Aménagement à contretemps

Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782296413078
Nombre de pages : 160
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'AMÉNAGEMENT A CONTRE-TEMPS

Dans la collection « Villes et Entreprises»
Michèle ODEYÉ-FINZI,Les associations en villes africaines. Dakar-Brazzaville. 1985. Martine CAMACHO, es poubelles de la survie. La décharge municipale de Tananarive. 1986. L Alain MAHMux, L'Industrie au Mali. 1986. Collectif, Nourrir les villes en Afrique sub-saharienne. 1986. Guy MAINET,Douala. Croissance et servitudes. 1986. J.e. WILLAME,Zaïre, l'épopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle. 1986. M.-P. van DIJK, Burkina Faso, le secteur informel de Ouagadougou. 1986. M.-P. van DIJK, Sénégal, le secteur informel de Dakar. 1986. A. DURAND-LASSERVE, L'exclusion des pauvres dans les villes du Tiers-Monde. Accès au sol et au logement. 1986. A. MOLLET (textes réunis et présentés par), Droit de cité. A la rencontre des habitants des banlieues délaissées. Marc NOLHIER, Construire en plâtre. 1986. Patrick McAuSLAN, Les mal-logés du Tiers-Monde. 1986. Emile LEBRls,Annik OSMONT,Alain MARIE,Alain SINOU,Famille et résidence dans les villes africaines. Dakar, Bamako, Saint-Louis, Lomé. 1987. Rita CORDONNIER, emmes africaines et commerce. Les revendeuses de tissu de la ville de F Lomé (Togo). 1987. Collectif, Economie de la construction au Maroc. 1987. Collectif, Métropoles de l'Asie du Sud-Est. Stratégies urbaines et politiques du logement. 1988. Collectif, Economie de la construction au Caire. 1987. Sid BOUBEKEUR (sous la direction de), Economie de la construction à Tunis. 1987. Collectif, Economie de la construction à Lomé. 1987. Collectif, Production de l'habitat à Antananarivo. 1987. Collectif, Economie de la construction à Nouakchott. 1987. Collectif, Economie de la construction à Kinshasa. 1988. M. COLOMBART-PROUT, ROLLAND,M. TlTECAT,Economie de la construction à Abidjan. O. 1987.

COLLECTION

VILLES

ET ENTREPRISES

Alain T ARRIUS

Geneviève MAROTEL Michel PERALDI

L'AMÉNAGEMENT
A CONTRE-TEMPS
Nouveaux territoires immigrés à Marseille et Tunis

Préface de Michel MARIÉ

Editions L'Harmattan 5-7 rue de L'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-85802-921-0 ISSN : 0298-8844

Les recherches ici exposées ont été financées par le Plan Urbain et le Plan Construction et exécutées par l'Intitut National de Recherche sur les Transports et leur Sécurité (INRETS). Alain TARRIUS a assumé la direction scientifique. en Nous remercions: Isabelle BILLIARD(Plan Urbain), Serge BoNNET, (CNRS Nancy), Michel MARIÉ (CNRS DRI), Bernard PAILLARD(CNRS CETSAP) pour les conseils et encouragements qu'ils nous ont prodigués tout au long de l'année 1986. Michel ANSELME (CERFISE), Marc DI BENEDETTO,Mamadou DJENAPO, Thierry GODBILLE (chercheurs au CRET, université d'Aix-Marseille II) pour leur participation à différentes phases des enquêtes. A.L., E.S., K.L., AR., M.R., A.G., Maghrébins de la deuxième génération qui ont mené les enquêtes exposées dans le chapitre III. Révéler quelques aspects des formes amnésiées du fonctionnement des échanges maghrébins à Marseille exige encore, de leur point de vue, la dissimulation de leur propre identité... Nous remercions également Habib ABICHOU, bdelkader BAOUENDI, enda GAFSI,Lotfi A H MASLAH,du district de Tunis, qui ont participé à l'enquête de terrain dans le cadre de la recherche sur les périphéries tunisoises, ainsi qu'Abdelatif BALTAGIpour son rôle de conseiller scientifique lors de cette même recherche.

Cartographie:

Robert

LAFON (INRETS).

« Là où tout est sommé de prendre position suivant des distances calculées, c'est justement le sans-distance qui s'étend, et à cause de l'universelle mise en chiffres, le sans mesure. Dans le sans distance ni mesure, tout devient égal par suite d'une seule volonté de s'assurer en un calcul uniforme la maîtrise de tous les territoires. La représentation habituelle enrage en entendant p~rler ainsi, et avec raison. Car il est besoin, pour l'entendre, d'expérimenter ce que identité veut dire. » Martin HEIDEGGER,Acheminement vers la parole.

Préface

Il faut être assez libre d'esprit pour enfreindre la division dominante du travail scientifique qui fait que les questions attenantes à la ville et aux migrations, au territoire et au flux, à la sédentarité et au mouvement, sont compartimentées selon des disciplines différentes et que l'on s'interdit ainsi de porter le regard sur ces lieux et ces moments intersticiels, relationnels, le plus souvént occultés, qui constituent les ferments les plus acttfs, les plus inventifs d'un renouveau sociologique. A ne voir que les logiques des réseaux migrants, à ne voir que les régularités culturelles internes aux vagues migratoires} on occulte comme l'ont fait certains historiens tout ce travail de territorialisation, d}assimtlation, de digestion qui se produit dans le ventre de la ville, où chacune des vagues migratoires n'a de cesse de se fondre} de se couler et en même temps de transformer à son image le cadre dans lequel elle vient échouer. Ainsi s'interdit-on de penser la ville, ayant oublié les territoires et les processus qui la produisent. A ne voir au contraire le territoire que comme espacefigé et coagulé de la représentation identitaire (le quartier) le village} l'entreprise...)} on risque fort de ne pas dépasser l'horizon de son clocher} de s'enfermer dans une vision où le local n'apparaît finalement que comme résidu de la modernité} spécialité d'ethnologues. Voilà donc le premier mérite de ce livre à plusieurs voix} bien orchestré} que d}avoir su installer l'essentiel du débat au cœur de ce couple indissociable et paradoxal - mobilité et territoire, mouvement et ancrage local- à partir duquel s'organisent les questionnements et prennent sens les matériaux d'enquêtes (Marseille et Tunis) réunis ici selon une forme d}énoncé que les auteurs ont appelé anthropologie du mouvement. 9

Alors que l'anthropologie s'attache généralement à décrire les caractères stables des représentations, des cultures et des techniques, peut-elle s'intéresser au mouvement? Qu'est-ce qu'une anthropologie du mouvement? La construction d'un nouvel objet scientifique ou simplement une commodité de méthode que l'on s'accorde pour approcher son objet} la mobilité? La question mérite que l'on s'y arrête. Ce qui me frappe de prime abord dans la démarche des auteurs est la mobilité de leur regard ou plus exactement lafaculté qu'ils ont d'aller et retour entre la méthode de l'immersion anthropologique dans un lieu et la pratique du voyage entre les multiples terrains qu'ils se sont choisis. Ce va et vient entre l'immersion et le détour, le terrain et le voyage a pour résultat de permettre le croisement des regards et ainsi d'acquérir une capacité d'étonnement} de création d'une profondeur de champ que l'on pourrait qualzfier d'effet stéréoscopique. L'analyse naît du déplacement du regard. Son cheminement même est productzf On ne produit pas du sens uniquement sur la base d'éléments théoriques préexistants mais de la rencontre entre ces éléments et le travail du regard. La stéréoscopie fonctionne à plusieurs niveaux d'espaces dans ce livre. Il y a d'abord une stéréoscopie de l'espace méditerranéen permettant de découvrir des ressemblances et des dzfférences de part et d'autre de la mer, entre les situations migratoires tunisiennes et marseillaises. Comparaison d'autant plus évidente que les deux régions participent d'un même fragment d'histoire dont elles gardent les traces aujourd'hui même, tant au niveau des pratiques d'aménagement que des pratiques sociales. L'intérêt de cette comparaison, rendue dzfficile par la spécialisation habituelle des institutions scientifiques selon des aires géographiques (ou des périodes historiques)} est qu}elle permet d'amorcer

un double mouvement du regard; un regardnord ~ sud comme il est de tradition mais aussi un regardsud ~ nord où l'on voit apparaîtresur
l'espace régional marseillais les effets de retour de la colonie. L'effet de zoom transméditerranéen me paraît particulièrement heureux pour éclairer les rapports entre politiques publiques et société civile. Par exemple l'expérience de localisation des Lorrains à Fos} visiblement ratée} comme nous le montrent les auteurs} nous aide à mieux comprendre combien les politiques publiques tunisiennes en matière de localisation des habitants dans les périphéries de la ville sont vaines si elles ne tiennent pas compte des grands mouvements migratoires (couloirs traditionnels de contacts entre ville et campagne) qui constituent la toile de fond de leurs actions ponctuelles. L'énergie que dépensent les groupes tunisiens} disséminés dans la ville au gré des affectations publiques} pour retrouver leurs couloirs traditionnels} est certainement à rapprocher de la manière dont les Lorrains se sont évadés 10

des enclos de l'aménagement concerté qu'on leur proposait, ont construit leur ville pavillonnaire, défini eux-mêmes leurs parcours. Autrement dit, la trame des liens sociaux, chargée d'histoire, est prééminente aux lieux. Elle les produit, et non l'inverse, comme le pensent les aménageurs. A une approche qui s'exprime exclusivement en termes de flux, d'accessibtlité physique aux services, aux équipements et aux réseaux de la ville, de vision rationnalisée et quantitative des distances et des temps, qui se heurte à la force de l'histoire des lieux et des hommes, à la puissance des liens identitaires, nous est proposée ici

une autre approchequi relativise le point de vue des aménageurs,. car
elle appréhende la complexité du rapport flux et territoire. Elle tente d'embrasser dans le même mouvement de la pensée aménagement et ménagement. Stéréoscopie aussi au niveau du degré d'intégration des migrants au milieu local, avec toutes les gradations subtiles qui vont de l'indigène à l'étranger. A la manière de l'Ecole de Chicago, les auteurs utilisent lefait minoritaire pour identifier le devenir général d'une société. Les Lorrains ou les Arabes dans la région marseillaise sont certes étudiés pour eux-mêmes en tant que groupes sociaux ayant leur propre autonomie mais le caractère novateur de l'approche est qu'ils jouent le rôle de révélateur, de fonction-miroir de la société dans son ensemble. Là encore, approche discrète mais combien féconde par le détour de ce qu'une société considère comme étant sa périphérie pour en éclairer le centre. Stéréoscopie ensuite au niveau des rythmes sociaux parce que sont mises en relation des catégories de migrations que les Sciences Sociales, dans leur spécialisation excessive, ont tendance à isoler: - les grandes migrations, les grands parcours initiateurs d'itinéraires souvent internationaux ,. les mobilités résidentielles productrices de territoires locaux de
-'-

référence,.

- les migrations dites pendulaires. L'un des apports les plus substantiels de ce livre est que partant de l'espace, il oblige à penser le temps, pas seulement le temps des politiques étatiques comme on l'a vu précédemment mais le temps social: le temps des grands brassages intergénérationnels, le temps du cycle de vie familial, le temps quotidien des relations habitat / travail. Or ces catégories sont essentielles pour penser le rapport identité locale / mouvement car elles sont à la fois des catégories du temps et de
l'espace. Le territoire est une sorte d'espace

/ temps

cristallisé.

L'identité,

le lien social, la proximité ou la distance ne peuvent exister que si le temps a une épaisseur,. non pas le temps paramétrique et linéaire des aménageurs mais le temps social des groupes et des individus. La 11

différenciation des rythmes sociaux et leur mise en rapport est une des conditions pour penser cette épaisseur. Stéréoscopie enfin entre le mouvement et la sédentarité particulièrement efficace pour rendre compte du cas lorrain, population pour laquelle les capacités d'enracinement local ne peuvent être interprétées qu'en référence au temps long de son nomadisme (la grande saga sidérurgique) . On pourrait certainement trouver d'autres exemples d'effets stéréoscopiques dans ce livre. Je pense avoir relevé les principaux grâce auxquels les auteurs s'inscrivent dans un lieu puis dans le même mouvement, lui cherchent des points de fuite pour créer un effet de perspective dans un espace doté de profondeur. Ainsi excellent-ils dans le maniement du couple mobilité / ancrage local dont ils laissent entrevoir la très grande complexit~ le caractèrelabile, adaptatif: se chercher un territoire tout en refusant de se laisser assigner à résidence. Dans le fond, Alain Tarrius et l'équipe qui a écrit ce livre, ont mimétisé leur objet. La capacité de mouvement qui caractérise leur méthode s'adapte parfaitement à l'étude des groupes en mouvement. Ils ressemblent un peu à ces Lorrains dont ils parlent et qui, après avoir refusé l'ordre que l'on avait créé pour eux puisent dans les ressorts de leur identité - nomadique, lorraine, maintenant méditerranéenne puisqu'ils réincorporent en Provence les vieilles racines italiennes - la

capacitéde composer avec le milieu, d'inventer leurs repères(repaires).
Ils apportent alors une réponse à la question que je posais au début de cette préface. L'anthropologie du mouvement serait à la fois une méthode pour construire un nouvel objet scientifique et les énoncés qui rendent compte de ce nouvel objet.
Michel MARIÉ

12

Introduction Vers une anthropologie du mouvement

Les périphéries des grandes villes apparaissent aujourd'hui comme les espaces privilégiés des mutations urbaines et sociales et interrogent tout particulièrement les différents acteurs de la gestion urbaine. Le temps est loin de cette «banlieue» du vide social où les juxtapositions d'individus horizontales dans les lotissements, ou vertic~es 'dans les grands programmes d'habitat social - suggéraient un univers sans consistance identitaire, sans histoire locale, en totale dépendance des centres urbains. Ces espaces recelaient pourtant des interstices, dans des lieux où la pression des normes sociales et des contraintes économiques foncières s'atténuait dans l'imprécision de gestions politiques et sociales tâtonnantes. C'est là que de grands groupes de migrants, sollicités par la concentration industrielle ou la ségrégation spatiale centre-urbaine ont imposé des citoyennetés nouvelles. Qu'il s'agisse de grandes phases d'urbanisation outrancière ou de processus d'extension diffus, que le développement des formes urbanistiques conduise à la conurbation ou à l'évolution radioconcentrique de pôles structurants, c'est dans ces espaces que se manifeste la plus grande confrontation entre stratégies de la technostructure et pratiques des sociétés civiles. Les rapports sociaux constitutifs des dynamiques territoriales contrecarrent inlassablement la prétention prométhéenne des acteurs de l'aménagement à imposer des socialités tributaires des formes du bâti et de la structuration des services. L'offre de services publics se déploie en périphérie selon ces modalités centre-urbaines où transports et urbanisme draînent de tels flux que les questions de singularités, les perpectives adaptatrices, ne se posent pas: il s'agit d'une «macroscopisation» d'espaces singuliers qui ne relèvent pourtant pas des logiques des grands « flux », des approches énumératives, de la mathématisation-modélisation des comportements collectifs. Le déploiement de l'offre de services, habitat ou transports, par référence exclusive aux critères de l'accessibilité physique - «objectivation» des 13

temps et des distances - a conduit à une gestion abstraite du corps social. L'épaisseur des liens sociaux, la conjonture d'histoires fondatrices d'identités durables, par l'interaction mais aussi par la différenciation, sont mises en acte, exprimées, par les pratiques factuelles et symboliques de groupes territorialisés. L'essence de ces espaces est sociale: les distances sont dès lors mesurées à l'aune des proximités sociales, dans un rapport où « espace-temps-identité» indissociablement liés, subvertissent nécessairement l'utopie de l'objectivation par l'accessibilité physique. Nous sommes au cœur de la rencontre entre techniques et sociétés. Logements et services ont été conçus en fonction de visions hiérarchisées des groupes sociaux, des différences d'abord économiques qui traversaient ces vastes ensembles de populations nouvellement localisées. La gestion du bâti, des services, - ayant-droit ou « captif» - avait souvent pour objet de pérenniser les pouvoirs des réseaux notabilaires issus des sociétés locales: une cybernétique urbaine à même de prévoir les évolutions sociales et les politiques locales était instituée comme un cadre de référence fondamental pour une analyse du devenir collectif. De nombreuses recherches menées dans les années 70 accréditaient ces conceptions: flux, mobilisations et reproductions de la force de travail, divisions-ségrégations spatiales étaient les concepts clefs. Il n'est pas question, pour nous, de nier l'effet de l'évolution des modes de production, par exemple, sur les phénomènes de localisation des main-d'œuvres, mais d'envisager un niveau de production des rapports sociaux, et de leur inscription dans l'espace, qui permette d'aborder à l'échelon local, et en ce qui concerne l'aménagement, le rapport offre-demande ou, avec une lecture à peine différente, l'articulation social-technique. Pourtant les années 60 avaient été riches en intuitions et incitations à envisager le lien social, dans la perspective des relations identitaires, comme initiateur de socialisations urbaines nouvelles. P.R. Chombard de Lauwe, dès 1965 [1] suggérait de telles recherches:
« En dehors des recherches menées sur les groupes sociaux étendus et sur les événements, il faut porter l'attention de plus en plus sur les petits groupes de voisinage, les petits groupes d'amitié, les groupes spontanés de jeunes, dont l'influence n'a pas toujours été bien comprise. La personnalité du citadin est marquée par son appartenance à de tels groupes à différents moments de son existence. L'observation de ces groupes dépasse largement la simple description, leur analyse permet de préciser mieux que partout ailleurs peut-être les liens intimes entre l'individu et la société dans son ensemble. Ce sont des charnières essentielles pour la bonne insertion sociale des individus. » A. Girard, pour sa part, signalait dès 1969 [2] : « Les migrants se regroupent aussi par quartiers dans les plus grandes villes, ou sur le territoire des communes de banlieues urbaines ou des régions les plus industrielles. Les chemins qu'ils empruntent n'obéissent en rien au hasard. il 14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.