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Hommes et troupeaux en montagne

De
319 pages
Dans un contexte de montée en puissance des usages récréatifs de la montagne, cet ouvrage propose de revisiter l'estive en tant qu'objet géographique, en s'intéressant aux formes d'action collective mise en oeuvre par des groupes d'éleveurs. Il s'agit de comprendre et d'analyser les pratiques, le jeu social et identitaire des hommes et des femmes qui perpétuent et renouvellent l'usage des estives pyrénéennes.
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Hommes et troupeaux en montagne
La question pastorale en Ariège

ITINERAIRES GEOGRAPHIQUES Sous la direction de Colette Vallat

Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous les itinéraires menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative, aménagement...). Forum où rien de ce qui touche à l'homme n'est indifférent la collection donne aussi l'occasion d'ouvrir le dialogue avec de nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentant une réelle curiosité pour l'espace, les cultures et les sociétés.

Titres à paraître * U go Leone, Gilles Benest, Europe: de nouvelles politiques pour l'environnement * Richard Laganier, Figures du risque * Alessia Mariotti, Tourisme et développement durable au Sénégal * Alexandre Moine, Comprendre et observer les territoires: l'indispensable apport de la systémique * Patrice Melé, Corinne LaITue, Territoires d'action

Corinne EYCHENNE

Hommes et troupeaux en montagne
La question pastorale en Ariège

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

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L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements viHa96 12B2260 Ouagadougou 12

www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00324-9 EAN:9782296003248

« Demander "pourquoi" au sujet d'une action précise est une chose étrange réservée aux enfants, aux étrangers, et aux chercheurs en Sciences Sociales. » Miles HEWSTONE, 1989

A mes filles

SOMMAIRE

Préface de Nicole Mathieu
In trod u cti 0 n . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
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9

Regards

Première partie. croisés sur l'estive: question technique,

question

sociale?

Introduction Chapitre 1 : La vie pastorale en Ariège Chapitre 2 : La gestion de l'espace montagnard Chapitre 3 : Pour une approche renouvelée du pastoralisme pyrénéen Chapitre 4 : L'enquête de terrain

19 21 45 67 99

Deuxième partie. Les règles du jeu en estive: organisation,

pouvoir et identités

Introduction Chapitre 5 : Elevage et pastoralisme en Ariège Chapitre 6 : L'accès à la « montagne» Chapitre 7 : La simplification des normes techniques Chapitre 8 : Organisation et positions sociales Chapitre 9 : La fonction symbolique des normes Conclusion
Bibliogra p hie.

115 117 139 161 ..195 225 .251

.. . .. . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . ... .. .. . .. . ... . . . . .. . .. . . . ... .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .257

Annexes...

...

.. . .. . ... . .. .. ... ... .. .. ... . .. .... ... .. .. .. .. ... .. .. ... . .. .. .. .. .. .. .. ... . . .. .. .. .. ..267

Caractéristiques des unités de l'étude Communes de situation des forêts domaniales en Ariège Communes usagères sur les forêts domaniales ariégeoises

267 300 301

Glossaire....
Ab révia ti 0 ns
Tab led es ill us t ra

.

...

..... ................

............. .......

304 306

ti 0 n s . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 09

Table

d es

ID a ti ères.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 Il

PREFACE

Nicole MA TRIEU 10 octobre 2005

Il est donc venu pour moi l'âge où il m'est demandé de préfacer les livres qui m'importent, et donc celui de Corinne Eychenne: Hommes et troupeaux en montagne. Son titre nous rappelle qu'aujourd'hui encore, l'estive et le berger, les bêtes « habituées» à I'herbe rude comme la Gasconne, les règles collectives d'accès à la « montagne» n'appartiennent pas à un passé nostalgique mais sont les maîtres mots non seulement de La question pastorale en Ariège mais de l'avenir tout court de la vie pastorale en montagne. Il est donc loin le temps où je me sentais si fière que Bernard Kayser, le fondateur de l'équipe dans laquelle Corinne Eychenne inscrit sans le savoir, ou du moins sans le dire, son récit de recherche, préface le Voyage en France par les pays de faible densité, alors que, rétrospectivement, je sais n'avoir eu aucune conscience du rôle crucial d'une préface pour l'avenir du livre qu'elle inaugure. Quel est d'ailleurs le sens d'une préface? Est-ce le sens que lui accorde Jean-Paul Sartre dont c'est l'année commémorative? Sa préface à Frantz Fanon a longtemps été plus célèbre que le livre qui est pourtant aujourd'hui reconnu comme un ouvrage pionnier voire prémonitoire! Quant à celle qu'il projeta de faire sur Genêt elle se transforma en un travail si long de dissection de la pensée de l'écrivain que finalement ils se fâchèrent! La préface à la Sartre ne sera donc pas mon modèle car je ne voudrais pas écraser la pensée si complexe de Corinne Eychenne par une interprétation critique plus savamment complexe. Et pourtant, il ne me semble pas que j'assume la responsabilité qui m'incombe en me contentant seulement, par une écriture légère et éclairée, de donner envie au lecteur de lire cet ouvrage. D'ailleurs, si tel est son objectif, ce livre n'a nul besoin de préface. Il suffit de l'ouvrir pour savoir que sa lecture se fera avec avidité comme une histoire passionnante, une narration cohérente, en somme comme je l'ai déjà dit, un « récit de recherche ». Dès l'introduction chacun sera emporté par les interrogations de cette petite fille qui rêvait d'être bergère et qui, devenue grande et compétente, entra en recherche aux côtés des éleveurs dont les bêtes sont menées en troupeaux collectifs sur les

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Corinne Eychenne

estives. Puis il dévorera les pages qui suivent et le déroulement des chapitres jusqu'à la lumineuse conclusion. Mon implication doit donc aller plus loin. Et je reviens à ce qui fait pour Sartre la valeur d'un livre ou d'une position d'intellectuel: une mise en tension du passé et du présent tourné vers la compréhension d'un rapport politique au futur. Ce qui lui fait écrire dans Les carnets de la drôle de guerreI : « La volonté a besoin du monde et de la résistance des choses [...] Seule en effet, la résistance d'un réel permet de distinguer ce qui est possible de ce qui est, et de projeter par-delà de ce qui est le possible ». Car ce qui m'importe dans l'ouvrage de Corinne Eychenne ce sont bien, et ce rapport entre le passé et le futur, et cette attention soutenue au réel. Minutieux dans sa description du système pastoral ancien comme dans ce qui fait l'action collective d'aujourd'hui, il réussit à me faire imaginer ce qui peut advenir, dans notre société post-industrielle, à ces territoires du haut surplombant la plaine, il me projette dans les recompositions sociales et spatiales futures de ce qui vraisemblablement continuera à porter les noms de « Montagne» et d'« Estive ». Convoquant librement les concepts et les acquis de telle ou telle discipline pour comprendre le réel, la situation, il ouvre des pistes pour anticiper les reconfigurations des postures scientifiques qui se développeront dans le milieu des ruralistes, et en particulier chez les géographes. La préface ne retiendra donc de ce récit géographique, au sens propre, que quelques arguments illustrant les deux dimensions de la valeur qui selon moi doivent lui être accordée: le premier du côté du réel et de la mise au jour des faits porteurs d'avenir; le deuxième du côté de la méthode et du caractère précurseur de la nouvelle posture théorique qui doit affronter l'utopie politique du développement durable. Notons d'abord ce que je retiens dans ce qui est dit des faits et du lien qu'ils mettent au jour entre hier, aujourd'hui et demain, entre ici et maintenant et ce qui pourrait advenir. Dans la recherche de Corinne Eychenne, les faits trouvés vont à l'encontre du discours dominant sur la montagne. Il s'agit de déconstruire les stéréotypes et les représentations qui obscurcissent le réel, qui le « plombent» : le sous pâturage et la dégradation de la valeur pastorale, l'archaïsme du système de l'estive et donc des éleveurs, l'individualisme mettant fin à l'action collective En se plaçant du point de vue des éleveurs, dans une posture, j'y reviendrai, d'observation impliquée, en analysant leurs représentations et leurs pratiques jusqu'à découvrir leurs « raisons de faire », elle renverse les termes de l'histoire en démontrant non seulement la résistance de l'agriculture de montagne et du pastoralisme, mais aussi le profond renouvellement et la modernité du groupe social local dont dépend le paysage des estives. Celui-ci, plutôt
I Cité par Gérard Wormser (p.17) : Sartre, du mythe à l'histoire 2005, Sens Public, n° 3-4, pp. 15-46.

in Jean-Paul

Sartre, du mythe à l'histoire,

Hommes et troupeaux

en montagne

Il

jeune, sait se saisir des opportunités financières qui s'offrent à l'agriculteur de montagne tout en gardant une lucidité, presque insolente, sur la fragilité du système de subvention et sur le bien fondé des aides et solutions préconisées pour lutter contre l'embroussaillement. Le présent, au jour le jour, lui sert à penser le futur. Pourtant, et c'est le deuxième aspect du réel mis à découvert dans cette prospection, le passé est loin d'être aboli. Car c'est précisément la mise en tension du système pastoral traditionnel et de la situation actuelle qui explique la résistance du système modifié de gestion de la « montagne» comme sa capacité à anticiper ce que pourrait être le développement durable des systèmes spatiaux marqués par le pastoralisme. Les éleveurs estivant pourraient être qualifiés de post-modemes (post-productivistes) puisque leur modernité mobilise la tradition pour construire de nouvelles conditions d'existence « révélatrices des relations qu'ils entretiennent ici et maintenant avec les territoires d'altitude ». C'est par un retour réflexif sur l '« ici» : défini par les principes «communs» qui règlent traditionnellement les rapports à ces lieux (les règles foncières, d'accès aux estives et de sociabilité) et sur le «maintenant» : d'où la conscience d'être dépendant d'un système global (national, européen voire mondial), que ces éleveurs parviennent à construire des stratégies pour demain pour ces territoires du haut qui sont ainsi reliés aux territoires ailleurs. Enfin, ce qui surprend aussi du côté des faits est la mise au jour d'une véritable invention sociale, une nouvelle forme de collectivité, cette fois sous l'effet d'un rapport dialectique entre individualisme et « communauté». Il faut dire que la question principale qui traverse l'ouvrage de Corinne Eychenne est bien celle-ci: dans un monde où les tendances dominantes orientent, semble-t-il inéluctablement, toutes les stratégies, même celles «alternatives », vers des formes individuelles, la gestion des estives est-elle encore porteuse de stratégies et d'action collectives? Or ici, ce qui fait «collectif» est le produit d'un mélange paradoxal entre la solidarité obligatoire ancienne et le professionnalisme individuel qu'exige le présent. Le nouveau faire et vivre ensemble procède de l'hybridation entre des racines idéelles des communautés de « montagne» réactivées par un groupe professionnel local émergent qui n'a plus rien à voir ni avec le système et la société locale antérieure, ni avec le groupe professionnel d'en bas. C'est en effet ce même groupe, pourtant en phase avec les processus actuels liant chaque agriculteur pour sa compétitivité à l'Etat et au marché mondial, qui construit son identité collective sur la «fidélité à la tradition» pour l'accès au foncier parce qu'elle « limite les droits des propriétaires et interdit de fait toute concurrence entre éleveurs et entre usages». «Identité, innovation, solidarité» sont bien, comme je

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Corinne Eychenne

l'écrivais à propos du Causse Méjan2, « les tensions fondatrices d'une société locale» tournée vers l'avenir, tentant de contrôler son rapport à l'espace, son rapport au milieu, ses propres contradictions sociales. Car maintenir une conciliation entre les différentes dimensions de la durabilité d'un territoire n'est pas tâche facile. Impossible d'éliminer ou d'empêcher que se produisent des inégalités sociales comme celles liées à la hiérarchie entre pâtres et patrons, ou comme l'exclusion (encore rare, elle n'est effective que sur une seule des estives étudiées), en un sens injuste, de l'usage des montagnes pour les retraités agricoles et d'éventuels foyers non agricoles pauvres. Difficile aussi d'atteindre une « gestion écologique» idéale de ces estives du point de vue de leur biodiversité pour les générations futures alors que pèsent si fortement sur les pratiques d'estive les contraintes économiques qui obligent à décaler le symbolique de l'effectivité ! Quoi qu'il en soit, ici, l'équilibre relatif, voire incertain, entre toutes les dimensions requises pour être qualifié de « territoire durable» n'est pas le seul produit de logiques d'individus atomisés, il procède de la conscience d'être un groupe avec une identité territoriale ainsi que d'une action dont le sens est collectif, c'est-à-dire tourné vers les générations futures. Il faut donc que j'en vienne au deuxième volet de cette évaluation « sartrienne» de l'ouvrage et à ce qu'il nous dit de la « méthode» géographique proprement dite. Ce qui me frappe, à sa lecture, est finalement très simple à dire: je suis face à une posture théorique libre qui construit la méthode de recherche en fonction de la question que l'on se donne à résoudre, en fonction de l'objet que l'on doit comprendre. De mon point de vue, la question est éminemment géographique puisqu'il s'agit de mettre à découvert, d'identifier et de qualifier, ce qui relie, ce qui fait relation entre, un milieu physique (la « montagne» vue sous l'angle de la production des ressources), une société établie là (les « hommes» du point de vue de leurs rapports sociaux à ce milieu) et un système technique d'élevage (les « troupeaux» qui font eux-mêmes le lien entre les ressources en herbe et la viabilité du système économique). Mais ne pourrait-on le voir autrement et considérer qu'il s'agit d'une question obsolète, qui nous renvoie à la vieille conception de la géographie régionale? On devine que ma réponse est antithétique: d'un point de vue théorique, la question posée par Corinne Eychenne s'inscrit à la fois dans la continuité et la discontinuité. Certes, les mots qui sont au cœur de sa recherche ont le goût retrouvé de la madeleine du géographe: montagne, estives, éleveur, troupeau, ressources en herbe, droits fonciers, droits d'usage, commune, communaux et communs , mais la question
2 Mathieu, N., 1989, Solidarité, identité, innovation, les tensions Annales du Parc National des Cévennes, 4, pp. 229-261.

fondatrices

de la société

méjanaise,

Hommes et troupeaux

en montagne

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proprement dite les resitue, les rediscute, les replace à la fois dans les questionnements scientifiques les plus cruciaux et dans « les préoccupations (critiques) de la société dans laquelle elle (la connaissance) s'exerce ». Foin de l'académisme! L'important est de mettre en tension les connaissances géographiques accumulées et les savoir-faire scientifiques avec son propre questionnement: quel est le destin des estives au 21ème siècle et quelle sera l'effectivité de l'action collective sur les territoires d'en haut? Cette géographie mobilise donc librement et la continuité et la discontinuité. Il en est ainsi du recours aux autres disciplines quand elles sont nécessaires pour raisonner et démontrer. L'agronomie et la zootechnie apportent des éclairages essentiels sur le comportement des troupeaux et la question du bien-être animal mais aussi, en retour, sur les rapports homme/animal différents quand il s'agit du pâtre et quand il s'agit du propriétaire des vaches, et finalement aussi du rapport des hommes entre eux quand ils sont vus autour de la question du vivant animal. La même remarque vaut pour le recours à la biologie végétale qui donne des passages savoureux et convaincants sur les espèces broutées ou refusées ainsi que sur la difficile mise en relation des pratiques de pâturage et de l'embroussaillement ou de la progression des ligneux. Quant à la sociologie, elle tient une place importante dans la démonstration. Mais il n'est pas question d'y recourir pour pratiquer une « géographie sociale» analysant mollement ou en termes généraux les rapports sociétés/espaces. Le choix des concepts à mobiliser pour la démarche de recherche est à la fois autonome et précis. Du fait même de la problématique centrée sur l'innovation et les formes de l'action collective, elle prend largement appui sur la sociologie des « réseaux» et en particulier sur le concept de « réseaux sociaux techniques» avancé par Jean-Pierre Darré. Celui-ci est abondamment cité parce qu'il ouvre la compréhension en direction et des façons de penser, donc des raisons de faire des éleveurs, et des nouveaux liens qui construisent une identité collective professionnelle, un «groupe professionnel local» légitimant sa pensée collective sur l'avenir. Cette préférence, en rapport étroit avec son objet de recherche, n'est pas exclusive du recours à des concepts plus classiques ou plus généraux: ainsi est « emprunté» à Bourdieu celui de « capital social» pour affiner l'analyse des rapports entre le groupe des éleveurs et les ressources pastorales qu'il mobilise de même que les termes de « rapports sociaux », de « capitalisme» ou de « société globale» sont convoqués pour consolider l'identification des interactions sociétés/natures. Présentes aussi, certes sans explicitation affirmée mais révélant une réelle culture scientifique, d'autres disciplines des sciences sociales, le droit mais surtout l'anthropologie, participent à la robustesse de cette méthode géographique. J'ai déjà évoqué précédemment le rôle que jouent les concepts de propriété et de droits d'usage ainsi que la question des règles et des

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Corinne Eychenne

normes qui régissent les rapports entre le privé et le collectif (le public ?). Le «droit d'accès », concept entre l'économie et le droit comme celui trop oublié de «rente foncière », prend de plus en plus d'importance dans les sciences sociales comme dans l'écologie du paysage, tant il est vrai que toute prospective sur la gestion des ressources et des territoires passe par la connaissance du real estate, autrement dit de l'appropriation matérielle des parcelles et du foncier. Quant à la dimension anthropologique, elle se manifeste - mais il faut reconnaître qu'une certaine géographie culturelle en fait aussi usage - par l'investigation des dimensions symboliques et de l'attachement à la «montagne» et de celui au «troupeaux », liens d'une telle force qu'ils sont capables de fabriquer, au sens propre, une nouvelle identité collective dont la résistance à l'usure du temps se fonde sur une véritable « idéologie territoriale ». Une fois de plus, je me vois hésiter pour définir la valeur que ce travail a pour moi, entre qualités de continuité et qualités de rupture épistémologique. Penser sa discipline dans une confrontation permanente avec les autres disciplines comme ce fut le cas des ruralistes historiens, géographes, sociologues et ethnographes (ou folkloristes) des années 303 qui échangeaient leurs savoirs et pratiquaient la controverse autour d'objets de recherche voisins, voire communs, n'est-ce pas faire preuve de continuité? Voir son terrain comme un tout, dans le temps long comme dans le moment, sans rechercher la spécialisation thématique tout en utilisant toutes les avancées qu'apportent les spécialisations, révèle-t-il un esprit de continuation ou renvoie-t-il à la radicalité de pensée nécessaire pour progresser dans l'analyse des relations natures sciences sociétés et commencer à appréhender ce que la durabilité d'un territoire veut dire? Mon choix est en faveur de la deuxième réponse. Car si je me prends à rêver que, semblable à Corinne Eychenne, une nouvelle génération de géographes est en train de redéfinir une posture théorique à la hauteur des enjeux du développement durable instruire scientifiquement une utopie politique -, c'est que ce qui me touche vraisemblablement le plus dans ce voyage de recherche, c'est l'engagement de son auteur. Affirmer que son expérience personnelle est à la base d'une production de connaissances, considérer que non seulement « sans enquête pas de droit à la parole» mais aussi que restituer la parole de ceux qui ne sont ni entendus ni écoutés est la déontologie de la recherche, sont en définitive, les valeurs les plus précieuses qui sont attachées à sa lecture. La recherche est alors un acte libre de pensée.

-

3

Cf. la remarquable introduction de Typhaine Barthélémy et de Florence Weber dans Les campagnes à livre ouvert. Regards sur la France rurale des années trente, 1989, Paris, Presses de l'ENS/Editions de l'EHESS ainsi d'ailleurs que les textes croisés de Marc Bloch et de Roger Dion.

INTRODUCTION

HOMMES ET TROUPEAUX EN MONTAGNE: UN REGARD SUR L'ACTION COLLECTIVE

Corinne EYCHENNE

Il est parfois nécessaire de remonter fort loin pour retrouver la genèse d'une recherche. Dans le cas présent, je me souviens d'une petite fille qui rêvait d'être bergère en montagne, il y a déjà plus de trente ans. Les années ont passé, et si les rêves d'enfance sont amenés à changer parfois, il est rare qu'il n'en reste pas des traces. Devenue ingénieur, spécialisée en zootechnie, mon activité d'agent de développement agricole en Bretagne s'est souvent heurtée à certaines carences dans l'approche territoriale et sociale des phénomènes auxquels je me trouvais confrontée. Je suis alors entrée en recherche; dans le même temps, mon compagnon se lançait dans l'élevage bovin en Ariège: mes projets d'adulte concrétisaient mes rêves d'enfance. L'estive comme question de recherche s'est imposée à moi de façon au départ très simple, à partir d'interrogations sur le problème de la maîtrise foncière en montagne, notamment dans les Pyrénées. La pratique d'estive apparaît souvent comme l'une des solutions pour favoriser des installations d'élevage allaitant sur des structures plus modestes au niveau de l'exploitation, car elle permet de libérer les terres du « bas» en été. Cette alternative paraît d'autant plus opportune que la plupart des agents techniques considèrent que les pâturages d'altitude sont sous-chargés, ce qui entraîne une dégradation de la valeur pastorale des montagnes, voire leur recul face à la forêt ou aux taillis. Pourtant, en regardant de plus près la situation ariégeoise, il apparaît clairement que les pratiques des éleveurs tendent à aller à l'encontre de ce que voudrait la « logique» et ne peuvent manquer de nous interroger sur les objectifs qu'ils poursuivent. Pourquoi estil si difficile de trouver une place en « montagne» ? Pourquoi des éleveurs peuvent-ils préférer courir le risque d'une dégradation de la ressource

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Corinne Eychenne

pastorale plutôt que d'accueillir des animaux supplémentaires? De plus, la question des raisons de faire des éleveurs prend ici une dimension supplémentaire compte tenu des formes d'appropriation strictement collectives des estives. C'est ainsi que se dessinent peu à peu les contours d'un questionnement spécifique qui relie la « montagne », les hommes et leurs troupeaux. Les explications récurrentes des observateurs extérieurs selon lesquelles les éleveurs de montagne sont rétifs à toute forme d'innovation par inertie, archaïsme et individualisme, ainsi que les références constantes au poids de la tradition, semblent trop schématiques pour rendre compte d'une réalité nécessairement plus complexe. En centrant la recherche sur le point de vue des éleveurs, la question n'est plus alors de savoir s'ils gèrent « bien» ou « mal» les estives, ou même de savoir pourquoi ils géreraient « mal », mais d'identifier les «bonnes raisons» qu'ils peuvent avoir de pratiquer ainsi. Il s'agit donc de mettre évidence les fonctions que les éleveurs attribuent aux normes régissant les modalités de gestion des estives, en considérant qu'elles peuvent être de nature « opératoire (garantie relative aux résultats), symbolique (condition de la communication au sein de la communauté et du maintien des liens), rituelle (contribution au maintien de l'identité distinctive de la communauté)>> (DARRE, 1984). L'hypothèse première qui sous-tend l'ensemble de ce travail consiste à envisager l'agriculture de montagne et le pastoralisme comme profondément renouvelés et modernisés. Les modalités actuelles de gestion de l'espace ne sont pas envisagées comme de simples dégradations d'usages anciens hérités du système traditionnel et intégrant plus ou moins bien les préconisations des techniciens. Les pratiques des éleveurs se sont donc modifiées, notamment leurs pratiques spatiales. Les éleveurs estivant sont vus comme des groupes coactifs produisant des normes nouvelles adaptées à leurs conditions actuelles d'existence et révélatrices des relations qu'ils entretiennent ici et maintenant avec les territoires d'altitude. Il ne saurait pour autant être question de négliger l'étude du système traditionnel, qui constitue le fondement, non seulement des façons de faire des éleveurs, mais aussi du regard que nombre de géographes portent aujourd'hui encore sur la montagne. Les sociétés montagnardes ont fait l'objet d'études nombreuses, riches et variées. En faire un inventaire exhaustif n'aurait qu'un intérêt restreint. De même, il n'est pas question d'engager ici une réflexion épistémologique sur l'objet «montagne». Par contre, ces différents écrits éclairent le chemin qui a permis l'émergence d'une problématique centrée sur l'action collective en estive au tournant du XXIèmesiècle. La première partie de ce travail vise donc à présenter et à assembler les éléments légués par mes prédécesseurs, à accumuler les indices, les fragments d'un puzzle singulier me permettant de construire mon propre questionnement. La

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connaissance accumulée par des générations de chercheurs fournit bien sûr dans un premier temps des informations «objectives» sur les systèmes pastoraux traditionnels et leur évolution, qui seront mobilisées par la suite lorsque sera abordée l'étude diachronique des pratiques des éleveurs estivant. Mais il s'agit aussi de mettre en évidence la diversité et l'évolution des regards sur l'objet. En effet, la connaissance n'est pas produite ex nihilo, elle est datée et intègre non seulement les questionnements contemporains de la communauté scientifique, mais aussi les préoccupations de la société dans laquelle elle s'exerce. C'est pourquoi la première partie aborde tout d'abord les apports fondamentaux des géographes classiques dans la description minutieuse des systèmes agro-sylvo-pastoraux traditionnels de montagne, qui permettront par la suite d'identifier d'éventuelles continuités et ruptures dans les pratiques pastorales. Une attention particulière est ensuite portée à l'évolution de l'action publique et au foisonnement de la recherche qui a touché l'objet montagne à partir des années 1980, avec l'émergence des problématiques liées aux zones intermédiaires dans l'approche de nombreux géographes et agronomes, mais aussi la persistance du système traditionnel comme cadre d'analyse de pratiques d'abord vues comme des dégradations. L'évocation de l'ensemble de ces travaux converge pour nourrir la construction d'une problématique de l'action collective en montagne, autour d'une pratique spécifique, le pastoralisme. La mobilisation d'apports théoriques sur l'action collective et l'analyse des systèmes de pensée des éleveurs aboutit à la proposition d'une méthodologie d'approche de l'objet centrée sur l'analyse des règles régissant l'accès et l'usage des estives ariégeoises. Fondé sur l'hypothèse que le système de normes donne à voir non seulement le système technique mais aussi les constructions sociales et identitaires, le cœur de la recherche consiste à identifier les règles de gestion de l'estive, mais aussi les modalités sociales de leur élaboration et les hiérarchies implicites, liées au métier d'une part et au territoire d'autre part, qui les sous-tendent et sont à l'image des relations symboliques complexes qui lient les éleveurs à la « montagne». Les questions de méthodes sont développées à la fin de cette première partie, parce que la parole du chercheur est elle-même située, cadrée par son protocole d'observation, et que, dans ce cas précis, il paraît intéressant d'interroger le statut méthodologique à accorder à la posture singulière d'une géographezootechnicienne-éleveuse, à la fois du dedans et du dehors. La seconde partie représente le cœur de la recherche, les fameux « résultats». La valorisation des tout derniers recensements agricoles et pastoraux permet de faire le point sur la situation ariégeoise après trente ans de relance pastorale et de s'interroger sur la pertinence des zonages à prendre en compte pour ce type d'analyse. Surtout, les quatre derniers chapitres abordent directement les résultats issus de l'analyse des matériaux de terrain. Il s'agit à ce niveau de décomposer les mécanismes de l'action

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Corinne

collective en « montagne », leur diversité et leur éventuelle homogénéité, à partir de l'étude du système de normes des éleveurs estivant. L'analyse s'ouvre sur la question des modalités d'accès à la «montagne », de la définition des limites, et des inégalités sociales qui les accompagnent. Elle est prolongée par l'étude des règles techniques en oeuvre sur les estives ariégeoises, et notamment sur l'importance respective que les éleveurs accordent au renouvellement de la ressource pastorale d'une part, et aux performances zootechniques des troupeaux d'autre part. La mise en évidence des relations ambiguës qui s'établissent entre les groupes d'éleveurs et les techniciens chargés des prescriptions techniques (associées à des financements spécifiques) est ensuite réinvestie dans l'analyse des mécanismes sociaux de production des normes associées à l'estive. Les hiérarchies internes qui structurent les groupes s'organisent en effet selon deux principes distincts: la reconnaissance professionnelle et la légitimité territoriale. Les résultats de l'observation participante sont ici particulièrement précieux, pour mettre à jour le jeu social qui se donne à voir dans les temps de l'être ensemble. L'identification des positions respectives des éleveurs permet d'aborder l'analyse de la fonction symbolique des normes structurant la gestion des estives ariégeoises. Il s'agit ici de faire émerger les recompositions identitaires liées aux profondes mutations qui ont touché l'agriculture de montagne, et la relative marginalisation qui affecte aujourd'hui les éleveurs dans les vallées. L'estive en tant que territoire matériel et symbolique, et le système de normes qui lui est attaché, est alors envisagée comme une ressource identitaire permettant de définir les contours d'un groupe professionnel spécifique. C'est à un long voyage à travers le temps, parmi les pâturages de montagne et les troupeaux, en compagnie d'éleveurs et de pâtres, mais aussi parmi les livres, les chiffres et les concepts, que j'invite le lecteur. Puisse-t-il lui paraître aussi riche et agréable qu' ill 'a été pour moi. ..

PREMIERE PARTIE
REGARDS CROISES SUR L'ESTIVE :
QUESTION TECHNIQUE, QUESTION SOCIALE?

La question des relations entre les hommes et les espaces d'altitude, a été amplement traitée par la recherche, notamment géographique. En parallèle, l'action publique s'est également penchée très tôt sur la montagne en tant qu'objet spécifique, avec une attention toute particulière portée aux questions agricoles et pastorales. Toute nouvelle recherche s'inscrit donc en aval d'un important corpus, qu'elle poursuit et renouvelle. Dans cette première partie, je cherche donc à faire partager au lecteur le cheminement m'ayant conduite à aborder la question de la gestion des estives au seuil du XXIèmesiècle, à partir d'une problématique originale, centrée sur la question du collectif. Il s'agit donc de faire état des travaux éclairant cette problématique selon des angles et une intensité variables, mais aussi de

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mettre en évidence l'évolution du questionnement de la recherche en sciences humaines sur la question du pastoralisme. En effet, la recherche est datée, elle ne s'exerce pas en dehors du champ social, ni des injonctions des politiques publiques. La mise en perspective d'un siècle de recherche sur l'agriculture et la montagne permet d'envisager les liens, matériels ou symboliques, que les paysans montagnards, mais aussi les autres franges de la population, tissent avec l'espace pastoral. A l'heure actuelle, la question pastorale est à la croisée des chemins, fortement investie symboliquement par la société globale, elle est relativement délaissée tant par l'action publique que par la recherche, ouvrant la porte à de nouveaux champs d'investigation. Le questionnement développé ici s'intéresse aux hommes qui font la « montagne» aujourd'hui, à partir de l'analyse des processus de coordination et d'organisation qu'ils élaborent pour gérer le territoire d'estive. Une place particulière sera accordée, à la fin de cette partie, au volet méthodologique de ce travail, parce que les paroles du chercheur n'ont de sens que si l'on sait d'où il parle, en exposant les conditions de la production de sens.

Chapitre 1 LA VIE PASTORALE EN ARIEGE
Heurs et malheurs du système pastoral traditionnel

Le choix d'une ouverture sur le système agro-pastoral traditionnel pyrénéen peut paraître assez formel et superfétatoire au lecteur ayant pris connaissance de la masse considérable de travaux qui lui sont consacrés depuis plus d'un siècle. Je ne peux pourtant renoncer à faire partager au lecteur moins averti le plaisir que j'ai moi-même rencontré tout au long de cette promenade dans l'histoire de la montagne pyrénéenne. Surtout, ce rappel historique est indispensable au déroulement de la réflexion qui structure cet ouvrage sur la modernité des pratiques pastorales en Ariège. Comment en effet déterminer l'évolution de la relation à l'espace, comment analyser la référence à la coutume, aux usages immémoriaux, comment lire les frontières implicites}, sans disposer de bases solides sur ce qu'étaient l'organisation et le fonctionnement des communautés montagnardes des XVlllème et XIXèmesiècles? Ce premier chapitre s'inscrit donc dans une posture finalement assez courante qui revient à considérer que «le passé pénètre de façon si universelle la vie présente des Pyrénées ariégeoises qu'il eût été bien vain de prétendre décrire cette dernière sans avoir, au préalable, longuement étudié leur vie ancienne; ici plus que partout ailleurs, géographie et histoire se confondent » (CHEVALIER, 1956), ce qui rend la perspective diachronique indispensable pour saisir la complexité des enjeux actuels. Il s'agit donc de se donner les moyens de questionner le mythe de l'immuabilité des pratiques pastorales et de mettre en évidence les permanences et les ruptures qui caractérisent aujourd'hui les liens entre les éleveurs et la montagne ariégeoise.

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Entre le "Haut" et le "Bas", l'Est et l'Ouest en Ariège par exemple.

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La société pyrénéenne sous )' Ancien Régime Les cadres de la vie sociale
L'actuel département de l'Ariège, défini par l'Assemblée Constituante, est constitué de deux anciennes unités qui s'étaient presque toujours tourné le dos jusqu'à la Révolution. A l'ouest, le Couserans fait partie des pays gascons et regarde vers l'Aquitaine. Tiraillé entre Comminges et Pays de Foix, il correspondait surtout à une unité religieuse. Sur le plan politique, il fut assez tôt démembré. La société s'y organisait sur un modèle assez proche du fonctionnement communautaire des Pyrénées Centrales, la présence féodale étant beaucoup moins forte que dans le pays de Foix. Le bassin de l'Ariège, quant à lui, appartenait au domaine traditionnel des Comtes de Foix; tourné vers Toulouse et les pays méditerranéens, c'est le seul haut bassin des Pyrénées où l'on parle languedocien. Les Comtes ne reconnurent longtemps aucun suzerain et bénéficièrent de l'appui sans faille des seigneurs locaux et des communautés. Cette fidélité réciproque valut aux trois villes du haut Pays (Foix, Tarascon et Ax) la reconnaissance d'un pouvoir municipal certain et de nombreux privilèges dès le XIIIèmesiècle. « De ces conditions, nées au début du Moyen Age, il découle que, jusqu'à la Révolution française au moins (H.) l'histoire de la haute Ariège, pays rural et montagnard, est une histoire "urbaine" : par le biais de consulats fort peu démocratiques - à l'opposé des vallées des Pyrénées Centrales et même du très proche Couserans - les villes exercèrent ici une véritable mainmise sur la campagne et sur la montagne» (PAILHES, 1996). Les consulats urbains bénéficiaient du droit de justice, de charges fiscales limitées, des droits de chasse et de pêche, et surtout de l'usage des vastes domaines sylvo-pastoraux, qu'ils géraient au même titre que les seigneurs locaux ou que les communautés de vallée de l'ouest de la chaîne. Le consulat du Vicdessos était le seul à ne pas être entièrement dirigé par son centre, une partie des consuls étant choisie dans une autre paroisse. A ce titre, il faisait figure de transition entre le Pays de Foix et le Castillonnais où les communautés de vallées étaient organisées en paroisses de manière plus égale. Ce premier niveau d'organisation, consulat ou seigneurie, avait une importance considérable dans le fonctionnement de la vie pastorale, puisque c'était généralement à ce niveau que s'exerçait l'usage du domaine d'altitude. Les communes n'étaient pas propriétaires des forêts et des pâturages, et, en matière de droits d'usage, l'indivision était presque toujours la règle. C'est de façon indivise que comtes ou seigneurs locaux concédèrent les droits d'usage, en général pour l'ensemble de la seigneurie ou du consulat urbain. En effet, dans une vallée déterminée, les communes d'aval sont, par définition, pauvres en pacages; les estives se développent au

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contraire au-dessus des villages d'amont, avec une ampleur disproportionnée aux terroirs agricoles exigus de la haute vallée (CHEVALIER, 1956). L'association était donc indispensable pour permettre à tous les villages d'exercer une activité pastorale. Même si les caractéristiques du milieu physique sous-tendaient généralement les indivisions pastorales, au moins à partir du Moyen Age, les indivisions pastorales se constituèrent toujours par l'intermédiaire des diverses entités historiques ou administratives (CLAUSTRE, 1983). Au-delà de la justification matérielle des usages et des modalités d'appropriation des ressources naturelles par les populations montagnardes, la coutume apparaît comme un lien de subordination à un seigneur qui conditionne leur accès aux richesses du milieu. L'exercice de l'usage supposait donc un rapport bilatéral entre le seigneur et une sorte de personne morale, la communauté villageoise, rapport de protection contre redevance (ASSIER-ANDRIEU, 1986/1). La communauté villageoise jouait en montagne un rôle central, cadre social particulier sans lequel la survie d'unités familiales individuelles était impossible. Communautés et familles étaient, dans la société traditionnelle, des structures contraignantes et collectives, qui subordonnaient impitoyablement l'intérêt individuel à la pérennité du groupe. On est donc loin de l'image d'EpinaI de la démocratie rurale et égalitaire que dénonçait déjà Henri Cavaillès en 1931 en mettant en avant l'aristocratie des maisons à qui profitait de fait l'exploitation des ressources collectives. L'unique objectif de la famille pyrénéenne était de transmettre intégralement à l'aîné(e), à chaque génération, l'ensemble des biens de la famille (la maison). Seuls les acquêts restaient disponibles, pour doter les cadets par exemple. La maison était une entité autonome par rapport à ceux qui y vivaient et préexistante à ses occupants. Les stratégies matrimoniales s'opposaient à l'agrandissement, elles visaient au maintien de l'ensemble des maisons: un héritier épousait une cadette, et réciproquement. La famille était bâtie autour d'un seul couple, auquel se rajoutaient éventuellement les ascendants, les enfants, et parfois les cadets célibataires de chaque génération. Dans la famille pyrénéenne, le destin de chaque membre ne se concevait qu'en rapport avec l'intérêt général. Les cadets notamment, s'ils n'épousaient pas d'héritier(e), étaient condamnés au célibat et demeuraient dans la communauté avec un statut de domestique sans gages, à moins qu'ils ne tentent leur chance ailleurs; le droit d'aînesse a fourni beaucoup de bras à la plaine (SOULET, 1974). La communauté villageoise, qui regroupait l'ensemble des maisons, était soumise à un ensemble de règles définies par l'assemblée des chefs de famille. Ces mesures s'appliquaient aussi bien aux surfaces d'usage collectif qu'aux parcelles en propriété privée: vaine pâture, bans de moisson, de fauche, vendanges, assolements réglés, etc. De plus, la société villageoise veillait à préserver des droits (glanage, chaume, grappillage par exemple) permettant la survie des plus pauvres. En Ariège, Michel Chevalier

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(CHEVALIER, 1956) insiste sur la variation de l'importance de ces pratiques communautaires, en fonction du type d'habitat. Il y a en effet ici deux pays: un pays de villages dans le haut bassin de l'Ariège, en amont de Foix, et dans la montagne du Castillonnais et un pays de dispersion, dans la moyenne montagne, les prépyrénées, la région de haute montagne du bassin supérieur du Salat et la partie amont de nombreuses vallées d'habitat groupé. Le pays de villages correspondait à des terroirs homogènes: au centre, près du village, des champs nus, sans clôtures et sans arbres, et dans les fonds de vallées, sur les ombrées ou sur les versants supérieurs, des zones de prés, enclos de haies et parsemés de petites granges. C'étaient les villages où les disciplines agraires collectives étaient les plus fortes. Ils ont sans doute été plus anciennement peuplés que les pays de dispersion qui sont des pays de bocages, créés au Moyen Age ou à l'époque moderne, alors que les anciennes structures communautaires s'étaient déjà relâchées, sur des terroirs plus défavorables à l'installation de communautés importantes.

Des paysans d'abord cultivateurs
Dans la société traditionnelle, les montagnards pratiquaient principalement une agriculture vivrière, l'élevage étant relativement secondaire par rapport aux cultures. Chaque étage de la montagne avait son importance: fonds de vallée autour des villages, prés de fauche sur les pentes, forêt et estive. Les paysans pratiquaient une polyculture de nécessité, les parcelles étaient donc morcelées et dispersées pour pouvoir cultiver les différentes espèces. Les rendements furent toujours insuffisants pour nourrir la population. D'après Jean-François Soulet (1974), le haut Pays de Foix produisait au XVllIème siècle le quart de ses besoins alimentaires, le Couserans à peine le dixième. Dans ce système, l'élevage avait donc pour fonction première de fournir du numéraire pour les achats extérieurs, et surtout du fumier pour permettre la production des cultures vivrières. « Une des principales occupations des pasteurs et des paysans, dit Froidour, est d'aller avec des paniers dans tous leurs pacages, parmi les montagnes et les précipices, d'y ramasser avec soin la fiente des bestiaux et de la rapporter à leurs granges, où ils en font amas, pour ensuite la répandre sur leurs terres» (CAVAILLES, 1931). S'y rajoutait cependant une fonction sociale de tout premier plan, le troupeau étant généralement la seule richesse du cadet, qui pouvait, sans terre, mener ses bêtes entre l'estive et la plaine en transhumance hivernale (on raconte que certaines bêtes ne passaient que deux nuits par an dans leur commune). La majeure partie des terres labourables étant destinée aux cultures, l'élevage de montagne n'était rendu possible que par les vastes surfaces d'estive et de forêts dont les habitants bénéficiaient par l'intermédiaire des droits d'usage dont Froidour, nommé par Colbert commissaire réformateur de la grande maîtrise de Toulouse de

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1667 à 1670 et chargé de la réforme des forêts pyrénéennes, disait au XVllèmesiècle qu'ils étaient « si étendus qu'ils équipollaient à une véritable propriété ». Plus de 80 % du territoire étaient ainsi destinés au bétail, principalement ovin et caprin, puis bovin. Le type d'élevage différait selon les régions, principalement selon les disponibilités en prés. Le haut Pays de Foix était un pays de brebis et de vaches destinées à la production de jeunes, notamment des bouvillons d'un an vendus au terrefort aquitain pour faire des bêtes de travail. Dans le Couserans, l'élevage était principalement orienté vers la production laitière et fromagère. Dans toute la montagne ariégeoise, les troupeaux ovins, au-delà de leur rôle de fumure et de production de laine, étaient principalement orientés vers la vente de moutons adultes de 4 ou 5 ans. Le principal problème rencontré était celui de la nourriture hivernale du bétail. Le nombre d'animaux hivernants dépendait donc de la richesse de la vallée, c'est-à-dire de l'étendue et de la qualité des prairies de fauche, opposant ainsi Couserans et haut Pays de Foix qui ne comptait que 65 hectares de prés en moyenne par commune, parfois sur des pentes si fortes qu'il fallait s'attacher pour faucher (CHEVALIER, 1949). Dans tous les cas, les montagnards élevaient un nombre d'animaux supérieur à leurs disponibilités réelles en fourrage; même si ce déséquilibre était en partie comblé par la transhumance hivernale des troupeaux vers la plaine, il entraînait un mauvais état général des troupeaux, qui devaient attendre la belle saison pour bénéficier de la richesse des prairies d'altitude.

L'estive au centre des pratiques collectives
L'estive se définit d'abord par une pratique: le pâturage estival des troupeaux. Bien qu'elle y trouve son origine, elle ne se confond pas exactement avec la zone alpine botanique; de nombreuses surfaces ont été gagnées par I'homme sur la forêt et l'on rencontre en Ariège de nombreuses estives de moyenne altitude, situées plutôt à l'étage montagnard (massif de l'Arize par exemple). « Que les pâturages ne soient pas restés confinés dans leurs frontières primitives, on n'en peut douter. (...) L'action humaine est intervenue directement ou indirectement, pour abaisser la limite supérieure de la forêt au profit de la limite inférieure des pâturages» (ARBOS, 1922). La forêt, qui arrive dans les Pyrénées jusqu'à 1700 mètres environ, représentait d'ailleurs pour les collectivités montagnardes une ressource pastorale à part entière, pâturée par les troupeaux au printemps et à l'automne, entre l'estive et la période de stabulation hivernale. Son usage était strictement réglementé, à l'instar de l'ensemble du territoire valléen. Une représentation tenace attribue, dès le XVllèmesiècle, le déboisement et la dévastation des forêts aux abus du pâturage, notamment celui des troupeaux de moutons, et plus encore de chèvres. Henri Cavaillès mit en cause cette théorie dès les années 1930. « Il y a une mystique de la forêt, de la forêt

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pyrénéenne en particulier. Le recul continu, actuel et rapide de l'arbre, sa disparition imminente sous l'action dévastatrice du berger et de son complice, le mouton, c'était là un fait d'évidence qu'il était impossible et pour ainsi dire, malséant, de mettre en doute» (CA VAILLES, 1931). Le déboisement, bien réel, trouva, en particulier en Ariège, des causes et des moyens beaucoup plus variés, liés notamment à l'importance des forges à la catalane. Les estives ariégeoises s'échelonnent de 1 200 à près de 3 000 mètres d'altitude et couvrent environ 130000 hectares, le plus' souvent de qualité assez médiocre. L'estive ariégeoise a toujours été terre de parcours, avec un niveau d'équipements et des modalités de gestion technique relativement limités, en comparaison avec les Alpes (ARBOS, 1922; BaRNARD et al., 1995) ou le Massif Central (BORDES SOULE, 1994; BLANC HaN, 1995) par exemple. Tous les auteurs classiques s'accordent à ce sujet. Michel Chevalier considère ainsi que «l'aménagement de la montagne est rudimentaire. On s'est contenté de réaliser le minimum d'installation compatible avec l'exploitation du domaine pastoral. La vie des animaux domestiques dans les bois et sur les estives ne diffère guère durant toute la belle saison de ce qu'elle devait être à l'état de nature» et il ajoute que, « sauf en ce qui concerne les déboisements, l'homme a en général peu modifié les conditions naturelles; ou, plus exactement, il ne l'a fait que de façon négative, par la dégradation des sols ou des ensembles botaniques» (CHEVALIER, 1956). Mais il ne fait que confirmer ce que notait déjà Henri Cavaillès: « dans la majorité des communes, rien n'a été fait pour accroître la valeur productive de la montagne. (...) On ne fait rien, ou à peu près rien, pour améliorer les pacages communs, pour débarrasser le sol des broussailles et des pierres, pour l'amender par des engrais, l'enrichir en y introduisant des espèces nouvelles. (...) Le montagnard pyrénéen ne connaît guère qu'un mode d'exploitation en montagne: le parcours» (CAVAILLES, 1931) . Les dates de début et de fin d'estive étaient relativement souples, la saison pastorale durait environ 5 mois, de la mi-mai à la mi-octobre, même si elle variait selon les lieux (plus courte en Couserans qu'en haute Ariège) et les espèces (plus longue pour les bovins que pour les ovins). L'exploitation des prairies d'altitude fut toujours résolument extensive. Les fauches, et plus encore des moissons sur la «montagne» commune, avaient un caractère exceptionnel confirmé par l'extrême rareté des systèmes avec dédoublement de I'habitat et de la population dans la montagne ariégeoise2. L'écobuage était la seule pratique d'amélioration des pâturages, et il n'y avait surtout aucune gestion raisonnée de la fumure organique qui, dans le meilleur des cas était récoltée sur la montagne pour fertiliser les cultures (ce qui entraînait
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Alors que Philippe

Arbos présente

dans les Alpes du XIVème siècle « des paysans y venant couper les

foins, semer l'orge, l'avoine, le seigle, les raves, y venant aussi bûcherer et, à l'occasion, chasser les fauves, y venant enfin paître le bétail autour des chalets et fabriquer des fromages» (ARBOS, 1922).

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un transfert de fertilité de la montagne vers le fond de vallée), et sinon s'accumulait sur les jasses, surfaces relativement plates où se regroupent les animaux et où le piétinement et les déjections ont détruit la pelouse au profit de plantes nitrophiles Pourtant, loin d'être un espace marginal pour les communautés pastorales traditionnelles, la «montagne» constituait un espace-enjeu de tout premier ordre, puisqu'elle rendait possible l'élevage, principal pôle d'accumulation dans la société traditionnelle. Le déplacement des troupeaux vers les pâturages d'altitude libérait les terres et les hommes pour la production de céréales et de fourrages pour l'hiver. Ici, comme dans toutes les régions d'économie pastorale, « la montagne », c'est l'estive. «A quel point la vie pastorale marque les Alpes françaises de son empreinte, l'indifférence des paysans à l'égard des reliefs où elle ne s'exerce pas en est déjà un témoignage; les pics et les rochers qui intéressent le touriste ne disent rien à l'indigène; il ne leur accorde point d'identité définie; il les a rarement baptisés. Pour lui, les vraies montagnes, les seules auxquelles il convient de réserver un nom, ce sont les vastes étendues gazonnées» (ARBOS, 1922). Par contre, ce qui fait l'originalité des Pyrénées, par rapport aux autres montagnes françaises, c'est le caractère résolument collectif de la vie pastorale. Dans toute la chaîne, les communautés ont bénéficié de droits d'usage très étendus sur toutes les surfaces non exploitées. En Ariège, le seigneur était toujours présent: c'est lui qui pouvait généralement introduire du bétail étranger, surtout en haute Ariège, et mettre certaines portions du territoire (le plus souvent forestier) en défens (réserve). Pour le reste, la gestion du territoire pastoral était confiée aux communautés qui non seulement devaient s'assurer du bon déroulement du pâturage, mais aussi veiller aux aspects sanitaires liés au mélange des troupeaux, organiser la défense contre les ours et les loups ou contrôler l'activité des pâtres. Elles ont pour ce faire élaboré des règlements particulièrement minutieux, conventions d'abord verbales qui ont très souvent été consignées par écrit par la suite et qui suivaient deux préoccupations essentielles: l'interdiction ou la limitation de l'accès au bétail étranger et la réglementation des parcours des troupeaux indigènes pour éviter toute surcharge pastorale. Un système extrêmement précis de mises en défens saisonnières permettait de protéger la haute montagne contre des incursions trop précoces qui auraient épuisé la ressource pastorale avant la montée du plus gros des troupeaux, mais surtout de protéger les pâturages inférieurs absolument nécessaires en début et en fin de saison. Certaines mises en défens ne concernaient que des catégories particulières d'animaux. En effet, «le principe essentiel qui résume toute la réglementation est celui de la primauté des bovins, c'est-àdire des troupeaux les plus précieux et les plus délicats» (CHEVALIER, 1956), en préservant, sur les estives, les pâturages peu accidentés réservés

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aux vaches et aux brebis laitières, des incursions des troupeaux de moutons et brebis suitées, d'autant plus qu'il n'y a pas à proprement parler en Ariège de «montagnes à moutons »3, ceux-ci étant simplement conduits dans les zones plus élevées. Sauf dans certains cas, notamment en haute Ariège, où il arrivait que le seigneur, pour préserver ses bénéfices liés à l'introduction de bétail étranger, limite l'effectif pouvant être amontagné, le nombre d'animaux autorisé par habitant n'était pas limité, contrairement à l'ouest de la chaîne où, du fait de l'organisation hiérarchique beaucoup plus rigide des communautés, il était proportionnel à ses biens-fonds. Par contre, la réglementation pastorale visait à maîtriser l'impact du bétail étranger, qu'il soit introduit par le seigneur (mais dans ce cas il était généralement cantonné sur les hautes montagnes), par les communautés (la gazailhe ou bail à mifruit, qui était plus fréquente dans le Couserans que dans le haut Pays de Foix), ou encore en vertu de la superposition des droits de plusieurs communautés sur certaines montagnes particulièrement vastes (Aston, Alos, Estrémaille par exemple). La transhumance estivale était cependant partout assez faible. L'accueil très ancien de troupeaux étrangers en haute Ariège était surtout le fait des seigneurs locaux soucieux de tirer revenu de leurs amples pâturages, auxquels s'ajoutait le bétail que certaines communautés pouvaient introduire en gazailhe. Mérens, Auzat, Gudanes, par exemple accueillaient chacun 20 000 ovins étrangers (CHEVALIER, 1956). La haute vallée de l'Ariège était surtout une région de passage, même s'il ne s'agissait pas d'une vraie transhumance, comme celle qui amenait chaque année plusieurs centaines de milliers de moutons de la plaine d'Arles dans les Alpes, mais plutôt de mouvements intra-montagnards, car ils concernaient principalement des moutons originaires de la bordure pré-pyrénéenne et non de la plaine, attirés par les surfaces du versant méditerranéen (Quérigut, vallée de Carol et surtout Andorre). Les grands flux traversant le haut Pays de Foix ont toujours entraîné avec eux une partie des ovins de la région. Les mouvements estivaux touchaient surtout le petit bétail, mais aussi les bovins de l'est du Couserans, originaires des vallées du haut Salat (Oust, Ustou, Aulus, et surtout Ercé) riches en prairies favorables à l'élevage mais aux montagnes exiguës et dangereuses, qui estivaient en haute Ariège. Les troupeaux étrangers étaient généralement menés séparément des troupeaux indigènes. Cette réglementation pastorale, relativement homogène dans ses grandes lignes s'appliquait à des systèmes pastoraux très variés, qui différaient principalement selon leur niveau de «collectif». Aux grands
3

Si tant est que cette notion soit valable, moutons? Haro sur les chromos », 1999 des faits de nature et de civilisation. difficilement représenter. Elle fluctue au des politiques et des mentalités. »

voir à ce sujet Bernard Debarbieux, « Alpes à vaches ou Alpes à : « La géographie du bétail alpin nous rappelle sans cesse le rôle (...) Elle fluctue d'une manière que les stéréotypes peuvent rythme des besoins et des usages, des techniques et des marchés,

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troupeaux bovins et ovins de la haute Ariège, qui regroupaient tous les animaux d'un village ou d'un groupe de villages, conduits par des pâtres selon des règlements très minutieux et gérés le plus souvent par le Conseil Municipal, s'opposaient les associations d'éleveurs du Couserans, plus limitées, aux usages assez variés, où les bêtes étaient le plus souvent gardées en alternance par les différents propriétaires, voire l'individualisme strict du haut Vicdessos ou de l'Est du Couserans, ainsi que nombre de systèmes intermédiaires (voir Tableau 1.1). Ainsi, l'estive ariégeoise, loin de représenter une entité homogène, était soumise à des modes de gestion différents selon: le relief, les vastes pelouses de la haute Ariège s'opposant au morcellement du haut Vicdessos ou au manque d'estives du Couserans; l'économie d'élevage dominante, les systèmes laitiers produisant des modes de gestion très différents des élevages d'embouche; le type d'habitat, les bacados et les ramados dans les pays de village s'opposant à l'individualisme pastoral des pays à habitat dispersé. La précision des réglementations pastorales ne doit pas occulter la multiplicité des conflits liés à l'usage des territoires d'altitude: indivision des droits d'usage, accumulation de droits sur des territoires particulièrement convoités, empiétements, accords plus ou moins durables, arrangements, y compris de part et d'autre de la frontière, gazailhe, ont conduit à une situation extrêmement complexe, « complexité telle que les intéressés, leur mauvaise foi mutuelle aidant, ne sont pas toujours parvenus à s'y reconnaître » (CHEVALIER, 1949). Les règles collectives avaient pour objet d'anticiper les conflits, de les prévenir, afin d'organiser au mieux la mise en valeur du territoire montagnard. L'équilibre précaire entre population et ressources était garanti à la fois par l'exploitation raisonnée de l'ensemble des ressources communautaires, mais surtout par la grande mobilité d'une vaste frange de la population.

Les « soupapes de sécurité»
La forêt était une ressource d'appoint de toute première importance pour les communautés montagnardes. Bien sûr, elle servait au pâturage des troupeaux, mais les usages étaient beaucoup plus vastes: bois de chauffage, de maronage, cueillette, mais aussi, du fait de certains privilèges, chasse et pêche étaient autorisés à peu près partout sur la chaîne. La contrebande était aussi une activité d'appoint non négligeable dans les Pyrénées. L'artisanat, partout présent, resta toujours de dimension modeste. Par contre, la métallurgie tenait une place importante dans l'économie montagnarde.

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Tableau 1.1 : Les systèmes pastoraux à la fin du XIXèmesiècle d'après Michel CHEVALIER,La vie humainedans les Pyrénéesariégeoises, 1956.
Bovins (en 2énéral) Haute Ariège, Tarascon, Montségur, Vacheries communales et intercommunales (bacados) . Bovins étrangers Forment en général des bacados spéciales. Brebis laitières: orrys (associations), autres ovins: Ovins indigènes Ovins de l'avantpays Incorporés aux ramados locales ou constituant des

Prades et Quérigut etc. Barguillère Vacheries intercommunales.

ramados collectives.

ramados spéciales.

Garde individuelle et, surtout, départ pour la haute Montagne. Incorporés aux troupeaux des « cabanes» ou constituent des troupeaux spéciaux
{« entrepreneurs de transhumance »).

Région d'Oust

Garde par associations pastorales
(<<cabanes»).

« Cabanes».

Incorporés aux troupeaux des « cabanes» ou constituent des troupeaux spéciaux
(les mêmes que les bovins étrangers).

Vallées de l'Alet et du Garbet

Garde par associations pastorales restreintes ou garde individuelle. Une partie des bovins estive sur les montagnes du Pays de Foix. Garde aux orrys individuels. Garde par associations
(pariaus de Bethmale). Une partie sur les pâturages espagnols.

Garde par associations pastorales ou garde individuelle.

Haut Vicdessos Haut Castillonnais

Vaches laitières gardées aux orrys individuels.

Garde aux orrys individuels. Comme pour les
bovins {avec parfois présence de bergers collectifs salariés).

Garde aux orrys individuels avec les ovins indigènes.

Vallées de la Moyenne Montagne.

Garde individuelle auprès des granges élevées {bourdaous} , parfois troupeaux collectifs revenant quotidiennement aux bourdaous (Massat, Saurat, Bas- Vicdessos, etc.). Possibilité de coexistence avec bacados : Saurat, Montferrier.

Garde individuelle ou troupeaux collectifs auprès des bourdaous. Une partie importante du troupeau est en général envoyée vers la haute

montagne.

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La montagne ariégeoise est riche en minerai et les gisements étaient la plupart du temps exploités par les communautés, parfois par les seigneurs locaux (seigneurie de Gudane). L'exemple le plus connu est celui des mines de Rancié dans la vallée du Vicdessos. L'exploitation du gisement était intégrée dans les droits d'usage des communautés de la vallée dès 1293. La gestion de la mine était collective, l'extraction individuelle. Mais la métallurgie ne faisait l'objet d'aucune spécialisation dans la montagne d'Ancien Régime, elle était subordonnée à l'agriculture, pour laquelle elle représentait un complément de revenu, que ne procurait pas le petit artisanat local. En fait, la plus grande force du système traditionnel pyrénéen résidait dans la très grande mobilité de la plupart des couches de population. Les montagnards commerçaient avec la plaine, mais c'est surtout avec le versant espagnol que les échanges étaient riches, tant pour le ravitaillement que pour le travail. Pendant tout l'Ancien Régime, des travailleurs saisonniers et des migrants définitifs se rendaient en Espagne, où les salaires étaient doubles. Profitant des différences climatiques et donc du décalage dans les récoltes, les paysans du nord de la chaîne partaient moissonner en Espagne à la fin du printemps, revenaient chez eux faire les récoltes, puis repartaient pour les vendanges. Ces migrations saisonnières avaient un double avantage, elles procuraient un revenu complémentaire tout en «libérant» la montagne d'une grande partie de ses habitants pendant plusieurs mois. Les courants hivernaux étaient plus spécialisés, les montagnards du Pays de Foix par exemple s'engageaient dans les forges, ou comme bûcherons et charbonniers. Ils franchissaient donc régulièrement une frontière qui n'était pas encore la barrière qu'elle deviendra par la suite; il ~xistait une grande unité de vie de part et d'autre de la chaîne (PAILHES, 1996). Cette unité était renforcée par des accords locaux, de village à village, ou de vallée à vallée, à l'origine simples accords pastoraux (jaceries), parfois développés sous forme de lies et passeries, véritables traités à but politique garantissant le commerce, le pacage et le droit de ne pas prendre les armes, même en temps de guerre entre les deux pays, faisant des vallées concernées de véritables zones neutres. La société ariégeoise traditionnelle se caractérisait donc, comme dans toute la France rurale d'Ancien Régime (HERVIEU et VIARD, 2001), par l'extrême diversité des activités venant en complément de l'agriculture, et par une grande mobilité de ses membres, afin de maintenir en permanence l'équilibre entre la population et les ressources disponibles. Les XVIIlèmeet XIXèmesiècles allaient ébranler cet édifice patiemment construit, sous les coups conjugués de l'explosion démographique et de changements politiques majeurs (Révolution, l'Empire, puis vote du Code forestier, en 1827).