Des Algériens à Lyon

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EAN13 : 9782296302952
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Geneviève MASSARD-GUILBAUD

" DES ALGERIENS

A LYON
AU

,

DE LA GRANDE FRONT

GUERRE

POPULAIRE

Préface de Gilbert Meynier

Publié avec le concours du Fonds d'Action Sociale et du Centre d'Histoire des Entreprises et des Communautés de Clermont-Ferrand

CIEMI
46, rue de Montreuil

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'École-Polytechnique

75011

Paris

75005

Paris

RECHERCHES

UNIVERSITAIRES

ET MIGRATIONS

Collection dirigée par Lorenzo Prencipe

Chaque année, en France, plusieurs thèses sont soutenues sur le thème migratoire. Souvent, leurs auteurs appartiennent aux nouvelles générations issues de l'immigration ou bien, ce sont des Français ayant séjourné longtemps dans les pays d'origine des populations immigrées résidant en France. n s'agit d'un regard tout particulier, souvent neuf, qui change le discours tenu sur les étrangers à partir des sources autochtones. Un regard posé sur les immigrés en tant qu'acteurs sociaux et interlocuteurs à part entière dans les conflits et dans la construction du projet social. C'est ce regard neuf que cette collection veut privilégier en sortant des bibliothèques universitaires, où ils sont condamnés à rester enfennés, les travaux universitaires qui méritent une diffusion dans certains secteurs (bureaux d'études des administrations, des syndicats, des partis politiques, du réseau associatif militant) concernés par l'évolution rapide des comportements des populations immigrées. Une collection qui voudrait donc nourrir la réflexion et le débat sur l'immigration, en valorisant les recherches menées - au niveau universitaire - par les étrangers eux-mêmes ou par ceux qui ont essayé de fournir des données précises et localisées sur leurs luttes. Ceux qui pensent que leur recherche entre dans le cadre de cette collection peuvent prendre contact avec
Lorenzo Prencipe 46, rue de Montreuil 75011 Paris

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3256-5

Dans la même collection

Mireille GINESY-GALANO.
système cf encadrement

Les immigrés hors la cité. Le
1984. 396 p.

dans les foyers (1973-1982).

Belkacem

HIFI. L'immigration

algérienne

en France.

Origine et perspectives de non-retour. 1985.256 p. Le HUU KHOA. Les Vietnamiens en France. Insertion et identité. Le processus d'immigration depuis la colonisation jusqu'à l'implantation des réfugiés. 1985. 300 p. Abdellah BOUDAHRAIN. Nouvel ordre social international et migrations dans le cadre du monde arabe et de l'espace euro-arabe. 1985.200 p. Irène RÉGNIER. Approche du devenir social des jeunes issus de l'immigration algérienne. Etude de cas dans une zone rurale semi-industrialisée en Bourgogne. 1986.210 p. Abdelkader Serge BELBAHRI. Danielle Immigration et situations Les postcoloniales. 1988. 198 p. BOULOT, BOYZON-FRADET. immigrés et l'école: Jean-Claude une course d'obstacle. Lectures de

chiffres (1973-1987). 1988.240 p. TOUBON, Khelifa MESSAMAH. Centralité immigrée. Le quartier de la Goutte d'Or. 1990. 759 p. 2 vol. Micheline REY (sous la direction de). Psychologie clinique et interrogations culturelles. 1993. 374 p. Teresa Pires CARREIRA, Maria-Alice TOMÉ. Portugais et Luso-Français. Tome I: Double culture et identité. 195 p. Tome II : Enseignement et langue d'origine. 201 p. 1994.

Ce livre constitue la version abrégée d'une thèse préparée sous la direction de Monsieur Yves LEQUIN, professeur à l'Université Lumière-Lyon II,

et soutenue en 1989.

PRÉFACE
Ce livre, que Geneviève Massard-Guilbaud m'a amicalement demandé de préfacer, est issu d'une thèse de doctorat soutenue à Lyon n en février 1989. Une thèse de doctorat, ce devrait être - et c'est loin d'être toujours le cas - au sens plein du terme, une thèse: des questionnements sous-tendus par une idée directrice et une démonstration, c'est-à-dire une contribution à ce qu'on appelait naguère la Science (et que de grands noms de la sociologie française continuent à nommer ainsi). S'agissant d'histoire, une thèse est un sujet méticuleusement investi à partir d'un corpus documentaire mûrement choisi et répertorié. C'est aussi un rite d'avalisation institutionnelle censé valoir à son auteur la reconnaissance de ses maIÎfes et, à terme, l'admission dans

la mythique communauté des « chers collègues» de l'Université.
Le rite, Geneviève Massard-Guilbaud s'y est pliée; elle s'en est sortie avec un brio qui m'a impressionné comme membre de son jury. La recherche, elle s'y est plongée avec la passion qu'autorise le cœur et la rigueur qui permet la maîtrise de la méthode historique. Sa monographie - rien de minimisant dans ce terme, au contraire, qu'on ait en mémoire la microstoria chère à Carlo Guinzburg - est un modèle par ce qu'elle témoigne d'intimité avec des sources diverses (archives départementales du RhÔne, archives coloniales, documents écrits, enquêtes orales, torrents de chiffres bruts ou reconstruits) et avec le terrain lyonnais. Pour autant, le microcosme lyonnais n'occulte jamais l'histoire plus ample qui se fait et celle qui s'énonce et s'écrit: il les nourrit et il s'en nourrit. Cela nous change des seuls travaux centrés sur le monde des Parisiens. Déjà, avec Gérard Noiriel, Pierre Milza ou Yves Lequin, entre autres, à la suite de Fernand Braudel, nous connaissons mieux la richesse de l'espace humain dit « français ». La personnalité de Geneviève Massard-Guilbaud tranche aussi avec l'univers de ceux, pharisiens ou honnêtes gens, qui croient ou font croire que l'histoire reste surtout ce que Léopold Génicot appelait les« lignes de faîte ». Dans l 'histoire franco-algérienne, il y eut une histoire qui garde, certes; son importance, mais qui émanait d'auteurs trop liés à leur 7

Des Algériens à Lyon engagement anti-colonial pour qu'ils ne commissent pas le péché d'anachronisme et ne cédassent pas à la tentation historiciste. Cette histoire pèche par excès de politisation du sujet; elle postule plus ou moins que tout ce qui est survenu était inscrit dans une trajectoire ou se relayaient, en relation de consécution-conséquence, la « colonisabilité » [Malek Bennabi], les coups de boutoir du colonialisme, les ruptures économiques et sociales qu'il induisit, l'émergence du mouvement national et, terminus ad quem obligé, l'avènement de l'État-nation algérien indépendant. Ce reproche, on a pu l'adresser en son temps à Benjamin Stora, historien trop exclusif des forces politiques et trop insoucieux des structures - culturelles et socio-idéologiques - à l'œuvre dans la trajectoire des aCteurs, fussent-ils ceux de la «grande» histoire. On pourrait déjà moins l'adresser à Omar Carlier, qui, embrassant un champ plus large, reste encore à sa manière un enfant de la décolonisation. Et l'on 'Peut inclure dans la critique les plus consciencieux - Charles-Robert Ageron et Guy Pervillé, pour ne pas les nommer - d'entre les historiens français, qui ont cru à la virtualité d'une évolution guidée par une bonne France coloniale à laquelle se serait opposée celle des colons, faisant dévier à leur profit les principes de la première. Et l'on peut justement prendre à partie également l'auteur qui a bien prétentieusement intitulé un de ses livres L'Algérie révélée, en ce qu'il glissa trop de volontarisme dans l'écriture, encore bien marquée d'idéologie anti-coloniale quelque peu schématique, de cette « révélation». Et parlera-t-on de la reconstruction, symétrique à celle de la défunte (?) histoire coloniale, produite par les historiens algériens de
la catéchèse nationaliste de l'içlah

-

un Ahmed Tewfiq al-Madani

imaginant une guerre de cinq cents ans entre l'Algérie du dâr al islam et l'Espagne du dâr el harb travaillée par le colonialisme croisé (al isti 'mar al-salibiy)l - enfoncée la guerre de cent ans de Lavisse !, ou un Abu-I-Qacim Sa'adallah qui ne conçoit l'écoulement historique que formalisé par la résistance culturelle arabo..musulmane et l'œuvre de restauration du Mouvement patriotique algérien2, un peu comme Stora le conçoit antithétiquement, surtout, comme la préparation et l'avalisation des forces saines d'un nationalisme populiste, demeuré pur avec la ligne messaliste, de laquelle se détache la ligne activiste qui triompha finalement?

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De la Grande Guerre au Frontpopulaire
Non, les « Algériens-musulmans» [Ch.-R. Ageron] n'étaient pas de toute éternité - disons depuis Jugurtha - forcément voués à former une communauté historique destinée à devenir l'État-nation actuel. Vhistoire franco-algérienne connut des carrefours où la décision hésita à se prendre. A fortiori fut encore moins inscrite dans les astres du national-scientisme colonial français une fm de l'histoire ~nommée Algérie française. Or ce que montre à voir le livre de Geneviève Massard-Guilbaud, c'est la pluralité des orientations qui furent celles des gens de la ghurba. Ceci, déjà, est une thèse: il y eut, parmi eux, des gens qui firent souche en France et formèrent, plus tôt qu'on ne le croit généralement, la véritale « première génération» (dès avant 1940, à vrai dire, s'amorce la deuxième), sans que, pour autant, des ruptures obligées interviennent avec le mouvement national algérien. Ce fut, dialectiquement, dans l'ambiance coloniale (la « commune mixte de Lyon ») que s'effectua le processus d'intégration lyonnais et que, simultanément, opérèrent les forces du nationalisme politique algérien. Avec honnêteté et minutie, Geneviève Massard-Guilbaud rend compte et de l'un et de l'autre. Mais elle insiste - et c'est là que
réside l'originalité

-

plus sur celui-là que sur celles-ci.

Ce faisant, elle a choisi délibérément de travailler surtout à la marge, en faisant connatùe tous les oubliés de l'histoire, tous ceux qu'a oubliés l'État algérien indépendant, et qu'ignorent bien des Français, incurieux de l'ampleur du « creuset français », et même de travailler à la marge de la marge. Et elle dut prendre le parti de contredire - au moins de nuancer -les habituelles conclusions des spécialistes de l'immigration algérienne sur la noria, cette « métaphore réductrice », quand bien même ladite noria affecte, à Lyon, un fort pourcentage de l'effectif algérien sur la proportion de manœuvres - toujours, pourtant, supérieure aux quatre cinquièmes du total, mais n'en représentant jamais l'intégralité. On lira avec intérêt les passages traitant des commerçants et des chauffeurs, et avec émotion ce qui est, à mon avis, le clou du livre: « Portrait de groupe avec dames ». L'orientation de Geneviève Massard-Guilbaud lui valut, à son jury de thèse, la critique considérable de Maurice Garden: ce dernier, en

tant que démographe, comprit bien que les « les borduressoientplus
alléchantes que les masses », mais il soutint qu'« elles restent moins

9

Des Algériens à Lyon significatives ». Comprendra-t-on pourtant l'histoire de Messali Hadj si l'on ignore le bain culturel et affectif qui l'a plongé dans la vie ouvrière française et dans les catégories du mouvement ouvrier français? Si l'on ignore que, pour lui, les damnés de la terre colonisés du Maghreb et prolétaires français - menaient de facto le même combat contre les mêmes forces oppressives? Si l'on ignore que Messali fut initié à cette vision, notamment, par la compagne de sa vie, Émilie Busquant, fille d'un mineur anarcho-syndicaliste de Neuves-Maisons (Meurthe-et-Moselle), où elle repose, discrètement,

au cimetière, avec, sur la pierre tombale, la mention « Madame
Messali» ? Émilie, qui fut la première à avoir cousu, à Paris, le drapeau national algérien. Bien au-delà de l'anecdote, et que cela soit mineur ou non, le fait est que l'aventure du Messali de l'entre-deuxguerres fut également une histoire d'amour, ainsi que l'a montré Marie-Victoire Louis3. La poésie populaire piémontaise disait déjà, quelques décennies auparavant: lncamin' son vers la Francia Duve ié la mia speranza Duve ié mi zoulicœur Duve ié mi zoulicœur4. Le fantasme était, pour les Algériens comme pour les Piémontais, un fantasme de masse (chez Geneviève Massard-Guilbaud, c'est
«

l'eldorado lyonnais»),

opérant dans la masse, même si une

proportion probablement plus faible d'Algériens que de Piémontais put le concrétiser. Et en histoire, qui décidera ce qui est mineur et ce qui est majeur en dernière instance ? Le fait est que nombre de responsables de la première Étoile nordafricaine étaient issus des bastions kabyles de la scolarisation française; ils appartenaient à une élite; ils sortirent assez tôt du lumpenprolétariat qui était le lot de la majorité de leurs compatriotes de la ghurba, et ils convolèrent souvent avec des compagnes françaises; ils eurent une culture plus ouverte que celle des allumeurs de mèche du premier novembre 1954 - ruraux ou montagnards n'ayant jamais humé qu'à distance les vents frais de l'extérieur5. TI est des historiens, et aussi nombre de sociologues de la norme représentative, qui préfèrent les auteurs mineurs aux grands écrivains. C'est un parti pris; ce n'est pas une obligation. Pour Alain Besançon6, du point de vue de la psycho-histoire, la matière à tirer de 10

De la Grande Guerre au Front populaire
Racine est plus riche que celle à puiser chez Pradon. Et Philippe Joutard conseille d'interroger en priorité, pour l'enquête orale, les auteurs les plus doués, et de délaisser les balbutiants et les fades7. L'historien ne trie-t-il pas son matériel documentaire en fonction de la qualité des traces qu'il fournit? Et peut-il faire autrement? Sans traces, comment écrire l'histoire? Avec René Char, on dira d'ailleurs que« seules les traces font rêver ». Si Geneviève Massard-Guilbaud s'est vouée à l'étude de la frange des cas limites, ce n'est donc pas seulement par inclination. C'est parce que son sujet le lui dictait: la sociabilité de l'insertion à Lyon présente des spécificités, de même que l' ethno-sociologie des acteurs diffère, semble+il, de celle de la ghurba parisienne. TIest, à Lyon, davantage de gens provenant des Hautes Plaines constantinoises ou des Ouled-Djellal. La Kabylie y est relativement moins représentée. Geneviève Massard-Guilbaud assène au passage un coup aux tenants de la modernité kabyle essentielle qui agite encore aujourd'hui les militants du FFS quand ils se démarquent du FIS. Ne fut-ce pas, probablement, parce que l'ancrage communautariste était plus faible que pour les Kabyles que les hommes eurent plus de facilité à se
défaire des lacs tressés par les ancêtres enclins à redoubler de férocité

dès lors que leurs fils leur échappaient en émigration? Le Tlemcénien Messali, à une époque où la ghurba était kabyle de manière écrasante, était déjà bien, atypiquement, un «Arabe ». Au total, entre ses inclinations et la rigueur qui la guide, Geneviève Massard-Guilbaud choisit imperturbablement la rigueur, sans perdre de vue l'affect. De la reconstruction idéologique et de la plate naïveté positiviste, elle se tient à égale distance. Et c'est bien ce qu'il faut faire. C'est pourquoi son livre est un bon livre d'histoire. C'est aussi un beau livre, on a dit pourquoi. Et c'est un grand livre, parce qu'il renvoie à leurs échoppes respectives tous les artisans du mythe. TI n'est d'histoire que critique, ce dont on n'est pas forcément persuadé quand on observe telles platitudes dérivantes d'une certaine histoire dite nouvelle du XXe siècle, au conformisme autosatisfait.
Bien sûr, Geneviève Massard-Guilbaud a été influencée

-

et c'est

bien normalpar l'anticolonialisme et le tiers-mondisme. Mais sans que jamais les glissements ne dépassent le stade de la bénigne provocation. Et il en faut un peu, de la provocation, pour faire œuvre tonique. Rappelons-nous les coups de sang de Lucien Febvre

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Des Algénens à Lyon

confronté aux historiens incolores soucieux de « bien» retranscrire leurs archives dans le ronronnement paisible de leurs « greniers à
faits ». Comme Nietzsche, il les nommait les « hommes au sang de
grenouille8 ».

Las filhas de la montanha Amon pas le vin claret Mas aquelas de Gap, alerte! Lo bevon a plan gobelets9.

Le vin clairet, celui de la soif joyeuse de savoir, Geneviève Massard-Guilbaud s'en enivre, jusque dans ses sophistications informatiques. Pour reprendre les taxinomies un peu tranchées du rigaudon sud-dauphinois, elle serait bien de Gap - d'en bas, de la vie libre - pas de la montagne recluse. Elle ignore les langues de bois; elle est une libertaire de l'histoire, qui refuse, aussi, les langues de bois libenaires. L'amoureux de l'Algérie, l'amoureux de Lyon, le passionné d 'histoire sociale, le passionné des rapports Nord-Sud, les fervents de la mixité, les fervents de l'entre-deux, tous ceux qui refusent de poser que les frontières entre les hommes existent en tant que délimitations d'essences, liront ce livre avec joie.
Gilbert MEYNIER Université de Nancy TI

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De la Grande Guerre au Frontpopulaire
Notes
1

de la Préface

AI haraka-I-wataniyya-I-jazâ'iryya,

Beyrouth:

Dâr-el-adab,

1966.

2 Harb thalathumi'a ri sana bayna Isbânia wa aI-Jazâ'ir, Alger: SNED, s. d. (vers 1968). 3 Dans deux articles publiés respectivement dans l'ouvrage collectif "Intelligentsia francisées au Maghreb colonial", Cahiers du GREMAMO, Labo Tiers-Monde Université Paris VII, juin 1990, et dans la revue
Parcours, "L'Algérie, les hommes
4
,

et l'Histoire".

cc

Je m'en suis allé vers la France

Où se trouve mon espérance Là où est mon joli cœur

Là où est mon joli cœur. 5 Cf. Gilbert MEYNIER, "Intelligentsia et immigration algérienne, la véritable première génération, Actes du colloque de Grasse, mai 1991, organisé par le Centre de la Méditerranée de l'Université de Nice", Les Cahiers de la Méditerranée, à paraTtre, et "Icapi storici algerini dei 1954", à paraTtre dans Oriente Moderno, version française à paraTtredans Arabies. 6 Alain BESANÇON, Histoire et expérience du moi, Paris: Éd. Flammarion,
JO

1971. 7 Philippe JOUTARD, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Éd. Hachette, 1983. 8 NIETZSCHE, Écrits pour l'histoire, Paris: Ubrairie A. Colin, 1953. 9 ccLes filles de la montagne N'aiment pas le vin clairet Mais celles de Gap, alerte! [attention !] Le boivent à pleins gobelets. JO

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INTRODUCTION
Les Algériens dont il sera question dans ce livre étaient français. Non pas citoyens, mais français. Ils partageaient avec les femmes, depuis que le dernier de nos empereurs leur avait accordé cet honneur, la particularité de jouir de la nationalité, sans bénéficier pour autant des droits politiques conférés à une partie seulement de la population adulte par un suffrage dit, pourtant, universel. À ce titre, si ce livre se veut une contribution à la connaissance du passé de la plus importante communauté étrangère vivant aujourd'hui en France, il est aussi un travail d'histoire de France. L'histoire de l'immigration et celle des immigrés font partie de notre patrimoine national. Si les Français n'en sont pas convaincus, c'est peut-être, entre autres causes, parce que les historiens français se sont eux-mêmes longtemps complu dans une amnésie qui ne fait pas honneur à leur corporation. À l'heure où ce travail était en voie d'achèvement, G. Noirel s'employait à analyser les fondements du long mutisme qui a affecté l'histoire de l'immigration en France, plaidant en faveur de son développement'. Depuis, quelques recherches importantes ont été publiées, d'autres sont en cours; mais il semble que l'on soit loin du compte, eu égard à l'importance de l'immigration dans notre pays, qu'une équipe de l'INED dirigée par M. Tribalat vient d'estimer numériquement pour la première fois2. Le présent travail s'inscrit dans ce mouvement, même si son élaboration remonte à plusieurs années déjà. Il s'appuie sur la conviction qu'il n'est pas de possibilité de vivre ensemble aujourd'hui, Français, étrangers et Français d'origine étrangère, sans connaissance d'un passé commun et volonté des uns et des autres de l'assumer. L'indigence particulière dont souffre I'histoire de la présence algérienne en France, qui n'est pas sans rappeler les déficiences qui affectent encore celle de la guerre d'Algérie, paraît symptomatique des difficultés des Français (et des Algériens ?) à regarder en face ce passé, même si une évolution se fait sentir. Au milieu de la masse, pour ne pas dire du fatras, des ouvrages consacrés à la « question» des immigrés maghrébins (plus qu'algériens), aux « problèmes» de leur intégration, assimilation,

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Des Algériens à Lyon

insertion, nationalité,retour, « deuxième génération», etc., tous sujets
qui occupent une large place sur les rayons des libraires, s'étendait, au début des années 80, un terrain en friches, celui de leur histoire. Le sujet n'avait pratiquement pas attiré l'attention des chercheurs. On peut faire rapidement un tour d'horizon de l'historiographie telle qu'elle se présentait alors. Toutes les thèses ou travaux universitaires strictement consacrés au sujet dataient de l'époque coloniale: N. Gomar, 1931 ; P. Berthod, 1946 ; L. Muracciole et J. J. Rager, 1950 (deux auteurs littéralement« pillés» depuis) ; A. Michel, 1956. Parmi les travaux plus récents, les livres de Ch.-R. Ageron ou G. Meynier,
consacrés à 1'histoire de l'Algérie au XX e siècle, évoquent la question

comme il se doit, mais ne constituent pas des histoires de l'immigration ni de l'émigration. Des auteurs aussi différents que J. Berque, A. Nouschi, P. Bourdieu, A. Benachenou, évoquant la société ou l'économie algérienne, ou R. Gallissot, C. Uauzu, pour les aspects plus politiques, ont foUflÙdes contributions intéressantes, mais seulement connexes à la question. Les démographes (A. Sauvy, L. Chevalier), qui s'y étaient intéressés dans les années 50, dans les cahiers de l'INED, avaient déserté le terrain. Seuls quelques articles comme ceux de L. Tabla, et de rares ouvrages comme ceux de J. Augarde ou de A. Gillette et A. Sayad, qui consacrent deux chapitres entiers de leur livre à l'histoire de l'immigration algérienne, évoquaient la question autrement qu'en vingt lignes empruntées à leurs prédécesseurs. Les articles de A. Sayad, « Les trois âges de l'immigration algérienne » et « El Ghorba, le mécanisme de reproduction de l'émigration », constituaient les références les plus SÛTes. e terrain n'était donc pas tout à fait vierge, mais fait de pièces L et de morceaux dont les principaux, par leur date, devaient être classés dans la catégorie« sources imprimées ». Depuis une dizaine d'années, les choses évoluent lentement. En 1983 se tenait à Grenoble un colloque sur le thème « Les Algériens en France, genèse et devenir des migrations », dont les actes ont été publiés deux ans plus tard3. Dans le même temps était édité un extrait de l'Annuaire de l'Afrique du Nord de 1981, intitulé « Maghrébins en France, émigrés ou immigrés? », dont la première partie traitait de la genèse du mouvement migratoire algérien. En 1985, un article de Ch.-R. Ageron, « L'immigration algérienne en France, un survol historique », apportait quelques idées neuves sur la question4. Enfm,

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De la Grande

Guerre au Front populaire

récemment, après l'achèvement des recherches qui sont à l'origine du présent livre, était soutenue la thèse de B. Stora, consacrée à l'immigration algérienne, dont la version éditée accorde soixante pages à la période qui précède la Seconde Guerre mondiale5. Ces diverses contributions ont en partie renouvelé l'état de la question. Elles sont plus souvent l'œuvre de sociologues que d'historiens. Ces derniers, lorsqu'ils se sont intéressés aux immigrés algériens, ont jusqu'à ce jour privilégié l'angle politique et organisationnel, approche qui, quels que soient ses mérites, ne fait pas le tour de la question. De la même manière qu'on a longtemps cru rendre compte de l'histoire des ouvriers en faisant l'histoire du mouvement ouvrier, on a abordé I 'histoire des Algériens par celle du FLN et de ses ancêtres. Mais que répondre de précis et d'étayé à des questions aussi simples que celles-ci: Qui étaient les migrants? Combien étaientils? D'où venaient-ils? Pourquoi et dans quelles conditions venaientils ? Où s'installaient-ils en France? Comment s'organisaient les mouvements? Combien de temps restaient-ils en France? Étaient-ils tous aussi mobiles? À quoi étaient-ils employés, et par qui? Note-ton une évolution dans le temps sur ces différents aspects ? Voilà des interrogations qui paraissent rudimentaires, mais auxquelles il ne semble pas qu'on ait jamais répondu, sauf de façon schématique. Les causes de l'émigration sont peut-être le chapitre le moins mal connu. Sans prétendre à l'exhaustivité, il est intéressant de rappeler l'évolution des variations sur ce thème. Dans le rapport qu'il consacrait, en 1914, à l'émigration algérienne en métropole, rapport dont on aura à reparler, O. Depont, haut fonctionnaire du Gouvernement général d'Algérie, remontait, au chapitre des causes, à Hannibal et Jugurtha puis aux invasions arabes pour prouver le caractère passionnément voyageur des Berbères. Avec l'apparition de la « paix française», qui aurait mis fm aux « incessants et sanglants conflits» qui enlevaient aux tribus les excès de. population, aurait commencé à se poser, selon lui, « le rude problème de la vie ». Ainsi s'expliquerait la naissance du colportage, quand son existence est pourtant attestée dès le Moyen-Âge. Ce colportage, qui aurait rendu beaucoup de Kabyles millionnaires, aurait ensuite évolué en émigration. Avec le. développement de l'instruction et la multiplication des contacts avec les colons, on fait le tour de l'argumentaire censé expliquer ce mouvement D'un rôle éventuel de

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Des Algériens à Lyon la colonisation, il n'est nulle part question. Quinze ans plus tard, l'année même de l'Exposition coloniale, les mêmes causes étaient encore invoquées pour expliquer les mêmes effets. L'universitaire N. Gomar développait, à son tour, le thème du « nomadisme héréditaire ». Qu'importe que les Kabyles soient, comme tous les Berbères, des sédentaires, puisque « cefonds de nomadisme [...J se retrouve chez tous les Africains, même ceux que nous appelons sédentaires ». D'ailleurs, « un pays leur semble d'autant plus merveilleux qu'il est lointain ». Mais l'on trouve aussi, chez Gomar, des éléments d'explication tels que le surpeuplement de la Kabylie ou la liberté, vivement appréciée des indigènes, qu'ils auraient en métropole de« courtiser lesfemmesfrançaises6 ». Après la Seconde Guerre mondiale, Louis Chevalier, dans un ouvrage préfacé par Alfred Sauvy, présentait les résultats d'une enquête effectuée en 19467. Dès l'introduction, le problème était situé sans équivoque: « Une étude de l'immigration, c'est d'abord une étude de l'évolution

démographique

de l'Afrique

du Nord. Tout le reste n'est

qu' apparence8. » Raisonnant en termes de transition démographique (sans employer l'expression), L. Chevalier développait longuement l'idée que « l' œuvre française pacificatrice et bienfaisante [avait] considérablement réduit le taux de mortalité sans développer en contrepartie un abaissement apparent de la fécondité », et que l'émigration en était la conséquence inéluctable, tant que le taux de natalité ne baisserait pas significativement. Si J. J. Rager, dont la thèse parut en 19509, adoptait les arguments de L. Chevalier, L. Muracciole1o, qui publia la sienne la même année, se montrait critique à leur égard. Il traitait les causes purement démographiques « d'explication à la mode », constatant que les maxima des départs ne correspondaient pas toujours aux mauvaises récoltes. Il estimait, sans développer, que les motifs d'émigration variaient d'une région à l'autre et concluait que le discours officiel sur la surpopulation ne servait aux « services officiels qu'à masquer l'incapacité à développer l'économie algérienne ». Il poursuivait pourtant par un passage visant à démontrer que la colonisation n'était pas la cause de l'émigration, puisque les régions de forte colonisation étaient aussi celles où l'émigration était la plus faible, ce qui est, au demeurant, exact. Présentée ainsi, sa thèse avait l'apparence de la logique. Il manquait hélas au raisonnement l'étude de la structure de la propriété

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De la Grande

Guerre au Front populaire

foncière. G. Meynier a montré depuis que, paradoxalement, c'est dans la région la moins marquée par la présence européenne (le Constantinois) que le processus de spoliation des terres avait été le plus avancé. Le temps de la décolonisation, enfin, vit historiens et sociologues mettre en rapport surpopulation et spoliation foncière et expliquer le rapport entre colonisation et émigration. On l'expliqua si bien, d'ailleurs, qu'on glissa parfois vers un schéma caricatural qui faisait des entrepreneurs ou des pouvoirs publics français les responsables de l'immigration, au sens où ils seraient « allés chercher» (expression courante dans les années 70) les immigrés, sans que cette assertion soit jamais démontrée. On verra que les archives prouvent le contraire. On avait bien provoqué l'émigration, mais on ne l'avait pas fait exprès... Une fois tenu pour acquis que l'immigration algérienne devait être mise en rapport avec la colonisation, on ne s'est guère demandé si l'on émigrait toujours pour les mêmes raisons et de la même façon partout. Il existe pourtant une exception, le travail de Robert Montagne, qui, peu de temps avant sa mort en 1954, avait entrepris une étude unique en son genre sur les modalités très concrètes des migrations. Le célèbre professeur au Collège de France mourut avant d'avoir achevé cette enquête, dont la dernière partie, qui concernait la métropole, fut réalisée par ses collaborateurs dans un esprit assez différent. Cette étude n'a, à ma connaissance, jamais été publiée, et dort dans le fonds des Archives d'Outre-Mer (A. O. M.) d'Aix-enProvence. Elle est parfois citée comme référence, mais n'a pas fait école quant à la méthode. La vision de l'émigration qu'elle développait - sur laquelle nous reviendrons -, totalement nouvelle à l'époque, tranchait sur le tissu de lieux conununs et d'approximations qui faisaient alors office de sociologie de l'Algérie. Elle s'appuyait sur un recueil méthodique de l'infonnation et sur une connaissance érudite du terrain. La justesse et la fmesse de certaines de ses analyses

sont remarquables. D'autres sont comme déformées par la foi inébranlable que l'auteur, décédé l'année du déclenchement de l'insurrection algérienne, vouait à une entreprise coloniale à laquelle il croyait très sincèrement. Cet ensemble de constatations sur l'état de 1'historiographie défmissait progressivement la nature du travail à entreprendre pour faire avancer la connaissance de 1'histoire de l'immigration 19

Des Algériens à Lyon algérienne. Pour dépasser le stade des généralités, il faudrait, dans la mesure du possible, prendre en compte la diversité des origines des migrants et ne pas séparer les deux bouts de la chaîne migratoire. TI faudrait tenter de les suivre de leur point de départ à leur point d'arrivée, mesurer leurs va-et-vient entre les deux, observer leurs comportements en métropole et, le cas échéant, le fonctionnement des processus d'intégration. Ces objectifs - qui ne seront pas tous remplis ici - entraînaient le choix d'une échelle raisonnable: seule une monographie limitée dans l'espace et le temps préserverait la possibilité d'approcher les individus avec la précision souhaitée. Si certains sujets (l'attitude des pouvoirs publics, la réglementation de l'immigration) pouvaient être traités de manière générale, on choisirait une échelle plus restreinte pour l'étude sociale et démographique, qui devrait être nominative. L'agglomération lyonnaise constituait un poste d'observation correct: les Algériens y étaient présents en nombre suffisant, comme le montrent les cartes de la page suivante, mais la ville n'était pas demesurée. Quant au temps, ce serait l' entre-deux -guerres, dont on faisait l'hypothèse qu'elle avait dû être décisive dans la mise en place des réseaux migratoires. Les Algériens étaient en effet plus nombreux qu'on ne le croit
généralement à être venus en France pendant ces deux décennies. On

peut se faire une première idée de l'ampleur du mouvement migratoire de l'époque à l'aide des statistiques des flux portuaires, représentées ci-dessoUSll. La plupart des auteurs qui ont examiné ces flux en ont déduit que les mouvements migratoires des Algériens n'étaient qu'un vaste vaet-vient n'entraînant pas la fixation des individus en France, puisque les entrées et les sorties adoptaient une courbe similaire mais décalée, celle des retours en Algérie suivant toujours de peu celle des entrées en France - analyse assez contestable dans le détail. Négligeant la différence entre flux et stocks, peu d'auteurs ont poussé l'examen des données jusqu'à repérer qu'un tel flux entraînait la constitution d'un stock permanent et important, comme le montre le graphique suivant, construit à l'aide des mêmes données et qui cumule la différence
annuelle entre entrées et sorties de France12.

20

De la Grande Guerre au Front populaire
Cartel: Départements comptant au moius 500 Africaius sujets français aux recensements quinquennaux (1921-1936)
1921 1926

1931

1936

o
Graphique

"""""000

o

"'ooo,ocoo

.

"0000,'000

_

+ ..20000

1 : Flux portuaires

annuels entre l'Algérie et la France (1914-1937)

[entrées et sorties de France]
80000 70000 ,." 00000 50000 '0000 30000 20000 10000
1930

,.35

21

Des Algériens à Lyon Grapblque 2 : Nombred'Algériensprésentsen France calculéà partir de la
statistique
140000 , 120000 10ppoo 80000 60000 40000 20000 > ".

des ftux portuaires

(1914-1938)

[sddes CUJ1Uilés flux] des

,. .~
:~

',

": ".

1918

1922

1926

1930

1934

1938

Bien que les soldes des flux soient parfois négatifs (en 1921, 1925, 1927, 1930, 1931, 1934...), leur cumul atteint la centaine de mille vers 1926 et, malgré la crise, ne descend plus beaucoup en dessous de cette barre jusqu'à la guerre. Cette façon de voir les choses souligne l'importance de la présence algérienne en France, dès l'entre-deuxguerres. Le fait qu'il ne s'agisse pas des mêmes hommes aux différentes dates ne change rien à la perception que devaient en avoir les contemporains qui constataient cette présence. De surcroît, si ce chiffre de 100 000 honunes présents en France en pennanence, dès la fin des années 20, est déjà important en lui-même, celui qui nous intéresse serait, bien plus encore, celui des hommes touchés, à un moment ou à un autre, par le mouvement ou celui des familles atteintes par le virus de l'émigration, bien plus considérable encore. Les questions et leurs limites spatio-temporelles étant posées, il restait à déterminer quelle source nominative - ce critère étant indispensable pour suivre les individus - pouvait être utilisée. Les Algériens ne figurant pas sur la plus fiable d'entre elles (les listes électorales), la seule possibilité était d'utiliser une source aujourd'hui classique en histoire sociale, mais ignorée pour I'histoire de l'immigration algérienne: les listes nominatives des recensements quinquennaux de population. Cette source souffrait pourtant de handicaps qui pouvaient paraIÙ'e rédhibitoires dans le cas d'une étude sur les Algériens. Pour la tester, il eût fallu que les dépouillements soient faits. Et comme l'opération s'annonçait fort longue, l'entreprendre était déjà faire le pari qu'on pourrait en tirer quelque

22

De la Grande Guerre au Frontpopulaire
chose. Il fallait donc auparavant examiner une à une les critiques faites aux recensements, et voir si l'on pouvait les éluder, ou les relativiser suffisamment pour que le projet devienne raisonnable. Le premier handicap est spécifiquement lyonnais: on sait, depuis que J. Bienfait l'a montré13, que les recensements quinquennaux de la ville de Lyon sont, entre les deux guerres, affectés par d'importantes falsifications, visant à grossir (considérablement) la population de la ville. Il pouvait donc paraître paradoxal de prétendre réaliser une étude s'appuyant principalement sur une source qui présente cette ennuyeuse caractéristique. Pourtant, l'ayant déjà longuement fréquentée pour une autre recherche, j'étais arrivée, comme différents chercheurs dans ce cas, à la conclusion que l'essentiel des falsifications était repérable14 et, plus important encore, à la conviction que les individus fictifs n'étaient jamais des étrangers: en grossissant sciemment la population de la ville pour obtenir quelque avantage [mancier ou tout simplement honorifique, on ne s'était pas encombré d'étrangers dont la présence en trop grand nombre aurait pu soulever problèmes ou polémiques, voire ternir l'image de marque de la ville, qu'il s'agissait au contraire de dorer. Les Algériens, certes, n'étaient pas des étrangers mais des « indigènes ». Ils occupaient pourtant avec ceux-ci le bas de la hiérarchie sociale. Des individus fictifs, oui, mais Français, blancs, bien de chez nous. On avait déjà assez de mal à compter ces gens qui s' appellaient tous Mohamed et qui ne cessaient de déménager. On n'allait pas en rajouter... Seconde critique: beaucoup d'Algériens avaient dû échapper aux opérations de recensement. Ils étaient très mobiles. De plus, leurs conditions de logement, probablement des plus médiocres, avaient dû compliquer le travail du recenseur. Et puis, les Algériens étaient sans doute majoritairement analphabètes et ne pouvaient avoir rempli correctement les formulaires. Enfm, ils avaient sans doute d'autant moins bien collaboré aux opérations de recensement que la distance qui les séparait de l'Administration était grande. Le risque existait qu'ils n'aient pas vu l'utilité de la chose, donc qu'ils ne se soient pas sentis concernés et aient négligé de répondre, ou qu'ils aient été méfiants (cela risquait peut-être de leur attirer des ennuis.. .), voire hostiles: autant de motifs pour passer au travers des mailles du fIlet Ces critiques sont fondées. G. Mauro en relevait déjà quelques-unes en 1932, dans sa thèse sur les étrangers15. La question est de savoir

23

Des Algériens à Lyon dans quelle proportion ces éléments avaient minimisé le chiffre des Algériens ayant répondu au recensement (la question de la qualité des réponses sera examinée plus bas). O. Carlier a, le premier, dans un article novateur!6, tenté d'estimer cette proportion en comparant les soldes des flux portuaires avec les chiffres des recensements
quinquennaux (R. Q.) aux mêmes dates. Avant d'examiner ce que l'on peut tirer de cette comparaison, il faut savoir que, avant 1946, les R. Q. ne décomptaient pas les Algériens comme une catégorie particulière. Avant la Première Guerre mondiale, ils étaient, comme les Sénégalais des « quatre communes », comptés comme Français. En 1921, on décida qu'ils devaient rejoindre d'autres Africains dans une rubrique désormais intitulée « Africains, sujets et protégés français» qui, précisait-on, devait être considérée conune une natiooalité étrangère. Après les bons et loyaux services rendus pendant

la guerre, on ne faisait pas preuve d'un tact immodéré. Mais les intéressés n'étaient pas au fait des arcanes des nomenclatures des recensements. De peur, sans doute, que des mélanges indus ne se
produisent, il était précisé, dans les instructions:
cette catégorie] que les indigènes r origine. sujets nom indique européenne, qu'ils seraient suffisamment Au contraire,
«

On ne classera [dans
français dont le les individus de race »

ou protégés

citoyens français,

sont classés

comme Français

alors même

nés dans une colonie

ou un pays de protectorat!7.

En 1931, nouveau changement. Les originaires du Maghreb
devaient être séparés des autres Africains et classés dans une rubrique

« Sujets et protégés d'Afrique du Nord », destinée elle aussi à

rejoindre les nationalitésétrangères.Il fallait cette fois « classer comme indigènes tous ceux dont les noms et prénoms sont
musulmans, même si l'individu avait répondu "Français" à la question de la nationalité ». Telle était, du moins, la règle. Dans la pratique, la nomenclature ne semble pas avoir été appliquée. Dans les résultats imprimés, on ne

trouve pas, en 1921, la catégorie prescrite, « Africains, sujets et
protégés 1931 et consigne s'intitule question autres») français », mais une simple rubrique« Africains ». En 1926, 1936, on trouve une rubrique qui ne correspond ni à la donnée pour 1921 ni à celle donnée pour 1931, puisqu'elle « Africains. sujets français ». Des protégés, il n'est point explicitement, mais l'alternativè fournie (<<Africains, pouvait les comprendre par défaut. En réalité, il est probable

24

De la Grande

Guerre au Front populaire

que tous les Nord-Africains, protégés et sujets, furent inclus dans la

catégorie « Africains, sujets français ». Le cas des juifs d'Algérie
immigrés en métropole n'était pas évoqué par les instructions. TIs auraient donc dû être classés panni les Français: la règle de 1921 précisait que les citoyens (ce qu'ils étaient depuis le décret Crémieux) devaient être classés comme Français, et celle de 1931 précisait que seuls les musulmans devaient être classés dans les Nord-Africains. Quant à la rubrique utilisée en réalité, elle parlait, elle, de sujets, et ne concernait donc pas non plus les juifs. En fait, les juifs furent toujours recensés avec les musulmans, les recenseurs ne faisant pas la différence entre un sujet et un citoyen. Ainsi, le recensement spécial de 1923, dont je parlerai ultérieurement, prétendant recenser les « indigènes », recensa ensemble juifs sépharades et musulmans. De même, les documents du recensement de la « classe» mentionnent-ils « indigènes musulmans ou israélites non naturalisés de l'Algérie, domiciliés en France». Ni les uns ni les autres ne pouvaient être, en réalité, « naturalisés », puisqu'ils possédaient déjà la nationalité. On voulait sans doute dire par là « n'ayant pas acquis la qualité de citoyen» (par renoncementau statut personnel). Mais même dans ce cas, les « israélites» n'étaient pas concernés, puisqu'ils étaient déjà citoyens. Les rédacteurs de documents officiels n'étaient pas au courant de ce geme de« détail ». En France métropolitaine, un « indigène» était un « indigène ». D'ailleurs, la rubrique ad hoc des résultats imprimés des recensements quinquennaux comporte un nombre non négligeable de femmes, ce qui tend aussi à prouver qu'on y incluait bien les juifs immigrés venus d'Afrique du Nord, puisque ceux-ci étaient, à l'époque, les seuls Africains à voyager en compagnie de leurs épouses. En clair, on avait classé comme « Africain» tout ceux qui, venant d'outre-MéditeITanée, n'étaient pas d'origine européenne. La catégorie du recensement qui nous intéresse était donc plus large que les seuls Algériens. Cela ne posait pas de problème pour un usage local, puisque, reprenant le document de base, j'allais refaire le tri moi-même à partir des listes nominatives. TIfallait, en revanche, en tenir compte dans l'usage des résultats nationaux. O. Carlier en avait justement tenu compte et calculé pour cela des chiffres qu'il appelle « recensement corrigé» et « solde corrigé », mais il n'explique malheureusement pas comment ils ont été

25

Des Algériens à Lyon corrigés18. Reprenant son idée sous une fonne différente, j'ai porté, sur un même graphique, la courbe des soldes cumulés des flux portuaires et celle des recensés de la catégorie « Africains sujets
français », dont les effectifs étaient les suivants : Effectifs des «
(d'après Africains sujets français quinquennaux) ..

les recensements

Année Effectif

1921 36 277

1926 69 789

1931 101969

1936 72 891

Pour ces courbes, je n'ai pas cherché à distinguer les Algériens des non-Algériens, n'ayant pas les moyens de calculer la proportion de ces derniers, et estimant que l'inconvénient n'était pas bien grand puisque les non-Algériens étaient comptés dans les deux séries de données: on compare donc deux populations identiques, un peu plus importantes seulement que ne le seraient celles des Algériens seuls. En revanche, j'ai tenté de corriger le décalage chronologique existant entre les deux sources, dont l'effet m'a paru plus néfaste. En effet, la statistique portuaire est un bilan effectué à la fm de l'année civile, tandis que le recensement est effectué en mars. Or, en dix mois, les variations peuvent être très importantes. Ainsi, si l'on essayait de comparer les recensés de mars 1931 au stock calculé à partir du bilan des flux portuaires à la fin de la même année, on trouverait que 106 % des présents ont été recensés, ce qui constitue évidemment une aberration statistique19 mais est pourtant logique, puisqu'à la fm de 1931, avec l'accentuation de la dépression en France et les retours qu'elle entraîne, le solde du flux annuel est fortement négatif (- 12403). Pour résoudre cet inconvénient, j'ai comparé les résultats des recensements non pas, comme O. Carlier, au stock de la même année, mais au stock de l'année précédente, réduisant ainsi l'écart chronologique entre les deux comptages à deux mois (fin décembre-début mars). Ainsi le recensement de mars 1931 est-il comparé au stock fm 1930, et ainsi de suite... J'ai porté aussi, sur la seconde courbe, le pourcentage que son effectif représente par rapport à celui de la courbe supérieure, pour chaque date.

26

De la Grande Guerre au Front populaire
Graphique 3 : Comparaison R. entre les soldes cumulés des flux portuaires entre l'Algérie et la France et le nombre d'Indlvidœ décomptés par les Q.daœ la rubrique « Atiicalns sujets français ,. [France entière]

nombre d'ndividus

40000 .5,90% 20000

Ima"21 lma..'.

o déo.20

dO,.25

dM 30

lm"'"

lma..'.

dO,.35

Une attitude hypercritique à l'égard des recensements comme moyen de compter les Algériens n'est donc pas justifiée, les nonAlgériens compris dans les effectifs n'étant pas suffisamment nombreux pour changer significativement l'allure de la courbe. O. Carlier, qui avait essayé de les déduire, estimait que pour 1931 et 1936, une fourchette de 62 à 73 % d'Algériens présents recensés devait être tenue pour raisonnable. Les trois cinquièmes semblent un chiffre plancher, amplement suffisant pour servir d'échantillon. L'argument du nombre tombait donc. Restaient les critiques portant sur la qualité: que l'échantillon recensé soit assez important était une chose, que les informations recueillies soient dignes de considération en était une autre. Les recensements, fournissant des données qui, déjà, ne sont pas toujours au-dessus de tout soupçon lorsqu'il s'agit de la population française20, n'allaient-ils pas être franchement inutilisables pour les Algériens? TI convenait donc de voir en quoi la façon dont on procédait pour recenser les individus pouvait induire une moindre qualité des réponses chez les Algériens que chez les Français. TI semble que, s'agissant des Algériens, trois biais principaux pouvaient intervenir, qui risquaient de rendre la source moins fiable qu'à l'ordinaire. On les examinera successivement. On sait que les documents qui nous sont parvenus, les registres contenant les listes nominatives de recensements, furent recopiés (en deux exemplaires, en principe) à partir de feuilles distribuées dans les immeubles par des agents préposés à cet effet. Chaque ménage devait remplir une feuille par individu plus une feuille double destinée à résumer et à contenir l'ensemble des feuilles individuelles du ménage. Ces feuilles n'ont 27

Des Algériens à Lyon pas été conservées et cela est fort regrettable puisqu'elles comportaient un nombre beaucoup plus grand de renseignements que les listes des registres (qui mentionnent seulement adresse, nom, prénom, date et lieu de naissance, profession et employeur). La pratique la plus courante devait être que chaque chef de ménage remplisse les documents du recensement, puis les remette au recenseur, comme cela se pratique aujourd'hui. Dans le cas des Algériens, souvent analphabètes, les recenseurs devaient passer dans les garnis pour interroger leurs habitants et remplir eux-mêmes les feuilles. Mais il apparaît comme une évidence que ces fiches avaient été conçues pour d'autres populations et que cela dut poser aux employés préposés à ce travail quelques problèmes. La notion de « ménage» (dans l'ordre: père, mère, enfants, parents, domestiques, étrangers), coulant de source dans les beaux quartiers, ne devenaitelle pas plus aléatoire dans les garnis? De plus, la majorité des Algériens n'étant là que pour quelque temps (ils ignoraient peut-être eux-mêmes pour combien de temps), allait-on les classer dans la catégorie des membres résidant habituellement dans la commune ou dans celle des hôtes de passage, avec les voyageurs de commerce, les militaires en permission, les élèves internes en congé (ces catégories, données en exemple, étaient suivies d'un « etc. ») ? C'est un premier problème, qui tient à la forme même de l'opération, laquelle ne se prêtait pas à recenser ce type de population, et risquait donc d'en donner une image médiocre. La seconde difficulté tient à la compréhension que les recenseurs pouvaient avoir des renseignements qui leur étaient fournis oralement Sans faire injure aux phonétiques arabe et kabyle, il est sûr qu'une oreille lyonnaise comprend mieux, à la première audition, « Saint-Chamond» que «Bordj Bou Arreridj » ou« Ihadjadjen »... Et si la mauvaise volonté s'en mêlait (les agents affectés à ces quartiers « difficiles» devaient envier leurs collègues recensant la presqu'île I), on risquait d'avoir une série de noms, de prénoms et de lieux de naissance passablement déformés, voire incompréhensibles. La troisième difficulté, enfin, est d'un autre ordre. Elle tient aux représentations que les recenseurs pouvaient se faire de la population qui leur était confiée. N'alIait-on pas retrouver parfois sur le papier le produit de leur imagination plus que celui de leurs constatations? Se sentant peut-être incapables de faire formuler à chacun des hommes présents une réponse à l'ensemble des questions posées, les plumitifs 28

De la Grande

Guerre

au Front populaire

n'allaient-ils pas compléter les lieux de naissance ou les professions par des « idem» abusifs, après avoir, peut-être, posé à la cantonade quelque question du genre « tout le monde vient de là, n'est-cepas? » (en parlant du dernier lieu de naissance indiqué) ou « tous manœuvres, évidemment? », sans attendre ni écouter les réponses. Tout cela était indéniable, et faisait de la source potentielle que

constituaient

les recensements quinquennaux une source « à

risques ». On pourrait même, sans doute, lui trouver encore d'autres défauts. Mais ne faut-il pas, parfois, savoir prendre volontairement des risques pour faire avancer une recherche? Je pensais à ces archéologues qui, de deux trous dans le sol, déduisent l'existence d'une galerie sur pilotis au premier étage de maisons dont il ne reste rien, ou voient, dans quelques tessons, la preuve de l'existence d'un commerce international... Les historiens des périodes récentes sont parfois bien exigeants... N'est-il pas finalement plus correct, méthodologiquement parlant, de tenter d'utiliser une source présentant ces caractéristiques que de continuer à « broder» I'histoire de gens dont on ne sait rien ou si peu ? Même si les résultats obtenus ne donnaient qu'une image in1parfaite, ne vaudraient-ils pas mieux que pas d'image du tout? Refuser de se pencher sur cette source sous prétexte qu'elle n'était pas parfaite n'était-il pas surtout la solution la plus confortable? Je décidais de tenter l'expérience, pensant que l'essentiel était d'avoir pris la mesure des biais potentiels et de ne pas prendre le moindre résultat pour un fait acquis, mais bien pour une hypothèse à conforter par d'autres moyens. J'entrepris donc le travail consistant à rechercher dans les registres des recensements, en les lisant ligne à ligne, tous les Algériens recensés dans l'agglomération lyonnaise21. L'idée de rechercher tous les Algériens ne relevait pas de la méconnaissance de la notion de sondage, ni de la manie d'accumuler des fiches sous prétexte que les ordinateurs sont là pour les compter. Mais pour procéder à un échantillonnage correct, il m'eût fallu connaître déjà la population que j'allais étudier: il m'était impossible de laisser de côté, au hasard, tel ou tel quartier, puisque j'ignorais où se trouvaient les individus recherchés. Un sondage au dixième n'aurait pas eu plus de sens : le travail dévoreur de temps n'était pas celui qui consistait à saisir les Algériens (au total, je n'ai pas saisi plus de 8 000 individus, ce qui reste raisonnable pour une enquête de ce type), mais à les trouver, donc à lire l'interminable liste de tous les Lyonnais. Dans un premier 29

Des Algériens à Lyon temps, parce que le travail était considérable, furent retenus seulement les recensements de 1921 et 1931. Par la suite, ma connaissance du sujet ayant progressé, il me sembla que les recensements de 1926 et 1936 auraient été plus appropriés, et que, de surcroît, seules des coupes rapprochées me permettraient de mener mes projets à bien. Je répétais donc l'opération pour ces deux années. La zone géographique couverte fut déterminée simplement: pour les communes limitrophes de Lyon, tous les registres furent lus pour 1931 et toutes celles qui comportaient des Algériens furent retenues, soit les communes suivantes: VIlleurbanne, Vénissieux, Saint-Fons, Oullins, Pierre-Bénite, La Mulatière et Saint-Rambert-l'Île-Barbe. De la même manière qu'il était impossible de construire un échantillon a priori, il ne pouvait être question de laisser de côté certaines communes sous peine de s'interdire de dégager les logiques propres à l'ensemble de l'agglomération. Pour Lyon, la totalité des arrondissements furent dépouillés pour 1921 et 1931. Pour 1926 et 1936, les quartiers ne comportant que peu ou pas d'Algériens en 1931 furent laissés de côté, soit les 1er,2e, 4e arrondissements (la totalité de la presqu'île comprise entre Rhône et Saône) et le 5e, à l'exception de la partie devenue depuis le ge arrondissement, le quartier de Vaise. Cette tactique allait s'avérer être une erreur: les Algériens de ces quartiers, du fait même qu'ils s'étaient isolés de leurs compatriotes et vivaient dans des quartiers où ceux-ci étaient peu nombreux, présentaient des caractéristiques particulières, ce que je n'imaginais pas encore. Ainsi furent dépouillés exhaustivement 93 registres de recensement, comportant en moyenne 1 000 pages chacun et 30 noms par page, soit environ 2 790 000 noms en tout. L'objet de ce travail n'était pas de battre le record des marathoniens de la source sérielle, mais de collecter sur des individus dont on ne savait pratiquement rien, des informations aussi précieuses que leur adresse, leur nom et leur prénom, leur date et lieu de naissance, leur profession, leur employeur. En plus de ces variables en principe fournies par le recensement, j'allais en créer d'autres, indirectement fournies: nature du logement (l'individu habite-t-il seul ou en garni ?), taille et composition du ménage, dans le cas où l'individu était recensé avec une famille. Ce travail me permit de constituer un fichier global de 5 408 individus22. La façon précise dont l'information fut recueillie, nettoyée, codée, est très importante. Ainsi ai-je indiqué en annexe l'essentiel des procédures suivies et des choix adoptés23.

30

De la Grande

Guerre au Front populaire

D'autres sources nominatives ont été utilisées, et, tout d'abord, un cinquième recensement, spécifique aux Algériens, effectué en 1923, étudié dans ses versions lyonnaise et nationale. Les actes de mariage de l'état civil lyonnais ont aussi été systématiquement utilisés pour les années 1923 à 1940 et de manière sélective pour la période antérieure. Ils se sont avérés riches d~infonnation. Le registre du commerce et l'indicateur lyonnais Henry ont apporté leur lot d'informations. Enfin, il a été possible de constituer, à partir des bribes contenues dans toutes les archives dont je disposais, et

principalement dans les archives de police spéciale, un « fichier
biographique », comprenant une vingtaine d'individus dont le cursus m'est bien connu. La fiche d'un individu peut comprendre dans le meilleur des cas des infonnations sur l'état civil (y compris celui des parents du migrant), l'état matrimonial et son évolution, l'activité
professionnelle à des dates différentes, les déménagements successifs,

le casier judiciaire... Ce fichier est composé d'individus représentatifs de la seule frange qui, parmi les Algériens, faisait l'objet des soins attentifs de la police spéciale, à savoir les militants politiques... Tous les noms et prénoms cités dans ce livre sont fictifs. Seuls ont été conservés les noms des dirigeants politiques connus de l'Étoile nord-africaine lorsqu'il est question d'eux « dans l'exercice de leurs fonctions », si l'on peut dire. Les adresses et les lieux de naissance ont, en revanche, été conservés. Quel usage faire des données collectéeset « nettoyées» ? Elles ont été utilisées en deux temps, selon deux approches différentes. La première, dite tranversale, fournit un panorama à une date donnée. Pour la présentation des résultats, j'ai choisi de regrouper les trois années 1921, 1926 et 1931. L'année 1936 est traitée seule, et, en quelque sorte, en creux: on s'intéressera seulement à ce qui a changé à cette date. Pour analyser les données, j'ai procédé à des analyses factorielles des correspondances multiples qui, ne constituant pas une démonstration, et encore moins une preuve, n'ont pas été reproduites ici. Le second usage que je me proposais de faire des données était une étude longitudinale, consistant à rechercher les individus d'une année étudiée à l'autre. Il ne s'agit pas d'une étude longitudinale au sens strict, établissant à une date donnée une cohorte d'individus dont on examine ensuite le devenir ou le passé, mais du seul repérage des individus recensés (successivement ou pas) deux ou trois fois, voire quatre fois, afm de cerner leurs caractéristiques par rapport à ceux 31

Des Algériens à Lyon que, justement, l'on ne retrouve jamais. Le seul élément connu au départ était que la population algérienne de l'entre-çleux-guerres se renouvelait en permanence (la fameuse « noria ))). Mais de L. Massignon à A. Sayad, les estimations sur la durée des séjours variaient de quelques mois à quelques années (de Ramadan à Ramadan, disait Gerolami. ..). On ne savait rien de plus de cette noria du « premier âge de l'immigration )). L'hypothèse de mouvements différenciés selon l'âge, l'origine, la profession, etc., n'avait été évoquée, à ma connaissance, que par O. Carlier qui plaidait pour qu'on s'attelle à leur étude. Je pensais que l'optique longitudinale pourrait apporter du nouveau sur cette question des va-et-vient, c'està-dire des flux et des stocks. Qui reste? Qui part ? Et à quel moment? Le parti pris de faire porter l'effort sur l'analyse des données nominatives n'excluait pas l'usage d'autres types de sources. Divers fonds, dont ont trouvera la liste à la fm de l'ouvrage, ont été mis à contribution. Je voudrais toutefois noter ici trois lacunes que je déplore. Les archives du département de Constantine, d'abord, auxquelles d'autres chercheurs avaient pu avoir accès (notamment A. Nouschi, pour sa thèse), n'étaient plus consultables à l'époque où les dépouillements nécessaires à ce travail ont été effectués (19861987). Le dommage est grand pour l'étude de l'origine des immigrés lyonnais, qui venaient principalement de cette partie de l'Algérie. Autre regret, la disparition des archives de la 14e ~égion militaire (Lyon), qui n'ont pas été déposées à Vmcennes et n'existeraient plus à Lyon. TIstationnait en effet à Lyon un fort contingent de militaires « indigènes )) que l'on ne fera malheureusement qu'entrevoir dans ce livre. Il est, enfin, une dernière source que je déplore n'avoir pu utiliser: la source orale. La distance culturelle par trop grande entre un Algérien âgé et une jeune femme française a voué à l'échec la plus grande partie des multiples tentatives effectuées des deux côtés de la Méditerranée. Pour pallier cette absence, j'ai utilisé, autant que faire se pouvait, la littérature kabyle de langue française, ainsi que la littérature orale telle qu'elle a été recueillie et traduite du berbère par M. Mammeri et M. Ouary. On verra la place importante qu'y tient l'immigration. Je n'ai en revanche pas trouvé, dans la littérature arabe, d'éléments intéressant notre propos. Non que le thème de l'émigration en soit absent, mais parce qu'il ne concerne, lorsqu'on le rencontre, jamais l' entre-deux-guerres.

32

De la Grande Guerre au Front populaire

Notes
1

de l'Introduction fournies sous cette forme

G. NOIRIEl,

1988.

(Les références

renvoient à la bibliographie:) 2 M. TRIBALAT (sous la direction de), Cent ans d'immigration, étrangers

d'hier, Français d'aujourd'hui, PariS: INED-PUF,
3 J. COSTA-LASCOUX ; E. TEMIME (coordonné

1991. par),

Les Algériens en

France. Genèse et devenir d'une migration, recueil de 21 articles. 4 Article paru dans xxe siècle, juillet-septembre 1985, pp. 59-70.

5 B. STORA,

I/s venaient

d'Algérie.

L'immigration

algérienne

en

France, 1912-1992, Paris: Ed. Fayard,1992. 6 N. GOMAR, 1931. 7 On pourrait citer d'autres travaux, mais celui de

louis Chevalierprésente

la particularité d'avoir eu un retentissement fréquemment cité aujourd'hui.
8

suffisant pour être encore

L. CHEVALIER,

1947, p. 18.

9 J.-J. RAGER, 1950. 10 L. MURACCIOlE, 1950.
11 Données

annuelles des flux portuaires, voir annexe 1. 12 le seul à avoir explicitement fait ce raisonnement
connaissance, 13J. BIENFAIT, 14 J.-L. O. Cartier, 1968.

est, à ma
plus

dans un article sur lequel nous reviendrons s.d.).

longuement par la suite. (O. CARLlER,

PINOl a décrit, dans Mobilités et immobilismes d'une grande ville, quelques-unes des "ficelles" utilisées, et je me permets de renvoyer à ses
descriptions. évidemment Je serais falsifié encore plus catégorique que lui. le caractère de certaines pages des registres

saute aux yeux avant

même page: comme

la lecture, par la régularité des familles, des ménages standard, bien rangés, il ne s'en trouve

donc de la disposition de la une parodie de population, d'employés un peu

que dans la mince imagination

besogneux tout de même... 15 G. MAUCO, 1932. 16 O. CARLlER, France

quantitative de l'émigration algérienne en à l'entre-deux-guerres'', article sans date paru à Oran dans Histoire
.Pour une histoire

33

Des Algériens

à Lyon

sociale de l'Algérie, et repris dans une version abrégée dans les actes du colloque Les Algériens en France, 1985. 17 Recensement de 1921, instruction n° 5, nationalité des étrangers, cité par J. SINGER-KEREL, les actifs maghrébins dans les recensements français, Les Magrébins en France p. 82. 18 O. CARLIER renvoie, dans la version abrégée de son artide, à la version intégrale. Mais, ayant consulté cette dernière aux archives d'Aix, je n'y ai malheureusement pas trouvé les précisions cherchées. 19 Sauf à envisager "existence d'une emigration clandestine, non décomptée par la statistique portuaire, hypothèse vraisemblable mais qui ne devrait pas provoquer un décalage aussi important.
20

Mais tel chercheur qui ne leur accordait pas grand crédit (J.-L.PINOl,

1980) a infléchi son point de vue et montré que, intelligemment utilisées, elles étaient finalement assez fiables (J.-L. PINOl, 1989, pp. 390 et ss). 21 J'explique, dans l'annexe 2, comment j'ai distingué Jes Algériens, et fournis d'autres indications méthodologiques sur "usage des recensements. 22 Non compris les femmes et les enfants, intégrés, avec les chefs de famille algériens, dans un autre fichier où l'individu statistique n'est plus l'individu mais le ménage. Allait s'y ajouter un autre fichier de 1 140 individus venus d'une autre source (voir ci-dessous, recensement 1923), soit au total environ 8 000 fiches. Ce chiffre ne correspond pas à celui des "Algériens de lyon". Cette question sera développée en détail dans la deuxième partie de ce travail. 23 Indications générales en annexe 2 ; par variable, annexes 3 à 5. Des indications méthodologiques supplémentaires, les données chiffrées, lorsqu'elles ne figurent pas ici, et le détail des calculs sont fournis dans la version intégrale de ce travail (thèse, Lyon 1989).

34

PREMIÈRE PARTIE
,

L'IMMIGRATION ALGERIENNE
DES DÉBUTS PLACÉS SOUS DE FÂCHEUX AUSPICES

Le bateau des exilés
Le bateau est dans le port En partance pour la France Enfants, formulez des vœux L' exil lacère le foie. Le bateau jette son cri Son amer, son acide Enfants, formulez des vœux Que patiente la plaie vive. Le bateau au quai s'arrache Mon cœur s'en trouve atterré Enfants, formulez des vœux Tant en engloutit l'exil. Le bateau est sur les vagues Qui le battent derrière, devant Enfants, formulez des vœux La maison est gavée de peines. Le bateau maintenant penche

TIberce les pauvres gens Enfants, formulez des vœux Quitter son pays, quelle peine. Le bateau touche I'horizon La maison se trouve froide Enfants, formulez des vœux Des cœurs la tristesse déborde. o bateau, ô compagnon si je pouvais, te suivrais Enfants, formulez des vœux Que reviennent les exilés.

Extrait de l'anthologie

de M. Ouary, PoèrnRS et chants de Kabylie.

-37

Les années 1910 à 1930 furent, pour l'immigration algérienne, des années décisives. Auparavant, le mouvement migratoire était insignifiant dans le sens sud-nord, même si c'est au XIXe siècle qu'il faut remonter pour en trouver les causes. À la fm de cette période, au contraire, tous les éléments du décor étaient en place, et si l'immense transfert de population que constitue l'émigration algérienne vers la France ne se déroula, pour l'essentiel, que des années 50 aux années 70, c'est que la crise puis la guerre l'avaient retardé. Mais il n'y eut pas de rupture qualitative fondamentale entre l'immigration algérienne des années 30 et celle des années 60, même si, de sujets, les Algériens étaient devenus citoyens et si d'autres éléments du contexte, entre-temps, avaient notablement évolué. Après la Seconde Guerre mondiale, il y eut plutôt épanouissement, maturation d'un processus dont tous les germes avaient été semés dans l'entre-<ieuxguerres. TI s'agit donc ici de voir comment la première immigration allait, dès cette époque, tisser les réseaux, baliser les lieux, instaurer des bases, préparer méthodiquement, bref, ouvrir la porte au déferlement que rien - pas même l'indépendance de l'Algérie - ne saurait plus freiner avant le nouveau choc économique des années 70. L'immigration algérienne, qui ne fut souhaitée par personne, allait devoir imposer son existence dans les pires conditions.

38

CHAPITRE I DE LA SUPPRESSION DU PERMIS DE VOYAGE À LA DÉFINITION D'UNE POLITIQUE D'ENDIGUEMENT (1910-1920)
Particulièrement méconnues, les primes origines de l'immigration algérienne sont beaucoup plus anciennes qu'on ne l'imagine généralement. Ne concernant, au départ, qu'un nombre d'hommes très limité, le mouvement devint suffisamment important pour que, dès avant la Première Guerre mondiale, une enquête administrative dont le rapport a été conservé lui soit consacrée. Ce chapitre évoque la situation du début du siècle à la Grande Guerre et la politique des pouvoirs publics français vis-à-vis de l'immigration algérienne au
début des années 20.

Les pionniers « Voilà quinze ans qu'il est parti. Mon Dieu, oui! comme tous les autres. C'était un matin de printemps, au mois de mars peut-être. Il quitta Kamouma et Kaci les larmes aux yeux [.. .]. Il était jeune et robuste, avait fréquenté l'école, ne flânait pas à l'ouvrage. Il pouvait abandonner ses travaux kabyles, apprentissage ingrat, et aller gagner gros à l'usine. On ne pouvait le garder plus longtemps. Il avait hâte de s'envoler. Ses parents avaient hâte d'avoir, eux aussi, leur "absent", c'est-à-dire leur soutien. Ils furent bien déçus, les parents. Finalement. cela se passa un peu de la même manière que s'ils avaient perdu leur unique enfant. [...] Ce départ, il ne saurait l'oublier. Le jour et le mois importent peu. C'était en 1910. à la fin de l' hiver, un matin. Il se revoit à la sortie du village, avec ses trois compatriotes, morts à présent. Ils ont été escortés jusque-là par les parents en larmes. Il tourne vers sa mère un regard désespéré et Kamouma grimace en se tordant les mains!. » Ainsi Mouloud Feraoun retrace-t-il, dans La terre et le sang, le départ de son héros, Amer d'Ighil-Nezman. Ce roman, qui raconte l'itinéraire d'un émigré kabyle, fournit nombre de points de repères à

39

Des Algériens à Lyon I'historien. De tous les romans algériens de langue française ayant consacré des pages à l'émigration, celui-ci est peut-être le seul à situer le départ du protagoniste avant la guerre de 1914. C'est que le phénomène n'en était qu'à ses débuts: « Il faut dire qu'en ces temps héroïques d'avant la Première Guerre mondiale, les Kabyles commençaient à peine à découvrir la France. [...] Seuls les plus hardis osaient traverser la mer, croyaient affronter de grands périls, acceptaient d'être damnés pour avoir vécu en pays chrétien, mais, en revanche, se voyaient bien reçus, bien payés et considérés. [...] Mais, en général, on restait sceptique et méfiant. L'idée d'aller en France ne se propageait que petit à petit2. » Ainsi donc était amorcé, dès le début du siècle, un mouvement qu'on s'accorde généralement à reconnaître comme circonscrit, alors,

à la Grande Kabylie. Les toutes premières migrations « d'indigènes»
vers la France remontent même probablement aux dernières décennies du XIXe siècle. En 1889, An Mehdi, caïd des BeniMenguellet (commune mixte du Djurdjura) et président de la Délégation fmancière kabyle, proposait le départ vers la France de contingents de ses compatriotes dont il faisait l'éloge. Logiquement, les premiers Algériens qui établirent le lien avec la France travaillaient sur des bateaux ou comme dockers. Des colporteurs furent également du nombre des pionniers, ainsi que des Algériens attachés au service d'Européens de retour en métropole, ou des conducteurs de bestiaux qui, parfois, tentaient de se fixer à Marseille. Une lettre sans date du commissaire de police de Philippeville au directeur de la Sûreté générale explique que pour contourner les lois concernant l'embarquement vers la France3, certains « indigènes» s'embauchaient comme bergers et ne revenaient plus après avoir conduit le troupeau à Marseille... En 1906 et 1907, les raffmeries et huileries de Marseille, notamment l'entreprise Morel et Prom, aux prises avec une grève d'immigrés italiens, firent appel, pour les remplacer, à plusieurs centaines d'Algériens. Ces travailleurs auraient ensuite été transférés dans la région parisienne4. À la même époque, Michelin à Clermont-Ferrand et surtout les houillères du Pas-deCalais, notamment celles de Courrières, firent également appel à la main-d'œuvre algérienne. C'est là qu'on retrouve Amer, le héros de La terre et le sang, qui, après avoir changé d'état civil pour camoufler un jeune âge qui l'aurait empêché de descendre au fond, travailla

40

De la Grande Guerre au Frontpopulaire
quatre années comme mineur avant d'être fait prisonnier à l'arrivée des Allemands. Entre-temps, le jeune Kabyle avait transité par Paris où Mouloud Feraoun met également en scène, dès 1910, une colonie algérienne: après l'arrivée à la gare de Lyon, le groupe avec lequel

voyage le jeune homme se rend à un « vieil hôtel-restauranthaut et
étroit» : «Ils y entrèrent. Dans la salle du rez-de-chaussée, qui était un café, Amer vit des gens d' Ighil-Nezman qu'il hésita à reconnaître.

C'étaient bien eux pourtant. [...] Les nouveaux venus furent accueillis avec des sourires protecteurs5. » La même scène de
retrouvailles avec les gens du pays se reproduit à l'arrivée dans le Nord: « Il y avait là toute une colonie d'Ighil-Nezman [...]. Ils étaient, dans cette petite ville de mineurs, une dizaine qu'Amer connaissait presque tous, vivant ensemble, travaillant au même endroit, partageant les mêmes lits, mangeant les mêmes plats et gagnant le même salaire6. » Jusqu'en 1911, les arrivées restèrent malgré tout limitées. À cette date, elles devinrent suffisamment importantes pour que M. Gérard, directeur de l'Office d'Algérie à Paris, envisageât, dans un rapport sur le fonctionnement de son service, l'éventualité de prendre des mesures pour canaliser l'émigration. Pour la première fois, on décida de procéder à une enquête auprès des préfets de France métropolitaine afm d'évaluer la situation en la matière. Réalisée en 1912, cette enquête conclut à la présence de 4 000 à 5 000 Algériens concentrés principalement à Marseille, à Paris et dans le bassin houiller du Pas-de-Calais, et rapporta que« d'une manière générale, cette main-d' œuvre [était] appréciée par les patrons et [que] les ouvriers kabyles [vivaient] en bons termes avec leurs camarades français ». Pour compléter ces constatations, et à la suite d'une intervention à la Chambre de Doizy, député indigénophile des Ardennes, en décembre 1911, dans laquelle il stigmatisait le sort fait aux Kabyles du Pas-de-Calais, entassés dans des logements insalubres, et la non-application à leur égard de la loi de 1898 sur les accidents du travail, le Gouvernement général décida de créer une commission d'enquête. Elle fut chargée d'étudier sur place la situation des principaux groupes algériens établis dans la métropole. Les conclusions de la commission, qui enquêta dans le Pas-de-Calais (Liévin, Drocourt, Escarpelle), à Paris et à Marseille, furent moins alarmistes et même franchement positives. Elles affirmaient que les

41

Des Algériens à Lyon ouvriers kabyles bénéficiaient non seulement de la pleine application des lois sociales, mais aussi des institutions de secours mutuels, de l'assistance médicale ou des caisses de retraite. Si quelques « frottements» avaient eu lieu avec des Belges, seuls ces derniers en avaient été jugés responsables et licenciés: «Les ouvriers interrogés par la commission se sont plu à reconnaître au contraire qu'ils [les Algériens] sont d'un caractère conciliant et doux et qu'étant sujets français ils méritent d'être accueillis cordialement par leurs camarades de la métropole. Certains ont même fait remarquer que beaucoup de ces Kabyles parlent mieux notre langue que les Flamands. Quant aux commerçants, s'ils ont été un peu déçus au début en constatant que les indigènes algériens ne sont pas de gros consommateurs, ils n'ont cependant pas tardé à les estimer en les
voyant solder tous leurs achats au comptant7.
»

Le seul reproche qui était fait aux Algériens était celui de malpropreté. Un défaut que la commission attribua à leur économie excessive qui les faisait se mal loger et au fait que les compagnies

n'avaient pas encore eu le temps de prévoir les « installations
nécessaires» qui devaient, d'après le rapport, être en place d'ici deux ans. Après une statistique dénombrant combien de mineurs algériens par fosse utilisaient les bains-douches publics (statistique où l'on apprend que presque tous étaient dans ce cas), on lit : « Cette
proportion serait notablement supérieure à celle de l'utilisation [sic]

des bains-douches par les ouvriers européens. » Quant aux logements dénoncés par Doizy, ils auraient, certes, laissé à désirer
dans certains cas, mais leur installation aurait été
«

supérieure en

somme à ce qu'elle était pour la plupart dans la demeure
ancestrale». Le rapporteur a, à ce propos, cette phrase étonnante dont

on aura à se souvenir dans la suite de ce travail: « Les compagnies
les logeraient bien en corons s'ils amenaient leurs familles. » Les descriptions des groupes algériens de Paris et de Marseille confortent le portrait globalement positif d'un ouvrier immigré algérien apprécié, accueilli sans hostilité particulière si ce n'est le surnom de «Tchouk-tchouk» donné à ceux qui portent la chéchia, surnom que

la commission leur conseille de « supporter gaiement [...] sans y
attacher plus d'importance qu'il ne convient ». TIimporte, pour décrypter ce tableau idyllique, de mieux connaître ses trois auteurs: on a dit plus haut qu' Aït Medhi avait été l'un des

42

De la Grande

Guerre au Front populaire

premiers chantres de l'émigration. Il fut assassiné peu après en Kabylie, dans l'exercice de ses fonctions. De Costigliole, sousdirecteur de l'Office d'Algérie, mourut au front en 1914, à la tête d'une compagnie de zouaves, et il est difficile de préciser sa pensée en matière d'émigration. TIn'en va pas de même d'Octave Depont, qui présidait la commission. Ses opinions peuvent êtte appréhendées par ses écrits sur l'immigration postérieurs à la guerre. Ce haut fonctionnaire, tout imbu du rôle qu'il était appelé à jouer par sa « connaissance de l'indigène », comme l'on disait alors, semble bien représentatif d'un courant assimilateur persuadé tout à la fois de la supériorité de la civilisation occidentale et de la capacité des Kabyles - si ce n'est des Arabes - à l'adopter, à terme. Antisyndicaliste et, après la guerre, violemment anticommuniste, O. Depont joue la carte des Algériens, français, dociles, disciplinés, presque jamais absents pour cause de maladie (même s'ils sont ttois fois plus touchés que les autres par les accidents du travail), contre les étrangers, souvent décrits comme syndicalistes et grévistes dans l'âme: « L'élément italien si remuant », lit-on à la page 29 du rapport, dans la description de la situation marseillaise. Son objectif est de convaincre des bienfaits du recrutement en Afrique du Nord: « Il apparaît avec évidence que le remplacement d'une partie de ces étrangers [les Européens] par des sujets français [les Algériens] serait désirable du point de vue national ». Les arguments avancés en faveur de l'émigration auraient dû trouver un écho favorable des deux côtés de la Méditerranée: les salaires resteraient sur le territoire français; les « indigènes» acquerraient un contact avec la civilisation, qu'ils contribueraient à répandre chez eux après leur retour; leur qualification serait améliorée, au bénéfice de la colonie; enfm, la naissance de besoins nouveaux favoriserait les exportations vers l'Algérie. Le risque de voir les « indigènes» racheter les terres des Européens est signalé, mais ceux d'une hausse des salaires et d'une raréfaction de la maind'œuvre en Algérie sont écartés, en raison du caractère temporaire de l' «' exode» et de sa localisation à des zones restreintes de la Kabylie du Djurdjura et de la Kabylie des Babors. En revanche sont suggérées des mesures de sélection au départ (par la création d'agences de placement) et un encadrement beaucoup plus strict en méttopole, avec la création d'une association qui« pourrait assumer le beau rôle

43

Des Algériens à Lyon de protection discrète et d'assistance morale en s'occupant amicalement des Kabyles pendant leur séjour en France ». Une idée promise à un bel avenir... En l'absence d'autres sources, il convient de n'utiliser les informations fournies par ce rapport qu'avec précaution: a priori favorable à l'immigration, O. Depont proposait une vision insistant plus sur les aspects positifs du mouvement que sur d'éventuelles difficultés. TIsemble bien toutefois que le stéréotype de l'Algérien joueur de couteau, fourbe et paresseux, ne soit pas encore apparu à cette date. Ce qui est certain, c'est qu'on voit s'atTmner là très officiellement un courant favorable à l'immigration coloniale, et ceci dans les hautes sphères du Gouvernement général dont est issu O. Depont. La presse d'avant-guerre semble avoir abondé dans le même sens. Ainsi Le

Petit Marseillais écrit-il en 1913 : « Des travailleurs et des soldats
pour la France, du bien-être pour les indigènes, voilà plus qu'il n'en
faut pour accueillir avec joie une immigration aussi sympathiqueS!
»

Et comme en écho, de l'autre côté de la mer, « encourager et
favoriser l'exode des travailleurs en France, c'est la seule chance qui s'offre à nous de faire évoluer les indigènes, de les arracher à la torpeur'Y », explique la Dépêche de Constantine, le 30 janvier 1914, arguant du fait que la main-d'œuvre était de beaucoup supérieure aux besoins industriels et agricoles en Algérie, que les travailleurs musulmans gagneraient mieux leur vie en France et que le contact avec la population française briserait le « bloc islamique algérien». Quant au patronat qui a tenté l'expérience, il semble également trouver son compte à l'emploi massif d'ouvriers « indigènes» : aux seules mines de Courrières, leur nombre passe de 435 au 30 novembre 1912, à 903 au 16 janvier 1914, soit un effectif presque multiplié par deux en à peine plus d'un an ; à la ratTmerie Say de Paris,25 % du personnel est algérien10 ... Jean Melia, dans un plaidoyer pour les indigènes paru entre les deux guerres, cite pourtant des réactions négatives. Ainsi celle-ci, parue

dans les Annales Africaines le 13 février 191411: « Cette maind' œuvre qui file en France, et qui y filera bientôt davantage, car si intense que soit cet exode, il n'est qu'un commencement, cette maind' œuvre, nous en avions le monopole.. elle nous était, je ne dis pas nécessaire, mais rigoureusement indispensable. Nous l'avions à des conditions modérées, nous ne l'aurons plus qu'à des conditions

44

De la Grande Guerre au Frontpopulaire
exorbitantes, si même nous l'avons encore. » Un point de vue qui
anticipe sur le discours qui sera le plus courant vingt ans plus tard, mais qui paraît exceptionnel à cette date. Incertain reste le nombre des Algériens venus en France avant la guerre. La commission d'enquête l'estime à 20 000. Un chiffre que G. Meynier propose de ramener à 13000 pour prendre en compte les retours probab1es12. On reste très loin de ce chiffre dans le décompte fourni en annexe du rapport de la commission Depont, qui donne une répartition par départements - où le Rhône n'apparaît pas, alors que l'on sait, grâce aux actes de l'état civil lyonnais, que des Algériens s'installèrent à Lyon dès 1908 au moins. À cette première liste est jointe une seconde, aussi intéressante, celle des départements où ont été signalés des colporteurs algériens: elle couvre la quasi-totalité de la France! En somme, bien avant qu'on ne commençât à s'inquiéter de leur présence, des Algériens sillonnaient la France, des HautesPyrénées au Finistère et de la Somme à la Savoie, proposant tapis ou bijouterie. Autant d'hommes qui allaient s'ajouter aux premiers ouvriers d'usines et aux mineurs pour raconter, de retour au douar, comment on vivait en France, et inciter leurs compatriotes à les y accompagner. La guerre ne fut donc pas la première à mettre en contact la Kabylie et la métropole. Les colporteurs accomplis qu'étaient, de longue date, les Kabyles, n'avaient pas attendu qu'on les réquisitionne pour venir se faire par eux-mêmes une idée de cette
«

mère patrie» dont on parlait à l'école des Français, plus répandue

en Kabylie que dans le reste de l'Algérie, et tenter d'y gagner moins mal qu'ailleurs une vie que le manque de terres les poussait à chercher sur les routes. Les conditions juridiques de leurs déplacements ne leur facilitaient pourtant pas la tâche. En 1874 fut imposée aux Algériens indigènes l'obligation de se munir d'un permis de voyage pour se rendre hors de l'arrondissement de leur domicile 13.Par ailleurs figuraient au nombre des infractions au Code de l'indigénat (par circulaire gouvernementale du 13 septembre 1882) les articles suivants :

- art. 19 : « Départ d'une commune sans avoir, au préalable, acquitté les impôts et sans être muni d'un passeport, permis de voyage, carte de stireté ou livret d' ouvrier régulièrement visé» ;
- art. 20 : « Négligence de faire viser son permis de voyage dans les communes situées sur l'itinéraire suivi et au lieu de destination». 45

Des Algériens à Lyon Une loi de 1890 assouplissait légèrement cette procédure en édictant que le même permis pourrait servir pendant un an, et qu'il ne devrait être visé, lors des séjours, que dans les départements autres que celui de la résidence. En décembre 1904, une nouvelle loi prétendit améliorer encore le régime en supprimant l'obligation de permis. .. pour les communes de l'arrondissement et même, suprême liberté, pour celles qui jouxtaient la commune d'origine... même si elles n'appartenaient pas au même département! Des assouplissements qui avaient donc plus pour but la simplification du travail de surveillance que l'amélioration des conditions de

déplacement des intéressés. La procédure -

qui n'est pas sans

rappeler les contraintes du Livret ouvrier - était si lourde qu'elle amena l'Administration à délivrer de nombreuses dérogations: aux notables, aux « indigènes» voyageant au service d'Européens, aux propriétaires et patentés importants, etc. Ceux-là se voyaient attribuer, en remplacement, une carte d'identité. Les nombreux colporteurs, en revanche, ne jouissaient d'aucune faveur et devaient faire viser leur permis. Pour parfaire le dispositif, il était interdit de donner asile à tout étranger non porteur d'un permis régulier. Les voyages vers la métropole étaient, en principe, encore plus étroitement surveillés. Par circulaire du 25 janvier 1895, le gouverneur général Cambon se réserva le soin d'autoriser lui-même les départs individuels des Algériens. TI leur était interdit de quitter l'Algérie sans avoir constitué au préalable une caution solvable. Mais il n'est pas certain que ces dispositions, qui furent abrogées dix ans plus tard, aient jamais été soigneusement appliquées. TIsemble qu'à partir de 190514 l'Administration algérienne ait adopté une attitude plutôt libérale à l'égard des déplacements des « indigènes ». Cette politique fut entérinée par l'arrêté du 18 juin 1913 du gouverneur général Lutaud, qui décida de supprimer le permis de voyage, que ce soit à l'intérieur de l'Algérie ou entre celle-ci et la métropole. La disposition fInale de l'article 17 de la loi du 15 juillet 1914, dont il sera souvent question dans ce livre, consacrait défmitivement cette suppression: « Il ne sera plus exigé de permis de voyage sur toUt le territoire de la France, de l'Algérie, des colonies et des pays de protectorat. » Dans l'esprit du législateur, cette suppression était défmitive et absolue. On venait de voter une disposition qui serait une épine dans le pied de la colonie pendant des dizaines d'années.

46

De la Grande Guerre au Frontpopulaire Une guerre qui change tout15
Entre 1914 et 1918, 120 à 130000 Algériens ont sans doute débarqué en France pour y travailler, ouvriers libres, réquisitionnés ou clandestins. Même si certains, parce qu'ils ont effectué plusieurs passages, sont comptés plusieurs fois dans ce chiffre, c'est un nombre considérable d'hommes qui découvrent le travail en France. Dans le même temps, environ 175 000 autres servirent sous le drapeau français, toutes catégories de militaires confondues. Ce sont donc au total environ 300 000 Algériens qui furent « prélevés» par la France en quatre années de guerre. Le paternalisme et l'encadrement des cmps et des esprits exercés par l'armée sur ses recrues algériennes produisirent

un curieux effet de mimétisme- plutôt que d'assimilation- que G.
Meynier analyse ainsi : « Le passage di1n.s r armée française, dans la mesure où il contredit formellement le contexte colonial uniment répressif, est fondamental, tant il est vrai que, côté pile d'une politique

générale dont le côté face est la répression et le racisme, le
paternalisme et les multiples formes de solidarité d'armes ne sont tout r image mythique

de même pas indifférents aux colonisés [...J. Les impressions
rapportées par les tirailleurs nourriront tenacement d'une France accueillante et généreuse16. »

La situation est plus complexe pour les travailleurs civils. La vie qui leur est faite est souvent très dure, comme en témoigne l'exemple lyonnais, un des mieux connus. En 1917 est confiée au sénateur du Rhône, Paul Cazeneuve, une enquête sur la situation des travailleurs coloniaux, qui sont alors 18000 dans la région lyonnaise (Chinois et Marocains compris) : un chiffre qui ne sera plus atteint avant longtemps. TIs sont, dès 1916, répartis en quatre groupements (SaintFons, Vénissieux, Feyzin, Neuville-sur-Saône), dans des vieilles bâtisses désaffectées, sales, sans lumière, auxquels s'ajoutent les années suivantes plusieurs autres groupes, notamment le cantonnement Debourg au parc d'artillerie de la Mouche17. Les conditions de vie y sont marnes, et la maladie cause des hécatombes. Les « hommes» sont souvent de très jeunes gens, estime P. Cazeneuve, qui est aussi médecin. Un cinquième à un quart d'entre eux n'aurait pas plus de quinze ans, et certains même pas plus de treize, quoi qu'en disent les états civils présentés. Ce sont évidemment parmi ces « tout-petits », selon le terme de l'auteur du rapport, que les malades sont les plus nombreux.

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Des Algériens à Lyon Du 2 au 13 avrill917, écrit G. Meynier, «au cantonnement Debourg à Lyon-la-Mouche, sur un effectif total de 1 500
travailleurs, il y eut 1 205 malades à la visite18». Ces hommes et ces enfants travê.Ù.llentaux usines de défense nationale, notamment au chargement des obus, pour des salaires qui atteignent cinq francs à la fm de l'année 1917 seulement Dès le début, la coexistence avec les Français est difficile dans les ateliers. Les « indigènes» servent de boucs émissaires, soot accusés de tous les maux et particulièrement d'empêcher, par leur présence, la démobilisation des hommes envoyés au front. Des incidents surgissent à plusieurs reprises, en divers points de France et notannnent à Lyon. Traités de « jaunes )), peu soutenus par les syndicats, les Algériens sont persécutés par les Français et souvent seuls punis faute de savoir se défendre. Fin 1917, lors de la grève de la métallurgie lyonnaise, l'unanimité semble se faire pour revendiquer leur départ. L'importation massive de cette main-d'œuvre, pour laquelle aucune structure d'accueil matériel ou moral n'a été prévue, contribue au développement de stéréotypes racistes. Parmi d'autres griefs, celui de malpropreté est récurrent. C'est pourtant la propreté qui eut étonné dans de telles conditions. Certaine presse décrit les sidis19 comme « sales,fourbes, vindicatifs,
impulsifs, joueurs, paresseux, ivrognes, tuberculeux, vérolés, obsédés sexuels20 )), avec une insistance particulière sur ce dernier point, qui

rejoint « l'idée, déjà exprimée avant la guerre, de l'ethnologue indigénophile Van Gennep que les Algériens ont une sexualité exces-

sive21

)).

Un fantasme qui, on le verra, jalonne l 'histoire des

représentations de l'Algérien. Pourtant, la situation n'est pas aussi dramatique pour tous les Algériens. Le problème semble spécifique aux grandes villes industrielles: «Ce n'est [...] pas une proportion importante d'Algériens qui cristallise l'isolement. Au contraire, l'insertion est meilleure dans les départements - Aveyron, HautesAlpes, Basses-Alpes - où ils sont relativement nombreux (de 14 à 25 %) [de la main-d'œuvre des usines de guerre] : ce sont des départements peu industrialisés, méridionaux, dans lesquels les ouvriers algériens forment des communautés relativement
importantes et homogènes. Dans le Gard, où les "Kabyles" forment 8 à 10 % de la population ouvrière des usines de la défense nationale, les rapports avec la population sont partout décrits comme bons par les officiels22. ))

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De la Grande Guerre au Front populaire
De plus, tous les Algériens ne travaillent pas dans les usines de guerre et n'ont pas été réquisitionnés. Certains - un petit nombre il est vrai, compte tenu des rapatriements de l'année 1914 - étaient déjà en France avant la guerre. D'autres y sont venus librement avant le décret du 14 septembre 1916 qui uniformisa le recrutement sous la houlette de l'Administration. Travaillant pour l'industrie privée, ils

perçoivent parfois des salaires honorables. Fixés « en ville », ils
échappent aux conditions de vie épouvantables des cantonnements, même si les leurs restent modestes. C'est parmi eux que se recrutent les premiers tenanciers de cafés fréquentés par leurs compatriotes moins fortunés, les recrutés administratifs. Le courrier vers l'Algérie, connu grâce à la censure postale, reflète cette distinction. Les lettres en français, souvent issues de ce groupe de « travailleurs libres» effet de la scolarisation plus importante de la Kabylie? -, tendent à présenter la France comme le pays de cocagne. Celles rédigées en arabe dépeignent, au contraire, la vie dure, le mépris des Français, trahissent la nostalgie du pays et vont jusqu'à suggérer à leurs compatriotes l'évasion en cas de réquisition. Soldats aux statuts variés, plus ou moins bien lotis et intégrés, travailleurs réquisitionnés

ou « libres », affectés dans une grande ville ou dans une plus petite,
autant de situations qui font des « coloniaux» un groupe plus divers qu'on ne le laisse généralement entendre lorsqu'on évoque la période de la guerre comme l'antécédent fondamental en matière d'immigration. Des itinéraires différents qui laisseront aux intéressés et à ceux qui les ont côtoyés des souvenirs différents et feront, en d'autres temps, des immigrés différents. Les conséquences de la guerre allaient se faire sentir sur plusieurs plans. Représentations de « l'indigène» par la population française qui, de globalement positives qu'elles étaient probablement auparavant, évoluèrent dans un sens plus négatif, sans que les

éléments dont on dispose permettent de dire, loin de là, que ce fut
toujours le cas : le loyalisme et la bravoure des Algériens au front, dont G. Meynier a montré qu'ils n'étaient pas un mythe, jouèrent sans doute un rôle de contrepoids. État d'esprit, habitudes nouvelles et images de la France qu'allaient rapporter au pays les soldats et les ouvriers mobilisés dans la métropole, avec leurs grandes conséquences: l'une directe, la démultiplication du mouvement d'émigration, l'autre indirecte, le développement de la revendication

.

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Des Algériens à Lyon nationale. Représentations, enfin, que les pouvoirs publics et singulièrement les hommes appelés à prendre les décisions ou à influer sur elles se faisaient de l'immigration et des immigrés. Les recrutements de 1914-1918 : une parenthèse à fermer ta guerre finie, il convenait de mettre fin à la situation exceptionnelle qu'elle avait créée. On commença donc par rapatrier dans leurs foyers la majorité des travailleurs réquisitionnés. On pourrait penser qu'il ne s'agissait là que de l'application du contrat qui les liait à l'État et prévoyait leur retour aux frais de celui-ci. Pourtant, la lecture des archives concernant les rapatriements laisse une tout autre impression23. Des deux côtés de la Méditerranée, le souci, à l'évidence, n'était pas seulement de respecter un contrat, mais (version Alger) de récupérer ses ouailles ou (version Paris) de s'en débarrasser... Les rapatriements s'échelonnèrent entre 1917 et 1920. On rapatriait même encore en 1921, au coup par coup. À en juger par les dizaines de plaintes, avis de recherches, dernandes de secours conservés, ils se fIrent dans les pires conditions. La ligne de

conduite officielle était pourtant simple: « À partir du 15 mai 1919,
les renouvellements des contrats de travail des Nord-Africains ne seront plus acceptés que dans les groupements mêmes dont ils font partie et pour une durée milXimum de six mois. [...] us travailleurs nord-africains renvoyés au dépôt de Marseille seront tous rapatriés sans exception et ne seront plus autorisés à renouveler leur contrat. » C'est là ce qu'écrit Clemenceau au commandant du dépôt des travailleurs coloniaux de Marseille, le 10 mai 191924.La même lettre précise que tous les rapatriements devront se faire dans l'année 1919. Mais si les consignes étaient simples, leur application le fut moins. Un an plus tard, à la rm de juin 1920, le Gouvernement général se plaint de ne pas voir revenir tous ses ressortissants au bercail: « Il était prévu [...] que tout travailleur quittant pour quelque cause que ce soit l'établissement où il avait été retenu comme travailleur libre25, devrait passer par le dépôt des travailleurs coloniaux à Marseille, qui prendrait son billet à bord d'un paquebot à destination de l'Algérie [...]. » Or, il a fait enquêter pour savoir combien ne sont pas encore rentrés: « Il en résulte que 4 000 travailleurs coloniaux environ ont éludé les clauses de leur contrat et sont restés en France sans autorisation. Ce chiffre, relativement élevé'lfJ[...]. »

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De la Grande Guerre au Frontpopulaire
Relativement élevé? Si le chiffre était exact, et au regard du total

concerné, « non négligeable» conviendrait mieux. Mais le ton de la
lettre est agacé: on aurait souhaité, à Alger, que tous reviennent. Et si l'on a consenti - de mauvais gré d'ailleurs - à l'effort de guerre, il faut, maintenant, que les choses reprennent leur cours. Et pour en persuader un ministère qui semble, vu d'Alger, mettre peu d'empressement à pousser vers les bateaux les coloniaux restant

- c'est le terme employé :- en métropole, on multiplie les arguments, bons et mauvais. On évoque, par exemple, les plaintes de rapatriés qui auraient dû attendre fort longtemps à Marseille... Ce dont le secrétariat d'État à la Guerre (en charge du centre de rapatriements) se défend: « Il semble bien que les anciens travailleurs nord-africains aient, une fois de plus, cédé à leur tendance naturelle à formuler des plaintes ou des réclamations non fondées, avec l'espoir [...] d'obtenir quelques nouveaux avantages. » On allègue un peu hypocritement le coût que représente l'entretien des organismes chargés des rapatriements, donc l'intérêt d'en [mir au plus vite. Dans l'ensemble, on est bien d'accord à Paris pour en [mir. On ne conteste pas le chiffre de 4 000« fuyards ». Mais l'on est aussi
« indûment»

obligé d'avouer son impuissance: « Tous ces travailleurs ont été
signalés, au fur et à mesure que leur disparition était constatée, au ministre de l'Intérieur qui était invité à les faire rechercher et à les évacuer sur le dépôt des travailleurs coloniaux de Marseille aux fins de rapatriement. Soit que beaucoup de ces délinquants soient retournés par leurs propres moyens en Algérie, soit que les recherches aient été insuffisantes, il n'est parvenu au dépôt des travailleurs coloniaux de Marseille aucune indication sur la position de la plus grande partie de ces Algériens27. »

En clair, on fait ce que l'on peut, c'est-à-dire pas grand-chose, malgré les euphémismes. Pour s'en excuser, on place des hommes qui n'ont rien à se reprocher en situation de coupables (<< délinquants») ou... d'idiots: pourquoi seraient-ils rentrés par leurs propres moyens alors qu'ils ne pouvaient ignorer qu'on les rapatriait gratuitement? TIest probable que le chiffre de 4 000
Algériens restés en France est tout à fait sous-estimé. Ceux de 60 000 et de 36 000, proposés respectivement par A. Nouschi28 (d'après les données fournies par J.-J. Rager) et Ch.-R. Ageron sont peut-être, eux, forcés, puisqu'ils signifieraient qu'un individu sur deux ou un

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Des Algériens à Lyon individu29 sur quatre, selon 1'hypothèse retenue, ne serait pas rentré au pays après la guerre. Dans les archives des communes mixtes, on trouve ça et là des mentions concernant les non-retours: ils apparaissent non négligeables, mais ne permettent pas un décompte sérieux. Ainsi, dans la commune mixte du Djurdjura, « de nombreuses tentatives [d'émigration libre, donc clandestine après 1916] souvent suivies de succès ont eu lieu de la part des Kabyles attirés en France par des salaires excessifs. Pour la même raison, beaucoup de travailleurs coloniaux, à l'expiration de leur contrat, n'ont pas voulu le renouveler et ont préféré parcourir la France où ils trouvaient partout si facilement à s'occuper à des prix fort rémunérateurs. [...] Les travailleurs ne sont pas tous rentrés à la fin de la guerre. Beaucoup sont restés en France, et, parmi eux, un grand nombre semble avoir renoncé à revenir au pays30 ». À Berrouaghia, sur les 500 partis, 30 au moins n'étaient pas revenus. Certains hésitèrent sur la conduite à tenir, puisqu'au milieu de l'année 1921, bien que les rapatriements gratuits fussent, en principe, clos depuis le premier juillet 1920, de nombreux Algériens se pressaient encore pour faire valoir leur droit31.

Le problème du financement de ces voyages fut un sujet de polémique prolongée entre le ministère de l'Intérieur et le Gouvernement général. Celui-ci, en effet, constatant que les embarquements avaient repris dans le sens sud-nord, et que la loi de
1914 empêchait de les contrarier, refusait avec véhémence de prendre

en charge sur son budget les traversées nord-sud! Cette loi du 14 juillet 1914, qui avait repris ses droits avec la fm des hostilités, se voyait en effet déjà remise en question. Elle provoquait, à tout le moins, quelques interrogations sur la lecture qu'il convenait d'en
faire : « Dans le cas [. . .] où la liberté accordée aux indigènes devrait être entendue comme laissant aux travailleurs coloniaux la faculté de ne pas revenir dans la colonie, il serait utile de fixer une date à partir de laquelle les droits au rapatriement gratuit cesseraient ([ avoir leur effet », écrivait-on dès le 20 juin 1920. Comment le droit de se rendre librement en France aurait-il pu exclure celui d'y rester lorsque l'on s 'y trouvait? Le ministre de l'Intérieur, consulté, ne put dire autre chose: « Il n'est pas douteux [...] que la liberté accordée aux
indigènes de se rendre en France sa11Spermis de voyage doit [sic] être entendue comme laissant aux travailleurs coloniaux la faculté de

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De la Grande Guerre au Frontpopulaire
» Mais cette loi dérange à Alger, autant parce qu'elle interdit de prendre des mesures draconiennes pour faire rentrer les « indigènes» au pays que parce qu'elle proscrit toute mesure visant à les empêcher de partir. D'où la revendication par le gouverneur général Abel d'une réglementation plus stricte qui permettrait « d'empêcher le départ pour la métropole de certains éléments particulièrement malsains dont le retour en Algérie, après avoir été contaminés [sic] par le contact de certains milieux douteux des grandes villes de France [...] ne serait pas sans présenter de nombreux inconvénients pour le maintien de notre domination dans l'Afrique du Nord ». Pas moins. Ainsi la polémique autour des rapatriements n'était-elle pas close en 1921. Alors même que les départs avaient repris dans l'autre sens, on s'obstinait à vouloir faire rentrer chez eux des Algériens qui ne manifestaient aucun empressement à y retourner et que la loi interdisait d'embarquer de force. Or, au même moment, le recrutement de main-d'œuvre étrangère, justifié par l'incapacité de la France à trouver chez elle les bras dont elle avait besoin pour la reconstruction et la remise en route de son économie, était largement amorcé: à cette date, les Polonais arrivaient par trains entiers. Cette attitude apparemment contradictoire, consistant à renvoyer chez elle, non sans difficultés, une main-d'œuvre qui ne demandait qu'à rester en métropole, tandis qu'on organisait par ailleurs d'autres recrutements, mérite d'être examinée avec soin.

ne pas rentrer dans la colonie.

Les ronséquences de la guerre sur l'état d'esprit des Algériens On peut, en effet, se demander pourquoi les pouvoirs publics, confrontés à un déficit de main-d'œuvre, n'envisagèrent pas d'utiliser le vivier potentiel que constituaient les immigrés algériens. La réponse se trouve dans les résultats d'une enquête que le Gouvernement général ordonna aux préfets d'Algérie à la fm de l'année 1919. TI

s'agissait de connaître « l'état d'esprit des indigènesrevenus dans la
colonie après avoir été employés en France» et « l'influence morale et sociale de leur séjour dans la métropole32 ». On était inquiet, dans

la haute administration algérienne, des effets d'une politique (les recrutements de la guerre) perçue comme d'intérêt strictement hexagonal, conduite par des métropolitains ne connaissant rien à la « mentalité de l'indigène» et peu soucieuxdes contradictionsqu'elle 53

Des Algériens à Lyon ferait murre. D'autant plus inquiet que le mouvement migratoire vers la métropole, qu'on avait cru dans un premier temps limité à la durée des hostilités, semblait vouloir se prolonger. Ces craintes allaient être confortées par les réponses de la plupart des administrateurs locaux auxquels les préfets transmirent le questionnaire33. Un des rapports les plus soignés34 l'annonce d'emblée: «Les conséquences [du séjour en France des indigènes] seront importantes pour la Kabylie. » Les effets d'ordre social seraient, au dire des administrateurs, multiples: alcoolisme, «manque de réserve vis-à-vis des femmes françaises »,« plus grande
habitude du travail », de l'économie,
«

de la propreté, « goat pour une

alimentation abondante et variée»...

En bref, les indigènes ont

dans une certaine mesure perdu les qualités de leur rusticité

native [et] contracté au contact de la forte personnalité des milieux ouvriers européens des besoins nouveaux ». La question de l'attitude

à l'égard des femmes françaises revient avec insistance dans de nombreux rapports. Leurs auteurs, non contents de stigmatiser l'exubérance sexuelle de leurs administrés, s'en prennent également aux femmes de métropole. Pas seulement à celles « de mœurs légères », auxquelles on pardonne toujours puisque c'est leur métier que de servir d'exutoire, mais aussi aux autres qui se sont
« malheureusement trop souvent laissées aller à des entraînements pernicieux », dit l'administrateur de Ténès, qui semble bien informé de la vie privée de ses sujets. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'« ils se croient tout permis, habitués à de bien coupables privautés de la part d'écervelées dont l'étrange conduite fait grand tort au bon renom de nos Françaises dans l'esprit des indigènes qui malheureusement généralisent» (commune de Mi1J'ana). Non seulement les Françaises de métropole auraient déshonoré leur sexe, mais, et c'est le comble, elles l'auraient fait avec la complicité des hommes! Ainsi l'administrateur de Chellala estime-t-il que les « indigènes» ont rapporté la conviction que toutes les Françaises sont des prostituées « sans que les Français y trouvent à redire ». En somme, conclut-on à Ténès, dont le rapport affectionne spécialement les fortes idées de

bon sens, « nos sujets sont maintenant

convaincus que le

dévergondage est une caractéristique de notre race et il sera bien difficile de leur enlever cette idée ». Les rapports entre sexe, pouvoir et politique affleurent ici, comme ils ne cessent de le faire tout au long des archives coloniales... 54

De la Grande Guerre au Frontpopulaire Pourtant, même si cette question semble avoir traumatisé les
administrateurs, là n'est pas l'essentiel. Plus graves sont encore les
«

manifestations d'indépendance assez caractérisées [qui] ont

souvent mis l'administration locale dans la nécessité de les rappeler au sentiment de leur devoir, [et la] tendance à justifier leur attitude par l'impression d'avoir rendu à la France un signalé service [...] ». Dans la commune mixte du Djurdjura, on constate également cet esprit d'indépendance « bien inquiétant pour l'avenir», tandis qu'à Sidi-Aïssa on note que cet esprit « frise parfois l'indiscipline et l'insolence [et qu']il serait regrettable que ces anciens serviteurs abusent de la considération que leur témoignent en toutes circonstances les autorités, se croient tout permis et ne se montrent pas respectueux des décisions prises35 ». Pis, à Ténès, on s'inquiète de ce que « particulièrement sensibles aux marques d'affabilité et de politesse, quelquefois exagérées, que leur ont prodiguées nos compatriotes ignorant de leurs mœurs et de leur esprit, [ils en arrivent], par comparaison, à penser que les Algériens, les colons en particulier, n'avaient pas pour eux tous les égards qu'ils méritaient. Un simpl" "khammès" débarquant en France devenait un "sidi" [.. .], et l'on peut juger des sentiments qui devaient prendre naissance dans son cerveau à cette appellation si douce à son amour-propre ». Une opinion partagée à Mizrana, où l'on déplore la comparaison qu'ils font « avec nos compatriotes de métropole, tout en/aveur de ces derniers qui ne les connaissant pas suffisamment, leur prodiguent des attentions dont ils tirent vanité et qui leur donnent une trop bonne opinion d'eux-mêmes ». Et la description continue, déconcertante de naiveté ou de cynisme: «Les nombreuses marques de bonté dont ils ont été gratifiés en France [n'ont même pas] réussi à éveiller en eux quelques sentiments de patriotisme et encore moins à exciter leur amour pour leur patrie adoptive. [...] Ils ne gardent aucune
reconnaissance et ne savent pas gré au pays qui leur a permis de se relever de leur état d'indigènes36. » Au contraire, comme le note l'administrateur de Ténès, « ils font bloc derrière le parti jeune indigène, [...]revendiquent des droits qu'ils croient avoir acquis dufait de leur passage dans les usines de

la défense nationale [alors que] l'esprit d'indépendance
incompatible

est

avec leurs mœurs et leur mentalité37 ». La conséquence

la plus inquiétante est donc d'ordre éminemment politique. Et les 55

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