Culture et identité au Nord-Cameroun

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Ce livre est un ensemble d'interrogations du et sur le Nord-Cameroun. Une quinzaine de chercheurs identifient et analysent les aspects théoriques et pratiques qui font du Nord-Cameroun une entité culturellement spécifique et diversifiée : l'oralité, les contes, la cosmogonie mafa, l'image sociale des griots, les sources arabo-islamiques de la littérature peul, le mariage peul, l'image du kirdi, la nouvelle cartographie de l'islam, les impacts sociologiques du sida sur la famille...
Publié le : vendredi 11 mars 2011
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EAN13 : 9782296202887
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Culture et identité

au Nord-Cameroun

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Graham CONNAH, Afrique oubliée. Une introduction à l'archéologie du continent, 2008. Ghislaine N. H. SA THOUD, L'Art de la maternité chez les Lumbu du Congo. Musonfi, 2008. Seyni MOUMOUNI, Vie et œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio (1754-1817). De l'islam au soufisme, 2008. Boubacar BA, Agriculture et sécurité alimentaire au Sénégal, 2008. Pierre KAMDEM, Le Mouvement associatif de la diaspora camerounaise. Enjeux et perspectives, 2008. C. DILI PALAI, D. PARE (sous la dir.), Littératures et déchirures, 2008. Nuah M. Makungu Masudi, L'Expérience d'élevage préiurbain à kinshasa. Entre « débrouille» et « entreprise », 2008. Alain CALOSCI, Education, culture, développement: quelles relations? L'exemple de la Guinée Conakry, 2008. Télesphore ONDO, Le Droit parlementaire gabonais, 2008. Babacar MbayeDIOP et Doudou DIENG (textes réunis par), La conscience historique africaine, 2008. Paul Koffi KOFFI, Le défi du développement en Côte d'ivoire, 2008. Stéphanie NKOGHE, La psychologie du tourisme, 2008. Jean-Claude K. BROU, Privatisation en Côte d'Ivoire, 2008. Ibrahim S. NJOY A, Chasse au Cameroun, 2008. Jean de Dieu MOLEKA LIAMBI, Promesse de liberté et pratique politique en République démocratique du Congo, 2008. Alain ELLOUE ENGOUNE, Du Sphinx au Mvett, 2008. Fweley DIANGITUKW A, Flux migratoires internationaux et stratégies de développement, 2008. BOUOPDA Pierre Kamé, Cameroun, du Protectorat vers la démocratie (1884-1992),2008. Jean-Pacifique BALAAMO MOKEL W A, Eglises et Etat en République démocratique du Congo. Histoire du droit congolais des religions (1885-2003), 2008.

Sous la direction de Clément Dili Palaï et I<.olyang Dina Talwé

Culture et identité au Nord-Cameroun

L'Hartna ttan

Cotnité Scientifique
Fergombé Amos (Université d'Artois, France) Hamadou Adama (Université de Ngaoundéré, Cameroun) Kuitché Fonkou Gabriel (Université de Dschang, Cameroun) Matateyou Emmanuel (Université de Yaoundé I, Cameroun) Sissao Alain (I.N.S.S./C.N.R.S.T., Burkina Faso) Toumeux Henry (C.N.R.S., France) Ugochukwu Françoise (Open University, Royaume-Uni) Valy Sidibé (Université de Cocody, Côte d'Ivoire) Vounda Etoa Marcelin (Université de Yaoundé I, Cameroun)

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978..2..296-06065..4 EAN : 9782296060654

75005 Paris

Sonunaire
Introduction
Clément Dili Palaï et Ko!Jang Dina Taïwé

9 d'une identité 17 le pouvoir de 19
populaire et littéraire: à la fois

Première partie: La problématique l'oralité
Clément Dili Palaï

Les fondements de l'identité

au Nord-Cameroun:

Le Nord-Cameroun dans les imaginaires lui-même et comme d'autres Gabriel Kuitché Fonkou

39 le cosmos mafa se 49 67

La source d'inspiration des contes ou comment déchiffre à partir des contes
Godula Kosack

Les chansons: l'implicite de la distraction chez les femmes mafa
Elisabeth Yaoudam

La représentation Cameroun
Mahmoudou

du mariage dans la littérature

orale des Peul du 87 analyse de l'image 107

D;ïngui et Hamadou Adama

L'inhibition littéraire dans le Cameroun septentrional: sociale des griots
Bana Barka

Les sources arabo-islamiques de la littérature peule du Nord-Cameroun Bana Barka 129 Littérature et développement dans le Nord-Cameroun
Ko!Jang Dina T aïwé

141

Deuxième partie: Patrimoine transformations identitaires

culturel, perceptions

et
159

Le patrimoine culturel dowayo hier et aujourd'hui Suzanne Tamibé Patalé

161

Autovision et allovision dans deux poèmes de Jean-Baptiste Baskouda: « Hommage aux Kirdi » et « Kirdi est mon nom» MarcelineDama-Tryabé 175 Recomposition identitaire et nouvelle cartographie de l'islam au NordCameroun GilbertL Taguem Fah 187 Entre sympathie et antipathie: le regard de l'écrivain camerounais sur l'individu originaire du Nord-Cameroun Jean Marie Wounfa 205 Les transformations du mariage: le cas du lévirat en milieu tpuri RoseMaitchie et Ko!JangDina Taïwé Impacts sociologiques et transformationnels le Nord-Cameroun
Rose Maitchie

221

du SIDA sur la famille dans 241 261

Pour en finir avec le nihil culturel et artistique du Septentrion Amos Fetgombé

Introduction
Clément Dili Palai et Kolyang Dina Taiwé (Université de Ngaoundéré, Cameroun).

Le présent ouvrage est un ensemble d'interrogations du et sur le Nord-Cameroun, réunies autour d'une série d'ancrages identitaires substantiels, générés dans des contrapositions d'appartenances, d'ostentations ou de dissimulations, fondant et refondant les identités de la région, en vue de parvenir, dans la mesure du possible, à un consensus minimal. Mais au sein de cette partie du pays si diversifiée, c'est bien d'un recadrage des particularités identitaires, des dissemblances culturelles et des fusions opératoires et équilibrées des appartenances qu'il s'agit. Rien n'est acquis, tout se construit. Et le déconstructionisme contemporain, qui a mis en avant, de façon novatrice, l'interrogation des identités imposées, ne peut qu'être salutaire dans le contexte nord-camerounais. Il constitue le mécanisme qui doit recréer, dans un contexte juxtapositionnel et fécond, une identité plurielle et tournée vers un avenir forcément commun. Dans cette conviction de puzzle identitaire et de conjugaison ni passéiste, ni rêveur, il ne s'agit point de se noyer dans l'Autre et de se nier dans l'altérité. Nul n'est maître dans la construction de l'identité au Nord-Cameroun. Chacun est une pièce singulière dans un processus de construction dont l'architecte et le bâtisseur des consciences et des identités n'ont nullement dit le dernier mot. Mais comment s'opère la délimitation entre identité et altérité à notre sens? L'identité, au sens large, est l'une des dimensions de la dynamique sociale. Elle s'inscrit dans un tissu de relations (transferts sociaux, agrégats sociétaux, territorialisation, échanges, affiliations, etc.) qu'il faut explorer en totalité, si l'on veut livrer la clef de leur fonctionnement. Pour le présent ouvrage, et dans le contexte social du Nord-Cameroun, il est important de distinguer les appartenances et les identités, en un sens plus étroit, comme deux niveaux intersécants de délimitation pertinente. Identité et altérité sont, selon des modalités différenciées, objets de discours, de perception et de représentations mentales, comme le laissent entrevoir les pesanteurs historiques, sociologiques et psychologiques, le tout baigné dans l'important medium d'expression qu'est l'oralité. Après l'Anthologie des écrivains du Nord-Cameroun paru aux éditions Ka'arang à Ngaoundéré en 2002, et dont l'objectif était de révéler au monde littéraire des textes (manuscrits ou édités) du Septentrion, il s'agit

cette fois-ci d'interroger l'identité, en articulant perception de soi et de l'Autre, dans l'optique de purifier les incertitudes identitaires. Existe-t-il une identité nord-camerounaise? La question peut sembler incongrue et pourtant, elle mérite bien d'être remuée. Ce livre nous permet d'identifier et d'analyser les aspects théoriques et pratiques qui font du Nord-Cameroun une entité géographiquement, historiquement et culturellement particulière et diverse, dénuée de tout préjugé ou stéréotype. En d'autres termes, reconnaître que l'histoire a légué au Nord-Cameroun un héritage culturel ne suffit pas. Cet héritage peut avoir été tronqué, déformé ou falsifié, d'où l'urgence de le revisiter. Les premiers pas que nous franchissons dans le troisième millénaire imposent que l'on tienne compte des apports variés des multiples civilisations que côtoient les peuples nord-camerounais, chacun méritant ipsofacto une considération individuelle. L'avènement du multipartisme au Cameroun dans les années 1990 s'est accompagné d'une exacerbation des revendications identitaires et d'ordre religieux ou ethnique. Ce « déverrouillage» autoritaire auquel ont dû consentir - contraints -, la plupart des régimes de parti unique en Afrique et la multiplication des mobilisations communautaristes, a remis au grand jour la supposée incompatibilité entre démocratie et sociétés africaines. Dans le Nord-Cameroun, les formations politiques les plus en vue, à savoir l'U.N.D.P.l et le M.D.R.2, ont dégénéré en véritables partis régionaux à caractère ethnique. Elles ont, de par leur assise régionale parfois mal voilée, redonné vigueur aux thèses sur l'irréductibilité et l'immuabilité des « ethnicités », promptes à fleurir dans certains discours politiques et malheureusement aussi sous le couvert des identités « à vote sentimental». En marge de ces partis, des associations diverses dites « culturelles» ont vu le jour, prêtant toujours le flanc à la récupération politique.3 Cependant, il serait abusif de voir dans la résurgence - ou la nouvelle visibilité - du fait identitaire dans le Nord-Cameroun, le trait discriminant du politique ou une sorte de « maladie infantile» du sousdéveloppement. Même si l'ethnicité reste un mode de mobilisation politique parmi tant d'autres, nul individu n'est réductible à une

1Union nationale pour la Démocratie et le Progrès. 2 Mouvement démocratique pour la Défense de la République. 3 Entre autres, on citera la D.C.K. (Dynamique culturelle kirdi), l'A.C.GUI. (Association culturelle guiziga) ou le MO.IN.A.M. (Mouvement d'Investissement 10 et d'Assistance mutuelle) des Gbaya.

appartenance identitaire «primordiale». Peut-être est-il plus convenable de parler d'identité plurielle et composite, pour rendre compte de la multiplicité des répertoires - affectif, utilitariste, manipulatoire, etc. - dans lesquels s'énoncent simultanément et alternativement les stratégies identitaires.

A cet égard, rappelons que les théories de la modernisation et du développement, qu'elles soient d'inspiration libérale, marxiste ou dép endantis te, appréhendent les réveils identitaires comme l'expression surannée d'une culture politique «paroissiale» vouée à se diluer dans la modernité. Et pourtant, l'urbanisation supposée n'est parfois que le résultat d'une juxtaposition de « villages». Ainsi, le melting pot sociologique tant souhaité par les théories politiques les plus osées, qui visent l'effacement des limites identitaires ethniques par la modernisation de la démocratie, ne tient pas toujours la promesse des fleurs.
Ce volume n'a pas l'ambition de couvrir tous les thèmes et toutes les interrogations identitaires sur le Nord-Cameroun. Tout appel à contributions cède forcément le flanc aux caprices du hasard. Par conséquent, la quinzaine d'articles retenus a pour finalité de poser quelques jalons en vue de développements futurs. La première partie de l'ouvrage considère l'oralité comme le fondement de toute connaissance identitaire, en ceci qu'elle édifie les peuples, en tant que vecteur du savoir local, dans cette région qui compte près d'une centaine de langues. Dans cette perspective, Clément Dili Palaï démontre que l'oralité fonde l'histoire, à la faveur des mythes et des légendes. Elle irrigue aussi les œuvres des écrivains issus de ce terroir, de même qu'elle resurgit dans les actes de la vie quotidienne, à travers les contes, les proverbes, les chants et beaucoup d'autres formes bien connues du milieu traditionnel. Enfin, l'oralité se confronte aux nouveaux médias, même si la région, pour l'heure, s'y accommode avec hésitation et prudence. Ensuite, Gabriel Kuitché Fonkou part d'un échantillon de stéréotypes du «Nordiste» qui alimentent l'imaginaire populaire dans le Sud-Cameroun (amour de la kola, marche derrière les bœufs, transport de la natte et de la bouilloire, port du couteau, mystère), pour dégager, à la lumière de rapprochements de textes littéraires oraux, les différences et les similitudes culturelles entre les deux grandes régions du pays (Nord et Sud), toutes choses qui contribuent à une redéfinition de l'identité.

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Godula IZosack et Élisabeth Yaoudam s'inspirent, elles aussi, de l'oralité pour montrer que les contes et les chants sont des productions qui résultent des frustrations des femmes dans la société mafa phallocratique -, et qui rendent compte de la cosmogonie de ce groupe. Un point de vue que Mahmoudou Djingui et Hamadou Adama partagent, dans leur étude approfondie de la délicate question du mariage. S'inspirant de la littérature orale peul du Nord-Cameroun, ces auteurs démontrent que le mariage est, en fin de compte, un lieu de confrontation permanente dans l'intimité des conjoints. Bana Barka, quant à lui, analyse l'image sociale des « griotS» dans le Cameroun septentrional. Pour y arriver, l'auteur pose comme postulat le mépris dont sont victimes les griots, notamment de la part de ceux qu'ils louent. Aussi ces artistes développent-ils un complexe d'infériorité, de culpabilité et de résignation qui les conduit inévitablement à une forme d'« inhibition littéraire », dont les conséquences sont préjudiciables au développement de ce métier séculaire. Le même auteur, dans un second article, poursuit la réflexion en insistant sur les marques laissées par l'islamisation du Nord-Cameroun. L'essentiel de l'étude porte sur les divers apports de la langue arabe dans la poétique peul et l'influence de l'Islam sur la thématique des textes littéraires peul. Kolyang Dina Taïwé clôture cette partie du livre, en montrant que la littérature peut éclairer les consciences sur les influences malsaines, les désorientations et les dysfonctionnements de la société. La littérature doit servir à construire la vérité et à échafauder les plans d'un lendemain meilleur imaginé par l'écrivain. Le cas spécifique du Nord-Cameroun amène l'auteur à insister sur les drames occasionnés par la pauvreté et la misère, que complètent l'analphabétisme, la précarité sanitaire, les disettes récurrentes, le chômage galopant des jeunes, les déperditions scolaires et universitaires, la prostitution et la montée irrésistible de la monoparentalité. En un mot, la production littéraire au Nord-Cameroun mérite des réflexions plus approfondies pour surmonter tous ces écueils qui entravent le développement. La deuxième partie du livre jette un regard sur les affirmations identitaires et fixe quelques repères précis, sur la base d'échantillons du patrimoine culturel du Nord-Cameroun. Suzanne Tamibé Patalé montre comment, malgré les mutations dues aux influences des civilisations musulmane et occidentale, le patrimoine culturel des Dowayo de la région de Poli a survécu aux aléas de l'Histoire depuis la veille du XIXème siècle. Ce patrimoine comprend l'architecture, les traditions 12

culinaires, l'esthétique corporelle, l'éducation traditionnelle, la médecine, la culture immatérielle et bien d'autres aspects, dont ceux liés à la vie religieuse. Ensuite, Marceline Dama-Téyabé, dans une démarche sémiolinguistique, prend pour appui deux poèmes de Jean- Baptiste Baskouda pour analyser les perceptions que le «Kirdi» du Nord-Cameroun se fait de lui-même, et l'image que se font les Peuls, les colonisateurs et les missionnaires de ces peuples jadis asservis. De ces regards croisés, on retient d'une part, comme conséquences des invasions peules, les razzias, les tueries, les conversions obligatoires à l'islam, l'attribution des noms à connotation réductrice tels que «Kado» et «Kéféro »4. D'autre part, les colonisateurs ont détruit l'authenticité culturelle des «Kirdi» ; une œuvre qu'ont perpétuée et les missionnaires par l'imposition du christianisme, au détriment des croyances locales. De son coté, Gilbert L. Taguem Fah part de l'hypothèse que le Nord-Cameroun est traditionnellement perçu comme un bastion historique de l'islam, pour mieux étayer sa réflexion sur la recomposition identitaire de cette région. Une cartographie de l'islam, innovante, consolide l'identité musulmane au Nord-Cameroun, autour du nouveau rapport au savoir islamique, de la multiplication des associations islamiques et des mosquées, ainsi que de l'usage de la langue arabe. Par la suite, Jean-Marie Wounfa, sur la base de romans francophones écrits par des Sud-Camerounais, repère et analyse, à la manière de Kuitché Fonkou, quelques traits physiques et psycho-affectifs caractéristiques de la personnalité du « Nordiste». Ces traits, qui ne sont rien d'autre que des stéréotypes, amènent l'auteur à dégager la vision des écrivains camerounais originaires du Sud, partagés entre une sympathie spontanée et une antipathie inévitable vis-à-vis de leurs compatriotes du Nord. Rose Maïtchie et Kolyang Dina Taïwé proposent ensuite une étude des transformations actuelles du mariage dans le Nord-Cameroun, avec un accent particulier sur le lévirat en milieu toupouris. En fait, ils montrent comment se met en place le gisgi, sorte de protection que la veuve est en droit d'attendre de l'héritier. Cette liberté expose fatalement le pseudo-couple au SIDA, dont l'impact sur les familles a atteint la cote d'alarme, ainsi que le démontre Rose Maïtchie dans l'article suivant, qui
4 Mécréant. S Les auteurs

ont adopté

la graphie

tpuri dans leurs travaux.

13

apporte un Camerounais

éclairage sur les attitudes face à cette pandémie.

comportementales

des Nord-

L'honneur revient à Amos Fergombé de mettre un terme à cet ouvrage. L'auteur, tout en diagnostiquant le nihil culturel et artistique du Septentrion, dénonce la misère intellectuelle, l'aliénation et l'absence de solidarité dans cette région aux potentialités pourtant énormes. il propose que soient instaurées au Nord-Cameroun «des lieux de créations littéraires et artistiques et ce dans tous les cercles (villes et villages), même en convoquant des matériaux pauvres permettant d'objectiver notre présent». Tout compte fait, tradition orale, littérature, histoire, psychologie, linguistique, anthropologie et sociologie, sont autant de disciplines qui permettent d'invoquer les savoirs, lesquels donnent corps à des identités plus ou moins interdépendantes les unes des autres. Nous pensons aux schèmes explicatifs de l'organisation sociale, donc susceptibles de créations, d'ajustements et de transformations. L'histoire d'un peuple, en tant que connaissance objective, ne s'élabore pas par décantation de ces savoirs; elle se construit en ne retenant que «l'essentiel» au sens hégélien du terme.

Au vu de tout ce qui précède, les différentes contributions ouvrent la voie à de nouvelles interrogations. On notera en particulier l'implication de la femme nord-camerounaise dans ce livre. Cela est loin d'être un hasard. En réalité, la gent féminine est de façon évidente exposée aux incertitudes, malgré sa position de moteur de création et de conservation de l'identité. Nous nous félicitons de cette présence significative des femmes en tant qu'auteurs dans cette entreprise de longue haleine. Cette prise de parole spontanée témoigne de leur volonté d'assumer, au même titre que les hommes, le destin pluriel et complexe des peuples de la région. En définitive, l'ensemble des contributions est matière à réflexion sur les nouveaux processus identitaires. Comme nous l'avons déjà signalé, nous sommes conscients de n'avoir pas appréhendé l'identité du NordCameroun dans sa totalité. La complexité de la question Kirdi/ non-Kirdi ou musulman/non-musulman per exemple, facteur déterminant de l'identité dans cette région, ne ressort que de façon implicite dans certains articles. C'est dire si beaucoup de sujets nous interpellent toujours, à savoir les rapports paysans/lamiibé, les migrations vers la vallée supérieure de la Bénoué, vers Touboro ou vers le plateau de l'Adamaoua, le brassage des 14

nouvelles identités dans les grands centres urbains6, l'ère Ahidjo avec ses islamisations silencieuses et son U (N)C uniformisante, les conflits Kotoko-Arabes Choas, la fuite des montagnards et la colonisation de la plaine, les nouveaux territoires de Dieu7, le projet de béatification de Baba Simon, le sort des chefferies broyées entre une décentralisation mal négociée et un folklorisme politico-capitaliste, les nouvelles identités des jeunes pris dans l'étau d'intemet, du SIDA, du paludisme, etc. Bref, une analyse de fond s'impose dans un futur immédiat, eu égard à la profondeur de la crise identitaire due à la désorientation notoire et aux contingences culturelles exogènes et endogènes.

6

De nouveaux quartiers cosmopolites voient le jour dans les grandes villes et imposent une

redéfinition de la perception de l'identité. On peut citer, entre autres, Domayo, Pont, Doualaré à Maroua; Yelwa, Roumdé-Adjia, Marouaré à Garoua; Burkina, Joli Soir, Bamyanga à Ngaoundéré. 7 Allusion est ainsi faite à la prolifération, perceptible partout dans la Nord-Cameroun, des nouvelles églises dites « pentecotistes ». 15

Première partie:
Les fondements d'une identité

La problématique de l'identité pouvoir de l'oralité

au Nord-Cameroun:

le

Clément Dili Palai (Université de Ngaoundéré, Cameroun).

Résumé
Dans la partie septentrionale du Cameroun, la transmission des connaissances de bouche à oreille et de génération en génération est au centre des préoccupations relatives à l'édification de la culture. Une lecture panoramique des traditions orales permet de déceler une gamme d'invariants tant du point de vue des genres qu'au plan thématique. Ces invariants permettent de fixer les fondamentaux de l'identité culturelle de cette aire géographique et culturelle. De même, l'oralité fonctionne comme une source génératrice de l'émergente écriture de cette région du pays. Bien plus, les TIC y font aussi leur nid, tout en influençant les perceptions ordinaires de l'identité. Mots-clés: Abstract In the Northern parts of Cameroon, cultural values have guided life for centuries. Transmitted often by word of mouth and upon generations, indigenous culture has been and continues to be the focus of linguistic and literary research. A succinct interpretation of their forms and significance enables one to unravel the invariant plethora of forms be it in terms of genre, or theme capable of fixing or marking fundamental characteristics of the cultural identity of the region. In a similar way, orature functions as a source of inspiration to writers, especially those from the Northern Cameroon. The research must take in account the Information and Communication Technology (lCT) which is edging in too fast to stay behind. Keywords: Orature, Identity, Tradition, Writings, ICT, History, Religion. oralité, identité, tradition, écriture, TIC, histoire, religion.

Introduction La problématique de l'identité, d'une manière générale, est étroitement liée à la notion d'oralité, celle-ci étant à la base de toute connaissance humaine. Son antériorité à toute autre forme d'expression et de communication fait d'elle un medium, un ensemble de structures langagières et de significations qui président à toute forme de détermination des particularités identitaires d'un individu ou d'un groupe. Avec le révérend père Engelbert Mveng qui définit l'identité comme « ce qui fait qu'un être est lui-même, et se distingue de tous les autres» (1985 : 67), on peut déduire que chaque homme, chaque peuple, chaque société, chaque nation ne peut exprimer sa différence que par le biais de l'oralité. Pour le cas précis du Nord-Cameroun, la tradition orale vit et transcende le temps, malgré les assauts de la modernité. Il sera alors question, dans cet article, de montrer en quoi l'oralité contribue à la perception des aspects fondamentaux de la culture de cette partie du Cameroun. il s'agira tour à tour, de définir l'oralité et d'en proposer une typologie, de montrer les rapports de l'identité avec la production et l'utilisation de l'oralité, puis d'isoler les invariants essentiels de l'identité nord-camerounaise dans l'oralité, et enfin de montrer les enjeux de la modernité dans les nouvelles tendances identitaires. L'oralité: tentatives de définition et de typologie

On peut définir l'oralité comme le caractère de tout ce qui est oral, et qui entre dans la dynamique langagière. Il s'agit d'une forme d'expression ayant pour support la parole. L'oralité est donc liée au verbe, et équivaut à la tradition orale, que Calame Griaule définit comme « l'ensemble des messages qu'un groupe social considère avoir reçu de ses ancêtres et qu'il transmet oralement d'une génération à une autre. » (1970 : 16). Il s'agit, en bref, de la transmission des connaissances d'un individu à l'autre, de bouche à oreille, par le biais d'apprentissages successifs, et d'une génération à l'autre. L'oralité ou tradition orale, est donc un tout englobant la parole en tant que production verbale, la maîtrise et l'emploi efficace et productif de la parole, un art pratique et une technique, une partie inhérente à l'éducation, le dépositaire premier de la richesse et de la puissance spirituelles des hommes (Ngoura 1987 : 37). C'est un acte de communication qui combine le langage non-verbal et le langage verbal. Le langage non-verbal concerne les messages que véhiculent les gestes des hommes, les types d'architecture, de tissage, de sculpture, et d'autres arts. Le langage verbal relève des techniques de transmission du message
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par le biais de la parole. Ces deux formes de transmission de connaissances engendrent trois orientations fondamentales de l'oralité: les traditions historicisantes, la transmission des savoirs pratiques et la littérature orale. Ces trois composantes fondamentales de l'oralité, si elles donnent l'impression d'être indépendantes les unes des autres, entretiennent pourtant des relations de complémentarité et de symbiose. En d'autres termes, les traditions historicisantes, la transmission des savoirs pratiques et la littérature orale s'imbriquent les unes dans les autres, chaque composante contribuant ainsi à l'enrichissement des autres.

La tradition historicisante correspond à la transmission de connaissances historiques, en vue de la restitution de faits vécus par un groupe dans le passé. D'emblée, il faut dire qu'une certaine opinion voudrait faire de La Sainte Bible, la première preuve tangible de la matérialisation de l'oral, voire de l'histoire, par l'écrit. Les premières phrases de cet ouvrage de référence1 le prouvent. Le Livre de La Genèse ou mieux, la Création du monde, est essentiellement teinté d'oralité. Le Verbe Créateur, comme on a coutume de l'appeler, montre comment Dieu a créé les premiers constituants de la Terre, sur la base de la parole:
Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l'abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux. Dieu dit : « Que la lumière soit» et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière « jour et les ténèbres nuit ». Il y eut un soir et il y eut un matin: premier jour.

Et la suite, qu'il s'agisse du Nouveau Testament ou de l'Ancien, obéit bien à la technique d'utilisation de l'oralité qui, par le biais des témoignages, fixe les informations historiques. Cette tradition et cette technique se sont perpétuées de nos jours, avec les connaissances fiables ressassées par les plus âgés, ou par les griots sous la forme de chroniques, de mythes, d'épopées ou de légendes. Ce type de parole constitue une base importante dans la reconstitution des faits. Qu'il s'agisse de l'éducation traditionnelle, de la recherche scientifique ou des

1 Nous utilisons ici La Bible deJérusalem, publié aux Éditions du Cerf/Verbum Bible, traduite en Français sous la direction de l'Ecole Biblique de Jérusalem, nouvelle édition entièrement revue et augmentée, 1995. 21

émissions radiodiffusées ou télévisées2, dont la finalité est d'instruire les hommes sur les faits concrets, la parole est le socle de la connaissance. La transmission des savoirs pratiques concerne toute connaissance visant la formation de l'homme dès sa naissance, dans l'optique de son intégration dans la vie sociale. Un enfant qui voit le jour au sein d'une famille d'artisans, même sans avoir été instruit à l'école moderne, apprend spontanément le métier de son père. L'initiation au métier de forgeron, de tisserand, de maroquinier, de vannier, de potière3, de maçon ou d'architecte traditionnel, la pratique de l'agriculture, la chasse, la cueillette, la pêche, la collecte des termites, de sauterelles ou de chenilles, la technique de dissection et de décapitation d'une bête, la maîtrise empirique des phénomènes météorologiques, ne se font que par le moyen de l'oralité. Il s'agit-là d'éléments vitaux qu'aucun autre moyen de transmission de connaissances ne peut baliser avec autant d'efficacité. Quant à la littérature orale, elle est « d'une part, l'usage esthétique du langage non écrit et, d'autre part, l'ensemble des connaissances et les activités qui s'y rapportent» (Eno Belinga 1978 : 7). Cependant, toutes les formes de l'oralité ne relèvent pas de la littérature. Le corpus de l'oralité ne prend pas en compte, par exemple, les détails inhérents aux techniques et méthodes agraires traditionnelles; il s'intéresse plutôt aux chansons de labour exécutées par les cultivateurs dans l'accomplissement de leur tâche quotidienne. Le chercheur en littérature orale recueille ces chansons dans des circonstances réelles d'énonciation ou lors des séances provoquées, suivant la technique de collecte qui lui semble adéquate (enregistrement, observation participante, etc.). Illes dépouille, les transcrit et les traduit littéralement et littérairement, selon une méthode bien définie, avant de les analyser à la lumière d'une des

2 La première chaîne de télévision publique camerounaise, la CTV (Cameroon Television), opérationnelle en 1985, a régulièrement diffusé, et ce jusque dans les années 1990, l'émission «Témoins de l'histoire », dans laquelle beaucoup de patriarches et de personnes ressources s'exprimaient et apportaient des informations de première main sur l'histoire du Cameroun. Aujourd'hui, avec la libéralisation du secteur de l'audio-visuel, beaucoup de chaînes de radio et de télévision ont été créées. La chaîne privée Canal 2 International par exemple propose aux téléspectateurs, une émission intitulée « La tribune de l'histoire ». Les initiateurs de cette émission ont rarement interrogé des informateurs originaires du Nord-Cameroun, bien que le premier Président de la République, Ahmadou Ahidjo, qui a régné plus de vingt ans, soit originaire de cette partie du pays. 3 Au Nord-Cameroun, la poterie ou la céramique traditionnelle est une activité pratiquée presqu'exclusivement par les femmes. 22

approches textuelles littéra ture 4.

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La littérature orale au Nord-Cameroun féconde des mythes et des légendes, des épopées, des contes, des proverbes, des poèmes et chansons (berceuses, comptines, chants d'initiation, de guerre, de chasse, de labour, de meunières, de mariage, de garde d'animaux, etc.). Toutefois, la frontière entre ces formes orales n'est pas étanche, du moins pour ce qui concerne leur fonctionnalité dans la vie sociale. Elles peuvent se compléter, s'imbriquer les unes dans les autres, s'enrichir mutuellement, en fonction de leur circonstance d'utilisation. Un conte, un mythe ou une légende peuvent être entrecoupés de chants. Ils peuvent aussi soit contenir un ou des proverbes, soit en être un développement. Toutes ces productions orales peuvent être réparties selon deux grands groupes: les genres profanes et les genres sacrés. Les genres profanes désignent les textes oraux que l'on exécute dans la vie de tous les jours, sans aucune interdiction liée à l'éthique sociale ou au caractère secret du lieu, du moment et de la circonstance d'énonciation. Un proverbe peut être dit le matin, le soir, au cabaret ou au champ. Un enfant de six ans peut, au même titre qu'un adulte, exécuter une comptine qui accompagne un jeu et dire un conte lors d'une veillée qui se tient dans n'importe quel coin de la concession, autour d'un feu, au clair de lune ou non. En revanche, dans beaucoup de sociétés, le non initiés et la femme ne doivent et ne peuvent sous aucun prétexte exécuter un chant rituel d'initiation, quelle que soit la circonstance, sous peine de sanction par un collège d'hommes détenteurs de ces valeurs ancestrales, l'objectif étant la régulation permanente de la société. De même, les chansons de guerre et/ou de chasse sont réservées aux initiés et à des circonstances précises, très souvent exceptionnelles. Quant aux genres sacrés, ils renvoient aux textes issus des initiations, des sociétés secrètes, des sacrifices effectués par les prêtres ou les devins. Pour cela, partout dans les milieux traditionnels du Nord-Cameroun, les
4 La recherche en littérature orale admet les grilles d'analyse habituelles telles que la méthode structurale, l'analyse du discours, les approches d'inspiration psychanalytique, la sociologie de la littérature, etc. 5 L'initiation, chez beaucoup de peuples du Nord-Cameroun, suppose la circoncision traditionnelle et un séjour relativement long de tous les récipiendaires « en brousse », sans aucun contact avec leur famille. C'est l'occasion de s'initier à des rites sacrés et de braver de rudes épreuves. Le jeune enfant (ou adolescent) en sort mature et donc prêt à af&onter les difficultés de la vie. La femme, pendant ce temps, n'est pas inactive. Elle s'occupe de la nutrition quotidienne des futurs initiés, qu'elle ne rencontre pas. 23

rites engendrent d'abondantes poésies sacrées6, ésotériques ou non, à l'exemple des bénédictions, des malédictions, des prières et des proférations magico-religieuses. Oralité nord-camerounaise: normes et valeurs identitaires

La question identitaire rend toujours possibles des analyses qui conduisent à la détermination des normes et des valeurs réelles d'un groupe ou d'un ensemble de groupes qui se reconnaissent à la fois comme semblables et différents. L'identité culturelle est un baromètre qui favorise la lisibilité des caractéristiques fondamentales de l'individu, en relation avec lui-même, avec son entourage immédiat et avec les autres. L'histoire des peuples révèle que, dans la vie quotidienne, chaque individu s'est toujours exprimé en fonction de certains schèmes qui le définissent comme particulier et donc différent des autres. Le médium fondamental de cette expression est l'oralité, ferment de toute culture qui se veut révélatrice d'authenticité. L'oralité, en tant que vecteur de connaissances pratiques traditionnelles, est un aspect important de l'identité et de la diversité. Grâce à elle, on reconnaît et identifie le Mousgoum à sa case en obus qui diffère de la case massa:
La case traditionnelle massa [est] ronde et a une toiture conique couverte de paille. Son diamètre est en moyenne de quatre mètres. Le mur à base de torchis couvert de glaise, a une hauteur d'environ deux mètres. La toiture toujours préfabriquée est posée soit directement sur le mur, soit sur des pieux fichus tout autour de la structure. (farina 1998 : 4). Cette architecture, proche de ce que l'on retrouve dans beaucoup d'autres aires culturelles de l'Extrême-Nord du Cameroun de par la présentation physique et la technique qui sous-tend sa confection, diffère du toit de chaume de Ngaoundéré et ses environs, de même que celui-ci se démarque du mode de construction des cases des nomades Mbororo Akou et Djaffoun du Mbéré dans la région de Meiganga (Hamad Abbo 1998). L'habitant de la plaine du Diamaré trouve impressionnantes l'architecture faite exclusivement de pierres superposées et les cultures en terrasse du pays mafa dans la région de Mokolo.

6 Chez les Moundang par exemple, le rite exécuté sur les terriers de fourmis magnans, permet de délivrer certains malades des esprits malfaisants qui les hantent à travers des manifestations épileptiques ou par des prurits. Le « prêtre» exorciste profère ainsi, tout en répandant une poudre rougeâtre sur les lieux du rite, des paroles ésotériques de guérison. 24

Oralité, histoire et identité L'oralité est un tremplin incontestable pour la transmission des connaissances historiques. Les sources orales restent et demeurent à cet effet un paramètre important dans l'écriture ou la réécriture de l'histoire des peuples? L'ouvrage Acteurs de l'histoireau Nord-Cameroun. XIXe et"XX.e siècles (Bah 1998) en donne une preuve tangible. En effet, dans l'introduction intitulée «La biographie comme genre historique et l'histoire locale », on peut lire sous la plume de Thierno Mouctar Bah:
En considérant l'historiographie africaine traditionnelle à travers les récits des griots manding du Mali, des joueurs de mvet dans la société Béti-Boulou du Cameroun ou des tambourinaires tutsi du Burundi, on constate que l'individu est toujours au centre des souvenirs mémorables. (Bah 1998 : 1).

C'est dire si, par une collecte de données orales (témoignages, entretiens) recueillis auprès d'informateurs privilégiés, dépositaires des connaissances ancestrales qui, selon toute vraisemblance, ont une audience particulière dans leur environnement, il est possible de reconstituer l'histoire d'un peuple. Du point de vue pratique, ClaudeHélène Perrot, dans son article intitulé « Méthodes et outils de l'histoire. Sources orales de l'histoire de l'Afrique» (perrot 1998: 281-299), présente la démarche canonique de la collecte de données en histoire. Elle insiste notamment sur la vision interne de l'histoire, la collecte et la transcription des sources orales, et leur analyse et interprétation critique. Il y a là une certaine rigueur qui marque le pouvoir de l'oralité dans son passage à l'écrit, les collectes effectuées devant être fiables et faire autorité. Usant de cette démarche, et dans une perspective biographique, les auteurs d'articles contenus dans Acteurs de l'histoire au Nord-Cameroun. XIXe et "XX.e siècles(Bah 1998) font revivre à leur manière les grandes figures de l'histoire du Nord-Cameroun. On découvre et on retient, par exemple, avec Pierre Fadibo (1998 : 49-72), que la centenaire Matadeure (1860-1961), «descendante des organisateurs attitrés des rites initiatiques », est une figure marquante de l'histoire moundang qui a contribué au maintien des valeurs traditionnelles de son peuple. Elle a notamment organisé des sorties initiatiques, en procédant à la
7 Dans l'introduction de l'ouvrage Patrimoine et sources historiques en Afrique, Ibrahima Thioub partage le même souci en précisant que « les combats pour la réhabilitation du passé du continent menés par les historiens des années 1960 ont donné à ces sources [orales] toute leur place et leur valeur dans l'écriture de l'histoire de l'Afrique» (fhioub 2007 : 18). 25

circoncision d'un nombre impressionnant de jeunes Moundang, tout en assumant le délicat rôle de juge dans une société où l'homme semble reléguer la femme au second plan avec les multiples interdits qui lui sont dévolus. Cette idée anime également Hamadjouldé Djidda, pour qui Diko Yébè est la libératrice du peuple pérè de l'Adamaoua, jadis sous le joug peul et soumis à l'administration du Lamido Atikou de Kontcha. Par ailleurs, et dans la même perspective, les sources orales qui engendrent et enrichissent les études historiques accordent aussi une importance particulière aux griots, et aux formes chantées d'expression fondamentalement littéraire, à l'exemple des chants et poèmes laudatifs. A ce titre, le griot vit aux dépens de ceux qui l'écoutent et lui donnent des présents en retour, même par personne interposée. Hamid, dans ses travaux de Maîtrise (2005) et D.E.A. (2006), met l'accent sur l'initiation, la formation et la maturation des griots dans le Nord-Cameroun. Il fait remarquer, du point de vue diachronique, qu'au-delà de la richesse culturelle que présente le rôle du griot dans la société, ce métier est en proie à une dégénérescence depuis l'indépendance du Cameroun survenu en 1960. L'auteur insiste sur le griot conteur et la contribution de celui-ci dans la connaissance de l'histoire officielle. Initialement de vrais historiographes traditionnels, les griots ont changé d'orientation pour des raisons alimentaires et pour des motivations opportunistes8. Les plus célèbres, à l'instar de Boukar Doumbo, Ardo Baleeru, Mal Adji Guidiguis et Ndjidda Tchidal ont chanté ou chantent notamment les louanges des deux chefs d'État qu'a connus le Cameroun jusqu'à l'heure actuelle, à savoir Ahmadou Ahidjo et Paul Biya, dans leur politique respective de gestion administrative et politique (Abass 2005). Quoi qu'il en soit, les griots restent les détenteurs du savoir traditionnel et les témoins de l'identité culturelle du Nord-Cameroun. Cependant, les griots ciblés dans ces travaux sont soit d'origine peule9, soit d'obédience musulmane. Qu'en est-il donc des groupes ethniques tels que les Mofu, les Massa, les Moundang, les Toupouri, les Kapsiki, les Guidar, les Gbaya, les Tikar etc. ? Ces peuples, même s'ils ont connu tant bien que mal l'influence culturelle islamo-peule, développent bien une musique traditionnelle qui leur est propre et qu'ils
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TIsuffit d'être bien habillé lors d'une cérémonie pour être abordé par un griot, prêt à improviser

des paroles laudatives à votre endroit. En ce moment-là, peu importe votre rang social, pourvu qu'en retour, le griot puisse bénéficier d'un peu d'argent. 9 Ainsi, ils propagent bien l'image du jeeli (griot) très connu en Afrique occidentale (Mali, Sénégal, Guinée. . .) dont le Nord-Cameroun, dans une moindre mesure, est le prolongement. 26

utilisent bien souvent pour animer de façon désintéressée des réjouissances populaires, sans aucun souci de sauvegarde de la mémoire historique. Oralité et identité transversale

L'oralité permet de ressortir des traits identitaires ou culturels communs à plusieurs groupes ethniques du Nord-Cameroun. Il en est ainsi de certains gestes et postures que l'on adopte dans des circonstances précises. Dans le conte peul «W ala Lamido Sei Alla ! » (<< ieu seul est roi! ») (Mohammadou et Mayssal 1965), il est mis en D exergue une posture particulière, mais répandue qui peut susciter l'étonnement chez ceux qui sont étrangers à la culture nordcamerounaise. Toute femme, pour donner à boire à l'homme, doit s'accroupir. En voici l'illustration:
«Jeune fille, donne-moi un peu d'eau, je t'en prie» La jeune fille apporta un peu d'eau, vint s'accroupir près de lui et lui tendit la calebasse d'eau. (Mohammadou et Mayssal1965 : 12). Loin de constituer un asservissement ou un avilissement, une telle attitude est le signe de courtoisie, de bonnes manières et de respect que la femme, pour se sentir honorée, manifeste vis-à-vis de l'homme. C'est ainsi que la jeune fille qui ne se plie pas à une telle pratique est indexée et socialement sanctionnée. En plus des Peuls, cette posture est aussi adoptée chez plusieurs autres peuples: les Guiziga, les Moundang, les Toupouri, les Mafa, les Guidar, etc. La femme, d'une manière générale, prend la peine de s'accroupir pour adresser la parole à son mari ou à un autre homme de l'âge de celui-ci. En principe, tout jeune homme ayant subi l'épreuve d'initiation reçoit les attributs de l'adulte. Il bénéficie automatiquement des mêmes égards de la part de la femme, dans toutes les circonstances de la vie même si, de nos jours, on note quelques écarts par rapport au respect de cette norme. La jeune fille apprend ces attitudes - par le biais de l'oralité - dès le bas-âge et les applique à mesure qu'elle grandit. Dans le même paradigme des civilités, on peut évoquer les multiples gestes que l'on effectue de façon systématique, que l'on soit homme ou femme (adultes) ou alors enfant, en guise de salutation à un supérieur10. Avant d'entrer dans un palais royal ou dans la résidence d'un
10La notion de « supérieur» ici varie selon les circonstances. Le chef de village est supérieur à ses sujets, quel que soit le rang social de ceux-ci. Les patriarches et les notables sont aussi considérés à leur niveau comme supérieurs aux autres membres de la société. De même, le chef de famille est supérieur à sa (ses) femme (s) et à ses enfants. Des postures particulières (accroupissement, agenouillement, position assise, etc.) sont alors adoptées dans ces cas-là. 27

chef traditionnel, il est vivement recommandé de se déchausser. Puis, on se prosterne devant le chef, à une distance raisonnable, avant de s'accroupir et de s'asseoir à même le sol si l'on tient à converser avec lui. Si le sujet qui rend visite à son roi porte un couvre-chef, il doit obligatoirement l'ôter, de préférence au même moment que les chaussures, à l'entrée du palais. Il faut également souligner que, pendant qu'on adresse la parole à un chef traditionnel, il est indécent de le regarder dans les yeux. Au-delà des postures et gestes, les peuples du Nord-Cameroun partagent beaucoup d'autres connaissances orales, à l'exemple des mythes de création. On retiendra, par exemple, qu'aux temps primordiaux, Dieu n'avait créé qu'une seule et unique jeune fille à qui il avait proscrit de façon absolue de toucher au ciel qui était très rapproché de la terre. La séparation du ciel de la terre, pour beaucoup, serait due à l'effronterie de cette jeune fille qui, pilant des aliments, leva le pilon et frappa le ciel d'un coup violent, suscitant ainsi la colère de Dieu qui l'éloigna définitivement. Aussi le pilon et le mortier sont-ils restés des symboles indéniables de procréation chez les peuples qui se reconnaissent dans ce récit étiologique. De même, la tradition rapporte quelques ressemblances dans la conception et la perception des dieux des phénomènes naturels. Tandis que les Daba de la région de Guider désignent le dieu de la pluie par Baï va'n (pluie dieu), les Moundang de la région de Kaélé l'appellent MaSd!J Bame (dieu pluie) et les Guiziga lui donnent le nom de Kuli Ngi Futum (dieu de pluie). Cela témoigne du savoir religieux multiforme des groupes concernés. Oralité, savoir religieux et identité La religion est un autre fait d'importance qui guide les actions des hommes, et qui fédère tous les faits de culture et d'identité au NordCameroun. Entendue comme le cordon qui lie l'homme au Très-Haut, la religion au Nord-Cameroun se résume en des croyances populaires en un ou en des forces (sur)naturelles qui surplombent l'existence d'ici-bas. TI s'agit là d'un indice culturel très fort dans la compréhension de l'identité des groupes ethniques de cette région. Les images de Dieu et les signifiés religieux sont transmis d'un individu à l'autre et d'une génération à l'autre par le biais de l'oralité. La littérature orale, plus particulièrement, se présente comme le medium par excellence des informations sur les faits religieux. Ainsi, dans le Nord-Cameroun, en fonction du groupe ethnique, Dieu se 28

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