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Écrire dans le secteur médico-social
Un mot pour un Autre

Véronique Bodin

Écrire dans le secteur médico-social
Un mot pour un Autre

L’HARMATTAN

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12286-4 EAN : 9782296122864

L’impasse

Fin d’après-midi de printemps, début des années 70. Les éducateurs se réjouissent de cette lumière abricot qui blondit le littoral normand où nous avons amené deux groupes de jeunes souffrant de troubles mentaux. Au cours de cette lente promenade sur la plage les silences semblent de nature nouvelle comme si, avec la présence du vent et le chahut des vagues, l’expression des souffrances devenait un peu plus supportable. Parmi les gestes stéréotypés, les balancements et la marche mécanique de certaines silhouettes, des sourires affleurent, des corps se rapprochent, à la limite extrême d’un toucher encore impossible. Petit à petit, tandis que l’horizon s’empourpre, notre procession traverse les dunes en direction du car. A la courbe du sable succède la géométrie des villas, aux cliquetis marins le mutisme des rues. C’est le moment que « choisit » Marc1 pour s’échapper. Il ne court pas, ne regarde pas derrière lui, ne donne aucun signe d’appel. Je suis à l’arrière du groupe et c’est le hasard de cette place qui me permet de le voir s’éloigner. Marc ! Le pas reste le même, ni pressé, ni lent. Il n’a pas la précipitation de l’impulsion, ni le ralenti ostentatoire qui chercherait à attirer les regards. Est-ce cela qui, intuitivement, retient mon attention ? Ou bien l’absence de réponse à mon appel ? Je décide de le suivre dans la ruelle qu’il emprunte. Marc ! Qu’est-ce que tu fais ? Ses enjambées sont longues. Ça grimpe. Un panneau indique que nous sommes dans une impasse. On ira moins loin.
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Les noms propres cités dans ces pages sont fictifs.

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Je le connais un peu, Marc. Je m’occupe de lui à l’étude du soir depuis le début de mon stage. En ce moment il ne va pas très bien. Mon tuteur, Patrick, m’en a récemment parlé. L’instituteur du village où je vais souvent chercher une poignée de garçons scolarisés en milieu ordinaire, s’en inquiète aussi. A mon niveau, j’essaie de l’aider pour ses leçons et je mets de la douceur dans ma voix quand nous parlons, parce que Marc fait heureusement partie des jeunes de l’institution en capacité de communiquer, et même très bien. Il est attachant avec ses yeux verts où se lit une incommensurable quête d’affection. La côte que nous venons de gravir débouche sur une place. Il m’a bien devancée et je surprends le regard furtif qu’il jette derrière lui. Je n’aperçois d’abord que la broussaille de ses cheveux blonds puis ses épaules. Au fur et à mesure que j’approche du sommet de la côte, je distingue son buste et ses jambes. De toute évidence, il a interrompu sa marche. Je vais pouvoir lui parler et le sermonner un peu car en contre bas, une trentaine d’adolescents s’apprête à monter dans le car et doit s’impatienter. Sauf que Marc, les bras ballants, ne s’est pas arrêté n’importe où. Il est au bord…du vide. L’impasse que nous avons empruntée, mène au sommet d’une falaise. Soudain, je ne sais plus si je dois avancer. Nous voici statufiés, lui et moi, dans une voie sans issue. Le temps alors devient indocile. L’espace est bousculé. C’est l’anarchie dans les pensées. En combien de temps peut-on sauter et se tuer ? Dois-je avancer, parler ? Comment le retenir ? Appeler ? Patrick ? Le groupe ? Dire ? Ne pas dire ? Passer par la droite à pas feutrés ? Et si ce geste revenait à l’inquiéter, à le pousser ? Non, pas d’hypocrisie ni de piège. C’est du franc qui s’impose, là. Quelle hauteur la falaise ? Impossible à déterminer. Est-ce vraiment le problème ? Inquiète-toi, Patrick et rejoins-nous. Viens le ramener au « bon sens » avec ta voix de père de famille. Mais Patrick ignorant ce qui se passe à quelques centaines de mètres du car, ne se manifeste pas. Marc alterne les regards vers l’horizon et vers l’aplomb. Son profil m’hypnotise tout comme l’imperceptible mouvement de ses paupières devant la béance qui s’offre à lui. Progressivement, à

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travers la panique qui me tétanise, remonte à ma conscience l’immense besoin de douceur de ce grand garçon, cette quête d’affection si dense qui, faute d’assouvissement, empoisonne sa vie. Marc est en famille d’accueil et veut savoir. Mais la DASS, qui a pris les traits d’une assistante sociale, a répondu selon la loi : « pas d’accès au dossier avant l’âge de dix-huit ans ». Alors, on lui demande de patienter. On essaie de coopérer le plus possible avec la famille d’accueil. On contacte à nouveau l’assistante sociale qui écoute avec attention. Mais ce qu’il veut, ce gamin aux yeux de jade, c’est savoir pourquoi l’impensable, l’inexplicable abandon a eu lieu. Il a quatorze ans. Il est au bord du gouffre. Et moi, assise depuis peu sur un rocher providentiel, j’ignore ce qu’il faut faire. Je ne peux pas contrarier la justice, contourner la loi, mener une enquête sur sa mère, formuler une promesse intenable concernant l’accès à son dossier. Je sens bien que la réponse est ailleurs et différente. Il frotte sa semelle sur de minuscules gravillons. Je pense à ce jeune psychotique récemment sorti par la fenêtre de sa chambre située sous les combles et qui s’est posté sur le toit du château. Le chef de service, tout en lui parlant, a tendu la main vers lui. Mais l’adolescent a glissé, ou a sauté. Le bruit a couru que le bras tendu vers lui avait « encouragé » sa chute car, avait-on dit, s’approcher d’une personne souffrant de troubles psychotiques pourrait signifier l’agresser. A la suite de cela s’est organisée une réunion de tout le personnel où chacun a été invité à donner son point de vue. Cela s’est passé sous le regard du directeur et du cadre prêt à démissionner en cas de doute sur ses intentions. Lourd. Étouffant. Je suis encore imprégnée de cette réflexion institutionnelle dont personne n’est sorti tout à fait indemne. « Ne pas approcher » a-t-on dit et répété au point que les mots resurgissent dans ma mémoire. J’ai retenu cela. Même si Marc n’est pas psychotique. Un simple geste peut signifier violer l’espace d’autrui. Rester éloigné alors ? Et pourtant exprimer sa présence. Tu sais, Marc. Je t’aime beaucoup.

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C’est sorti comme ça, entre deux cris de mouette. Lorsqu’on pense à mourir, c’est peut-être la seule chose qu’on a encore un peu envie d’entendre. Peut-être. Je ne sais pas nommer à cet instant ce qui a guidé ma réponse mais je renonce à reproduire les propos habituels. Marc n’est pas dupe des commentaires plaqués. Il a levé le menton vers l’horizon et dressé l’oreille comme surpris par la voix qui cherche à le rejoindre. Son corps perd-il un peu de sa rigidité ? Où en est la fascination du vide ? Ajouter d’autres mots reviendrait à entrer dans un discours. Pas beaucoup de sens. Se faire humble. Tu sais, Marc, je t’aime beaucoup. Rien à ajouter. Sur fond de désespoir, je fais confiance à un hypothétique résidu d’instinct de survie. Et puis, faute de mieux, je choisis de ne pas insister. Long silence bruissant d’incertitude. Ma peur ne doit pas l’emporter sur la sienne. Six ans seulement nous séparent. Développer de la force pour deux. Est-ce uniquement le hasard qui me rend témoin de son extrême solitude ? Sous le chaos des pensées qui m’assaillent, je prends l’initiative de me lever et amorce la descente de la ruelle. Tu viens ? Ils nous attendent. Parler ainsi revient à lui témoigner ma confiance. Mais cela signifie aussi accepter de le laisser décider. C’est admettre le risque. Dans ce partage d’un quitte ou double sordide, je n’avance ni vite ni lentement, aussi neutre que le permet cette vibration interne qui ne me quitte pas. Ne pas l’effrayer davantage. Donner confiance. Ce qui se joue entre nous depuis cinq (dix ? quinze ?) minutes relève d’une étrange communication. Je ne me retourne pas. Les mètres se succèdent. Je fais le pari fragile qu’il va me suivre parce

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qu’il a senti à travers ce dialogue inattendu que son appel a été entendu. Quelques secondes, encore. Puis un léger crissement derrière moi. Tourner imperceptiblement la tête me permet de distinguer la jeune silhouette se profilant dans la rue déserte. Ne pas accélérer la cadence de la marche même si j’ai envie de courir dire aux autres que Marc a choisi de ne pas mourir maintenant. Il me suit à quelques mètres de distance, calquant progressivement son rythme au mien. Les voix du groupe se rapprochent, des bribes nous parviennent. Bientôt Patrick nous aperçoit. Marc est presque arrivé à mon niveau. Des propos impatients nous accueillent : Vous étiez où ? T’as vu l’heure ? On va être en retard! Tandis que l’adolescent monte dans le car, mes jambes se liquéfient. Je m’adresse à mon moniteur de stage qui déjà, ne nous regarde plus. C’est que… Marc n’allait pas bien. La réponse sonne, inutile : Ben oui, mais quandmême ! D’autres jeunes m’interpellent. Patrick compte les passagers. Marc s’est assis en silence. Pour la première fois depuis la fin de la promenade sur la plage, nos regards se croisent. C’est comme un murmure. Il faudra dire jusqu’où va la souffrance de ce garçon et quelle vigilance développer désormais. J’aimerais bien aussi refaire le point sur sa vie d’hier, d’aujourd’hui, de demain, expliquer ce que j’ai vécu et tenter d’analyser. Mais pour tout cela, il faudra attendre lundi parce que l’institution ferme ses portes durant le week-end. D’ici là, que faire ? Écrire ?

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Écrire

En relatant cette scène, mon intention est de préciser que les pages qui vont suivre s’enracinent dans une expérience de terrain du secteur médico-social.

Ce jour là, en effet, à l’issue de ce moment fort partagé avec Marc, et faute d’interlocuteur professionnel disponible, écrire se dessine comme la solution d’attente. Noter ce qu’il vient de se passer avec cet adolescent tant au niveau de l’expression de son mal être que de mon questionnement, a fonction d’exutoire. La mise en mots me permet de déposer le fardeau émotionnel et d’amorcer la distanciation d’un vécu inédit pour la stagiaire que je suis. Il s’agit aussi de laisser une trace fidèle, donc de décrire dans l’immédiat et le plus précisément possible l’attitude du jeune, la « réponse », si c’en est une, que j’ai tenté de lui donner et enfin transmettre ce que je crois en avoir compris. Par delà les échanges verbaux et la réflexion mise en place au sein de l’équipe, ce document que je rédige et que je remettrai à mon chef de service sera une trace dans le dossier de Marc. J’ai conscience qu’après la fin de mon stage, demeurera le témoignage daté des difficultés qu’il affronte. Noter ici sert à relayer une parole qui n’a pas trouvé de mots. C’est peut-être une façon d’aider modestement ce jeune à communiquer l’indicible. L’écrit que je réalise alors, relatant les faits et questionnant mon action au sein d’un accompagnement éducatif et thérapeutique, va en rejoindre de nombreux autres pendant les neuf mois que durera mon stage. Dans une ancienne bergerie sommairement aménagée par l’établissement en logements d’étudiants, je vais noircir bien des feuilles qui m’aideront à construire mon identité professionnelle et ma place concrète auprès de ce public marqué

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par d’importants troubles psychiques. Cette rédaction régulière sera également le support d’un mémoire de fin de formation et la préparation de l’oral qui l’accompagnera. C’est précisément à cette période que je découvre les bénéfices professionnels que peut offrir l’acte d’écrire. Plus tard, au cours de ma pratique d’éducatrice, j’en vérifierai les intérêts dans un contexte médico-social traditionnellement marqué par la transmission orale qu’illustre d’ailleurs la fréquence des réunions. Ensuite, lorsque j’occuperai la fonction de chef de service en foyer d’accueil d’urgence pour des enfants victimes de maltraitance, une partie de ma mission consistera à relire les observations des éducateurs avant qu’elles ne soient transmises aux juges. La part de responsabilité des équipes ainsi que la mienne dans les décisions juridiques qui seront prises par le juge pour enfants me rendront d’autant plus vigilante au choix des mots. Ma vision de l’écrit va se densifier dans la mesure où je vais repérer l’impact de ces courriers et mesurer les écueils qui s’y rattachent : omission d’informations, interprétations très subjectives, raccourcis, jugements, tendance à la dramatisation ou suspicion quasi systématique. Bref, le risque est de ne prendre en compte que certains éléments de la vie des familles et d’induire des points de vue très discutables faussant la réflexion du magistrat. Quelques années plus tard, je rejoins le secteur de la formation médico-sociale pour adultes. Dans ce cadre, je suis amenée à proposer de nombreux accompagnements d’écrits puisque l’expérience fait que cette pratique de communication m’est familière et m’intéresse. En corrigeant des travaux demandés aux stagiaires, en commentant des dossiers de pratique professionnelle, je remarque de nouveaux éléments qui viennent compléter ma réflexion. Je constate les difficultés émergeantes dans les formations initiales préparant à ce qu’on nomme les métiers sociaux de proximité1. Au fil du temps, je vais identifier le
Aides médico-psychologiques, auxiliaires de vie sociale, techniciens de l’intervention sociale et familiale.
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