Et si c'était à refaire...?

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Ce livre présente les témoignages de femmes françaises qui ont quitté la France pour les Pays-Bas. Même dans les conditions socioculturelles privilégiées, s'intégrer n'est pas un processus anodin. La trace du chemin qui les a menées de France aux Pays-Bas est le moteur de ce travail. Comment était leur arrivée ? Que savaient-elles de leur pays d'adoption ? Quel regard portent-elles sur leur propre société à travers le prisme de la distance ? Comment se construit une relation avec un homme d'une autre culture ? Etre mère d'enfants d'une autre culture est-il simple ?
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782336278636
Nombre de pages : 280
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Du même auteur:
Driss Chraïbi, de l’impuissance de l’enfance à la revanche par l’écriture, L’Harmattan, 2005

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L’Harmattan Collection Questions Contemporaines

A Martin Samuel Selma

Ce que demande d’abord et avant tout un étranger, c’est d’être reconnu dans son étrangeté et dans sa différence comme être singulier. (Francesco Sinatra)

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Introduction
En 1979, installée dans ma vie professionnelle depuis trois ans, le chemin me semblait tout tracé. Après mes études dans le Sud de la France, j’étais montée1 à Paris pour échapper à ce qui me semblait alors l’étroitesse provinciale. Dans la branche sociale, trouver du travail fut très facile et à 21 ans je me retrouvai assise derrière un bureau à écouter les pires misères de mes concitoyens, sans autre expérience de vie que celle de mes années d’études. Quelques années plus tard il devint vital d’aller visiter le monde, c’est ainsi que mon aventure hollandaise a démarré par la rencontre avec celui qui est à l’origine de ce livre. Quelle est la part de hasard dans le fait de tomber amoureuse d’un étranger qui bouleverse votre vie au point de vous amener à quitter famille, amis et pays ? Cette question ne m’a pas quittée depuis. Pourquoi accepte-t-on une séparation, qui, au départ, est une preuve d’amour mais qui peut se transformer en un sacrifice ? N’y a-t-il pas dans l’histoire de celui ou celle qui choisit un pays pour un homme ou une femme, un autre récit inscrit en filigrane dans le passé à l’origine de cette aventure ? En ce qui me concerne, très vite, j’ai compris que cet homme était celui avec lequel je désirais ardemment construire une vie, mais aussi que déménager à 1200 kilomètres de ma famille m’apportait une distance propre à mon épanouissement. Des années durant en tant que responsable des cours au CCF2 de Groningue, j’ai été amenée à rencontrer énormément de femmes françaises. Cette majorité féminine s’explique tout simplement par le fait que ce sont majoritairement des femmes qui s’installent à l’étranger par amour. Ces personnes à la recherche d’un emploi, d’informations concernant la vie à l’étranger ou le besoin de contacts, viennent souvent au CCF. La fonction de ce type de structure est d’assurer des cours de langue française et de diffuser la culture française. Mais les CCF attirent aussi les Françaises qui, en l’absence de structure adéquate, surtout en dehors des grandes villes, n’ont que cette alternative comme îlot français. Ce cadre m’a offert la chance de rencontrer beaucoup de femmes émigrées et de les écouter. Chaque histoire est bien sûr différente et pourtant derrière chaque émigration, il me semblait reconnaître une blessure commune ; j’ai été aussi très souvent admirative devant la pugnacité et la combativité de ces femmes. Pendant toutes ces années j’ai pensé qu’il était dommage que tous ces morceaux d’histoires disparaissent. Une partie de ma vie a passé. La maternité, ma relation de couple, la vie professionnelle, une certaine reconnaissance sociale m’ont donné la confiance nécessaire pour entamer cette enquête sur l’émigration et l’intégration des femmes françaises aux Pays-Bas. L’université m’en a facilité la mise en place en m’accordant une bourse de postdoctorat. L’aventure pouvait démarrer. Mais par quel bout ? Je connaissais suffisamment de Françaises pour faire un travail sur le Nord du pays, cela était à mes yeux insuffisant. Toutes les questions que je me posais concernant l’émigration ne pouvaient trouver une réponse que dans le champ élargi des Pays-Bas. J’étais persuadée que dans les autres provinces vivaient des

femmes pouvant apporter des témoignages passionnants sur elles-mêmes mais aussi sur leur environnement géographique, social, familial, politique. Des entretiens dirigés avec 85 femmes, toutes migrantes, constituent la pierre angulaire de ce travail. Elles racontent chacune à sa manière l’émigration et l’intégration, son parcours personnel. Elles tracent aussi une photo des Pays-Bas vus de l’intérieur à des époques différentes. Mon projet a pris forme avec les premières interviews en janvier 2004 pour s’achever en décembre 2004. Je me suis appuyée sur un questionnaire grâce auquel je pouvais structurer les entretiens ; il me servait aussi de protection contre une projection de ma part et évitait le problème classique dans ce genre de travail à savoir que la perspective personnelle de l’enquêteur peut se modifier au cours des entretiens. Cela a partiellement fonctionné. Le questionnaire a servi de charpente à ce livre, le plus gros du travail a été de transcrire les interviews enregistrées et de sélectionner les paroles les plus représentatives, de façon à donner la parole à toutes mais à des occasions différentes. Il a fallu éliminer, organiser une masse importante de matériaux pour en faire un texte cohérent et lisible ; à cela s’ajoute la difficulté de la transcription d’un discours oral. J’ai volontairement choisi de leur laisser la parole au maximum même si parfois la langue est familière et peut-être pas tout à fait correcte, c’est l’authenticité de la langue parlée qui importe. J’espère n’avoir lésé personne dans ce processus et que chacune y retrouvera un peu d’elle-même. Pour le choix des personnes, il m’a semblé important de présenter un échantillon représentatif en ce qui concerne la répartition par région, par milieu social, par classe d’âge, ce dernier point a été le plus difficile du fait du mode de sélection des interviewées. Cependant l’ensemble peut offrir une impression générale de la population émigrée assez intéressante. Je me suis imposé un certain nombre de contraintes. La première était la limite de mon enquête aux femmes, qui se justifie par le fait qu’elles sont plus nombreuses que les hommes à vivre en couple aux Pays-Bas, mais également et même si je ne me suis pas interviewée, du fait que mes propres interrogations en tant que femme immigrée sont à l’origine de l’élaboration du questionnaire. La seconde contrainte était que mon « sujet » devait être mariée ou avoir (ou avoir eu) une relation amoureuse avec un(e) Néerlandais(e)3, relation à l’origine de l’émigration. Je me suis limitée à cette catégorie pour éviter l’éparpillement ; étudier la situation des femmes expatriées qui ont suivi leur mari français pourrait certainement faire l’objet d’une étude intéressante peut-être dans un contexte plus international, mais je ne pouvais pas coupler les deux recherches : les histoires, les parcours, les motivations sont trop éloignés. Mon champ d’investigations délimité répondait au but que je m’étais fixé qui est de conserver la trace de ces tranches de vie pour ceux que l’émigration intéresse, mais aussi pour que nos hôtes aient l’occasion de lire ce que ces Françaises ont vécu et vivent en s’installant dans leur pays par amour pour un des leurs. La première étape fut de trouver des adresses de personnes susceptibles de bien vouloir me recevoir et répondre à mon questionnaire. Tout a commencé grâce à la gentillesse de la secrétaire du consulat4 qui a accepté de mettre une an10

nonce dans les locaux du consulat, lieu de passage par excellence des Françaises. Le bouche-à-oreille a fait le reste et je m’étais fixé comme règle de toujours finir une interview avec les coordonnées d’une nouvelle personne à contacter. Celles qui acceptaient de participer à l’enquête recevaient au préalable le questionnaire de manière à pouvoir se préparer. Sur le terrain j’ai relevé quelques particularités. La première fut la facilité que j’ai eue à pénétrer Rotterdam grâce à l’association des Françaises y résidant et grâce aussi à l’une d’entre elles (j’espère qu’elle se reconnaîtra) qui a eu l’amabilité de me grouper les interviews. Dans le Sud, il y a eu des résistances, ce qui a pour conséquence que la plupart des personnes très aimables qui m’ont reçue appartiennent à la même classe d’âge (au-dessus de 50 ans)5. Il n’est pas aisé d’expliquer le refus des femmes du Sud de participer à cette enquête, peut-être se sent-on moins immigrée dans le Sud des Pays-Bas si proche de la culture française. J’ai regretté, sur la fin, d’être obligée de faire des interviews par téléphone. Voyager aux Pays-Bas n’est pas aussi aisé que ce à quoi l’on pourrait s’attendre dans un petit pays. J’ai accompli ce travail en plus de mon activité professionnelle et de ma vie familiale et cela devenait de plus en plus difficile à assumer. Mais si je n’ai pas leur visage en tête au moment où je rédige ce livre, je peux leur assurer que leur voix m’accompagne. Enfin si généralement en sociologie on fait une recherche sur un groupe parce qu’il pose problème à un degré ou un autre, je dois reconnaître que cette enquête est alors peu orthodoxe puisque l’émigration française est loin d’être problématique, d’ailleurs je n’ai trouvé aucune étude touchant ce groupe de migrants. Cette émigration est plutôt réussie en général et pourtant elle permet de constater que, même dans une situation plutôt privilégiée, émigrer et s’intégrer ne sont pas des processus anodins. L’intégration est un long et lent parcours, caillouteux, parfois douloureux. Quelques mots autour de l’enquête à proprement parler, à commencer par mon tour des Pays-Bas pour rencontrer ces femmes chez elles. Je suis arrivée à Groningue avec la ferme intention de me rendre régulièrement à Amsterdam et à Rotterdam et puis de visiter le pays. Les Pays-Bas, à première vue, tiennent dans un mouchoir de poche, pourtant il m’a fallu attendre presque 30 ans avant de commencer à en faire le tour6. Comment l’expliquer ? Tout d’abord Groningue est une ville universitaire, culturellement active et donc plaisante et puis le travail et la vie de famille m’ont happée. Les vacances étaient vouées à la France ou à voyager à l’étranger, donc je n’ai jamais eu le temps de visiter les Pays-Bas. Circuler ainsi à travers les provinces néerlandaises me donnait le sentiment de faire mon tour de présentation des Pays-Bas comme ce fut le cas pour la princesse Maxima à son arrivée7. Hélas pour moi les conditions de voyage ont été plus contraignantes. Je ne donnerai pas ici mon point de vue sur les chemins de fer hollandais, il suffit de savoir qu’il était naïf de ma part de croire qu’il suffisait de monter dans un train pour arriver à l’heure indiquée. Retards et changements imprévus sont le lot du voyageur dans ce pays, sans compter les trains bondés. Mais cela m’a permis de noter une première différence culturelle intéressante : en effet, à ma réaction énervée, revendicative, que je crois être bien française, mes voisins néerlandais m’op11

posaient un fatalisme bon enfant. Un problème, un arrêt imprévu, c’est le moment où ils sortent les sandwichs et font part de leurs expériences de voyage à leur voisin. C’est gezellig mot clé de la société néerlandaise : traduisez par convivial, agréable. En voyageant du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest de cette façon je n’ai pas relevé une différence notable au niveau des paysages ni au niveau de l’architecture. Aux verts pâturages où paissent les vaches succèdent des villes aux centres historiques ou aux centres récents assez identiques, il en est de même pour les quartiers périphériques à l’architecture labyrinthique où trouver son chemin se révèle sportif. Les enseignes des magasins sont presque partout les mêmes, je ne me suis jamais vraiment sentie perdue ou dépaysée. Depuis ce voyage d’une année en train, je parcours à pied, avec des amis, les Pays-Bas du Nord au Sud grâce au fameux Pieterpad8. Nous avons entamé la seconde partie du trajet et allons attaquer le long Limburg, ma vision a jusque-là quelque peu changé, de belles surprises m’attendaient le long des chemins. L’enquête, en elle-même, avec des entretiens si variés, m’a passionnée. A chaque fois une porte s’ouvre sur l’inconnu, à chaque fois j’étais accueillie avec chaleur et je rentrais avec un sac à dos de plus en plus lourd de plages de vie avec du bon et du moins bon. Certaines interviews furent émouvantes, tristes, je repartais avec un sentiment d’impuissance. Néanmoins la plupart des interviews se sont passées sur un ton serein. Je tiens à remercier ici toutes ces femmes de m’avoir reçue, de m’avoir accordé leur confiance et je les félicite de leur courage à se raconter à une inconnue.9 L’échantillon de population française que j’ai rencontré ne représente qu’un petit pourcentage de l’immigration française féminine. Pour avoir une idée globale il faut se référer aux derniers travaux du ministère des Affaires étrangères qui comptabilise les personnes enregistrées au consulat, ce que l’on nomme l’immatriculation consulaire. Les statistiques de la communauté française à l’étranger se heurtent au caractère facultatif de l’inscription au consulat. Dans les pays de l’Union européenne, environ un Français sur deux fait la démarche de se faire immatriculer auprès des services consulaires. A cela s’ajoutent les binationaux titulaires de deux nationalités. Dans le cas des Pays-Bas et selon l’époque d’arrivée, il est possible d’acquérir la nationalité néerlandaise tout en conservant la nationalité française, donc un grand nombre de femmes possèdent la double nationalité, les enfants nés aux Pays-Bas de mère française ont également la double nationalité. Le dernier relevé de 2002 indique qu’aux Pays-Bas il y a 18 276 immatriculations dont 6158 concernent des binationaux et 1293 des détachés. La population féminine de 18 ans et plus immatriculée en 2002 s’élève à 6 791. Le chiffre me semble largement en deçà des réalités, mais l’immatriculation la plupart du temps est vue comme un contrôle de la France que les femmes en émigrant ne souhaitent pas ; souvent ne pas être enregistrée au consulat traduit le désir de couper les ponts avec le pays d’origine et donc avec ses structures administratives pour adopter
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celles du pays d’accueil. Si l’on regarde les chiffres de l’immatriculation consulaire au niveau européen, les Pays-Bas se situent en 6e position (18 276) derrière l’Allemagne (96 619), le Royaume-Uni (85 823), la Belgique (76 953), l’Espagne (56 867) et l’Italie (35 682).10 Que ces vies, toutes passionnantes, soient conservées noir sur blanc, me semble important d’abord parce que chaque femme est unique et a vécu une histoire qui lui est propre, mais aussi parce que cela peut en inspirer d’autres. La trace de leur chemin qui les a menées de France aux Pays-Bas et de fraîchement immigrées, à l’intégration est le moteur de ce travail. Comment était leur arrivée ? Que savaient-elles de leur pays d’adoption ? Quelle place, conquise ou octroyée, occupent-elles dans la société d’adoption ? Fut-il facile de changer de langue, de coutumes, d’habitudes ? Comment voient-elles la société néerlandaise ? Quel regard portent-elles sur leur propre société à travers le prisme de la distance ? Est-ce différent de construire une relation avec un homme d’une autre culture ? d’une autre religion parfois ? Et être la mère d’enfants d’une autre culture, est-ce bien simple ? Pour répondre à toutes ces questions sans que le livre devienne fastidieux, j’ai choisi non pas de suivre une avancée chronologique mais plutôt d’attaquer sous quelques angles. Nous verrons en premier la vie professionnelle puis la vie sociale des femmes françaises immigrées aux Pays-Bas. La sphère privée se révélera à travers la réalité du couple mixte et d’une famille un peu différente. Enfin le dernier chapitre aborde l’émigration telle que les femmes françaises rencontrées aux Pays-Bas l’ont vécue. L’ensemble devrait offrir un portrait des Françaises dans leur relation avec les Néerlandais. On ne pourra éviter l’écueil des stéréotypes que nous portons tous les uns envers les autres, mais acceptons l’idée que chaque stéréotype se construit autour d’une vérité. L’émigration a été pour ces femmes différente selon l’époque à laquelle elles sont arrivées, l’endroit d’où elles venaient et celui où elles se sont posées ; leur histoire personnelle a eu sa part d’influence sur l’émigration mais tous ces facteurs personnels n’empêchent pas de voir au-delà l’émigration d’une manière plus universelle. A l’époque des flux migratoires de plus en plus importants qui agitent le monde, observer l’émigration/l’immigration de ressortissants européens, de pays pratiquement limitrophes, de même culture judéo-chrétienne se révèle riche d’enseignements. Ce livre ne veut pas poser l’émigration française en modèle, mais le lecteur sera étonné par le caractère combatif et vif des témoignages, qui tout en dévoilant la difficulté de l’immigration, montre qu’elle peut être réussie. On ne parlera pas ici des femmes qui ont choisi ou ont dû retourner en France du fait d’un divorce, car elles étaient trop difficiles à tracer, on s’en tient aux femmes qui, un jour, ont eu le coup de foudre pour un(e) bel(le) Hollandais(e), qui ont tout quitté pour tenter l’aventure et ont rencontré une culture. Laissons-les nous raconter…

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Pour les gens du Sud l’expatriation vers la capitale se traduit par une montée, autant géographique que sociale. 2 Centre Culturel Français, aujourd’hui annexe de l’Institut français des Pays-Bas; l’habitude est restée pour les anciennes dont je fais partie de parler du « CCF ». 3 Une des femmes a immigré pour son amie. 4 Qu’elle y soit ici remerciée pour sa précieuse aide. 5 Cela s’explique par le mode de recrutement, chacune fournissant le nom d’une amie/relation et donc souvent du même âge. 6 De la gare à l’adresse de mon interlocutrice, la découverte fut rapide. 7 Maxima est la femme de Willem-Alexander, futur roi des Pays-Bas. De nationalité argentine, à son arrivée elle a dû faire connaissance avec le pays. 8 Chemin de randonnée qui traverse les Pays-Bas du nord au sud. 9 L’anonymat est de rigueur et les prénoms indiqués sont tout à fait fictifs. De plus chaque citation d’un témoignage résume généralement le point de vue de plusieurs personnes. Les données statistiques de l’enquête se trouvent en annexe. 10 Qu’ici soit remercié le ministère des Affaires étrangères pour son aide.

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Chapitre I

Vie professionnelle
La vie professionnelle des femmes françaises immigrées que j’ai rencontrées dans la société néerlandaise reflète des caractéristiques propres à la fois à toute immigration mais aussi propres à cette communauté. Avant de nous pencher sur leur recherche d’emploi et leur insertion professionnelle, il est bon de recenser leur bagage scolaire et professionnel à leur arrivée aux Pays-Bas. Plus de la moitié des femmes interviewées a fréquenté les bancs de l’Université française (49), le niveau allant de la première année universitaire au doctorat. Quarante ont un diplôme d’un niveau minimum équivalent à celui de la licence. Parmi ces universitaires, sept sortent de Grandes Ecoles (Commerce et Polytechnique). Le cursus universitaire le plus souvent nommé est celui de la filière lettres avec majoritairement trois langues : français, anglais, espagnol, suivi des études de commerce, d’économie et de finance. Les études de sciences politiques ont été souvent menées de front avec celles de droit ou de commerce. La branche technique est représentée par deux écoles d’ingénieur. Cette palette d’études est complétée par des études de musique, de pharmacie, de médecine, vétérinaires, d’océanologie, d’archéologie, de psychomotricité, de sociologie, d’histoire de l’art ou encore d’histoire et géographie. Une dizaine ont poursuivi leurs études pendant 2 ans après le baccalauréat et sept pendant 3 ans. Dans les baccalauréats +2 et +3 les diplômes relèvent beaucoup du domaine paramédical (infirmière, éducatrice spécialisée, assistante sociale), mais aussi du tourisme et de la comptabilité. Cinq se sont arrêtées au niveau du lycée, trois ont le BEPC et cinq disent n’avoir rien étudié11. Ont-elles exercé une activité professionnelle avant de venir aux Pays-Bas ? Une trentaine disent n’avoir jamais travaillé en France ou alors des petits boulots pendant les études. Elles sortaient du lycée, de l’université ou elles étaient en recherche d’emploi. Une bonne cinquantaine avaient un emploi dont 11 dans l’enseignement. Les autres secteurs d’activité sont extrêmement variés : secrétaire, ingénieure, employée dans une entreprise, hôtellerie, commerce, paramédical, ouvrière, manager, écrivain, employée dans l’édition, psychiatre, scénariste, archéologue, chanteuse, laborantine, paléontologue, chargée de projet, conseillère en finances, pharmacienne. Pour toutes, au moment de l’installation s’est bien évidemment posée la question : que vais-je faire avec mon bagage et ma méconnaissance de la langue ? Une partie d’entre elles est devenue professeure de français. Sous cette appellation, il faut lire une grande diversité au niveau des diplômes. On trouve des professeures qui n’ont de diplômes ni français ni néerlandais pour exercer dans l’enseignement mais qui sont diplômées dans d’autres secteurs. Une partie n’a aucun diplôme, mais est armée de bonne volonté et s’avère être avantagée par le fait d’être des native speakers. Certaines possèdent des diplômes acquis en France et d’autres sont diplômées des universités néerlandaises. Enfin des enseignantes ont acquis leurs diplômes dans les deux pays. Une dizaine d’enseignantes

en France que ce soit de français ou autre, professeures des écoles ou dans le secondaire, ont conservé leur profession aux Pays-Bas. Onze sortant du lycée ou de l’université se sont lancées dans cette voie et vingt-sept venant d’autres secteurs (éducateur, artiste, chargé de projets, assistante sociale, surveillante ou employée d’entreprise) les ont rejointes. Le public auquel est enseignée la langue française est également d’une grande disparité, on le voit à travers les différentes structures dans lesquelles l’enseignement est donné. Celui-ci peut se dérouler dans un cadre privé. Une jeune femme, par exemple, a monté chez elle une sorte d’école, elle donne tous les soirs des cours à deux groupes à la suite, elle n’a pas d’habilitation pour le faire mais elle est très motivée par la transmission de sa culture et de sa langue. Elle répond à la demande d’un certain public francophile qui veut pouvoir se débrouiller au camping sans trop s’embarrasser de grammaire et qui apprécie ce type de cours de conversation. Les nombreuses Alliances françaises, de leur côté, proposent également des cours à ce public ainsi que des cours plus élaborés. L’Institut français d’Amsterdam et son annexe à Groningue, quant à eux, proposent des produits plus variés du fait de leur implantation dans des villes universitaires. Et puis des cours sont aussi donnés dans les entreprises, dans les institutions, dans les prisons, dans les centres de demandeurs d’asile12, etc. la liste n’est pas exhaustive. Enfin des Françaises donnent des cours dans les collèges et lycées, dans les universités et dans les Ecoles supérieures. Si un grand nombre d’entre elles sont devenues professeures de français par choix, par vocation ou par nécessité, d’autres ont choisi de s’orienter vers différents secteurs. Nous avons observé que le niveau d’études est souvent assez élevé dans cette population, mais cela ne permet pas toujours de trouver un emploi. Ont-elles alors décidé de démarrer ou de reprendre des études ? En fait peu de femmes se sont lancées sur cette piste. Trois ont profité de leur émigration afin de faire une mise à niveau en faisant HAVO, VWO13 ou des formations de réintégration pour des mères ayant arrêté une activité professionnelle pour élever les enfants. Quelques-unes ont suivi, on l’a dit précédemment, des études de français à un niveau MOA, MOB14 et universitaire, deux ont choisi à l’université des études d’histoire ou de psychologie ou des études variées débouchant plus directement sur un emploi dans le domaine social (service social, aide-soignante en psychiatrie, ergothérapie, assistante en pharmacie), dans le domaine administratif, la traduction ou l’enseignement des jeunes enfants. La plupart des femmes se sont intégrées avec le bagage qu’elles possédaient en arrivant et en s’adaptant à cette nouvelle situation. A une époque où les gouvernements mettent en avant la flexibilité dans le monde du travail, les Françaises que j’ai rencontrées étaient déjà les championnes de ce point de vue. Je dois reconnaître que j’ai été très souvent époustouflée par le dynamisme dont elles ont fait preuve pour se faire une place dans cette société. Mais n’idéalisons pas, ce ne fut pas toujours facile avec une difficulté inattendue pour la plupart : la place de la femme dans le monde du travail aux PaysBas.
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Il y a une différence dans ce domaine entre la France et les Pays-Bas ; pour la comprendre il est intéressant de faire un rapide rappel de la situation française. La femme française, même celle qui est arrivée dans les années de l’après-guerre aux Pays-Bas, a été formatée pour travailler, contrairement à la femme néerlandaise. Cette situation s’explique en grande partie par l’histoire du pays. La guerre de 1914-1918 a entraîné dans les tranchées les forces vives de la nation française, les femmes ont dû alors retrousser leurs manches et occuper les postes laissés vacants par les hommes pour faire tourner l’économie. A la fin de la guerre, elles furent nombreuses à ne pas reprendre le tablier à la maison. A cela plusieurs raisons : la plus grave est le nombre considérable de morts et de mutilés qui a créé un vide important dans la société, vide comblé par les femmes. Ensuite la situation économique n’étant pas brillante, les femmes ont dû assumer un double emploi : mères de famille et travailleuses. Il faut ajouter à cela que beaucoup de femmes, même en occupant des emplois subalternes, voire très lourds, ont découvert les avantages et plaisirs de l’expérience professionnelle ainsi que ceux de l’indépendance financière et sociale. Les Pays-Bas n’ont pas connu cette guerre et les traditions dans lesquelles la famille tenait une place prépondérante dans la société n’ont pas été bouleversées. Regardons brièvement la place des femmes dans l’histoire des Pays-Bas. La femme néerlandaise occupait au XVe siècle une position importante15. Si l’on en croit certains écrits de l’époque, la femme veuve avait déjà le droit de poursuivre l’activité commerciale de son défunt époux tout en gardant le contrôle sur la bonne marche de la maison. L’historien Herman Pleij rapporte les propos d’un voyageur portugais du XVe siècle étonné de voir les dames se livrer à la prostitution dans le but avoué de s’amuser et non pour gagner de l’argent16. La place de la femme au XXe siècle est de préférence à la maison avec les enfants, mais il ne faut pas croire que cela désigne un statut inférieur à l’homme. Penser que la femme néerlandaise est cantonnée dans un univers familial stérile serait une erreur. Elle dirige la maison, le mari, si l’on en croit les magazines, mais tient également un rôle dans la société grâce à sa participation au bénévolat (80% des soins bénévoles aux enfants et aux invalides sont assurés par des femmes) et surtout elle s’accorde une liberté, pour toutes ses activités, que beaucoup de femmes stressées en France pourraient leur envier. Deux tiers des femmes qui travaillent le font à temps partiel : On ne trouve nulle part dans le monde de combinaison parfaite entre la vie active et les soins du foyer, mais il n’y a qu’aux Pays-Bas que les femmes font preuve d’un tel degré d’évitement de conflit, en renonçant à faire carrière. […] Cette situation exceptionnelle peut s’expliquer non seulement par la culture traditionnelle de la maternité et une culture d’entreprise « masculine », mais aussi par le manque d’ambition des femmes à faire carrière. […] Comparées à leurs sœurs de l’Union européenne, elles accordent moins d’importance à un emploi avec de bonnes perspectives de promotion et à l’idée d’épanouissement dans le travail.17
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La situation de la femmme néerlandaise rendrait envieuse plus d’une femme en France car, pour cette dernière, il est extrêmement difficile de travailler à temps partiel si elle le souhaite18. L’entreprise aux Pays-Bas est plus réceptive aux demandes de son personnel en général et accepte le travail à temps partiel assez facilement. Il faut ajouter que la législation appuie fortement le droit à ce type de travail. Au-delà des traditions qui poussent la femme à rester à la maison, les mères néerlandaises préfèrent travailler à temps partiel, peut-être aussi à cause du coût élevé des modes de garde ou parce que laisser son enfant en crèche, même pour trois jours, n’est pas ici toujours très bien perçu, alors qu’en France n’utiliser la crèche que quelques jours pourrait être synonyme de luxe. Les entreprises néerlandaises ont stimulé jusqu’à présent cette forme de travail pour les femmes, mais cela semble être en passe de changer. La presse rapporte de plus en plus un discours ambiant concernant la nécessité pour la société que les femmes soient plus actives professionnellement. Sharon Dijksma19 a proposé en 2006 que les femmes qui ne mettent pas à profit leur formation universitaire remboursent une partie des frais engagés pour leurs études par l’Etat. Hans Hoogervorst, ministre de la Santé20, a de son côté eu l’idée suivante : les médecins, qui ne travaillent qu’à temps partiel, doivent rembourser une partie de la bourse perçue pendant leurs études, ce qui vise bien évidemment les femmes21. La législation sociale permet encore aux entreprises d’accorder une certaine souplesse au personnel, mais pour combien de temps ? La femme française compare cette situation avec ce qu’elle connaît des pratiques en France : Cela dépend à quel moment je compare, si je regarde en 1994, j’ai été choquée de la place des femmes dans le travail, de la manière dont les hommes réagissaient, le peu de place qu’avaient les femmes, cela m’a choquée. Je venais de France où avec d’autres collègues je dirigeais une maison d’enfants, de cas sociaux. Chacun avait le droit à l’expression, on avait des problèmes, on en discutait très ouvertement. Ici j’ai eu l’impression de faire marche arrière. Les femmes ne travaillaient pas beaucoup, la priorité était d’élever les enfants et une fois que les enfants étaient élevés, elles reprenaient un boulot à temps partiel. Aussi par rapport au salaire, il a fallu que je me batte, que je lutte parce que, à compétence égale, ils m’avaient prise à un niveau beaucoup plus bas que des collègues masculins. Mes dix années de travail en France n’ont pas vraiment été prises en considération mais j’ai réussi à avoir ce que je voulais. Maintenant j’ai eu une promotion, je suis responsable d’une formation, je suis la première femme ici à être dans le management. 1994, c’est hier, c’est la fin du XXe siècle et pourtant elle rapporte une situation assez crispée quant à la place des femmes dans le travail. Hedy D’Ancona a raison lorsqu’elle dit que les femmes néerlandaises ont du retard à rattraper. Actuel18

lement un courant de discrimination positive en faveur de l’avancement des femmes dans la société semble se profiler. Il est frappant de constater que le pourcentage d’étudiantes sortant de l’université est élevé et que par contre le nombre de femmes à des postes clés est extrêmement réduit. Marie travaille à l’université, dans un milieu, pourrait-on croire, évolué : Les femmes qui travaillent en laboratoire sont des techniciennes22. Pour les postes scientifiques, de recherche, nous ne sommes que deux et deux étrangères. Mon poste est « recherche et enseignement », je voudrais passer à l’enseignement parce que c’est plus facile à gérer avec un enfant et dans les labos on travaille jour et nuit, la gestion est beaucoup plus lourde. Ils obligent ici les femmes à travailler à mi-temps ou pas du tout ; avec le manque de crèches et les horaires d’école c’est compliqué, alors qu’en France on est moins flexible mais les femmes qui veulent travailler à plein temps le peuvent. Ici les femmes sont des brancardières, elles passent leur temps à transporter leur gosse d’activité en activité alors qu’en France pas du tout. Donc observer les histoires des deux pays permet rapidement de comprendre que la recherche de travail aux Pays-Bas pour une femme française est, du fait de sa culture, essentielle à son équilibre, mais risque de ne pas être bien comprise, voire acceptée par une société dans laquelle le statut de la femme est différent. Un autre point de vue est celui de cette femme qui a transité par la Suisse et l’Allemagne avant de s’installer aux Pays-Bas : La belle-famille ne comprend pas trop que je travaille, cela m’a étonnée et mon mari aussi. Il pensait que son pays était un pays émancipé, plus que la Suisse qui est un pays traditionnel mais où la femme qui travaille est respectée. En Allemagne elles se battent beaucoup. Ici les femmes ont adopté un consensus. Pourtant les collègues hommes que j’ai eus étaient très contents de pouvoir travailler avec des femmes, mis à part une réaction marginale d’un homme qui, lorsqu’il a appris que mes enfants étaient à la cantine, m’a dit que s’il avait su que j’avais des enfants, il ne m’aurait pas prise. Il y a très peu de femmes ingénieurs dans ce pays et elles ont du mal à trouver leur identité. Elles sont très dures, masculines, comme s’il fallait qu’elles se forgent une image de mimétisme par rapport aux hommes. Alors que pour moi c’est normal de mettre une jupe, du rouge à lèvres et de faire de la technique. Les femmes au foyer sont dures aussi, pas solidaires avec les femmes qui travaillent. La réaction en France quand on s’arrête de travailler c’est : comment, tu ne travailles pas ? C’est incroyable de se le permettre et du côté hollandais c’est pourquoi tu veux travailler ?
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Parler de la situation des femmes au travail reste corollaire de celle des mères. Les enfants néerlandais participent à beaucoup d’activités en dehors de l’école et leur épanouissement prime. Concrètement cela demande aux parents et surtout aux mères, une vraie gymnastique pour les accompagner au sport, à la piscine, aux cours de violon et autres. Madeleine, dont les enfants sont très jeunes, n’a pas encore été confrontée à cette période d’activités extrascolaire, elle trouve que la société néerlandaise grâce à sa souplesse et à une certaine mentalité, au contraire, est plus agréable à vivre : Je trouve que la société hollandaise est absolument géniale par rapport aux enfants, par rapport aux femmes. Il y a quand même des crèches, avec il est vrai des listes d’attente. J’ai beaucoup de collègues masculins qui ne travaillent que 4 jours par semaine, qui quittent le bureau tôt et qui n’ont pas un complexe par rapport à cela, personne ne regarde sa montre à 17h en disant “c’est du part time aujourd’hui”. Je trouve que d’une façon générale il y a une approche beaucoup plus saine. Actuellement mon mari ou moi allons chercher le gamin à 17h30. Si je compare avec mes copains à Paris, le gamin est à la crèche il faut encore trouver une petite jeune fille pour aller le chercher. Ici si mon gosse est malade, je rentre à la maison et je n’ai jamais senti que la société ou mes collègues me regardaient bizarrement. Mais cela dépend de la boîte ; chez S. où je travaillais avant si je partais à 17h mes collègues me disaient “ah tu as une vie sympa”. Il n’y a pas de complexe à être une travailleuse, par contre d’être trop travailleuse, c’est mal vu. Ces réactions montrent le regard du Néerlandais sur la place de la femme au travail, encore incertaine, en même temps que l’on sent une évolution et plus d’humanisme. Les hommes néerlandais se sentent-ils en concurrence avec les femmes ? Non, pas encore car les femmes néerlandaises, en pleine évolution en ce qui concerne leurs ambitions professionnelles, demeurent dans leur grande majorité convaincues du bien-fondé de s’occuper de leurs enfants avant tout. J’en veux pour exemple un article de septembre 2007 titré « Surdiplômées, mères elles arrêtent de travailler »23 dans lequel des mères ayant eu une fonction élevée ou un avenir prometteur choisissent de rester à la maison pour s’occuper des enfants. Cette attitude questionne évidemment les sociologues. Le pourcentage de femmes diplômées qui travaillent est autour de 70%, alors que dans le groupe de femmes non diplômées ce pourcentage chute à 50%. Un travail moins qualifié apporte moins de motivations, cela pourrait expliquer ce pourcentage moyen. Demeure évidemment une question fondamentale : comment abandonner une position intéressante intellectuellement aussi bien que financièrement ? 240.000 femmes choisissent de rester à la maison en argumentant comme Marit Weil : « j’ai la chance d’habiter dans un pays où j’ai le choix, où j’ai encore le choix ».24

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Scruter le fonctionnement de la société néerlandaise par rapport à l’équilibre travail/famille permet de relativiser peut-être un peu le combat des féministes. Les Néerlandais ont parfois un côté extrêmement pragmatique pour tenter généralement et quand c’est possible, de concilier plusieurs dossiers en même temps. Un exemple récent est celui du recrutement dans certains hôpitaux. Pour pallier au manque de personnel, des infirmières sont engagées pour exercer de 9h à 15h (horaires scolaires). C’est une formule intéressante pour les femmes car au-delà des avantages financier et humain, elles maintiennent leur niveau de compétences, évitant ainsi les difficultés de réinsertion après des années d’arrêt de travail ; cela leur permet aussi de voir grandir leurs enfants. Pour l’institution la formule est rentable car elle comble le manque chronique de personnel. Et même si « aux PaysBas, ce n’est qu’au cours du dernier quart du siècle passé que les femmes ont rattrapé le gros retard qu’elles avaient sur les hommes […] les Pays-Bas demeurent le bastion des mâles soutiens de famille »25, leur révolution féministe se passe peut-être autrement. Il faut tenir compte de l’histoire de ce pays où l’homme néerlandais a longtemps regardé d’un mauvais œil que sa femme travaille. A cela plusieurs raisons : la tradition familiale qui veut que la mère s’occupe des enfants, le jugement de la société car un homme qui ne peut pas entretenir sa famille financièrement est mal vu et puis il y a encore peu de temps, le peu de structures d’accueil pour enfants fermant ainsi la porte des entreprises aux femmes. La société a évolué mais la femme néerlandaise n’y est pas encore l’égale de l’homme, on parle aux Pays-Bas « du plafond de verre » : rien n’interdit aux femmes de monter plus haut dans la hiérarchie si ce n’est un consensus non verbalisé, une barrière invisible. C’est ce qui amène Pierre-Jean Brassac à se demander si une troisième vague féministe aux Pays-Bas ne serait pas nécessaire ?26 Dans un tel contexte les femmes françaises partent à la recherche d’un emploi avec de nombreux obstacles et beaucoup d’incompréhensions. Certaines régions aux Pays-Bas sont plus favorisées par des opportunités professionnelles que d’autres, l’Ouest principalement. Je voulais savoir si la région a été un handicap de plus dans leur recherche de travail en tant que femmes immigrées. C’est pourquoi je présente leurs réponses par un découpage régional : le Nord, le Centre, l’Ouest, l’Est et le Sud. Dans les provinces du Nord, à savoir Groningue, Friesland et Drenthe, il y a 50, 60 ans, ce n’était pas si facile. Pourtant la ténacité de certaines montre que c’était possible : D’abord je suis allée faire des abat-jour chez des amis de ma cousine pour apprendre la langue mais il s’est avéré qu’on ne parlait que le groninguois dans cet atelier. Ensuite je suis allée à l’agence pour l’emploi et ils ont rigolé car je n’avais pas de diplômes. Pendant mes cours de MOA27, les professeurs m’ont demandé de donner des cours d’appoint aux autres élèves et c’est l’époque où l’on a monté le laboratoire de langues à l’université et on m’a proposé de venir y travailler. J’ai eu tout de suite un salaire magnifique et j’ai travaillé à l’acquisition de la langue parlée.
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La situation du travail dans les trois provinces du Nord demeure difficile car ce sont des régions plutôt agricoles. Et pourtant les femmes interrogées ont répondu que finalement la recherche d’emploi n’avait pas été si ardue, même si cela n’était pas allé aussi vite que certaines l’auraient souhaité : « la recherche d’emploi ? pas aussi vite que j’aurais voulu, mais cela a à voir avec la langue, je suis arrivée en septembre 2001 et j’ai eu mon premier vrai travail en mai 2002 ». En un an cela me semble plutôt bien. Une autre a encore fait mieux, elle a trouvé du travail après 3 mois, il s’agissait d’un remplacement d’un an, ensuite elle a déménagé, mais cela ne l’a pas empêchée de retrouver du travail dans les plus brefs délais. Deux facteurs ont joué en sa faveur : elle était déjà professeure de français en France et elle a appris la langue à une rapidité incroyable. Une autre, dans le même cas, a choisi de rester dans le même domaine d’activité : « à l’époque c’était relativement facile, cela se faisait encore par journaux et j’ai eu beaucoup de réactions. J’ai trouvé rapidement un premier emploi, en institut le soir et puis après avoir effectué un remplacement pour une grossesse, j’ai eu un poste fixe ». Ce type de propos est revenu à diverses reprises. Nadine, à la fin de ses études de français, s’était donné un an pour trouver du travail sinon elle repartait en France. Sa maîtrise de français en poche en juin, elle obtenait un poste en septembre. Monique regrette d’avoir perdu du temps en ne se focalisant que sur un mode de recherche d’emploi. Par la suite elle l’a élargi et a accepté le tout-venant : « j’ai travaillé en attendant dans un restaurant, j’ai fait un stage et des petits boulots et j’ai commencé dans une petite structure où l’on testait la qualité des sites Internet. Au bout d’une semaine j’ai reçu un coup de téléphone du directeur d’où je travaille actuellement ». Dans les années 70 cela était facile : « aucun problème, partout où j’allais on me prenait tout le temps, à cette époque-là il n’y avait pas de chômage ni rien du tout. Il y a 35 ans j’étais la seule qui travaillait, il n’y avait aucune femme ici qui travaillait, j’étais la seule ». C’est aussi dans ces années-là qu’une autre personne, en commençant par du bénévolat (elle s’était proposé comme stagiaire à la fin de ses études) obtenait l’année suivante un poste. Une expérience assez fréquente chez les Françaises est la suivante : Le premier mois de mon arrivée, j’ai vu une annonce dans le journal, je me suis précipitée et j’ai voulu réagir. J’ai eu une claque en retour parce que je ne parlais pas du tout la langue et donc j’ai dû patienter. C’était très dur pour moi de retourner à l’école pour apprendre. J’en avais marre, j’avais envie tout de suite de trouver du boulot et au bout d’un an je me suis inscrite dans différentes agences intérimaires. Au début on ne m’a pas donné ma chance, on me traitait… Enfin au bout de deux entretiens j’ai trouvé là où je suis restée cinq ans ; donc la recherche d’emploi m’a pris un an. On sent souvent chez ces femmes une telle volonté de s’insérer dans le monde du travail qu’elles semblent oublier les obstacles que sont la langue, les diplômes et
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autres. Foncer est un trait de caractère fréquent chez les immigrées et même si cela est parfois douloureux, on le voit avec cet exemple, elles s’acharnent : J’ai tenté de me recycler, j’ai beaucoup postulé, mais je ne pouvais pas trouver de travail avec mes études. J’ai suivi une formation qui n’a pas donné grand chose, j’ai travaillé pas mal en free-lance. La recherche d’emploi a été très difficile. En fait je n’ai jamais vraiment eu un emploi ici, quand mon mari est parti, j’ai fait des traductions de romans à l’eau de rose mais cela durait six mois et ce n’était pas suffisant pour vivre. Puis j’ai monté ma propre entreprise de peinture décorative et cela a duré cinq ans. Je n’arrive pas à rentrer dans une petite case. Marie-Odile, qui ne souhaitait absolument pas travailler dans sa langue, a sollicité les instances néerlandaises : « à l’Agence pour l’emploi j’ai eu un stage de demandeur d’emploi pendant six mois et là je trouvais qu’ils faisaient preuve de largeur d’esprit parce que je ne rentrais pas dans leurs catégories. J’ai sollicité en milieu néerlandais, mais je n’ai pas réussi à trouver ». Toutes deux sont arrivées vers la fin des années 80. Posséder un néerlandais d’un assez bon niveau et avoir la volonté féroce de trouver du travail, accompagnés du facteur chance, sont les conditions pour s’insérer professionnellement. La situation économique du pays est également un facteur déterminant. Certains témoignages sont positifs quant au marché du travail dans le Nord, cependant je voudrais apporter mon sentiment personnel. En effet si la plupart des femmes ont répondu que cela n’avait pas été si difficile de trouver un emploi, c’est sans doute que la question n’invitait pas à aller au-delà. On peut se demander si le travail trouvé était à la hauteur de leurs espérances, de leurs qualifications ou du niveau d’études. Parle-t-on de bonnes conditions de travail ? Ou ont-elles dû accepter de revoir leurs exigences à la baisse pour s’adapter ? Oui, elles ont un emploi, mais souvent à temps partiel et ce n’est pas toujours leur choix. Oui, elles ont un emploi, mais largement en dessous de leurs compétences, parfois sans sécurité, avec des CDD qui s’éternisent sur des années28 ou des remplacements qui ne se concrétisent pas, même après des années de collaboration par un contrat fixe. Et puis il y a les femmes qui décident de rester à la maison pour s’occuper des enfants, c’est acceptable lorsque tel est leur désir, mais est-ce que pour certaines cela n’a pas été le choix du pis-aller ? Tournons-nous maintenant vers le centre du pays. La situation semble y être un peu différente. On rencontre une première catégorie de femmes, celles qui se sont mises à leur compte, telle cette artiste ou encore cette jeune femme qui, après une formation dans la couture, a monté sa propre société. Une belle réussite puisque, avec son mari qui l’a rejointe, ils donnent du travail à une vingtaine de personnes. Ou encore cette personne, qui, après avoir travaillé trois ans dans un magasin de mode, s’est mise à son compte avec son mari dans un commerce de
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meubles. Pour Camille, ce ne fut pas difficile de trouver un travail mais, comme elle le précise, sa motivation était forte : « c’était essentiel, j’avais une pension alimentaire à payer d’une part et puis moralement je savais que tous les mercredis mes enfants étaient gardés et l’idée d’être là à ne rien faire, ce n’était pas possible » (divorcée, ses enfants sont restés en France avec leur père). Par la suite elle a changé de branche à plusieurs reprises mais elle n’a jamais eu de mal à trouver du travail. Pour d’autres la chance, le hasard ont été des aides précieuses : « en fait cela s’est passé à table, entre la poire et le fromage. Un ami avait vu que l’on recherchait un coordinateur international pour les étudiants à la faculté de médecine. C’était un jeudi soir et le mardi suivant j’étais prise. Ils n’avaient pas le temps de chercher, la fille partait en congé de maternité plus tôt que prévu. Je n’ai pas eu à réfléchir à ce que je faisais ». Certaines ont le choix, comme cette universitaire à laquelle a été proposé un poste de haut niveau dans son domaine, mais, qui voulant changer, est en train de travailler avec un coach pour s’orienter vers autre chose alors que d’autres ont dû tout accepter : ménage, secrétariat et autres. Pour cette autre femme, la vie professionnelle n’a pas été un long fleuve tranquille : La recherche d’emploi, la chance au début, j’ai travaillé pendant un an et demi chez un éditeur, mais il a fait faillite. Ensuite je suis devenue chef du personnel à la BNP Amsterdam. C’était trop loin de chez moi, j’ai craqué, 3h de train par jour avec un enfant d’un an à la maison. L’horreur ! Après ce fut plus difficile, les années 87/88 étaient une période de récession, j’ai envoyé des centaines de lettres et être Française faisait que tout allait au panier, à un moment on n’y croit plus. Ensuite j’ai eu l’occasion de donner des cours dans un institut de langues. A ce moment-là il me restait du temps et j’ai investi dans le bénévolat pour la communauté française. J’ai monté les échelons et le bénévolat a pris le pas sur toutes mes activités professionnelles et tout s’est inversé. J’ai fait aussi un remplacement dans une école et on m’a offert un poste à plein temps et de nouveau à Amsterdam. On le voit l’immigration demande beaucoup de souplesse pour être capable de s’adapter à de nouveaux défis. La situation dans l’Ouest du pays est plus favorable pour la recherche d’emploi. L’offre y est plus abondante même si comme dans le reste du pays la récession se fait sentir. L’Ouest, appelé la « Randstad » est formé d’un conglomérat de centres urbains (Rotterdam, Amsterdam, La Haye) qui offrent plus de possibilités. On trouve des emplois dans divers domaines et généralement sans rencontrer de vraies difficultés. Voici quelques exemples : « pas de problème, j’ai toujours travaillé comme femme de ménage et après je préparais les repas du directeur et puis baby-sitter en gardant l’enfant de la secrétaire du directeur pendant sept ans et je faisais des remplacements. Je trouvais des jobs facilement ». Le trajet parcouru pour obtenir l’emploi que l’on souhaite prend parfois des chemins de traverse :
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Je m’étais inscrite dans une agence d’intérim, manière pour moi d’apprendre le néerlandais et j’ai été placée comme standardiste au départ. J’ai souffert et dans cette entreprise il y avait un poste qui correspondait mieux à mes capacités alors j’en ai parlé au directeur financier. Parallèlement j’ai parlé de ma recherche d’emploi à quelqu’un d’autre dont le mari travaillait dans une entreprise. Dans la première entreprise cela n’a pas marché mais grâce au mari dans la seconde j’ai été prise. Une autre femme raconte avec quelle aisance elle s’est introduite sur le marché du travail : « D’abord j’ai travaillé dans une société néerlandaise de négoce en café vert, en cacao, en épices avec l’Indonésie et d’autres pays et ensuite dans la logistique en apprenant sur le tas. Je suis restée treize ans dans cette même entreprise. C’était très facile à cette époque de trouver du travail ». Il en a été de même pour d’autres qui n’ont jamais sollicité pour un emploi, celui-ci leur ayant été présenté sur un plateau d’argent. D’autres ont dû vraiment se battre pour obtenir ce qu’elles désiraient, un exemple : Ici je travaille dans le même domaine qu’en France mais je ne maîtrise pas assez la langue pour faire de la rédaction, donc j’ai choisi le marketing, le commercial ; j’ai eu de la chance de trouver dans l’édition. J’avais vraiment envie de travailler après deux ans sans rien, j’achetais le journal tous les samedis, j’en parlais beaucoup aux amis et en même temps j’avais très peur, je pensais que je n’arriverais jamais à travailler en néerlandais. J’ai cherché des entreprises qui travaillaient avec la France mais cela m’a déprimée, cela ne me plaisait pas. Finalement j’ai trouvé une annonce en juin et j’ai été embauchée en août, c’était il y a trois ans. J’ai commencé par être vendeuse, je suis restée un mois et ils se sont aperçus que je savais faire autre chose et j’ai changé de poste, plus dans mes cordes. Un autre exemple démontrant qu’une bonne détermination ainsi qu’une juste appréciation de ses capacités portent leurs fruits : Pas de recherche d’emploi, mais après un an je devais choisir entre rester avec un contrat local ou être rapatriée à Paris. J’ai décidé de partir et juste après j’ai rencontré mon ami. De Paris où je suis restée un an, je suis revenue aux Pays-Bas car lui ne pouvait pas déménager. Et là j’ai attaqué la recherche d’emploi. En 2000 j’ai eu deux postes. Le premier je l’ai perdu et j’ai retrouvé un nouveau poste mais cela a été difficile, parce que pour le premier j’avais été aidée par un consultant mais ensuite j’étais seule pour trouver un bon poste, de plus je n’étais pas prête à accepter n’importe quoi. Je voulais un poste plus élevé et j’ai trouvé, il m’a fallu un an.
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Si l’on compare les témoignages précédents à ceux exprimés par les femmes vivant dans l’Est du pays, on ne note pas de différences essentielles. Les trois premières réponses se ressemblent et correspondent à une réalité fréquente : « ce sont des Françaises qui m’ont offert des heures de cours, des propositions m’étaient faites comme à la Volksuniversiteit, l’Alliance française, le lycée, l’entreprise par l’institut E ». Anne raconte sa recherche d’emploi : Je me suis recyclée, je suis devenue professeure mais je n’ai pas vraiment cherché. A un moment donné, comme je suis Française, l’Alliance française m’a contactée. Et puis une fois on a vu une annonce d’un institut de langues qui cherchait des professeurs pour donner des cours aux gardiens de prison, à l’époque où Van Agt était ministre de la Justice29, j’ai réagi et on m’a prise. J’ai donné des cours pendant deux ans et demi dans diverses maisons d’arrêt à Zutphen, à Almelo, Haarlem. Ensuite j’ai postulé dans un lycée pour 6 heures et c’est comme ça que cela a commencé. Un bémol cependant aux situations de rêve comme le dit cette personne : « La recherche était facile pour des contrats à durée déterminée, mais pas pour des contrats fixes. D’autres témoignages, je rencontre Marina qui travaille comme esthéticienne depuis 1969. Elle a commencé à son domicile, au début, ayant une petite fille, elle ne travaillait pas beaucoup mais cela lui convenait parfaitement. Une autre a donné à son arrivée des cours de français à Rotterdam, mais lors de son déménagement à Arnhem elle a repris des études pour pouvoir travailler dans une crèche. Elle a trouvé assez vite du travail. Enfin deux expériences d’infirmière à des époques différentes sont intéressantes à mettre en parallèle. La première est arrivée il y a longtemps aux Pays-Bas : Je me suis retrouvée, à cause de la langue, femme de chambre, pendant 3 ou 4 mois, mais je me suis dit que je ne pouvais pas continuer comme ça. J’ai commencé à donner des cours à l’Alliance française et j’ai repris ensuite mon métier d’infirmière. J’ai été infirmière en chef à N. et après j’ai fait des études de pédagogie pour enseigner aux infirmières, puis trois ans d’études de management dans la santé. J’ai obtenu également une maîtrise de français et une maîtrise d’histoire de l’art. Mon rêve aurait été de faire de l’anthropologie culturelle mais je n’ai pas le temps m’étant laissée phagocyter par une tâche associative. La seconde infirmière est immigrée aux Pays-Bas depuis peu de temps : J’ai travaillé un an comme infirmière dans une clinique. J’ai trouvé ce boulot par une relation française mais je parlais très mal le néerlandais et eux parlaient mal le français, c’est pour ça que cela n’a pas trop mar26

ché. On se comprenait de travers. Je vous donne un exemple : c’était le dernier jour, cela m’arrivait souvent de dire « ah quel con ! » mais je me parlais à moi-même à haute voix et je pense qu’il y a quelqu’un qui comprenait le français et qui a cru que je les insultais… Ce dernier témoignage est un bel exemple des malentendus que peut engendrer la méconnaissance d’une langue étrangère dans le monde du travail. Nous continuons d’observer la recherche d’emploi dans le Sud des Pays-Bas, j’y ai entendu des expériences diverses. Bonnes : « je suis maintenant professeure de français mais mon premier emploi était aide-familiale, je ne parlais pas le néerlandais donc c’était une solution pour avoir un contact social. J’ai suivi des cours de néerlandais et la recherche d’emploi fut assez facile ». Une autre expérience où tout semble avoir glissé en souplesse : Oui, j’ai trouvé du travail de suite. J’ai été mise en contact par hasard par l’accompagnateur de stage de la faculté qui était un ami d’un directeur d’un institut de langues. Ce dernier cherchait des professeurs à ce moment-là pour donner des cours à des managers. Et j’avais déjà entretemps une petite fille de un an et je ne voulais pas travailler à temps plein, c’est comme cela que j’ai atterri dans ce monde des langues. Je travaillais une ou deux semaines par mois. J’ai fait cela huit ans et après j’ai trouvé du travail à X. où je travaille toujours depuis treize ans mais je ne voulais plus être professeure et j’ai été engagée comme coordinatrice. Il y a deux ou trois ans je suis devenue manager-training. J’ai trouvé le deuxième travail par annonce. Autres témoignages : « c’est par hasard qu’une cousine me demande si cela m’intéresse de donner des cours à l’Alliance française et les enfants étaient petits et j’ai voulu essayer et je suis restée 25 ans ». Certaines réponses sont beaucoup plus nuancées, pour ne pas dire négatives. Pour l’une la recherche d’emploi fut très difficile : « je suis restée dix ans sans travail parce qu’on m’avait dit que dans l’enseignement, on n’arrivait pas à me donner l’équivalent de mon diplôme. A l’ANPE ils m’ont conseillé de travailler dans un magasin parce qu’on est en pays frontalier et que je parlais les langues étrangères. Mais après on m’a dit que ce n’était pas possible non plus ; finalement j’ai cherché moi-même ». L’aide des structures néerlandaises fait souvent défaut. Cette situation incombe peut-être à l’état du marché du travail qui rend le placement d’étrangers encore plus complexe. Nathalie a éprouvé des difficultés pour s’infiltrer dans une économie qui tourne plutôt moins bien qu’avant : La recherche d’emploi a été assez difficile, surtout au début. J’ai suivi une formation de secrétaire et j’ai commencé à rechercher un emploi à une période où le marché du travail était assez tendu, en 1992/1993.
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Ce n’était pas facile pour trouver un emploi, j’avais un accent et je sortais juste de formation. Les entreprises préféraient une Néerlandaise qui parlait moins bien le français mais qui maîtrisait très bien le néerlandais. J’ai envoyé énormément de lettres aux entreprises et répondu à toutes les annonces, je me suis renseignée auprès de la chambre de commerce franco-néerlandaise… Mais ce fut vraiment ardu. L’histoire de Claire est édifiante, après ses études de pharmacie en France, elle a exercé en France quelques années en tant que pharmacienne. Mais en arrivant aux Pays-Bas une terrible expérience l’attendait : Ici on m’a demandé de reprendre deux ans d’études alors que j’étais pharmacienne diplômée en France. Mais ce n’était physiquement pas possible, trop de temps de transport. J’ai tenu deux ou trois mois et puis j’ai abandonné. J’étais aussi frustrée, tout le monde parle de l’Europe, les médecins ont leurs diplômes acceptés et moi on n’accepte pas mon diplôme. J’ai entamé alors une procédure pour faire accepter mon diplôme. Cela a duré treize ans, une horreur. Enfin j’ai eu mon papier, j’ai gagné mon procès mais j’avais perdu treize ans et c’était irrécupérable. Le jour où j’ai prêté serment à la Haye est emblématique. Un homme m’a remis mon diplôme, j’ai signé, j’ai prêté serment. Il m’a dit alors : « vous ne croyez tout de même pas que vous allez trouver du travail ». Alors, maintenant, quand on me dit que les Néerlandais sont tolérants, je me dis que tout dépend comment on voit les choses, quand il s’agit de commerce dans leur sens, ils sont tolérants sinon, non ils ne le sont pas. En plus on manquait de pharmaciens quand je suis arrivée aux Pays-Bas et treize ans après la situation avait changé. En France, j’avais travaillé et ici j’ai travaillé un an à La Haye sans diplôme. Pendant les treize ans j’ai eu mes enfants et nous avons souvent déménagé. Entre-temps j’ai étudié pour être assistante en pharmacie, ce n’est pas grand-chose mais bon je pensais, ça sera quelque chose, j’ai fait la parapharmacie aussi pour compléter et puis quand j’ai eu mon diplôme, les enfants avaient 12 et 9 ans et j’ai trouvé des cours à donner dans un MBO. La même année il y a eu des problèmes dans le travail de mon mari et on a dû déménager à nouveau. On est arrivés ici et c’était le deuxième déménagement dans l’année ; je me suis dit qu’il fallait que je me consacre aux enfants et à la famille ; le travail, on verrait après. Et le « on verra après » s’est traduit en six années. J’ai de nouveau essayé dans l’enseignement parce que dans la pharmacie cela ne marchait pas et c’était logique après cette longue période d’inactivité dans ce domaine, il aurait fallu que je sois de nouveau introduite dans une pharmacie et donc c’était un investissement pour le pharmacien et quand on n’a aucun contact on n’entre pas dans ce milieu. Dans le cadre des pro28

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