locaux vers les plus gros réseaux internationaux est un héritage d’un Internet de première génération qui fonctionne correctement pour des messages courts, il est donc nécessaire de relocaliser le trafic local.

À l’échelle nationale : relocaliser le trafic
La présence d’infrastructures matérielles comme les câbles à fibre optique est une condition nécessaire pour pouvoir relocaliser le trafic local, mais ce n’est pas une condition suffisante. Il faudrait qu’il existe une interconnexion continentale pour permettre aux fournisseurs africains de regrouper le trafic africain et de négocier ainsi de meilleurs prix de transit avec les fournisseurs mondiaux de dorsales et aussi une interconnexion nationale pour créer des points d’échange entre eux pour le trafic local sans passer par les grandes artères mondiales. La création de ces points (dits IXP) permet : - une économie de coûts, - une amélioration des vitesses de transmission, - une diminution du temps de latence et des recettes procurées par des contenus au niveau local. Pour l’UIT :
« Les points IXP constituent la pierre angulaire de toute l’économie Internet : ils assurent l’interconnexion des différentes parties de l’Internet et permettent à différents fournisseurs (ISP) de se connecter entre eux, créant par là même une plaque tournante centralisée. Ce n’est pas avec un acheminement du trafic qui privilégie les grandes distances que l’on utilise efficacement le réseau, de sorte que la devise du point IXP, "le trafic local doit rester local, est tout à fait appropriée". » (CRDI-IUT 2004, p. 11)

Il existait en 2004 dans le monde plus de 264 points d’échange Internet en activité : - 99 aux États-Unis et 5 au Canada (40 %), - 93 en Europe (35 %), 45 (17 %) en Asie, - 12 (4 %) en Amérique latine et 10 en Afrique. Ils se situent en Afrique du Sud, Mozambique, Tanzanie, Rwanda, Kenya, Ouganda, République

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démocratique du Congo, Nigeria et Égypte. Afrispa a lancé en décembre 2004 un nouveau « guide des points IXP africains » qui vise à encourager leur mise en place dans les pays francophones14 et en 2007, dix-huit pays africains avaient créé un point IXP national et deux points régionaux existaient, l’un au Caire et l’autre desservant le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda. Les fournisseurs d’accès dans les pays où il n’y a pas de points IXPs doivent payer le plein tarif de la connexion internationale, avec un trafic qui est souvent rerouté via les États-Unis ou l’Europe et donc des prix élevés pour les fournisseurs d’accès qui les répercutent inévitablement sur le client (IUT 2008, p. 10). Jusque-là, les points créés en Afrique le sont à l’échelle nationale ; une autre étape serait de relier entre eux ces points nationaux en un réseau maillé mais deux obstacles essentiels demeurent. Certains pays ont un monopole avec des fournisseurs d’accès internationaux comme le Kenya jusqu’en 2004 et l’Afrique du Sud. Mais le problème de fond reste celui de la faiblesse du trafic entre les pays pour justifier d’engager des investissements. En 2005, 5,9 % seulement de la largeur de bande de l’Afrique du Sud était acheminée vers d’autres pays d’Afrique, un débit de 52 Mbits sur 881,5. Or l’Afrique du Sud est le pays le plus puissant d’Afrique et une plateforme pour les pays voisins. Les pourcentages des autres pays se situeraient entre 1 et 5 % du trafic. Le trafic sortant africain est plus important que le trafic local et est essentiellement dirigé vers les pays développés contrairement aux pays développés où près de 60 % du trafic est national. Mais de nombreux autres obstacles s’opposent à la création de ces points en Afrique et ailleurs : l’absence d’un esprit de coopération entre les opérateurs locaux, le manque de confiance réciproque, un environnement législatif défavorable. D’autre part la culture du monopole reste très prégnante dans la plupart des pays africains et freine les initiatives même là où la concurrence est autorisée. Le nombre de souscripteurs à des systèmes à haut débit en Afrique est relativement restreint. Selon l’UIT (2007), pour 281 millions de souscripteurs dans le monde fin 2006 on en comptait moins d’un million (0,4 %) en Afrique alors qu’ils progressent rapidement en Asie, 104 millions contre 89 en Europe, 80 en Amérique et 4,5 millions en Océanie très bien connectée par rapport à sa population. Le niveau de développement des infrastructures varie selon la sous-région. En Afrique Centrale, les infrastructures sont faiblement développées et très souvent vétustes. Les réseaux large bande sont dans un état embryonnaire. Les seules liaisons sont constituées des points d’accès au SAT3 au Cameroun et au Gabon avec des prolongements en cours d’installation. Quelques supports en fibre optique sont utilisés pour relier des centraux installés dans la même localité ; la boucle locale sans fil est utilisée dans certaines grandes villes de la sous-région. En Afrique de l’Ouest, le renouvellement progressif des infrastructures analogiques mises en place dans les années 1970 a permis de réaliser 6 083,93 km de fibre optique ce qui représentait 40 % du réseau sous-régional en 2005. Tous les pays disposent de centres de transit internationaux numériques capables de traiter le
14 . < Research.afrispa.org>.

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trafic de transit d’un pays tiers mais ces possibilités sont sous-utilisées. Les infrastructures large bande sont très peu développées au niveau national. Seuls le Cap-Vert, le Sénégal, la Gambie et dans une certaine mesure la Côte d’Ivoire et le Togo disposent d’une infrastructure en fibre optique étendue sur l’ensemble du territoire. Le Sénégal est le premier pays de la sous-région à disposer d’un réseau IP couvrant tout le territoire avec un accès international de 460 Mbit/s (Bassave B. et al., 2005).

À l’échelle locale
Ainsi, avec la localisation nécessaire des réseaux d’Internet pour l’accès au haut débit l’enjeu principal est désormais celui de la boucle locale et le pouvoir est davantage entre les mains des acteurs locaux. « L’aménagement numérique » des territoires peut être envisagé même dans les pays les plus pauvres dès lors que le coût aura diminué. Plus le trafic local augmente ainsi que la demande en haut débit, plus il y a intérêt à rapprocher le service de l’utilisateur, pour des raisons techniques d’abord, la distance étant redevenue un paramètre important. La question de la décentralisation d’Internet a été débattue à la rencontre d’Isoc France à Autrans en janvier 2005. Pour Claude Combes, l’enjeu n’est rien moins que l’organisation de la société de l’information :
« Si l’Internet est perçu à juste titre comme un réseau des réseaux par les opérateurs privés de télécommunications, il est tout aussi légitimement perçu comme un outil de mise en cohérence et d’interconnexion des territoires par les aménageurs. »15

Les grands opérateurs installent des infrastructures d’accès à haut débit sur les portions de territoire les plus attractives d’un point de vue commercial. La règle est la concurrence. Il en résulte une segmentation des territoires par marchés adressables. De leur côté, les pouvoirs publics et les collectivités territoriales cherchent à desservir tous les usagers d’un espace donné. En France on peut appeler cela la cohérence territoriale, en Afrique on parlera plutôt d’accès universel. Le plus grand défi en Afrique reste encore la modernisation du réseau d’accès au client, son extension au monde rural et surtout son interconnexion. Équiper les zones rurales africaines serait la dernière frontière et suscite un nouvel intérêt même de la part d’opérateurs de réseaux comme Alcatel, ou France Telecom qui s’intéressent désormais à ce nouveau marché du service universel. Les évolutions technologiques permettent effectivement aujourd’hui d’y répondre et d’échapper à une certaine « rugosité » de l’espace physique. En zones d’habitat dispersé, les coûts sont prohibitifs avec les techniques classiques alors que grâce à des faisceaux hertziens ou avec des systèmes dits à boucle locale radio s’offrent des alternatives moins coûteuses. L’UIT enjoint les décideurs à recourir aux réseaux mobiles pour les zones rurales. Le marché des communications mobiles
15. « Les MIX pour territorialiser l’Internet et les Hauts débits par le bas » par Claude Combes, communications présentées à Autrans en 2005. Cette question fait l’objet d’un dossier sur le site de LocalGix.org.

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a eu indéniablement énormément d’effets sur le renforcement de l’accès aux télécommunications mais la grande question est de savoir si sa croissance rapide pourra se maintenir. La question des coûts pour les services mobiles est un dilemme en Afrique car le niveau de la demande est beaucoup plus élevé que le revenu ne le laisserait escompter, d’où la difficulté de prévoir l’évolution du marché. Les opérateurs réclament la libération des fréquences hertziennes une ressource naturelle limitée détenue par les États, pour pouvoir développer des technologies à haut débit comme le wimax. Celui-ci s’appuie soit sur un réseau filaire soit sur un réseau mobile sans fil et permet de desservir des abonnés en haut débit dans un rayon d’une trentaine de kilomètres. Mais si les solutions techniques existent, le premier facteur d’accessibilité étant le coût, dans la logique dominante « trade not aid » le secteur privé n’a aucune raison de s’implanter sur les marchés tant qu’ils n’ont pas atteint une taille critique de solvabilité. L’UIT fait remarquer que le principal facteur qui explique l’importance de la couverture d’un territoire est politique plus qu’économique. C’est l’obligation faite à l’opérateur, dans la licence, d’assurer une extension de la couverture et sa mise en œuvre qui prime sur l’étendue et la qualité de la concurrence. La puissance publique et le régulateur indépendant ont donc un rôle crucial à jouer pour parvenir à satisfaire la demande et aussi pour faire baisser les prix car l’accessibilité n’est qu’un potentiel. Mais pour les opérateurs privés, comment répondre à l’injonction d’élargir le service universel là où les marchés n’ont pas atteint une taille critique de solvabilité. ? La prise en compte des pratiques locales innovantes peut être un élément de réponse.

Perspectives
Parce que la plupart des États africains se trouvent placés en situation de périphéries par rapport aux centres industriels et libéraux, c’est dans ces États, aux dynamiques très différentes les unes des autres, que se notent le plus clairement les différences de stratégies des acteurs, et de déclinaison des innovations et des formes d’appropriation. L’insertion des TIC et leur appropriation par les sociétés se font ainsi dans ces espaces singuliers selon des modes particuliers qui tiennent au caractère lacunaire des territoires, à la faiblesse des États souvent dépourvus des moyens financiers et humains appropriés et à leur corollaire, l’importance d’une économie « informelle » (Chéneau-Loquay 2008). En Afrique encore plus qu’ailleurs étant donné les insuffisances des réseaux d’infrastructure, l’usage des nouvelles technologies est un phénomène urbain. Les TIC sont d’abord l’apanage des centres villes des capitales et de leurs élites mieux connectées aux centres mondiaux qu’à leur propre hinterland, mais de nouveaux territoires en réseaux se renforcent ou se dessinent à mesure que l’équipement numérique progresse. Jusqu’à maintenant étant donné les coûts élevés de l’accès et des outils, l’appropriation des TIC s’est faite à l’inverse du modèle dominant occidental ; il n’est pas individuel mais collectif et fait appel à des outils d’occasion et à la médiation de jeunes qui font l’interface entre l’outil et l’usager.

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Pour offrir un accès au public, un tissu de petites entreprises s’est créé en priorité dans les grandes villes16. Ce sont les télécentres pour l’accès au téléphone, les cybercentres pour l’accès à Internet, les petits kiosques où on loue et recharge un mobile. Ces espaces sont majoritairement aux mains d’opérateurs privés tandis que les accès communautaires ou associatifs moins nombreux ont tendance à être relégués dans les espaces urbains périphériques des mégalopoles et dans les villes secondaires (Chéneau-Loquay 2004). Cette prolifération d’activités nouvelles qui s’adaptent au faible niveau de revenu des populations et génèrent des emplois plus ou moins qualifiés crée de nouvelles sources de revenus pouvant inciter les bailleurs de fond à s’engager plus avant dans des projets de plus grande envergure. Il s’agit de trouver des systèmes techniques, économiques et politiques adaptés aux pratiques locales et à l’environnement physique en Afrique.

Faire de l’accès à l’information et à la connaissance un bien public universel ?
Les biens d’information seront considérés comme des biens publics à la condition (probablement) nécessaire qu’ils apparaissent soit comme des biens de consommation indispensables soit comme des facteurs de développement stratégiques. Un bien public est traditionnellement défini comme un bien non divisible et non exclusif : un paysage, la démocratie, un théorème de mathématiques, les droits humains, la création artistique sont en principe des biens publics par nature. Mais une autre catégorie de biens doit particulièrement attirer l’attention en ce qu’ils déterminent pour une bonne part la capacité de vivre humainement. Il s’agit des biens et des services de base. Les populations les plus pauvres du monde ont un urgent besoin de biens et de services de base qui politiquement peuvent être traités comme des biens publics universels. Il en va ainsi de l’eau, de l’énergie, de l’assainissement, de la santé de base voire de l’éducation, et des télécommunications. Ces biens ont une importance stratégique dans la mesure où ils définissent les conditions de vie des gens (distinctes de leur niveau de vie mesuré par le PIB par tête). Ce sont des biens qui ont une vocation de service public, en ce sens qu’ils peuvent difficilement se substituer à d’autres biens ou très faiblement. C’est la raison pour laquelle, certains souhaitent faire des biens qui ont une vocation de service public des biens publics universels, mais cette fois au sens politique du terme. Public ne justifie pas nécessairement qu‘ils doivent être pour autant produits par des firmes publiques : on peut simplement dire que la collectivité a certainement le droit et le devoir de s’assurer un contrôle spécifique de la production et/ou de la diffusion de ces biens et de leur accès. Fournir l’accès, ce peut être co-décider avec les usagers d’un dispositif technique et des moyens d’apprentissage puis des services et usages proposés.
16. Voir résultats en ligne du colloque sur l’accès universel organisé à Dakar en novembre 2007 par le réseau Netsuds, <www.gdri-netsuds.org>.

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