Des psychothérapeutes d'Etat à l'Etat thérapeute

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La création d'un titre de psychothérapeute qui vise à encadrer la profession par la loi du 9 août 2004 sous l'égide du ministère de la Santé questionne le devenir de la psychanalyse au croisement du politique et de la culture. Si la psychothérapie constitue une forme de réponse aux problèmes sociaux, la psychanalyse est-elle en passe de devenir une profession de santé comme Freud en exprimait déjà la crainte ?
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296226791
Nombre de pages : 132
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à Florent

Avant-propos
La culture de l'évaluation qui a peu à peu envahi tout le champ social s’est imposée comme un paradigme essentiel de notre civilisation. Elle ne se réduit pas à aux exigences zélées de quelques directions des ressources humaines soucieuses d’appliquer le principe de précaution et la recherche d’excellence sur la scène de l’économiemonde. Quand elle traverse les propos de la plus haute autorité de l’État dans un discours sur une stratégie nationale de recherche et d'innovation, à Paris le 22 janvier 2009, déclarant que « toute activité sans évaluation pose un problème », elle devient un mode de fonctionnement étatique et menace donc tout ou partie des secteurs qui par nature ne peuvent souscrire aux procédures d’accréditation auxquelles elle conduit. Hasard du calendrier, le lendemain un « appel des appels » agrège les îlots de protestations de dizaines d’autres appels ou pétitions circulant depuis plusieurs années et en nette augmentation ces dernières semaines pour faire entendre d’une même voix mais toujours plurielle l’écho transversal d’un malaise qui dépasse le corporatisme pétitionnaire pour se rejoindre dans le refus d’une « société-entreprise » et en appeler à une coordination nationale le 31 janvier. Fait inédit mais peu surprenant dans un contexte où la santé mentale est devenue une politique de santé publique étendue à l’ensemble du champ social, cet appel est lancé à l’initiative de psychanalystes. Bien placés, ils le sont pour savoir que dans le travail psychique de la cure, le recueil de la souffrance et des traces mnésiques qui l’accompagnent ne peut se découper en séquences d’actes à des fins de

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traçabilité évaluative et pour savoir que les humains ont en partage la solitude d’un éprouvé qui ne peut se prouver. Dans les pays qui ont opté pour une réglementation de la psychothérapie qui prétend par l’expertise à l’hégémonie du médical sur la psychanalyse, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, l’ombre portée par les réminiscences de ce qu’elle fut. Le discours de la psychanalyse ne s’est-il pas souvent affirmé comme pensée politiquement subversive ? Cette mobilisation transversale qui a réuni des professionnels de la santé, de la recherche, de l’enseignement, de l’éducation, de la justice, de l’art, sans compter les points de suspension… attire « l’attention des pouvoirs publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des réformes hâtivement mises en place ces derniers temps ». Au cœur de ce mouvement, la crainte spécifiée de voir leur activité passée au crible par un cortège d’évaluations au moyen d’instruments bornés et bornant qui dénaturent leur sens. Une rébellion morale embrasée par la tourmente de voir la condition humaine malmenée. Les chercheurs dénoncent un mode d’accréditation de leurs laboratoires dévoyé au service d’un pilotage politique de la recherche. L’impact factor1, ce ratio bibliométrique de plus en plus usité pour mesurer la productivité des chercheurs rapportée aux kilomètres publiés dans les revues les plus cotées, c'est-à-dire les plus citées, pourrait bien pervertir la qualité de la recherche au profit d’une recherche déqualifiée.

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Le facteur d’impact correspond au rapport entre le nombre de citations obtenues par une revue pendant deux ans et le nombre d’articles publiés par ce périodique pendant la même période.

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Les professeurs des écoles craignent que l’inflation des tests ne serve à produire des statistiques destinées à la mise en concurrence des établissements sur le modèle britannique du marché libéral de l’École. Les magistrats s’émeuvent du démantèlement des juridictions de proximité et redoutent que les réformes annoncées dans le monde judiciaire n’instaurent un outil pénal au service d’une vision sécuritaire des rapports sociaux (rétention de sûreté, réforme de la justice des mineurs…). « Nous sommes à l’extrême limite de la démocratie, de l’État de droit, une nouvelle pathologie s’installe : l’État-limite », s’exclame le magistrat S. Portelli. Les statisticiens, qui ne devraient pas être au chômage font entendre leur voix pour sauver l’indépendance de la mesure statistique et l’INSEE. Le monde de l’art voit mal comment la création de pôles d’excellence pourra se marier avec la liberté indispensable à l’esprit de création. Nul ne songe à contester la validité du principe d’évaluation, encore faut-il qu’elle se déploie selon des critères qui ne fassent pas honte à ceux qui la prônent et s’en exceptent eux-mêmes dans l’exercice leur pratique. Aux confins de l’absurde, elle risque d’induire chez les évalués des comportements d’aliénation aux critères exigés qui endommagent l’activité elle-même. Insérée dans une exigence toujours plus étroitement liée au fanatisme du chiffre, l’activité se trouve alors rabattue sur une logique d’acte, produisant une tension duelle entre la primauté affichée de l’individu, usager ou professionnel, et une entame de l’espace intime du sujet. Pris dans la tourmente de l’évaluation, c’est l’humain en l’homme qui risque de s’affaisser dans la démesure d’un homme sans qualités. J. Birnbaum dans un entretien avec -9-

J.-L. Nancy sur l’œuvre de Nietzsche rapporte ces propos recueillis pour Le Monde des livres : « ce que nous avons en commun, c’est l’incomparable. (…) Ce qui doit faire la différence, c’est de l’incommensurable, de l’infini ». Les psychanalystes, les psychiatres, les psychologues se retrouveront dans le présent ouvrage qui a pour visée de recentrer ces réflexions dans le domaine qui leur est imparti. Ils recueillent la crise existentielle imprégnée par le malaise social dont le vocabulaire emprunte d’ailleurs au champ lexical du tissu psychique. Dépression monétaire, folie des marchés, attaque de panique boursière convoquent la crise et les traders sur le divan, tandis que par un retournement pervers des effets de langage et d’intention, les évaluateurs rêvent de décliner la souffrance psychique dans des échelles métriques.

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Introduction
La passion évaluatrice s’est progressivement imposée comme une véritable déferlante envahissant tous les secteurs de la vie sociale. De multiples études mettent en évidence l’importance de la prescription quand elle a partie liée avec l’évaluation. On s’attardera plus particulièrement sur le secteur de la santé mentale, puisque tel est le terme consacré aujourd'hui pour désigner l’ensemble du dispositif ayant trait à la souffrance psychique, à l’instar de celui de trouble pour le symptôme et qui se retrouve coupé de ce qui l’origine, dans son acception même. Quel que soit le trouble ressenti, il importe de se pencher sur les enjeux complexes mobilisés dans l’espace singulier que constitue le colloque patient et soignant, qu’il soit psychiatre, psychothérapeute, psychologue ou travailleur social et l’étau dans lequel se trouve prise la psychanalyse dans le nouveau dispositif de santé mentale. L’évaluation vient questionner, voire interdire toute expérience intime partagée et la subjectivité de ceux qui y sont impliqués au point que l’on peut se demander non sans dérision si l’on ne verra pas apparaître un jour dans la salle d’attente des consultants, l’inscription suivante : « Dans le cadre de notre démarche qualité, votre entretien est susceptible d’être enregistré, merci de votre compréhension » ! Qu’en est-il du devenir de la psychiatrie dans ce contexte d’évaluation généralisée où procédures et protocoles visent à mettre aux normes les pratiques, les bonnes pratiques sous l’égide de la HAS2 et dont le respect conditionne les
Haute Autorité en Santé, anciennement ANAES. L’Agence Nationale d’Accréditation et d’Évaluation en Santé a été créée par les ordonnances de 1996 et intégrée à la HAS par la loi du 13 août 2004.
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procédures d’accréditation des établissements hospitaliers ? Qu’en est-il du statut de la psychanalyse quand la psychiatrie tend à disparaître au profit de la santé mentale pour tous et que le psychiatre devient un coordinateur de réseau en santé mentale : réseau étendu à tout le domaine sanitaire et social et qui se substitue au secteur ? Quand le patient devient un usager au centre d’un dispositif de soins dans lequel, la demande fait place aux besoins ? Quand l’offre de soins, déjà adossée au DSM IV3, le sera à un catalogue des psychothérapies définies comme des techniques scientifiquement validées et dispensées par des psychothérapeutes d’État habilités par l’article 52 de la loi du 9 août 20044? Si la psychanalyse en institution se réduit à une prescription de psychothérapie peut-on encore décemment parler de psychanalyse, à moins de consentir à un remaniement conceptuel majeur ? Ne s’achemine-t-on pas vers une disparition programmée de la psychanalyse ? L’amendement Accoyer visait la lutte contre le vide juridique entourant l’autoproclamation de psychothérapeutes et les techniques de psychothérapies qui souvent infiltrent les sectes. Par un retournement pervers des intentions, on peut craindre que la loi du 9 août 2004 et le futur décret d’application, non seulement n’évinceront pas les charlatans, fussent-ils diplômés, mais leur permettront d’être régulièrement enregistrés sur une liste départementale et accrédités par l’État. Quant aux psychanalystes qui refuseront de sombrer dans la tentation de lobbying leur permettant de se hisser
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Quatrième édition du Diagnostic and statistical manual of mental disorders. 4 L’usage du titre de psychothérapeute a été institué par l’article 52 de la loi du 9 août 2004 amendé par l’Assemblée nationale le 5 mars 2009.

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indirectement au rang de véritables psychanalystes reconnus par l’État via l’inscription sur la liste des psychothérapeutes, ne se verront-ils pas de facto relégués à celui d’amateurs ? Ces irréductibles réfractaires fidèles à l’éthique de l’analyse profane ne risquent-ils pas de se voir un jour opposer un procès pour exercice illégal de la psychothérapie ? Plusieurs axes de réflexion traversent ce questionnement. La passion évaluatrice qui envahit tous les champs de la vie sociale du landau au tombeau et se traduit par un jeu de cases et de flèches où la pensée est absente construit une psychiatrie aux ordres exécutés par des officiers de santé mentale au travers de protocoles et procédures standardisés. L’évolution progressive de la psychiatrie vers la santé mentale - qui ne ressortit à aucune conceptualisation sauf à rétablir les catégories de normal et de pathologique – interroge le devenir de la psychanalyse si elle n’est plus portée par la psychiatrie. La psychanalyse survivra-t-elle à la disparition de la psychiatrie ? c’est la crainte exprimée par R. Lebret5 et notre premier axe de réflexion. La création d’un titre de psychothérapeute d’État sous l’égide du ministère de la Santé qui vient remettre à plat toutes les formes de soins psychiques au point d’entamer la psychanalyse et la psychologie clinique dans ce qui fait leur essence même, questionne aussi le devenir de la psychanalyse. La psychanalyse survivra-t-elle à
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Le portail de la psychanalyse francophone, sur le site oedipe.org., 16 février 2005.

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