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Ethnopsychiatrie compréhensive

De
246 pages
L'ethnopsychiatrie compréhensive rejette l'absolutisme universaliste avec sa dérive évolutionniste et le radicalisme culturaliste avec son irréductibilité des cultures. Cette approche privilégie la problématique existentielle plutôt que la symbolique sexuelle, la compréhension et non l'analyse, la responsabilité de l'environnement socio-familial par rapport à la quête effrénée d'une tare organique ou d'un conflit intra-psychique. L'ethnopsychiatrie compréhensive est une critique nécessaire afin de rendre compréhensibles les actes et les discours du sujet en s'appuyant sur ses représentations culturelles.
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Ethnopsychiatrie Anthropologie

compréhensive

critique de la psychiatrie

Psycho - logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Jean HUCHON, L'être logique. Le principe d'anthropie, 2005. Paul CASTELLA, La différence en plus, 2005. Marie-Pierre OLLIVIER, La violence des croyances. Point de vue d'une psychologue clinicienne, 2004. P.-A. RAOULT, De la disparition des psychologues cliniciens. Luttes et conflits entre cliniciens et cognitivistes, entre universitaires et praticiens, entre médecins et psychologues, 2004. Jacques WITTWER, Mots croisés et psychologie du langage, 2004. Bernard MAROY, La dépression et son traitement. Aspects méconnus,2004. Guy Amédé KARL, La passion du vide, 2004. Régis VIGUIER, Le paradoxe humain, 2004. Sarah EBOA-LE CHANONY, La psychologie de l'Individuation. L'Individu, la Personne et la Crise des 28 Ans, 2004.

Monique ESSER (dir.), La programmation neuro-linguistique
en débat, 2004. Georges KLEFT ARAS, La dépression: approche cognitive et comportementale, 2004. De CHAUVELIN Christine, Devenir des processus pubertaires, 2004. BALKEN Joséphine, Mécanismes de l'hypnose clinique, 2004. BALKEN Joséphine, Hypnose et psychothérapie, 2003. MALA WIE Christian, La carte postale, une oéuvre. Ethnographie d'une collection, 2003. WINTREBERT Henry, La relaxation de l'enfant, 2003. ROBINEAU Christine, L'anorexie un entre deux corps, 2003. TOUTENU Denis et SETTELEN, L'affaire Romand Le narcissisme criminel, 2003. LEQUESNE Joël, Voix et psyché, 2003. LESNIEWSKA Henryka Katia, Alzheimer, 2003. ROSENBAUM Alexis, Regards imaginaires, 2003.

Psychologiques

Jacques

Hureiki

Ethnopsychiatrie

compréhensive

Anthropologie critique de la psychiatrie

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

Remerciements

Je tiens à remercier M. André Bourgeot (Directeur de recherche au CNRS), le Dr François Caroli (Rédacteur en chef de la revue psychiatrique Nervure) et le Dr Luc Massardier.

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8298-1 EAN : 9782747582988

A

la douleur exiJtentielle
héritée par procuration vécue par intrqjection

etprqjetée par identification

Introduction

Culture, psychisme, anthropologie, psychiatrie: mots-clés qui demeurent difficile à définir. Il el1 est de même pour l'ethnopsychiatrie, terme dont le COl1tenu est encore plus difficile à préciser en raison de son interdisciplinarité et de son champ illimité. Dans ce domaine de la différenciation culturelle et de la souffrance l1umaine, l'ethnopsychiatrie fut et demeure ut1 sujet de polémiques et d.e controverses chez les thérapeutes qui projettel1t souvent leurs passions, leur douleur, leur radicalistne, leur absolutisme, leur représentation d.u monde sous-tendue par leur conception de la culture. Débats passionnés et passionnants, oscillant entre insultes par médias interposés et recl1erches approfondies, anitnent l'ethnopsychiatrie française. Une des contradictions qui m'a le plus surpris est le constat du cloisonnement des ethnopsychiatries l1ationales ou régionales, ne se référant que peu aux autres recherches ethnopsychiatriques. Bien q.ue le champ de l'ethnopsychiatrie transcende les frontières quant au contenu de cette discipline, les thérapeutes se replient sur leurs propres références, tels ces nombreux auteurs français qui citent rarement les ouvrages des ethnopsychiatres américains, canadiens, chinois, indiel1s... Cette attitude des ethnopsychiatres ne vaut guère mieux que celle de nombreux psychiatres occidentaux qui réduisent la culture à des sous-vêtements. Ce travail s'appuie donc malheureusement sur les références françaises des débats suscités par cette discipline, faute d'accès aux références des ethnopsychiatres étra11gers, même dans les plus grandes bibliothèques censées être des instruments de

10

Ethnopsychiatrie

compréhensive de

l'universalisme. Il n'en demeure pas moil1s que la problématique fond est la même chez tous les acteurs de la psychiatrie.

Hypothèses et problématiques divergent selon les différentes écoles ethnopsychiatriques dont les plus radicales soulèvent des polémiques et des controverses qui interpellent la médecine en tant qu'institution, ainsi que le monde politique. Je me propose ici de critiquer les c011structions et les modèles empruntés par la médecine et la psychiatrie aux sciences de la nature, en particulier le modèle causal des pathologies. Mêt11e si cet emprunt est soutenu par l'introspection (l'une partie de l'anthropologie, l'exen1ple du particularisme touareg - mon terrait1 d'étude - montre que ce croisement des chemins ou ce cheminement commun mène à une impasse à la fois théorique et pratique. Le relevé ethnographique des maladies mentales« typograp11ie », diagnostic, thérapeutique, prévet1tion et dimension sociale - et son interprétation ethnologique montrent que la distinction entre névroses et psychoses demeure une conception occidentale ethnocentrique. Par ailleurs, la traduction sémiologique en intraculturel, cie façon sync11ronique ou diachrollique, en interculturel et en transculturel se révèle une métl10de impossible à réaliser malgré les tentatives de l'ethnopsyc11iatrie universaliste, absolutiste ou partielle. La traduction du sens relevé dans le discours autochtone est reléguée au second plan aux dépens de la traduction technique, plus facile à utiliser comme instrument dans une démarche universaliste. Ce comparatisme entre les courants universaliste et culturaliste permet de faire émerger un courant ethnopsychiatrique culturaliste non raciical ou partiel, ou hertnéneutique, ou interprétatif, ou compréhensif. Celui-ci invite, en abordant le concept de dépendance en médecine et en anthropologie, à critiquer la construction de cette t10tion tout en ré'vélant ut1e cOt1tradiction entre cette conception médicale et ses sup110rts culturels au sein cie l'Occident. Par ailleurs, la dépendance comme diagnostic pathologique ne se retrouve pas dans les cultures non occidentales qui

Introduction

11

réservent l'aspect pathologique au sevrage. Il en est de même pour la conception des drogues et leur représentation qui diffèrent en raison de la diversité des représentations culturelles. Ce travail traite d.e la personnalité border-line ou états limites, constructi011 psyc11iatrique qui pose problè1ne dans les classifications occidentales. Il en est de même dans la pratique analytique où les sujets limites imposent des limites à la psyc11iatrie. L'approche herméneutique du concept de «limites» critique les nosographies universalistes qui ont fait de ce trollble de la personnalité un «fourre-tout» dans lequel on classe d.es patients ne relevant ni des névroses ni des psychoses. Retrouve-t-011 cette notion de limites chez les Touaregs ? l/interprétation ethnologique situerait la quête des limites du sujet occide11tal dans une problématique existentielle et non sexuelle ou œdipienne. Il en est de même en ce qui concerne la compréhension du récit biographique d'un Touareg que la psychiatrie classique étiquetterait comme border-line, alors qu'une approc11e compré11e11sive apporte du sens et des significations qui normalisent les limites du sujet dans un C011texte culturel cohérent et intelligible. Il en est également ainsi de l'approche comparative d.es conceptions et des représentations des obsessions entre les sociétés occid.entales et la société touarègue, influencée par la culture islamique. D'une conception analytique relevant d'un déplacement libidinal ou d'un conflit intra-psyclligue, on passe à une approc11e compréhensive qui renvoie les obsessio11s des Touaregs à une agression externe par un génie dans un contexte de manque de foi religieuse. Outre une différence de conception étiologique, cette comparaison révèle une différence au niveau du mécanisme « psyc110pat110logique », du traitement et de la prévention. Après avoir abordé plusieurs thèmes (étiologie, maladies mentales, dépendance, troubles de la personnalité), cet ouvrage

12

Ethnopsychiatrie

compréhensive

montrera l'intérêt lie l'et11nopsychiatrie compréhensive dat1S les expertises psychiatriques des immigrés confrontés à la justice. Après avoir montré l'importance liu débat ethnopsychiatrique dans le champ politique occidental, je soulignerai la répercussion du domaine politico-judiciaire sur la place du sujet d'origine non occidentale expertisé par une psychiatrie le plus souvent universaliste, mandatée par une justice encore plus absolutiste. Dans le contexte anti-relativiste actuel, l'essor de l'llerméneutique culturelle ou de l'anthropologie 1t1terprétative outre-atlantique réhabilite le sujet comme auteur de sens: un itinéraire du moi plutôt que le réveil occasionnel d'un inconscient sur un divan, la culture comme monde de significations tissées par l'homme plutôt que des structures se réduisat1t à une loi universelle. L'ethnopsychiatrie compréhensive est une approche psychiatrique qui s'appuie sur cette antl1ropologie interprétati'Te que Clifford Geertz (1999 : 30) définit en ces termes: «L'explication interprétative [...] porte son attention sur ce que les it1stitutions, les actions, les images, les déclarations, les événements, les usages, tous les objets l1abituels d'intérêt socioscientifique, 'Teulent dire pour ceux dont ils sont les institutions, les actions, les usages, etc. » En <J'autres termes, un retour dans le giron de l'humanité. Cette ethnopsychiatrie place le psychiatre-anthropologue et le patient comme deux sujets sur un plat1 horizontal plutôt qLle sur un axe vertical où l'analyste ou le psychiatre, à l'instar de son prédécesseur curé-rabbin-confesseur, COt1stitue le clergé de la psyc11é, se subordonnant à Freud qui voulait s'identifier à ~foïse, auteur de la Loi 1.

1

Cf. Bakan, D., Freud et la tradition l1!)1stiqtle juive, Paris: Payot, 2001, p. 151 ;
E., La Vie et j'Œuvre de Sigmund Freud, Paris: PUF, 1958.

Jones,

-I Problématiques et controverses l'ethnopsychiatrie française de

L'approche analytique de la psychiatrie fondée sur l'universalité du psychisme et sur l'existence ci'in"variants psychiques sousentend. une primauté du psycllisme sur la culture. Cette ethnopsyc11iatrie, branche de la psycl1iatrie analytique, connaît U11e tendance actuelle qui donne une place à l'influence culturelle jusqu'à aboutir à une ethnopsychanalyse complémentariste dont les objets sont communs à l'ethnologie et à la psycllanalyse. Cette tendance est née (te l'approcl1e des maladies me11tales da11s des sociétés non occidentales par des psycllanalystes et des anthropologues. Plus récemment, un courant ethno11sychiatrique subordonne le psychisme à la culture en raison de la difficulté des services psychiatriques classiques à prendre en charge les malades mentaux et les déviances comportementales dans les populations migrantes. Cette approche s'inscrit dans lIn radicalisme du relativisme culturel tout en posant dans l'espace public et sur le plan politique le problème de la prise en charge des troubles mentaux chez les immigrés. L'ethnopsychiatrie française, centrée sur le rapport psychisme/ culture, a développé deux courants radicalement opposés. Le premier, fidèle à la psychiatrie académig.ue sous sa forme psychanalytique, reco11naît les problèmes sa11itaires posés par l'immigratio11 et s'appuie sur l'universalisme du fonctionnement psychique tout en identifiant parfois des facteurs culturels dans l'expression, l'apparition et l'évolution des troubles mentaux. Le second, qui prône un radicalisme culturel, critique l'universalisme et ses institutions (éducation, médecine, justice) pour

14

Ethnopsychiatrie

compréllensive à leur sur un

développer une psychotl1érapie des lnigrants conforme culture d'origine, tout en plaçant celle-ci et ses guérisseurs pied d'égalité avec les psycl1iatres occilientaux.

Entre ces dellx approches se sont développés d'autres courants moins radicaux. Le débat se déplace du sujet immigré aux autochtones des ethnies non occidentales. I}effort fourni par des universalistes partiels, dont l'absolutisme est tempéré par un savoir anthropologique, tend à réaliser des compromis avec un autre courant qualifié de «partiel », issu du culturalisme. Ce clernier, inflllencé par l'anthropologie interprétative, s'intéresse, comme on le verra tout au long de ce travail à travers les différents thèmes traités - étiologie, «psychopathologie », troubles de la personnalité, maladies psycl1iatriques et expertise ethnopsychiatrique -, au sens que les autochtones occidentaux et non occidentaux donnent à leur souffrance. Cette ethnopsychiatrie a pour objectif principal la compréhension des symptômes d'autrui selon ses conceptions et ses représentations culturelles. Cette approche, critique à l'égard des relativistes radicaux et des anti-relativistes, émerge progressivement dans le champ de la recl1erche ethnopsychiatrique française. L'enjeu du débat se retrouve sur la scène publique à propos de la prise en charge thérapeutique des pathologies lnentales des immigrés en France. L'ethnopsychiatrie est a1t1si interpellée par des questions de nature idéologique qui dépassent son domaine médical pour investir le champ social. Cette approche culturelle de la maladie mentale génère des questions d'ordre social et politique dont les différentes réponses sont à l'origine de polémiques et d.e controverses récentes relayées par les quotidiens nationaux. D'où la nécessité de synthétiser cette psychiatrie de l'autre, ses courants et la place de la culture dans l'apparition, l'expression et l'é'volution des maladies mentales.

L'ethl1opsychiatrie, par sa pluridisciplinarité

-

psycl1iatrie et

ethnologie - a été désigt1ée par de nombreuses appellatiol1s: psychiatrie tran sculturelle, psyc11iatrie lnétaculturelle, psychiatrie il1terculturelle, psychiatrie il1traculturelle, psychiatrie culturelle,

Problématiques

et controverses

15

psychiatrie exotique, ethnopsyc11iatrie psyc11analytique, anthropologie psychanalytique, anthropologie psyc11iatrique, ethnopsychanalyse, et11nopsychanalyse c01nplémentariste, psychiatrie immigrée, psychiatrie des peuples, psyclliatrie populaire, folkpsychiatry, cross-cultural psychiatry, psycl1iatrie sauvage, psychiatrie indigène, psychiatrie coloniale, psychiatrie post-coloniale, psychiatrie comparati've, psyc11iatrie comparée, psyc11iatrie différentielle, psyclliatrie sociale, sociologie des maladies mentales, tradithérapie. . . Ces appellatio11s, à caractère plus ou moins idéologique, psychanalytique ou anthropologique, expliquent à elles seules la difficulté de défll1ir cette branc11e de la psychiatrie. De nombreux auteurs se sont intéressés à cette psychiatrie culturelle. Différentes publications, souve11t rédigées par des psychiatres, défendent une approche médicale de l'etllnopsychiatrie, alors que peu d'écrits d'ethnologues décrivent l'approche anthropologique de cette discipline. U.n état des lieux d.e l'ethnopsychiatrie française est devenu nécessaire pour comprendre les polémiques actuelles entre les deux radicalismes, universaliste et culturaliste, qui c011stituent le terreau de l'émergence d'une approche culturelle critique, représentée par une ethnopsyclliatrie compréhensive.

Historique L'et11nopsychiatrie est une discipline aussi vieille que la médecine elle-même. E.F'. Ellenberger signale qu'l-lippocrate mentionne la maladie des Scythes (nomades de llussie) qui devenaient impuissants et adoptaie11t le mode de vie et la manière d'être des femmes. Hippocrate explique cette pathologie par les effets du climat, de l'alime11tation et du genre de vie de cette population 2.
2

Cf. Ammar, S., « Ethnopsychiatrie et psychiatrie transculturelle. Introduction
sur la santé mentale au

aux problèmes posés par l'impact de l'acculturation :Nlaghreb », 1975, p. 315.

16

Ethnopsychiatrie

compréhensive

I}ethnopsycl1iatrie en tant que brat1cl1e autonome de la psychiatrie a été désignée au début du XXe siècle par E. Ivaeplin sous le terme «psycl1iatrie comparative». Cet auteur avait remarqué la rareté de la mélancolie et de la tIlanie à Java, et soulignait que «la description des maladies mentales contenues dans nos ouvrages classiques et nos manuels était basée uniquement sur l'observation et l'examen des malades mentaux occiclentaux, alors que les symptômes des mêmes maladies diffèrent souvent chez les autres peuples »3. Cette psychiatrie comparative entendait recenser les diverses expressions de la pathologie psychiatrique dans l'ensemble des aires culturelles de la plat1ète4. En 1871, l'anthropologue E. Tylor donna une définition ethnologique de la culture: «(elle) est ce tout complexe qui comprend la connaissance, la croyance, l'art, la morale, le droit, la coutume et toutes les autres capacités acquises par l'homme et1 tant que membre de la société »5. En imputant aux facteurs culturels une influence dans l'expression ou le déterminisme des maladies mentales, le comparatisme psychiatrique ouvrait un axe de recherche pluridisciplinaire comprenant la psyc11iatrie et l'ethnologie. Cette perspective rejoitlt le projet de Broca, datant de 1859, d'une anthropologie générale réunissant des disciplines relevant des sciences de la nature, de la culture et dlllangage. Les diverses appellations lie l'ethnopsychiatrie citées plus haut concernent une discipline qui a pour but d.'appréhe11der le malade mental dans sa culture ou en tenant compte de celle-ci. Si ces approches divergent au-delà de leur intitulé, c'est parce qu'elles

3 4

Ammar, ibid., p. 315.

Cf. Rechtman, R. ; Raveau, F.H.lVL, « Fondements anthropologiques de la psychiatrie », 1993. 5 TyIor, E., PrÙnitÙJeculture, Londres, 1871, p. 1 ; Beneton, Ph. (ed.), I--listoire de mots: culture et civiliJatio1Z,Paris: Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 1975.

Problématiques

et controverses

17 et

abordent différemment la culture.

leurs objets, à savoir la maladie mentale

Ainsi, l'ethnopsychiatrie vue sous l'angle de l'antI1ropologie psycl1analytique c011sidère F'reud comme son principal fondateur. Les tentatives anthropologiques de celui-ci apparaissent dès les premières lettres à Fliess (1887-1902), en passa11t par ~Totem et Tabou (1913), L'Avenir d'une illusion (1927), i\1alaise dans la civilisation (1929), jusqu'à son dernier livre, iV1oi~fe le monothéiJme et (1938). L'approche anthropologique de Totem et tabou est expliquée par F. Laplantine Lie la manière suivante: « S'il est 'vrai qlle la vie sociale de nos "ancêtres" est d.ominée par le respect d.u totem et la vie psychique des enfants et des névrosés par la crainte de transgresser le tabou, il existe alors une relation étroite entre les "primitifs", les névrosés et les e11fants et par réfractio11 entre le champ anthropologique et le champ psychanalytique. »6 C'est G. Roheim, psychanalyste et etl1nologue, qui, en s'appuyant sur le noyau anthropologique du freudisme, fonda l'ethnopsychanalyse, qui avait pour objectif de retourner les matériaux ethnologiques utilisés pour en faire surgir la permanence de l'intelligibilité symbolique. G. Devereux, lui aussi psychanalyste et ethnologue, développa une etllnopsychiatrie complémentariste qui repose sur la communauté des objets de l'anthropologie structurale et de la psychanalyse malgré la diversité de leur point de vue. En France, Laplantine, psychiatre et ethnologue, s'inscrit en digne héritier de la démarche de Devereux. l:Jarallèlement au développement de cette anthropologie psychanalytique, une ethnopsychiatrie cultllraliste est née, subordonnant le psychisme à la culture. Déjà en Allemagne, en 1930, R.Thurnwald inaugurait l'étude des conséquences du contact entre races et cultures de niveaux différents. M.]. I-Iersko\vits et surtout A. Kardiner développèrent le culturisme selon lequel la culture

6

Laplantine, F., L'ethnoprychiatrie,Paris: Ed. universitaires, 1973, p. 18.

18

Ethnopsychiatrie

compréhensive développeme11t normal et une origine sociale de la

façonne la personnalité dans son pathologique. R. Benedict suggérait maladie mentale.

Entre ces deux approches, culturaliste et psyc11analytique, d'autres courants se sont développés et une littérature abondante, concernant de nombreuses aires culturelles, ont VtI le jour7. D'ailleurs, l'é'volution idéologique depuis une trentaine d'année, y compris chez un même auteur (par exemple IJaplantine)8, tend à tempérer les certitudes universalistes issues de la pensée psychanalytique pour laisser une place à l'influence culturelle. Dans cette perspective s'inscrivent les écrits de R. Rechtman, psychiatre et anthropologue. En revanche, le psychanalyste T. Natl1an, tout en se déclarant disciple de G. Devereux, critiq'ue sé'vèrement à la fois les psychanalystes et les ethnologues en prêchant un relativisme culturel radical qui a soule'Té un débat passionné en I~rance à propos de l'ethnopsyc11iatrie.

Définitions Le terme «ethnopsychiatrie» provient du grec ethnos « peuple », psukhé «âme» et iatros «médecine». _Ainsi, l'ethnopsychiatrie se distingue de la psychiatrie, « méd-ecine de l'âme », par son large champ: «médecine de l'âme chez les peuples ». Selon Devereux, le terme ethnopsychiatrie désigne la science de la
7Par exemple, entre autres, le Centre des études psychiatriques transculturelles fondé en 1956 à la Ivlac Gill University de j\/Iontréal publie la revue Tral?scNlt?/ra! Psychiatric Research. Parallèlement, en 1965, la Société de psychopathologie africaine est fondée, connue sous le nom « École de Dakar» avec publication de
la revue Prychopathologie qfricaine. 8 En reprenant en 1988 son ouvrage L'EthJloprychiattie, écrit en 1973 avec un certain absolutisn1e psychanalytique et après quelques années d'exercice ethnologique au Brésil, I-,aplantine reconnaît expliciten1ent le rôle de la culture dans la maladie mentale et défend 1'ethnopsychiatrie comme pratique de la complémentarité entre la psychiatrie et 1'ethnologie.

Problématiques

et controverses

19

relation entre culture et trouble mental. « Étude de la culture et de la personnalité », elle s'intéresse à la personnalité normale. Ce terme englobe la collecte de données sur les troubles mentaux dans les sociétés « primitives» et leur interprétation dans les termes de leur culture 9. Laplantine défmit l'ethnopsychiatrie comme une recherche pluridisciplinaire qui s'efforce de comprendre la dimensio11 culturelle des troubles mentaux et la dimension psychiatrique des cultures en évitant le <"louble écueil qui consisterait, l'un à relativiser toute la psychiatrie, l'autre à psychiatriser toute la culturelO. L'auteur affine sa définition selon que l'ethnopsychiatrie se situe comme axe spécialisé de la psychiatrie ou comme axe spécialisé de l'ethnologie. Dans le premier cas, c'est une psychiatrie culturelle, une pratique clinique qui essaie de tenir compte des particularités ethniques à partir desquelles s'élaborent les différents processus psychopathologiques d'un groupe social. La psychiatrie transculturelle serait l'extension de ce champ d'investigation d'une culture à une autrell. Dans le deuxième cas, l'ethnopsychiatrie est considérée comme un des champs d'investigation de l'ethnologie lorsque celle-ci se donne pour objet d'étude la morbidité psychique et la santé mentale12. L'eth110psyc11iatrie est considérée également par Laplantine comme une ethnoscience ou une démarche scientifique qui analyse les manières ctont les sociétés non occidentales appréhendent la maladie mentale, procèdent à son traitement, interprètent leurs propres conceptions étiologiques et thérapeutiq.ues13. Cette ethno-science est désignée par les termes folk-pychiatry, psychiatrie populaire, psyc11iatrie sau\Tage, psychiatries indigènes. . .

9

Devereux, 10 Laplantine,
11
12
13

G., Ethlloprychiatrie F., L'Ethnop!ychiatrie,

des Indiens MohazJes, 1996, 1988, p. 6.

p. 37-38.

Ibid., p. 29.
Ibid., p. 34. Ibid., p. 37.

20

Ethnopsychiatrie

compré11ensive

Devereux a exposé Ul1e démarc11e métaculturelle de l'ethnopsychiatrie qui ne se limite pas à l'ethnographie d'une société, mais transcende les différences grâce à Ul1e compréhension générale de la Culture, au sens d'une t11éorie générale de la culture (Rechtman; Rave au, 1993). Nathan (1986) distingue trois démarches de l'ethnopsychiatrie clinique. En plus d-e la psychiatrie métaculturelle, il définit la psycl1iatrie intraculturelle où le patiel1t et le thérapeute appartiennent à la même culture. La psychiatrie transculturelle14 (Deverellx), ou interculturelle (NatI1an), concerne la situation dans laquelle le patient et le thérapeute n'appartiennent pas à la même culture, le thérapeute connaissant et utilisant comme instrument de thérapie la culture de son patient. Devereux distinguait l'ethnopsychiatrie de l'ethnopsyc11analyse. La première serait une discipline clinique susceptible de constituer le catalogue des maladies mentales quelle que soit la culture, une sorte de psychiatrie générale incluant les variations culturelles. La seconde serait une branche théorique offrant Ul1 cadre explicatif et compréhensif des rapports entre culture et psychismels. Dans le courant culturaliste, la définition de l'ethnopsychiatrie est plus nuancée que dans celui en usage chez les psychanalystes (Devereux, Laplantine, N-athan). Il s'agit d'une approc11e non seulement clinique, mais également herméneutique du trouble mental, qui tient compte de la culture de référence du sujet souffrant. E. Pewzner-Apeloig s'insurge contre la clistil1ctiol1
14

Il faut distinguer entre la psychiatrie transculturelle, qui implique que la

perspective de l'observateur s'étend au-delà du champ d'une unité culturelle sur d'autres champs, et la psychiatrie «cross-culturelle» ou comparée, qui s'applique aux aspects comparatifs et contrastés de la psychiatrie dans des aires culturelles différentes. 15 Cf. Rechtman, R., « De l'ethnopsychiatrie à l'a-psychiatrie culturelle », 1995, p.638. L'usage sémantique des termes «ethnopsychiatrie» et «ethnopsychanalyse» est ambigu chez T. Nathan, qui n'opère pas une distinction radicale entre ces delL,,( termes, à l'inverse de G. Devereux.

Problématiques

et controverses

21

entre une psycl1iatrie occidentale et une etl1nopsychiatrie non occidentale, la seconde ne semblant pouvoir être définie qu'à partir de la première: «On se retrouve en fait en présence d'une terminologie directement issue d'une conception etl1nocentrique de la folie et d'une perspective évolutionniste implicite. Tout se passe comme si le modèle occidental [...] tenait lieu de modèle absolu. »16 Selon cette approche culturaliste, « toute psycl1iatrie est et ne saurait être autre c110se qu'une ethnopsychiatrie, en tant qu'elle représente un ensemble de savoirs et de pratiques inséparables d'une tradition mythique et religieuse, d'une tradition intellectuelle et scientifique, d'une organisation familiale et sociale dont les particularités influencent les relations interpersonnelles, ainsi que le mode de communication du sujet avec la spl1ère du sacré »17. Selon une perspective historique, l'ethnopsychiatrie et son évolution sont situées par rapport à la colonisation. Discip1it1e coloniale, née de l'étonnement des médecins européens devant la «psychologie de l'Africain », l'etl1nopsycl1iatrie se définissait comme une étude de la psychologie et des comportements d.es peuples africains 18. C'est au milieu d.es années 1960 que cette discipline fut supplantée par une psychiatrie transculturelle, notion plus large qui prenait acte du changement intervenu dans sa clientèle, passée de sujets coloniaux à des travailleurs immigrés et des tnit10rités ethniques en Europe même, et que sous-tendait le désir d.es

16 Pevvzner~Apeloig, E., «Le modèle de la folie en Occident. critique de la notion ci'ethnopsychiatrie », 1993, p. 68-69.
17 Ibid., p. 69.

Une approche

18Cf. Collignon, R., « Contributions à la psychiatrie coloniale et à la psychiatrie comparée dans les Annales médico-p.rych 0logiques.Essai de bibliographie annotée », Prychopathologie qfricaÙze, 7 (2-3), p. 265-326. La première tentative d'analyse des 2 «rapports entre civilisation et aliénation» à part.ir d'une étude des n1aladies mentales au Proche-Orient remonte à un article de 1;[oreau de Tours paru en
1843 dans les AlZlZaleJ médico-prychologiques.

22

Ethnopsychiatrie

compréhensive

psychiatres de se distancier de l'histoire de leur discipline19. L'ethnopsychiatrie se serait donc éteinte avec la colonisation. Cette psychiatrie du colonisé a été conda1nnée par F. 1~ano11 qui a dénoncé ses fondements idéologiques et politiques2o. Ce constat historique est démenti en France par le retour en force d'un discours et d'un exercice clinique se réclamant de cette discipline. Cette renaissance de l'et11nopsychiatrie postcoloniale (École de F'ann à lJakar) est Liue à l'aspect multiculturel de la société française et à l'incapacité de la psychiatrie et des institutions sociales et juridiques à prendre en charge les pathologies et les déviances d.u comportement liées à la culture d'origine des immigrés21.L'essor récent, médiatisé, de l'ethnopsychiatrie s'explique par sa capacité à proposer une prise en charge clinique et de la tl1éoriser. Cette approche historique révèle lIne dimension politique de l'ethnopsychiatrie qui explique les controverses issues de ses problématiques et des buts qu'elle s'est fixés22.

Hypothèses Les chercheurs qui s'intéressent au cOfi1portement humain se tournent souvent vers l'a11t11ropologie pour obtenir des exemples de comportement normal et anormal, ou adapté et inadapté, dans diverses cultures. Depuis longtemps les psyc11iatres signalent que les variables culturelles influent sur le comportement.
19

Mc Culloch, J., ColoNial {ychiatlJlaNd the '~1fiical!lNitld': Cambridge: p
et ses

Cambridge University Press, 1994 ; Fassin, D., «L'ethnopsychiatrie réseaux. L'influence qui grandit », 1999, p. 146.

20 Fanon, F., Peau noire, nJasques blancs, Paris: :NIaspero, 1952. 21 Fassin, D., « L'ethnopsychiatrie et ses réseaux. L'influence qui grandit », 1999, p. 146-147. 22 Fassin, D., «Les politiques de l' ethnopsychiatrie. I~a psyché africaine, des colonies africaines aux banlieues parisiennes », 2000.

Problématiques

et controverses

23

L'analyse de ces variables permet de mieux comprendre la contro'verse inné/ acquis: certains aspects de l'être humain sont innés et biologiques alors que d'autres sont modelés par l'environnement. L'interaction entre ces deux aspects façonne l'être humait1. En psychiatrie, la mise en évid.ence croissante des facteurs biologiques a failli relativiser la place des relations dat1s les premières années de l'enfance comme déternlinante de l'évolution. Parallèlement, certains anthropologues ont souligné le fait que l'on peut être indépendant de sa culture, et même que tenter d'étudier le comportement entre différentes cultures est un point de ,Tue propre à une culture. L'anthropologie psychanalytique se base sur l'apport freudien de Totem et Tabou. La 'vie des ancêtres est dominée par le respect du totem, alors que la vie psychique des enfants et des névrosés est dominée par la crait1te de transgresser le tabou. Il existe ainsi une relation étroite entre les « primitifs », les névrosés et les enfants. Ce sont les trois proflls possibles de nous-mêmes. L'enjeu d.e la psychanalyse est l'universalité d.e l'explication proposée: vaut-elle pour toute culture ou est-elle relati'Te à la culture qui l'a suscitée? Roheim fait surgir la permanence de l'intelligibilité symbolique des matériaux ethnographiques, dégageant des lignes d.e force d.e l'inconscient responsables de l'universalité de la culture. Devereux affirme que l'inconsciet1t d'une culture peut être repéré dans le conscient d.'une autre culture. Ce concept d'uni'Tersalité se manifesterait à tra,Ters la marche bipède coord.onnée, le sourire lors des salutations sociales, les réflexes du nouveau-né normal, les tabous que sont l'inceste et l'homicide, les troubles de la pensée, la dépression et le suicide23. Ces constats anthropologiques basés sur des in'Tariants psychiques ret1forcent l'hypothèse de l'universalité de l'Œdipe et de l'unicité du

23

Cf. Kaplan, II.I. ; Sadock, B.J., Synopsis de p~ychiatrie: Prycho-lze!lIYJ-biologie et
1Vfasson- Williams & \X1ilkins, 1998, p. 194-195.

p~J!chiatrie, Paris:

24

Ethnopsychiatrie

compréhensive les cultures a

psychisme 11umain. Ce fond humain qui transcende pour dogme la primauté du psychisme sur la culture.

L'anthropologie culturelle étudie les caractères disti11ctifs des conduites humaines d'une culture considérée comme une totalité irréductible à une autre. Le 1TIOUVement culturaliste n'attribue pas à la nature ce qui relève de la culture et ne considère pas comme universel ce qui est relatif. Les cultures da11s lesquelles naissent et évoluent les individus étant profondément hétérogènes, l'appareil psychique se construirait à leur contact de manière éminemment différente. Benedict soutient qlle chaque culture procède d'un choix. La culture encourage, à une époque donnée, un certain nombre de comportements au détriment d'autres qui sont éliminés. Elle façonnerait ainsi la personnalité dans son développement normal et pathologique. Le modèle de la culture s'imprimerait dans chaque individu sous la forme de la « personnalité de base ». L'110mme est à l'image de la culture parce qu'il en est à la fois l'effet et la cause (Kardiner). Chaque société décrète sa propre norme en matière de comportement et de déviance. Il y a des « anormaux» dans toutes les sociétés, mais les façons «d'être anormal» sont variables et, en dernière analyse, culturellement déterminées24. Le couple normal/ anormal existe bien dans toutes les cultures, mais la grande variabilité de son contenu rendrait caduque l'hypothèse d'une « normalité» universelle. Dans ce culturisme, qui prime la culture sur le psychisme, l'individu est supplanté par 1'« être de culture ». Devereux évite d'intervenir dans le débat entre les tenants de la primauté du psychisme et les te11ants lie la primauté (le la
24«Les schémas théoriques qui sous-tendent obligatoirement toute praxis ne sont jamais purement et simplement transposables d'une culture à l'autre; il s'ensuit en particulier que le modèle psychologique, et plus encore peut-être psychanalytique, qui sont tous deux des produits caractéristiques de la culture occidentale, ne sauraient valablement tenir lieu de fil directeur pour l'étude et l'interprétation des troubles mentaux dans un contexte non occidental» (pewzner- Apeloig, 1993 : 68).