Côte-d'Ivoire

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EAN13 : 9782296279872
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LA CÔTE-D'IVOIRE économie et société à la veille de l'indépendance
( 1940-1960)

BIBLIOTHÈQUE DU DÉVELOPPEMENT
Collection dirigée par Elsa Assidon et
Pierre Jacquemot

BIBLIOTHÈQUE

DU DÉVELOPPEMENT

L'évolution de la pensée radicale ou « tiers-mondiste» sur le sousdéveloppement et la dynamique qui a prévalu au niveau international vingt ans après Bandoeng, ont conduit à la constitution d'un corps théorique globalisant. Toute l'analyse s'est organisée autour d'un raisonnement simple: le Tiers-Monde, bloqué dans son développement par l'impérialisme, n'a d'autre choix que de rompre avec le marché mondial pour construire des économies autocentrées, évoluant irrésis-

tiblementvers le socialisme.Telle est la thèse du « dépassementnécessaire du capitalisme par sa périphérie ». Depuis une décennie, le morcellement du Tiers-Monde est devenu patent. Ce morcellement donne matière à de nouvelles classifications qui se reflètent dans les publications des organisations internationales (pays producteurs de pétrole, semi-industrialisés, au seuil de la pauvreté absolue...). Unité et diversité du Tiers-Monde sont devenues des réalités projetées dans des luttes politiques et idéologiques dont les enjeux sont en perpétuelle redéfinition. Toutefois, quelle que soit l'appartenance d'école, la référence à des « modèles» (chinois, algérien ou brésilien, par exemple) est en recul. Le renouveau de l'analyse sur le développement semble désormais
passer par
«

un tour au terrain»

et la prise en considération

des spécifi-

/

cités régionales ainsi mises en lumière. Le cadre dirige des spécialités scientifiques (économie, sociologie, anthropologie, écologie...) éclate et, par tâtonnements successifs, les recherches les plus intéressantes s'enrichissent de nouvelles synthèses qui dépassent le simple recensement des données factuelles. Cette nouvelle collection consacrée au développement privilégiera, en dehors de tout préalable dogmatique, les travaux : - portant sur l'analyse des mutations internes des diverses régions du Tiers-Monde, - portant sur la méthode des sciences sociales appliquée au développement, avec une prédilection pour les études qui, partant du terrain, contribuent à la reformulation de l'appareil analytique dominant, tant dans les organismes d'études et d'intervention que dans l'enseignement universitaire. Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'exprimer par le canal de cette collection peuvent prendre contact avec: Elsa ASSIDON et Pierre JACQUEMOT c/o L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

LAURENT

GBAGBO

LA CÔTE-D'IVOIRE
économie et société à la veille de l'indépendance (1940-1960)

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Du même auteur

Réflexions sur la Conférencede Brazzaville, Éd. Clé, Yaoundé, 1978. Soundjata, Lion du Manding, Éd. CEDA, Abidjan, 1979.

@

L'Harmattan, 1982 ISBN: 2-85802-203-8

INTRODUCTION

Étudier l'histoire des grandes mutations, de leurs causes profondes et des implications qu'elles ont eu sur l'orientation économique, politique, ~lturelle et sociale de tel pays qui s'efforce de devenir un Etat moderne, apparaît comme un impératif. En Côte-d'Ivoire,. c'est entre 1945 et 1960 que se produit cette mutation à la faveur de grands changements survenus dans le monde. En effet, sur le plan international, la Seconde Guerre mondiale met en grande difficulté les puissances colonisatrices; beaucoup de colonisés participent à cette lutte interimpérialiste - facteur important sur le plan psychologique - et les vainqueurs de la guerre, alliés des moments difficiles, ne tardent pas à s'entredéchirer sitôt le fascisme vaincu. Ces bouleversements contraignent les pays colonisateurs (dans le cas de la Côte-d'Ivoire, il s'agit évidemment de la France) à réajuster leur politique coloniale. Ces réajustements sont rendus plus indispensables encore par la situation dans laquelle se trouve l'hexagone français à la fin de la guerre: situation économique catastrophique; poids des formations politiques ayant participé à la libération du territoire français; volonté de plus en plus affichée des colonisés de se libérer. Comment se répercutent ces mutations sur la Côte-d'Ivoire? Quelles sont les organisations politiques qui vont prendre en compte l'aspiration du pays au changement ? Quelles sont les bases de classe de ces organisations politiques? Dans quel contexte vont-elles voir le jour? Quelles sont, enfin, la nature et la signification du changement que vont proposer de telles organisations politiques? Telles sont les questions auxquelles cette étude s'efforcera de répondre. Pour ce faire, nous avons divisé ce travail en deux parties: 5

1) La première panie concerne les années 1945 à 1951. Bien qu'étant une conference coloniale tenue par le Comité Français de Libération Nationale pour préparer la politique coloniale française d'après-guerre (1), la Conférence de Brazzaville (1944) satisfait l'ensemble de la bourgeoisie ivoirienne dans la mesure pù elle promet la panicipation des colonies à
.

la gestion de l'Etat français. La victoire sur le fascisme et le
poids des forces démocratiques dans la libération de la France et de l'Europe sont des atouts précieux pour les Africains et préparent le terrain aux revendications des colonisés. Quelques faits imponants marquent cette période: l'élection des députés africains à l'Assemblée Constituante; la loi Houphouët-Boigny supprimant le travail obligatoire dans les colonies; la loi Lamine Guèye accordant la citoyenneté française aux ressonissants des colonies; la naissance de plusieurs organisations politiques en Côte-d'Ivoire; la naissance du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.); la grève des cheminots et dockers en A.-O.F.; la sévère répression colonialiste contre les militants du P.D.C.I.-R.D.A.; la grève générale déclenchée par le P.D.C.I. pour protester contre la répression, etc. Cette période est donc très imponante. Pour le peuple, et sunout pour la paysannerie, la libené de travail est reconquise avec la suppression du travail obligatoire. Quant à la bourgeoisie, elle a désormais la possibilité de paniciper à la gestion des Affaires publiques. Mais le plus grand bénéficiaire de cette période de réformes semble bien être la bourgeoisie agraire: sur le plan économique, la loi Houphouët-Boigny la protège contre la concurrence déloyale des colons en matière de recrutement de main-d'œuvre agricole, et sur le plan politique, elle lui assure le soutien des masses populaires; avec la fin de la guerre, la discrimination cesse au niveau des prix d'achat du café et du cacao) et la reprise de leur exponation ouvre de nouvelles perspectives à cette bourgeoisie agraire qui, désormais, panicipe directement à la gestion des affaires politiques. 2) La deuxième et dernière panie de notre étude concerne les années 1951 à 1960. Au cours de cette période, la
(I) GBAGBO Laurent, Réflexions
1978.

sur la Conférence de Brazzaville, Éditions Clé, Yaoundé,

6

bourgeoisie abandonne ses positions «révolutionnaires », imposées par les circonstances. Pour ce faire, elle opère habilement: rupture avec le P.C.F. et nouvelle alliance avec la majorité gouvernementale; essai de réunification de toutes les tendances de la bourgeoisie ivoirienne autour d'une plateforme commune; harmonisation des positions avec le colonat et l'administration du territoire; intégration de plus en plus poussée dans les structures de dépendance mises en. place par le colonisateur; dépolitisation du peuple, etc. C'est dans cette phase de totale dépolitisation du peuple qu'interviendra la proclamation de 1'« indépendance» en 1960. Tel est, sommairement présenté, le contenu de cette étude. Mais étant donné le rôle important joué par la Seconde Guerre mondiale dans la transformation des mentalités et des structures, et plus généralement dans la transformation de la vie des Ivoiriens, il nous a semblé utile de brosser dans ce chapitre introductif un tableau succint de la façon dont fut vécue cette guerre en Côte-d'Ivoire. Il s'agit pour nous d'exposer ici ce que fut l'effort de guerre en Côte-d'Ivoire, ce qui permettra de mieux saisir la suite de notre propos. Nous évoquerons donc successivement les problèmes économiques engendrés par la guerre, et l'esprit de Vichy en Côte-d'Ivoire. Les difficultés économiques dant la guerre de la Côte-d'Ivoire pen-

A la veille du déclenchement des hostilités, la Côte-d'Ivoire connaît une période particulièrement florissante; en effet, les années 1937-1938 constituent pour la colonisation européenne une phase de prospérité. En effet, seule l'exportation du cacao a baissé, non à cause d'une diminution de la production mais d'une chute du cours. Le tonnage de tous les autres produits augmente à l'exportation. Le tableau ci-dessous indique cette progression:

7

Produits (2) Bois Banane CaÏe Coton
Chiffres en tonnes.

1936 47 162 6611 6484 2018

1937 81 909 8614 10 080 2219

La progression est donc nette. En 1937, le montant des droits de douane, reflet de l'activité économique de la colonie, atteint le chiffre jamais égalé de 78 872 569 F, marquant une augmentation de 34 784 278 F par rapport à l'année 1936. A cette situation florissante des produits d'exportation, il convient d'ajouter le développement des cultures vivrières. En effet: «A aucun moment et dans aucune région la disette n'a été redoutée. Au contraire, l'alimentation des populations a été nettement améliorée. On peut dès maintenant prévoir un temps très proche où la production vivrière locale suffira très largement à tous les besoins des habitants de la
Côte-d'Ivoire (3).
Il

Les hostilités vont transformer radicalement cette situation et poser des problèmes nouveaux. En effet, cette économie étant, par essence, extravertie puisque coloniale, toute difficulté qui surgit au niveau du transport et de l'exportation entraîne une désorganisation de l'ensemble de l'économie. Nous examinerons ici quelques-unes de ces difficultés. Les difficultés de l'exportadon Avec la guerre, les mers étant occupées, le transport maritime devient de plus en plus difficile. Ces difficultés dans le transport rejaillissent immédiatement sur la colonie de la Côte-d'Ivoire qui, de plus, a du mal à exporter les produits de ses plantations et de ses forêts. Pour bien cerner les difficultés traversées par cette colonie
(2) Archives cice 1939 ». (3) Archives de la Chambre de la Chambre d'Agriculture d' Agriculture d'Abidjan, d'Abidjan, Budjet local de la Côte-d'IfJOire, « ExerBudget local de la Côte-d'IfJOire, « mer-

cice"~~ 8

-

pendant la guerre, il suffit de se rappeler que la Côte-d'Ivoire tire l'essentiel de sa richesse de l'exportation du bois, du café et du cacao. Sans exportation, il n'y a pas d'économie ivoirienne, car aucune usine locale ne peut prendre en compte les produits non exportés. C'est donc un véritable désarroi qui s'empare des tenants de l'économie coloniale quand la guerre porte un coup aux frets maritimes. Ce désarroi est exprimé de façon très éloquente par le chapelet de télégrammes que les Assemblées Consulaires de Côte-d'Ivoire adressent les 7, 8 et 9 mai 1940 à la Direction des Transports Maritimes à Dakar:
« Abidjan, le 7 mai 1940

- Dakar.

-

Direction Transports Maritimes

Afin permettre évacuation rationnelle café, vous demandons don.. ner toute urgencefaculté votre représentantfaire répartition frêt entre cacao palmiste café pour tous bateaux stop. Quinze mille tonnes café sont en stock dans colonie et transactions paralysées par suite manque frêt stop. Chambre Commerce - Chambre Agriculture. Abidjan, le 8 mai 1940 - Direction Transports Maritimes - Dakar. Suite mon télégramme sept mai café honneur attirer également votre attention sur nécessité évacuer rapidement stocks élevés arachides décortiquées et amandes karité stop. Serait également désirableprévoir dans répartition quota pour autres produits tels bois) huile palm~ cotot; maïs - sentiments distingués. Chambre Commerce. Abidjan, le 9 mai 1940 - Direction Transports Maritimes - Dakar. Suite télégramme des sept et huit courant après conférenceavec délégués syndicats vous demandons autoriser répartition tous navires non encore répartis par comité local composé délégués syndicats et principaux exportateurs qui opèrent en accord Assemblées Consulaires - stop - cette mesure permettrait utilistop ser au mieux les bâteaux suivant nécessités locales Reconnaissant télégraphier toute urgence décision Sentiments distingués. Chambre Commerce - Chambre Agriculture (4).

-

-

(4) Chambre de Commerce de la Côte-d'Ivoire, «Compte rendu de la réunion du 26 mai 1940 _, p. 9.

9

Ces difficultés sont, de plus, aggravées par le fait que tous les remorqueurs et chalands faisant le cabotage colonial et intercolonial sont réquisitionnés par l'administration, obligeant les commerçants â utiliser, pour le commerce intercolonial, des camions, qui eux-mêmes se raréfient par manque de carburant, ou des bateaux de grandes lignes dont le passage est de plus en plus hypothétique; d'autre part, l'escale de Grand-Lahou est supprimée, obligeant les exportateurs de cette région à engager des frais supplémentaires pour transporter leurs produits jusqu'à Port-Bouêt ou Grand-Bassam; enfin les navires affrétés par la Direction des Transports Maritimes sont tenus de ne faire escale qu'à Port-Bouêt; en conséquence, les autres wharfs sont très souvent libres alors que celui de Port-Bouêt est surchargé. Ainsi, M. Lasserre, président de la Chambre de Commerce, signale qu'en mai 1940 la Côte-d'Ivoire disposait de 77 445 tonnes de marchandises qu'elle n'arrivait pas à exporter par manque de fret. Ces marchandises (qui ne comprennent ni le bois, ni les bananes) sont réparties comme suit:

Produits (5) Cacao Palmistes Arachides Huile de palme Amandes de Karité Beurre de Karité Coton

Stocks aux ports d'embarquement 19 883 9471 1 341 1495 4650 840 616

Stocks à l'intérieur 21 075 5733 518 3000 200 3808 200 34 534

-

Sisal
Café Divers Total
Chiffres en tonnes.

250
4000 365 42911

-

Pour le bois, en même temps que des contrats sont pris avec les pays d' Mrique du Nord pour la vente des stocks en souffrance, l'administration ~nterdit tout abattage dans «le
(5) Idem, p. 8.

10

souci d'éviter aux forestiers de créer des stocks qui ne pourront être vendus» (6). Toutes ces difficultés sont à l'origine d'une chute brutale des exportations ivoiriennes, et le tableau suivant montre clairement cette chute du tonnage exporté pendant les années de guerre:
Produits Cacao Banane Bois Huile de palme
Chiffres en tonnes (7).

1939

1940

1941

1942

1943 543 2 2410 2942

1944 14672 1 Il 363 2612

55 185 45 359 42 961 28 592 9 0 14 286 4639 8135 42 887 23 220 2995 2420 1 155 1 743 3871

Les difficultés

d'importaûon

La désorganisation du commerce international due à la guerre provoque en Côte-d'Ivoire une diminution des importations de la plupart des produits. Le tableau ci-dessous nous permet de nous rendre compte de cette baisse des importations, puisqu'entre 1939 et 1944 la chute est de 70,35 % :
1939 105 169 1940 51 253 1941 25 025 1942 23 639 1943 26 290 1944 31 193

Chiffres en tonnes (8).

Du point de vue de l'économie coloniale, l'on ressent plus particulièrement la baisse de l'importation des sacs d'emballage ou des toiles servant à les confectionner, des véhicules automobiles et des pièces de rechange, et surtout du carburant (essence, mazout, etc.). L'administration et le commerce
(6) Chambre de Commerce de la Côte-d'Ivoire, «Compte rendu de la réunion du 26 mai 1940., p. 7. (7) Chambre de Commerce de la Côte-d'Ivoire, «Compte rendu de la réunion du 20 mars 1941 p. 1879. (8) Bulletin de la Chambre de Commerce de la Côte.d'Ivoire, « Importations de la Côte-d'Ivoire portant sur la période 1899-1948., statistiques de mai 1949.

.,

11

prennent aussitôt une première série de mesures tendant à atténuer les effets de cette crise. En ce qui concerne les sacs d'emballage, la Côte-d'Ivoire importait annuellement environ deux millions et demi de sacs vides en provenance, surtout, des Indes britanniques. Avec les difficultés d'importation dues à la guerre, une série de mesures est proposée: le commerce envisage la fabrication locale de sacs en natte; en 1941, cette production locale est en mesure d'en fournir 300000; des négociations sont entreprises avec les gouvernements du Maroc et de Madacasgar pour l'importation de -sacs; enfin, le commerce en Côte-d'Ivoire demande à la Direction des Transports Maritimes l'autorisation de charger en vrac certains produits tels que les palmistes, les arachides, les noix de karité. En ce qui concerne les véhicules et les carburants, on tente de restreindre la circulation automobile; à ce propos, un arrêté local du 27 février 1941 prend les mesures suivantes:
«... Les restrictions suivantes sont apportées à la circulation des véhicules utilisant l'essence comme carburant: 1) Les voitures touristes ne pourront circuler en semaine que de 7 heures à 12 heures et de 14 heures à 19 heures. 2) Les dimanches et jours fériés la circulation de tout véhicule automobile est interdite de 0 à 24 heures. 3) Des dérogations ne sont accordées qu'exceptionnellement et sur demande écrite et motivée adressée à l'Administrateur-Maire. 4) Les anciennes autorisations permanentes sont périmées. Pour en obtenir le renouvellement, adresser à l'Administrateur-Maire, avant le 29 mars, une demande écrite et motivée. S) Les contrevenants seront l'objet de sanctions sévères entraî-

nant le retrait des cartes grises... (9) »

D'autre part, pour résoudre ce problème de carburant, le laboratoire de chimie agricole de Bingerville entreprend des recherches et expériences en vue de remplacer l'essence par les huiles végétales et notamment par les huiles d'arachide et de palme. Ces expériences ont donné des résultats concluants lorsque ces huiles ont été utilisées dans les lampes et les réchauds: les résultats ont été plus mitigés pour les moteurs de véhicules; néanmoins nous lisons dans le compte rendu
(9) J.O.C.I. du 15 mars 1941.

12

de la séance de travail tenue par les Assemblées Consulaires

le 20 mars 1941:

«

Des essaisd'utilisation d'huile d'arachide
)}

ont été tentés dans le nord avec succès. Tous espoirs sont donc
ainsi permis de ce côté-là (10).

Les problèmes

de la production

Au niveau de la production, plusieurs problèmes surgissent. D'une manière générale, Les difficultés de l'exportation frappent surtout les producteurs qui ne peuvent plus vendre. Par exemple, durant le premier semestre 1940, les planteurs de bananes n'ont réussi à exporter que 50 % de leur production, la plupart d'entre eux étant obligés de mettre leur exploitation en veilleuse (11). Aussi les planteurs demandentils au gouvernement de leur accorder des subventions pour qu'ils puissent survivre. La loi du 20 août 1940 leur accorde des avances bancaires, mais les planteurs de la colonie n'aiment pas cette formule car, pour eux, « les mesures prises à la suite des propositions de Monsieur le Haut-Commissaire, tendant à accorder une avance mensuelle de 300 F par hectare, ne peuvent être appliquées si le mot "avance" signifie "prêt" car cette formule équivaudrait à un endettement continu, alors que les possibilités de remboursement sont nulles)} (12). D'autre part, la mévente pose à la plupart des planteurs d'énormes difficultés de trésorerie, à tel point que

la Chambre d'Agriculture avoue:

« La

cessationdes achats a
)}

la repercussion suivante: plus de 80 % des producteurs européens doivent plusieurs mois de soldes à leurs manœuvres (13).

Des difficultés à l'importation découle directement une augmentation très nette du coût de la vie; ainsi, le prix du carburant (essence, mazout...) augmente, de même que les prix des transports ferroviaires qui sont majorés de 15 % (14). Toutes ces augmentations frappent le producteur qui doit veiller à l'évacuation de ses produits vers les points de velue et qui doit assurer le transport de la main-d'œuvre recrutée.

(10) Chambre de Commerce, «Compte rendu de la séance de travail tenue par les Assemblêes Consulaires du 20 mars 1941 p. 1874. " (JI) Chambre d'Agriculture et d'Industrie, «Réunion du 1" décembre 1949., p.17. (12) Idem, p. 17. (13) Idem, p. 17. (14) Chambre de Commerce, «Compte rendu de la réception de M. le Gouverneur Général CAYLA le 31 janvier 1940., p. 38. 13

Mais ce qui le frappe encore plus directement, c'est l'augmentation du prix de l'outillage, sans lequel aucune exploitation agricole ou forestière n'est possible. Ainsi une machette qui coûtait 5 à 6 F fin 1939 coûte en 1940 trois fois plus cher, soit 15 à 20 F (15). La guerre, enfin, fait baisser la production en envoyant beaucoup d'hommes au champ de bataille. Et les colons ont tellement peur d'une régression généralisée que le Il janvier 1940, ils rencontrent en délégation le Président du Conseil et le ministre des Colonies. Ils demandent et obtiennent que les « spécialistes» africains ne soient pas envoyés au front mais restent sur leur lieu de travail: conducteurs d'automobiles, de camions ou de tracteurs, mécaniciens, ajusteurs, plombiers, menuisiers, charpentiers, maçons, secrétaires, comptables, dactylographes, commis, infirmiers, ouvriers en fer, bouchers, boulangers, cordonniers, tailleurs, mécaniciens de vedettes-automobiles, mécaniciens de bateaux à vapeur (16). L'esprit de Vichy en Côte-d'Ivoire En juin 1940, la France est militairement vaincue dans la bataille qui l'oppose à l'Allemagne. L'une des conséquences de cette défaite est que le gouvernement républicain. disparaît et que le pouvoir échoit à une équipe dirigée par le maréchal Pétain, qui instaure un régime fasciste. Ce régime, ses promoteurs l'appellent «Révolution Nationale»; il s'articule autour d'un certain nombre de principes: défense de la famille, racisme (une loi du 18 octobre 1940 exclut les Juifs de la fonction publique), suppression des libertés élémentaires, autoritarisme... Face à ce régime de démission nationale se dresse la Résistance française; les colonies africaines subissent alors nécessairement le contre-coup des divisions internes françaises. Cette lutte entre résistants et vichystes connaît souvent en Afrique noire des moments aigus. Ainsi, en août 1940, les partisans de de Gaulle opèrent de véritables coups de force et s'emparent du pouvoir en A.-E.F. (Larminat) et au Came-

(15) Chambre d'Agriculrure et d'Industrie, «Réunion du l'' décembre 1940., p. 17. (16) Chambre de Commerce, «Compte rendu de la réception de M. le Gouverneur Général CAYLA le 31 janvier 1940., p.33. 14

roun (Leclerc) (17). Peu avant, en juillet, un débarquement anglo-gaulliste est repoussé à Dakar, cet épisode sera connu

sous le nom de

«

Bataille de Dakar». Nommé, le 23 juillet

1940, par le gouvernement de Vichy, Haut -Commissaire pour l'Afrique noire avec résidence à Dakar, le Gouvernement Général Boisson achève de faire basculer l'A.-O.F. dans le camp vichyste. Voici ce que nous en dit Suret-Canale:
«

Boisson ne croit pas à Vichy, il ne croit qu'à lui-même.

Vichy a misé sur lui en le nommant Haut-Commissaire,. désormais Boisson joue la carte de Vichy, la situation de Vichy, l'isoleme,nt de l'A.-O.F., le recours aux principes d'autorité de 1'« Etat Nouveau» lui donnent une plénitude de pouvoirs qu'aucun des proconsuls qui l'ont précédé n'a pu atteindre. Cette toute-puissance le grise et le conduit à tout faire pour conserver

la confiance de Vichy (18).

»

A l'exemple de Boisson, la plupart des gouverneurs coloniaux de l'A.-O.F. soutiennent Vichy. En Côte-d'Ivoire ce fut le cas du Gouverneur Croccichia qui, selon Suret-Canale, a choisi Vichy par pusillanimité et conformisme; on lui prête cette déclaration:
«

Comprenez-vous dans quelle atroce situation je me trouve?

Je suis Corse, j'ai ma famille en Corse, tout me pousse à craindre que notre île ne devienne italienne, notre défaite étant totale et définitive. Si je désire conserver ma situation, sans laquelle je ne saurais faire vivre ma famille, je dois donc m'incliner. Je ne puis, par conséquent, m'opposer à la politique de
Vichy (19).
»

Citons aussi le cas du Gouverneur Hubert Deschamps qui semble avoir choisi Vichy par conviction politique; il déclare en effet devant la Chambre de Commerce de la Côte-d'Ivoire:
« Nous devons manifester une compréhension totale de l'esprit même de la Révolution Nationale qui est en train de

(11) SURET-CANALE Paris, 1971, p. 575. (18) Idem, p. 572. (19) Idem, p. 570.

Jean, L'Afrique noire, l'ère coloniale 1900-1945, Éditions Sociales,

15

transformer la Métropole; et faire preuve de désintéressement

afin de pouvoir aider au relèvementde la France(20~ » Ce choix des administrateurs arrange les colons qui ne prennent plus de fard pour afficher leurs positions fascistes et racistes. Sans réserve, ils soutiennent le régime de Vichy parce qu'à l'ombre de celui-ci, ils peuvent enfin se livrer en toute quiétude à l'exploitation de la colonie à leur seul profit. Comment s'exprime cet engagement aux côtés de l'État nouveau? D'abord, sur le plan des principes, les colons de Côte-d'Ivoire affirment sans aucune ambiguïté leur soutien au régime. Ce soutien s'exprime par le .vibrant hommage que rendent au Maréchal Pétain et à ses compagnons les Assemblées Consulaires, au cours de la séance de travail qui les réunit le 20 mai 1941, lors du passage du Gouverneur Général (21) Boisson à Abidjan. Cet hommage est également adressé à ceux dont les «noms resteront attachés à la victoire de Dakar» : le gouverneur Chapoulie, le commandant Lancelot, etc. (22). Dans le même ordre d'idée, et profitant de la désignation d'un des leurs, M. Delannoy, comme Chef de la Légion des Combattants, les colons déclarent par la voix de M. Lasserre, président de la Chambre de Commerce:
« L 'œuvre de rénovation nationale a besoin du concours de toutes les bonnes volontés et, dans cette Maison, nous avons toujours tenu en honneur la Patrie, la Famille et le Travai4 devise

de la Légion(23). » Pour les colons de Côte-d'Ivoire donc, entre la Résistance et 1'« État nouveau », le choix est clair et sans ambiguïté. Accompagnant d'actes concrets ces proclamations de fidélité au régime de Vichy, les Assemblées Consulaires dégagent régulièrement des subventions pour les victimes de l'attentat de Dakar », pour la Maison du Missionnaire à Vichy, pour la Légion des Combattants, etc. Mais nous serions incomplet si
((

(20) Bulletin de la Chambre de Commerce de la Côte-d'I'DOire, Compte rendu de la séance « du 6 avril 1941 p. 1882. (21) Bulletin de la Chambre de Commerce de la Côte-d'I'DOire, Compte rendu de la séance de « travail des Assemblées Consulaires le 20 mars 1941 p. 1871. (22) Idem, p. 1870. (23) Bulletin de la Chambre de Commerce, «Compte rendu de la séance plénière du 6 avril p. J883. J941
plénière

.,

.,

"

16

nous n'ajoutions que l'affirmation de ce choix s'accompagne régulièrement d'une critique violente de la politique du Front Populaire. Il en est ainsi de la lettre adressée au Président de la Chambre d'Agriculture et d'Industrie par laquelle Marc Pons, Directeur de la S.P.R.O.A. à Eloka, qui voudrait que soient bien révolus « les beaux jours de 1936» (24). Il en est également ainsi de la vigoureuse intervention de M. Pays, Président de la Chambre d'Agriculture et d'Industrie, au cours de la séance de travail tenue par les deux Assemblées Consulaires lors du passage à Abidjan du Gouverneur Général Cayla :
«

... Les

difficultés les plus graves que ayons connues se

situent entre mai et décembre 1936. Dès le mois de juin 1936, une terrible vague de démagogie commença à déferler sur notre malheureuse Afrique noire, on nous a dit qu'elle était allée battre jusqu'aux lointains rivages de Madagascar... (25). »

Soutien clair et actif au régime démissionnaire de Vichy, abjuration de la politique du Front Populaire, tel est le choix que font, à la suite des administrateurs, les colons de Côte-d'Ivoire en ces heures graves où se joue le sort de l'humanité. Mais ce choix est loin d'être gratuit. En effet, les circonstances et la doctrine de la « Rénovation nationale» donnent aux colons une arme idéologique supplémentaire pour pratiquer la discrimination raciale en toute quiétude. La vie économique étant perturbée par la guerre, les producteurs se trouvent confrontés à d'innombrables difficultés. Ils sont ainsi amenés à solliciter des crédits auprès des pouvoirs publics. Or, ces crédits, les colons n'entendent pas les partager avec les planteurs africains; ils les veulent pour eux seuls. C'est ainsi que dans le projet d'octroi de crédits qu'elle adresse au Gouvernement, la Chambre d'Agriculture tient à souligner qu'il s'agit bien de « mesures de sauvegardeà prendre
touchant les plantations européennes de Côte-d'Ivoire» (26). Ce projet recevra satisfaction sous la forme de l'octroi d'un cré-

(24) Bulletin

th la Chambre d'Agricultur~

et d'Industrie,

«Réunion

du 15 juin 1941.,

Annexe

n° 1, p. 10.

(25) Bulletin th /D. Chambre th Commerce, «Compte tendu de la réception de M. le Gouverneur Général CAYLA le 31 janvier 1940., p.38. (26) Bulletin th lJJ Chambre d'Agriculture et d'Industrie, «Réunion du 1" décembre 1940.. 17

dit de trois millions. Dans le même ordre d'idée, quand le gouvernement instaura une prime de mille francs à l'hectare pour aider les p~anteurs de café, Jean Rose, Président du Syndicat Agricole de Côte-d'Ivoire, déclara à l'adresse des planteurs africains:
«Je ne propose même pas que l'on donne 1 000 F aux indigènes qui le méritent. Je propose 500 F, parce que vous n'avez pas, vous, des frais de rapatriement, vous n'allez pas en France

et vous ne mangezpas de pain (27). » En ce qui concerne la main-d'œuvre, les colons font des propositions précises et expéditives. La première consiste à augmenter le temps de travail sur les plantations coloniales des «recrutés obligatoires». Ainsi, lors de sa réunion du 15 juin 1941, la Chambre d'Agriculture propose que le temps de travail soit porté de 12 mois à 18 et 24 pour les travailleurs recrutés en basse Côte-d'Ivoire. La seconde, moins nuancée, est formulée par Lagarosse et peut se résumer de cette manière: moins de planteurs africains et plus de manœuvres. Voici ce que dit Lagarosse au Gouverneur:
«La limitation des cultures indigènes permettrait les hommes plus judicieusement (28). » d'employer

Pour appuyer l'idée qu'il faut limiter les plantations africaines en vue d'accroître la main-d'œuvre, M. Marc Pons écrit dans la lettre que nous avons déjà mentionnée:
« Il est assez piquant de constater que l'Indigène a été inconsidérablement aiguillé sans programme vers les cultures industrielles, à tel point maintenant qu'il trouve les plus grandes difficultés à se nourrir. Et ces cultures industrielles qu'en fait-il? La plupart du temps il laisse les récoltes pourrir à moitié sur les arbres, les moyens dont il dispose et son tempérament ne lui permettent pas d'assurer la récolte de plantations qu'il a faites au petit bonheur (29). »

(27) DAMAS Uon, Rapport n° 11 sur les inddents survenus en Côte-d'Ivoire, Tome I, p. 6. (28) Bulletin de la Chambre d'Agriculture et d'Industrie, «Réunion du 15 juin 1941 p. 6. (29) Bulletin de la Chambre d'Agricultul'r!et d'Industrie, «Réunion du 15 juin 1941., Annexe " n° 1, p. 10. 18

Soutien apporté sans ambiguïté au régime de Vichy, renforcement du racisme, voilà comment administrateurs et colons de Côte-d'Ivoire réagissent face aux difficultés économiques engendrées par la guerre. Comment la population ivoirienne vit-elle cette situation? A la population ivoirienne, et plus singulièrement à la population rurale, un immense effort de guerre est demandé. Le travail obligatoire est accentué car il faut que les colons augmentent leur production pour toucher des primes de rendement substantielles. D'autre part, en plus du travail qu'ils fournissent dans les plantations coloniales, les recrutés obligatoires doivent fournir aux colons une certaine quantité de cultures vivrières, notamment du riz, dont l'importation d'Indochine cesse du fait de la guerre. Ceux des recrutés qui ne cultivent pas chez eux les produits qu'on leur demande de fournir les achètent sur le marché noir à des prix très élevés et les revendent aux colons au tarif administratif, de beaucoup inférieur au tarif du marché noir. Écoutons à ce propos un passage du réquisitoire du député Houphouët-Boigny contre le travail forcé:
«

Un immense effort de guerre fut demandé à la population

dans un désordre qui confond l'imagination: ainsi des indigènes de Bouaké qui n'ont pas de palmistes se virent contraints d'aller à 100 km en acheter à 100 F la tine pour la revendre à 8 F. Ceux de Boundiali (...) furent obligés de se rendre à 80 km à Odiénné louer leurs bras pendant 10 jours à d'autres indigènes avant d'être autorisés à récolter sur le territoire le kilogramme de caoutchouc réclamé à chacun par l'administration locale. Des sacs d'emballage furent demandés dans des régions où l'on ne savait pas en faire et où manquaient les possibilités matérielles de fabrication. Ces sacs achetés à 75 F furent revendus à 25 F. Le canton Yohoure est toujours mobilisé sous la surveillance de prutes de gardes pour extraire de l'or. On a fixé à l'avance le poids à livrer pour chaque orpailleur. Les indigènes n'ayant que deux jours par semaine pour s'occuper de leurs plantations sont
littéralement ruinés (30).

"

(30) Document de l'Assemblée Nationale Constituante, «annexe n° 811 >, séance du 30 mars 1946. Rappon fait au nom de la Commission des territoires d'Outre-Mer sur la proposition de loi de M. Félix HOUPHOU~T-BOIGNY et plusieurs de ses collègues te.Q.dantà la suppression du travail forcé dans les territoires d'Outre-Mer, par F. HOUPHOUET-BOIGNY, député, p.782. '. 19

Citons ce même député qui a déclaré devant la Commission Parlementaire d'enquête:
«C'est ainsi qu'un planteur moyen, de la région de Bongouanou, par exemple, dont les revenus étaient de l'ordre de 25 000 F, était obligé de quitter sa plantation pour aller travailler à Oumé, chez son collèguemétropolitain, à 630 F par an, et il était tenu de lui fournir des vivres. Comme il ne pouvait pas être à la fois sur sa plantation et sur la plantation du métropolitain il achètait du riz à 15 F le kilo et le cédait à 2,50 F tarif
administratif (31).
»

Désordre économique, accentuation du racisme européen et de l'exploitation des africains, tel est le visage qu'offre la Côte-d'Ivoire pendant la guerre. Mais allons plus loin. Nous avons dit ailleurs (32) qu'à la veille de la guerre, l'antagonisme principal en Côte-d'Ivoire résidait entre le système colonial dans son ensemble et le peuple ivoirien. Avec les bouleversements engendrés par la guerre, l'opposition entre la bourgeoisie agraire et le colonat, jusque-là secondaire, s'affirme davantage, renforçant ainsi l'antagonisme entre le peuple ivoirien et le système colonial. Cette opposition se déclare nettement lorsque sont abordés les problèmes de la main-d'œuvre et des produits agricoles. La main-d'œuvre se raréfie dangereusement du fait de la guerre. Tributaires des difficultés de transport qui les contraignent à recruter de moins en moins en haute Côte-d'Ivoire, les planteurs vont se rabattre sur les paysans de la zone forestière et des savanes boisées (régions qui forment l'actuelle Côte-d'Ivoire). Devant cette raréfaction de la main-d'œuvre et la nécessité de continuer à entretenir les plantations malgré la chute des exportations, l'administration coloniale va catégoriquement prendre fait et cause pour les colons au détriment des planteurs africains. Ainsi, en 1940, le Gouverneur Général Cayla déclare devant les Assemblées Consulaires de la Côte-d'Ivoire:
« Il faut que la main-d'œuvre soit guidée et qU'elle puisse se rallier autour de la colonisation européenne. Nous avons besoin
(31) DAMAS Léon, Rapport p.5. n° 11-348 sur /es incidents suroenus en Côte-d'IfJOire,Tome l,

(32) GBAGBO Laurent, Les ressorts socio-iconomiques de la politique ifJOirienne(1940-1960), Thèse de 3' cycle, Univetsité de Paris-VII, 1979. 20

de. l'indigène, mais nous devons aussi lui donner l'exemple. Je ne laisserai jamais les indigènes prospérer au détriment de la colonisation européenne (33) et, j'ajoute, moi aussi, que tout le monde doit travailler que nous soyons en guerre et que nous ayons retrouvé la paix (34). »

Quelque temps après, en 1941, un arrêté local supprime pour les planteurs africains les contingents de main-d'œuvre qui leur étaient octroyés au même titre que leurs collègues européens avec qui ils étaient dans le Syndicat Agricole de Côte-d'Ivoire. Lésés sur le front administratif, les planteurs africains sont obligés d'appâter la main-d'œuvre avec de l'argent. Contre les 3,50 F que paient leurs concurrents européens par jour et par travailleur, les planteurs ivoiriens offrent 20 F. En ce qui concerne les produits agricoles, on ne peut plus exporter normalement depuis la défaite française et l'occupation... Le cacao est donc acheté par le gouvernement et brûlé; or le cacao de l'Européen est acheté à 4,50 F le kg alors que celui de l'Africain n'est payé que 2,50 F (en réalité on achetait même à 0,75 F dans certaines régions quand, après de savants calculs, on avait défalqué les frais de transport) (35). Pour le café, seuls les planteurs possédant 25 ha d'un seul tenant pouvaient prétendre toucher une prime de 1 000 F à l'hectare. Il n'y eut que cinquante planteurs africains pour bénéficier de cette mesure, les plantations africaines étant généralement petites et morcelées. Là encore, des abus furent commis qui révoltèrent les planteurs africa\ns. Ainsi, le député Houphouët-Boigny dénonce:
«

Elle (la commission d'enquête) verra un exemple typique

d'une plantation appartenant à M. Pans de 800 ha, faite dans le sable, qui ne rapportait presque rien (12 tonnes). Le service d'Agriculture vous confirmera ce que je vous dis. Or, le propriétaire de cette plantation, M. Pans, ne s'était plus donné la peine de travailler sur la plantation pour toucher la valeur de 12 tonnes à 6 F sans se donner la peine de faire nettoyer la plantation (36). »
(33) Souligné par nous. (34) Bulktin <k la Chambre <k Commerce, « Compte rendu de la réception de M. le Gouverneur Général CAYLA le 31 janvier 1940., p.39. . (35) DAMAS Léon, Rapport n° 11-348 SUTks intilkncs suroenus en Côte-d'I'/JOire, ome 1, T p.S. (36) IIkm, p.S.

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