Identités et Genres de vie

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Ce livre est constitué de véritables mémoires de sociologie descriptive, dont l'objectif est de donner à voir la "société française autrement". La sociologie et l'anthropologie académiques livrent le plus souvent une image a-humaine de la société. Ces chroniques invitent à regarder la "vraie vie", l'envers du décor, l'autre rive des structures sociales et des institutions, autrement dit comment sur(vivent) concrètement les êtres humains.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296200975
Nombre de pages : 316
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50836

par Corlet Numérique - Dépôt légal: juin

- 14110
2008

- Imprimé

Condé-sur-Noireau en France

IDENTITÉS ET GENRES DE VIE
Chroniques d'une autre France

Collection Sociologies et environnement dirigée par SalvadormAN
Le «progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète H6lderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles.. . Dans une perspective socio-anthropologique et critique, tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine et de vie quotidienne, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Ouvrages parus dans la collection:

. . . . . . . . . . .
. . . .

La société inhumaine (Salvador JUAN), 2001 La vie contaminée (Frédérick LEMARCHAND),

2002

L'écologie au quotidien (Michèle DOBRE), 2002
Conditions et genres de vie (dirs. S. JUAN et D. LE GALL), 2002 La vie associative à Saint-Lô (Stéphane CORBIN), 2003

CPNT entre écologisme et poujadisme (Céline VNENT), 2005 Genres de vie et intimités (dir. Didier LE GALL), 2005
Ecologisme et travail (Gérard BOUDES SEUL), 2005 (Salvador JUAN), 2006 (dir. D. DUCLOS), 2006

L'eau comme fait social (c. BERGER & J.-L. ROQUES), 2005
Critique de la déraison évolutionniste Pourquoi tardons-nous

Socio-anthropologie de la haute montagne (Viviane SEIGNEUR), 2006
tant à devenir écologistes

L'usine à la campagne (Maxime PREVEL), 2007 Actions et enjeux spatiaux en matière d'environnement (dir. S. JUAN), 2007 La terre comme objet de convoitise (C. BERGER & l-L. ROQUES), 2008
(Q L'Harmattan,

2008

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05884-2 EAN : 9782296058842

Sous la direction de

Didier LE GALL

IDENTITÉS ET GENRES DE VIE
Chroniques d'une autre France

L'Harmattan

DU MEME AUTEUR
Chez le même éditeur : D. Le Gall, C. Martin (dirs.), Familles et politiques familiales. Dix questions sur le lien familial contemporain, Paris, L'Harmattan, ColI. « Logiques sociales », 1996,272 pages. S. Juan, D. Le Gall (dirs.), Conditions et genres de vie. Chroniques d'une autre France, Paris, L'Harmattan, ColI. «Sociologies et environnement », 2002,434 pages. D. Le Gall (dir.), Genres de vie et intimités. Chroniques d'une autre France, Paris, L'Harmattan, ColI. «Sociologies et environnement », 2005, 304 pages. Chez d'autres éditeurs: D. Le Gall, C. Martin, Mouvance de la famille,' réponses de l'action sociale. Préface de B. Fragonard, Directeur de la Caisse Nationale des Allocations Familiales, Cnaf/Crts/Caf du Cher, 1983,340 pages. D. Beynier, D. Le Gall, L. Moreau de Bellaing, Analyse du social. Théorie et méthodes, Paris, Editions Anthropos, 1984, 140 pages. D. Le Gall, C. Martin, Pas de social sans bricolage, Publication de la Caf et de la Ddass du Cher, 1985,220 pages. D. Le Gall, C. Martin, Les familles monoparentales. Evolution et traitement social, Préf. de Jacques Commaille, Paris, éditions E.S.F., 1987, 119 pages. D. Le Gall, C. Martin, M.-H. Soulet (dirs.), L'éclatement du social,' crise de l'objet, crise des savoirs?, Crts, ColI. «Les frontières du social », Université de Caen Basse-Normandie, 1989,307 pages. D. Le Gall (dir.), Régulation sociale et contextes sociaux européens, ministère de la recherche et de la technologie, Crts, ColI. «Les frontières du social », Université de Caen Basse-Normandie, 1992, 166 pages. D. Le Gall, Approximacion Sociologica al Estudio de la Familia, Maracaibo, Ediluz, Universidad deI Zulia, Venezuela, 1994, 199 pages. D. Le Gall (dir.), «Approches sociologiques de l'intime », Mana, n° 3, Université de Caen Basse-Normandie, 1997,327 pages. D. Le Gall, Y. Bettahar (dirs.), La pluriparentalité, Paris, Presses Universitaires de France, ColI. «Sociologie d'aujourd'hui », 2001, 294 pages. D. Le Gall, C. Le Van, La première fois. Le passage à la sexualité adulte, Paris, Payot, 2007, 300 pages.

SOMMAIRE
INTRODUCTION, par Didier Le Gall
PREMIERE CONDITIONS PARTIE SOCIALES

p. 7

DE LA VIE ET POSITIONS

L'A.N.P.E. entre mot et chose. Un exemple d'archaïsme cœur de la modernité? par Renaud Tarlet La démocratie électronique en gendarmerie, par Jean-Yves Fontaine

au p. Il p. 31

La chorale. Une forme contemporaine de résistance symbolique, par David Ledent et Guénolé Labey-Guimard p. 45 Les habitants de l'A6b, par Philippe Cloarec p. 59

DEUXIEME IDENTITES INCERTAINES

PARTIE OU EN SOUFFRANCE

Le prêtre: figure désormais désuète dans la société française?, par Céline Béraud L'avenir sans illusion, par Guillaume Marguerie SDF échoués: le quotidien, un ancrage dans l'extrême, par Maud Bigot Précarité et surpoids. La double peine, par Didier Le Gall et Christophe Boumat

p. 75 p. 91 p. 119 p. 143

Prendre en charge la santé des personnes précaires. Logiques d'acteurs au sein d'une permanence d'accès aux soins de santé, par Abdel R. Baba-Moussa p. 167

TROISIEME INTIMITES

PARTIE EN ACTES

Les enjeux affectifs du choix d'une méthode contraceptive par les jeunes femmes, par Yaël Amsellem-Mainguy p. 185

Deux parents ou bien deux mamans? Evolution des termes d'adresse et de désignation dans les familIes lesboparentales, par Martine Gross p. 199 Usages et représentations du Pacs chez les couples gays, par Jérôme Courduriès «No sex, no problem ». Analyse socio-anthropologique conduite sexuelle marginale et stigmatisée, par Maud Anquetil d'une p. 241 p. 217

Le partage de l'intimité sexuelle. Pistes pour une analyse du pluripartenariat au féminin, par Philippe Combessie p. 261 L'escorting occasionnel: sexuelle ?, par Sylvie Bigot Présentation des auteurs Sommaire de Conditions et genres de vie Sommaire de Genres de vie et intimités une alternative sentimentale et p. 291 p. 307 p. 311 p. 313

INTRODUCTION

Cette troisième livraison des Chroniques d'une autre France s'inscrit dans la droite ligne du volume fondateur dans lequel, avec Salvador Juan l, nous faisions le constat suivant: il existe actuellement en France un certain déficit éditorial en matière de description empirique du monde contemporain. Rares en effet sont les ouvrages de sociologie descriptive fondés sur des enquêtes qualitatives ad hoc (recherches sur le terrain à base d'observation ou d'entretiens, monographies thématiques ou locales par exemple). Cette série2 a pour ambition première de combler cette lacune et se présente en quelque sorte comme une alternative, mais aussi un utile complément, à des ouvrages tel Données sociales, qui occupent une position originale dans le champ éditorial et dont la pertinence n'est pas contestable; ils n'éclairent cependant qu'à leur manière la réalité sociale, du fait de leur orientation. Renouant avec la tradition « durkheimaussienne » de regroupement de mémoires originaux, ici non sous la forme d'une revue mais d'ouvrages, ces Chroniques sont constituées de véritables mémoires de sociologie descriptive, à la fois conceptuellement et empiriquement étayés, dont l'objectif est de donner à voir «la société française autrement ». Il ne s'agit cependant pas de présenter une théorie même si elle est désignée ou sous-jacente, à la base des interprétations -, mais bien de décrire des conditions et des «modes» (genre, style, forme) de vie effectifs. Ainsi, au regard des productions sociographiques ou ethnographiques purement empiriques (<< empiricistes »), l'originalité de ces Chroniques réside dans le fait d'interpréter conceptuellement les informations et résultats empiriques livrés au lecteur. Autre spécificité: c'est moins le fonctionnement organisationnel ou les logiques institutionnelles qui nous intéressent ici que les perceptions qu'en ont les personnes. Ces ouvrages se proposent en effet de privilégier le point de vue des « acteurs », leur «vécu ». Il est dès lors question d'appréhender la réalité sociale à «hauteur d'homme », ce qui ne relève pas pour autant d'une micro-socio(anthropo)logie ou encore de la socialité «primaire» - puisque toute la société est potentiellement
Cf. S. Juan, D. Le Gall (éds.), Conditions et genres de vie. Chroniques d'une autre France, Paris, L'Harmattan, ColI. « Sociologies et environnement »,2002. 2 Pour le deuxième volume, Cf. D. Le Gall (éd.), Genres de vie et intimités. Chroniques d'une autre France, Paris, L'Harmattan, Coll. «Sociologies et environnement », 2005. Le sommaire des deux précédents volumes est rappelé en fin d'ouvrage. 1

inscrite dans chaque action personnelle ou dans toute interaction -, malS d'une perspective particulière. Ces Chroniques sont in fine une invite à passer de l'autre côté du miroir de la société française contemporaine, à regarder l'envers du décor ou « l'autre rive» des structures sociales et des institutions. Elles ont pour objet de donner à voir comment (sur)vivent concrètement les individus avec leurs ressources, au milieu des aménités et des nuisances, comment ils portent ou supportent la société, en un mot comment se passe ou se rompt le temps de la vie; elles fournissent, de ce fait, un matériau précieux pour une analyse de la vie quotidienne contemporaine. Ce troisième volume, intitulé Identités et genres de vie, se présente en trois tableaux: I. « Conditions de la vie et positions sociales» ; II. «Identités incertaines ou en souffrance» et III. « Intimités en actes» 3.
Didier Le Gall

3

Je tiens à remercier travail de relecture.

vivement

Anne Golse, chercheure

au CERReV,

pour son patient

et minutieux

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Première partie

Conditions de la vie et positions sociales

L'A.N.P.E. ENTRE MOT ET CHOSE. Un exemple d'archaïsme au cœur de la modernité?

Renaud TARLET

Introduction L'Agence Nationale Pour l'Emploi (A.N.P.E.) est devenue pour un nombre significatif de Françaises et de Français un élément de la vie quotidienne, c'est le moins qu'on puisse dire! Certes, depuis quelques années à présent, il est question d'une sensible baisse du chômage. Mais celle-ci relève de la manipulation statistique plus que d'une quelconque description de la réalité. Pour s'en convaincre, il suffit d'évoquer quelques-unes des méthodes de falsification des chiffres du chômage. Rappelons tout d'abord qu'on ne cite dans les médias que les chiffres de la catégorie I de demandeurs d'emploi, alors qu'ils sont classés en 8 catégories4. Or la catégorie 1 rassemble les demandeurs d'emploi immédiatement disponibles désirant occuper un emploi en C.D.! à temps plein. Faites admettre durant un entretien à l'A.N.P.E. au demandeur d'emploi qu'il ou elle est prêt(e) à accepter un C.D.D. ou un temps partiel, et vous avez fait baisser le nombre de demandeurs d'emploi au sens des médias. C'est devenu, de plus, une pratique courante d'inscrire les demandeurs d'emploi dans la catégorie 4, qui regroupe ceux bénéficiant d'une formation ou d'un stage et étant de ce fait indisponibles pour la recherche d'emploi. Mais la méthode la plus efficace reste le durcissement des conditions d'indemnisation couplée à la multiplication des rendez-vous. Convoquez tous les mois des demandeurs d'emploi qui n'ont droit à aucune indemnité pour un entretien de quelques minutes pour lequel ils auront attendu toute la matinée, entretien qui, le plus souvent n'aura aucun résultat tangible, et la plupart omettront de s'y présenter. En effet, pourquoi iraient-ils? Ils seront dès lors radiés pour non-présence au

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Voici les définitions des 8 catégories de chômeurs selon l'A.N.P.E. : Catégorie I : personnes sans emploi immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi à durée indéterminée à temps plein; Catégorie 2 : personnes sans emploi immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi à durée indéterminée à temps partiel; Catégorie 3 ; personnes sans emploi immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi à durée déterminée, temporaire ou saisonnier; Catégorie 4 : personnes sans emploi non immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi; Catégorie 5 : personnes pourvues d'emploi à la recherche d'un autre emploi; Catégorie 6 ; personnes sans emploi non immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi à durée indéterminée à temps plein; Catégorie 7 : personnes sans emploi non immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi à durée indéterminée à temps partiel; Catégorie 8 : personnes sans emploi non immédiatement disponibles, tenues d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche d'un emploi à durée déterminée, temporaire ou saisonnier.

contrôle, ou encore mieux, ne s'inscriront même pas. Combien de personnes sontelles concernées? Mystère... Le principal résultat de la politique de gestion des demandeurs d'emploi de ces dernières années semble donc être de pouvoir prétendre que le chômage baisse, alors qu'en réalité c'est la possibilité de mesurer correctement son ampleur qui a été quasiment anéantie. Les agences AN.P.E. se trouvent dès lors à une articulation critique entre les proclamations de baisse du chômage et la réalité. Comment assumer la contradiction entre les discours et les faits, entre les mots (rassurants) et les choses (préoccupantes) ? Comment faire «avaler» le discours sur la baisse du chômage, d'une part à des agents AN.P.E. qui constatent bien dans leur quotidien qu'ils ne peuvent le plus souvent pas satisfaire les attentes de leurs «clients» (trouver un emploi) et que les bons chiffres sont issus de manipulations, d'autre part à des demandeurs d'emploi qui se rendent bien compte que leurs visites à l'A.N.P.E. sont rarement fructueuses en termes de recherche d'emploi? Le fonctionnement de l'AN.P.E., nous le verrons, repose à présent sur le postulat largement implicite que ce sont les chômeurs qui sont responsables du chômage. Sans l'idée qu'au prix d'un travail sur soi il est possible à tous de retrouver un emploi, ce fonctionnement n'aurait aucun sens, aucune rationalité. Or, nous avons pu constater que cette culpabilité, certains chômeurs la pensent réelle, bien qu'ils n'y aient aucun intérêt et que cette croyance les fasse souffrir. C'est sur ce système créateur de mythe que nous allons faire porter notre regard. Sans cesse réformée, traversée depuis plus d'une décennie par des changements incessants afin d'être plus «moderne », l'A.N.P.E. vit-elle une expérience si moderne que cela? L'appréhension mythique du monde, consistant à s'imaginer que le monde est tel qu'on se le raconte et que toute contradiction entre ce discours et la réalité est impossible, n'est-elle pas précisément l'apanage de la pensée archaïque? Et à quels besoins humains fondamentaux répond cette pensée dont le regard réflexif démontre facilement qu'elle repose sur de fausses prémisses? Pourquoi des êtres humains peuvent-ils s'accrocher mordicus à des affirmations dont il est facile de prouver qu'elles sont fausses?

Éclairage méthodologique Afin de tenter de répondre à cette dernière interrogation, nous avons réalisé des entretiens avec des employés de l'AN.P.E. et avec des chômeurs5, et porté notre regard sur certains des documents que l'A.N.P.E. met à la disposition des demandeurs d'emploi: les «Guides pour Agir », disponibles dans les présentoirs des agences de l'AN.P.E. ainsi que le« cahier d'exercices» intitulé« Faire le point sur les atouts et les difficultés de sa recherche d'emploi »6.

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On pourra trouver plus de précisions

dans notre mémoire de Master recherche,

Tarlet (2006). convoquées doivent le

Ce cahier est distribué lors de convocations collectives. Toutes les personnes remplir, afin d'évaluer leurs« besoins» pour faciliter leur recherche d'emploi.

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Nous avons, pour trouver des personnes acceptant un entretien, stationné devant des agences A.N.P.E. Trouver des demandeurs d'emploi volontaires n'a posé aucun problème. Celles et ceux qui désiraient s'exprimer sur leur expérience du chômage étaient en effet relativement nombreux. Trouver des employés de l' A.N.P.E. acceptant de se prêter à l'expérience a été, en revanche, une tout autre affaire. En faisant le pied de grue régulièrement le matin devant plusieurs agences, nous n'avons péniblement obtenu que deux entretiens. À partir du moment où nous ne nous étions pas procuré l'autorisation de la direction de l'A.N.P.E., la plupart des agents refusaient de nous accorder un entretien sociologique. Quelques discussions en «off» avec des agents nous permirent d'apprendre que le climat à l'A.N.P.E. était assez délétère; aussi les agents hésitaient-ils à confier ce qu'ils pensaient de leur travail à un inconnu, malgré notre engagement à respecter l'anonymat. Nous sommes parvenus à réaliser d'autres entretiens en empruntant d'autres voies: l'un, par le biais d'une amie qui connaissait un employé de l'A.N.P.E., et les deux autres en entrant en contact avec une syndicaliste, qui nous a dirigé vers des camarades de son syndicat qui ont accepté de réaliser un entretien avec nous. Il y a là bien des éléments d' « impureté ». Mais nous ferons remarquer que des entretiens obtenus avec l'accord de la direction régionale de l'A.N.P.E. auraient pu nous instituer en tant que « sociologue d'entreprise» plus ou moins en cheville avec la direction, ce qui nous aurait tout autant couvert d'impureté méthodologique.

Un contexte idéologique culpabilisant Il nous semble tout d'abord indispensable d'évoquer certains termes employés régulièrement, sans même y penser, par la plupart des agents que nous avons rencontrés, aussi bien lors d'entretiens qu'en «off», ainsi que dans les discours politiques sur le chômage, et qui sont riches d'enseignements quant aux représentations qui ont cours à propos du chômage. Il est de mise, à l'A.N.P.E., de parler de «demandeurs d'emploi». Cette dénomination n'est en rien propre à l'A.N.P.E. et nous semble même tellement banale qu'elle ne provoque pas la réflexion. Elle ne relève pourtant en rien de l'évidence et porte un contenu signifiant d'autant plus puissant qu'il n'est pas, le plus souvent, questionné. Rappelons ainsi qu'en termes économiques, le travailleur « offte » sa force de travail à un employeur qui la « demande ». Or, l'emploi est à présent couramment considéré comme une sorte de cadeau «offert» au salarié. Ainsi, ce signifiant institue celui qui vient proposer sa force de travail en « demandeur », autrement dit en potentiel porteur de dette. L'employeur, devenu l' «offteur », devient dès lors symboliquement un dispensateur de bienfaits. L'on ne saurait mieux évaluer comme le rapport de force entre employeurs et travailleurs a évolué ces dernières décennies. Un autre type de modification du régime du don et de la dette est sensible dans l'emploi du terme d'« allocation» chômage, préféré à celui d'« indemnité» chômage. L'histoire penche pourtant pour le terme d' « indemnité ». Ce sont les mutuelles ouvrières qui ont fondé, autour du statut salarié, diverses « assurances» contre les aléas qui menaçaient les salariés. Le statut de salarié est d'ailleurs

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largement issu de ces protections obtenues le plus souvent par la lutte. Or ces assurances pourvoyaient des « indemnités », entre autres l'indemnité de chômage qui représentait une réparation pour la perte de l'emploi; perte dont le salarié était, du coup, considéré comme victime. Rappelons que les chômeurs « indemnisés» (ce signifiant-là n'a toujours pas été gommé) ont cotisé par le biais de ce qu'on appelait il n'y a pas si longtemps un « salaire indirect », et que ceux qui ont insuffisamment cotisé ne touchent rien. Il faut donc avoir travaillé suffisamment longtemps pour bénéficier de ces indemnités. En plus du salaire, l'employeur verse le « salaire indirect» pour protéger le salarié des aléas, lui procurant ainsi entre autres une assurance chômage, une assurance retraite, la sécurité sociale. Mais là encore, le signifiant « salaire indirect» a été remplacé par celui de « charges ». Les cotisations sont censées être perdues dans une sorte de gouffTe, puis les chômeurs se voient « allouer» de l'argent extorqué aux employeurs et aux salariés. Les signifiants d' «allocation» et de« charges» permettent d'anéantir l'unité de la figure du salarié qui perd son emploi et reçoit une «indemnité» après avoir cotisé. Désormais, il y a d'un côté le salarié qui paie des « charges» aux côtés de l'employeur, tous deux étant ponctionnés par les chômeurs qui reçoivent généreusement des « allocations» et qui « coûtent cher à la collectivité ». Le chômeur « profiteur» n'est plus considéré comme un salarié qui a cotisé et bénéficie en retour d'une protection face à un accident de la vie. Il est symboliquement expulsé de la communauté des travailleurs pour devenir un étranger. Les salariés qui vont voir dans le chômeur un « profiteur» ne verront de ce fait pas en lui ce qu'euxmêmes pourraient devenir s'ils perdaient leur emploi. Or, ce discours de nonreconnaissance semble se répandre précisément à une période où les probabilités objectives de partager le sort des chômeurs sont assez fortes, ce qui peut provoquer l'étonnement. Tous ces signifiants font en tout cas du « demandeur d'emploi» un être en dette vis-à-vis de la collectivité, dette qu'il va devoir rembourser en se consacrant pleinement à la recherche d'un emploi. Cela ne peut sembler cohérent que si on sous-entend que les chômeurs sont responsables de ce qui leur arrive et qu'en cherchant bien, ils trouveront forcément un emploi. Ce sous-entendu, on le retrouve largement dans les documents que l'A.N.P.E. met à disposition de son public.

À travers les documents de l'A.N.P.E., un discours implicite Tout le monde acceptera que la mission de l'A.N.P.E. est de mettre en contact offre et demande de travail quand certaines entreprises cherchent à recruter et ne trouvent pas la personne idoine. On acceptera tout autant de considérer que l'A.N.P.E. remplit son rôle lorsqu'elle propose des formations à des chômeurs pour leur permettre d'occuper des postes pour lesquels les employeurs ne trouvent pas de main d'œuvre qualifiée. Mais là où tout le monde sera tout autant d'accord, c'est que ce n'est pas en apprenant aux chômeurs à rédiger un C.V., à bien se tenir lors d'un entretien ou à mettre à profit leurs relations qu'on règle en quoi que ce soit le problème du

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chômage. Nous sommes ici en présence de ce qu'il faut bien appeler unjeu à somme nulle: si un chômeur trouve un emploi grâce à un c.v. bien rédigé, un bon entretien ou le coup de pouce d'une de ses relations, ce sera forcément aux dépens d'un autre qui, lui, n'aura pas eu cette chance ou ces atouts. Or, les documents de l'A.N.P.E. que nous nous sommes procurés visent précisément à améliorer la «recherche d'emploi» de chaque demandeur, comme si le chômage ne résultait pas d'un manque de postes mais d'une impossibilité des chômeurs à « trouver» les emplois. Le postulat implicite qui sous-tend les discours que ces documents contiennent est le suivant: le «demandeur d'emploi» doit travailler sur lui-même, après avoir identifié ce qui, en lui, s'oppose à l'accès à l'emploi, afin de retrouver un travail. Ainsi, tous les « Guides pour agir» postulent qu'il existe un «manque» chez le demandeur d'emploi sur lequel il va devoir « agir» pour améliorer sa situation. Par exemple, le Guide pour agir, Comment se servir de ses relations et développer son réseau postule que le « demandeur d'emploi» n'a pas d'emploi parce qu'il n'a pas de réseau, et cela parce qu'il n'a pas su développer celui-ci. Le guide va donc lui fournir de précieux conseils pour ce faire. En admettant que ces conseils soient justes, ce qui est éminemment contestable, on bute de toute manière sur cette contradiction indépassable : si un «demandeur d'emploi» développe correctement son réseau et obtient ainsi un poste, ce sera forcément aux dépens d'un autre. Le phénomène global n'en sera en rien affecté. Et les démarches que proposent tous ces guides (<< identifier ses savoir-faire et ses qualités », «enquêter dans les entreprises et passer les "barrages"» ou encore « réaliser un bon C.V. ») se heurtent à la même évidence. Le « cahier d'exercice» que nous nous sommes procuré, intitulé «Faire le point sur les atouts et les difficultés de sa recherche d'emploi» relève de la même logique. Il s'agit de pousser à un questionnement auto-culpabilisant qui n'apporte aucune solution au problème du chômage envisagé globalement. Le «demandeur d'emploi» doit répondre à des questions telles que: «savez-vous vous mettre en valeur? » (p. 4), «Êtes-vous à l'aise pour répondre aux questions d'un employeur en entretien? » (p. 10), «Relancez-vous les entreprises? »(p. 11), « Utilisez-vous vos relations personnelles?» (p. 11)... Certes, ce questionnement lui donne l'occasion de penser qu'il peut «agir» pour modifier sa situation. Mais cette «action» n'a qu'une efficacité fantasmatique. Si tous les « demandeurs d'emploi» pouvaient répondre positivement à ces questions, le nombre de chômeurs n'en serait en rien modifié. Le chômage n'est plus, dès lors, considéré comme un phénomène collectif: il est soi-disant la conséquence d'une incapacité individuelle. Un «demandeur d'emploi» qui ne trouve pas d'embauche est appréhendé comme un être affligé d'une tare quelconque (son incapacité à rédiger correctement un C.V., par exemple) qui explique sa situation. Les documents de l'A.N.P.E. assignent en fait la responsabilité du chômage aux «demandeurs d'emploi» eux-mêmes.

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Le travail à l'A.N.P.E. vu par certains de ses employés La quasi-totalité des employés de l'A.N.P.E. avec lesquels nous nous sommes entretenu étaient des femmes, ce qui reflète ce que nous avons observé dans les agences A.N.P.E. : ce sont des lieux de travail à dominante nettement féminine. À travers les discours se dégagent des thématiques de l'accueil, de l'écoute et de l'aide qui sont des rôles genrés comme féminins dans notre société. Quand on effectue la recension des métiers des sœurs et des mères des agents que nous avons interviewés, on retrouve les métiers ou rôles suivants: infirmière, assistante maternelle, employée de maison, travailleuse dans l'insertion professionnelle, secrétaire, mère au foyer, « assistante» d'un mari chef d'entreprise. On constate donc que, dans les familles de ces agents A.N.P.E. prévaut systématiquement une distribution aux femmes de rôles sacrificiels (élever, soutenir, soigner les autres) marqués par le don de soi. Cette « hérédité» se ressent dans la description idéalisée de leur métier d'agent A.N.P.E. Cependant cette hérédité de la division sexuelle des tâches n'est pas stricto sensu un déterminisme: on le constate avec l'agent homme qui fait le même travail que sa mère (qui est agent A.N.P.E.). En tout cas, toutes ces personnes conçoivent leur travail comme un travail d'écoute et d'aide. Selon cette description, les chômeurs vivent une situation difficile qui provoque chez eux la souffrance. Le travail de ces agents consiste à « prescrire» à ces personnes en souffrance l'action ou la prestation idoine. Ce verbe de « prescrire» est employé par tous quasi systématiquement et relève évidemment du champ sémantique du soin médical. Cela dit, une des agents se montre critique vis-à-vis de ce signifiant, probablement inventé par l'A.N.P.E. pour ses agents. Nous retranscrivons ici une partie de notre échange:
- Elle: « [...] On m'a dit qu'il fallait que je prescrive» ("prescrive", en plus, déjà je trouve que le mot est... ne convient pas, enfin bref). Parce que, ils sont pas malades, pour moi prescription, c'est plutôt... »

- Nous: « Médecin. » - Elle: « Ouais, médical, mais bon. Ceci dit, j'ai pas regardé le dictionnaire, hein, donc [...]. Mais prescrire! [...] Non, moi je préfère qu'on leur prescrive que dalle et puis qu'on leur donne un peu plus au niveau de leurs indemnités journalières. » Cet échange montre comment le signifiant « prescription» permet d'instituer l'agent A.N.P.E. dans une posture avantageuse et gratifiante symboliquement (celle du médecin), vraisemblablement afin de lui faire accepter un rôle qui lui pose problème (imposer une « prestation» à un demandeur d'emploi afin, le plus souvent, de le faire disparaître des statistiques du chômage, nous y reviendrons). Voici par ailleurs ce que décrit un de ces agents: « J'essaie d'être rassurante. J'essaie toujours pour les gens que je vois qui sont... à cet endroit-là de... de leur chemin, c'est-à-dire qui sont pas bien, j'essaie toujours de proposer des solutions alternatives bon, alors... Une reprise en douceur, des bilans de compétence, des trucs comme ça, qui leur permettent de retravailler sur eux, de reprendre quelque chose qui est en direction de la recherche mais qui est pas une recherche d'emploi directe, brutale. »

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Il s'agissait aussi, il y a quelques années, d'aider ces chômeurs à accepter et à comprendre leur situation, entre autres en faisant le « deuil» (signifiant qui revient à plusieurs reprises) de leur emploi7, même si cet aspect a peu à peu disparu, d'après les témoignages que nous avons recueillis. En tout cas, prévaut la thématique de la perte d'emploi comme choc pour le chômeur, que l'agent doit aider à absorber. Autre registre systématiquement abordé: les rencontres en face à face avec les chômeurs font porter aux agents une sorte de « charge» négative qui s'accumule et peut provoquer l'usure et la violence. Ce qu'une employée décrit très bien en ces termes: « Le travail avec les demandeurs, c'est quelquefois euh... extrêmement difficile, extrêmement dur au niveau psychologique. On est considérés comme le fusible euh... le... le responsable de tout. C'est pas l'ASSEDIC qui est coupable, c'est nous, c'est pas le patron qui est coupable, c'est nous, hein. C'est toujours vers
nous

qu'ils viennent. Donc on a affaire à des... Des fois des gens extrêmement

agressifs... Bon, même si on... On arrive plus ou moins à gérer, si on n'est pas en forme, on peut... On peut aller très vite aussi, le ton peut monter et puis on gère plus, quoi.» Et une autre d'ajouter: « Parfois, ben malheureusement, on devient poubelle. » L'agent AN.P.E. devient symboliquement un récepteur de violence et de saleté. Par ailleurs, la thématique de la perte de sens du travail affleure dans le discours de tous les agents interviewés (à l'exception d'un, encore stagiaire); perte qui provoque la colère et la souffrance des agents. Trois des agents interviewés ont ainsi connu au moins une période d'arrêt maladie qu'ils qualifient de « dépression» et dont ils rendent responsable l'absence de sens, d'après eux grandissante, de leur travail. L'un d'entre eux, une femme auparavant très investie dans son travail, a d'ailleurs obtenu une préretraite avec perte de salaire pour souffler un peu. Plusieurs éléments sont constitutifs, à la lumière des discours recueillis, de cette perte de sens: Tout d'abord, les changements permanents dans les agences. La structure hiérarchique a en effet été chamboulée ces dernières années. En témoigne cette employée de l'AN.P.E., qui a débuté sa carrière dans cette institution durant les années soixante-dix: « Alors, à l'époque, vous aviez conseiller professionnel, chargé d'information, prospecteur-placier et puis les agents administratifs. Il y avait des fonctions bien définies et puis une certaine étanchéité entre ces différentes fonctions. Alors les conseillers professionnels étaient considérés un peu comme des numéros, et on n'a eu de cesse de leur faire la peau. [...] En plus c'étaient des gens qui arrivaient avec des niveaux de recrutement bac +2, +3, +4, +5. Aussi, par rapport à des gens qui avaient des niveaux de formation plus modestes, il y avait une espèce de jalousie. » Effectivement, une autre agent, arrivée à l' AN.P .E. avec un niveau de diplôme inférieur (juste le baccalauréat), nous a confié sa satisfaction de voir ces conseillers professionnels perdre leur
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-

Que le lecteur n'oublie

pas que nous reproduisons

ici le discours qui nous a été tenu. Un autre point de compassionnelle permet de faire « passer Ainsi, la perception « humaniste» de leur d'une chômeuse interviewée qui, pourvue a pu utiliser les services de l'agence pour plus de difficultés à retrouver un emploi

vue tout aussi défendable serait de considérer que cette pratique la pilule» du chômage auprès des victimes de ce phénomène. métier par les agents A.N.P.E. est confirmée par l'expérience de ressources adéquates pour trouver un emploi (car diplômée), vite retrouver un emploi. Les personnes interviewées éprouvant n'ont pas cette image des agents A.N.P.E.

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statut supérieur, leur reprochant de se croire meilleurs que les autres. Cet exemple montre comment la jalousie des uns vis-à-vis des autres a pu être exacerbée et utilisée pour imposer une nouvelle organisation du travail. Cette dernière repose visiblement sur la destitution des instances symboliques antérieures (essentiellement le diplôme qui légitimait un statut ressenti ensuite comme privilégié, et l'ancienneté), ce qui augmente d'autant le pouvoir direct des chefs d'agence, qui ont plus de latitude pour distribuer primes et promotions, mais aussi d'autres gratifications symboliques plus impalpables. L'agence prend parfois, selon les témoignages recueillis, l'allure d'une société de cour où les « favoris» ont l'oreille du chef. Ce mouvement général développe le «chacun pour soi », dans une ambiance de suspicion et de jalousie. Mais tout autant, les réformes multiples et à répétition créent une instabilité profonde: « Tout le temps, tout le temps, il faut qu'on se réadapte », nous dit cette agent. Aussi sont-elles plusieurs à reconnaître qu'elles ignorent de plus en plus souvent des dispositifs ou des mesures qui évoluent à toute vitesse. - Ensuite, le métier de conseiller A.N.P.E. subit depuis plusieurs années un changement sensible de philosophie. L'aide, l'écoute, la mise en place du deuil sont remplacés par l'impératif de «prescrire» des «prestations» aux demandeurs d'emploi, prestations qui deviennent le moyen de mesure de la performance des agents. Or, ceux-ci savent fort bien que si ces prestations pennettent d'obtenir de bons chiffres8, ces derniers ne correspondent le plus souvent à aucune réalité satisfaisante pour les demandeurs d'emploi. Relatons un exemple qui nous a été présenté lors d'un entretien: les objectifs des agences contiennent un volet concernant le nombre de chômeurs qui y sont inscrits. Mais si une entreprise importante ferme dans le ressort d'une agence A.N.P.E., cet objectifne sera pas modifié. Cela permet de comprendre à quel point la pratique de l'A.N.P.E. est construite sur le dogme que les demandeurs d'emploi sont responsables du chômage, dogme qui ne supporte aucune contradiction. Même en cas de modification du marché local de l'emploi, les agents sont censés leur trouver un emploi comme si cette modification n'avait aucune conséquence. Les « prestations» permettent de régler ce hiatus entre réalité et volonté proclamée: si le nombre d'emplois disponibles dans un espace donné diminue, il suffit de « prescrire» plus de « prestations »9 pour que ce surplus de chômeurs n'apparaisse pas dans les statistiques. Dès lors le chômage peut «baisser» quelle que soit la situation réelle du marché de l'emploi. La conséquence pour le travail des agents A.N.P.E. est relativement simple: pour toucher les primes
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Par exemple, un demandeur d'emploi qui se voit «prescrire» un stage pour, mettons, apprendre à écrire un C.V. ou à bien se présenter lors d'un entretien passera dès lors en catégorie 4 et disparaîtra pour au moins un mois des statistiques du chômage. L'autre effet sur les chiffres est plus pervers: les chômeurs non indemnisés qui se verront infliger ce genre de stage, où la présence est obligatoire sous peine de radiation, et qui, le plus souvent, savent qu'il ne va en rien les aider, peuvent facilement être absents, ce qui permet de les radier et, encore une fois, d'améliorer les statistiques... On crée ainsi l'impression d'une grande activité (on «prescrit» de plus en plus de «prestations ») alors que l'effet réel sur le marché de l'emploi de toutes ces gesticulations est nul, sauf bien sûr en terme d'effets d'annonce... 9 Ou, rappelons-le, de provoquer l'absence lors des convocations à ces «ateliers» «prescrits », par le simple écœurement de demandeurs d'emploi non indemnisés qui constatent bien que ces « prestations» sont inefficaces, ce qui permet de les radier.

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correspondant à la tenue des objectifs, la bonne conduite consiste à imposer au plus grand nombre de demandeurs d'emploi possible des « prestations », même si celles-ci sont inadaptées. Bon nombre des personnes interviewées évoquent cette logique d' « aberration ». Presque toutes constatent une inadéquation nette entre les « résultats» prétendus et la réalité: la situation des demandeurs d'emploi ne s'est, selon eux, absolument pas améliorée malgré les proclamations. De plus, le cœur de la compétence que les agents se reconnaissent à eux-mêmes, l'écoute, l'aide, la faculté à aider les demandeurs d'emploi en faisant preuve de bon jugement (ce qui fait visiblement le bon « tour de main» d'un employé A.N.P.E. selon leurs discours) est anéanti par cette logique. Les agents interviewés parlent avec mépris de logique « quantitative» qui s'impose au détriment du « qualitatif» ; d'un « travail d'O.S. », standardisé, privé de marge d'autonomie et de réalisation. Ils ont le sentiment de devenir « interchangeables », d'être privés d'identité propre. Chez presque toutes les personnes interviewées (sauf le stagiaire) domine un sentiment désabusé de gâchis. - Enfin, l'accroissement du pouvoir des supérieurs hiérarchiques débouche parfois sur des logiques qui échappent à toute rationalité. Citons le cas de cette agence, rapporté par une des agents. Une jeune directrice d'agence est nommée. Son ambition: modifier de fond en comble les pratiques des agents pour maximiser les performances de l'agence selon les nouveaux critères de distribution de prestations. « C'étaient des ordres qui nous tombaient sans s'inquiéter de savoir comment on allait, nous, derrière, gérer. On a tous été mal. [...] J'ai craqué au mois de xxx: J'aifait une crise de nerfs au boulot. Plus de

discussion, c'était de l'ordre descendant. "Je suis chef d'agence, vous
m'obéissez". » Le résultat sur l'équipe est spectaculaire: « Il y a eu une époque, on était 5-6 en arrêt en même temps» (sur une équipe d'un peu plus de 20 personnes) . Il est intéressant de constater le hiatus entre les exigences de cette directrice et la

réalité du terrain: « Elle n'admettaitpas, quand elle nous demandaitdes choses,
qu'on lui dise que ce n'était pas faisable. Elle voulait asseoir son autorité ». Ou encore: « Quand un chef d'agence qui ne met jamais les pieds au public vous dit: "On n'est pas bons là-dessus, on n'a pas fait le chiffre", c'est difficile à admettre [...]. On passe son temps à lui dire: "C'est pas comme ça que ça se passe, là tu te trompes". » Plusieurs employés de cette agence, d'après le témoignage que nous avons recueilli, réclameront l'intervention de la Direction régionale pour réguler une situation devenue selon eux ubuesque. Mais la direction n'interviendra pas, soutenant la directrice d'agence contre vents et marées, avec ce résultat final: cette directrice elle-même finira par tomber en dépression et se retrouver en arrêt de maladie. Violence, absence de sens, déstabilisation des cadres antérieurs, inadéquation entre les objectifs et une réalité vécue comme préoccupante, voilà les maîtres mots d'entretiens marqués par le désabusement. Un travail vécu par tous à un moment

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comme un lieu de reconnaissance et comme un motif de fierté devient synonyme d'angoisse et de déprime.

Les conséquences sur les chômeurs de la pratique de l'A.N.P.E. Tous les chômeurs que nous avons interviewés ne ressentent pas leur situation de la même manière. La majorité d'entre eux ont, pour l'essentiel, intégré le discours ambiant, porté, on l'a vu, par l'AN.P.E., selon lequel le chômage est un problème individuel. Les autres ont, eux, une appréhension politique du phénomène, comprenant bien qu'il n'y a tout simplement pas assez de postes de travail pour tous sur le marché de l'emploi. Ils expriment alors clairement leur conviction que l' AN.P .E. est un lieu destiné à manipuler les chômeurs pour les culpabiliser. Ceci dit, même eux ne sont pas indemnes du sentiment de malaise qui découle de leur situation de chômeur. Tous les chômeurs ne sont donc pas une « cire molle» déformée au gré des injonctions des discours ambiants ou des pratiques de l'A.N.P.E. Mais tous ne sont pas égaux devant ces injonctions. Il faut visiblement posséder certaines ressources pour résister à cette culpabilisation. Seuls nos chômeurs « politisés» trouvent un sens à leur situation par le surplomb et la distance vis-à-vis du phénomène que leur apporte leur grille d'analyse politique. Concernant les autres, l'une d'elles accepte sans trop de difficultés de voir dans le chômage un problème individuel: diplômée, elle sait bien que son chômage n'est qu'une situation temporaire et qu'elle retrouvera vite un travail (ce qui, effectivement, s'est vérifié). Le discours porté par l'AN.P.E. correspond tout à fait à sa réalité, il suffit de se « bouger» pour trouver un emploi. Une autre accepte de temps à autre un contrat précaire, vivant volontairement avec peu de moyens, et s'appuyant sur diverses solidarités. Elle nous a déclaré aller solliciter des secours auprès d'assistantes sociales ou se présenter aux distributions de nourriture des Restos du Cœur, par exemple. Cependant, elle nous a aussi confié qu'elle accueillait chez elle, au moment de l'entretien, une amie et son enfant et qu'elle subvenait à leurs besoins. Cela nous permet de constater son adhésion à une éthique de l'entraide et du coup de main. Un autre encore attribue sa situation à des problèmes psychologiques; aussi, l'assignation au chômeur de la culpabilité du chômage estelle déjà chez lui plus efficace. Enfin, pour les autres, honte et culpabilitélO dominent. L'une pleure durant l'entretien en évoquant ses entrevues avec des agents A.N.P.E. Une autre semble se scruter pour tenter d'identifier un mystérieux problème qui lui serait consubstantiel et qui expliquerait sa situation: « On se dit : "Pourquoi on est comme ça, pourquoi y

10 Ces sentiments sont évidemment primordiaux pour améliorer les statistiques du chômage. Des demandeurs d'emploi non indemnisés qui se sentiront mal accueillis ou humiliés lors de convocations où, en retour, on ne leur proposera rien de tangible, seront d'autant plus facilement absents aux contrôles, ce qui permettra de les radier. Voilà comment la multiplication des convocations peut passer pour du volontarisme pour combattre le chômage, alors qu'il s'agit précisément, par l'usure que leur violence et leur inutilité provoquent, de décourager les demandeurs d'emploi de s'inscrire et de se présenter, ce qui aide à toiletter les statistiques.

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en a d'autres qui ont du travail." [...] C'est peut-être mon comportement qui fait que... A mon avis y a quelque chose qui barre la route ». Une fois l'entretien fini, nous lui avons demandé, croyant bien faire, si cela la rassurerait si quelqu'un lui prouvait que le chômage est un phénomène social, et que sa culpabilité individuelle n'existait pas. Sa réponse fut surprenante: «Alors, là, je serais désespérée, ça voudrait dire que je ne peux rien y faire. » Visiblement, l'acceptation, de sa part, de la culpabilité, lui permet d'acquérir une puissance fantasmatique sur l'événement problématique, selon la logique suivante: si je suis coupable, c'est que je peux agir. Dès lors, malgré la souffrance que le sentiment de culpabilité lui inflige, souffrance fort sensible durant l'entretien, elle l'accepte car cette culpabilité donne du sens à sa situation. Nous avons donc pu constater que, si le discours culpabilisant promu par l'A.N.P.E. ne laisse aucune des personnes que nous avons interviewées indemnes, il ne les affecte pas toutes de la même manière. Il semble bien que ce discours provoque d'autant plus la souffrance que ces personnes manquent de ce qu'il faut bien appeler des ressources symboliques, autrement dit d'une perception construite contribuant à donner du sens à la situation problématique du chômage. Faute de ces ressources, nous constatons que certains chômeurs peuvent intégrer la culpabilité projetée sur eux, en s'estimant déficients d'une façon ou d'une autre, en échange d'une sorte de pouvoir fantasmatique que leur donnerait cette culpabilité. Celle-ci serait dès lors le refuge ultime de l'esprit en crise dans sa quête de signification.

La culpabilité comme principe explicatif Le traitement du chômage tel qu'organisé à l'A.N.P.E. à l'heure actuelle pose un sérieux problème à ceux qui croient en une nature humaine selon laquelle 1'« être humain» serait un « être rationnel ». Il n'est pas très difficile de démontrer que les prémisses qui fondent la pratique de l' A.N.P .E. sont fausses et même invraisemblables. Un enfant de cinq ans pourrait comprendre que, quand il manque des millions de postes sur le marché du travail pour satisfaire tout le monde, ce n'est certainement pas parce que les chômeurs s'investiront plus pour les chercher que le phénomène en sera changé en quoi que ce soit. Mais pourtant, cette fable aisément démontable structure la vie quotidienne de millions de personnes sans provoquer outre mesure de remous. Certains chômeurs se sentent coupables d'une situation qui leur échappe pourtant, bien des employés A.N.P.E. effectuent un travail qu'ils qualifient eux-mêmes d' « aberrant»: pour l'essentiel, ce mensonge, ce mythe (puisque étymologiquement « mythe» signifie «mensonge ») fonctionne. Entre la norme sociale (( tout le monde devrait travailler») et la réalité (( il n'y a pas assez de postes de travail pour tous dans les conditions actuelles ») s'est créé un hiatus. Or, celui-ci est largement réglé, non par la modification d'une organisation sociale inadéquate à réaliser ce qu'elle affirme (donner du travail à tous), mais par la projection d'une culpabilité fantasmatique sur les demandeurs d'emploi. Selon ce discours, la société n'est pas à mettre en cause, ce sont les chômeurs les coupables de leur situation.

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Ce discours de culpabilisation se construit implicitement sur un sophisme, une figure de rhétorique dans laquelle une affirmation A s'appuie sur une affirmation B, qui elle-même s'appuie sur A, créant ainsi un raisonnement en cercle qui permet d'abolir toute contradiction entre réalité et discours. Certains n'ont pas d'emploi (A), parce qu'ils n'ont pas fait le nécessaire (B), sinon ils auraient un emploi (A)... On retrouve cette structure sophistique dans bien des dictons de « sens commun », ou plutôt de ce « non-sens commun» qui permet d'expliquer toute contradiction entre discours et faits à peu de frais: « Quand on veut (A), on peut (B) », « On n'a (A), que ce qu'on mérite (B) »... Cette structure sophistique permet de sauvegarder la perfection fantasmatique de la norme, de croire que le monde est conforme à ce que cette norme prétend. En ce sens, il s'agit d'une structure conformiste de la pensée: elle élude tout moment négatif, toute dialectique, toute remise en cause. Elle a réponse à tout et croit que l'impossibilité de la contredire en fait un discours de vérité. Or cette structure de pensée est typique de la pensée dite archaïque. Voici ce qu'écrit Mauss quand il explicite la célèbre notion de « mana» : « [...] Le mana est la force par excellence, l'efficacité véritable des choses, qui corrobore leur action mécanique sans l'annihiler. C'est lui qui fait que le filet prend, que la maison est solide, que le canot tient bien à la mer »11 (Mauss, 2003: 104). Autrement dit le mana est un principe explicatif censé donner une cause aux phénomènes tant physiques (on le voit ici) que sociaux. Comme l'écrit Mauss: « La position sociale des individus est en raison directe de leur mana [...] »12(Ibid. :102). On retrouve une notion équivalente au mana dans bien des sociétés archaïques, et avec la même acception. Or ce principe causal, on le constate, est basé sur la structure sophistique que nous venons de mettre en évidence à propos du chômage: on occupe telle place dans la société (A) parce qu'on en a le mana (B). L'éventuelle contradiction entre les représentations, d'une part, et la réalité, d'autre part, est réglée par un régime tyrannique du symbole qui donne réponse à tout quoi qu'il arrive. Autrement dit, le discours assignant la responsabilité du chômage aux chômeurs eux-mêmes est structuré exactement comme le discours archaïque du mana. Ce que nous constatons, c'est que, pour reprendre les catégories de la sémiologie, un système symbolique est un ensemble de signifiés, de symboles, de discours explicatifs, qui essaie d'épuiser du signifiant, de la curiosité, du désir, du malaise, qui ne trouvent pas de forme pour s'exprimer. Or le signifiant a tendance à dépasser le signifié. Pour le dire autrement, la réalité ne correspond pas à ce qu'on attend. Les mots n'épuisent pas les choses, ces dernières sont toujours plus complexes que les formalisations qu'on a pu en faire. Il en résulte des crises, des remises en cause. C'est ainsi qu'on pourrait formaliser une crise sociale: un excédent de signifiant par rapport aux signifiés disponibles. Et cet excédent produit du malaise, de la souffrance, de la violence. Les systèmes symboliques, les représentations sociales, sont sempiternellement mis en demeure de combler ce décalage. Il faut que l'excès de signifiant devienne porteur de signifié. Or, le mode le plus « économique» de création de sens est le
Il 12 « Mana» Idem. est en italiques dans l'original.

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régime de la culpabilité. Il s'agit de continuer à postuler la plénitude des représentations et d'assigner l'excès de signifiant à des coupables. Exemple: d'après la norme en vigueur, tout le monde doit avoir un emploi. Cependant, la réalité contredit ce fait, des millions de personnes sont au chômage, ce qui est inexplicable et inacceptable: le signifiant excède le signifié. La plénitude fantasmatique de la norme est rétablie par la culpabilité: la société est bonne, elle donne des emplois à tous, mais certains ne veulent rien faire, ce qui explique le chômage. Mettons les fainéants au travail, gorgeons-les de mana (ils l'auront quand ils travailleront, ils travailleront quand ils l'auront) et tout sera vite réglé. On l'a vu, certains chômeurs acceptent cette formalisation, car elle leur offre fantasmatiquement du pouvoir sur ce qui leur arrive. S'il y a culpabilité, alors on peut agir. Ce type de discours peut donner un temps du sens à leur situation de chômeur. Mais la réalité reste la même: ils ne trouvent pas d'emploi. Cela donne le discours de notre chômeuse qui se demande ce qui « cloche» chez elle. L'excès de signifiant sur le signifié (elle n'a pas d'emploi et pas d'explication de ce fait) provoque la souffrance. Cependant, la culpabilité n'est pas le seul régime de création de sens. Certains des chômeurs que nous avons interviewés, quoique n'étant pas indemnes vis-à-vis de la culpabilité qui leur est assignée, vivent nettement mieux leur situation. Leurs ressources symboliques leur permettent de « mettre du signifié sur le signifiant» en quelque sorte. Les plus politisés d'entre eux critiquent la norme selon laquelle le travail salarié serait l'unique moyen d'acquérir une identité sociale et acceptent de se construire un mode de vie, qu'ils valorisent dans l'intermittence du travail. Pour eux, le chômage, cessant d'être de façon univoque un drame, est un moyen de ne « pas perdre sa vie à la gagner ». Une autre encore ne travaille que quand cela lui est indispensable et, malgré la réprobation de sa famille, déclare bien vivre sa situation. On critiquera alors notre analyse en nous objectant: « Mais ces personnes vivent ainsi car elle peuvent se le permettre, parler de "ressources symboliques" est abusif. Quelqu'un à qui aucun emploi ne sera proposé ne pourra pas faire leur choix. » Cependant, nous répondrons que la personne la plus désespérée par sa situation et qui s'autoculpabilise nous a déclaré en entretien avoir travaillé huit mois durant les deux années précédant notre entretien (pas sensiblement moins, pour l'essentiel, que nos « bricoleurs »). De plus, ayant un conjoint qui travaille et pas d'enfant, elle nous a semblé être dans une situation financière sensiblement meilleure que la chômeuse qui déclare bien vivre sa situation et qui, elle, vit seule avec une enfant et va aux Restos du Cœur. Quant à la personne qui a pleuré en entretien, étant mariée à un fonctionnaire, elle était aussi visiblement dans une meilleure situation économique que notre chômeuse « qui assume ». Autrement dit, c'est bien l'appréhension de la situation, et non la situation elle-même dans son « objectivité », qui semble ici déterminante. Ainsi, la culpabilité s'impose comme système explicatif d'autant plus qu'une signification alternative fait défaut. Elle semble être une « signification par défaut ». Cet aspect explicatif de la culpabilité concerne tout autant les employés l'A.N.P.E. Nous l'avons vu, leurs objectifs sont maintenus quelles que soient variations du marché de l'emploi dans leur secteur. Toute contradiction entre objectifs assignés et la réalité est donc résolue par leur culpabilité fantasmatique. de les les De

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plus, bien des chômeurs rendent les employés A.N.P.E. plus ou moins responsables de leur situation, les accusant de ne pas leur proposer d'emploi. On constate donc que la désignation de coupables permet fantasmatiquement de régler l'excès de signifiant sur le signifié et de sauvegarder dans l'imaginaire la parfaite adéquation de la norme instituée et de la réalité, quelles que soient les contradictions véritables.

Une destitution des cadres symboliques Tant dans les discours sur le chômage que dans la pratique de l'A.N.P.E., on constate que l'assignation d'une culpabilité comme système d'explication s'accompagne d'une dégradation des cadres symboliques. Tant dans le système de mutualisation des risques qui constitue l'assurancechômage que dans l'ancienne organisation du travail à l'A.N.P.E. prévalent des instances qui dépassent les individus et leurs intérêts particuliers et qui, dès lors, conjurent les rivalités potentielles. L'assurance-chômage consiste ainsi en la mutualisation d'un sacrifice que chacun consent (la cotisation sociale, autrement dit le « salaire indirect ») afin que tous soient protégés contre un aléa (ici le chômage). Ce système présuppose une appartenance commune, dont il est la manifestation. Il coïncide avec une structure d'échanges basée sur le principe de la dette circulante, et non de la dette directe et personnelle. Dans son célèbre Essai sur le don (2003: 143-279), l'anthropologue Marcel Mauss décrit le don comme « fait social total ». Dans toute société, écrit-il, le don est le vecteur du lien social: en effet, à travers les dons et les contre dons, les êtres humains n'échangent pas simplement des objets, des services ou des signes: cet échange s'accompagne d'un lien personnel. Mauss évoque d'ailleurs dans la conclusion de son Essai la nécessité, dans les sociétés modernes, d'accompagner le simple échange marchand force de travail contre salaire d'un lien personnel garantissant au salarié des droits et un statut. Sans de tels liens, écrit-il en substance, un groupe humain ne peut faire société, l'échange marchand, à lui seul, ne peut créer du lien. Dans la phraséologie des « charges» et des « allocations », la signification de ce système est visiblement perdue. Il n'est plus question d'une « assurance» collective qui protègerait les membres de la collectivité des conséquences du chômage en « indemnisant» les victimes de cet aléa. Les membres de la collectivité doivent affronter isolément l'aléa. En cotisant, on ne se protège plus contre un danger, on « paie des charges », on perd sans rien gagner en échange. Le salarié n'est pas concerné par le sort du chômeur, ce sont deux identités distinctes. On est ici dans une appréhension immédiate, c'est-à-dire sans médiation. On considère le sacrifice de la cotisation immédiatement comme une perte, en oubliant qu'il est une médiation, un moment négatif avant un éventuel bienfait futur (tous ceux qui sacrifient sont en retour protégés contre l'aléa). On a ici visiblement une régression des représentations, incapables de se projeter au-delà de l'immédiateté. Cette régression s'accompagne d'un affaiblissement du lien social symbolique (les

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« cotisants » ne partagent plus une condition commune attestée par la circulation d'une dette). Dans l'organisation de l'A.N.P.E., cette destitution des cadres symboliques est sensible à travers les exemples du diplôme et de l'ancienneté. L'un comme l'autre sont des institutions symboliques qui conjurent les rivalités. Pourquoi untel a tel poste et pas moi? Parce que lui a un diplôme, qui atteste d'un savoir. Pourquoi telle personne a-t-elle une position plus gratifiante que la mienne? Parce qu'elle est plus ancienne dans l'institution, qu'elle y a consacré une plus grande partie de son existence, etc. Il ne s'agit pas pour le scientifique de prendre au pied de la lettre la sacralisation de ces institutions. Diplôme et ancienneté sont des principes critiquables, bien évidemment. Mais ces institutions symboliques ont des effets indéniables. L'ancienneté, tout d'abord, établit une dette circulante, et donc un esprit de corps. Les «jeunes» commencent leur métier dans des zones géographiques qu'ils n'ont pas choisies, sur des postes plus durs, n'ont pas priorité pour poser leurs congés, etc. Mais les « anciens» qui leur font « subir» cela ont vécu la même chose avant eux, et eux-mêmes bénéficieront plus tard des mêmes avantages. La circulation du sacrifice (se «taper les corvées ») impose des différenciations (<<jeunes» / «anciens ») qui conjurent l'immédiateté. Les «corvées» ne sont pas distribuées individuellement d'une personne à une autre. Elles sont assignées par la collectivité sous les auspices d'une règle commune qui dépasse les individus: l'ancienneté. Le diplôme impose lui aussi une différenciation censée représenter une compétence. N'importe quelle personne ayant le diplôme peut occuper un poste donné. On sait en réalité que tous les acteurs sociaux ne sont pas égaux devant le diplôme, mais il incarne en tout cas une fiction d'impartialité qui, durant un temps, a pu faire consensus auprès des acteurs. Avec la nouvelle organisation au « mérite », ces cadres symboliques explosent. Evalué selon des critères qui sont largement à la discrétion de son supérieur, l'agent se retrouve placé dans le cadre d'un rapport de dette directe et personnelle. Quand l'ancienneté, le diplôme ou le concours décident d'une affectation ou d'une rémunération, l'agent garde une certaine indépendance vis-à-vis de son supérieur. Mais quand ce dernier décide des carrières selon son bon gré, l'agent se retrouve l'obligé de son chef. Là où il ne devait des comptes qu'à une loi désincarnée et posée au dessus de tous, loi qui le protégeait contre l'arbitraire de son supérieur, il est à présent immédiatement et personnellement redevable à ce dernier. En retour de la générosité du chef, il devra offrir sa soumission. Nous passons ici d'un rapport d'autorité à un rapport de domination. En échange de la soumission à la loi collective, à l'autorité, l'agent gardait une autonomie dans le cadre de cette loi. Dans le rapport de domination, il est sans défense face à l'arbitraire du chef. Dans les discours des agents A.N.P .E. que nous avons interviewés, la mise en place de ces rapports de domination coïncide avec un effritement des collectifs et une montée des rancœurs et des jalousies. De plus, l'exemple de la jeune chef d'agence qui veut imposer des changements radicaux illustre bien le danger que l'altérité et, au final, la réalité elle-même soient congédiées aux yeux du chef. Cette

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chef d'agence, telle qu'elle est décrite par nos témoignages, est visiblement dans la toute-puissance. Elle exige que ses ordres deviennent des faits, que ses mots deviennent des choses. Elle n'écoute pas, ne laisse aucune place à la contradiction. Elle veut que les résultats soient conformes à ses attentes, toute divergence entre les uns et l'autre étant assignée à ses subordonnés. Il en résulte de la violence, car la réalité n'obéit pas à l'injonction du symbole. Autrement dit, le rapport de domination aboutit ici à une dégradation du régime du symbole: le mot est pris pour la chose. La différenciation entre le désir et la réalité n'est plus opérante. Cet exemple particulier semble être l'illustration du fonctionnement de l' A.N.P .E. sur une échelle plus vaste. Les bonnes statistiques du chômage (les « mots ») sont considérés comme étant la réalité en elle-même (les « choses »). Si les chiffres sont bons, alors la situation du marché de l'emploi est bonne. Il s'agit d'un régime tyrannique du symbole: celui-ci n'est plus considéré comme une représentation, une formalisation, mais comme la chose qu'il formalise en soi. Dans la pratique de l'A.N.P.E., le mot est la chose. Cependant, la réalité contredit cette prétention à la toute-puissance, qui n'est effective que dans le monde symbolique. On a beau truquer les chiffres du chômage, les chômeurs sont toujours aussi nombreux. Ce hiatus entre le monde des mots et le monde des choses est réglé par la culpabilité fantasmatique des chômeurs ou des agents A.N.P.E. Mais cette sauvegarde fantasmatique de la toute-puissance du symbole se retrouve aussi au niveau des individus. Notre chômeuse culpabilisée accepte de se sentir responsable de sa situation car une telle responsabilité lui donne une puissance fantasmée sur l'événement. Elle se dédouble fantasmatiquement, assignant à un «quelque chose» en elle la responsabilité du décalage entre son désir et la réalité (soit exactement ce que fait l'A.N.P.E. en tant qu'institution en assignant ce même décalage à ses employés ou aux chômeurs). Il semblerait donc que la désagrégation du système d'échanges de la dette circulante vers la dette directe et personnelle, l'imposition de rapports de domination en lieu et place des rapports d'autorité, la destitution des instances symboliques, la dégradation du régime du symbole vers la toute-puissance, la fragilisation des collectifs et l'assignation d'une culpabilité à des victimes soient les multiples facettes d'un phénomène unique de crise symbolique.

René Girard et la crise sacrificielle Or un anthropologue, René Girard, a théorisé ce qu'il qualifie de «crise sacrificielle », crise qui remet en cause les différenciations instituées au sein d'une société et qui se résout par la désignation d'un coupable. Cette crise, telle qu'il la formalise, présente bien des similitudes avec ce que nous constatons à l'A.N.P.E. La théorie girardienne repose sur le constat que la quasi totalité des mythes racontent en fait la même histoire: celle du massacre d'un bouc émissaire par les membres d'une communauté, massacre qui serait à l'origine de la société. Cette récurrence indique, selon Girard, que ces mythes racontent un événement réel. Ce bouc émissaire est accusé d'un crime stéréotypé, ou « crime indifférenciateur» : il s'agit d'un crime qui remet en cause les divisions établies par les normes sociales.

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Le crime indifférenciateur est la cause, selon les mythes, d'une crise majeure ébranlant l'Drdre social. En général, cette crise prend la forme de la contagion: il peut s'agir d'une épidémie, d'une sécheresse ou d'une famine. Le bouc émissaire est toujours affligé d'un stigmate qui le désigne comme coupable, que Girard nomme « signe victimaire ». Ce stigmate est l'unique différenciation préexistant à son massacre, et elle le désigne à la vindicte de la communauté. Il peut s'agir d'un stigmate physique (être bossu, borgne ou malformé d'une quelconque façon) ou social (être pauvre, ou au contraire très riche), en tous cas d'un signe d'exceptionnalité. Enfin, une fois massacré, le bouc émissaire, par un retournement paradoxal, est sacralisé et présenté comme le garant des normes sociales qu'il avait précisément violées, c'est ce que Girard appelle le « retournement sacrificiel ». Ce qu'il faut comprendre, c'est que les mythes racontent une histoire en inversant les rapports logiques liant crise sociale et individu. L'événement réel que racontent les mythes, selon Girard, se déroule ainsi: une crise sociale provoque l'advenue de la violence, phénomène mimétique. En effet, lorsque les cadres sociaux fonctionnent normalement, le désir mimétique, désir d'un objet par l'imitation d'un rival, est conjuré la plupart du temps. L'interdit de l'inceste empêche que père et fils, ou mère et fille, désirent la même personne (la mère dans le premier cas, le père dans le second); les systèmes d'échanges matrimoniaux ou symboliques ont le même effet: empêcher la lutte pour la possession de la même chose, personne ou bien. En période de crise, les rapports peuvent néanmoins dégénérer vers la violence mimétique. La volonté de posséder un bien au détriment d'un autre membre de la collectivité pousse à employer la violence. Or cette violence amène sempiternellement une réponse et est donc susceptible d'entraîner un cycle ininterrompu de vengeances qui peuvent mener à l'anéantissement de la société. La désignation d'un membre marginal de la collectivité, voire d'un étranger, permet de conjurer ce risque de violence de tous contre tous pour la canaliser vers une victime unique, ou un petit groupe sans défense. Ainsi, lors de la crise sacrificielle, une victime est désignée par les persécuteurs selon des signes victimaires, afin de faire converger sur elle la violence de tous, ce qui va recréer l'unité du groupe. Ces signes permettent en fait de choisir une victime minoritaire ou marginale, ce qui assure que la réciprocité de la violence mimétique sera brisée: la victime ne pourra pas se défendre et personne ne la vengera. Mais pour être efficace, cette projection collective doit être inconscientel3. On va donc accuser la victime d'un crime « indifférenciateur », crime dont la contagion supposée dans le corps social est fantasmée comme la cause réelle de la crise sacrificielle. Une fois désignée, la victime est sacrifiée ou expulsée par le groupe; elle est ensuite sacralisée car son sacrifice a pour conséquence d'instaurer ou de restaurer l'ordre culturel. En effet, le massacre du bouc émissaire permet à la collectivité de retrouver une unité que la violence mimétique avait mise en danger,
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Par « inconsciente », nous ne signifions pas « relevant mais selon une logique qui échappe aux persécuteurs.

de l'inconscient

tel que théorisé

par Freud »,

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unité réalisée aux dépens de la victime. Puisque la mort ou l'expulsion de celle-ci met fin à la violence mimétique, c'est, pour ses persécuteurs, la preuve qu'elle était la cause de la crise. Le discours persécuteur, pour que le mécanisme soit efficace et reste donc inconscient, se doit de renverser diamétralement le phénomène. Pour lui, il y a d'abord crime, crime dénoncé par l'exceptionnalité du supposé coupable, crime, enfin, qui produit la crise. Nous nous rendons compte que l'analyse sociologique ou anthropologique consiste à « remettre sur ses pieds» la réalité travestie par le discours de bouc émissaire, en démontrant à quel point le phénomène qu'il décrit est en fait d'origine sociale avant d'être projeté sur un individu. Le discours de persécution fait précisément le contraire: « La représentation des persécuteurs reste irrationnelle. Elle invertit le rapport entre la situation globale de la société et la transgression individuelle. S'il existe entre les deux niveaux un lien de cause ou de motivation, il ne peut procéder que du collectif à l'individuel. La mentalité persécutrice se meut en sens contraire. Au lieu de voir dans le microcosme individuel un reflet ou une imitation du niveau global, elle cherche dans l'individu l'origine et la cause de tout ce qui la blesse» (Girard, 1990 : 33). On retrouve tous les éléments de la crise sacrificielle à l'A.N.P.E., sauf un. Une crise sociale (le chômage) aboutit à la fragilisation des instances conjurant les rivalités mimétiques (système d'assurance-chômage, ancienneté). Les jalousies et les discours voyant en l'autre une menace potentielle se développent, créant une atmosphère de « tous contre tous ». Cette violence est canalisée et projetée vers des boucs émissaires (agents A.N.P.E. qui ne tiennent pas leurs objectifs, chômeurs) qui ne pourront la retourner vers leurs persécuteurs, ce qui brise la spirale mimétique. Ces boucs émissaires sont affligés d'attributs ontologiques, de signes victimaires qui prouvent leur culpabilité (chômeur « fainéant », agent « incompétent »). Il suffit de relever la récurrence des discours, chez les politiques à l'heure actuelle, expliquant que les « assistés» ne sauraient « gagner autant» que « ceux qui travaillent» pour comprendre l'importance de la thématique de l'indifférenciation. Cependant, l'épisode final de la crise, la sacralisation des victimes, ne semble pas se produire. Ce retournement sacrificiel advient parfois néanmoins. Tous les agents A.N.P.E. que nous avons interviewés nous ont raconté au moins une histoire où un chômeur les avait remerciés de l'avoir aidé à retrouver du travail. Nous avons ici un retournement exact du discours que nous avons tant entendu chez les chômeurs selon lequel les agents A.N.P.E. sont incapables de proposer un emploi. Ce retournement sacrificiel peut aussi toucher les chômeurs. Les médias nous abreuvent de variantes de 1'histoire du chômeur qui réussit à s'en sortir grâce à son esprit d'initiative. Mais ces cas restent des exceptions qui, dans l'esprit des persécuteurs, confirment la règle. Puisque tel agent tient ses objectifs, puisque tel chômeur a pu retrouver un emploi, c'est bien la preuve que c'est possible (A) quand on s'en donne les moyens (B).

Modernité et archaïsme Les phénomènes que nous avons tenté d'analyser à l'A.N.P.E. semblent donc relever de logiques typiquement archaïques. Crise sacrificielle, mana, bouc

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émissaire, pensée persécutrice... Ces concepts nous semblent tout à fait opératoires pour décrire des faits sociaux se déroulant dans la société française contemporaine. La pensée archaïque nous semble toujours vivace en plein cœur de la modernité. Il semblerait que, face à des phénomène de crise sociale que les représentations conformistes sont incapables de pourvoir de sens, la pensée persécutrice soit en quelque sorte le recours ultime de l'impuissance à instituer des significations adéquates lors de l'advenue de phénomènes nouveaux. En pleine modernité subsiste ce régime de pensée, qui ne fait pas le deuil de la plénitude du système symbolique, des représentations. Ce deuil est repoussé par le recours à l'explication qui, si on suit Girard, semble être la plus vieille du monde: la désignation de boucs émissaires. Cette désignation semble être, lorsque l'institution de signifiés nouveaux fait défaut, le mode d'appréhension du décalage entre signifiant et signifié qui se produit en situation de crise au sein d'un système de représentations. Nous l'avons constaté, les employés A.N.P.E. s'attribuaient, sans l'exprimer ainsi, la capacité de pourvoir de signification le drame personnel que représente le chômage, de combler ce décalage entre signifiant et signifié. Leur travail consistait à aider le chômeur à faire par exemple le « deuil» de son emploi ou à l'aider à reprendre confiance en lui avant de retrouver un poste. La phraséologie volontariste de l'A.N.P.E., reposant comme nous l'avons souligné sur des variations sans fin sur le thème du « quand on veut on peut », pouvait vraisemblablement pourvoir de sens la situation des chômeurs lors d'une montée conjoncturelle du chômage. On peut imaginer que les gesticulations des chômeurs pour devenir « employables » pouvaient être dans un tel contexte un moyen d'attendre un retournement de la conjoncture, en touchant des indemnités. Mais dans un contexte de chômage de masse durable, ces gesticulations démontrent rapidement leur inutilité. Entre le conte de fées raconté par l'institution et la réalité, entre le signifiant et le signifié, entre le mot et la chose, se crée un fossé qui est comblé par la projection d'une culpabilité sur des bouc émissaires. La violence est alors le résultat de ce décalage. Nous pourrions dire qu'elle est du signifiant sans signifié. Chômeurs rongés par une incompréhensible culpabilité, employés AN.P.E. tombant en arrêt maladie pour « dépression », tous décrivent leur souffrance en termes d'absence de signification. Et au contraire, ceux qui peuvent s'appuyer sur des significations alternatives (nos chômeurs « politisés », par exemple) congédient plus facilement cette souffrance. Et si les victimes de ce que nous nommons « violence au travail» étaient des victimes sacrificielles, les réceptacles de la distance entre mot et chose que la société dans son ensemble ne veut assumer et qu'elle leur assigne afin de sauvegarder le mythe de l'adéquation de sa norme à la réalité? Comme nous l'avons vu, leur sacrifice, contrairement aux crises canoniques de bouc émissaire que décrit René Girard, n'institue actuellement aucunement un sens nouveau. Y a-t-il dès lors intrinsèquement une limite à ce mode de projection des contradictions sociales sur des victimes? Ou ne risque-t-il pas d'enfler sans cesse vers des modes de persécution de plus en plus violents et de plus en plus systématiques, ce qui semble être la pente prise par la politique de gestion du chômage, mais aussi de

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l'immigration entre autres, depuis plus d'une décennie? N'est-ce pas une piste d'explication à la montée de l'angoisse vis-à-vis de la violence au travail? Les phénomènes que nous avons tenté de mettre en lumière à l'A.N.P.E. ne se produisent-ils pas dans d'autres lieux de travail? N'y a-t-il pas là un inquiétant ferment pouvant potentiellement mener à des phénomènes dangereux? Ou faut-il au contraire espérer malgré tout de la capacité humaine à s'émouvoir, à comprendre, à créer et à réfléchir qu'elle fasse advenir de nouveaux modes de solidarité, de nouvelles figures sociales entre travail et chômage, de nouvelles significations? L'étude que nous avons réalisée n'offre que des indices ou des pistes de réflexion pour nourrir ces questionnements. Il faudrait pouvoir interroger des agents A.N.P.E. qui se sentent en adéquation avec la politique de leur institution, des cadres de celle-ci, consulter les statistiques d'arrêts de travail, entre autres, pour savoir si la situation est réellement aussi préoccupante que ce qu'on nous a décrit lors des entretiens. Il faudrait accomplir la même démarche dans de nombreux lieux de travail. Mais les questionnements que nous tentons d'ouvrir n'en sont pas moins, à notre avis, légitimes. Nous finirons ce texte en appelant le lecteur à la nécessaire méfiance qu'il doit éprouver devant toute tentative de formalisation de la réalité: une telle formalisation est toujours schématique, toujours trop simple, toujours trop cohérente pour être «pleinement» vraie. Notre approche, pas plus que n'importe quel discours sur le monde, ne peut réaliser l'impossible coïncidence entre signifiant et signifié, entre mot et chose. C'est pourquoi nous espérons que le lecteur, après avoir eu la patience de lire ce résultat de notre travail de chercheur, aura tant l'exigence que l'obligeance d'avoir à notre propos ce jugement: « C'est un penseur: c'est-à-dire qu'il s'entend à prendre les choses pour plus simples qu'elles ne le sont» (Nietzsche, 1982 : 171).

Bibliographie Girard, René (1990), La violence et le sacré, Paris, Albin Michel, ColI. « Hachette Littérature ». Mauss, Marcel (2003), «Essai sur le don, forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques », Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., pp. 144-279. Nietzsche, Friedrich (1982), Le gai savoir, Paris, Gallimard, ColI. «Folio Essais ».

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