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Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse

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320 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296278875
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FERENCZI ET L'ÉCOLE HONGROISE DE PSYCHANALYSE

PSYCHANALYSE ET CIVILISATIONS Collection dirigée par Jean NADAL L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théories issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque, à élaborer le concept d'« inconscient », à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection « Psychanalyse et Civilisations» tend à promouvoir cette ouverture anthropologique nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste qui, en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Ouvrages parus: Rêve de corps. Corps de langage par: J. Nadal, M. Pierrakos, M.-F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zuili, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand et M. Torok, R. Major, R. Dadoun, M.-F. Lecomte Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le Soleil aveugle, par C. Sandori. Psychanalyse en Russie, collectif dirigé par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. Les fantômes de l'âme, par C. Nachin.
A paraître: Utopie créatrice, M.-F. Lecomte-Emond. Langue arabe, corps H. Bendahman.

Destin

de

la

pulsion,

par

et inconscient,

collectif dirigé par

@ L'HARMATTAN, 1993. ISBN: 2-7384-1974-7

Eva BRABANT-GERO

FERENCZI ET L'ÉCOLE HONGROISE DE PSYCHANALYSE

Éditions l 'Hannattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

AVANT-PROPOS

Évaluer le siècle finissant, prendre en compte ce qu'il a apporté à la culture, au bien-être de l 'homme,à la compréhension de son destin et à l'amélioration de sa qualité de vie, est une préoccupation fortement présente dans la pensée contemporaine. Mieux comprendre - parfois mieux pardonner - et surtout en tirer les conclusions conduit à explorer des foyers de notre culture et de notre civilisation qui sont partis de notre continent. Après la "redécouverte" de Vienne, l'intérêt s'est peu à peu déplacé et la Prague de Kafka, d'Einstein, est devenue un sujet d'investigation, aussi bien que la Budapest de Lukàcs, Mannheim, Bartok, Kodà1y, Ligeti, celle des pianistes comme Kocsis, Cziffra, Rànky, de chefs d'orchestre comme Doràti, Dohnànyi, Ferencsik, Ormàndy, Széll, Solti, d'humoristes comme Georges Mikes, Ephraïm Kishon, de scientifiques comme Dennis Gabor, Edward Teller, Leo Szilàrd, John von Neumann, de cinéastes comme Korda, Lubitsch, Zukor, de mathématiciens comme Erdos, Lanczos, Polya, Rado, Szasz, Szego - et aussi de psychanalystes comme Ferenczi, Balint, Hollos, Hermann, Roheim, Spitz, Alexander, que sais-je encore... Eva Brabant, l'auteur du présent ouvrage, fait partie de cette culture de Budapest qui a étonné le monde par son explosion prodigieuse. Installée en France, à Paris, depuis 1965,

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monde, ce berceau de culture qui a tant influencé l'évolution du XXème siècle, y compris la psychanalyse. Elle décrit de façon impressionnante les années de fécondité, notamment la mise en place de cette pratique et théorie dans une étroite collaboration entre le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud et son "grand Vizir" Sàndor Ferenczi à Budapest; elle présente quelques personnalités exceptionnelles (Hermann, Roheim, Balint - et l"'ami des fous" qui, parmi les premiers, essaye de comprendre cette pensée étrange qui est celle des psychotiques: Hollos) et une situation unique dans I'histoire de la psychanalyse: l'expérience du poète hongrois Attila Jozsef avec sa psychanalyste telle qu'elle se reflète à travers ses écrits... Tout ceci sur l' arrière- fond de I'histoire générale de l'Europe Centrale, de François-Joseph à Wallenberg. Eva Brabant possède toute la compétence voulue pour ce faire, que ce soit en tant que chercheur attachée au Centre de recherches Historiques, (qui appartient à l'Ecole des Hautes Etudes des Sciences Sociales), membre du comité de rédaction de la revue "Le Coq-Héron" qui a acquis d'importants mérites dans la transmission à Paris des informations sur la psychanalyse hongroise, ou membre de l'équipe chargée de rédiger les notes historico-critiques dans l'édition de la correspondance d'une richesse exceptionnelle, comptant près de 1300 lettres, que Sigmund Freud a échangée avec Sàndor Ferenczi, le chef de l'école psychanalytique de Budapest Cet ouvrage apportera à ses lecteurs des informations indispensables pour comprendre le foisonnement d'idées de l'Ecole de Budapest. Certains seront poussés à étudier plus avant les ouvrages des représentants de cette école. D'autres s'intéresseront aux idées littéraires et philosophiques nées dans cette mouvance. De toute façon, voici un document riche et stimulant André Haynal Professeur à l'Université de Genève Ancien Vice-Président de la Fédération Européenne de psychanalyse 6

A ceux qui ont laissé leur trace en moi, ainsi qu'à ceux en qui je laisserai la mienne.

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LE GROUPE DES HUIT ET LEUR PUBLIC

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Le texte qui va suivre évoque l 'histoire de la pensée analytique en Hongrie. Ce petit pays était autrefois considéré comme la véritable seconde patrie de la psychanalyse. Toutefois entre 1948 et 1956, époque où j'y faisais mes études secondaires, la psychanalyse semblait complètement oubliée. Pour pouvoir faire la connaissance des psychanalystes hongrois j'ai dû faire un grand détour. Tant que j'ai habité au pays où Ferenczi, Hermann, Balint avaient vécu et travaillé, j'ignorais tout de leur existence. Durant la période stalinienne, la psychanalyse, tout comme la littérature, la peinture ou la musique du XXe siècle, ne faisait pas partie du paysage culturel hongrois. Toute lecture non recommandée par le parti communiste, voire la lecture des livres anglais ou français, devenait un acte fOIt audacieux qui pouvait entraîner de graves ennuis, conduire dans un camp de travail ou derrière des barreaux. Ce n'est pas par hasard si les tentatives pour rectifier l'image du monde complètement faussée avaient secoué les fondements du régime. La réfugiée politique que je suis devenue en décembre 1956 a enfm eu accès à Miro, Schoenberg, Giacometti et Joyce. Mais les frais de scolarité étaient quelque peu élevés. J'étais désormais contrainte à m'exprimer dans d'autres langues que ma langue maternelle et à m'adapter à d'autres modes de vie que celui qui semblait être, jusqu'à mon départ, le seul possible. 11

Ainsi, l'ouverture au monde n'allait pas sans la perte de certains repères fondamentaux. Intéressée alors par les auteurs qui ont abordé le problème des origines, j'ai découvert les travaux de Balint et Hermann, et constaté avec étonnement qu'il n'existait aucun ouvrage consacré à l 'histoire de leur pensée féconde. A travers les psychanalystes hongrois c'est un peu moimême que je recherchais. Même si, à mesure que le travail progressait, je devais me rendre à l'évidence que l'exilé, à la recherche de ses repères, de son unité intérieure, est, comme l'a remarqué George Mikes à propos des juifs, semblable à tout le monde, tout en l'étant un peu plus. En effet, nous sommes tous contraints de tisser des liens, construire des ponts, aussi bien entre le passé et le présent, qu'entre ailleurs et ici, ou entre le monde des autres et le nôtre. Mais celui ou celle qui est attaché à deux cultures devient un pont vivant. Ce livre est donc né du désir de relier les deux cultures qui me traversent et aussi de celui de montrer à quel point ce passé qui, à première vue, semblait révolu, demeure encore présent dans les interrogations actuelles de la psychanalyse. Cette recherche comportait bon nombre d'écueils qui étaient issus de la position intermédiaire, à la fois du chercheur et du sujet. TIm'a paru indispensable d'évoquer non seulement le développement des idées, mais aussi l'arrière-plan historique et social. L'agrément de pouvoir renouer avec ma culture d'origine allait inéluctablement de pair avec les difficultés que présentait sa transmission. Afin d'éviter de raisonner dans une sorte de vide empirique, il fallait commencer par présenter un bon nombre de données. La sélection de celles-ci était d'autant plus difficile qu'il m'a semblé que le manque de détails pourrait nuire à la compréhension, mais que présentés en surnombre, ils risqueraient d'ennuyer le lecteur. J'espérais parvenir à un équilibre, sans ignorer qu'une telle tentative entraînait à sa suite bon nombre de difficultés propres à l'interdisciplinarité. J'ai élaboré ce travail principalement à l'aide de sources écrites. Bien entendu je me suis servie tout d'abord des écrits des psychanalystes, mais aussi de leurs correspondances et des 12

travaux littéraires, ainsi que des documents de l'époque. J'ai également eu recours à des sources orales, notamment à des entretiens avec Imre Hermann, Tibor Rajka, Gyorgy Vikàr, Livia Nemes, Agnes Binét, Istvàn Székàcs à Budapest et avec Charlotte Balkànyi à Londres. Je tiens à les remercier tous ici. La complexité du sujet semblait exiger plusieurs types d'approche. Afin de pouvoir suivre le développement des idées insérées dans l 'histoire politique sociale et culturelle de la Hongrie, je me suis efforcée, dans la première partie, de brasser une vue d'ensemble. La deuxième partie est composée de trois monographies. Dans la première, sont abordés les rapports entre Freud et Ferenczi, hautement déterminants pour le développement de la psychanalyse, et non seulement en Hongrie. La deuxième monographie est consacrée à la présentation d 'Istvàn Hollos, psychiatre et psychanalyste. L'histoire du grand poète hongrois Attila Jozsef, relatée dans la troisième monographie, permet de varier l'angle et d'examiner cette histoire du point de vue d'un patient. Une troisième partie, plus brève que les précédentes, évoque la période qui suit la dissolution de l'Association de psychanalyse hongroise. Celle-ci contient une présentation de l'oeuvre de Imre Hermann, Géza Roheim et Michael Balint, trois figures qui ont joué un rôle essentiel dans la transmission des idées de l'Ecole Hongroise. Avant d'offrir ce travail au lecteur, je tiens à remercier tous ceux qui m'ont aidée à le réaliser. Ma gratitude va tout particulièrement à Jean-Pierre Peter qui a dirigé mes recherches à L'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales et à Judith Dupont qui m'a accordé ses conseils et son soutien. Je remercie également Ivan Fonagy pour avoir évoqué le souvenir d'Istvàti Hollos et pour avoir suivi mon travail avec intérêt, ainsi que François Fejro pour son témoignage précieux sur Attila Jozsef dont il était l'ami. Je suis pleinement reconnaissante à Maria Torok, Elena Adam-Worms, Marie-Élisabeth Ducreux, Alain Guéry dont les encouragements et l'amitié m'ont maintes fois redonné le courage indispensable pour achever cet ouvrage. Et je remercie Éric pour tout. 13

PREMIERE PARTIE: L'HISTOIRE DU GROUPE
I.
II. III. Préambule historique La diffusion des idées freudiennes Les années de fécondité

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I. PRÉAMBULE HISTORIQUE

A la fin du XVIIème siècle, les Turcs qui occupent la Hongrie depuis cent cinquante ans sont refoulés par la Coalition Catholique et l'Etat hongrois tombe sous la domination de l'Autriche. Dès lors, son histoire est marquée avant tout par les luttes pour l'indépendance. La deuxième guerre d'indépendance dirigée par le Prince Ferenc Ràkoczi au début du XVIIIe siècle s'achève par le Traité de Szatmàr, marquant la défaite des Hongrois. Au début du XIXème siècle, les Hongrois sont décrits par les voyageurs occidentaux comme "ignorants et superstitieux" étant de surcroît rIde mauvais agriculteurs et peu attirés par le commercel." En 1830 un membre de la haute aristocratie, Istvàn Széchenyi publie un ouvrage intitulé Crédit dans lequel il se fait l'avocat prudent de la modernisation de la Hongrie. Mais chez les libéraux de la petite noblesse, dirigés par Lajos Kossuth, l'exigence des réformes se mêle aux revendications nationalistes. Certains membres

1:MARCEL DE SERRES, Voyage en Autriche, Paris, A. Bertrand, 1814, cité par ANDREW JANOS, The politics of Backwardness in Hungary, 1825-1945, Princeton University Press, 1982, p. 49. 17

de l'intelligentsia, notamment les écrivains Jozsef Eotvos, Mor Jokai, les poètes Sàndor PeWfi, Jànos Arany, Mihàly Tompa, Jànos Vajda, se mettent à prôner l'abolition de la loi sur l'inaliénabilité des biens patrimoniaux, et la création d'un système protectionniste permettant le développement de l'industrie. Ces exigences remplissent Széchenyi d'inquiétude. TIaccuse Kossuth de mener le pays vers une révolution. Et la révolution éclate en effet, lorsque le 15 mars 1848, PeWfi et ses amis formulent leurs revendications en douze points et publient leur tract sans l'accord de la censure. Ainsi, l'exigence de la liberté de la presse devient celle de la liberté tout court. La dernière diète vote l'émancipation des serfs, la création d'une assemblée nationale et d'un gouvernement hongrois. La cour d'Autriche, affaiblie par la vague révolutionnaire en Europe, commence par faire quelques concessions. La politique du gouvernement Lajos Batthié1nyi instauré après l'insurrection est modérée. Mais après la défaite des révolutions en Europe, le 4 mars 1849, François-Joseph supprime la constitution hongroise et intègre le pays à l'Empire. Les Hongrois répondent alors par l'insurrection générale. Dès la première victoire de l'armée hongroise sur les troupes autrichiennes, l'assemblée proclame la déchéance des Habsbourg. L'issue de la révolution hongroise est décidée par l'intervention des armées du Tsar aux cÔtés de l'Autriche. Au bout de dix-huit mois de luttes, le chef de l'armée hongroise, Gorgey, se rend à Viagos et Kossuth se réfugie en territoire turc. L'indépendance de la Hongrie semble perdue à jamais. Après la victoire, l'empereur François-Joseph instaure un régime autocratique centralisé. La dictature militaire du général Haynau inaugure une redoutable ère de persécutions. Les anciens commissaires gouvernementaux sont exécutés publiquement et les officiers insurgés sont emprisonnés. Le 6 octobre 1849 treize généraux de l'armée hongroise ainsi que Lajos Batthié1nyi,chef du premier gouvernement hongrois, sont exécutés à Arad. La Hongrie est purement et simplement traitée par l'Autriche en province conquise. En 1852, Haynau est remplacé par Alexandre Bach, chargé de 18

réorganiser l'administration du pays. Par la création des martyrs, la cour d'Autriche a élargi encore davantage le fossé qui l'avait séparée de la nation hongroise. Après quelques tentatives de révolte, rapidement désarmorcées par le pouvoir, la noblesse hongroise se réfugie dans une attitude de résistance passive. Les œuvres littéraires de l'époque, pour ne mentionner que la Tragédie de l'Homme d'Imre Madach et les Tziganes de Nagyida de Janos Arany, reflètent le désespoir de toute une nation. Cependant la situation internationale ne favorise pas le maintien d'un régime autocratique. L'échec à Solférino conduit FrançoisJoseph à faire des concessions. Bach est révoqué en 1859 et un an plus tard l'Empereur dote tous les peuples de l'empire d'une "constitution". Dès 1861 Ferenc Deàk, représentant de la tendance libérale, élabore un projet de compromis avec Vienne. Après la défaite subie en 1866 contre la Prusse, l'Autriche renonce au maintien d'un empire centralisé et envisage un compromis avec les Hongrois. Le Compromis, voté par le Parlement hongrois en mai 1867, faisant valoir à la fois l'autonomie de l'administration hongroise et l'unité des diverses provinces, aboutit à la création de la double monarchie austro-hongroise. La Hongrie et l'Autriche sont désormais réunies sous le même souverain, avec une armée et une représentation diplomatique communes, chacune ayant son gouvernement et son parlement. La réconciliation avec le souverain permet à la classe dirigeante hongroise de consolider son hégémonie, aussi bien sur les classes laborieuses que sur les autres nationalités. En 1875, le parti libéral dirigé par Kéilman Tisza, originaire de la noblesse moyenne protestante, fusionne avec les conservateurs pour former un gouvernement qui exerce le pouvoir jusqu'en 1892. Ainsi à la rm du siècle, l'édifice du dualisme se consolide. Les premières lois adoptées après le Compromis autorisent l'émancipation des Juifs, le droit des nationalités à recevoir l'enseignement dans leur langue et l'enseignement élémentaire obligatoire de 6 à 12 ans. Mais le fait que toute propagande contre la propriété et le moindre mouvement de grève sont décrétés illégaux rend le caractère libéral du régime d'autant plus relatif qu'à 19

l'époque le maitre peut impunément infliger des châtiments corporels à ses domestiques, et que dès 1879 l'enseignement du hongrois devient obligatoire dans toutes les écoles de langue non hongroise. Antidémocratique sur le plan social, le gouvernement de Kalman Tisza favorise le libéralisme sur le plan économique. Sa politique permet un développement sans précédent dont l'essentiel se situe entre 1850 et 1913. Ainsi, entre 1869 et 1910, le nombre de ceux qui vivent de l'agriculture diminue de 12 % et celui de ceux qui vivent de l'industrie et du commerce double. Entre 1867 et 1913, le produit national passe de 100 (base) à 867, le taux de croissance annuelle s'établit à 2,8 %, et le revenu national par habitant quadruple. L'essentiel de la mutation économique est concentré sur la capitale. En 1867, seulement 14 % de la population habitent dans les villes. En 1913, les habitants des villes représentent 25 % de la population totale. En 1867 à Buda et à Pest 2 % des maisons ont trois étages ou plus. En 1914, 20 % d'entre elles ont au moins quatre étages. La croissance de la capitale, après la réunion de Pest et de Buda en 1873, est particulièrement spectaculaire. A la fin du XVlllème siècle,la ville ne compte que 50000 habitants dont 75 % d'Allemands et 20 % de Hongrois. Vers le milieu du XIXème siècle le nombre d'habitants dans la capitale est de 150000 dont 30 % de Hongrois. L'Académie de musique est créée en 1875, l'Académie des Beaux-Arts en 1882, l'Opéra en 1884, ainsi que neuf théâtres. En 1896, le premier métro d'Europe est inauguré. En 1867, il Y avait seulement 200 journaux pour tout le pays. En 1913, leur nombre est de 2.000, paraissant pour la plupart dans la capitale. Au début du siècle, Budapest, peu auparavant ville de taille moyenne de langue allemande, est déjà le centre culturel et national de la Hongrie. Le système d'enseignement se transforme sous l'effet des mutations économiques. En 1870, 51,5 % des enfants en âge scolaire ne fréquentaient pas l'école; à la veille de la Première Guerre mondiale, ce taux tombe à 15 %. Le nombre de lycées passe, de 185 en 1867, à 264 en 1913. Dans la première moitié du 20

XIXème siècle, il existait une seule université, à Pest. Après le Compromis, quatre autres sont fondées: une École polytechnique à Budapest, une université à Kolozsvar, une à Pozsony et une à Debrecen, sans compter le collège EOtvos, fondé en 1895 sur le modèle de l'École normale supérieure en France.

La structure

de la société hongroise au début du siècle

Au plus haut de l'échelle, l'aristocratie, composée de 1 200 familles environ, conserve les postes clés du pays. La moitié du pays se trouve entre les mains de 9 000 propriétaires terriens. La noblesse moyenne de "mille arpents", composée de 4 000 ou 5 000 familles, détient certains postes importants du gouvernement et de l'administration départementale. Ses membres les plus habiles ont réussi à passer à l'exploitation capitaliste, tandis que les plus faibles, en s'appauvrissant, rejoignent les rangs de la gentry acculée à la faillite. La bourgeoisie est composée en majorité d'Allemands et de Juifs. En haut de l'échelle se trouvent les 50 familles de la bourgeoisie financière. La bourgeoisie, tout en possédant un pouvoir économique considérable, demeure exclue du pouvoir politique. Une bonne part de la classe moyenne est constituée par la gentry. Ces propriétaires terriens appartenant à la noblesse jouent un rôle prédominant dans les administrations locales et dans la fonction publique; leur situation est ambiguë. Une fraction d'entre eux soutient le régime dualiste, tandis que l'autre forme son opposition. Le plus souvent, la gentry, menacée par les éléments montants de la moyenne bourgeoisie, est foncièrement antidémocratique. La bourgeoisie est trop occupée à parfaire son assimilation pour s'opposer à la classe moyenne historique. Ce n'est qu'au bout de deux ou trois générations que se crée un noyau de classe moyenne, formé en partie des membres de l'intelligentsia qui s'oppose au système féodal. La petite bourgeoisie, qui ne constitue que 12 % de la population, est formée par des artisans désavantagés par la concurrence capitaliste et les gentilhommes sans terre, absorbés par 21

la lutte pour la survie économique. Ces adversaires acharnés du système capitaliste fonnent l'opposition nationaliste. Les paysans petits propriétaires, au nombre d'un million et demi, représentent 99 % des propriétaires terriens, mais ne possèdent que 56 % des terres arables. Les 120 000 familles de petits paysans et les propriétaires possédant moins de 6 hectares fonnent les deux tiers de la population rurale, mais ne disposent que d'un quart des terres paysannes. La majorité de cette classe est constituée par des prolétaires agricoles, environ 2 000 000 de personnes, soit 40 % de la population agricole active, vivant comme valets de fenne, ouvriers agricoles ou migrants saisonniers. La classe ouvrière est principalement fonnée des nationalités non hongroises ou de la population hongroise urbaine. Avant la guerre de 1914, le nombre d'ouvriers s'élève à 1 000 000, dont 30 % vivent dans la capitale et panni ceux-ci 40 % sont des femmes et des enfants. Au moment du Compromis, la durée du travail est de 12 à 14 heures. En 1913, elle est de 10 heures dans la capitale. Le syndicalisme, qui a commencé à se développer dès la fm du XIXe siècle, ne réunit encore que 10 % des ouvriers. En dépit d'importantes transfonnations, la société hongroise demeure le siège de profondes et apparemment insolubles contradictions, issues de sa structure sociale. La bourgeoisie moyenne, tout en accomplissant l'évolution capitaliste du pays, reste exclue du pouvoir politique. Les inégalités sociales sont très importantes. Une partie de la couche la plus défavorisée, celle des ouvriers agricoles, est acculée à l'émigration: il y a eu 1,4 million d'émigrés de 1889 à 1913. L'analphabétisme, qui touchait 68 % de la population en 1870, persiste, se montant à 32 % encore en 1910. La mortalité infantile est la plus importante d'Europe ainsi que la mortalité résultant de la tuberculose. Durant cette période la lutte des classes bat son plein sous l'impulsion du mouvement agraire et du syndicalisme ouvrier. En 1880, Léo Frankel, ancien commissaire de la Commune de Paris, fonde le parti ouvrier général de la Hongrie, qui périclite peu après l'emprisonnement et l'émigration de son fondateur. 22

Le parti social-démocrate n'apparaît sur la scène politique qu'en 1890. En 1897 ses membres organisent une série de grèves dans la capitale et les mènent avec succès. Au tournant du siècle, ce parti compte 72 790 membres, tandis que le nombre des ouvriers syndiqués s'élève à 130000. Mais le parti socialiste ne prend pas en charge les revendications des travailleurs agricoles, et bientôt un fossé se creuse entre les révolutionnaires des villes et ceux des campagnes. En 1907 on peut lire dans le quotidien du parti socialiste : "Révolutionnaire en apparence, la paysannerie est réactionnaire dans le sens véritable du mot. Elle souhaite restaurer l'économie de subsistance et l'artisanat, et retourner "aux bons vieux jours2." Le parti socialiste organise des manifestations mémorables; celle du 10 octobre 1907, celle du 12 septembre 1911 et le "jeudi rouge de sang", la manifestation du 12 mai 1912, lorsque des centaines de milliers de manifestants s'opposent aux forces de l'ordre devant le Parlement. Les socialistes s'engagent à fond dans la lutte pour le suffrage universel. Un de leurs dirigeants, Ervin Szabo, faisant preuve de lucidité exemplaire, envisage la création de la démocratie directe, fondée sur l'activité des conseils d'autogestion, afin d'éviter la formation d'un groupe d'hommes politiques professionnels et bureaucrates. Le parti radical, fondé en 1914, parvient à jouer un rôle considérable dans le milieu intellectuel, quoique son rayonnement ne s'étende guère au-delà. La répression des mouvements sociaux, souvent cruelle, est particulièrement forte sous le gouvernement de Barnfy (1895-99). En revanche, le gouvernement d'lstvan Tisza introduit une série de mesures visant à améliorer les conditions de vie des ouvriers, telles que le droit de grève, et la création d'une assurance maladie.

2. Népszava (La voix du peuple), organe du Parti social-démocrate, 26 juillet 1907. 23

Le parti communiste, fondé en 1918, se compose d'anciens prisonniers de guerre ayant participé à la révolution en Russie, dont Béla Kun. Certains d'entre eux comme Otto Korvin, Màtyàs Ràk:osi, sont membres du Cercle Galilée. Gyorgy Lukàcs, 1'humaniste révolutionnaire, après un certain temps d 'hésitation, finit par se joindre aussi aux rangs de ce parti. Un des problèmes les plus épineux de la Hongrie du début de ce siècle est celui des autres nationalités. D'après les statistiques établies en 1839, la population du pays se répartit comme suit: Les nationalités

. Magyars.. .. ..... . Slovaques... ..... . Allemands.. . . . . . . .Roumains........ . Croates. . . .. ..... . Serbes. . . . . . . . . . . Autres Slaves. . . . . . . Ruthènes . . . . . . . . . . Autres. . . . . . . . . .

:44 : 17,3 : 10,5 :11 : 1,5 :4 : 3,4 : 4,7 : 2,9

% % % % % % % % %3

En 1867 la Hongrie compte 15,5 millions d'habitants. Sa population atteint 20,9 millions en 1910. Jusqu'en 1841, la langue administrative et politique est le latin. Le hongrois est alors introduit comme langue officielle et tous ceux qui ne le parlent pas sont automatiquement exclus de la vie politique. Les nationalités commencent par revendiquer leur autonomie linguistique et culturelle puis leur mouvement prend un tour plus politique. A la fin du XIXème siècle, les classes dominantes hongroises préconisent la magyarisation appuyée sur une idéologie chauvine. Kossuth en exil, considérant le problème des nationalités comme fondamental, élabore un projet de confédération des peuples du Danube, avec l'autonomie régionale accordée à chaque élément. Mais

3. FÉNYES, Des statistiques de la Hongrie, tableau 52b.

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il n'est pas écouté par les classes dominantes. La loi sur les nationalités, votée en 1868, estimée généreuse par les Hongrois et insuffisante par les intéressés, accorde le droit à n'importe quel groupe constituant 20 % de la population du département d'utiliser sa langue natale dans l'Assemblée, devant les tribunaux et dans les pétitions soumises au gouvernement; elle instaure l'instruction dans la langue de la majorité de la population locale dans les écoles publiques. Mais quelques années après, l'exclusion des minorités de la représentation politique et l'augmentation du nombre de matières enseignées exclusivement en hongrois signalent le retour de la politique de la magyarisation. En 1910, 32,2 % de la population ne connaissent pas le hongrois, même si le nombre de Hongrois paraît augmenter dans le pays. La magyarisation dans l'éducation mobilise la résistance des nationalités, et leurs manifestations renforcent le chauvinisme des Hongrois. Vers 1908 le projet d'une confédération est présenté par Oszkàr Jàszi, chef du mouvement radical. Pendant un moment, ce projet paraît gagner la faveur des personnalités politiques des diverses nationalités. Mais lorsqu'en 1918 Jàszi devient ministre chargé de ce problème, ce sont les représentants de ces nationalités qui le mettent en échec. Le mouvement des revendications prend une telle extension au sein des minorités que les dirigeants exigent la création de leur propre Etat national. Ainsi l'absence de solution au problème des minorités nationales fut, en fin de compte, responsable de l'échec du régime Kàrolyi de 1918, qui eût pu ouvrir la voie vers la création d'une confédération. La propagande révisionniste du régime Horthy conduisant à l'engagement de la Hongrie aux côtés de Hitler suit en droite ligne la voie tracée par l'attitude chauvine des classes dominantes hongroises, depuis le Compromis. La minorité dont il est souvent question au XXe siècle est celle des Juifs. Leur histoire et leur situation méritent d'autant plus l'attention que les psychanalystes hongrois étaient, pour la plupart, d'origine juive. La majeure partie de la population juive s'est installée en Hongrie après 1772 après l'annexion de la Galicie par l'Autriche. Dans leur Galicie natale, comme le notent les sociologues Karàdy et Kemény, les populations juives "étaient pratiquement dépourvues de tout droit

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civique, grandement attachées au sol et exclues de la vie sociale et du système scolaire4." En 1785, il n'y avait que 75000 Juifs en Hongrie, soit moins de 1 % de la population. En 1805 leur nombre s'élève à 128 000. En 1910, ils sont 932 000, formant 4,5 % de la population totale. Au XVlllème siècle, privés du droit de s'établir dans les villes, la plupart sont dispersés vers le centre et le nord-est du pays, le long des routes du commerce du grain et de la laine. Un groupe plus influent, originaire des provinces occidentales de l'Empire, disposant de capitaux et de relations à l'étranger, va devenir le noyau de la grande bourgeoisie. Les immigrés de Galicie ne sont pas des bourgeois. Au XlXème siècle, ils sont propriétaires d'estaminets, travaillent comme artisans ou comme marchands ambulants. L'ère des réformes leur est bénéfique. En 1840 ils obtiennent le libre choix de résidence, la liberté de fonder une entreprise industrielle ou commerciale et peuvent acquérir des terres; leur émancipation, totale lors de la révolution de 1849, suspendue lors de la restauration des Habsbourg, sera définitivement acquise après le Compromis. Après 1867, une fraction des Juifs parlant l'allemand, s'occupant déjà du commerce agricole, parvient à une ascension sociale importante. Leur mobilité effraye la noblesse moyenne et plus encore la petite noblesse en perte de vitesse inapte à transformer son mode de vie. Cependant, la classe politique, à laquelle s'offre le choix de favoriser l'activité de la bourgeoisie allemande ou celle de la bourgeoisie juive, préfère encore les Juifs. Ceux-ci en effet ne demandent qu'à s'intégrer le plus vite possible, et adoptent les coutumes, la langue et le mode de vie des Hongrois, tandis que les Allemands, imbus de leur supériorité, refusent l'assimilation. Ainsi, au XlXème siècle, les classes dirigeantes acceptent l'impact de la

4. VICTOR KARÀDY et ISTV ÀN KEMÉNY, "Les juifs dans la structure des classes en Hongrie", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 22, 1978, pp. 27-28.

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bourgeoisie juive; d'une part, ils en tirent un certain profit en s'associant avec des entrepreneurs juifs et, d'autre part, ils reconnaissent dans les Juifs leurs meilleurs alliés contre les autres nationalités. Les Juifs magyarisés pennettent aux Hongrois d'avoir ainsi la majorité dans leur propre pays. (En 1910, 77,8 % de la population juive déclarent le hongrois comme langue maternelle). Les Juifs obtiennent la protection du gouvernement de Kàlmàn Tisza, qui juge l'antisémitisme "honteux, barbare et injurieux pour I'honneur de la nations." En effet, l'assimilation paraît, aux yeux des Juifs, un prix relativement modeste à payer pour l'ascension sociale. Vêtus lors de leur arrivée du costume du shtetl, coiffés de papillottes, ne parlant que le yiddish, au bout de deux générations, ils ne se distinguent guère des autres citoyens hongrois. La mentalité traditionnelle selon laquelle un bon Juif doit s'orienter vers les études est secondée par l'esprit de capitalisme montant. Dès que les Juifs acquièrent le droit de s'établir dans les villes, leurs enfants fréquentent les écoles et embrassent des métiers intellectuels. Au début du siècle, le taux de Juifs augmente dans les professions libérales ainsi que dans d'autres métiers demandant une qualification technique supérieure. Ils constituent 48,3 % des médecins, 42,4 % des journalistes, 37,6 % des ingénieurs. Cependant, ceux panni eux qui aspirent à une carrière politique trouvent la route barrée. Adopter les signes extérieurs d'une identité hongroise n'est plus suffisante, il leur faut aller jusqu'au bout sur la route de l'assimilation, il faut se convenir. En 1910 on compte 102 députés d'origine juive, convertis pour la plupart. Depuis la fin du siècle jusqu'à la guerre on compte plusieurs ministres juifs, huit au total, mais le seul non-conveni d'entre eux est Vilmos Vàzsonyi. Au XlXe siècle la majeure partie des Juifs n'aspiraient qu'à s'assurer une position économique confortable. Mais leurs descendants ne se contentent plus d'un statut de citoyens de second rang. S'affichant un patriotisme ardent, leur majorité, probablement

s,

KÀLMÀN TISZA, Journal, 1882, p. 65. 27

par reconnaissance. demeure loyale envers le gouvernement. Mais au début du siècle, un nombre croissant de jeunes, ayant perdu leurs racines sur le chemin de l'acculturation, adhèrent aux pensées universalistes. Dans ce pays où la dernière étape de l'intégration s'avère infranchissable, où la culture traditionnelle est profondément nationale et nationaliste, les intellectuels Juifs s'associent aux créateurs d'une contre-culture, fondatrice d'une Hongrie moderne. Ainsi, la majeure partie de l'intelligentsia juive s'engage du côté du radicalisme. Il n'est guère étonnant que les gens "qui n'étaient pas nés" rêvent d'une société dans laquelle toute différence d'origine serait abolie. Au début du siècle, l'intégration des Juifs dans la société hongroise ne pose guère problème. Mais en 1917, un auteur socialiste, Agoston, évoque déjà la montée de l'antisémitisme. TIest étonnant de le voir en attribuer l'entière responsabilité aux Juifs eux-mêmes, et de proposer en conséquence leur assimilation totale par la conversion6. La revue Vingtième siècle? adresse alors un questionnaire à cent cinquante personnalités de la vie publique, leur demandant s'il existe un problème juif en Hongrie et, si oui, comment le résoudre. Un certain nombre de notables chrétiens répondent par l'affirmative et se joignent aux vues d' Agoston, estimant qu'il faut promouvoir l'assimilation complète des Juifs résidant en Hongrie et barrer de manière énergique la route à toute nouvelle immigration. Une des réponses mérite d'être notée:
"Certains de nos écrivains et artistes, ayant choisi d'ignorer le présent, se vantent de représenter l'avenir. Cachant alors leur manque de talent derrière un stupide maniérisme, ils n'hésitent pas à abaisser ce qui a été estimé jusqu'à présent comme grand,

6. PÉTER ÂGOSTON,A
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zsidok utja (La voie des Juîfs), Nagyvàrad, 1917.

Vingtième siècle, I, 1917.

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beau et sacré. La majeure partie d'entre eux est issue des rangs des Juifs8."

Ainsi, faisant l'amalgame entre les Juifs et l'avant-garde littéraire, les intellectuels conservateurs habillent leur refus de modernité de sentiments patriotiques. Un roman de l'époque offre une image poignante de cette identité conflictuelle et tourmentée qui était celle des Juifs au début du siècle: "... Juif. Ou'est-ce-que c'est? Suis-je Juif, moi ? Cela veut dire quoi? Suis-je jaune, vert ou bleu? Je suis de la même couleur que les Hongrois. Qui a décidé que je sois un Juif ici ? Ce n'est certainement pas moi! Cette surprise m'a attendu dès que j'ai atterri dans ce monde. Ici, je suis contraint d'être Juif. On me regarde comme celui qui a volé autrefois. Et je ne dois nullement fléchir, je dois soutenir cette accusation, cette imputation, ce jugement incompréhensible ou quoi, pour être pris pour un Juif. Et mon regard doit répondre par l'affirmation: c'est ainsi, je suis en effet Juif. Pourtant cette question est loin d'être réglée en moi. Cette affaire ne me paraît pas claire. Je n'y ai pas encore donné mon accord, je ne l'ai pas accepté, je les laisse dire, je les laisse faire, sinon quoi? En me regardant on m'interroge. Que répondre? Je pourrais tout simplement éclater de rire; je t'en prie, c'est une idiotie, crois-moi, je n'y suis pour rien, allons-nous nous occuper d'une telle chose dans cette existence passionnante? Parfois il me semble que c'est une blague inventée exprès contre moi, pour que je souffre à cause de cette bêtise-là que toute ma vie je sois un Juif! Ce devrait être partagé parmi tous, comme le service militaire, ou les travaux de la commune. Que tout le monde

8. Réponse de JENO CHOLNOKY, professeur de géographie à l'Université de Kolozsvàr, in Péter Hanàk Ed Zsidokérdés. Asszimi/àcio. Antiszemitizmus Magyarorsuigon (Question juive, assimilation, antisémitisme en Hongrie), Budapest, Gondolat, 1984.

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serve comme Juif, disons un an, puisqu'il faut qu'on soit Juif, qu'on ne peut être tout simplement un être humain ! ...Je ne pourrais respirer à pleins poumons, même pas à Paris, ni même à Londres ni ailleurs, puisque je sais que là non plus, la chance ne me sourirait pas sans que je fasse des compromis, ce serait donc comme de la misère. Même si j'allais en Amérique ou aux îles Canaries, là aussi, je trouverais un hôtel dont le patron ne verrait en moi qu'un sale Juif. Il m'est déjà arrivé de traverser une crise et de haïr tous les miens. Tous ces Juifs, c'est bien de leur faute si moi aussi je suis obligé de l'être. S'il n'y avait pas de Juifs au monde, je ne serais pas forcé de l'être. Non, je ne suis pas devenu antisémite pour autant, je ne me suis pas mis à gueuler contre le fait qu'on trouve tant de Juifs partout, trop de Juifs, impossible de faire un pas sans en rencontrer des douzaines. Non, je n'ai pas adopté ce comportement cher à certains Juifs de Budapest. Au fond, je n'ai jamais cessé de les plaindre, de me plaindre moi-même, et de plaindre tous les autres, tous, sans exception. Non seulement les pauvres, mais aussi les snobs des beaux quartiers, même les millionnaires avec leur sale gueule, et ceux qui vont à la chasse pour jouer aux aristocrates, les golfeurs, les turfistes, les skieurs, les alpinistes, tous ceux qui souffrent de ce mal incurable. Qu'importe quels sont nos actions ou nos désirs, comment nous passons notre vie, ce que nous pensons ou disons, la manière dont nous nous habillons, la musique que nous écoutons! Peu importe ce qui nous réjouit ou chagrine, quelle importance? Ce destin que je n'ai pas choisi ne me concerne pas ; j'ai démissionné de ma vie par avance. Sais-tu dans quelle singerie je me suis engagé un jour? En passant devant l'église des franciscains, j'ai vu un monsieur passer et se découvrir suivant le bon usage des chrétiens. Alors moi aussi je me suis découvert, juste pour voir, pour me créer l'illusion. A l'instant, j'ai pensé que le seigneur des catholiques là-haut, sûrement ne m'a pas rendu mon salut.

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Une autre fois, en passant par la rue Laudon., j'ai vu un de ces Juifs sauvages comme on n'en fait plus, botté, portant un long manteau et un chapeau dégarni en velours noir, chétif et voûté, portant sur son visage la marque des taudis, qui tortillait ses papillottes de sa main horriblement maigre, diaphane. Atterré par la tristesse qui émanait de lui, mon cœur fut saisi par le désir de lui tendre la main, et, suivant la coutume des Juifs pauvres, de dire "cholom". J'ai même eu envie de prendre sa tête sur mon épaule, de l'étreindre, et d'effleurer son dos par une caresse. Immobile au bord du trottoir, je l'ai laissé passer devant moi. Ensuite j'ai sorti mon étui à cigarettes et je l'ai rattrapé. - Rauchen Sie, bitte.. ? Il a levé les yeux, ahuri. Puis, sa figure, si peu adaptée à cela, a esquissé un sourire, il a pris une cigarette et redressé l'index en guise de salut. - Ich danke sehr gnMiger Herr.... Et il s'est éloigné, tout en tapotant et reniflant sa cigarette. Je l'ai suivi des yeux un moment en me disant que si par exemple l'idée m'était venue de me convertir, je n'inspirerais que de la pitié à ce héros, capable de traverser ce monde hostile sans se défaire de ses papillotes. Même s'il m'est déjà arrivé d'en rêvasser, je ne l'ai jamais envisagé sérieusement. Comme M. Gergely qui s'est déplacé dans le camp des chrétiens, mais dès qu'il ouvre la bouche, on entend sur sa voix qu'il a été Juif. Sa voix n'a pu être baptisée, elle est restée juive. TIn'y a rien à y faire. Alors, lorsqu'il se met à jouer aux grands seigneurs, lorsqu'il fait le petit chef, je le regarde et j'ai envie de lui dire : misérable, qu'est-ce-que tu en as gagné? De lui on sait qu'il est Juif et qu'il est converti. C'est une solution qui ne me tente pas. Elle est malsaine, loin de la joie claire de la vie. Tout de même, à la vue de PredI, Leszner et Sprung je suis saisi d'une folle jalousie. Eux avec leurs authentiques noms allemands

.

Située dans le quanier juif de Budapest. .. Est-ce que vous fwnez ? ... Merci bien, Monsieur. 31

peuvent tranquillement limer les ongles, pour eux la vie est facile, à quel point, ils ne s'en rendent même pas compte9." Pour les Juifs nés en Hongrie vers la fin du siècle, l'assimilation et la rapide ascension sociale sont devenues un véritable miroir aux alouettes. L'identité de leurs aïeuls, représentée par le Juif traditionnel, leur fait horreur et pitié. Mais comment se définir dans un environnement à la fois accueillant et hostile? Une petite partie n'aspire qu'à se fondre dans le peuple magyar, certains s'accrochent encore aux traditions, mais la majorité, tout comme les Juifs de France, se définit comme israélite. Leur existence, dès la fin du X1Xème siècle, est également marquée par le discours antisémite qui s'est développé au sein du parti de l'Indépendance. Certains membres de ce parti formé de propriétaires terriens et de la petite bourgeoisie nationaliste fondent un club antisémite en 1881. Il convient aussi de signaler la présence d'un certain antisémitisme populaire, dont témoignent le procès pour meurtre rituel à Tiszaeszlàr en 1883 et ses suites, les émeutes antijuives provoquées par l'acquittement des accusés. Mais à cette époque, l'antisémitisme, loin de devenir officiel, est dénoncé à la fois par le gouvernement et par les personnalités éminentes de l'émigration. Si on peut croire Kossuth, les idées antisémites n'ont pas leur racine dans la mentalité hongroise, elles ont été importées. Au XXème siècle l'antisémitisme gagne de plus en plus de terrain. Pour la moyenne et petite bourgeoisie, ainsi que pour la gentry, les Juifs, responsables de leur perte de pouvoir économique, symbolisent la transformation capitaliste de la Hongrie. Se situant dans leur majorité entre le converti et le traditionaliste, les Juifs s'orientent vers les systèmes de pensée aptes à remplacer leur religion perdue à jamais. Ceux que les idées freudiennes captivaient préféraient à une société idéale donc inexistante une sorte d 'hyperréalité cachée.

9. ERNO SZÉP, Lila akàc (Acacia violet) (Le roman d'un jeune homme de la capitale), Budapest, Athenewn, 1920, p. 57-64.

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