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Bonjour Konichiwa

De
266 pages
La communication entre Japonais et Français est souvent source de malentendus. Dans toute communication interculturelle, l'interprétation correcte du comportement verbal et non verbal de l'autre conditionne la qualité des échanges. Il est ainsi très difficile d'établir un véritable dialogue avec les Japonais, issus d'une culture fort éloignée de la nôtre, à partir de la seule connaissance de leur langue. S'informer sur leur contexte social, historique et religieux est un préalable indispensable.
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BONJOUR! KONICHIW A

En couverture, conception graphique de Pierre-Louis Mascia

2003 ISBN: 2-7475-5218-7

@ L'Harmattan,

Jocelyne SOURISSEAU

BONJOUR! KONICHIW A
Pour une meilleure communication Japonais et Français entre

A
El t:J:

,

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A mes enfants, Julia, Alexandre et Matéo

A mes parents, Suzanne et Marcel

Je remercie très sincèrement tous ceux et toutes celles qui m'ont aidée dans ce travail, au Japon et en France. Je ne peux tous les nommer, la liste est si longue qu'elle serait probablement incomplète. Je tiens, cependant, à exprimer plus particulièrement ma gratitude au Professeur Jacques Cortès dont le soutien et les encouragements furent essentiels pour la rédaction de cet ouvrage.

PREFACE
Jocelyne Sourisseau tente l'aventure de comprendre et d'expliquer le Japon qui l'a d'abord fascinée à l'occasion d'un périple nord-sud assez « riche de rencontres et de découvertes» pour l'inciter, « quelques années plus tard », à retourner y enseigner le français à Kyôto. Revenue en France, elle continue de travailler avec des groupes d'étudiants japonais, revoit ses notes, lit beaucoup de livres ... et tente un bilan qui prend laforme d'une thèse de doctorat soutenue à Toulouse Le Mirail devant un jury que j'ai eu l'honneur de présider, sans doute parce que les huit années que j'ai moi-même passées à Tokyo ont été considérées par mes collègues comme une raison décisive. Plus de trois décennies après mon départ du Japon, il est vrai que j'ai beaucoup oublié mais il m'en reste des images et souvenirs sublimés par la nostalgie : définition à peu près officielle de la culture. On pourrait facilement se tromper sur l'évaluation d'un tel ouvrage. Ce n'est certainement pas, comme J'auteur en a eu d'abord l'idée, un guide à l'usage des Professeurs de français exerçant leur métier avec des apprenants japonais, même si c'est aussi cela. A vrai dire tout lecteur, quel que soit son statut, trouvera dans les belles pages de cette étude bien des réponses à ses interrogations sur le Japon. Le ton, il est vrai, est parfois pédagogique (Jocelyne Sourisseau est une enseignante), parfois résolument universitaire (Jocelyne Sourisseau est un chercheur) mais si l'on sait faire abstraction des contraintes imposées par le lieu où ce discours a été initialement tenu, on découvre un texte passionné et passionnant, transcendant tous les modes et styles convenus. C'est décidément une chose singulière que la communication. JI semble bien, en effet, que les langues (parlées et écrites) passent leur temps à nous induire en e"eur ou à nous trahir, que le non-dit soit souvent plus important que le dit, bref, que l'enfer et le paradis soient régulièrement pavés de bonnes ou mauvaises intentions incomprises. Il parait, selon une enquête réalisée au Japon, en 97, que les Français auraient la plus mauvaise cote possible, en matière de communication. Nous ferions preuve de « discrimination à l'égard de ceux qui ne parlent

pas français ». C'est probablement moins vrai aujourd'hui qu'hier mais comment le nier? Les Français ont peut-être, en matière linguistique, Histoire et colonialisme obligent, l'illusion persistante d'une position dominante leur conférant les travers que l'on note plutôt, aujourd'hui, chez les anglophones. Entendre parler sa propre langue un peu partout n'est certainement pas un facteur très motivant pour l'apprentissage des langues et des cultures étrangères. Le monolinguisme et le monoculturalisme, hautement prônés par les thuriféraires de la mondialisation à tout crin, ne sont pas des inventions françaises. Mais le problème dépasse d'évidence ces considérations triviales. Une vérité, parmi beaucoup d'autres possibles, est que les Hommes, où qu'ils vivent dans le monde, ne se comprennent guère, et que l'ignorance dans laquelle ils se tiennent, à l'abri de leurs frontières multiples, les entraîne parfois aux pires extrémités possibles. Le patriotisme et le nationalisme restent des valeurs assez fortes, dans tous les lieux du monde, pour qu'on leur sacrifie jusqu'à sa vie (Mourir pour la patrie est le sort le plus beau I). Etonnez-vous après cela que l'étranger ne puisse être autre chose, pour un autochtone que/conque, qu'une sorte d'erreur de la nature, passible de toute la gamme des sévices depuis la simple moquerie jusqu'à l'épuration dite ethnique. Sur ce point, le palmarès de la sottise planétaire fail l'objet d'une belle empoignade entre toutes les civilisations de notre « petit tas de boue» et l'on ne voit guère poindre quelque espoir de progrès et de rédemption. La théorie de Samuel P.Huntingtonl n'est pas vieille, un lustre à peine, et nous annonce rien moins que le choc (prochain si nous ny prenons garde) des civilisations. On se regroupe « par affinités culturelles », on érige des « barrières religieuses, ethniques intellectuelles» et « les vraies menaces ~.) s'annoncent ». Je l'ai déjà dit ailleurs, et le beau livre de Jocelyne Sourisseau me permet de reprendre un thème qui m'est cher: il faut défendre /a diversité des langues et des cultures contre les dangers d'une mondialisation qui n'autorise qu'une communication économique (à tous les sens du mot) superficielle entre les
1 Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997, pour la traduction ftançaise (402 pages).

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hommes, et multiplie les risques de repliement farouche sur des valeurs sublimées quand ce sont les siennes propres, ou stigmatisées quand ce sont celles d'autrui. Décider d'étudier les Japonais par le biais d'une approche didactologique est une excellente façon de confronter enfin, de façon intelligente, deux langues et deux cultures, pour définir les points d'accroche conflictuelle potentielle, les raisons profondes des échecs communicatifs, bref, les blocages et refus autant que les raisons et el/es sont nombreuses de s'apprécier et de bâtir ensemble une relation harmonieuse. Nous vivons en permanence sur de méchants stéréotypes usés jusqu'à la corde. Os ont la vie dure. Pour en éradiquer l'insoutenable légèreté, il faut d'abord se demander si l'on a bien pris au sérieux les besoins de nos contemporains en matière de communication internationale. Rien n'est moins sûr. On vit toujours sur l'idée que l'enseignement/apprentissage des langues et des cultures est une activité pratico-pratique de type école primaire, non susceptible d'une réflexion scientifique autonome poussée. D'où il suit que le Système le réduit à un simple rôle applicationniste des théories présentées historiquement par les Sciences du Langage. Le.xr siècle, reconnaissons-le, a été d'une richesse inouie dans ce domaine, et l'on peut noter avec admiration que tout ce qui pouvait être dit en matière de syntaxe, /'0 été sous toutes les formes possibles. Autour de la linguistique, souvent en réaction contre elle, d'autres approches se sont développées, notamment en matière de communication, à partir des années 70, et l'on a alors parlé très sérieusement d'une « Crise de la Linguistique ». Cette crise est réelle mais ne remet évidemment pas en cause l'intérêt de cette science. Simplement, sans polémique oiseuse, il faut dire que les recherches touchant à l'enseignement/apprentissage des langues cultures étrangères, regroupées dans ce que Robert Galisson appelle la Didactologie des Langues-Cultures (DLC), ont autant besoin de s'autonomiser aujourd'hui que naguère la sociolinguistique et aujourd'hui ses prolongements interactionnistes. Il ne s'agit pas de quitter le navire dans une chaloupe mais de considérer que le temps de la « marine à voile », pour la didactique en général, ne correspond plus aux besoins communicatifs d'une société moderne, et qu'il y a donc lieu de donner à ce travail délicat qu'est la compréhension et la pratique d'une langue-culture étrangère, toute sa dimension

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épistémologique et technique. Le dialogue avec l'ensemble des sciences humaines est toujours nécessaire en DLC, mais comment s'étonner, qu'ici, comme partout ailleurs, les disciplines se spécialisent en se complétant? C'est un constat tellement général qu'on a peine à comprendre Je retard que prennent les décideurs pour en tirer enfin les conséquences universitaires qui s'imposent. Dans cette orientation, le livre de Jocelyne Sourisseau me paraît tout à fait exemplaire. Elle y manifeste d'évidence une culture qui, sans doute, n'apportera rien qu'ils ne sachent déjà aux spécialistes pointus du Japon, mais qui constitue, pour les autres, c'est-à-dire pour l'immense majorité de nos concitoyens dont je suis, les clés permettant de rejoindre et de comprendre autrui à travers sa langue et les valeurs qu'elle véhicule. C'est là, également, le meilleur moyen de se découvrir un peu mieux soi-même et d'en finir avec la barbarie potentielle de l'ethnocentrisme. Peuton espérer mieza pour la Terre-Patrie? Jacques Cortès Université de Rouen GERFLINT

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Introduction
C'est en 1981 que j'ai découvert le Japon, au fil d'un long périple, riche de rencontres, qui m'a conduit du Nord au Sud de l'archipel, à travers campagnes tranquilles, et mégalopoles bruyantes. Le Japon est sans conteste le pays de tous les contrastes avec ses jardins zen et ses métros bondés, ses temples traditionnels et ses immeubles futuristes à l'architecture audacieuse. Ce pays a su associer modernisme et traditions dans une harmonie souvent étonnante, parfois détonante. Il séduit ou rebute, mais il ne laisse jamais indifférent l'Occidental qui le visite. L'hospitalité généreuse des gens à la campagne et les discrètes attentions des citadins m'ont particulièrement touchée lors de ces premiers contacts. Cette aventure passionnante fut aussi chargée d'interrogations quotidiennes car la culture japonaise est riche et complexe et ne se laisse pas facilement appréhender. A peine imaginez-vous comprendre quelque situation, qu'une nouvelle expérience vous fait tout remettre en cause. Ce voyage a provoqué un véritable "choc culturel" déstabilisant mais stimulant: il m'a incitée à en rechercher les raisons profondes et m'a poussée à revenir quelques années plus tard enseigner le français langue étrangère, à l'Institut franco-japonais de Kyôto. En partageant la vie quotidienne des Japonais, des malentendus sont apparus dans la communication. Je percevais confusément qu'ils n'étaient pas uniquement dus à ma faible connaissance de la langue japonaise mais qu'ils étaient liés à d'autres codes, d'autres systèmes relationnels dont je ne possédais pas les clés. De la même façon, les étudiants japonais manifestaient dans ce contexte d'enseignement/apprentissage du français des difficultés~ autant d'ordre culturel que linguistique. En effet, l'apprentissage d'une culture étrangère confronte l'étudiant à une remise en cause de son propre système d'interprétation de la réalité. Et cela, de manière encore plus forte lorsque l'apprenant est issu d'un pays dont l'éloignement géographique et les traditions entraînent une distance culturelle importante, comme c'est le cas avec le Japon. Lors du premier colloque pour l'enseignement de la langue française, à Tôkyo, en 1970, R.P. Neyrand a tenu ces

propos: « Quand un Japonais se met à apprendre le français, il doit subir au-delà de la bataille des mots, l'affrontement d'une autre vision des choses. D'un mot l'étudiant japonais entre dans un nouveau monde.» (Actes, 1970, p. 41) Pourtant, longtemps, on a cru qu'il suffisait de connaître l'organisation lexicale et grammaticale d'une langue pour pouvoir parfaitement communiquer avec un étranger, puis on s'est aperçu des insuffisances de cette approche dans un contexte intercultureL Beaucoup de livres sont publiés chaque année sur le Japon mais peu d'ouvrages, à ma connaissance, concernent l'origine des difficultés communicationnelles entre Japonais et Français. Or, en tant que professeur de langue française à des apprenants japonais, il est fort utile et enrichissant de découvrir ce qui dans nos langages et dans nos comportements communicatifs perturbe la communication entre nos deux communautés. Le cours de langue étrangère offre un lieu privilégié de réflexion sur les relations interculturelles. Dans cet espace l'étudiant se forme à l'altérité, à la remise en cause de sa propre identité, réfléchit sur la construction de ses stéréotypes et prend pleinement conscience, dans la confrontation des cultures, des liens profonds qui unissent une langue et son système culturel. Les étudiants japonais représentent, en France, la troisième nationalité d'étrangers apprenant le français2. Cependant, il est paradoxal d'observer que selon une enquête3 de grande envergure réalisée au Japon, en 97, les Japonais considèrent les Français comme de piètres communicateurs qui ne comprennent pas les Japonais. Notre pays les attire et les agace à la fois. Mais deux cultures si opposées que celles japonaise et française peuvent-elles se comprendre? Selon E.T. Hall4 (1979, p. 8) : "Tout Occidental
2 Source: le bulletin de l'A.D.P.F. (Association pour la diffusion de la pensée , française) , édition 98-99 : ' Les étudiants japonais sont la troisième nationalité représentée dans l'Hexagone dans les cours d'apprentissage du F.L.E. derrière 3 Selon un grand sondage, réalisé"en 1997, par le magazine France-lapon-Eco ( n° 72, 1997)à l'occasion de l'année de la France au Japon intitulé: "Le vrai visage de la France au Japon." Les résultats de cette enquête seront présentés à la fin du chapitre 1. 4 L'anthropologue E. T. Hall, membre fondateur de l'école Palo Alto, a étudié durant toute sa carrière le problème des chocs culturels. Il ne s'est pas spécialisé 10

lesAméricainset les Allemands.

qui n'a pas été élevé en Extrême-Orient et qui affirme être parfaitement en mesure de communiquer avec un Chinois ou un Japonais se fait des illusions, car il est particulièrement difficile de saisir le contexte de ces cultures extrêmement sophistiquées et extraordinairement complexes. " La langue japonaise est un des éléments des puissants facteurs identitaires qui, associés à I'histoire, aux valeurs de cette culture, ont conduit les Japonais à développer un fort sentiment d'unicité et de cohésion sociale et nationale. Mais, toute personne qui souhaite établir un véritable dialogue avec des interlocuteurs japonais et interpréter correctement leurs réactions, a besoin d'acquérir non seulement quelques éléments essentiels de la langue mais aussi de s'instruire sur les valeurs de cette société car elles ont un impact sur les comportements communicatifs beaucoup plus important qu'on le croit en Occident. Même si la société japonaise évolue, et que les jeunes développent aujourd'hui des attitudes plus indépendantes que leurs aînés face aux normes de la société, une majorité de Japonais continue à s'y référer. Une connaissance, même sommaire, de l'histoire et des religions du pays est indispensable à la compréhension des modes de vie et des valeurs qui imprègnent la communication au Japon. L'étude de J'environnement socioculturel japonais est un préalable nécessaire à la compréhension du système éducatif. Les enfants y acquièrent, avec beaucoup de discipline, des valeurs et des habitudes comportementales qui vont se refléter dans toute leur vie sociale adulte.De plus, dans ce contexte de communication interculturelle, il est utile de s'informer, d'une part, sur la place des langues étrangères dans le parcours scolaire et universitaire, d'autre part sur la pédagogie adoptée. La connaissance de
dans une aire culturelle donnée, il s'est attaché à démontrer de façon très claire à travers de nombreuses publications (voir en bibliographie), l'importance des codes de la communication interculturelle, c'est pour cela que nous ferons souvent référence à ses recherches. 5 Selon Dominique Groux (1997, p. 43): "On ne peut donner du sens à certains éléments du système éducatif que si l'on connaît l'ensemble de ce système et la société dans laquelle il s'est développé. [ ] Si l'on ne tient pas compte de cet élément primordial qu'est le contexte et que l'on établit des comparaisons abstraites entre des «faits» éducatifs appartenant à des systèmes différents, on arrive à des conclusions erronées. " Il

l'évolution de la place du français langue étrangère, dans l'enseignement, depuis plus d'un siècle reflète aussi celle des relations franco-japonaises. Par ailleurs, j'ai procédé à des enquêtes auprès d'étudiants japonais en France et auprès de professeurs de français langue étrangère (F.L.E.) en France et au Japon. Ces enquêtes avaient pour objectif d'établir un diagnostic sur la nature et les causes des troubles communicatifs entre Japonais et Français et de provoquer une prise de conscience de l'origine culturelle de nos pratiques respectives fondées sur des valeurs différentes. Une réflexion sur la communication entre deux cultures aussi éloignées que les cultures japonaise et française est complexe car chacun a tendance à pratiquer un ethnocentrisme dangereux en considérant que ses propres conventions ont valeur universelle. Or, il ne s'agit pas dans cet ouvrage de porter de jugement mais de tenter modestement de cerner l'origine de nos difficultés relationnelles et de suggérer quelques pistes de réflexion susceptibles d'améliorer la communication entre Japonais et Français, que ce soit en cours de F.L.E. ou dans tout autre contexte. J'ai aussi conscience qu'il est toujours extrêmement prétentieux de vouloir parler des Japonais ou des Français. Chacun évoluant dans sa société en fonction de sa propre personnalité, de son milieu socio-éducatif, etc. . Nos cultures ne sont pas figées et se modifient sans cesse dans le contexte de la mondialisation et des diverses influences que nous subissons. Mais, j'ai voulu cependant faire partager le fruit de mon travail à tous ceux qui s'intéressent à la communication entre Japonais et Français. L'analyse est sans aucun doute imparfaite et méritera d'être approfondie par d'autres spécialistes. J'espère qu'eUe suscitera de nouvelles recherches dans ce domaine passionnant et complexe des relations interculturelles franco-japonaises.

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Chapitre 1 Langues, cultures et communication interculturelle

En situation de communication intercultureIl e, l'interprétation correcte du comportement verbal et non-verbal conditionne les échanges à tous les niveaux. Or, le message est codé par la culture de l'émetteur et décodé suivant celle du destinataire, ce qui peut être source d'incompréhensions de part et d'autre sans connaissances préalables sur la culture de l'autre. Catherine Kerbrat-Orechionni souligne (1994, p. 135) : "On peut donc bien en l'occurrence parler de malentendu, dû au fait que les membres d'une culture donnée sont généralement inconscients des variations qui affectent les conventions communicatives, croyant universelles ce/les qu'on leur a inculquées depuis leur plus jeune âge. Ces conventions n'ayant en effet rien de "naturel", elles font dès la naissance de l'enfant l'objet d'un apprentissage, (voire d'un dressage) mais qui prend rarement la forme, quelques routines exceptées, d'un discours explicite: la durée des regards et des pauses, la fréquence des régulateurs, s'acquièrent par mimétisme, d'où le caractère enfoui et inconscient des compétences ainsi constituées. " Comment alors prendre conscience de la diversité des comportements culturels qui sous-tendent tous nos actes communicatifs? Pour avancer des éléments de réponse, référonsnous aux recherches de nombreux spécialistes venant de différentes disciplines: sociologie, linguistique, sciences de l'éducation et plus particulièrement à ceux de l'école de l'anthropologie culturelle américaine qui se sont particulièrement intéressés aux liens unissant les langues, les cultures et leurs conséquences sur la communication interculturelle.

1.1. Langues, cultures et communication. Il existe un lien étroit et nécessaire entre une langue et sa culture et les façons de vivre et de penser d'une société.6 Cependant les philosophes n'ont jamais cessé de se diviser sur la possibilité d'interpréter le monde, considéré par certains comme une réalité indépendante de notre perception et par d'autres uniquement comme une construction de l'esprit humain. Pour l'anthropologie linguistique américaine, le langage est un moyen d'accéder à la compréhension d'une organisation socio-culturelle. La formulation la plus connue en est la fameuse hypothèse de Whorf-Sapir. Pour la résumer, on cite souvent cette phrase de Whorf (1956, p. 252) : "Nous disséquons la nature selon des lignes tracées à l'avance par
nos langues maternelles. "

Edward Sapir (1956, p. 69) affirme aussi que c'est notre langage qui détermine notre manière de voir le monde: "Les êtres humains sont en grande partie conditionnés par la langue particulière qui est devenue le moyen d'expression de leur société. Il est tout à fait erroné de croire qu'on s'adapte à la réalité pratiquement sans J'intermédiaire de la langue~ et que ce/le-ci n'est qu'un moyen accessoire pour résoudre des problèmes spécifiques de communication ou de réflexion. La vérité est que le "monde réel" est dans une large mesure édifié inconsciemment sur les habitudes de langage du groupe. Pour une bonne part, la manière dont nous accueillons le témoignage de nos sens (vue, oufe, etc. ) est déterminée par les habitudes linguistiques de notre milieu, lequel nous prédispose à un certain type d'interprétation. " Des études ultérieures à celles de Whorf comme les travaux de Bernstein (1972) ont montré que la question est plus complexe qu'il n'y paraît. Certes, il est établi qu'il existe un lien entre le lexique et les catégories cognitives, par exemple, Brown explique (1970, p. 16): « Il est fascinant, pour quelqu'un dont l'anglais ou le français est la langue maternelle, de découvrir qu'en japonais un suffixe nominal (-mai) sert à désigner les objets plats et minces comme une feuille de papier, un journal ou un mouchoir, et un autre (-hon), sert à indiquer des objets petits et
6 Voir les propos tenus par C. Bachman, 1. Lindenfeld, 1. Simonin (1981) dans « langages et vision du monde» in Langages et communications sociales, pp. 4448. ]4

allongés, comme un crayon, une cigarette ou un bâton. » Pour ce dernier, il vaut mieux parler de corrélations entre structures cognitives et structures linguistiques plutôt que d'en déduire simplement que le langage détermine la pensée. Cependant, la langue ne peut pas être le moteur exclusif de l'expérience culturelle d'un groupe, comme l'a démontré par exemple, Geneviève Zarate (1982) en décrivant la diversité de l'aire francophone, mais elle est le reflet d'un certain nombre de valeurs contenues dans la société et la culture du pays. Enfin, que ce soit le langage qui détermine une conception particulière du monde ou le monde qui nous amène à créer un langage particulier, cela ne change rien au fait que nous défmissons le monde que nous percevons à l'aide du langage. La langue employée par tel ou tel locuteur fait sans cesse référence à ce qui lui est extérieur quelles que soient les intentions de celui-ci. La linguistique a été périodiquement agitée par des débats qui visaient à remettre en cause ce qui est le principe même du structuralisme linguistique: la construction d'un objet autonome, le langage, isolé de son contexte social. Bakhtine (1929, trade française, 1977, pp. 136-137) fut le précurseur en annonçant dès 1929 : "/a véritable substance de la langue n'est pas constituée par un système abstrait de forme linguistique ni par l'énonciation-monologue isolée, ni par l'acte physiologique de sa production, mais par le phénomène social de l'interaction verbale. [ ] Le langage réside dans la communication verbale concrète, non dans le système linguistique abstrait des formes de la langue, non plus que dans le psychisme individuel des locuteurs." Les termes "interactions verbales" ou "relations sociales établies dans et par le langage" sont loin de faire l'unanimité chez les linguistes. De fait quand cette interrogation apparaît dans le champ linguistique, elle revêt des dénominations qui varient beaucoup entre elles: "circuit de la parole", "événement de la parole", ou le "modèle de la communication", proposé par les Américains Shannon et Weaver en 1949.7 Ce modèle, qui systématise toute la chaîne de communication et les étapes par lesquelles l'information circule d'un point à un autre, est à l'origine, adapté à la
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Voir La théorie mathématique de la communication et ses applications linguistiques, p. 24 in Langages et communications sociales. 15

transmission téléphonique et propose des notions et un vocabulaire précieux. Mais, il isole la communication dans un ensemble de modalités spécifiques et explicites de transmission d'information, et reste incomplet quand il s'agit d'êtres humains. Il va accomplir une percée en profondeur dans diverses disciplines scientifiques chez les ingénieurs et les physiciens, mais aussi chez les linguistes, comme en témoigne l'analogie frappante entre le schéma de Shannon et le modèle de la communication verbale que Roman Jakobson8 propose en 1963 Essais de linguistique générale. L'idée fondamentale de Jakobson est de ramener les situations effectivement vécues à un processus unique, les détails concrets n'affectant pas la généralité du processus. Le centre est le message produit par un destinateur ou "émetteur". Il s'adresse à un destinataire ou "récepteur" (qui peut à son tour devenir "émetteur"). De plus, le message requiert un contexte auquel il renvoie et qui doit être saisissable par Je destinataire. Enfin, iJ faut que les interlocuteurs aient en commun un code (une langue). Aussi intéressants qu'ils puissent être, ces schémas ne tiennent compte que des paramètres strictement linguistiques. Dans la notion de communication diffusée par les linguistiques dominantes des années 60, en Europe, on ignore la dimension sociologique du langage: il est question d'échanger des idées, d'exprimer des émotions, de transmettre de l'information lors de relations interpersonnelles ; on ne parle pas de pouvoir, rarement de la parole en tant que moyen d'influence sur l'autre, encore moins de l'utilisation du langage en tant que pratique sociale. C'est principalement aux Etats-Unis que va se développer un courant dans les années 50, qui va donner au langage sa dimension sociale. Des chercheurs américains venus d'horizons divers vont étudier le phénomène de la communication dans la vie quotidienne. Un groupe initialement composé de deux anthropologues (Bateson, Hall), d'un sociologue (Goffman), d'un psychiatre (Scheflen) va accueillir au cours des années 1960-70 un psychologue (Watzlawick) et des linguistes pour former le mouvement interactionniste. On appelle ces fondateurs de la notion
8 Le lecteur peut se rétërer au « détournement» du modèle mathématique par Jakobson, pp. 26..28 in Langages et communications sociales. 16

de communication élargie: les chercheurs du "Collège invisible" de la nouvelle communication, ou encore les membres de "l'école de Palo Alto,,9. Ces chercheurs tentent de reprendre à zéro l'étude du phénomène de communication interpersonnelle, sans passer par le schéma de la communication de Shannon. Pour les membres du Collège invisible, la recherche sur la communication entre les hommes commence avec cette question posée par Bateson (1977) : "parmi les milliers de comportements corporellement possibles, quels sont ceux retenus par la culture pour constituer des ensembles significatifs? " Question qui implique un postulat de départ, l'existence de codes du comportement qui sélectionneraient et organiseraient le comportement personnel et interpersonnel et régleraient son appropriation au contexte et donc sa signification. Ces chercheurs qui réagissent contre le modèle verbal, volontaire et conscient de la communication vont précisément appeler "communication" toute utilisation de ces codes. L'école de "Palo Alto" a beaucoup contribué à la prise de conscience de l'existence de toutes les règles intérieures qui régissent notre comportement au quotidien. Lorsqu'un individu veut communiquer, il utilise sans s'en rendre compte une multitude de règles: règles de formation du langage, règles d'utilisation d'un niveau de langage approprié à son interlocuteur, règles liées au tour de parole, etc. Ces règles font partie d'un système comportemental, dont la parole n'est qu'un sous-système. Même un silence à l'intérieur d'une conversation peut être porteur de sens: réprobation, mépris ou réflexion. Dès lors, "on ne peut pas ne pas communiquer". C'est un des axiomes fondamentaux d'un ouvrage intitulé: "Une logique de la communication" qui a été écrit par trois membres du Collège invisible: Paul Watzlawick, Janet Beavin et Don Jackson. (1972, p. 46, éd. Or, 1967) La communication devient un processus social permanent, intégrant de multiples modes de comportement comme la parole, le geste, le regard, la mimique, l'espace interindividuel. Elle est un
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Nom de la petite ville califomienne où ont été menées de nombreuses études originales sur la communication interpersonneUe. En fait, ces chercheurs n'étaient pas rassemblés dans un lieu précis, ils ont créé un fort réseau de connexions entre universités, centre de recherches avec une très grande interpénétration conceptuelle et méthodologique. D'après Winkin (1981, p. 21), les membres ne se sont sans doute jamais réunis, sinon de façon accidentelle, au cours d'un colloque. 17

tout intégré, il n'y a pas d'opposition entre les communications verbale et non-verbale. De nombreux ethnographes de la communication ont démontré que les signes non-verbaux (expression faciale, gestualité, proxémique...) jouent dans le processus communicatif, un rôle important et souvent d'une manière autonome par rapport aux signes verbaux. Ainsi, l'étude ethnographique d'une communauté permet de discerner dans le contexte socio-culturel global le rôle que peut jouer le comportement verbal en liaison avec les autres comportements. 1.2. Importance de la communication contexte au Japon. non-verbale et du

La part non verbale du système de communication, celle du comportement, est le patrimoine de tout individu, et constitue un fond culturel qui le guide dans toutes les situations qu'il rencontre dans la vie. Hall précise (1994, p. 61) : "On sait que le langage est loin d'être le premier véhicule d'un message, suivant le type de civilisation, c'est souvent entre 50% à 100% d'un message qui est véhiculé d'une manière non-verbale." En effet, un message transmet généralement, en plus de son contenu proprement linguistique, des indices ou des symptômes qui renseignent l'auditeur sur Je locuteur lui-même, sans que celui-ci ait l'intention de les communiquer. Sa voix nous renseigne souvent sur son âge, son sexe, sa corpulence peut-être, son état de santé, son origine géographique, son classement social, son état d'âme du moment. Le sourire et le rire, la mimique faciale et les gestes s'ajoutent encore à ce message, informant ainsi l'auditeur plus directement sur l'attitude du locuteur vis-à-vis du contenu de son propre message. L'utilisation plus ou moins consciente de ces indices appartient à d'autres systèmes de communication que le langage, comme celui de la politesse ou celui qui règle les rapports sociaux. Les "signes" de la communication non-verbale, que nous maîtrisons et utilisons automatiquement, nous ont été fournis par le milieu dans lequel nous sommes nés, dans lequel nous avons grandi, dans lequel nous vivons. Il devient alors évident que pour communiquer efficacement avec des personnes appartenant à une 18

culture différente, il faut apprendre "le langage silencieux de l'autre" (Hall, 1984). Ceci est particulièrement vrai dans les échanges avec les Nippons. Dans la société occidentale, on s'appuie d'abord sur la parole dans la communication interpersonnelle, alors que les Japonais utilisent en priorité l'autre canal, celui de la communication non-verbale. Car, dans un souci d'harmonie, le Japonais n'extériorise pas beaucoup ses sentiments, ni dans ses propos, ni sur son visage; qu'il s'agisse de colère ou d'affection. Selon Hall, (1979, p. 70) : "Comme la plupart des attitudes japonaises, l'attitude envers la manifestation des émotions s'enracine dans un passé lointain: celui des samouraïs et des chevaliers, où dominer ses émotions était une question de survie, car un samourai' avait le droit d'exécuter quiconque lui déplaisait ou lui manquait de respect. Ce comportement en public s'est étendu à tous les niveaux: car si la servante devait se montrer respectueuse, la femme du samouraï ne devait exprimer aucune émotion en apprenant que son mari ou son fils venait d'être tué dans une bataille. Jusqu'à une date très récente, il ny avait aucune démonstration d'intimité, aucune étreinte en public. " L'éducation japonaise traditionnelle enseigne qu'il ne sert à rien de prononcer des paroles inutiles, qu'il faut plutôt essayer de comprendre l'autre, en essayant de deviner ce qu'il penselO.Chacun mobilise ses capacités d'observation pour comprendre les autres sans paroles. C'est pourquoi, en général, le Japonais donne l'impression d'être plus attentif aux comportements communicatifs du locuteur qu'un Occidental. Dans cette culture, le visage reste un vecteur essentiel de la communication. Les Japonais savent percevoir les états d'âme sur le visage de leurs compatriotes, à travers des signes très légers (plissement des yeux, moue de la bouche), imperceptibles pour des Occidentaux et les Japonais sont aussi capables de déceler sur nos visages tous nos sentiments alors que l'inverse est très difficile. Tomoko Higashi précise sur ce point, dans un article (1992, pp. 29-30) : "Le sujet japonais écoute son interlocuteur comme s'il
10 Selon C. Kerbrat-Orecchioni, (1994, p. 65) : ce comportement est transmis à travers l'éducation du jeune enfant: d'après Clancy (1986, p. 217), les mères japonaises lui parlent nettement moins que les mères américaines.

19

était en accord avec lui. ~..) Cependant les signaux d'opposition ne sont que très implicitement manifestés, ce qui les rend imperceptibles à ses interlocuteurs. " Cette préférence accordée à la communication non-verbale et la méfiance à l'égard de la parole relèvent de divers facteurs selon M. Kunihiro : "influence du bouddhisme zen (pour lequel la parole est toujours imparfaite et trompeuse), le caractère à la fois homogène et hiérarchisé de la société japonaise, et la peur constante de blesser les sentiments d'autrui."n Ainsi, la communication au Japon est souvent implicite, et le contexte12joue un rôle déterminant. Le contexte intègre les réseaux d'information, constitués par la famille, les amis, les collègues, l'environnement social et économique de l'interlocuteur. Il situe les cultures sur un axe allant d'une communication sans ou avec faible référence au contexte à une communication avec forte référence au contexte. Selon Hall (1979, p. 105) : "Le niveau de référence au contexte détermine la totalité de la nature de la communication et représente les fondations sur lesquelles viennent s'appuyer tous les comportements. " Les deux systèmes cohabitent au sein d'une même culture. Cependant en considérant les pratiques habituelles de référence au contexte dans une culture donnée, Hall constate des différences majeures d'une culture à l'autre. Les Japonais ont une communication avec un niveau de référence au contexte supérieur à celui des Français. Dans la société japonaise, les relations entre les individus sont étroites. Les Japonais vivent au centre de denses réseaux où chacun est relativement bien renseigné sur tous les évènements survenus dans l'entourage et le milieu de leurs voisins ou collègues. C'est pourquoi les Nippons utilisent à l'intérieur de leur groupe (familial, professionnel ou amical) un mode de communication avec une forte référence au contexte, où quasiment tous les éléments à communiquer sont soit déjà intériorisés par les interlocuteurs, soit présents dans l'environnement. Ainsi, dans une conversation libre, le Japonais s'attendra à ce que son interlocuteur
11 M. Kunihiro: «The Japanese Language and Intercultural Communication» (1976, p. 270), cité par Catherine Kerbrat-Orecchioni (1994, p. 65) 12Selon E.T.Hall, (1994, p. 30) : "le contexte, c'est l'information qui entoure une interaction, un échange, et qui lui donne son sens. " 20

devine ce qui le préoccupe, sans avoir à être trop précis. Il privilégie ainsi la masse des "non-dits" et avance toutes les pièces sauf la principale. Le faire correspondrait à une violation de son intimité. Le message ne véhicule qu'un minimum d'infonnations alors que dans les sociétés à faible référence au contexte, la situation est inverse, tous les éléments du message doivent être formulés pour être explicites. Ce contexte communicatif au Japon renforce le fait que ce peuple est considéré comme un peuple peu volubile. Ainsi, ces variations dans les comportements communicatifs peuvent provoquer de sérieux problèmes dans la communication entre locuteurs japonais et français, chacun ayant peu ou pas de connaissance sur le contexte sociolinguistique de l'autre culture. 1.3. La communication interculturelle. Le concept "interculturel" est actuellement à la mode et recouvre diverses réalités. La défmition suivante a été donnée au Conseil de l'Europe à Strasbourg en 198613 : "L'emploi du mot "interculturel" implique nécessairement, si on attribue au préfixe "inter" sa pleine signification, interaction, échange, élimination des barrières, réciprocité et véritable solidarité. Si au terme "culture" on reconnaît toute sa valeur, cela implique reconnaissance des valeurs, des modes de vie et des représentations symboliques auxquels les êtres humains, tant les individus que les sociétés, se réfèrent dans les relations avec les autres et dans la conception du monde. " C'est dans la fréquentation d'autres groupes d'âge, d'ethnies et de cultures différentes que s'accomplit la prise de conscience, entre autres, de systèmes de communication différents. "L'inconscient culturel règle les actions de l'homme. C'est pourquoi l'homme considère automatiquement comme inné ce qui lui appartient le plus en propre, c'est-à-dire la culture de son enfance. n est amené à penser et à sentir que quiconque se conduit de façon imprévisible ou différente peut être légèrement fou, mal
Conseil de l'Europe. L'intercultura/isme : de l'idée à la pratique didactique et de la pratique à la théorie, Strasbourg, 1986. 21
13

élevé, irresponsable, psychopathe ou bien alors tout simplement débile. " Hall, (1979, p. 49) En effet, nous avons tendance à juger le comportement d'autrui en référence à notre propre conduite en oubliant qu'il renvoie à un autre environnement culturel. Par exemple, lorsqu'un Japonais estime que le Français le regarde trop fixement en lui parlant ou quand un Français critique le manque d'expressivité sur le visage d'un interlocuteur japonais, il est clair que chacun pratique un ethnocentrisme candide mais dangereux, considérant que l'autre doit adopter les mêmes normes communicatives que les siennes. R. CarolI écrit: "J'ai été frappée par la fréquence des malentendus interculturels, par la quantité des petites et grandes blessures essentiellement dues à la différence profonde de nos prémisses culturelles (..J dont nous n'avons pas conscience, à des implicites que nous portons en nous sans le savoir, à notre façon de voir le monde que nous avons apprise mais qui nous parait naturelle, évidente, allant de soi. " (1987, pp. 12-13) Chacun interprète à sa manière le monde qui l'entoure sans avoir forcément conscience de la diversité des autres systèmes culturels. Il est donc très difficile de relever et de comprendre les indices porteurs de sens dans une autre culture et d'établir une communication sans connaissances préalables sur celle de l'autre. Lafcadio Hearn qui a vécu au Japon, au début du siècle témoigne de ses difficultés à établir une bonne communication avec des Japonais à partir des seules connaissances de la langue du pays: "Même si vous pouviez apprendre tous les mots d'un dictionnaire japonais, votre acquisition ne suffirait pas le moins du monde à vous faire comprendre quand vous parlez, à moins que vous ayez aussi appris à penser comme un Japonais, c'est-à-dire à penser à rebours, à penser sens dessus dessous et à l'envers, à penser dans des directions totalement étrangères aux habitudes occidentales. L'expérience des langues européennes peut vous aider à apprendre le japonais à peu près autant qu'elle vous servirait à acquérir la langue parlée par les habitants de Mars. Pour pouvoir employer la langue japonaise comme un Japonais, il faudrait qu'une personne naisse une seconde fois et que son esprit soit reconstruit, de la base vers le haut. " (1956, pp. 9-11) 22

La connaissance de la langue, réduite à une étude lexicale et grammaticale ne permet pas une compréhension suffisante du Japon. Cependant, son étude approfondie, reliée au contexte culturel, nous apprend beaucoup sur les valeurs développées par la société japonaise. La langue japonaise, du fait de sa grande complexité, a été surnommée fIlalangue du diable" 14. 1.4. Quelques aspects de la langue japonaise. * Les origines de la langue japonaise. Les Japonais ont considéré très longtemps que leur langue était unique au monde; sans frère ni soeur. En fait, il est très difficile de prouver son apparentement à une quelconque langue de cette région du monde. D'un point de vue phonétique, le japonais est très proche des langues austronésiennes de Polynésie, des Philippines etc. Du point de vue syntaxique, morphologique, il est très proche des langues altaïques (Pons, 1988, p. 119), à savoir le coréen, le mongol et le turc. Mais pour prouver l'apparentement d'une langue, il faut fournir un corps de règles de correspondances phonétiques qui fonctionnent totalement et ce n'est pas le cas. Le seul apparentement reconnu est celui avec la langue de l'archipel des Riukyus, d'Okinawa, au sud du Japon.IS En 'ce qui concerne l'écriture, l'influence du système chinois fut, on le sait, primordiale. * L'écriture japonaise. L'écriture japonaise est l'une des plus compliquées du monde. Elle combine l'usage de plusieurs milliers de caractères chinois ou kanji à celui de deux syllabaires, les kana. Les Kanji, caractères idéographiques, proviennent directement du système d'écriture chinois, ils sont utilisés pour transcrire les concepts. Les Kana sont dérivés d'une simplification des caractères chinois et représentent chacun une syllabe (d'où l'appellation de syllabaire au

14

Dans "Le Japon, peuples et nations", (1985, p. 30). Editions Time Life.

15

Pour Louis Frédéric (1986, p. 85) : "Les mots de la languejaponaise ont des

origines très diverses sur lesquelles tous les spécialistes ne sont pas d'accord: on y décèle des influences du sud-est asiatique, indonésiennes, chinoises, ainou et sibériennes. " 23

lieu d'alphabet). Ils constituent un système de notation phonétique. Très souvent s'ajoutent à ces trois écritures, les lettres romanes, le romaji, que tout élève est obligé d'apprendre à lire et à écrire. Le japonais s'écrit de nos jours soit verticalement, les caractères étant disposés en colonnes à lire de haut en bas en commençant par la droite, soit horizontalement à lire de gauche à droite, ligne après ligne en commençant par le haut. L'écriture verticale, traditionnelle, est de règle dans la plupart des ouvrages littéraires, l'écriture horizontale, adoptée sous l'influence des langues occidentales et recommandée par le ministère de l'Education, est plus fréquente dans les ouvrages scientifiques. Les journaux font appel aux deux types de présentation; les articles se lisent verticalement, mais les titres et les messages publicitaires peuvent être présentés soit verticalement, soit horizontalement.
* Les idéogrammes ou kanji. A vant le siècle de notre ère, la langue japonaise

vr

ne

connaissait aucun système d'écriture. Elle emprunta alors celui des Chinois: les idéogrammes appelés en japonais kanji. Le chinois qui est une langue monosyllabique à tons était difficilement adaptable à une langue polysyllabique agglutinante ne comportant aucun tOD. De plus, les emprunts de vocabulaire se sont faits à diverses époques et provenaient de parlers de la Chine du Nord ou du Sud (très différents), il s'ensuivit qu'un caractère chinois eut plusieurs lectures au Japon. La première lecture est appelée on, ce caractère signifiant: son ( à savoir, le son chinois d'origine). Elle correspond aux approximations japonaises du son de la syllabe d'origine chinoise. On l'appelle souvent prononciation "sinojaponaise". La deuxième catégorie est appelée lecture kun, kun étant écrit avec un caractère qui signifiait initialement "interpréter
le sens" (le sens du caractère exprimé par le motjaponais)~

Exemple: la montagne s'écrit avec l'idéogramme j..J-J et se prononce yama en lecture kun et san en lecture on. Les idéogrammes ne sont pas des signes phonétiques, si bien que le lecteur japonais peut avoir directement accès au sens sans avoir besoin de passer par le son. La puissance et la richesse d'évocation des idéogrammes sont souvent (mais pas toujours) étonnantes et n'ont pas d'équivalent en français. Le graphisme d'un 24

I

r

idéogramme exprime soit le sens concret de l'objet, soit l'idée abstraite qu'il symbolise. Exemples de kanji sélectionnés dans le guide "Regard sur le Japon" (1988, pp. 138-139), ils sont représentatifs soit d'un objet ( 1), soit d'une idée (2) : (1) (2)

{8)q 0 .
l ,

\ I ,

Q

)j
/~

~ q

B

Soleil (Hi) Lune (tsuki)

Q<>J:.
-B- <> r-f-r Lj-' Q

au-dessus (ué)

71::,)

~
1\

c;>
.

~

au centre
(oaka) au-dessous (shita)

v\ q .. (yama) r<.\\ ~ f I-LJ

J

r. Montagne -0

T

Des Kanji se combinent pour fonner des mots

~ + ,ll + !tir =
Automatique
'.

~~I}J!ti
= voiture
I

Jidosha

" + mouvement

" + roue

B~ + ~t .~ # :

= a~~t .
I

Tokei

Temps + mesure = horloge

A partir de six ans, l'enfant apprend à tracer correctement les traits du kanji, à le centrer etc. Pendant neuf ans, les jeunes Japonais vont étudier un nombre de caractères imposés, de l'ordre de 250 par an. C'est seulement à partir de l'âge de 15 ans qu'ils seront capables de lire un journal avec la connaissance des 1945 idéogrammes de base, imposés par les autorités publiques, en 1981. Toutefois, un homme cultivé doit en connaître davantage et les dictionnaires japonais comportent de 10 000 à Il 000 kanji. 25

Dans l'ensemble, les organes de la presse respectent les recommandations officielles sur l'utilisation limitée des kanji, de telle sorte que la connaissance des 1945 kanji permet de lire les journaux sans avoir à recourir à un dictionnaire de kanji, ce que font souvent les Japonais vivant à l'étranger. En effet, lorsque vous n'écrivez pas ou ne lisez pas régulièrement le japonais, vous l'oubliez. C'est souvent le cas des expatriés, qui se trouvent gênés par la lecture en japonais car ils ne l'entretiennent pas régulièrement. L'apprentissage de l'écriture et de la lecture de cette langue nécessite une très forte mémorisation qui n'a rien de comparable avec l'assimilation de notre alphabet que nous apprenons une fois pour toutes à l'école primaire. L'enfant qui apprend les kanji tout au long de ses études, est amené par la force des choses à développer quelque chose qui relève à la fois d'une mémoire visuelle et gestuelle. L'écriture des kanji est un exercice extrêmement structurant, un caractère est en soi une oeuvre d'art, c'est donc un travail de discipline intérieure, le tracé des traits composant les kanji est rigoureux, il doit tendre vers l'harmonie. Cela explique peut-être pourquoi la maîtrise de l'écriture est vénérée et est devenue au fil des siècles un art très apprécié appelé calligraphie (shôdo).
* les syllabaires et la phonétique. Les Japonais utilisent deux syllabaires de /cana : les hiragana et les katakana de quarante-six syllabes chacun.

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Katakana 78 ~j 1J ka :f. ki ~ sa !.Ishi ~ t. 1- chi 1- na .: ni 1\ ha t:: hi v mH ! mi opya fJ ri "ra
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