Autochtones et immigrés en quartier populaire

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EAN13 : 9782296414464
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MIGRATIONS

ET CHANGEMENTS

Collection dirigée par Antonio Perotti

MIGRATIONS

ET CHANGEMENTS

Collection dirigée par Antonio Perotti L'histoire de l'immigration en France est une histoire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les Etat-Unis. Histoire complexe surtout. On peut même se demander si,
pendant une période aussi prolongée

-

durant

laquelle

les

données démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi
bien sur le plan national qu'international

-

le phénomène

migratoire n'a pas changé de nature. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne touche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes formes? Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur: les générations successives, avec un accent particulier sur le profil socioculturel des nouvelles générations issues de l'immigration; - les mutations introduites dans la vie sociale, économique et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; - les approches comparatives du fait migratoire dans ses paramètres historiques, géographiques, économiques, politiques. Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans cette collection peuvent contacter: Antonio Perotti, c/o L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

-

les mutations

internes

des populations

immigrées

à travers

Véronique de RUDDER en collaboration avec Michelle GUILLON

AUTOCHTONES ET IMMIGRÉS EN QUARTIER POPULAIRE
Du Marché d'Aligre à /' liot Chaion

.

Publié avec le concours
National de la Recherche Scientifique

du Centre

C.LE.M.I. 46, rue de Montreuil 75011 Paris

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

DANS LA MEME COLLECTION

1. Maria LLAUMETT, Les Jeunes d'origine étrangère. De la marginalisation à la participation. 1984, 152 pages. 2. Mohamed Hamadi BEKOUCHI,Du Bled à la z. u. P. et/ou La couleur de l'avenir. 1984, 160 pages. 3. Hervé-Frédéric MECHERI, Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité. 1984, 120 pages. 4. François LEFORT, Monique NERY, Emigrés dans mon pays. Des jeunes, enfants de migrants, racontent leurs expériences de retour en Algérie. 1985, 192 pages. 5. Raimundo DINELLO, Adolescents entre deux cultures. Séminaire de transculturation de Carcassonne, 1982, 1985, 128 pages. 6. Riva KASTORY ANO, Etre turc en France. Réflexions familles et communauté. 1986,206 pages. sur

7. Michelle GUILLONet Isabelle TABOADA-LEONETTI, triangle Le de Choisy: un quartier chinois à Paris, 1986, 211 pages. 8. Adil JAZOULI, L'action collective des jeunes maghrébins de France, 1986, 217 pages. 10. Mario ZAMBETTI, L'été Cap Djinet, rencontres méditerranéennes. 11. Abdel AÏssou, Les Beurs, l'école et la France, 1987,215 p. 12. SmaÏn LAACHER, Questions de nationalité, Histoire et enjëux d'un code, 1987, 254 p.

@ C.I.E.M.I. et L'Harmattan, ISBN : 2-85802-92~ ISSN : 0762-0721

1987

Cet ouvrage est le second d'une série de trois études de quartiers parisiens: - Le triangle de Choisy, un quartier chinois de Paris (déjà paru en 1986 dans cette même collection). - Autochtones et immigrés en quartier populaire: du marché d'Aligre à l'îlot Chalon. - Les immigrés des beaux quartiers: le cas des Espagnols à Paris, (à paraître). L'ensemble de ces trois études a été réalisé par Véronique de Rudder et Isabelle Taboada-Leonetti, sociologues, et Michelle Guillon, géographe, dans le cadre d'une recherche financée par la Mission de la Recherche Urbaine (ministère de l'Equipement, du Logement, de l'Aménagement du Territoire et des Transports). cartographie: Anne Le Fur Photos : Véronique de Rudder Ont collaboré à cette recherche; Souad Benani-Schweizer, Maria Blanco, Catherine FIé et Jean-Pierre Hassoun.

INTRODUCTION

Conflits relationnels individuels et collectifs, incompatibilités culturelles, affrontements entre modes de vie, dégradation de l'habitat, création de ghettos, retards et échecs scolaires, délinquance, drogue, insécurité et... résurgence du racisme...
.

La coexistence des autochtones et des immigrés ne fait

guère irruption sur la scène politico-médiatique que comme source de problèmes sociaux. On ne compte plus les discours, prises de position, reportages la concernant, tandis que des mesures sont prises dans divers communes et quartiers visant à résoudre les difficultés... en y réduisant le nombre des immigrés! L'équation immigré= problème est devenue désormais une idée reçue qui, comme telle, n'a plus à s'argumenter, et la présence même de populations d'origine étrangère fonctionne comme symptôme de la dégradation conjointe de la ville et de la vie sociale. Le temps n'est plus où l'on considérait l'immigration comme un phénomène secondaire et transitoire, limité à son utilité économique et à des problèmes sociaux marginaux. Composante structurelle de la population et de la société françaises, c'est la question globale de son intégration - dans ses conditions comme dans ses modalités qui est aujourd'hui posée. Celle-ci se décline dans tous les sujets de débat concernant la France et son

-

9

avenir: économie, emploi, démographie, santé, prestations sociales, école, logement, justice, citoyenneté etc... L'immigration est devenue un problème national, ou, selon

une expression à la mode, un « enjeu de société» (1).
Cette évolution s'est faite lentement. Il a fallu la récession économique, et sa perception tardive, l'arrêt des entrées nouvelles de travailleurs étrangers, l'échec relatif des tentatives d'incitation au retour, pour que se dissipe l'illusion - en bonne partie commune aux autochtones et aux immigrés - d'une immigration à la fois massive et temporaire. Les immigrés, recrutés en période d'expansion, ne sont pas repartis en temps de crise (2). Or c'est justement dans cette conjoncture de crise durable, non seulement économique, mais plus largement sociale, culturelle et idéologique, que se développe cette prise de conscience. Il n'y a guère de raison d'attribuer à la crise actuelle l'explication entière du renouveau du racisme. Ce moment crucial où apparaissent conjointement la stabilisation des immigrés, non plus seulement comme travailleurs, mais comme population familiale, leurs mouvements d'intégration (voire de promotion) sociale, leurs revendications contre les discriminations... est en lui-même porteur de réactions contre leur « incorporation» dans la nation (3). C'est bien, en effet, lorsqu'ils commencent à déroger au rôle économique et au statut social qui leur ont été assignés que les manifestations d'hostilité à leur égard se font plus explicites et plus violentes, en particulier de la part des catégories sociales qui se sentent concurrencées (4). Parce qu'elle accroît la précarité de l'emploi et les risques de déclassements sociaux (5), la crise ne fait qu'aggraver les tendances aux corporatismes chauvins, aux crispations sur les positions établies .et sur les privilèges qu'octroient - ou que peuvent assurer -la citoyenneté, les appartenances nationales, culturelles ou « raciales», seuls traits, en définitive que les groupes menacés partagent avec leurs classes dominantes. Elle favorise aussi la recherche de « boucs émissaires », selon une logique bien connue qui consiste à présenter comme coupables ceux qui sont les premières victimes. Le nationalisme xénophobe retrouve ainsi une expression politique et une adhésion qui s'étaient affaiblies depuis 10

la dernière guerre mondiale et les émancipations coloniales. La censure (et l'auto-censure) s'atténue sur les propos et les actes racistes, ainsi banalisés et quelque peu légitimés, où s'expriment peur et mépris à l'égard des originaires du Tiers-Monde et des anciennes colonies, et où affleurent les fantasmes d'agression, de corruption et de souillure (6). La fixation du rejet sur ces populations, et en particulier sur les Algériens, et, par extension, les « Arabes », en raison d'une histoire commune-et conflictuelle encore récente (7), fait ressurgir un racisme qui ne s'avoue plus comme tel (8), mais qui conserve de nombreuses caractéristiques du racisme colonial, s'exerçant aujourd'hui à l'intérieur des frontières de l'ancienne métropole (9). Il diffuse l'image apocalyptique d'une France en proie à la submersion démographique et « vouée au délitement et à la décivi/isation » (10). Sans doute ces voix ne sont-elles pas seules à s'exprimer. D'autres s'élèvent contre racisme et discriminations, et appellent à l'intégration des immigrés comme composante pleine et entière d'une société ouverte au pluralisme culturel, unifiée par un système politique démocratique et laïque et des valeurs héritées des traditions humaniste, républicaine ou révolutionnaire. Elles rappellent que la France n'a jamais été une entité ethnique unitaire et que son histoire est tissée de l'incorporation de populations hétérogènes. Nombre de jeunes restent peu sensibles à un nationalisme énoncé en des termes qui leur paraissent régressifs et sans rapport avec leur propre expérience. Elles explorent, avec des mouvements d'immigrés ou d'enfants d'immigrés, les chemins juridiques et sociaux de l'égalité. Le refus conjoint de la division ethnique et de l'assimilation forcée, l'appel à dénouer le lien qui associe, en France, nationalité et citoyenneté, la valorisation de la diversité culturelle, du cosmopolitisme et du « mélange» et l'opposition active au racisme restent cependant minoritaires. La situation actuelle ne manque ni de paradoxes, ni de contradictions. Les populations étrangères apparaissent comme enjeu électoral sans bénéficier d'aucun droit politique, au moment où, par naturalisation ou par naissance, une proportion croissante d'entr'elles deviennent électrices; on continue de parler globalement d'« immigrés» alors que beaucoup de jeunes, sur lesquels 11

se focalise l'attention, n'ont jamais vécu qu'en France; on insiste sur les « différences» et la « distance» culturelles entre immigrés et autochtones quand celles-ci ne cessent de se réduire; on s'interroge sur les capacités d'intégration des « Beurs» dans la société française, alors que celle-ci s'apprête à la rendre plus difficile en limitant l'octroi de la nationalité, et que les jeunes en question ne cessent de clamer leur appartenance à cette société et leur volonté d'y participer pleinement... Les sondages d'opinion révèlent des attitudes négatives et inquiètes. 58 % des Français jugent les immigrés trop nombreux (11) et 69 % s'imaginent qu'ils sont aujourd'hui en proportion plus importante que dans les années 30 ; 55 % croient que leur départ résoudrait le chômage et 72 % sont pour que la France le facilite; 71 % se reconnaissent «racistes vis-à-vis des immigrés» ; 88 % prévoient que l'intégration des Maghrébins et des Africains sera plus difficile que celle des Italiens, des Polonais et des Espagnols (12); 51 % estiment que l'amélioration de l'entente entre Français et immigrés suppose que ces derniers fassent un effort pour vivre comme les Français; 63 à 64 % sont opposés au droit de vote des immigrés aux élections municipales... Ces mêmes sondages font simultanément apparaître que 60 % des mêmes Français pensent que la majorité des immigrés s'installera définitivement en France; 67 % jugent qu'il est bon que leurs enfants puissent choisir la nationalité française lors de leur majorité; 80 % considèrent que les immigrés doivent avoir les mêmes chances de promotion que les Français; 75 % ne seraient pas du tout ou pas beaucoup gênés de travailler sous les ordres d'un immigré; 80 % déclarent ne pas être gênés. dans leur vie personnelle par des immigrés; 66 % qu'ils ne le seraient guère si une famille arabe s'installait tout près de chez eux (13) ; 79 % sont pour la poursuite en justice des propos et actes racistes, au moins dans les cas graves et les récidives; 82 % estiment qu'il existe actuellement en France un danger de développement du racisme... Qu'on nous pardonne tous ces chiffres... Ils ont ici le mérite de mettre en lumière le fait que ce que l'on appelle
« l'opinion publique» est moins facile à caractériser qu'on

ne le dit bien souvent. 12

Indépendamment

des variations

autour des moyennes nationales selon les catégories socio-professionnelles, les niveaux d'instruction, les groupes d'âge et les opinions politiques, qui sont parfois importantes (14), on observe un double balancement dans les attitudes à l'égard des immigrés: à l'angoisse concernant les effets collectifs de l'immigration sur l'avenir de l'entité nationale s'oppose l'aveu d'une expérience personnelle peu concernée par cet enjeu et peu perturbée par la présence immigrée; au nationalisme figé sur une identité culturelle qui ne se définit jamai$ (15) se heurte un humanisme de principe, et un certain légalisme teinté d'égalitarisme. Un fond de pessimisme sous-tend ces opinions ambivalentes et contradictoires, et les organise. Les Français semblent se considérer eux-mêmes comme incapables d'offrir l'intégration aux immigrés dont ils savent qu'ils resteront majoritairement en France. Ils retournent l'accusation contre ces derniers, leur reprochant de ne pas faire les efforts qu'ils estiment nécessaires pour y être, en définitive, contraints. Tout se passe comme si la question de l'intégration de ces populations passait par un dialogue de sourds entre une société française qui n'est pas monolithique, mais qui garde la maîtrise des définitions de « Soi» et de 1'« Autre », et des immigrés réagissant à la condition qu'ils subissent, cherchant à améliorer leur insertion, leur statut et leur marge de liberté au sein de cette même société, avec les moyens dont ils disposent, et dont certains leur restent refusés... Ces contradictions ne sont pas nouvelles dans l'opinion française, et Ralph Schor souligne leur permanence depuis l'entre deux guerres (16). Il en relève également une autre, qui se pérennise aussi, entre les discours et les pratiques. Si l'attachement à la démocratie libérale, au droit d'asile, à la générosité supposée de la France s'accomode de revendications protectionnistes contre les immigrés et les réfugiés, l'inverse est aussi vrai, et les propos passionnément anti-immigrés ou racistes ne débouchent pas nécessairement sur des engagements politiques xénophobes, ni sur des comportements systématiquement hostiles ou violents. L'étude des relations inter-ethniques ne saurait ainsi se cantonner à celles des discours et opinions, et passer outre les comportements. La complexité et la diversité des 13

situations de contact et de cohabitation entre populations d'origines différentes ne s'apréhendent qu'au travers de cette confrontation entre représentations, images, stréréotypes, révélés par les paroles et pratiques concrètes, directement observables. Lorsque nous avons entrepris la recherche dont nous présentons ici une partie (17), nous étions frappées par le caractère simplificateur et dramatisant des descriptions de la cohabitation entre Français et immigrés, tels qu'on les rencontrait dans les discours politico-médiatiques. Deux cas, en particulier, semblaient seuls retenir l'attention: celui des ensembles de logements sociaux périphériques,

d'une part, et celui des « quartiers d'immigrés », d'autre
part. Les premiers sont perçus comme des lieux où la coexistence entre pauvres d'origines différentes est source d'incompréhensions, de heurts et de clivages ethniques. Les seconds sont identifiés à des territoires étrangers, en proie à la misère, aux trafics, illégitimes et inquiétants à divers titres. Le terme « ghetto», détourné de son sens historique lequel a pourtant évolué - leur est également appliqué, selon des acceptions d'ailleurs différentes, sinon opposées. Censée résumer d'un mot des situations marquées de négativité sociale et urbaine, cette appellation dont le contenu reste implicite et flou fonctionne en définitive surtout comme un label dévalorisant, comme un stigmate opposé conjointement à des espaces et à leurs habitants. -L'image- donnée de ces secteurs correspond pourtant mal à leur réalité. Toutes les cités d'habitat social ne sont pas en crise, et celles qui le sont ne connaissent pas toutes des conflits inter-ethniques. Mais cette crise, lorsqu'elle existe, est plutôt à l'origine de l'installation des familles étrangères que sa conséquence. L'accès des immigrés au logement social, en effet, est passé par leur affectation dans les cités les moins attractives, celles qui sont abandonnées ou évitées par ceux qui en ont les moyens. Ceux qui y arrivent, ou qui y restent, n'ont guère d'autre choix, sinon celui d'oçcuper des logements exigus, inconfortables ou insalubres. La coexistence résidentielle, ici exclusive de toute relation d'emploi, les difficultés économiques,la dégradation des conditions d'habitat, la gestion individua14

liste et atomisante
~~

du logement

imposant

le modèle

petit-bourgeois »de. privatisation familiale au sein de la

cellule-appartement... cumulent leurs effets destructurants sur une sociabilité qu'aucun rapport fonctionnel ne sous.., tend entre des gens qui sont juxtaposés, et souvent en situation concurrentielle. Rappelons, d'ailleurs, que les critiques à l'égard des grands ensembles .sont bien antérieures à. l'implantation des immigrés. Les .relations inter-ethniques, dans ce contexte, participent de situ.ations anomiques ou conflictuelles plus générales dans lesquelles peut s'opérer «le retournement paradoxal qui reporte de l'ouvrier français à l'ouvrier étranger, du pauvre au plus pauvre, le mépris du riche pour le pauvre» (18), et qui se

cristallise parfois dans le fameux « racisme petit-blanc ».
Tel n'est cependant pas toujours le cas, loin s'en faut, et

l'observation attentive des cités réputées « à problèmes»
révèle aussi des surprises, comparées aux dramatiques qui en sont si souvent fournies. Il pas rare d'y découvrir des réseaux de d'échange ou de solidarité invisibles, ou inaperçus (19), mais qui battent en brèche, ment, le rejet et l'évitement ethniques. descriptions n'est en effet coopération, en tout cas quotidienne-

Quant aux « quartiers d'immigrés », ils ne forment pas,
malgré leur réputation, des enclaves ethniques totalement appropriées par une minorité exclue, excluant en retour les majoritaires. L'implantation de groupes et communautés nationales et culturelles discriminées, organisant leur vie sociale sur la base de réseaux denses et ramifiés d'entr'aide, d'échange et d'exploitation internes, n'est en effet jamais exclusive de la coexistence avec d'autres immigrés et avec des autochtones. Ces derniers, d'ailleurs, forment toujours la majorité des résidents, et on ne trouve nulle part en Europe continentale de tels secteurs où les étrangers représentent plus de 40 %du total des habitants (20). L'ancrage résidentiel d'une minorité ethnique importante, alliée à l'implantation de commerces, services, associations, lieux de culte et de loisirs, assurent à ces quartiers une fonction de centralité particulière pour un groupe ethnique étendu au-délà des limites géographiques du secteur urbain. La territorialisation et l'intensité de la sociabilité intra-groupe, la réactivation des liens économiques, culturels, religieux et affectifs avec le pays d'origine, 15

la relative autonomie communautaire, qui alimentent la visibilité des immigrés dans l'espace public font quelque peu oublier la composition pluri-ethnique de la population locale, et, surtout, les inter-relations entre populations d'origines diverses. La focalisation sur ces zones urbaines, le caractère cumulatif des hiérarchies et stéréotypes ethniques avec la stigmatisation des espaces urbains ou péri-urbains concernés vont de pair avec une série d'idées reçues qui fonctionnent comme des stéréotypes explicatifs. Ceux-ci ont la particularité de se présenter comme les fruits d'une connaissance empirique rationnelle. L'un des plus répan-

dus concerne le « seuil de tolérance aux étrangers» selon
lequel les difficultés entre autochtones et immigrés et les problèmes sociaux apparaissent lorsque la proportion d'immigrés dépasse un certain pourcentage de la population totale d'un secteur. Nul n'en a jamais démontré l'existence, mais en outre, ni la nature des heurts ou dysfonctionnements, ni même le taux fatidique (15 %, 30 % ?) ne font l'unanimité chez ceux qui s'y réfèrent. Alors même que la simple observation des réalités dément l'hypothèse du «seuil» quantitatif à partir duquel la qualité des relations et de la vie locale serait altérée, celui-ci n'en cesse pas moins d'apparaître comme une quasi-évidence. L'analyse de son usage en révèle la souplesse et le caractère tautologique. On finit en effet par comprendre qu'en définitive, c'est lorsque des immigrés et des autochtones sont ensemble que des conflits entre eux apparaissent... Le contraire eût été paradoxal! On s'aperçoit même qu'au lieu d'être explicatifs, le recensement obstiné des pourcentages d'étrangers, le décompte maniaque des nationalités et le recours au «seuil de tolérance» empêchent toute analyse des crises urbaines et des clivages inter-ethniques. Les nombreuses critiques qui ont été opposées à cette notion en ont rendu l'utilisation explicite moins assurée. Ceci ne l'empêche nullement d'inspirer nombre de décisions officielles ou officieuses. L'obsession quantitative en

procède toujours plus ou moins, qui motive les

«

solu-

tions» en forme de «quotas », de dispersion ou de « répartition équitable» des immigrés dans l'habitat... 16

D'autres préjugés sont plus qualificatifs, tels ceux qui donnent les différences culturelles comme sources principales des problèmes de cohabitation, occultant le fait, pourtant originel, que les conflits inter-culturels, lorsqu'ils existent, procèdent d'une dévalorisation première de certaines cultures et de certaines pratiques. La majorité des conduites dénoncées comme. insupportables - bruits, odeurs, nombre et éducation des enfants... - sont celles qu'avaient, il n'y a pas si longtemps, les travailleurs français récemment urbanisés. Elles ne paraissent antagoniques, aujourd'hui, avec celles des autochtones, que parce que d'autres normes leur ont été progressivement imposées, au terme d'une longue résistance de leur part, pour prix de leur intégration sociale, toujours peu ou prou remise en cause. Ce sont souvent moins les pratiques elles-mêmes que ce qu'elles signifient dans l'histoire sociale des couches ouvrières, qui rendent les différences culturelles insupportables. Encore faut-il souligner que c'est, précisément, lorsque ces différences tendent à s'amenuiser que l'argument de la différence culturelle se fait le plus virulent... Dans cette nébuleuse d'idées pré-conçues, plus ou moins liées entr'elles (Ie discours sur l'affrontement culturel alimente les spéculations sur le «seuil»), les stéréotypes explicatifs ont une puissance particulière. Censés rendre compte de faits sociaux, ils parviennent parfois à anticiper sur eu~. Ils ne décrivent pas tant la réalité qu'ils ne pèsent sur elle, tendant à la faire se conformer à l'interprétation dont ils la recouvrent. On

entre ici dans le cas des « prophéties créatrices» analysées
par R. Boudon, où la rumeur, initialement sans fondement, amène, par sa logique propre, la réalisation de la proposition qu'elle contient (21). Parce qu'ils divulguent la figure omniprésente du face-à-face ethnique, d'une ligne de partage opposant frontale ment les deux groupes français et immigrés, et ces deux groupes seulement, parce qu'ils servent d'explication passe-partout à des problèmes et situations différents, ils provoquent parfois le clivage ethnique là où il ne s'imposait pas auparavant, et ils entretiennent, ou suscitent, la crainte du voisinage d'immigrés. Hors de toute vérification, malgré l'aura scifmtifique dont ils se parent abusivement, ces 17

schémas pré-établis sont moins explicatifs qu'actifs dans la production et la reproduction des divisions ethniques. Leurs effets sur la vie sociale ne les empêchent toutefois pas de rester en décalage par rapport à elle. Leur simplisme, qui contribue sans nul doute à leur diffusion, en limite aussi la portée et la crédibilité. Les expériences quotidiennes de coexistence entre populations d'origines différentes, qui sont aujourd'hui très nombreuses, ne tiennent pas dans les limites de ces pseudo-analyses. Elles les contredisent même plus souvent qu'elles ne les confirment. Tous les. Français qui vivent avec des immigrés ne sont pas semblables, comme le voudraient les chantres d'une identité nationale homogène et supérieure aux divisions sociales. Tous les immigrés non plus, qui ne se laissent pas plus que les autochtones définir par leur seule nationalité d'origine. On oublie trop souvent que la cohabitation pluriethnique n'est que l'une des dimensions d'une cohabitation sociale plus générale, qui met en présence des individus et des groupes qui s'allient ou s'opposent selon les cas, les circonstances et les conjonctures. Les appartenances de classe, les activités, les ressources, les modes de sociabilité, les projets... définissent des intérêts et des stratégies qui structurent la vie locale. Les immigrés s'y inscrivent comme acteurs, mais aussi comme enjeux. Leurs relations avec les autochtones dépendent des modalités économiques, spatiales et sociales de leur insertion, de leurs propres comportements et des représentations qui s'attachent à leur présence. Le quartier, son évolution, son image sociale, sa valorisation ou sa dévalorisation économique et symbolique, les pratiques qui y sont jugées légitimes et celles qui y sont censurées... sont objets de concurrence et de conflits latents ou ouverts. Il s'y joue des statuts résidentiels personnels et collectifs, des identités ou des identifications à des groupes sociaux d'appartenance ou de référence, des formes d'intégration locale et de domination sociale... Le statut des immigrés et leur marge d'action sont d'abord déterminés par l'accueil, la place et le traitement que leur réservent les majoritaires dans ce contexte. Or, ceux-ci 18

considèrent différemment les immigrés selon qu'ils en ressentent la présence, et les formes qu'elle revêt, comme un danger social, un risque de dépréciation économique ou statutaire, une utilité fonctionnelle ou encore une ressource sociale ou culturelle ... Hostiles, indifférents et satisfaits cohabitent souvent dans un même quartier au sein des populations autochtones selon les classes, couches et

groupes sociaux. De l'équilibre entr'eux dépend le « climat» d'insertion des immigrés, et les limites de leur action. Les activités de ces derniers, leurs mouvements de préservation culturelle ou communautaire, d'intégration ou d'assimilation, leurs projets d'installation ou de retour, leurs stratégies économiques, culturelles, sociales, résidentielles, leurrésistance ou leur affirmation... modulent leur insertion personnelle et collective et leurs engagements relationnels au sein du groupe ethnique comme avec les autres. Ils contribuent, en même temps que l'opposition, la neutralité ou la solidarité rencontrées, à maintenir ou à déplacer les frontières et les positions sociales assignées. La cohabitation pluri-ethnique peut ainsi être considérée comme la résultante d'une dynamique de forces concourantes ou divergentes entre majoritaires et minoritaires, mais aussi entre majoritaires, et entre minoritaires. Son analyse nécessite qu'on n'isole pas la dimension ethnique des autres dimensions économiques et sociales de cette interaction. L'espace de la coexistence n'abolit certes ni les stéréotypes ni les hiérarchies ethniques qui prévalent dans les représentations dominantes et dont témoignent, ici encore, bon nombre de sondages d'opinion. Mais s'il arrive qu'on les trouve localement exactement reproduits, avec les rapports de domination-subordination et dépendance qu'ils supposent, ils apparaissent aussi bien souvent moins figés, moins rigides, autrement disposés et recoupés par d'autres frontières sociales. Il existe des secteurs où la vie sociale, fortement «ethnicisée », repose en partie sur l'opposition etl'exclusion ethnique. Il en est d'autres, au contraire, qui intègrent les immigrés, ou une partie d'entr'eux, dans des rapports d'échange, de coopération, de complémentarité ou de solidarité, dans lesquels la partition ethnique ne structure pas l'ordre social. La cohabitation pluri~ethnique se laisse doncappréhender par une double voie: celle des rapports inter-ethniques, 19

d'une part, que fournit l'analyse des rapports sociaux qui fondent et organisent la coexistence et les contacts entre majoritaires et minoritaires; celle, d'autre part, des relatiQns inter-ethniques qui, inscrites dans le cadre des rapports inter-ethniques, disposent d'une relative liberté quant aux occasions, à l'intensité, aux formes des contacts, et laisse une marge de choix concernant l'importance accordée par les individus ou les groupes aux appartenances, aux identités et aux représentations ethniques. L'échelle structurante des rapports sociaux interethniques ne dépend pas seulement des situations locales. Les positions et les statuts sociaux des populations en présence sont en grande partie définis nationalement, dans l'ordre du macro-social. Ils se réalisent cependant en chaque cas de façon singulière, selon les caractéristiques particulières des groupes majoritaires et minoritaires, en fonction de celles, économiques et urbaines, du quartier et de son histoire. Les relations entre groupes et individus provenant d'univers nationaux et culturels différents s'organisent dans ce contexte en fonction des occasions, des circonstances et des enjeux qui les suscitent ou les portent. Elles peuvent être plus ou moins pré-formalisées, comme dans le cas des échanges d'allure contractuelle (employeur/employé, commerçant/client, propriétaire/locataire...) (22) ou, au contraire, essentiellement informelles (côtoiement, voisinage...). Elles laissent cependant toujours l'interaction directe, y compris dans ses formes et ses contenus minoritaires, et les spécificités locales jouer un rôle déterminant dans la définition de l'équilibre relationnel local. Cette manière de penser la cohabitation pluri-ethnique comme une dynamique interactive, où les rapports de domination entre majoritaires et minoritaires n'occultent ni le statut de sujet des dominés, ni les pratiques minoritaires de certains dominants, situe théoriquement l'étude empirique et micro-sociologique qui suit. Elle nous a conduite à chercher, tout au cours de l'enquête, les méthodes susceptibles de nous fournir des données qui nous paraissaient nécessaires. Des techniques issues de plusieurs disciplines des sciences sociales ont ainsi 20

été conjointement ou successivement utilisées: relevés topographiques, cartographie, analyse secondaire de statistiques, observation de longue durée, journal d'enquête, entretiens plus ou moins approfondis, étude de parcours quotidiens, recueil de documents (historiques, médiatiques, militants...) Faute de moyens, nous avons dû renoncer aux techniques audio-visuelles primitivement envisagées. Par bien des aspects, cette recherche renoue avec la tradition de la sociologie urbaine inaugurée par l'Ecole de Chicago dans les années 20 (23). Cela vaut pour le thème comme pour certaines méthodes. Il s'agit bien sûr d'une filiation infidèle: nous n'avons repris à notre compte ni le darwinisme social, ni les concepts propres à l'écologie urbaine (image-type de la ville, phénomènes d'« invasion» et de « succession» de populations, notion de « désorganisation »...). Nous en avons néanmoins conservé un certain empirisme ethnographique, une démarche centrée sur l'objet plus que sur une matrice disciplinaire unique définie par l'institution universitaire, la volonté d'observer conjointement l'espace social et les relations qui s'y inscrivent et le modifient et, évidemment, l'intérêt pour les relations inter-ethniques et les phénomènes minoritaires. Malgré les corrections que nous lui avons apportées, cette orientation comporte des défauts. Elle nuit, en particulier, au caractère systématique de la recherche, le corpus obtenu n'ayant aucune chance d'être jamais exhaustif. Si nous l'avons choisie et conservée, c'est parce qu'elle fait gagner en informations, en qualité, ce qu'elle fait perdre en rigueur. Face à la faiblesse du nombre des travaux sur

l'interaction entre autochtones et immigrés « in situ », aux
discours répétitifs sur les conflits inter-culturels et le racisme des couches populaires, aux concepts traditionnels de la sociologie urbaine comme de la sociologie des migrations qui nous paraissaient impropres à saisir les réalités inter-ethniques dans leur dynamique (24), l'urgence était à l'observation et à l'analyse, même au prix d'un certain désordre. Forte, seulement, de notre expérience de recherche et de notre connaissance du domaine de l'immigration en France, telles que nous avions pu les accumuler depuis une 21

quinzaine d'années, nous avons voulu participer à la constitution, dans ce pays, d'une sociologie des relations inter-ethniques qui lui fait actuellement défaut. Cette entreprise où presque tout reste à faire nous paraît, en effet, indispensable à la connaissance de la société française contemporaine, telle qu'elle est et telle qu'elle s'organise, et non pas seulement telle qu'elle se voit... Notre contribution est d'abord de l'ordre informatif et descriptif. La pré-construction du domaine que nous traitons dans les discours spontanés, politiques, médiatiques et même savants est telle qu'il ne paraît pas superflu d'énoncer, simplement, des réalités sociologiques plus souvent occultées que révélées. Si nous avions seulement participé à ce dévoilement, nous n'aurions déjà pas perdu notre temps. Mais nous espérons, au-delà, avoir offert quelques repères théoriques et méthodologiques composant un
« point de vue» à partir duquel appréhender les relations

inter-ethniques. Celui-ci, on l'aura compris, se fonde moins sur la définition, par les institutions, administrations, opinions et moyens de communication publics, des « problèmes sociaux », que sur celle, délibérément sociologique, des faits sociaux, perçus ou non perçus, produits dans et par l'interaction pratique et symbolique. Cela implique que soient rassemblés, dans une même perspective conceptuelle, les phénomènes généralement regardés séparément, ou mis en opposition, à commencer par les relations inter-ethiques et les faits minoritaires, qui nous semblent former les deux faces d'une même réalité. L'utilisation que nous faisons ici du terme « ethnique» doit d'ailleurs être précisée à cette lumière. Relativement peu courant en France, mais banal aux Etats-Unis, il y est parfois employé comme synonyme euphémisé de l'adjectif
« racial ». Nous en usons moins par référence à la notion

anthropologique

d'« ethnie », elle aussi contaminée

par

celle de « race », qu'à celle de « groupe ethnique », conçu comme « ènsemble humain possédant une certaine homogénéité du point de vue socio-culturel », ce qui inclut, éventuellement, mais non nécessairement, certains traits physiques extérieurs communs (le « phénotype»), dus à une relative endogamie étendue sur une longue période 22

historique, et, surtout, certains. comportements corporels (1'« hexis corporel ») culturellement transmis (25). Dans le champ des relations inter-ethniques qui nous occupe ici, l'ordre de l'ethnique se situe directement dans celui du relationnel. La conscience de l'appartenance ethnique peut certes pré-exister à la relation, mais ce n'est pas toujours le cas. L'hétéro-définition, celle du regard extérieur qui remarque ou impute une appartenance ethnique réelle ou imaginaire, oblige à réagir dans l'auto-définition, par intériorisation ou par opposition à l'égard de cette assignation ethnique. La relative imprécision de la notion, qui pourrait apparaître à la lecture de cet ouvrage, provient moins d'un flou conceptuel, que de la nécessité de prendre en compte ces réactions en chaîne de l'auto et de l'hétéro-définition, qui ne cessent de modifier les contours de 1'« ethnique »,c'est-à-dire du « Nous» et des « Autres ». Ajoutons enfin que si l'expression « interethnique» expose par elle-même qu'il y a de 1'« ethnique»

des deux côtés de la relation, le mot « ethnique », utilisé
seul, renvoie à des groupes minoritaires. Les majoritaires, en effet, ont tendance à se percevoir comme groupe de référence, et ne s'identifient comme groupe ethnique qu'exceptionnellement, et à l'épreuve du contact avec les minoritaires (26). Nous avons centré notre observation sur les espaces collectifs. Ceux-ci ne constituent certes pas les seuls lieux où les relations inter-ethniques et les phénomènes minoritaires peuvent être saisis. Ils n'en paraissent pas moins particulièrement aptes à révéler les participations propres des différents groupes sociaux et ethniques à leur vie sociale. Ils s'offrent, en effet, comme contextes de déploiement de diverses pratiques et investissements.
.

Mais, comme autant de « Natures », ils en sont aussi les
objets et la matière même. Ils ne peuvent, à eux seuls, ni produire, ni conditionner entièrement ces pratiques et investissements. Ils s'y prètent, cependant, en les favorisant ou en les entravant. Ils forment, en outre, un de leurs enjeux. La fréquentation, l'usage qui en sont faits, les manières d'y être ou de n'y pas être, d'y agir, de s'y représenter à soi-même comme aux autres, d'y entrer en contact ou de s'y soustraire à la relation... s'ajoutent à l'implantation des groupes qui se les partagent... ou 23

refusent de se les partager. On ne saurait mieux dire qu'il convient, par conséquent, d'être aussi attentif à ce qui se passe qu'à ce qui n'advient pas (27). La cohabitation pluri-ethnique apparaît ainsi comme une gestion plus ou moins conflictuelle, mais réglée par des rapports de force et, surtout, collective, de la coexistence sociale. Elle éclaire de ce fait un des aspects de l'opposition entre domination et appropriation de l'espace soulignée par H. Lefebvre, et participe ainsi à sa production sociale (28).
C'est vrai, à l'évidence, des quartiers urbains centraux ou péri-centraux où, selon les populations françaises et étrangères en présence, selon l'histoire et les modalités de leurs implantations respectives, selon les modes de sociabilité dominants ou hégémoniques localement, les fonctions, les pratiques et les qualifications de l'espace public varient fortement. La marge et les formes d'autonomie des communautés immigrées, l'éventualité et le degré de leur « visibilité» découlent aussi de l'articulation entre ces différents facteurs, qui s'ajoutent à celui, déterminant, que représente le type d'« utilité» (économique, urbaine...) qu'elles assurent dans chaque cas (29). C'est vrai, aussi, des quartiers de logements sociaux périphériques, où la non-occupation, la vacuité, des espaces collectifs s'érigent parfois en enjeu. Les populations localement dominantes (30) pratiquent, en de tels cas, une auto-exclusion qui s'accompagne du refus de tout usage différent, et a fortiori, de toute appropriation de ces espaces. Les discours sur la faiblesse de la vie sociale et la confrontation culturelle masquent là le conflit larvé ou ouvert qui s'organise autour du refus de proximité avec des immigrés, et se formalise dans l'obligation du repli silencieux dans l'appartement. Dans l'impossibilité d'interdire aux immigrés l'usage des lieux publics - interdiction non seulement difficile à imposer, mais même parfois impensable en tant que telle - l'obligation du retrait généralisé s'offre comme alternative à une co-présence perçue comme source de déclassement. On conçoit mieux, dès lors, qu'une des réponses des jeunes, issus de l'immigration, à cette opposition soit justement l'occupation des lieux les plus visibles et les plus centraux, portant

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