Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Ethnicité et Eugénisme

De
225 pages
Il importe d'aller dénicher, dans le discours et les représentations, ce que l'on met derrière le terme de "race". De la colonie française de Saint-Domingue au Congo belge ou à l'Afrique du célèbre Livingstone, de l'Irlande des Travellers, cette minorité inconnue en France à l'Angleterre d'aujourd'hui, où l'imagerie médicale semble vouloir remplacer la phrénologie du XIXe siècle, ce volume fait un voyage en onze étapes, dans l'espace et dans le temps, pour mieux cerner cette notion, si controversée en France, de "race".
Voir plus Voir moins

Ethnicité et EugénismeCollection Racisme et eugénisme
dirigée par Michel Prum
La collection «Racisme et eugénisme» se propose d'éditer des
textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de
ségrégation et de domination dont le corps humain est le point
d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le
racisme et l'eugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la
génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à
biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et
d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes
et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en
particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant
l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux
sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin
inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du
racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une
société du point de vue de l'ethnicité.
Parmi les vingt et un ouvrages déjà publiés dans la collection:
Diane Afoumado : Exil impossible, préface de Serge Klarsfeld
(2005)
Amandine Ducray, Les Sitcoms ethniques à la télévision
britannique de 1972 à nos jours (2009)
Lucienne Germain et Didier Lassalle (dir.), Les Relations
interethniques dans l'aire anglophone (2009)
Cécile Perrot, Michel Prum et Thierry Vircoulon, L'Afrique du Sud
à l 'heure de Jacob Zuma (2009)
Michel Prum (dir.) : Race et corps dans l'aire anglophone (2008) Prum (dir.) : La Fabrique de la « race» (2007)
Michel Prum (dir.) : Changements d'aire (2007) Prum (dir.) : De toutes les couleurs (2006)
Michel Prum (dir.) : L Vn sans l'Autre, (2005) Prum (dir.) : Sang impur (2004)
Michel Prum (dir.) : Les Malvenus (2003)Sous la direction de
Michel Prum
Groupe de recherche
sur l'eugénisme et le racisme
Ethnicité et Eugénisme
Discours sur la race
Ouvrage publié avec le concours
de l'Université Paris Diderot
Ht*mattanL'@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-09916-6
EAN: 9782296099166INTRODUCTION
Michel Prum
Cet ouvrage pourrait s'appeler De la Race, n'étaient le tabou
qui frappe, à juste titre, ce mot en France, et le signal ambigu que
ce titre enverrait. Les Anglo-Saxons n'y trouveraient sans doute
rien à redire, tant est banal « race» dans la langue anglaise, qui
parle couramment de « race relations» pour désigner ce que nous
appellerions les relations interethniques. Depuis la Seconde Guerre
mondiale on évite en général le terme en France, mais on
s'intéresse aux différentes « communautés» qui vivent sur notre
territoire, en cherchant des synonymes pour éviter ce mot de quatre
lettres, sans nécessairement réfléchir à la pertinence de cette simple
substitution lexicale. Le tabou dont nous parlions n'est pas
injustifié car le mot « race» évoque une « espèce» animale et
dresse entre les groupes humains des barrières biologiques, fondées
sur des phénotypes superficiels, qui enferment chacun de ces
groupes dans une « essence» non seulement physique, mais
intellectuelle et morale. Les races humaines n'existent que pour
ceux qui les pensent et les disent. Le présent ouvrage pourrait
malgré tout s'appeler De la Race dans la mesure où il traite
justement de ces pensées et de ces discours sur « la race ».
La référence à « la race» peut s'entendre, on vient de le
voir, dans le cadre de l'étude de groupes ethniques particuliers, par
exemple dans un travail sur le racisme, mais elle peut aussi relever
de la problématique de l'eugénisme: on parlera alors de la race
(toujours au singulier), celle que certains voudraient améliorer ou
du moins protéger de la dégénérescence. D'où les deux parties de
l'ouvrage, qui répondent aux deux termes du titre: ethnicité et
eugénisme. Ces deux parties s'insèrent malgré tout dans une
cohérence commune, car dans l'une comme dans l'autre il s'agira
de voir comment la société est appréhendée à l'aide d'un discours
biologisant. L'aire couverte par les chapitres de ce livre est8
majoritairement anglophone, mais elle inclut aussi les colonies
françaises d'Amérique, le Congo belge et... la Rome antique (on
verra plus loin la pertinence de ce choix inattendu). Par ce voyage
à travers le temps et l'espace on pourra examiner les constances et
les ruptures du discours sur la race, de Cicéron à Livingstone, de
Saint-Domingue au Natal sud-africain, en passant par l'Irlande et la
Grande-Bretagne.
Le «préjugé de couleur », comme le rappelle Florence
Gauthier, historienne et Maître de conférences à l'Université Paris
Diderot, n'a pas toujours existé de la même manière dans les
colonies françaises. Son article se fonde sur le cas de Saint-
Domingue, ou plus précisément la partie de l'île que l'Espagne
avait cédée à la France. L'affranchissement était alors (au XVIr
siècle) possible parmi les esclaves créoles, et les affranchis
devenaient des sujets libres du roi de France. « La monarchie, écrit
Florence Gauthier, pratiquait une politique d'assimilation en ce qui
concerne les sujets libres, sans distinction d'origine»; et de
préciser que le fameux Code noir - l'édit de 1685 préparé par
Colbert - autorisait les mariages entre Africains et Européens, et
reconnaissait comme «ingénus », c'est-à-dire nés libres, les
enfants de ces unions.
Ce n'est que plus tardivement, au XVIIIe siècle, suite à la
crise du système colonial, qu'apparaît une législation plus
ségrégationniste, avec l'arrivée de ce qu'on appelle « le préjugé de
couleur ». On se met à distinguer « nègres affranchis» et « libres
de couleur» et à préciser, par exemple, quatre degrés de couleur
dans les actes notariés. Florence Gauthier montre bien cet
infléchissement de la politique raciale ainsi que les tractations
politiques qui déchirent la France de l'Ancien Régime et du début
de la Révolution française, et leurs répercussions sur la colonie,
avec notamment la guerre civile et la Révolution de Saint-
Domingue.
La complexité du système racial des colonies françaises se
retrouve au Congo belge, où le colonisateur éprouva le besoin, à la
fin du XIXe siècle, de fragmenter 1'« indigénat » en distinguant les
«indigènes évolués », ou «indigènes immatriculés », des autres
«non immatriculés ». C'est ce qu'explique Thierry Vircoulon,9
chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l'IFRI
(Institut Français de Relations Internationales), qui précise les
critères permettant aux Congolais d'accéder à l'immatriculation:
une certaine éducation, et surtout un mode de vie « civilisé », ce
qui excluait la polygamie. Les hommes qui demandaient
individuellement ce statut d' « indigène supérieur» (et le
transmettaient à leur épouse) gagnaient un certain nombre de
privilèges, comme l'accès à certains emplois de la fonction
publique coloniale. Pourquoi ce système à deux vitesses? Le
colonisateur souhaitait créer une catégorie de population
intermédiaire entre Blancs et Noirs, et les « mundele ndombe »
(ce qui en lingala signifie les « Noirs blancs») remplissaient
précieusement cette fonction. Il est intéressant de noter que c'est
parmi ces « Noirs blancs» que se recruteront les futurs cadres du
Congo indépendant, à commencer par le père de l'indépendance
congolaise, Patrice Lumumba.
Dans cette Afrique coloniale du XIXe siècle, les
missionnaires européens jouèrent un rôle prépondérant. Le plus
célèbre d'entre eux est sans conteste le fameux Dr Livingstone,
toujours associé à sa rencontre historique avec Henry Stanley et à
la petite phrase, sans doute apocryphe, que lui aurait adressée le
journaliste gallois en le retrouvant après un long périple au cœur de
l'Afrique: « Doctor Livingstone, 1 presume ». Au-delà de cette
anecdote à l'origine de dizaines de caricatures, Marie-Claude
Barbier, Maître de conférences honoraire à l'ENS de Cachan,
brosse un portrait attachant de cet homme étonnant, missionnaire
anglican qui, tout au long de sa carrière, ne réussit à convertir
qu'un seul indigène, au grand dam de la LMS, la London
Missionary Society, qui l'avait envoyé porter la foi dans le
« continent noir ». Ce qui nous intéresse particulièrement dans ce
portrait, c'est l'opposition courageuse de David Livingstone à la
l'esclavage et à la traite. Marie-Claude Barbier nous rappelle
l'importance qu'eut sur le jeune Écossais la conférence de Thomas
Fowell Buxton, successeur de Wilberforce, qu'il entendit en 1840
et qui le convainquit du bien-fondé de la lutte, au nom des valeurs
évangéliques, pour l'extinction du sinistre commerce du « bois
d'ébène ». Livingstone garde toute sa vie cet idéal anti-esclavagiste10
et a des mots très durs, nous rappelle l'article, sur les Boers (les
descendants des colons néerlandais) et «leurs préjugés stupides
liés à la couleur de la peau ». Toute son épopée africaine a pour but
de « désenclaver l'intérieur du continent noir pour ouvrir la voie au
commerce licite », seule façon selon lui d'éteindre le commerce
d'esclaves. Certes il ouvre ainsi la route au colonialisme, comme
on le lui a reproché, mais il est mu, rappelle Marie-Claude Barbier,
par cet idéal humaniste qui en fait l'héritier de Granville Sharp et
William Wilberforcel.
On retrouve le même discours à la fois « impérialiste» et
« humaniste» chez un autre missionnaire britannique: John
William Colenso, évêque anglican du Natal, qui est contemporain
de Livingstone puisque les deux hommes naissent à une année
d'intervalle. Gilles Teulié, Professeur à l'Université de Provence et
spécialiste de l'Afrique du Sud, nous dresse le portrait de ce
Cornouaillais peu commun qui partage avec David Livingstone
« une vision égalitaire des relations Noir / Blanc ». On trouve chez
Colenson comme chez Livingstone une ouverture d'esprit à l'Autre
et une sympathie pour les peuples d'Afrique qui tranchent avec les
préjugés de l'époque. Colenson apprend la langue zouloue et
traduit des passages de la Bible dans cette langue. Il est intéressant
de voir que c'est l'incrédulité de ses interlocuteurs «sauvages»
(avec de gros guillemets) quand il leur raconte des épisodes
bibliques, tels que l'arche de Noé, gui le confirme dans sa remise
en cause d'une lecture littérale des Écritures. Si Colenso est mis au
banc de la société coloniale, ce n'est pas tant pour sa lecture
historico-critique de la Bible (dans le sillage du courant exégétique
2,de David StrauB traduit en Angleterre par Mary Anne Evans,
alias George Eliot), que pour « sa position en faveur des Zoulous
(notamment pendant la guerre anglo-zouloue de 1879) ».
Le lien de domination entre colonisateur et colonisé n'est
bien sûr pas propre à l'Afrique, on le retrouve sur tous les
continents, et y compris à l'intérieur même de l'Europe. Le cas de
colonisation intra-européenne le plus souvent cité est celui de
1 Voir Françoise Le Jeune et Michel Prum (dir.), Le Débat sur l'abolition de
l'esclavage en Grande-Bretagne (1787-1840), Paris, Ellipses, 2008.
2 Das Leben Jesu (1864).11
l'Irlande. On sait que cette île, envahie par l'Angleterre dès le XII"
siècle, fut par la suite exploitée par les colons anglo-saxons qui
s'emparèrent de l'essentiel des terres arables. Les paysans
irlandais, réduits pour nombre d'entre eux à la mono-
consommation de pommes de terre, souffrirent au XIXe siècle,
lorsque la maladie fit disparaître ce tubercule, de l'une des pires
famines que l'humanité ait jamais connues. L'Irlandais était alors
« l'Autre colonisé» de l'Empire britannique, à l'instar du Zoulou
de Colenson, caricaturé dans la presse britannique sous les traits du
« singe blanc ». Mais l'Irlande a connu récemment sa révolution
technologique, qui l'a propulsée en quelques années au rang de
« Tigre celtique» et, même si la crise actuelle a mis un bémol à ce
bel optimisme, l'Irlande évoque aujourd'hui l'informatique et les
nouvelles technologies plus que la culture de pommes de terre.
Pourtant cet « Autre colonisé» n'a pas complètement
disparu du paysage irlandais. Andrea Grunert, spécialiste du
cinéma et de la télévision à l'Université des Sciences appliquées de
Bochum en Allemagne, rappelle l'existence séculaire sur le sol
irlandais des Travellers. Ces femmes et ces hommes sont des
nomades, comme les Roms, mais c'est une minorité ethnique
indigène à l'Irlande, parlant sa propre langue, le shelta, suivant ses
propres rites et vivant de petits métiers. On ne sera pas étonné
d'apprendre que cette minorité, très marginalisée, est l'objet d'un
vif racisme et que les trois quarts des Irlandais sondés ne veulent
pas de Travellers près de chez eux.
Cette minorité peu connue en France, et qu'ignorent sans
doute presque tous les Français qui visitent l'île émeraude, Andrea
Grunert l'étudie à partir du miroir du cinéma: comment les
Travellers sont vus et représentés dans les films irlandais,
britanniques ou nord-américains. Ce regard est toujours un regard
extérieur car il n'existe pas à ce jour de réalisateur Traveller. Les
Travellers sont toujours filmés par des non-Travellers, et sont
souvent aussi interprétés par des comme par
exemple l'Américain Brad Pitt - ce qui montre aussi que ces films,
ou certains d'entre eux, sont « grand public ». Ce cinéma populaire
participe à la construction de l'idéologie dominante et reflète bien
le rejet, par la société sédentaire, de cette population itinérante,12
sans feu ni lieu donc, imagine-t-on, sans foi ni loi. Ce rejet se
double de sentiments ambigus, car le Traveller attire aussi, par son
mode de vie, et il peut cristalliser les rêves nostalgiques d'une
Irlande idéalisée d'avant l'ère numérique.
Si le passé est souvent idéalisé dans le discours raciste (( la
société était heureuse avant l'arrivée des immigrés, quand elle était
homogène »\ l'avenir, lui, est toujours montré comme menaçant,
voire apocalyptique. Particulièrement emblématique à ce sujet est
le célèbre discours des « rivières de sang », à la fin des années 60,
dans lequel Enoch Powell, citant Virgile, prophétisait la Tamise
couverte d'une « écume sanglante» si on ne mettait pas fin aux
flots migratoires et si on n'encourageait pas tous les immigrés
africains et caribéens à rentrer chez eux. Stéphane Porion, qui
consacre sa thèse à Powell, revient sur ce discours retentissant,
souvent considéré comme la quintessence de la pensée raciste.
Comment se fait-il qu'à la mort de Powell des travaillistes comme
Tony Blair et même (plus à gauche) Tony Benn aient rendu
hommage à cet homme politique conservateur en le dédouanant
des accusations de racisme, alors qu'inversement le journaliste
socialiste Paul Foot le traitait à la même époque d'« ordure
raciste» ? Cette énigme mérite bien un détour et Stéphane Porion
analyse de près l'objet du délit: le discours des« rivières de sang»
et, de façon plus générale, la personnalité d'Enoch Powell.
L'article utilise pour ce faire la grille d'analyse de Martin Barker,
dont l'ouvrage Le Nouveau racisme, sorti en 1981, fit date. L'étude
proposée ici est d'autant plus opportune que Powell suscite,
quarante ans après, un regain d'intérêt, dû sans doute à la remise en
question du multiculturalisme qui suivit les attentats de Londres du
7 juillet 2005.
Le racisme, dont il a été question dans cette première partie,
est un phénomène historique, et non une « essence» éternelle qui
3 Rappelons que cette affirmation est doublement fausse: bien sûr cette nostalgie
d'un monde « plus heureux avant» est un pur fantasme, mais l'homogénéité des
sociétés européennes n'a jamais existé non plus; comme la France, la Grande-
Bretagne a toujours été un lieu de passage, de migrations et de métissage.13
serait le propre de l'homme4. On sait par exemple qu'à Rome, dans
l'antiquité, on ne hiérarchisait pas les populations en fonction de la
couleur de la peau, et que les esclaves étaient avant tout des prises
de guerre, qui pouvaient, en se rachetant, recouvrer le statut
d'homme libre et de citoyen. «La différence est reconnue, mais
elle n'est pas soumise à un jugement de valeur »5, écrivait à ce
sujet Anne Vial-Logeay, latiniste et Maître de conférences à
l'Université de Rouen. Or si la société romaine ne connaît pas à
proprement parler le racisme, on peut en revanche s'interroger sur
son « eugénisme» à propos de certaines de ses pratiques. Certes le
terme est totalement anachronique, puisqu'il fut forgé par Francis
Galton, cousin de Charles Darwin, en 1883. Il s'agit ici
d'eugénisme «avant la lettre », de même qu'on peut parler de
socialisme, de communisme ou de féminisme avant l'invention de
ces mots. François-Xavier Ajavon n'a-t-il pas intitulé son livre
L'Eugénisme de Platon ?6 Anne Vial-Logeay s'intéresse ici à ces
pratiques sélectives, en insistant bien sur le mot pratiques: il ne
s'agit aucunement d'une doctrine. En fait, note-t-elle, on parle peu
de ces actes non pas pour les cacher, mais tout simplement parce
qu'ils apparaissent aux contemporains comme des évidences. «Le
tri entre sains et chétifs (debiles) ou anormaux (monstrosi) se
présente ici sous forme d'un constat simple et tranquille », précise-
t-elle. Mais Anne Vial-Logeay nous invite à la plus grande
prudence car, s'il est vrai que les enfants malformés et inutiles à la
société peuvent être «exposés », c'est-à-dire laissés à la merci des
bêtes et des brigands, ce « droit d'exposition» ne répond pas à un
souci de «pureté de la race» mais à un «ensemble disparate de
motivations» plus difficile à saisir.
4 Voir par exemple Michel Prum, La Fabrique de la « race ii, Regards sur
l'ethnicité dans l'aire anglophone, introduction, Paris, L'Harmattan, 2007, pp. 7
seq.
5 Anne Logeay- Vial, « "Eux" et "nous" : quelques remarques sur la démarche
encyclopédique de Pline j'Ancien Wr siècle ap J.c.) », in Michel Prum (dir.),
Changements d'aire, Paris, L'Harmattan, 2007, pp. 203-218.
6 François-Xavier Ajavon, L'Eugénisme de Platon, Paris, L'Harmattan, collection
« Ouverture Philosophique », 2002.14
Il faudra des siècles pour que de véritables théories de
l'amélioration de la race voient le jour, pour que les « pratiques»
sélectives soient érigées en « doctrine ». Ce qui rendait quasiment
impossible l'élaboration d'une véritable pensée eugéniste, c'était la
vision fixiste des règnes animal et végétal, et de l'homme en
particulier. Si l'homme avait été créé directement par Dieu dans
son état actuel, cet état était immuable et il était inconcevable de
songer à le modifier et à l'améliorer. Comme le rappelle Florence
Binard, Maître de conférences à l'Université de Paris Diderot, la
diffusion des thèses évolutionnistes, et du darwinisme en
particulier, change la donne en montrant que la nature de l'homme
a évolué au fil des siècles, qu'elle évolue aujourd'hui et évoluera
encore, et qu'il est donc envisageable de maîtriser et d'orienter
cette évolution. L'eugénisme apparaît donc comme un moyen
d'améliorer l'humanité, de lui donner plus de force, de santé et de
bonheur. Darwin lui-même n'approuvait pas les thèses eugénistes
de son cousin Francis Galton, affirmant que « nous devons
supporter les effets indubitablement mauvais de la survie des
faibles et de la propagation de leur nature >/, mais sa brillante
déconstruction du créationnisme chrétien ouvre la porte à toutes les
dérives de sélection raciale.
L'eugéniste que Florence Binard étudie ici, Elizabeth Sloan
Chesser, est une « modérée ». Elle veut certes empêcher la
reproduction des « faibles d'esprit» et autres indésirables, mais
elle s'oppose à l'euthanasie et se montre peu favorable à la
stérilisation. Bonne lectrice de Darwin, elle pense que « les qualités
morales - l'altruisme, la compassion, l'amour du prochain, etc. -
concourent à la survie des plus aptes et sont en conséquence un des
moteurs de l'évolution ». Cette darwiniste est aussi une « féministe
eugéniste », c'est-à-dire qu'elle défend les femmes en tant que
« mères de la nation» et gardiennes de la race. Ces mères doivent
aussi (et chronologiquement d'abord) être des « épouses
eugénistes », 1'« amour eugénique» consistant en « une sélection
"rationnelle" du mari par la femme afin de contribuer au mieux à
7 Charles Darwin, La Filiation de l 'homme, trad. coordonnée par Michel Prum
sous la direction scientifique de Patrick Tort, Paris, Syllepse, 1999, pp. 222-223.15
l'avenir de la race ». Sensible à la loi darwinienne de sélection
sexuelle, elle estime que le but de la femme est de trouver un bon
géniteur pour ses enfants. Au nom de la race, Elizabeth Sloan
Chesser se lance dans un vrai dithyrambe de la maternité, pierre
angulaire à ses yeux de toute la société. On voit donc qu'elle est
loin de remettre en cause les rôles sexuels établis, mais, comme le
note Florence Binard, cette femme médecin a aussi, à sa façon, à
travers la défense de « la mère », favorisé l'émancipation de toutes
les femmes.
Le livre principal d'Elizabeth Sloan Chesser, Woman,
Marriage and Motherhood, paraît en 1913, un an après le vote au
parlement de Westminster de la principale loi eugéniste en
Angleterre, la Mental Deficiency Act. Cette loi est votée à la suite
d'une longue campagne et de débats houleux. Grâce à l'opposition
farouche de plusieurs personnalités de premier plan comme
l'écrivain Gilbert Keith Chesterton ou Josiah Wedgwood, cousin
de Darwin et de Galton, cette loi n'est que le pâle reflet du projet
initialement ourdi par les eugénistes. Suzanne Bray, Professeur à
l'Institut catholique de Lille, revient sur cet affrontement historique
entre partisans et opposants de l'eugénisme. Elle montre que la
commission nommée en 1904 par le Premier ministre conservateur
Arthur Balfour, lui même fervent eugéniste, étudia pendant quatre
ans « comment soigner et contrôler les faibles d'esprit », et arriva à
la conclusion qu'il fallait interner les faibles d'esprit « dans des
institutions unisexes où ils ne pourraient pas avoir d'enfants ». Par
la suite Winston Churchill, alors ministre de l'Intérieur du
gouvernement Asquith, renchérit et préconise « une simple
intervention chirurgicale pour que l'être inférieur puisse circuler
librement dans le monde sans incommoder les autres ». Il est aussi
question d'interdire les mariages des faibles d'esprit et de les priver
de liberté sans décision judiciaire, sur simple injonction du ministre
de l'Intérieur.
L'article de Suzanne Bray analyse le combat décisif des anti-
eugénistes. Ceux-si sont animés par des idéaux de liberté
individuelle, comme Josiah Wedgwood, ou sont inspirés par leur
foi - cette dernière catégorie se retrouve surtout dans les cercles
catholiques ou, comme pour Chesterton à l'époque, dans l'aile16
« anglo-catholique » de l'Église anglicane. À l'inverse une partie
du mouvement syndical et progressiste, avec notamment Sydney et
Beatrice Webb, défendent les thèses eugénistes.
Il est tentant de voir l'eugénisme et le discours biologisant
comme des choses du passé, et de sourire en pensant à l'obsession
des victoriens pour les bosses du crâne, la taille du nez ou la forme
de la mâchoire. On a tendance de nos jours à s'amuser de lire que
le Capitaine FitzRoy faillit ne pas emmener le jeune Charles
Darwin à bord du Beagle car, lors de leur première entrevue, le nez
du naturaliste lui fit fort mauvaise impression, dénotant à ses yeux
un caractère incompatible avec l'entreprise qu'il préparait.
Pourtant, comme le rappelle Neil Davie, Professeur à l'Université
Lumière Lyon, il existe de nos jours une nouvelle phrénologie, qui
s'appuie sur les techniques les plus récentes d'imagerie médicale
pour démasquer les criminels et lire dans leurs pensées. Le
parallèle entre les discours des victoriens, disciples de Galton et de
Lombroso, et certains biocriminologues du XXIe siècle est
frappant. Comme le notait Suzanne Bray, la Prevention of Crime
Act de 1908 en créant la possibilité d'une détention préventive,
permettait « à un juge de punir non seulement les méfaits passés
d'un individu mais également de prédire ses crimes futurs ». Neil
Davie pointe la même dérive de nos jours, où il est parfois question
d'emprisonner le récidiviste potentiel avant qu'il ait récidivé. Et de
rappeler le concept de « précrime» imaginé par Philip K. Dick
dans son roman de science-fiction Minority Report. Si ceci
n'appartient pour l'instant qu'au domaine de l'imaginaire, l'article
signale que l'imagerie médicale a déjà servi, en 2008, à déclarer
coupable et condamner à perpétuité une jeune femme indienne qui
niait avoir empoisonné son fiancé.
La biologisation des comportements sociaux a encore, on le
voit, de beaux jours devant elle et Francis Galton se sentirait sans
doute chez lui dans certains laboratoires de notre jeune siècle. La
dimension eugéniste que l'on a relevée dans le domaine pénal se
retrouve, posée de manière différente mais non moins inquiétante,
dans le débat sur les coûts sociaux de la santé. Simon Taylor,
Maître de conférences à l'Université de Paris Diderot, démontre
dans le dernier article de ce volume « qu'il risque d'y avoir [en17
Grande-Bretagne] un parti pris contre les personnes âgées, contre
les personnes qui ont une maladie incurable et une courte
espérance de vie ». Le problème, qui est le même dans toutes nos
sociétés développées, est celui de l'impossibilité de financer
l'ensemble des soins possibles, compte tenu de la longévité accrue
de la population et de l'augmentation exponentielle des coûts des
soins médicaux et hospitaliers, dans un contexte de croissance
économique morose. Autrement dit, c'est le problème du choix des
critères de rationnement qui est ouvertement posé. Lorsqu'il y a
deux insuffisants rénaux et un seul dialyseur, lequel doit-on
dialyser? Ce choix s'opère aussi au niveau des politiques
nationales de santé quels médicaments peut-on
« dérembourser »? Par ailleurs le calcul coûts-avantages des
médicaments, fondé sur le concept d' « années de santé parfaite »,
est problématique. Pourquoi exclure un patient d'un traitement au
prétexte que les années qui lui restent à vivre sont, par exemple,
des années « sans mobilité» ? La qualité de la vie qui nous reste
ressortit à l'appréciation subjective; seul l'intéressé lui-même, le
patient, peut en juger Comptabiliser une année d'un malade
grabataire en demi-année ou quart d'année est un choix pour le
moins critiquable. Enfin le grand âge - et donc la faible espérance
de vie - peut-il être retenu comme critère de faible retour sur
investissement?
Toutes ces questions relèvent de l'eugénisme dans une
acception étendue, non pas au sens où l'on chercherait à améliorer
la race humaine, mais au sens où une société se pose la question de
sacrifier dans certains cas les plus âgés au profit des plus jeunes, ou
certains malades incurables au profit d'autres patients. Comme le
note Simon Taylor, la Grande-Bretagne a au moins le mérite
d'expliciter clairement ce que nous pourrions appeler le « choix de
Sophie» de nos sociétés post-modernes.L'apparition et les progrès du
« préjugé de couleur »
dans la colonie française esclavagiste
de Saint-Domingue
(1750-1791)
Florence Gauthier
L'apparition et les progrès du «préjugé de couleur» dans
les colonies françaises esclavagistes d'Amérique: le sujet peut
paraître étrange et, sans doute pour cette raison, n'a pas encore été
suffisamment pris en considération. Étrange en effet, car il semble,
aujourd'hui, aller de soi que la déportation massive de captifs
africains mis en esclavage en Amérique, du xvr au XIXe siècle,
ait accompagné partout une « idéologie» propre à cette forme de
colonialisme moderne, caractérisée par la volonté de marquer une
différence fondée sur la couleur de la peau. Or l'étude de la colonie
française esclavagiste de Saint-Domingue, devenue le premier
producteur de sucre au XVIIIe siècle, révèle un comportement
autre des grands colons sucriers, qui étaient «indifférents à la
couleur» et épousèrent en mariage légitime des femmes africaines.
Et ce fut tardivement, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
qu'apparut et se constitua peu à peu, dans la législation locale, le
« préjugé de couleur» selon l'expression de ses inventeurs.
L'apparition du « préjugé de couleur» précède, ici, celle du
«racisme biologique» avec lequel il est trop souvent confondu,
alors que les victimes de ces deux systèmes ne sont pas les
mêmes: le premier vise au sein de la partie libre de la société
coloniale les gens dits de couleur, tandis que le second prétend
diviser l'humanité entière au moyen d'une hiérarchisation fondée
sur la couleur de l'épiderme.
C'est du «préjugé de couleur» qu'il sera question ici, en
nous appuyant sur l'étude que nous venons de publier à partir des20
sources abondantes de Julien Raimond (1744-1801). Ce riche
colon métissé de la province du Sud de Saint-Domingue prit
conscience, progressivement et en tant que victime, de ce qu'était
ce «préjugé de couleur », comprit ensuite les rapports de ce
dernier avec la mise en esclavage de captifs africains et enfin avec
le fait de la domination coloniale elle-mêmel.
Rappel rapide de la situation des colonies
françaises esclavagistes d'Amérique en 1789
Le roi de France s'est intéressé tardivement aux colonies
d'Amérique et s'empara de la Martinique et de la Guadeloupe au
xvue siècle. En 1697, le roi d'Espagne lui concéda la partie
française de l'île de Saint-Domingue, abandonnée par les colons
espagnols qui avaient exterminé la population indienne.
Des colons français s'y installèrent et, tirant les leçons des
expériences de leurs voisins, mirent sur pied un système de grande
plantation sucrière esclavagiste, qui leur permit de faire
véritablement fortune: Saint-Domingue devint le premier
producteur de sucre à l'époque.
La progression de la population fut très rapide et passa de
5.000 esclaves en 1697 à 15.000 en 1715 et 450.000 en 1788. La
population libre était d'environ 70.000 personnes en 1788.
Les colons sucriers étaient liés par des réseaux familiaux au
grand négoce français, ainsi qu'à la noblesse de cour. En effet, le
roi était possesseur des colonies et c'est sous son contrôle que les
terres étaient distribuées.
Les esclaves étaient divisés en deux groupes distincts, les
captifs débarqués d'Afrique, appelés Bossales, étaient voués aux
durs travaux des champs. Leur durée de vie était très courte, en
moyenne dix ans. Le travail aux champs était seulement manuel
sans l'aide de machines ni d'animaux et, de ce fait, épuisant. Les
investissements étaient centrés sur l'achat de la seule main-
d'œuvre.
Le système colonial esclavagiste avait réalisé en Amérique
une forme de société régressive sur tous les plans par rapport aux
I
Florence Gauthier, L'Aristocratie de l'épiderme. Le combat de la Société des
Citoyens de couleur, 1789-1791, Paris, CNRS, 2007.21
métropoles, à commencer par celui de la forme de reproduction de
la main-d'œuvre, l'esclavage, qui ne peut être qualifié autrement
que d'archaïque, et du travail manuel non aidé.
L'autre ~roupe d'esclaves était celui des esclaves créoles,
nés sur place. Elevés dans l'entourage du maître, ils recevaient une
instruction et une formation professionnelle pour devenir les cadres
de la plantation (construction, raffinage du sucre et distillerie,
maintien de l'ordre et encadrement des Bossales, domesticité).
C'était dans ce groupe que l'éducation, le travail personnel,
l'affranchissement étaient possibles.
L'édit de 1685, dit Code noir, préparé par Colbert, créait un
ordre colonial esclavagiste. Les esclaves avaient un statut
d'« esclave-étranger », spécifique aux colonies, puisqu'il n'existait
pas dans le royaume de France. Il n'y avait que deux statuts
juridiques dans les colonies françaises: le statut de sujet libre du
roi de France et celui de non-libre2. Les affranchis qui avaient
obtenu de leur maître un titre juridique, dit de « manumission »,
devenaient sujets libres du roi de France. La monarchie pratiquait
une politique d'assimilation en ce qui concerne les sujets libres,
sans distinction d'origine. L'édit de 1685 autorisait les mariages
entre Européens et Africains et les enfants légitimes étaient
considérés comme des « ingénus », terme propre aux sociétés
esclavagistes, qui signifie « né libre ». Ainsi, l'ordre colonial
esclavagiste du roi de France différait-il de celui des sociétés
coloniales d'Amérique, qui distinguaient trois catégories: les
Européens libres, les esclaves et entre les deux les affranchis sous
condition3.
L'ordre colonial esclavagiste était maintenu par une solide
militarisation de la société. Le choix des îles, tout d'abord, rendait
difficile la fuite des esclaves. Ces colonies étaient gouvernées par
un général qui disposait de troupes capables d'écraser des révoltes.
Enfin, l'ordre colonial quotidien était assuré par des milices locales
chargées de poursuivre les esclaves marrons.
2Florence Gauthier, « L'Esclave ou l'étranger absolu. Un état juridique nouveau
né dans la plantation esclavagiste à l'époque moderne », in Pilar Gonzàlez et alii
(dir.), Étrangers et sociétés, Presses Universitaires de Rennes, 2009, pp. 307-15.
3Cet aspect a été bien mis en lumière par Yvan Debbasch, Couleur et liberté. Le
jeu du critère ethnique dans un ordre juridique esclavagiste, Paris, Dalloz, 1968.22
En effet, le marronnage était fréquent. Les maîtres étaient
indulgents avec le individuel, mais s'il devenait
collectif et s'organisait pour durer, alors la répression devenait une
extermination des révoltés.
L'objectif de la production sucrière et son coût réel méritent
d'être précisés: en effet, pour servir un café sucré arrosé de tafia
sur les tables d'Europe, il a fallu mettre trois continents à feu et à
sang: l'Afrique qui a fourni la main-d'œuvre, l'Amérique
conquise qui vit la destruction des Indiens et de leurs sociétés,
l'Inde orientale enfin, qui fut soumise parce que l'achat des captifs
africains imposait ces tissus précieux qu'elle produisait. Trois
continents mis à feu et à sang et un quatrième, l'Europe, qui
commettait ces crimes contre l'humanité et ouvrit un processus
d'auto-démoralisation et d'auto-décivilisation4.
Citons le député Grégoire, qui attira l'attention, en 1789, sur
cette question encore trop négligée du coût éthique de l'économie
coloniale:
Souvent on nous présente un calcul prestigieux des intérêts de la
Métropole, dans lequel je crois retrouver les viles combinaisons de
l'égoïsme. Vous insistez pour la conservation de la traite et de la
servitude des Nègres, parce que des superfluités, destinées à
satisfaire vos besoins factices, sont le prix de leur liberté. Ils sont
forcés de dire à leur patrie un éternel adieu. Des régions africaines,
ils sont conduits, chargés de fers, dans les champs de l'Amérique,
pour y partager le sort des animaux domestiques, parce qu'il vous
faut du sucre, du café, du tafia. Indignes mortels, mangez plutôt de
I'herbe et soyez justes !5
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, toute l'Amérique
esclave entra en crise, à cause des difficultés que connaissait la
fourniture du marché africain des captifs. En effet, l'énorme
ponction de population que représentait la traite atlantique avait
rendu plus difficiles et plus lointaines les razzias. Le prix des
4 Voir Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine,
1955; Florence Gauthier, L'Aristocratie de l'épiderme, op. cit., pp. 12 seq.
5 Henri Grégoire, Mémoire en faveur des gens de couleur, décembre 1789, texte
cité et analysé dans Florence Gauthier, ibid., II, 2, p. 75.