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Figures de la pédophilie

De
380 pages
Cet ouvrage ne prétend pas être un traité sur la pédophilie, mais une tentative de rassembler nos connaissances sur un sujet difficile et d'une brûlante actualité, à partir d'un point de vue psychanalytique. Avec des contributions provenant de divers milieux scientifiques, cet ouvrage propose des incursions dans divers territoires culturels (mythes, contes, romans). L'analyse et l'étude de différents cas cliniques permettront enfin au thérapeute de choisir les interventions les plus adapatées, et ce afin de prévenir les récidives.
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Figures de la pédophilie Cosimo Schinaia
Ce livre ne prétend pas être un traité sur la pédophilie, mais une
tentative de rassembler nos connaissances sur un sudjeit ficile et
d’une brûlante actualité, à partir d’un point de vue psychanalytique.
Avec des contributions provenant de divers milieuxe nsticiiques, cet
ouvrage propose des incursions dans d’autres territoires culturels Figures de la
(mythes, contes, romans).
La connaissance des pédophiles est indispensable, non pour pédophilieminimiser leurs graves responsabilités, mais pour esquisser un
tableau réaliste de leur fonctionnement psychique et mettre au
point des traitements adaptés. Si nos identiicationsc esnetr ecnot n La psychanalyse et le monde du pédophile
exclusivement sur l’enfant abusé, alors nous ne serons pas en mesure
de comprendre en profondeur le monde interne de l’abuseur, qui
restera toujours un monstre à fuir. L’analyse et l’étude des différents
cas cliniques permettront au thérapeute de choisir les interventions
les plus adaptées à chaque situation qui à long terme, évidemment,
auront aussi pour but la prévention des récidives.
« À travers une vaste exploration scientiique et culturel lebien
documentée, Cosimo Schinaia étend courageusement la recherche
psychanalytique à un domaine jusque-là peu étudié p alres
spécialistes. Ce livre est important parce qu’il coni rmle eprogrès
théorico-clinique de la psychanalyse contemporaine, pcaable de faire
la lumière même sur les territoires les plus obscuert s inquiétants de
la psyché humaine ».
Stefano Bolognini
président de l’Association psychanalytique internationale
Cosimo Schinaia est psychiatre, psychanalyste, membre formateur de
la Société psychanalytique italienne (SPI) et membrel ’Adses ociation
psychanalytique internationale (IPA). Il a été médecinf ceht edirecteur
du département de santé mentale, secteur « Centre », ASLe3 Gdênes.
Préface de Sophie Baron LaforetSon dernier livre, Interno Esterno. Sguardi psicoanalitici su architettura e
urbanistica, a été traduit en anglais et est en cours traduction en allemand.
En couverture : © Max Oppenheimer, Egon Schiele, dessin, 1910.
ISBN : 978-2-343-11703-4
37,50 €
Figures de la pédophilie
Cosimo Schinaia
La psychanalyse et le monde du pédophile






Figures de la pédophilie
La psychanalyse
et le monde du pédophile







Cosimo Schinaia





Figures de la pédophilie
La psychanalyse
et le monde du pédophile




Préface de Sophie Baron Laforet














































































































































Traduit de l’italien par
Adélaïde Cazali et Laura Cecotti Stievenard
Révision de la traduction par
Jacqueline et Gilbert Dinimant



























































































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-11703-4
EAN : 9782343117034
Sommaire

L’auteur ............................................................................................ 7
Les auteurs ayant contribué à cet ouvrage ...................................... 8
Préface ............................................................................................... 11
Présentation de l’édition française .................................................. 17
La peur de la pédophilie ................................................................. 19
Les comportements violents et la violence à la télévision .............. 22
Sur les prêtres pédophiles .............................................................. 26
Introduction ...................................................................................... 37
1 - Aspects sociaux et culturels qui favorisent le discours
pédophile .................................................................................... 51
2 - Mythe et pédophilie ..................................................................... 87
Mythe et conte ................................................................................ 95
Les mythes de l’origine ................................................................... 96
L’enfant dans les mythes ................................................................ 98
La pédophilie dans les mythes ........................................................ 99
Zeus et Ganymède ........................................................................ 100
Laïos et Chrysippe 102
Pédophilie et anthropophagie ...................................................... 104
3 - Les contes de fées et les fantasmes pédophiles ........................ 113
Les théories sur le conte de fées ................................................... 114
Le conte de fées et la psychanalyse .............................................. 120
Contes et fantasmes pédophiles .................................................... 126
Fantasmes pédophiles sexuels 127
Fantasmes pédophiles oraux-incorporatifs ................................. 136
4 - Notes sur l’histoire de la pédophilie ........................................ 145
La relation pédérastique dans la Grèce classique ....................... 146
La pédophilie au Moyen Âge ........................................................ 153
Entre l’enfant coupable et l’enfant innocent ................................ 163
5 - La pédophilie dans la pensée médicale et psychiatrique ....... 171
6 - Psychanalyse et pédophilie ....................................................... 197
La sexualisation ............................................................................ 219
Perversion et perversité ................................................................ 222
5
7 - Contributions à la définition et à la typologie des personnalités
et des comportements pédophiles dans le roman ................. 227
La pédophilie « courtoise » : Aschenbach ................................... 229
La pédophilie « impériale » : Hadrien ......................................... 230
La pédophilie « infantile » : Humbert Humbert ........................... 234
La pédophilie « hypocrite » : Love ............................................... 237
La pédophilie « transgressive » : Stavroguine ............................. 239
L’« ogre » pédophile : Justiniano Duarte da Rosa ...................... 241
La pédophilie comme « revanche » : Pleine lune ........................ 243
Amour et mort dans la pédophilie sadique : Gilles de Rais ......... 244
L’oncle pédophile ......................................................................... 246
Le pédophile « victime » : Le rossignol et Lucrecia .................... 249
Conclusions .................................................................................. 250
8 - La relation pédophile ................................................................ 255
Le rôle du regard .......................................................................... 267
La relation avec le pédophile ....................................................... 275
9 - Un cas de perversion pédophile ............................................... 289
10 - Un cas de perversité pédophile .............................................. 305
11 - Le groupe de travail ................................................................ 319
Remerciements ................................................................................ 335
Bibliographie ................................................................................... 337





6
L’auteur :

Cosimo Schinaia est psychanalyste, membre formateur de la
Société psychanalytique italienne (SPI), membre de l’Association
psychanalytique internationale (IPA) et psychiatre. Il a été médecin
chef et directeur du Département de Santé Mentale secteur Centre,
ASL3 de Gênes. Il a été rédacteur de la revue de culture
psychanalytique Psiche et directeur de publication de la revue de
psychiatrie La via del sale. Il est l’auteur de nombreux articles
scientifiques dans des revues psychanalytiques et psychiatriques
parues dans plusieurs pays. Il a publié en 1997 l’ouvrage Dal
manicomio alla città. L’ « altro » presepe di Cogoleto (Laterza,
Rome-Bari), en 1998 Il cantiere delle idee (La clessidra, Gênes), en
2014 Il dentro e il fuori. Psicoanalisi e architettura (Il melangolo,
Gênes), traduit en anglais sous le titre Psychoanalysis and
Architecture The Inside and the Outside. (Karnac, Londres, 2016) et
en 2016 Interno esterno. Sguardi psicoanalitici su architettura e
urbanistica (Alpes, Rome). Pedofilia Pedofilie a été traduit en anglais
sous le titre On Paedophilia (Karnac, Londres, 2010), en espagnol
Pedofilia Pedofilias. El psicoanálisis y el mundo del pedófilo (APM
Ed. Ediciones, Madrid, 2011), en portugais Pedofilia Pedofilias. A
Psicanálise e o mundo do pedófilo (EDUSP, São Paulo, 2015), et en
polonais Pedofilia. Psychoanaliza i świat pedofila (GWP, Gda ńsk,
2016). Ce livre est en cours de traduction en allemand.

7
Les auteurs ayant contribué à cet ouvrage :

Paolo F. Peloso, psychiatre et criminologue, médecin chef,
directeur du Département de Santé Mentale, secteur 9, ASL3, de
Gênes.
Luisella Peretti, psychiatre et psychothérapeute de groupe à
orientation psychanalytique. Anciennement psychiatre du Centre de
Santé Mentale, secteur 13, Département de Santé Mentale, ASL3, de
Gênes.
Franca Pezzoni, psychiatre et psychothérapeute à orientation
psychanalytique. Psychiatre du Centre de Santé Mentale, secteur 11,
Département de Santé Mentale, ASL3, de Gênes.
Clara Pitto, psychologue et psychothérapeute à orientation
psychanalytique. Psychologue du Centre de Santé Mentale, secteur 12,
Départem
Giuseppina Tabò, psychanalyste de la Société Psychanalytique
Italienne. Psychiatre du Centre de Santé Mentale, secteur 12,
Départem

8




Pour Manuela, Jacopo et Lorenzo


Préface

La pédophilie, un mot qui convoque les images du monstre, les
discours de l’horreur à bannir sans que l’on s’en approche, de peur de
la contagion ? De l’impossible limite à poser face à un territoire
inconnu, continent qu’il serait préférable de méconnaître ? À une
époque où la place de l’enfant et des structures familiales sont à
nouveau questionnées, la place des conduites pédophiles ne peut que
nous interroger sur de nombreux plans.
Ce type de criminalité a émergé socialement dans les années 1990
renvoyant trop souvent dos à dos justice et psychiatrie, le retrait social
d’un discours psychanalytique « appliqué » justifiant des législations
répressives qui convoquaient le soin, voire la médication, vue comme
contrôle et garantie donnée socialement.
En France nous avons été quelques-uns, psychiatres,
psychanalystes, exerçant en milieu carcéral ou comme experts auprès
des tribunaux (notamment Claude Balier, André Ciavaldini,
JeanLouis Senon, Daniel Zagury…), à nous pencher sur une analyse
clinique des sujets ayant commis ces actes.
Travailler avec le déni, nous distancier du mensonge, questionner
le clivage, développer des méthodes thérapeutiques,
psychothérapeutiques, sans omettre les neurosciences en progrès, les
articulations avec le fonctionnement corporel et les théories
psychosomatiques.
Nos échanges internationaux ont été essentiellement francophones
avec nos collègues québécois, belges et suisses.
Avec cet ouvrage Cosimo Schinaia, italien, nous ouvre sur
l’Europe et l’international dans un langage qui vient nous chercher sur
un territoire connu, celui des auteurs qui nous ont accompagnés dans
ce parcours, d’André Green à Michel Foucault, Joyce McDougall,
Wilfred R. Bion, Hanna Arendt… je m’arrête, la liste est longue.
Il nous donne le goût d’inscrire notre pratique sur des références
sociologiques, historiques, de questionner les traces dans les mythes
des interdits, de pouvoir fonder une place possible à un interlocuteur,
quel qu’il soit, face à la confusion de la situation, pour ne pas nous
11
laisser dans un sentiment de malaise face au magma quasiment en
fusion de ce que l’on nous amène.
Cosimo Schinaia nous prend par la main et nous propose son
chemin, nous ouvre toutes les voies : « certes » il est psychiatre,
psychanalyste et il en sera question. Mais d’abord, il situe son sujet. Il
nous rappelle qu’il ne s’agit pas là que de psychologie, individuelle ou
groupale, ou de maladie. Nous devenons spectateurs de sa trajectoire,
interlocuteur de son questionnement, auditeur de ses références et
discussions.
Il ne nous laisse pas dans une position passive de voyeur, friand
d’histoire. Ce livre à lire est un travail. Un véritable outil de
formation.
Au début c’était un petit livre. Aujourd’hui c’est une encyclopédie.
Pas un traité, nous dit-il. Effectivement, il n’est pas conçu comme
cela. Et pourtant la somme des connaissances laisse pantois. Les
références sont multiples et amenées pour nous permettre de tisser un
fil conducteur aux multiples ramifications : écrits, contes, films, écrits
analytiques anciens ou récents argumentant les évolutions, assoyant
les arguments, élargissant le champ des réflexions et les inscrivant
dans ce que nous connaissons, nous donnant la licéité d’aborder le
thème et les sujets.
Il nous fait suivre le cheminement d’un professionnel face au sujet
de l’agression sexuelle d’un enfant : un work in progress, un parcours
de recherche, les distances relationnelles en jeu, le contre-transfert, les
questions sur la place du traumatisme et son devenir dans le temps, la
victime et l’auteur… Le déni discuté dans ses facettes, pas un déni
irréductible mais « une oscillation pénible et douloureuse » comme la
clinique quotidienne nous le fait vivre.
Et le tout de façon précise et explicite. Indispensable, et ô combien
exigeant, quand la clinique peut nous laisser confus, et notre besoin de
repères, de nomination est difficile. Car il faut oser faire ces
hypothèses, exposer sa clinique avec humilité. Et il nous décrit des cas
cliniques et les effets produits sur les échanges de groupe. Il ne s’agit
pas de l’exposition d’un remède miracle mais du partage humble et
authentique d’un exercice au risque de chacun.

C’est un réel plaisir de se sentir ainsi reliés par ces lignes, de vivre
une communauté de pensée face à une problématique qui aurait
tendance à nous opposer, de retrouver le plaisir de partager. Une façon
délicate, ce qui sur ce sujet est encore plus appréciable, de nous faire
12
entrer dans ce continent que nous n’avons le plus souvent pas voulu
voir. Et de le faire sur ce thème du partage, de la nécessité de partager
sa clinique pour pouvoir exercer. Nous retrouvons ce que nous avons
instauré comme base à l’A.R.T.A.A.S. avec Claude Balier, la
nécessité de supervision, d’échanges professionnels pour pouvoir
offrir un espace spécifique aux personnes auteurs.
Un travail analytique, oui. Mais pas seulement. Criminologique
aussi. Il ne s’agit pas là de criminologie de profilage, le titre le
souligne, « Figures de la pédophilie », mais dans sa pluridisciplinarité
et ce qu’elle dit de l’humain. Accessible à beaucoup. Utile à tous ceux
qui auront à travailler avec des sujets concernés ou sur le thème.
C’est un réel travail d’humaniste au sens premier. On aurait pu s’en
douter, l’humanisme est né en Italie. Humaniste dans la quête du
savoir cherchant à garder à l’homme son libre arbitre, usant de
tolérance et de curiosité, une recherche de vérité et de moralité,
adossée aux sciences.

Merci Cosimo Schinaia.

Sophie Baron Laforet





 Association de Recherche et de Traitement des Auteurs d’Agression Sexuelle –
www.artaas.org/
13



…et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera.
Jean, 8, 32



…la vérité joue un rôle aussi déterminant pour la croissance de la
psyché que la nourriture pour la croissance de l’organisme. Une
privation de vérité entraîne une détérioration de la personnalité.
Bion, Transformations



Présentation de l’édition française



1Homo sum, humani nihil a me alienum puto



Je me souviens, enfant, quand je souhaitais intensément obtenir
quelque chose de ma mère, j’essayais de la séduire avec une petite
voix persuasive et des attitudes tout aussi charmeuses qu’insistantes,
et elle me répondait en souriant et en me récitant un vieux proverbe :
« Lorsque le diable te caresse, il veut ton âme ! ». Si on considère que
l’enfant n’est pas seulement l’enfant angélique, la capacité de la mère
à contenir ses sentiments et ses émotions avec une gracieuse opération
d’intégration psychique peut lui permettre d’exprimer toutes sortes de
comportements de séduction pour obtenir ce qu’il désire.
Bien que nous ne soyons pas tous des pédophiles, chacun de nous
possède la faculté de corrompre les objets d’amour : c’est exactement
ce que les pédophiles tendent à faire. Ce qu’ils désirent n’est pas
seulement le corps de l’enfant, mais aussi son âme, comme nous
l’observons dans notre pratique clinique. Cependant, nous savons
aussi que c’est uniquement en reconnaissant nos séductions infantiles,
nos tentatives de corruption de nos objets d’amour que nous pouvons
percevoir dans notre contre-transfert les sentiments du pédophile pour
déceler, puis comprendre l’utilisation trouble et irrespectueuse du
langage infantile qu’il en fait ; le non-respect de la spécificité du antile et sa traduction perverse l’amènent à des
comportements violents et abjects.
La publication de la première édition de Pedofilia Pedofilie
remonte à l’année 2001, bien avant que la pédophilie n’occupe les
premières pages des journaux du monde entier. Depuis cette époque,

1Citation de Héautontimoroumenos (Le bourreau de soi-même, v. 77, 165 av. J.-C.)
de Publius Terentius Afer (Terence) : « Je suis homme, et rien de ce qui touche
l'homme ne me paraît indifférent ».
17
l’intérêt pour ce phénomène social et pour la pathologie qui
accompagne les conduites pédophiles a envahi les médias. Au congrès
de l’IPA de La Nouvelle-Orléans de 2004 a été organisé un atelier sur
cette question intitulé Paedophilia : its Metapsychology and Place in
Contemporary Culture, auquel ont participé Carlos Fishman, Luiz
Meyer et moi-même. Au congrès de l’IPA de Rio de Janeiro de 2005,
Luiz Meyer a présenté un des principaux rapports d’introduction du
congrès consacré au thème Traumas et pédophilie, et un atelier
intitulé Violence traumatique et sexualisation dans la pédophilie était
organisé autour de Franco De Masi, Alain Gibeault, Luiz Meyer et
moi-même. En 2004 fut également publié l’ouvrage The Mind of the
Paedophile. Psychoanalytic Perspectives, sous la direction de Charles
W. Socarides et Loretta R. Loeb. En 2006, André Ciavaldini a publié
dans la Revue française de psychanalyse l’article « La pédophilie,
figure de la dépression primaire », En 2007, un article de Franco De
Masi « The Paedophile and his Inner World. Theoretical and Clinical
Considerations on the Analysis of a Patient », fut publié dans
l’International Journal of Psycho-Analysis. Encore, en 2009, dans la
Rivista di Psicoanalisi fut publié l’article « Il dubbio nell’analisi di un
pedofilo », de Donald Campbell.
En 2011, la version anglaise de mon livre, On Paedophilia, a été
amplement discutée dans la section Meet the author, au congrès de la
Fédération européenne de psychanalyse de Copenhague, par Gudrun
Bodin et Brian O’Neall. Enfin, la même année, mon article
« Clandestinità e ripulsa. Note su un caso di pedofilia » a été publié
dans la Rivista di Psicoanalisi et l’année suivante dans The Italian
Psychoanalytic Annual sous le titre « Figures of Clandestinity. Notes
on a Clinical Case of Paedophilia ».
En parallèle à cet intérêt scientifique renouvelé, on a
malheureusement été témoins d’événements qui ont occupé les
médias, confirmant l’étendue du phénomène de la pédophilie. Mais il
m’apparaît que ce thème est abordé dans les mass-médias selon des
modalités encore confuses et ambigües. Il me semble donc nécessaire
que cette question soit traitée avec une attention scientifique
rigoureuse et une sensibilité relationnelle respectueuse, sans se laisser
envahir par un refus émotionnel défensif, ou par une attitude
excessivement distante et cynique.
Pedofilia Pedofilie a été défini par Francesco Barale (2001), dans
sa préface savante et élogieuse à l’édition italienne, comme un
véritable traité sur la pédophilie. Bien que je comprenne les
18
motivations qui ont poussé Barale à s’exprimer en ce sens, notamment
pour le fait d’avoir mis en évidence ma tentative de combler un
véritable vide scientifique sur un sujet si brûlant et pour avoir souligné
l’étendue des questions traitées, je ne me reconnais pas tout à fait dans
cette définition, car j’ai conçu Pedofilia Pedofilie comme un parcours
de recherche, une sorte de work in progress. Il s’agit d’un texte
mouvementé et en mouvement, avec des spécificités qui s’écartent de
la rigidité et de la systématisation qui caractérisent généralement un
traité qui, par certains aspects, peut être un « lit de Procuste »
dangereux tendant à classer, en les uniformisant et en les lissant, des
phénomènes uniques dans leur spécificité. Quelques questions à peine
effleurées mériteraient d’être mieux sondées, comme par exemple les
différences psychopathologiques entre la pédophilie et l’inceste,
l’étendue de la pédophilie féminine et les caractéristiques qui la
différencient de la masculine, ainsi que la différence existante entre la
relation pédophile avec l’enfant et l’adolescent et avec l’enfant garçon
ou fille, pour lesquels l’urgence d’un approfondissement s’est
manifestée dans les différents lieux où le livre a été présenté et
discuté. Concernant ces thèmes, je m’en remets à des investigations
ultérieures. J’ai profité de cette publication en français pour compléter
les recherches bibliographiques et ajouter des concepts et des
réflexions. Dans cette présentation de l’édition française, je vais
souligner trois aspects, déjà traités, mais qui demandent une analyse
plus approfondie.

La peur de la pédophilie
En septembre 2001, le Ministère français des Affaires sociales
délégué à la Famille rendait public un sondage montrant que la
pédophilie était le thème d’inquiétude principal des Français. Dans ce
livre, ont été analysées à plusieurs reprises les dynamiques de
communication qui, dans les médias, présentent le pédophile comme
celui qui apporte la peste, le loup-garou de notre époque. La chasse
aux sorcières et l’emphase médiatique ont permis de concentrer
l’attention du public sur le phénomène de la pédophilie, en occultant
les microphénomènes, tels le manque d’attention ou la
déresponsabilisation à l’égard des enfants, une certaine
19
« infantolâtrie » culturelle, la non-acceptation du temps qui passe et
donc, des différences générationnelles. Néanmoins, il me semble
nécessaire d’attirer l’attention sur les aspects éthologiques qui fondent
la peur de la pédophilie et qui se mêlent aux aspects déjà décrits.

Freud (1926d, p. 67) écrit :

L’existence intra-utérine de l’homme apparaît face à celle de la
plupart des animaux, relativement raccourcie ; l’enfant d’homme est
envoyé dans le monde plus inachevé qu’eux. L’influence du monde
extérieur réel en est renforcée, la différenciation du moi d’avec le ça
précocement favorisée…

Freud considère cette longue dépendance infantile due à la
condition de Hilflosigkeit, c’est-à-dire à cette prématurité biologique
qui demande au petit de l’homme une longue période de dépendance à
l’adulte comme l’origine de la propension des humains aux névroses.
Ainsi, les affirmations de Freud se voient confirmées par les
recherches récentes.
Quelques éminents paléontologues, tels Stephen J. Gould (2002) et
Richard E. Leackey (1994) ont relevé que l’homme présente des
évidentes néoténies, c’est-à-dire des caractéristiques
morphofonctionnelles de la période juvénile qui persistent à l’âge adulte. Par
exemple notre espèce, à cause de l’hypertrophie du volume crânien et
devant prendre en compte l’aspect anatomique spécifique de
l’accouchement – le diamètre du canal pelvi-génital – a dû s’adapter à
un accouchement prématuré. Pour cette raison, le volume crânien d’un
nourrisson correspond à environ 20 % de celui d’un adulte, tandis que
chez les primates anthropomorphes (chimpanzés, orang-outang), le
rapport est de 50 %. Dans le cas de l’homme, on peut parler de
développement encéphalique différé (Boncinelli, 2000). Cependant,
que l’on suive l’hypothèse des néoténies ou que l’on pense, au
contraire, qu’elle n’est pas une théorie validée, reste le fait que les
individus de notre espèce sont plus immatures à la naissance et
nécessitent plus de soins parentaux que les autres espèces
anthropomorphes. Le développement des humains est plus long, et par
conséquent leur période de socialisation est sensiblement plus
importante. Cela implique chez les adultes une propension à prodiguer
soins et attentions, tandis que chez l’enfant on assiste à une
20
dissociation entre la possibilité du désir et l’impossibilité à le
satisfaire. Selon de telles hypothèses, l’homme serait particulièrement
sensible aux formes immatures, et donc naturellement attiré par
l’enfant (Marchesini, 2001, 2002). Jean Laplanche (2002) pose
l’asymétrie entre l’adulte et l’enfant comme élément constituant de la
situation fondatrice de l’identité humaine qu’il définit comme la
situation anthropologique fondamentale. André Ciavaldini (2006) met
en évidence la radicalité de cette asymétrie : l’enfant se trouve dans un
état de dépendance totale à son environnement et l’adulte en est le
représentant, dans une position de toute puissance par rapport à
l’enfant. Le crime pédophile en est un exemple caractéristique : la
victime se trouve dans la position de l’infans et le criminel dans celle
de l’adulte.
La pédophilie serait une transformation perverse de la compétence
parentale d’éducation et de soin aux enfants ; donc, la réprobation
envers le pédophile et son comportement, selon ces théories, ne serait
pas seulement une attitude culturelle et morale, mais également une
sorte de réflexe espèce-spécifique, relatif à la protection et à la
conservation de l’espèce humaine. D’autre part, en partant de la
constatation du caractère universel du contenu de certaines peurs,
Freud avait déjà suggéré une possible origine phylogénétique, un reste
du vécu primitif de l’humanité se trouvant dans une dramatique
situation d’impuissance et d’effarement, tout comme le nouveau-né.
Le caractère « naturel » du sentiment anti-pédophile, et donc de
« l’anti-naturalité » intrinsèque des comportements pédophiles, nous
permet de comprendre (sans le justifier) pourquoi la plupart des
thérapeutes tendent à éviter d’entreprendre des cures avec des
pédophiles, et la rationalisation secondaire de cette résistance. Des
études d’anthropologie transculturelle (Rozin et al., 2011) sur le rôle
du « dégoût », montrent que cette émotion s’enracine dans le refus
d’une incorporation orale d’objets dangereux. Freud dans Inhibition,
symptôme et angoisse (1925) a mentionné le dégoût comme formation
2réactionnelle aux désirs sexuels . Valerie Curtis (2013) indique que

2 Dans « Le malaise dans la culture » Freud écrit : « […] avec la verticalisation de
l’être humain et la dévalorisation du sens olfactif, c’est l’ensemble de la sexualité, et
pas seulement l’érotisme anal, qui menaçait de devenir victime du refoulement
organique, si bien que, depuis, la fonction sexuelle s’accompagne d’une répugnance,
dont on ne saurait donner d’autre raison, qui l’empêche de trouver une pleine

21
l’origine du dégoût doit être recherchée dans l’évitement des parasites
et souligne que les femmes ont un seuil de dégoût plus bas que les
hommes, que les femmes enceintes pour se protéger contre les
infections et les maladies éprouvent plus de dégoût que les autres.
Chez les êtres humains, cependant, en raison de la complexité de la
vie émotionnelle et sociale, la réponse « dégoût » s’est amplifiée et
éloignée de son rôle protecteur originaire, se manifestant comme
réponse défensive de rejet à l’égard de l’objet ou la substance perçue
comme « autre » dangereux (Miller, 1986 et 1993), incluant celui qui
est désigné comme hors de la norme sociale (dans ce cas, les
pédophiles).
Les comportements violents et la violence à la télévision
Une étude parue dans la revue Science (Johnson et al., 2002)
contredit le lieu commun selon lequel la violence à la télévision
influence uniquement les enfants et met en évidence des effets
négatifs également sur les jeunes adultes. Cette recherche rend
plausible aussi l’hypothèse selon laquelle la télévision augmenterait
l’agressivité des jeunes plutôt que l’idée que seuls les jeunes les plus
agressifs regarderaient de préférence des émissions violentes. Pietro
Citati (2002) a écrit que la télévision tue l’imagination analogique des
enfants, son pouvoir bouillonnant d’abstraction logique, le sens de
l’humour, du paradoxe, de l’insensé, la possibilité de comparaison
avec d’autres mondes, d’appartenance à d’autres mondes. Jeffrey G.
Johnson et ses collaborateurs de la Columbia University et de l’Institut
psychiatrique de l’État de New York (2002) sont allés au-delà des
réflexions subjectives de cet écrivain italien : ils ont suivi 707 jeunes,
de l’adolescence à l’âge adulte, et ils ont constaté que vers l’âge de
vingt ans, les adolescents habitués à passer une heure ou plus par jour
devant la télévision en prime time étaient, plus facilement enclins à
des actes d’agression. Le lien entre le temps passé à regarder la
télévision et le comportement violent reste significatif également par
rapport à d’autres facteurs qui favorisent l’un ou l’autre

satisfaction et qui la repousse loin du but sexuel, du côté des sublimations et des
déplacements de la libido » (Freud, 1929, p. 293, n. 2).
22
comportement : comportements agressifs antérieurs, faible revenu
familial, attention insuffisante de la part des parents ou présence de
troubles psychiatriques. Le comportement agressif le plus répandu
chez les garçons est la violence physique, tandis que chez les filles il
s’agit surtout de vol et de menaces. Parmi les jeunes qui regardaient la
télévision moins d’une heure par jour, seulement 5,7 % ont commis
des actes violents dans les années qui ont suivi, par contre, parmi ceux
qui regardaient la télévision plus de trois heures par jour, ce
pourcentage a atteint 28,8 %.
Craig A. Anderson et Brad J. Bushman (2002) du Polytechnic
Institute de l’État de l’Iowa commentent les données de la recherche
de Johnson et collaborateurs et affirment que la plupart des personnes
ne semble pas percevoir le danger que représente la violence à la
télévision. Avec cette corrélation entre violence télévisuelle et
violence juvénile se répète, d’après ces auteurs, le schéma
fuméecancer : le rapport entre cigarettes et cancers continue d’être discuté
encore aujourd’hui, c’est-à-dire longtemps après que la communauté
scientifique a validé ce lien au-delà de tout doute raisonnable.
Une autre recherche effectuée par l’Université du Michigan
(Rowell Huesmann et al., 2003) publiée dans Developmental
Psychology, revue de l’American Psychological Association, a
réexaminé 329 jeunes de vingt ans, garçons et filles, déjà interviewés
en 1977 quand ils avaient entre 6 et 10 ans. Les résultats ont montré
une corrélation entre divers événements – regarder des émissions
violentes, l’identification à des personnages agressifs du même sexe et
le réalisme de la violence à la télévision – avec des actions violentes
accomplies par des adultes, hommes ou femmes, indépendamment du
degré d’agressivité initial, des capacités intellectuelles, du statut social
de la famille (mesuré par rapport à l’éducation et au métier des
parents) et même de l’agressivité des parents. La recherche a montré
également que si les parents regardent et commentent les émissions
avec leurs enfants, les effets de la violence sur l’enfant semblent être
atténués, peut-être parce que le fait d’en parler réduit l’identification
de l’enfant avec le personnage qui accomplit l’action violente.
En 2011, à la rencontre annuelle de la Société de radiologie
d’Amérique du Nord, Yang Wang et ses collaborateurs de l’école de
médecine de l’Université de l’Indiana ont présenté une recherche qui
démontre que les jeux vidéo violents provoquent des modifications à
long terme du fonctionnement cérébral. Les auteurs ont demandé à
onze hommes âgés de 18 à 29 ans de jouer dix heures par jour pendant
23
une semaine à un jeu vidéo particulièrement violent. Ensuite, ils leur
ont demandé de ne pas jouer à ce jeu pendant la semaine suivante.
Dans le même temps, ils ont demandé à un autre groupe de onze
hommes, le groupe de contrôle, de ne pas du tout jouer à ce jeu
pendant les deux semaines de l’expérience. À la fin de cette période,
l’activité cérébrale des vingt-deux sujets a été examinée sous IRM
pendant qu’ils répondaient à deux types de tests, le premier devait
évaluer la réponse émotionnelle à des phrases violentes, le deuxième
mesurait l’autocontrôle. L’IRM a montré que chez les sujets exposés
au jeu vidéo, l’activité dans la partie inférieure gauche du lobe frontal
et dans l’aire du cortex cingulaire antérieur était plus faible par rapport
à l’activité observée chez les sujets du groupe de contrôle. Ces deux
aires contrôlent la réponse émotive à la violence et à l’agressivité.
Ainsi, ceux qui ont joué plus longtemps semblent plus enclins à la
violence. Selon les auteurs, il ne s’agit pas uniquement d’une donnée
psychologique, mais d’un changement cérébral irréversible objectivé
par l’IRM.
Ces observations confirment les hypothèses développées à
plusieurs reprises dans mon livre, mais je pense utile d’élargir
ultérieurement le champ des observations. J’aimerais souligner
également qu’il existe un risque spécifique produit par les médias pour
la constitution d’un scénario pervers, qui a certainement une origine
personnelle et individuelle, liée à une dramatisation spécifique et à
une « réparation » maniaque du trauma originaire, mais qui est aussi
provoquée. Par exemple, Internet n’est pas uniquement un espace
offrant de nouvelles ressources en termes de créativité et de
possibilités relationnelles, il se présente parfois comme un instrument
propre à alimenter les aspects les plus sombres et les moins intégrés de
la personnalité du sujet. Cela signifie que le Web s’impose à
l’utilisateur comme une aire imaginaire complexe, un théâtre onirique
presque délirant : il n’est pas seulement « bon » et contenant : il peut
être aussi hostile et dangereux.
Les nouvelles technologies ont permis de créer et d’habiter des
univers d’expérience entièrement détachés des dimensions
matérielles et concrètes, de dessiner des espaces entre l’esprit et la
réalité, d’amplifier et développer les facultés psychiques et
sensorielles jusqu’à redéfinir ce nouvel espace de « technologie de
l’esprit » ou psychotechnologie (D. de Kerckhove, 1995).
24
Ces nouvelles technologies, fonctionnant comme de véritables
prothèses psychiques, peuvent permettre d’agrandir, de manière
presque illimitée, les dimensions d’une expérience virtuelle, qui est en
même temps réaliste, en ouvrant la possibilité de nouveaux champs
d’expérience et de fonctionnement mental. Tout cela interroge les
disciplines qui s’occupent de l’esprit. La technologie virtuelle, rendant
plus confuse la différence entre ce qui est objectif, ce qui est subjectif
et ce qui est illusoire, agit inévitablement dans le sens d’une
transformation de nos modalités de pensée. La réalité virtuelle
bouleverse les catégories de l’espace et du temps, les connexions et les
conditions sur lesquelles notre subjectivité se construit. En
conséquence, nos idées concernant la réalité doivent être constamment
revues, étant donné que, comme le dit Umberto Eco, la réalité virtuelle
semble plus réelle que la réalité même (Guerrini Degl’Innocenti,
2011, p. 652).
Pour certains patients, l’utilisation d’Internet pourrait avoir une
fonction dans l’expression et la formulation de leurs conflits
inconscients, en révélant des aspects de soi qui autrement resteraient
dans l’ombre (Berlincioni et Bruno, 2012). Marino Milella (2001) lors
de la présentation de Pedofilia Pedofilie à Padoue avait dit :
Une image externe, un paysage proposé, telle une icône ou une
représentation générique, peut assumer parfois une fonction
organisatrice par rapport à des pulsions de sexualisation
indifférenciée. […] Pour la sexualisation borderline, chaotique
comme la personnalité sous-jacente et désorganisée dans des îlots
d’agrégats psychiques, la profusion d’images proposée par les
médias, et particulièrement les images pornographiques,
explicitement diffusées pour appâter par le réseau internet, peut
avoir un rôle catalyseur pour un scénario érotique interne pseudo
intégratif. Si par la suite on prétend que la réalité extérieure se
conforme au scénario intérieur, nous nous trouvons face à la mise en
acte du rituel pervers qui se constitue en même temps comme
barrière contre une vaste perte de la réalité, comme c’est le cas dans
la décompensation psychotique. En d’autres termes, le monde
extérieur pourrait fournir une représentation spécifique à des
pulsions désorganisées à la recherche d’une agrégation
représentative.
Les arguments de Milella me semblent convaincants et je pense
qu’il faudrait les étendre à toutes les formes de violence télévisuelle,
mais aussi de communication par le Web pouvant induire des attitudes
25
et des comportements d’émulation pour lesquels l’imitation seule ne
suffit pas à expliquer l’intense adhésion identificatoire souvent
sousjacente. Une recherche effectuée en 2010 pour IPSOS pour le compte
de l’association Save the Children, « Sessualità e Internet : i
3comportamenti dei teenager italiani » , montre que 8% des adolescents
italiens surfant sur Internet admettent avoir envoyé des images
d’euxmêmes nus ou dans des attitudes sensuelles. La moitié de ces jeunes
sont âgés de 12 à 14 ans, l’autre moitié de 15 à 17 ans. Toutefois, cette
pratique semble être bien plus répandue puisque 22% des interrogés
affirment qu’elle concernerait largement leur cercle d’amis. Lorsqu’on
leur demande l’âge auquel ils ont envoyé leur premier message un peu
osé, 47% reconnaissent l’avoir fait entre 10 et 14 ans, les autres après
15 ans.
Mais de tels résultats demandent à être discutés, autrement dit, il
faut les interpréter dans une logique dialectique avec le phénomène
opposé. En ce sens, regarder des vidéos de scènes de sexe pédophile
pourrait endiguer la violence, freiner de possibles passages à l’acte par
la consommation passive du sexe virtuel, c’est-à-dire dans une
position voyeuriste qui sature les recherches pulsionnelles en les
atténuant. Nous nous trouvons face à des phénomènes complexes dont
le déchiffrage doit prendre en compte la présence concomitante de
divers mécanismes en perpétuelle oscillation entre eux.
Sur les prêtres pédophiles
Le phénomène de la pédophilie à l’intérieur de l’institution
ecclésiastique, malgré de nombreuses dénonciations pénales et
quelques condamnations – comme il ressort de documents historiques
et de la lecture des faits divers – après de longues années de silence
officiel, subit aujourd’hui une diabolisation marquée quelquefois par
un certain goût du scandale journalistique, comme l’ont montré des
informations sur les prêtres pédophiles américains divulguées par la
presse, mais pas toute la presse, comme l’a démontré le film Spotlight
(2015) de Tom McCarthy à propos de l’enquête journalistique du
quotidien Boston Globe.

3 Sexualité et internet : les comportements des teenagers italiens (NDT).
26
Ces derniers temps, cependant, au fur et à mesure qu’ont été
vérifiés et prouvés les comportements pédophiles graves et répétés
dans les institutions catholiques aux États-Unis, au Brésil, en
Australie, en Irlande, aux Pays-Bas, en Autriche, en Suisse, en
Allemagne, en Italie et en Belgique, les enquêtes journalistiques
basées sur un sérieux travail d’investigation du phénomène et de ses
racines sont plus nombreuses. Le livre collectif, paru en 2007,
Predatory Priests, Silenced Victims: The Sexual Abuse Crisis and the
Catholic Church, coordonné par Mary Gail Frawley-O’Dea et
Virginia Goldner, explore la réalité des abus dans toute sa dramatique
complexité, et les différentes contributions de psychanalystes,
membres du clergé, historiens, universitaires spécialisés dans les
Écritures sacrées, permettent d’examiner de plus près la vie des
victimes, des auteurs d’abus, des « témoins silencieux » (la famille, les
prêtres, la communauté dans son ensemble). Un autre ouvrage,
Vaticano Pedofilia (2010) de Luca Pollini relate des faits, compile les
documents officiels et les articles dans la presse internationale qui ont
4poussé l’Église catholique à admettre sa responsabilité .

4 L’historien Jacques Chiffoleau (2010) situe le début de la dissimulation du
phénomène de la pédophilie par l’institution Ecclésiastique vers la moitié du XIIe
siècle et, précisément, par deux canons attribués à Giovanni Teutonico intitulés
selon la formule : Ecclesia de occultis non iudicat (l’Église ne juge pas les fautes
occultées) qui concernaient les infractions des séminaristes à la règle de chasteté. Si
les fautes des séminaristes n’étaient pas rendues publiques, leur expiation pouvait
rester secrète et éviter le scandale. Adriano Prosperi (2010, p. 45) écrit : « Naît ainsi
la préoccupation du pouvoir ecclésiastique qui marquera les siècles à venir dans la
façon de gérer les fautes du clergé, dans tous les cas on les laissera dans l’ombre du
secret pour éviter l’infamie du jugement public ou l’humiliation de l‘expiation
publique ». Selon « Les lignes directrices pour les cas d’abus sexuel sur les mineurs
par les représentants du clergé » de la Conférence épiscopale italienne, les évêques
ne sont pas tenus de dénoncer le prêtre pédophile à l’autorité judiciaire de l’état. Ils
peuvent recommander à la victime de le faire, mais il ne leur est pas conseillé d’aller
au-delà. Dans ce document on se réfère à l’article 200 du Code de procédure pénale
sur le secret professionnel selon lequel, un évêque n’étant pas un officier public, il
est donc exonéré d’avoir à produire et exposer des documents concernant ce qu’il
connaît de par son ministère et son « archives secret » est inviolable. Un autre
auteur, Corrado Augias (2012, p. 34) commente : « Un irréprochable et glaçant
bréviaire juridique dans lequel n’apparaît jamais cette qualité chrétienne qui devrait
primer, la charité ». Ces normes, qui font penser à la position de Pilate dans le
Nouveau Testament, ont suscité de nombreuses critiques au sein de la hiérarchie
catholique. Elles ont été définies comme trop légères et pas assez incisives par la
Congrégation pour la doctrine de la foi (ex Saint-Office) et constituent une contre-

27
Dans une lettre adressée aux prêtres catholiques du monde entier, le
pape Jean-Paul II avait dénoncé avec des paroles enflammées le crime
de pédophilie pour répondre aux accusations pressantes qui risquaient
de miner profondément l’institution ecclésiastique, en particulier aux
États-Unis. Benoît XVI, lors de son voyage aux États-Unis en 2008,
s’est montré tout aussi déterminé dans la condamnation de la
pédophilie impliquant le clergé catholique, même s’il n’a proposé
aucune réflexion sur les raisons d’un tel phénomène, ni tentative de
compréhension de sa spécificité à l’intérieur des institutions
religieuses par rapport à d’autres institutions éducatives et sportives
qui, quotidiennement, mettent en contact étroit adultes et enfants.
Interviewé par le quotidien La Repubblica sur les causes qui
poussent des religieux à commettre des crimes si exécrables, le
cardinal allemand Walter Kasper répond par des considérations
d’ordre général :
Oui, il s’agit de crimes exécrables, impardonnables, qui devraient
être abordés avec une fermeté absolue. C’est un mal qui est
imbriqué dans la société, mais aussi dans l’Église qui, comme nous
le savons, n’est pas à l’abri des péchés (2010, p. 17).
Une enquête commandée par le gouvernement irlandais, qui a duré
dix ans, s’est conclue en mai 2009 par un volumineux rapport sur des
témoignages et des enquêtes concernant 261 instituts religieux qui, de
1914 à 2000, ont accueilli 35000 mineurs. Les témoignages rapportent
que 90% de ces jeunes ont subi des violences physiques. La moitié a
affirmé avoir subi des abus sexuels (Franceschini, 2010). Malgré le
drame de cette réalité, Kathleen O’Malley (2005), une des victimes,
dans son livre Childhood Interrupted, affirme qu’il ne s’agit que de la
partie émergée de l’iceberg.
En Italie, beaucoup de dénonciations isolées d’abus sexuels sur
mineurs perpétrées par des prêtres ont été répertoriées, mais le
phénomène, bien que très significatif, semble contenu, n’ayant pas
encore acquis les caractéristiques d’un véritable problème social
comme dans de nombreux autres pays. Malgré les nombreux prêtres
suspectés et condamnés dans plusieurs régions d’Italie, on observe la
tendance à une certaine complaisance de la part des victimes, des

tendance par rapport à l’esprit de "tolérance zéro" mis en place dans d’autres pays,
tels que la France et l’Angleterre où les évêques sont tenus d’informer de manière
préventive les autorités civiles sur les enquêtes entamées par leur diocèse.
28
familles croyantes, des hiérarchies ecclésiastiques et même de certains
médias.
Le nouveau pape François, lors de la journée dédiée aux victimes
d’abus (5 mai 2013), a non seulement confirmé vouloir accroître son
engagement pour la protection des mineurs et la fermeté face aux abus
du clergé, mais il a aussi agi concrètement en éloignant le cardinal
O’Brien du diocèse d’Édimbourg, accusé de violences sur de jeunes
séminaristes, en l’invitant à une longue période de renouveau spirituel,
de prière et de pénitence. Malgré les tentatives objectives de la part
des autorités ecclésiastiques pour affronter de manière drastique le
problème de la pédophilie, le Comité des Nations Unies pour les droits
de l’enfant, présidé par la Norvégienne Kirsten Sandberg, dans les
observations finales du Rapport sur les droits de l’enfance du 5 février
2014, exhorte le Saint-Siège à « renvoyer immédiatement » et à
délivrer aux autorités civiles tous les ecclésiastiques impliqués ou
suspectés dans des cas d’abus sexuels sur mineurs, et que soient
abrogées les règles qui obligent au silence et que soient prévues des
procédures claires afin que la dénonciation aux forces de l’ordre
devienne obligatoire dans tous les cas d’exploitation ou d’abus de
mineurs . Le Comité s’est inquiété également du fait que « le
SaintSiège n’ait pas reconnu l’étendue des crimes commis, ni pris les
mesures nécessaires pour répondre aux cas d’abus sexuels sur des
enfants » et pour protéger les enfants abusés en s’occupant d’eux pour
qu’ils puissent se réintégrer socialement ; et il a condamné cette
politique qui consiste à transférer les responsables d’abus de paroisse
en paroisse d’un bout à l’autre du pays, dans le but de couvrir leurs
crimes et les soustraire à la justice.
En 2015, le Pape François a essayé de donner une nouvelle
orientation à la politique du Saint-Siège contre la pédophilie en
approuvant la création d’un département judiciaire au sein de la
Congrégation pour la Doctrine de la Foi (ex Saint-Office) pour
traduire rapidement en justice les prélats qui n’ont pas donné suite aux
dénonciations de violences sexuelles commises par des ecclésiastiques
sur des mineurs, défini acta contra sextum, actes contre le sixième
commandement, et il a inscrit dans le droit canon le délit d’abus de
pouvoir épiscopal qui n’était pas prévu dans les delicta graviora, les
péchés les plus graves commis par des membres du clergé.
Malgré les prises de position fermes et les décisions administratives
qui en découlent mises en œuvre par le Vatican, le journaliste
Emiliano Fittipaldi (2017) dénonce le fait que trois cardinaux ayant
29
protégé des prêtres pédophiles aient été promus au C9, le groupe de
neuf hauts prélats qui aident le pape François dans le gouvernement de
l’Église Universelle et que de nombreux évèques couverts par leur
hiérarchie ont été gratifiés de postes importants, ou graciés par des
sentences canoniques discutables. En outre, le journaliste écrit que des
sources internes de la Congrégation de la Doctrine de la Foi ont
signalé que de 2013 à 2015, au moins mille-deux-cents dénonciations,
venant de diocèses du monde entier, de cas « vraisemblables » d’abus
sur des enfants de la part de prélats. C’est un nombre qui a presque
doublé par rapport à celui relevé de 2005 à 2009.
Giovanni Valentini (2010) cite parmi les causes d’abus sexuels sur
les mineurs de la part des prêtres, la morale sexophobe de l’Église
Catholique, la diabolisation de l’homosexualité, l’exclusion des
femmes de l’église, l’obligation du célibat et de la chasteté imposés
aux prêtres. Lucetta Scaraffia (2010) attribue l’acquiescement passif
des abus sexuels sur les mineurs à l’insuffisance dans le monde
catholique de présence féminine aux côtés des prêtres :
Dans les douloureuses et honteuses situations dévoilant les
harcèlements et les abus sexuels de la part des hommes d’église sur
les jeunes qui leur sont confiés, nous pouvons penser qu’une
présence féminine plus importante, et non subordonnée, pourrait
déchirer le voile de l’omerta masculine qui, souvent par le passé, a
couvert par son silence la non-dénonciation des abus. Les femmes,
en effet, tant laïques que religieuses, seraient par nature plus
enclines à défendre les enfants en cas d’abus sexuel, évitant ainsi à
l’Église, les graves dommages que ces attitudes fautives lui ont
infligés.
La présence du tiers féminin – il ne s’agit pas dans ce cas de la loi
du père de Lacan, mais d’une médiation maternelle – produirait une
modulation et une reformulation en termes rationnels des pulsions
d’emprise de l’adulte et éviterait le glissement des relations prêtre -
garçon vers une adhésivité séductrice, fruit de l’excès d’une paternité
idéalisée présente dans l’investissement narcissique.
Plus loin, Lucetta Scaraffia cite Daniele Comboni, l’organisateur de
missions chrétiennes au Soudan et fondateur de l’ordre des
missionnaires comboniens du Cœur de Jésus, béatifié par Jean-Paul II
equi, déjà vers la deuxième moitié du XIX siècle, avait mis en
évidence l’importance du rôle des femmes auprès des prêtres :
30
Le grand missionnaire était convaincu que la présence de femmes
occidentales avec les missionnaires aurait aidé ces derniers à avoir
un comportement correct et surtout, les aurait empêché d’enfreindre
le vœu de chasteté, danger assez fréquent dans des lieux reculés où
la promiscuité sexuelle et le pouvoir par rapport aux femmes et aux
jeunes rendaient la tentation non négligeable.
Cette position, bien que formulée en termes hypothétiques, fut
publiée à la une de L’Osservatore Romano, organe d’information
officiel du Vatican, et semble vouloir être une première ouverture, non
seulement en termes théoriques, vers la nécessité d’une présence
féminine au sein de l’institution ecclésiastique, considérée jusque-là
comme modeste et peu significative, reléguée à des rôles subalternes
et essentiellement support du rôle masculin.
On remarque actuellement l’émergence de voix à l’intérieur même
du monde catholique qui affirment que le célibat devrait être un choix
et non une obligation, puisqu’une telle règle est imposée par la
branche latine de l’Église et ne concerne pas les églises orientales. Le
théologien dissident Hans Küng (2010, p. 45-47) écrit :
Il est évident que les abus sexuels existent dans les familles, les
écoles, les associations aussi bien que dans les églises qui ne sont
pas soumises à la règle du célibat. Mais pourquoi en repère-t-on
massivement dans l’Église catholique dirigée par des célibataires ?
Le Nouveau Testament n’établit pas de manière obligatoire le lien
entre le ministère sacerdotal et le célibat. Le célibat des prêtres, et en
particulier la socialisation qui le prépare (principalement dans les
pensionnats et ensuite dans les séminaires), porte à la clandestinité de
la satisfaction sexuelle et donc, même indirectement, pourrait
favoriser les comportements pédophiles. Une religieuse canadienne,
Marie-Paul Ross (2011), qui enseigne la sexologie clinique à
l’université de Laval à Québec, affirme que seule une bonne éducation
sexuelle détermine un choix conscient du célibat qui ne doit pas être
vécu comme une contrainte, au risque de favoriser le développement
de tendances perverses.
Le psychothérapeute américain A.W. R. Sipe (1990 ; 2004 ; 2007)
a identifié des formes d’inhibition du développement psychosexuel
spécifiques à la condition de célibataire dans les instituts de formation
catholiques qui peuvent s’exprimer par des tendances pédophiles après
l’ordination. On a mis en évidence, en effet, une corrélation entre une
plus grande liberté sexuelle dans les relations entre adultes avec une
31
réduction des comportements pédophiles, même si cette tendance ne
peut pas être analysée de manière univoque puisque le phénomène de
la pédophilie est aussi lié à la dégradation consumériste favorisée par
la liberté sexuelle actuelle. Je crois donc que la présence de
comportements pédophiles, de différentes natures et entités, dans une
partie du clergé, présente une spécificité qui lui est propre et s’insère
dans la logique d’une fonction particulière de parentalité de
substitution endossée par les prêtres et d’une tendance à un absolu
inhérent à la religion catholique même.
Denis Diderot, dans La religieuse (1760), a montré de manière
admirable quelques caractéristiques d’inconstance narcissique, mais
aussi de cruauté et de perversion chez ceux qui détiennent le pouvoir
absolu au sein d’une communauté institutionnelle. La mère supérieure
du couvent est ainsi décrite par Suzanne, la jeune novice protagoniste
5de l’œuvre et objet de ses attentions sexuelles :
On est très mal avec ces femmes-là ; on ne sait jamais ce qui leur
plaira ou déplaira ; ce qu’il faut éviter ou faire ; il n’y a rien de
réglé ; ou l’on est servi à profusion, ou l’on meurt de faim ;
l’économie de la maison s’embarrasse, les remontrances sont ou mal
prises ou négligées ; on est toujours trop loin ou trop près des
supérieures de ce caractère ; il n’y a ni vraie distance ni mesure ; on
passe de la disgrâce à la faveur, et de la faveur à la disgrâce, sans
qu’on sache pourquoi (p. 177).
Henry de Montherlant, dans le drame La ville dont le prince est un
enfant (1967), a développé le thème des « amitiés particulières » dans
les collèges religieux qui avait déjà été traité, tantôt avec
complaisance, tantôt avec ironie ou, au contraire, avec un élan
moralisateur. Montherlant choisit de décrire l’histoire d’un amour
entre un garçon de seize ans et un autre de quatorze qu’il a surpris
comme étant l’objet des attentions passionnées d’un prêtre. La rivalité
qui s’ensuit entre l’adolescent et le prêtre nécessite l’intervention d’un
supérieur qui met un terme à ce triangle impossible. Le titre du drame
est tiré d’un passage de l’Ecclésiaste : Malheur au pays dont le roi est

5 La protagoniste ne présente pas les caractéristiques de docilité de Gertrude, la
religieuse de Monza dans Les fiancés d’Alessandro Manzoni (un des classique de la
elittérature italienne du XIX siècle – NDT), au contraire, elle sera toujours en
rébellion, sans pour autant que cela aboutisse à des effets positifs : quand elle sortira
enfin du couvent, elle se contentera d’être blanchisseuse.
32
un enfant : dans ce verset sont concentrés, d’une part, le rabaissement
du monde émotionnel infantile et la mise en évidence d’un vice
inhérent à la nature humaine, en opposition à une hyper valorisation
du contrôle rationnel adulte, tel que mis en exergue dans la pensée de
nombreux théologiens catholiques ; de l’autre, le risque de
« l’infantolâtrie », l’idolâtrie de l’enfant dans un monde où l’adulte est
un éternel enfant.
Lorsque l’attention à l’égard de l’enfant est transformée de manière
perverse en idolâtrie passionnelle au nom d’une soi-disant pureté des
sentiments et du bien-fondé du dessein éducatif, il y a un risque élevé
de passage à l’acte pédophile.
Le prêtre éducateur dit à Sevrais, l’adolescent :
Quand je pensais à vous, je me disais que je vous comprenais
comme si vous étiez mon enfant, ou plutôt, à en juger par mon
expérience des relations entre père et fils, beaucoup mieux sans
doute que si vous étiez mon enfant (p. 29).
Gerald E. Kochansky et Murray L. Cohen (2007) mettent en
évidence une corrélation entre le narcissisme dont les prêtres sont
souvent porteurs, et une sorte d’auto-sélection de la part d’individus
choisissant le sacerdoce dans le but de neutraliser un sentiment
d’inadéquation, d’impuissance et d’infériorité par le biais d’un rôle
social qui les pousse à se sentir supérieurs, remarquables, admirés et
puissants.
Ils montrent dans leurs biographies, le rôle de leur relation à la
mère, disproportionnellement intense et rarement exempte
d’érotisation, en parallèle avec des privations douloureuses du côté
du père, comme la négation des affects par une attitude distante ou
le rabaissement. On peut suggérer que ce type de relation entre un
garçon et ses parents crée souvent une vulnérabilité ou des défenses
de type narcissique impliquant des représentations irréelles de soi et
l’instabilité de l’estime de soi, avec des sentiments sous-jacents
d’infériorité, de déprivation et de honte mais avec le désir
d’atteindre et garder un sentiment d’unicité et de supériorité (p. 63).
Les pères réels et leurs fonctions sont dévalorisés au nom d’une
capacité éducative narcissiquement idéalisée, comme souligné dans le
paragraphe suivant : « Mais Dieu a créé des hommes plus sensibles
que les pères pour prendre soin d’enfants qui ne sont pas les leurs, qui
sont mal aimés, et il se trouve que vous avez rencontré un de ces
hommes-là » (p. 29).
33
L’univers familial et sa finitude terrestre présentent de manière
symétrique une passion éducative absolue qui la distingue des autres
relations de maître et élève, qui peuvent impliquer aussi le risque
d’une concrétisation sexuelle. Il n’y a pas de place pour les pères, ni
même pour les mères, mais donc pour un tiers qui triangularise la
relation éducative idéalisée : « Il vaut mieux que vous ne parliez pas
de ces histoires de collège à votre mère : les parents et le collège sont
deux mondes bien distincts, et il n’y a pas intérêt à les mêler » (p. 44).
Le monde des relations pédophiles peut tout au plus évoluer
parallèlement au quotidien, mais il ne peut pas être entaché dans sa
pureté par les mondanités familiales. Freud (1925) rappelait avoir fait
sien un proverbe ancien selon lequel il y a trois métiers impossibles
(éduquer, soigner et gouverner). Le métier de parent est donc un
métier impossible – affirmait Freud –, les meilleurs d’après lui sont
ceux qui sont conscients de cette impossibilité parce qu’ils arrivent à
négocier avec leur sentiment de toute-puissance et restent conscients
de leurs limites, évitant ainsi les dégâts d’une éducation idéalisée et
intransigeante.
La rencontre entre le prêtre et le jeune garçon se nourrit également
de l’autorité des adultes, elle aussi au service de la passion pédophile,
prête à évacuer toute concurrence d’un autre adolescent pour obtenir
l’amour du garçon : « Et puis, comment ce qui n’est pas encore formé
pourrait-il former quoi que ce soit ? Nox nocti indicat scientiam : c’est
la nuit qui enseigne à la nuit. La faute n’en est pas à vous, elle en est à
vos âges, à votre tempérament, à vos qualités autant qu’à vos défauts »
(p. 121).
La construction de l’idéologie pédophile se constitue par l’union
d’une passion infantile, débridée et sans limites, et de l’autorité de
l’âge adulte nourrie d’une compétence et d’une expérience avec
lesquelles l’adolescent ne peut pas rivaliser car elle est pour lui
chronologiquement inaccessible. En somme, un cœur d’enfant dans le
corps et l’esprit d’un adulte avec toutes les prérogatives du pouvoir.
C’est exactement ce que les pédophiles disent d’eux-mêmes quand ils
affirment avec force l’amour qu’ils éprouvent à l’égard des enfants et
qu’ils sous-évaluent le rapport de pouvoir jusqu’à le nier contre toute
évidence.
L’attraction malsaine du prêtre pour le jeune garçon (« Je m’amuse
à suivre vos regards, à voir s’ils ne s’arrêteront pas sur moi. Et ils ne
s’arrêtent jamais sur moi – sur moi, jamais. » (p. 33) est interrompue
d’autorité par son supérieur, mais les raisons profondes ne vont jamais
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être analysées et comprises. La dernière opération autoritaire et
répressive se déroule aussi dans l’espace cloîtré qu’est l’intérieur de
l’univers concentrationnaire du pensionnat, sans aucune
communication avec le monde extérieur.
Le thème de l’amour homosexuel entre les deux élèves adolescents,
brusquement interrompu par l’abus du prêtre sur le plus âgé, lequel le
fera chanter ensuite, est traité comme une spirale vertigineuse
d’événements, de passions et d’échanges d’identité dans le film de
Pedro Almodóvar, La mala educación (2007).
Umberto Galimberti (2001) écrit :
Les murs de la discrétion sont ceux de l’institution, mais aussi ceux
de l’intériorité individuelle, du refus de voir clair dans ses propres
fantasmes sexuels, ses propres pulsions, ses propres tendances
déconnectées et dans le même temps, dans l’obligation de fournir
aux autres, mais aussi à soi-même, une image acceptable de soi.
La réponse souvent donnée aux jeunes séminaristes qui s’inquiètent
de la compréhension et de l’approfondissement de l’affectivité et de la
sexualité se réfère à la Lettre aux Éphésiens de Saint Paul :
« Fornicatio autem et omnis immondizia nec nominetur in vobis »
(Qu’on n’entende pas seulement parler parmi vous ni de fornication,
ni de quelque impureté que ce soit) (Éph., 5, 3). Préserver le tabou des
sentiments et du sexe peut, au contraire, nourrir le succédané
d’émotions et d’affects qui caractérisent les relations perverses
pédophiles. Dans une interview (2014, p. 19) le jésuite allemand Hans
Zollner, doyen de l’Institut de Psychologie de l’Université
Grégorienne et membre de la Commission pontificale pour la
protection des mineurs, affirme cependant que dans l’institut qu’il
dirige depuis plus de quarante ans, sont formés des psychologues et
des psychothérapeutes qui interviennent ensuite dans le processus de
sélection et de formation des séminaristes et des religieux. Il ajoute
aussi :
Il ne faut pas croire qu’avec quelques tests ou quelques questions au
cours d’un entretien puissent être décelés avec une certitude absolue
d’éventuels abuseurs. Il faut une attention constante tout au long du
parcours de formation et il faut du courage de la part des supérieurs
pour prendre la décision de faire démissionner quelqu’un qui
présente des signes de problèmes relationnels et affectifs
importants.
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Un débat plus ouvert sur ces thèmes serait le bienvenu : sur le
risque de séduction inhérent à l’attitude éducative dans le contact
permanent avec les enfants et les adolescents, et sur sa spécificité au
sein du discours religieux (catholique en particulier), évitant ainsi les
jeux de renvoi entre dissimulation et diabolisation qui ne favorisent
aucunement la compréhension du phénomène.
Il me semble nécessaire d’apporter la plus grande attention à
l’éducation affective des éducateurs, à l’identification et à la
reconnaissance de leurs propres sentiments, et par conséquent de ceux
des autres, à la connaissance des différences entre la sexualité infantile
et la sexualité adulte ; cela pourrait être une première opportunité pour
résoudre l’ignorance relationnelle qui nourrit souvent les rapports
didactiques.


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Introduction

Il n’y a pas de soleil sans ombre
Et il faut connaître la nuit.
Albert Camus


Le terme pédophilie n’apparaît jamais dans l’index analytique des
œuvres de Freud tout comme il est complètement absent des écrits de
Mélanie Klein, de Donald W.Winnicott et de Wilfred R. Bion. De
plus, la recherche que j’ai effectuée dans les quinze revues
psychanalytiques de langue anglaise les plus diffusées a mis en
évidence que les travaux sur ce sujet sont peu nombreux et, pour la
6plupart, datés .
Je reporte in extenso ci-après l’entrée pédophilie du Dictionnaire
de psychanalyse. Point de vue critique de Charles Rycroft (1968) qui
révèle déjà l’absence d’études psychanalytiques :
Littéralement : amour des enfants, mais en pratique ce terme est
réservé à la tendance à commettre des délits sexuels sur des enfants.

6 Umberto Galimberti (2000b) dans une recherche analogue, relève que les entrées
pédophilie et pédérastie sont complètement ignorées dans le Dizionario di
psicologia édité par Laterza, et dans le Trattato di psicoanalisi de Cesare Musatti.
Dario De Martis dédie à ce sujet juste quelques lignes dans le Trattato di
psicoanalisi, sous la direction d’Alberto Semi, très peu de place y est consacrée dans
le Dizionario di psicologia d’Amedeo Dalla Volta, ainsi que dans le Dizionario di
psicologia dirigé par Galimberti lui-même. Il s’en trouve un peu plus, mais toujours
insuffisamment, dans le Nuovo dizionario di sessuologia édité par Longanesi.
J’ajoute qu’Otto Fenichel dans son livre Théorie psychanalytique des névroses fait à
peine allusion à la pédophilie dans le chapitre sur l’homosexualité masculine, ainsi
que Charles Rycroft dans le Dizionario critico di psicoanalisi, qui lui dédie sept
lignes. On ne trouve aucune référence à la pédophilie dans le Vocabulaire de
psychanalyse de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, ni dans l’Encyclopedia of
Psychoanalysis de Ludwig Eidelberg, pas plus que dans le Trattato di psicologia
analitica d’Aldo Carotenuto. Il en est question uniquement dans le Trattato di
terapia psicoanalitica de Helmut Thomä et Horst Kächele et dans Psichiatria
psicodinamica de Glen O. Gabbard où sont décrits et amplement discutés des cas de
pédophilie suivis en psychothérapie psychanalytique et en milieu hospitalier.
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