Jeunesse d'Eglise, jeunesse d'Etat au Mexique

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Après plus de vingt années de guerre civile, l'Eglise et l'Etat au Mexique se retrouvent profondément déstructurés. A partir de 1929, ces deux entités mettent l'accent sur la reconstruction à travers l'Action catholique mexicaine et le Parti national révolutionnaire ; l'une étant axée sur le politique et puisant ses références dans la révolution mexicaine, l'autre sur le religieux et se référant au catholicisme social. Soeurs ennemies, elles apparaissent aussi comme des soeurs jumelles qu'il devient possible de confondre.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296338982
Nombre de pages : 319
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Jeunesse d'Eglise, Jeunesse d'Etat au Mexique (1929-1945)
Action des catholiques et fastes révolutionnaires

Collection Recherches-Amériques latines dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace extrêmement divers qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à}' Argentine et au Chili. Dernières parutions

FERNANDES Carla, Augusto Roa Rastos Écriture et oralité, 2001. DUROUSSET Éric, À qui profitent les actions de développement? La parole confisquée des petits paysans (Nordeste, Brésil), 2001. GRUNBERG Bernard,Dictionnairedes Conquistadoresde Mexico, 2001. ODGERS Olga,ldentitésfrontalières, immigrésmexicainsaux Etats-Unis, 2001. SALAZAR-SaLER Carmen,Anthropologiedes mineurs des Andes, 2002. PERISSA T Karine, Lima fête ses rois, 2002. ,ROUJOL-PEREZ Guylaine, Journal d'une adoption en Colombie, 2002. DEBS Sylvie, Cinéma et littérature au Brésil, 2002. LAMMEL Annamaria et Jesus RUVALCA MERCADO, Adaptation, violence et révolte au Mexique, 2002. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt, 2003. PEREZ-SILLER Javier, L'hégémonie des financiers au Mexique sous le Porfiriat,2003. DEL POZO- VERGNES Ethel, Société, bergers et changements au Pérou. De l'hacienda à la mondialisation, 2003. PEUZIA T Ingrid, Chili: les gitans de la mer. Pêche nomade et colonisation en Patagonie insulaire, 2003. ROLLAND D., MATTOSO K., MUZART I., Le Noir et la culture africaine au Brésil, 2003. WALTER Doris, La domestication de la nature dans les Andes péruviennes,2003. Michèle GUICHARNAUD-TOLLIS (éd.), Caraïbes. Eléments pour Line histoire de ports, 2003 (ouvrage en espagnol). Michèle GUICHARNAUD-TOLLIS (éd.), Les ports dans l'espace caraibe, réalités et imaginaire, 2003. Pierre RAGON, Les saints et les images du Mexique (XVI-XVIIIe siècle), 2003. Marcos VINICIOS VILAÇA, Sociologie du camion, 2003. Nicolas BALUTET (sous la direction de), Représentations homosexuelles dans la culture hispanophone, 2003. Catherine PROST, L'armée brésilienne, 2003.

Mathias GARDET

Jeunesse d'Eglise, Jeunesse d'Etat au Mexique (1929-1945)
Action des catholiques et fastes révolutionnaires
Préface de Françoise Tétard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5330-2

PRÉFACE
I\1athias Gardet, un jour de février 1993, m'a emmenée dans son antre, rue Serapio Rendon à I\1éxico. C'était comme dans un rêve. Il en fait la description dans son introduction; tout y était encore, recouvert d'une fine couche de poussière: le siège du président, l'agrafeuse, les feuilles de notes, les machines à écrire... Plusieurs années après sa découverte de fonds inédits à México, Mathias Gardet parle toujours du plaisir que procure l'exploration des archives "sauvages". L'historien alors se sent archéologue, aventurier, explora teur. E tre le premier à ouvrir les cartons, à exploiter un fonds,

à le "dépouiller" - comme on dit dans notre jargon

-

puis chercher à

se repérer dans les superpositions des différentes couches de vie, voilà un bonheur qui appartient à cette science "humaine" qui est la nôtre. Toutefois, cela ne peut sufftre. Un fonds, aussi sauvage soit-il, est un élément de patrimoine, il doit pouvoir être touché, vérifié, testé par d'autres, travaillé avec de nouvelles problématiques, selon différentes méthodes. Nous avons alors une responsabilité vis-à-vis des jeunes générations: sauver ce fonds de l'humidité et des des tructions, le classer, l'inventorier, le rendre communicable. Et cette responsabilité-là, non seulement I\1athias Gardet l'a assumée, mais il en a fait un objectif et une politique, dans la spécialité qui est la sienne aujourd'hui. Depuis son expérience mexicaine, il reste un amoureux des archives, il continue à lutter pied à pied pour les sortir de la poussière et de l'oubli. Il s'est spécialisé dans d'autres champs de recherches mais sa conviction est restée la même. Non seulement il a monté un centre d'archives, mais il a conçu des structures originales, afin de mettre en rapport déposants et utilisateurs. Car seule l'histoire vivante l'intéresse, une histoire qui bouge, toujours en questionnement, partie intégrante du débat social, une histoire qui n'est jamais terminée, régulièrement alimentée par des sources nouvelles... I\1athias Gardet est un homme sensible, au sens du À~IIIème siècle. Il est perméable aux atmosphères, il écoute les mots couchés sur le papier, il fréquente les hommes et femmes qu'il rencontre dans ses cartons, il s'imprègne de leurs raisonnements, il partage - pour un

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temps - leurs affects, le temps de les comprendre et d'interpréter leurs actes. Il est à l'affût et tend l'oreille. On ressent dans cet ouvrage une intimité de l'auteur avec son sujet, et avec les héros du récit qu'il nous propose... Quel historien n'a pas lui-même ressenti ce moment délicieux où "les discours" s'effacent devant les pratiques, quand les archives nous laissent à voir non seulement des phrases et leurs contenus, mais aussi tout ce qui est entre les lignes: les ambiances, les non-dits, les silences, les frémissements. Chacun a sa manière d'écrire l'histoire, celle que met en oeuvre Mathias Gardet n'est pas foncièrement académique, mais elle est efficace: en s'appropriant progressivement son objet, il garde une grande souplesse de pensée et garantit ainsi une indépendance intellectuelle à laquelle il semble très attaché. Intimité avec son sujet cependant ne veut pas dire empathie, car la solidité de la méthode dans notre discipline tient à notre capacité à exercer le sens critique à tous les instants et à tenir "la bonne distance". L'auteur a choisi une terre étrangère, le Mexique, pour mettre sa démarche à l'épreuve; la confrontation épistémologique se matérialisait ainsi dans une distance géographique, culturelle, sociale. Comme l'a si justement souligné Carlo Ginzburgl, le regard de l'étranger sur une terre qui n'est pas la sienne produit un sentiment de dépaysement, se révélant souvent d'une grande fécondité in tellectuelle. ~1oi qui suis particulièrement franco- française dans mes propres entreprises, j'ai toujours admiré ceux qui ainsi peuvent changer d'horizon et s'imprégner d'une société qui n'est pas la leur. Outre l'appel du large et le goût de l'aventure - motivations d'un jeune chercheur qui se conçoivent aisément - comment en effet un historien" français" peut-il devenir familier d'un pays qu'il n'a pas fréquenté dans son enfance, dont il n'a pas partagé les émotions collectives, qu'il n'a pas senti vibrer dans sa chair? Ceci reste pour moi un mystère, mais c'est bien dans ce basculement que s'est conçu cet ouvrage. Cela prouve, s'il en était besoin, que le défi peut être relevé, sans pour autant verser dans l'habituel comparatisme. Il est vrai que ~1athias Gardet avait des antécédents familiaux, avec

1. Carlo Ginzburg, A distance. Neuf essaissur le point de vue en histoire,Paris, Gallimard, 1998. II

notamment un grand-père géographe et voyageur, il les évoque sans ambages; une bonne maîtrise de la langue espagnole, acquise dès son enfance, lui a sans doute permis d'avoir une proximité compréhensive par rapport aux événements qu'il étudiait. Avec assurance en effet, l'auteur conduit pas à pas le lecteur à travers l'histoire mouvementée du Mexique du XXe siècle, et lui fait oublier l'ignorance qui pourrait être la sienne. Ce livre, je l'espère, ne sera pas lu uniquement par des spécialistes de l'Amérique Latine, souhaitons que, au-delà des connaissances qu'il apporte, il soit l'occasion d'engager un débat sur la méthode.
lv1aintenant, quel est le véritable sujet du livre: la jeunesse ou les jeunesses? Les associations dites" de jeunesse" sont ici étudiées par rapport aux institutions qu'elles constituent, dans le conflit créatif qui se joue entre l'Eglise et l'Etat. Est-ce que la jeunesse était l'objet central de l'étude, ou n'était-elle pas plutôt un prétexte? Au Mexique comme en France, la jeunesse est une valeur et une qualité, avant d'être un âge et une politique dont les jeunes seraient les usagers. Dans ce cas, le découpage "jeunesse" était-il pertinent dans la construction de la problématique? C'est une question à laquelle il faut se confronter, mais ici comme ailleurs, les réponses ne peuvent être que paradoxales. Les jeunesses, c'est-à-dire les associations qui se revendiquent de cette catégorie de population, sont peu enclines à agir au nom des jeunes et à défendre une place pour eux dans la société. C'est bien d'ailleurs sur cette impasse que conclut l'auteur en parlant de "population fictive". Les enjeux sont ailleurs et sont d'abord à saisir par rapport à des stratégies de conquête. Les organisations dont il est traité cherchaient avant tout à s'implanter sur un territoire et le pays est vaste, géographiquement contrasté. Il leur fallait convaincre ceux qui allaient devenir des militants, en jouant d'une articulation subtile entre l'encadrement des masses et la formation des élites. C'est sur ce ferment que se sont organisés les mouvements tant confessionnels que laïques et même révolutionnaires, c'est là où se sont fabriqués les modèles d'action, où s'est négocié un consensus raisonnable entre Eglise et Etat. Mathias Gardet s'est mobilisé pour décliner les réseaux, pour démasquer les vraies et fausses oppositions, pour décrire les engagements des acteurs sur le terrain, qui ne sont pas

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toujours là où on les attend. Il a remonté les filières, il a analysé le fonctionnement des collectifs, il a décrit les modes de décision, avec le souci de saisir la dimension quotidienne de ces hommes et de ces femmes (d'ailleurs quelque peu silencieuses dans le tableau...), cheminant ensemble ou côte à côte pendant toute une période de leur vie, partageant ou voulant partager les mêmes idées, les mêmes combats. Enfin, il a mis en place une cartographie descriptive dynamique des mouvements d'implantation de ces organisations, permettant au lecteur de se situer à tout moment dans le temps et l'espace mexicain. Cette recherche volontairement n'est pas comparative, au sens qu'elle ne met pas en regard une situation mexicaine et une situation française (ou celle d'un autre pays), elle est délibérément entièrement mexicaine. Cependant, le travail est construit dans un processus duel : d'un côté la] eunesse d'Eglise, de l'autre la] eunesse d'Etat, d'un côté l'AC]M (Action catholique de la jeunesse mexicaine), de l'autre la C]T\1 (Confédération des jeunes mexicains). C'est dans la concurrence, la complémentarité, la gémellité entre les deux organisations que le plan est agencé et que la réflexion est argumentée. Ce systématisme dans la présentation trouve parfois ses limites, et on aurait aimé en savoir plus sur les autres mouvements, sur les choix déviés ou décalés, sur les voies médianes... L'AC]M et la C]M sont présentées comme formant "un tandem inséparable", l'auteur insiste dans sa conclusion sur les" effets de miroir" et il se montre à tout moment préoccupé de l'équilibre entre pouvoir d'Eglise et pouvoir d'Etat. Pourtant, la matrice originelle semble pencher du côté de l'Eglise: "c'est un réflexe très mexicain" nous ditil à propos des sources qu'il a utilisées, mais cette inclination n'est-elle pas due aussi aux milieux de chercheurs qu'il a fréquentés, à la tradition historiographique qu'il a côtoyée? Mathias Gardet a souvent déploré que l'histoire de l'Eglise reste l'apanage des seuls chercheurs de conviction catholique, et c'est cette propension que, justement, il voudrait combattre... ] e voudrais terminer cette présentation par une image, restée

incrustée dans ma mémoire. Lors de mon séjour de 1993, je revenais par autobus d'une expédition dans la campagne autour de T\1éxico, la nuit tombait; les longs virages amorçant la descente débouchèrent

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d'un coup sur l'immensité d'une ville sans fin, des innombrables petites lumières scintillant tout au long de la route interminable. Une impression de territorialité illimitée, qui n'exclut aucunement l'analyse méticuleuse des destins militants, professionnels et privés de ceux qui forgent le mouvement social. Ce livre nous propose des clefs pour décrypter cette singularité mexicaine et lui donner sens.

Françoise Tétard, historienne, ingénieur CNRS, Centre d'histoire sociale du XXe siècle

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INTRODUCTION

Je ne peux évoquer ma recherche sans faire brièvement allusion à mon rapport personnel à l'espace d'étude choisi. Il me semble en effet que, ce qu'Antoine Prost nomme «l'enracinement personnel des questions historiques, le poids des engagements »1, joue un rôle capital dans la manière d'aborder un sujet, dans les façons de l'analyser. Peu importe la notoriété de l'auteur, il s'agit avant tout d'offrir des clés, des pistes, des points de repères au lecteur. Cependant, puisqu'il s'agit d'ego-histoire2, l'ego est forcément présent avec les aléas inhérents à la mémoire, à l'autobiographie; la subjectivité, et peut-être même la complaisance, pouvant prendre le pas sur l'objectivité et l'académisme, au lecteur d'en déjouer les pièges. En 1984, j'ai atterri dans la plus grande ville du monde, I\léxico ; un premier séjour d'un mois et demi, dans le dernier pays où je pensais aller, le Mexique. Je ne sais pas pourquoi mais, pour moi, ce n'était pas l'Amérique latine, je m'étais toujours imaginé aller au Pérou, en Bolivie, au Brésil, en i\mérique centrale, mais pas au I\lexique. Un pays trop au nord peut-être, ou bien qui ne bénéficiait pas de tout le battage publicitaire d'aujourd'hui ou bien encore un pays qui avait beaucoup fait parler de lui avec sa révolution et après, comme s'il ne s'était plus rien passé... En fait si, en 1968, la révolte étudiante et la journée sanglante du 2 octobre, à México, sur la place de Tlatelolco. Et c'est là-dessus que j'avais décidé de travailler pour ma maîtrise avant de découvrir, juste avant de partir, une très bonne thèse d'un sociologue, Sergio Zermeiio3, justement sur ce sujet. J'ai alors fait un travail sur la mémoire et la célébration du mouvement à chaque date anniversaire du 2 octobre, à travers la presse et en interrogeant les acteurs de l'époque. 1985, année internationale de la jeunesse organisée par l'Unesco, je me souviens que François-Xavier Guerra m'avait dit que, puisque j'avais déjà travaillé sur la jeunesse - ce que je n'avais jamais eu
1. Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, Paris, Seuil, 1996, p. 92. 2 . i\,faurice I\gulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, et al., Essais d'ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987. 3. Serhr1.o Zermeno C;ranados, AJéxico : ulla democracia utopica, el movimiento estudialltil deI 68, j\Iéxico, Siglo XXI, 4e éd., 1984.

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conscience d'avoir fait -, je devrais présenter un sujet dans cette lignée et postuler pour les bourses d'échanges académiques. Peu inspiré par ce thème mais très attiré par l'idée de retourner au Mexique, j'ai assisté aux sessions du colloque international sur la jeunesse organisé par le ministère de la Recherche dans l'ancienne Ecole polytechnique, rue Descartes. La majorité des intervenants étaient des sociologues, des psychologues, etc. Il y avait aussi quelques historiens; c'est à eux, et en particulier à Françoise Tétard, historienne spécialiste des politiques et des mouvements de jeunesse en France au XXe siècle, que je dois la définition de mon sujet de thèse et le plaisir, qu'à ma propre surprise, j'en ai tiré. En décembre 1986, je suis donc reparti pour le Mexique. J'y ai vécu cinq ans, j'ai aimé 1,léxico malgré toute sa monstruosité; j'ai aimé ce pays, mi segundaPatria; j'ai aimé les gens, avec qui j'ai noué des attaches aussi bien familiales, fraternelles, qu'amicales et c'est grâce à eux que j'ai pu savourer et profiter de ce séjour.
En retraçant cet itinéraire personnel, deux réflexions me viennent à l'esprit: j'ai été envoyé au 1,lexique pour travailler sur la jeunesse, parce que j'avais étudié le mouvement étudiant de 1968. Ce rapport de cause à effet reflète a posteriori une des problématiques centrales de cet ouvrage. Quand on parle de jeunesse, la première représentation qui vient à l'esprit est celle des organisations et mouvements étudiants, une jeunesse d'élite, une jeunesse éduquée, une jeunesse évidente, incontestée; au point de penser qu'une histoire de la jeunesse recouperait en grande partie l'histoire de l'éducation. Or, il se trouve que les deux organisations de jeunesse mexicaine sur lesquelles porte finalement cette recherche et qui m'ont toutes deux frappé par leur vitalité, leur taille et leur impact, bien qu'à l'origine étudiantes, se son t développées entre les années trente et les années cinquante en dehors de l'université. Ces organisations à vocation populaire ont cherché à encadrer les masses et ont mis l'accent sur des activités extra-scolaires. Elles comptaient parmi leurs membres une minorité d'étudiants, même s'ils sont restés une minorité agissante. L'Université en tant que telle s'est retrouvée mise à l'écart et même dénigrée par ces mouvements.

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lv1aseconde réflexion porte sur la période de mon étude. L'aprèsrévolution, et surtout l'après-Cârdenas (président de 1934 à 1940), est une séquence historique encore très peu étudiée, presque aplanie, comme s'il ne s'était plus rien passé; ceci est valable aussi bien pour l'histoire politique - la période présidentielle de Avila Camacho est comme étouffée par la personnalité de ses prédécesseurs - que pour l'histoire religieuse, après les années héroïques de la persécution, l'Église semble mourir de conformisme et des concessions faites au gouvernement. J'ai pourtant été frappé par le dynamisme et le volontarisme développés par l'Église et l'État durant les années 19401945, années qui sont au cœur de mon étude. Cette histoire est donc plus souterraine que celle des frasques de la révolution mexicaine ou du mouvement des cristeros,mais elle s'avère à mon avis déterminante pour expliquer la place prépondérante que continuent à jouer aujourd'hui ces deux entités; c'est une période-clé pour ce qui est notamment de la reconstruction et de la constitution de nouveaux réseaux d'acteurs politiques et religieux. -L~rrivéau Mexique en décembre 1986 et bénéficiant d'une bourse de l'Université nationale autonome du lv1exique, je me suis tout naturellement rendu aux archives de cette université: la Hemerote&'Cl nacional.C'est un bâtiment imposant, très moderne, sur un campus à l'américaine: un territoire immense, qu'il est même difficile de parcourir à pied. En cherchant dans les fichiers, je n'ai pourtant pratiquement rien trouvé à la rubrique «jeunes» ou « jeunesse », ni même à la rubrique « étudiant» ou « organisation étudiante », à part un dossier clé en main sur les événements de 1968, que j'avais déjà eu l'occasion de consulter pour ma maîtrise, ainsi que les innombrables études psychologiques et sociologiques sur le « réveil des jeunes », le «choc des générations »... Par ailleurs, peu de temps après mon arrivée, l'Université est entrée dans un mouvement de grève mémorable et j'ai dû renoncer à poursuivre mes recherches à la
Hemerote&'Cl.

Je me suis alors tourné vers les Archives générales de la Nation, un bâtiment non moins imposant bien que plus lugubre, puisqu'il s'agit de l'ancienne prison - modèle en son genre - de Lecumberri, un grand hall sous une coupole et des travées en étoile tout autour. Si les archives ont pris la place des détenus, les lieux ont gardé une sonorité toute carcérale, échos des pas, cliquetis des portes... Je me suis assez 9

vite cantonné au fonds «présidents », qui présente une très riche collection de lettres et autres missives du secrétariat à la présidence: courrier reçu et copie des lettres envoyées. Ce fonds est le premier à m'avoir mis en appétit. En continuant mes recherches aux rubriques « jeunes» et « jeunesse », j'ai découvert, pour la période présidentielle de Lazaro Cardenas (1934-1940), une correspondance particulièrement fournie avec des organisations de jeunesses socialistes. Certaines d'entre elles obtenaient ainsi régulièrement des audiences, des subventions importantes et des postes dans certains ministères. Ces associations très nombreuses contractaient des alliances entre elles et finissaient même par signer des pactes, passant de Jeunesses socialistes mexicaines à Jeunesses socialistes unifiées du lv1exique, pour finalement former une seule organisation: la Confédération des jeunes mexicains, qui semblait avoir le monopole des subventions. Durant les deux mandats suivants de Manuel Avila Camacho (1940-1945) et de Miguel Aleman (1945-1950), cette confédération était toujours aussi présente, même si la correspondance était beaucoup moins fournie que sous Cardenas. J'avais donc une première piste, un nom et un sigle: la Confédération des jeunes mexicains (CJlv1), mais très peu d'informations sur son fonctionnement interne, ses activités, ses adhérents et son implantation dans le pays. J'ai poursuivi mes recherches au Centre d'études sur le mouvement ouvrier et socialiste (CEMOS), dirigé à l'époque par Arnoldo Martinez Verdugo, membre du Parti communiste mexicain. J'y ai trouvé quelques tracts et un feuillet publié à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la CJM ; feuillet qui m'a confirmé l'ampleur de cette confédération mais qui restait avant tout un document de type commémoratif. En bout de piste et faute de plus amples informations, je me suis tourné vers l'Église, dans un réflexe que je qualifierais maintenant de très mexicain. Les très nombreux ouvrages sur les relations entre l'Église et l'État au Mexique finissent par en faire un tandem inséparable. En discutant avec Jean Meyer et quelques autres chercheurs sur l'Église mexicaine, j'ai été assez vite mis sur la piste d'une autre organisation de jeunesse: l'Association catholique de la jeunesse mexicaine (ACJ:M). Cette association avait eu ses heures de gloire au début du siècle et avait participé à la guerre civile religieuse dite de la «Christiade », entre 1926 et 1929. Un ouvrage très

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documenté sur cette période, écrit par un de ses militants, Antonio Rius Facius, m'avait orienté plutôt à en suivre la trace dans une période postérieure à la guerre civile. Or, là encore, je me suis heurté au départ à un véritable vide en matière d'archives. Une première enquête auprès des anciens militants de l'A CM m'avait confirmé qu'il ne restait plus aucune trace écrite de la période que je voulais étudier. Ce n'est que par hasard, après avoir été mis en contact avec le dirigeant actuel de l'association de jeunesse catholique, que j'ai découvert une vraie mine. Au téléphone, ce dernier m'avait dit en effet qu'il était en train de nettoyer le rez-de-chaussée du siège central de l'Action catholique mexicaine, une vieille bâtisse au centre de la ville de México. Il a ajouté que c'était un véritable capharnaüm et qu'il pensait même faire venir une entreprise du genre d'Emmaüs pour vider le local. Je me suis rendu immédiatement sur les lieux et j'y ai vu en effet un volume très impressionnant de documents (une à deux tonnes d'archives), dans un local pratiquement à l'abandon depuis une vingtaine d'années, comme déserté après une épidémie: on pouvait encore y voir les bureaux avec les trombones, les agrafes rouillées, le vernis et les limes à ongle des secrétaires; le tout sous une fine couche de poussière. J'ai eu pour commencer un accès limité aux documents. Après un entretien avec la présidente de l'ACM de l'époque, j'avais été autorisé à aller dans une seule pièce, celle où les archives de l'organisation de jeunesse masculine avaient été regroupées. Je devais monter les cartons un par un, dans un petit bureau, qui m'avait été alloué au premier étage. Je garde un souvenir étrange des heures passées dans cette petite pièce, dont la fenêtre aux vitres en verre dépoli et au battant rouillé empêchant toute ouverture, donnait visiblement sur la cour de récréation d'une école primaire. Tous les matins et tous les après-midi, j'entendais à heure fixe résonner le clairon; sonnerie qui déclenchait un véritable branle-bas de combat, puis donnait lieu à une cérémonie plus disciplinée, ponctuée par des chants et des discours. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'en ai compris la signification et la proximité de ce rituel avec mon sujet d'étude-t.

4. Eva Taboada, «Construcciones imaginarias: ritual dvico e identidad nacional, dans Javier Pérez Siller, \Terena Radkau Garda, ldentidad en el imagÙlario nacional, reescritura)'enseiianzade la historia, I\féxico, ICSyJ-I-BU.AP, 1998, pp. 341-356.

Il

J'ai bénéficié par la suite d'une plus grande liberté de mouvement et j'en remercie vivement la direction de l'ACM. J'ai pu ainsi explorer pièce par pièce l'immense rez-de-chaussée à peine éclairé. Je me souviens en particulier d'une frayeur au détour d'un couloir, en apercevant tout au fond, dans la pénombre, des femmes nues enfermées dans une cage, qui se sont avérées être en fait des mannequins d'une campagne d'infirmières, entreposées dans une ancienne douche avec un vieux sommier posé devant la porte. Je me souviens aussi d'une pièce, à côté de la bibliothèque, qui faisait office de galerie de portraits et dont les photos des présidents et fondateurs, mangées par la moisissure, s'affaissaient petit à petit dans leur cadre. L'ampleur de ce fonds et en particulier la présence de très nombreux fichiers, la correspondance très dense avec une très grande diversité de personnes et d'associations religieuses, m'ont donné un premier aperçu de l'importance du projet d'Action catholique mexicaine; l'ACJlv1 ne faisant figure que d'une pièce sur un échiquier aux objectifs très ambitieux, voire totalisants. Entre-temps, j'ai été contacté par un chercheur du CEMOS qui avait retrouvé la trace d'un ancien militant de la Confédération des jeunes mexicains, devenu fonctionnaire du ministère de l'Education publique, ce qui était loin d'être innocent. Ce dernier m'a mis à son tour en relation avec un député de l'état de Colima, lui aussi ancien militant de CJlv1 et qui avait, semblait-il, emmené avec lui toutes les archives de l'organisation. Je suis donc parti pour un mois à Colima. J'y ai rencontré le député Arnoldo Ochoa Gonzalez qui m'a confié aux bons soins de Juan lv1anuel Gomez Flores, secrétaire de la Fédération des organisations populaires de Colima (filiale de la Confédération nationale des organisations populaires, un des quatre secteurs du Parti de la révolution institutionnel). Grâce à l'aide de ce dernier, j'ai pu récupérer les archives qui étaient entreposées à moitié dans la cave d'un jeune militant de la Fédération des étudiants de Colima et l'autre moitié dans un garde-meuble. Ces archives se présentaient sous la forme de trente-quatre gros volumes reliés de carton rouge (et quelques caisses), qui regroupaient en vrac, mais dans l'ordre chronologique, la correspondance, les circulaires et autres imprimés de la confédération (les fameux chronos que je devais retrouver par la suite dans toutes les archives d'association). La Fédération des étudiants de Colima m'a prêté un de ses bureaux, dans 12

le bâtiment qui lui est entièrement réservé sur le campus, avec ses sigles FEC inscrits sur le fronton. Si je me suis permis de m'attarder autant sur la découverte des archives, c'est parce que j'ai été frappé d'une part par les filières qui m'y ont conduit et d'autre part par l'enjeu politique et conflictuel que ces archives continuent à représenter aujourd'hui. Après avoir découvert les archives de l'ACJM au siège de l'ACM, dans les circonstances que j'ai évoquées, j'ai voulu trouver une institution qui pourrait en prendre la charge, afin de garantir à la fois une bonne conservation du fonds et de futures recherches sur le sujet. Je me suis heurté à la résistance des dirigeants de l'AClv1, qui se méfiaient de l'exploitation possible de ce fonds, qui plus est s'il s'agissait de chercheurs provenant d'universités publiques. Je me suis heurté aussi de façon plus surprenante à la réticence des centres de recherche publics, peu intéressés par l'histoire de l'Église durant cette période (cela n'aurait pas été le cas si j'avais fourni des archives sur le mouvement du Sinarquisme ou du Parti d'action national (PAN), organisations très cotées et plus visibles du fait de leur combativité ou de leur action politique) et n'hésitant pas à privilégier l'accueil d'autres fonds, comme par exemple celui de BAN.i\MEX (une banque publique). Après deux années de négociations sans succès et devant la réticence, renforcée par ces échecs, des dirigeants de l'AClv1, je suis reparti en France en 1991, laissant les archives en l'état. Or, un an plus tard, apprenant que le gouvernement de Salinas de Gortari proposait une réforme des articles anticléricaux de la Constitution, je suis retourné au J\1exique pour une mission d'un mois et demi. Durant ce court laps de temps, j'ai pu négocier sans difficulté la cession de ce fonds à une université, il est vrai catholique, (l'Université iberoamericanas), mais qui jusqu'alors s'était désintéressée du sujet. Je me suis souvenu alors de ce que m'avait raconté Servando Ortoll (historien de l'Université de Guadalajara) sur les problèmes qu'il avait rencontrés durant ses recherches aux ÉtatsUnis. Servando Ortoll avait en effet décidé d'aborder la problématique du conflit Église/État au Mexique du point de vue des
5. Cette université est semi-privée ; fondée par la Compagnie de Jésus, elle bénéficie aussi d'importantes subventions publiques.

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États-Unis. Il s'est intéressé en particulier à la We!fare catholic national conference, organisation américaine qui avait toujours joué un rôle de taille dans les négociations entre les autorités ecclésiastiques et le gouvernement mexicain. Or, quand il s'est présenté devant les responsables de l'organisation, muni de très bonnes recommandations, il lui a été rétorqué que les archives lui seraient ouvertes le jour où les articles anticléricaux de la Constitution seraient supprimés. J'ai eu beaucoup moins de mal à sauvegarder les archives de la CJM, l'Université de Colima étant équipée de moyens informatiques et de reprographie très modernes. En revanche, j'ai été frappé par les conflits sous-jacents entre le député, le recteur de l'Université et la Fédération des étudiants de Colima, pour qui les archives de la CJ~1 réveillaient de vieux échos et enjeux de pouvoir, au point de les avoir transportées depuis la ville de ~1éxico (739 km). Ces archives m'ont apporté de nombreux points de comparaison entre les deux organisations: l'ACJT\t1 et la CJM. Il existe cependant un certain déséquilibre entre les deux fonds, les archives de l'ACT\t1 beaucoup plus volumineuses offraient des informations sur l'organisation de jeunesse, mais aussi sur l'ensemble de la structure et des associations catholiques de l'époque. Or, tout le monde sait qu'un fonds d'archives n'a rien d'innocent, ce qui m'amène à évoquer la difficulté, je dirais presque le défi, d'aborder à la fois l'Église et l'État. J'ai ainsi été frappé par le fait que dans les très nombreux ouvrages d'histoire, qui portent le titre de «relations entre l'Église et l'État de telle date à telle date », souvent seul un des deux points de vue était traité. Il me semble en effet ambitieux de vouloir comparer ces deux instances dans leur totalité, chacune d'elles étant par nature très hétérogène. De plus, même si on les considère sous le seul aspect de l'appareil administratif et hiérarchique, laissant de côté toute idéologie et spiritualité, il est impossible de ne pas tenir compte de leur logique par essence différente, l'une étant avant tout religieuse et l'autre politique. J'ai pensé pouvoir éviter ce biais en abordant deux organisations qui, de par leur taille, les stratégies et méthodes employées, la logique d'implantation et de recrutement, offraient de nombreuses similitudes. Je dois reconnaître cependant être tombé moi-même dans le travers évoqué plus haut. De par la richesse des archives de l'ACM

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et l'originalité de cette organisation, qui jusqu'alors avait été à peine esquissée dans les ouvrages sur l'histoire de l'Église, j'ai eu tendance à m'appuyer essentiellement sur l'ACJM et à n'évoquer la CJM qu'à titre de comparaison. Ne serait-ce que pour le plaisir d'avoir trouvé des documents qui attestaient de contacts, de rencontres les plus improbables et même de pactes d'union signés entre l'ACJM et la CJM, je ne regrette pas d'avoir maintenu jusqu'au bout la démarche comparative.
Dans ce travail enfin, j'ai très peu parlé des femmes, non pas que je pense que la jeunesse soit un attribut masculin, mais plutôt pour lutter contre un certain nombre de clichés ou d'idéologies, véhiculés par les associations elles-mêmes. Les premières organisations de la trace, malgré leur prétention jeunesse dont j'ai pu retrouver d'englober l'ensemble de la jeunesse mexicaine, étaient masculines. La Jeunesse catholique féminine mexicaine aCF1\1) n'est créée qu'en 1926, alors que l'ACJM existe depuis 1913. Cette dernière continue d'ailleurs par la suite à s'appeler Association catholique de la jeunesse mexicaine et non plus seulement «masculine » (ce qui n'aurait entraîné aucun changement de sigles). La CJ1\1 pour sa part crée, au sein de son conseil exécutif national, un secrétariat à l'action féminine, mais celui-ci reste longtemps vacant. De plus en 1944, lorsque l'ACJ1\1 et la CJ1\1 décident de créer un vaste front de la jeunesse patriotique et de contacter pour ce faire toutes les organisations de jeunesses du pays, aucune des deux ne pense à inviter la JCFM pourtant très active à cette période. Lorsque l'AC1\1 a été créée en 1929, les organisations qui ont véritablement porté le mouvement les premières années ont été les organisations de femmes Geunes et adultes). J'ai retrouvé alors dans la correspondance, et surtout dans les critiques envoyées à l'organisation, des lettres de militants catholiques disant que l'ACM étaient une affaire de «bonnes femmes ». Cette image de l'organisation a ainsi contribué à minimiser la portée réelle de l'ACM sur l'ensemble des organisations catholiques de l'époque et notamment sur celles qui, comme l'ACJM ou la Ligue nationale de défense de la liberté religieuse, avaient été très engagées lors du conflit de la Christiade. Je ne cherche donc pas à sous-estimer le rôle joué par les femmes - l'historienne Valentina Torres Septién de l'Université iberoamericana s'est lancée dans ce champ de

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recherches -, mais plutôt à renverser une image de l'histoire de l'Église au 1\1exique qui tendrait à opposer une Église engagée et combative des débuts du siècle jusqu'à 1929 et une Église passive et inerte de 1929 aux années soixante-dix. Par ailleurs, je ne crois pas en l'existence, du moins comme objet d'histoire, d'une entité ou d'une catégorie «jeunesse », qu'il faudrait alors aborder de la façon la plus représentative et exhaustive possible, tenant compte des classes sociales et des sexes. Prétendre resituer l'impact d'une organisation de jeunesse sur une population « jeune », me semble ainsi aussi illusoire que de chercher la réalité d'une organisation populaire par rapport au «peuple ». Dans le cadre de l'Année internationale de la jeunesse et en particulier du colloque qui a eu lieu au ministère de la Recherche, j'ai lu et écouté des sociologues (nombreux d'ailleurs à ce colloque), des psychologues, des ethnologues, des historiens et même des militants syndicaux et des politiques. J'ai entendu parler du poids des jeunes, de l'allongement de la jeunesse, du sexe de la jeunesse, des âges de la jeunesse, du langage ou des paroles de jeunes, etc. J'ai surtout entendu la conclusion du groupe de pilotage de ce colloque qui parlait de la quasi-impossibilité de se mettre d'accord sur ce concept. Aussi, pour ma part, j'ai délibérément renoncé à donner une définition sociale de la jeunesse, comme ont pu le faire par exemple en sociologie Olivier Galland6 ou en histoire Antoine Prosti. Je n'ai pas non plus cherché à définir une classe d'âge qui caractériserait la jeunesse ni à en établir les différences selon les classes sociales ou les générations. J'ai écarté de même les analyses, comme celles de Vidal Naquet8, qui faisaient de la jeunesse une étape initiatique avant d'entrer dans l'âge adulte. Pour dire vrai, je m'interroge encore de façon assez sceptique sur la jeunesse en tant que population, catégorie ou classe sociale qu'il resterait à définir comme objet d'étude à part entière. Bourdieu a dit que la jeunesse n'était qu'un mot; moi je l'ai

6. Olivier C;alland, « Une nouvelle jeunesse? », Paris, revue Futuribles, 1987. 7. ~\ntoine Prost, «Jeunesse et société dans la France d'entre deux guerres », revue XXe siècle, 1987. 8. Pierre \Tidal Naquet, «Les jeunes, le cru, l'enfant grec et le cuit », dans Faire de l'histoire, t..3 « Nouveaux objets », Paris, C;allimard, 1974.

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perçue comme une fiction que chaque société et chaque personne a pu revêtir de différentes caractéristiques selon les époques. J'ai donc cherché d'autres pistes et j'ai été frappé, en lisant les études d'histoire sur ce domaine, par le fait que tous les chercheurs (que ce soient Alain René J\1ichel, Yves-Marie Hillaire, Gérard Cholvy, Yolande Cohen, Antoine Prost...) s'accordent pour dire que, derrière les discours récurrents sur la jeunesse, sur le thème: «la jeunesse avenir ou sang neuf de la patrie, les forces vives de la jeunesse, etc. », apparaissent à un moment bien déterminé - fin du XIXe siècle et début du XXe siècle - de nouvelles formes d'organisation, des mouvements, je dirais de façon plus large de nouveaux réseaux, de nouvelles formes de sociabilité, mais aussi de nouvelles politiques, fondées sur des recensements, des enquêtes. Il existe donc comme une prise de conscience de la nécessité d'intervenir dans ce secteur, aussi flou et imprécis soit-il; un sentiment d'urgence qui sera accentué par le contexte de guerre mondiale au début du siècle. Il faut prendre en charge la jeunesse, s'occuper des jeunes, etc. Les organisations, mouvements ou associations qui naissent à partir de la fin du XIXe siècle ont ceci de nouveau que, à la différence des formes préexistantes comme les clubs, les athénées ou cercles de jeunesse, ils se manifestent par leur ampleur, leur velléité d'intervenir au niveau national et, surtout, par le fait qu'ils s'approprient les discours et s'érigent en représentants de la jeunesse. Ils parlent au nom de la jeunesse et se sentent concernés dès que l'on parle de la jeunesse ou d'agir pour le bien de la jeunesse. C'est donc dans cette perspective que j'ai abordé la question pour le lv1exique. Il m'a semblé plus pertinent de remonter des réseaux de personnes ou des organisations, que de tenter de fixer des bornes théoriques au sujet. J'ai donc décidé de comparer et de confronter deux organisations, l'ACJM et la CJM en recherchant dans un premier temps leur origine et peut-être même leur origine commune; puis en analysant leurs mises en place respectives dans des projets plus vastes que sont d'une part l'Action catholique mexicaine et d'autre part le Parti national révolutionnaire et le nouvel État issu de la révolution. Dans une troisième et dernière partie je me suis attaché à leur développement, leurs stratégies et leurs méthodes d'implantation, de recrutement, en cherchant à chaque fois à analyser comment elles se positionnaient chacune, l'une envers l'autre, dans un contexte de
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reconstruction et de grandes campagnes sociales. J'ai évoqué pour finir le projet d'une organisation unique de la jeunesse mexicaine élaboré par la CJlv1, avec comme partenaire 1'.i\CJM.

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PREMIERE PARTIE UNE JEUNESSE D'ELITE 1907-1929
Les deux organisations de jeunesse étudiées, l'ACJM et la CJM, apparaissent comme des formes d'association très nouvelles et originales, en particulier de par leur articulation étroite avec un projet de plus grande envergure. Elles n'en sont pas moins héritières d'une tradition, de méthodes, d'une renommée ou même parfois d'un nom plus ancien. Elles sont issues d'un ou de plusieurs réseaux de personnes. Cet héritage est plus ou moins conflictuel et peut s'exprimer en termes d'opposition à certaines pratiques (dans le recrutement notamment) ; il n'en est pas moins très présent. Les négociations et les ajustements effectués pendant près de dix ans de 1929 à 1939, entre les deux nouveaux projets d'organisation de la jeunesse et les formes préexistantes en sont la preuve. Chercher les origines de ces deux organisations s'avère cependant un exercice très frustrant, avant tout par manque de sources. Si l'on remonte à rebours les différentes trajectoires, les références et les lieux d'appartenance des premières personnes ou associations contactées et ayant participé aux ébauches de projets d'organisations de jeunesse à partir de 1929, deux constats s'imposent. Il s'agit essentiellement d'étudiants, et plus leurs organisations sont anciennes, plus leurs activités se concentrent dans la ville de México. Ces organisations sont fondées au sein de l'Ecole nationale préparatoire et des écoles professionnelles regroupées à partir de 1910 en une seule structure: l'Université nationale. Or, malgré l'abondance des études sur l'Université et les exploits de certains chercheurs pour en retisser les différents réseaux, force est de souligner l'absence d'archives. Enjeux de pouvoir, objets de scissions multiples, de remaniements, de conflits parfois très violents, les organisations étudiantes ont laissé peu de traces. Elles n'apparaissent qu'en filigrane, même si c'est de façon récurrente, dans la trajectoire et la carrière des personnalités qui ont marqué l'université. Pour reprendre le constat de Yolande Cohen et de Claudie Weill, dans une étude similaire sur la

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France9, il s'agit d'une «histoire en miettes», d'un puzzle aux pièces éparses qu'il est difficile d'ajuster. Les archives courantes des organisations les plus structurées, elles-mêmes enjeux de reconnaissance et de pouvoir, ont souvent disparu, ont été dispersées ou sont encore inaccessibles. L'Hemeroteca Nacional, qui se veut pourtant le principal centre d'informations sur l'Université, n'en conserve que de maigres fragments: des journaux, quelques tracts et manifestes. La thèse de Donald J. 11abry sur les relations entre l'Université nationale et l'État, est sans doute la plus documentée sur le sujet. 11ais Donald J. Mabry avoue lui-même les difficultés rencontrées lors de son étude. Les archives des fédérations étudiantes se sont perdues Il rapporte notamment l'incident survenu dans les années trente
iii.

après les élections étudiantes de 1924, où la dispute menée entre la Fédération des étudiants universitaires (FEU) et la Fédération des étudiants mexicains (FE11, scissionniste) pour garder le contrôle des archives, entraîna la disparition de nombreuses liasses de documentsl1. Les deux recueils de documents sur les luttes étudiantes réunis par Gilberto Guevara Niebla montrent la pauvreté des études sur le sujet et des documents disponibles12. Guevara Niebla ne fait souvent que réunir des textes et des témoignages déjà publiés auparavant, comme celui de Ciriaco Pacheco Calvo13. Ce dernier, en tant qu'ancien dirigeant de la Confédération nationale des étudiants (CNE), fait une histoire militante et institutionnelle. Il privilégie la continuité sur les conflits et souvent fait peu de cas des dates. Paradoxalement, ce sont les réseaux les plus informels, sociétés de conférences et littéraires, qui ont été les plus étudiés. Hommes de lettres, les différents membres de ces sociétés ont laissé de nombreux

9. ~{olandc Cohen miettes? », revue septembre 1982.
10. l)onald

et Claudie Weill, «Les mouvements Le mouvement sodal, n° 120, Paris,
The l\,fexicall Universi[)' and the State,

étudiants: une histoire en Editions ouvrières, juilletstudellts conflicts, 1910-1971,

J.

l\fabry,

'Texas -<\&T\1University Press, 1982, p. 42. 11. Ibid., p. 47 ; incident rapporté aussi dans Ciriaco Pacheco Calvo, La orgallizadon esttldialltil ell l'Iéxico, Universidad autÔnoma de Sinaloa, coll. «Presencia estudiantil », 1980, p. 27. 12. Gilberto Guevara Niebla, Las Il/{;has estudialltiles ell l\léxico, l\léxico, Linea, série « Estado y educaciÔn en T\,féxico », t.l, 1983 ; t.2, 1986. 13. Ciriaco Pacheco Calvo, op. cit.

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témoignages Gournaux intimes, mémoires, livres, lettres...), dans lesquels ils mettent volontiers l'accent sur la vie culturelle, les rencontres, leurs «maîtres », etc. La somme de ces témoignages donne un bon aperçu de ces sociétés, dont la vie et les initiatives dépendent plus de la personnalité de leurs membres, que d'une réelle structure associative. Fortement identifiées au groupe d'individus qui les créent et les animent, elles disparaissent avec celui-ci, quand les membres qui le composent terminent leurs études, quittent l'université ou s'exilent. C'est le cas de la Société de conférence et de l'Athénée de la jeunesse en 1914. Si, par la suite, un nouveau groupe d'étudiants veut reprendre le flambeau, ce sera sous une autre appellation qui sera en quelque sorte la marque de leur génération. Le travail prosopographique sur les premières générations d'étudiants, mené par Enrique I<rauze, permet ainsi de suivre la trace de ces sociétés de pensée et de reconstituer les liens amicaux, familiaux ou d'études entre leurs membres, ainsi que les filiations de promotions d'étudiants en promotions d'étudiants. Archives fragmentées, sources souvent secondaires, discours très militants et souvent colportés, le chercheur se trouve donc à la merci de plusieurs grands mythes sur l'Université et en particulier celui d'une institution élitiste, conservatrice et anti-révolutionnaire. Faute de découvertes originales dans ce domaine, je ne serai pas en mesure de contester cette étiquette apposée à l'Université, mais plutôt d'en souligner la force.

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Les étudiants tardive

révolutionnaires:

une

organisation

bien

Il est en effet possible de parler d'une élite de fait, de par le nombre, les origines sociales et les itinéraires des premières générations d'étudiants. A travers les très nombreux écrits et études sur l'Université nationale, il est frappant de constater à quel point il s'agit d'un nombre restreint d'individus. Les chiffres donnés par les différents chercheurs, bien qu'imprécis pour cette période, parlent d'eux-mêmes: selon Donald J. Mabry, l'Ecole nationale préparatoire, la plus grosse école du pays, ne comptait que 1 345 étudiants en 19101911, l'Ecole nationale de médecine, la seconde en importance numérique, n'en avait que 577 en 1918 et l'Ecole nationale de jurisprudence n'en a jamais eu plus de 388 durant les trois premières années de son existence1-Jet 250, en 191615.Des chiffres d'un même ordre de grandeur sont donnés par François-Xavier Guerra: le District fédéral (ville de l\1éxico et ses alentours) ne dénombrait en 1910 que 5 271 élèves, toutes écoles professionnelles confondues, soit 60,3% des étudiants de tout le pays16.Les autres collèges et instituts d'études supérieures, répartis sur 23 états du Mexique (sur 28 au total), ne comptaient souvent que quelques centaines d'étudiants. Pour une population totale de 15 millions et quelques habitants, cela fait bien peu. Cet élitisme de fait recoupe en partie les origines sociales et géographiques des étudiants de l'Université nationale. Fils de l'élite du porfiriat et pour la grande majorité nés à Iv1éxico selon certains auteurs17, ces étudiants sont souvent issus de classes moyennes (petits industriels, commerçants, etc.). Citadins pour la plupart, ils proviennent aussi des grandes villes de province. Parmi tous les noms repérés, dont il est possible de retracer la biographie, à peu près 50% sont nés et ont vécu en province jusqu'à leur adolescence et sont représentatifs, à peu d'exceptions près, de tous les états fédéraux du
14. Donald J. ~labry, op. dt., p. 30. 15. Enrigue Krauze, Catldillos ctllttlrales ell la Revolt/doll Alexicana, 1\'Iéxico, SEP jSiglo XXI, 1985, p. 76. 16. François-Xavier Guerra, Le Alexiqtle de l'Anden Régime à la Révoltltion, t.l, Paris, L'Harmattan, 1985, p. 385. 17. Gilberto C;uevara Niebla, op. dt., pp. 39-40 et l)onald J. ~Iabry, op. dt., p. 30.

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paysl8. Après un passage dans le collège de leur État, ils sont nombreux à s'inscrire en fin de cycle secondaire à l'Ecole nationale préparatoire, puis dans une des écoles professionnelles de l'Université nationale (essentiellement à l'Ecole nationale de jurisprudence et à l'Ecole nationale de médecine). Ils doivent alors tous subvenir à leurs besoins, pour une période qui peut aller de quatre à sept ans, aussi bien en matière de logement que de nourriture, les systèmes d'internat, de cantines universitaires et de bourses d'études étant pratiquement inexistants. Une étude plus approfondie viendrait en revanche nuancer les deux autres aff1tmations, notamment quant à l'attitude des étudiants vis-à-vis des événements révolutionnaires. Si Enrique Ivauze a tendance à souligner « l'exil intérieur »19,sur lequel ils semblent se replier, aucune recherche ne permet de faire un bilan sérieux de leur participation individuelle dans les différents mouvements révolutionnaires. Malgré les critiques dont elle fait l'objet, l'Université reste cependant incontournable, indispensable. Principale pourvoyeuse de cadres administratifs, politiques et diplomatiques des différents régimes, elle redevient à partir de 1918 (année d'élections législatives et gouvernementales), un excellent tremplin pour tous ceux qui briguent un poste politique. Selon Mabry, 70% des élites politiques entre 1910 et 1971 y auraient séjourné2n. Les leaders des diverses sociétés et associations étudiantes sont alors aux premières loges. C'est sur ce dernier point qu'il est une fois encore possible de parler d'élites. Les dirigeants des associations étudiantes repérés peuplent en effet en grand nombre les dictionnaires encyclopédiques du :rv1exique. Itinéraires exemplaires bien que fluctuants, rares sont ceux qui n'ont pas occupé et même cumulé, au cours de leurs carrières post ou parauniversitaires, les fonctions de député, de sénateur, de ministre21, de conseiller juridique, de secrétaire particulier ou agent de tout grade attaché à un ministère ou à la Chambre des députés, de maire ou de gouverneur, de consul ou d'ambassadeur, de délégué à l'OEA

18. Enrique Krauze, op. cit., et Roderic A.i Camp, Los liderespoliticos de Aiéxico, su educacion reclutamiellto,l\féxico, FCE, 1ère réimp., 1985, p. 216. y 19. Enrique Krauze, op. cit., pp. 59 et 63. 20. Donald]. J\/fabry, op. cit., p. 6. 21. Un grand nombre d'entre eux occupe un poste - et ce n'est pas un hasard - au ministère de l'Education publique.

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(Organisation des états américains), à l'ONU ou qui sont nommés à des postes publics de caractère moins politique: directeur de la Banque de México ou de l'Armée, magistrat à la Cour suprême de Justice, inspecteur général des finances, recteur de l'Université ou directeur du Musée national d'archéologie. En ce début de siècle, au sein de l'Université nationale, les étudiants doivent donc faire face à de nombreuses contradictions. Ils réagissent sur la défensive. Il est même possible de parler de réflexe corporatiste, pour se protéger des attaques et des bouleversements extérieurs qui menacent la survie de leur institution; ils cherchent en même temps à se positionner dans cette période de profonde restructuration sociale et politique pour défendre leur raison d'être et leur rôle au sein de la société mexicaine. Cette situation explique sans doute l'émergence et la multiplication des sociétés et des associations étudiantes ainsi que les différentes stratégies développées par ces dernières vis-à-vis du pouvoir public. Avant d'être tremplin, l'Université est banc d'essai, et c'est au sein de ses différentes formes de sociabilité que les futurs politiciens et administrateurs font leurs armes et tissent leurs réseaux de relations. Sans chercher à remonter aux premières manifestations de sociabilité étudiante, que l'on pourrait certainement retrouver à la création des universités mexicaines (À-'Vle siècle), le début du XXe siècle m'est apparu comme une date-clé. Période de commémoration à l'approche du centenaire de l'Indépendance, période de remise en cause politique à l'annonce de la septième période présidentielle du dictateur Porfirio Diaz (1877-1910), ce début du XXe siècle est aussi marqué par une redéfinition des structures et des systèmes d'étude dans l'éducation dite supérieure12. Le milieu universitaire est alors en pleine effervescence. Les groupuscules, sociétés et clubs se multiplient et, chose nouvelle, des organisations de plus en plus structurées voient le jour. Plusieurs types d'associations sont visibles:

22. L'enseignement supérieur comprenait à l'époque les quatre années de l'Ecole nationale préparatoire et le cursus de trois à cinq ans des écoles professionnelles ou universitaires selon les disciplines: l)roit, ~fédecine, Ingénieurs... Sur l'évolution et les changements de nomination des écoles voir Gilberto C;uevara Niebla, La rosa de los cambios,brevehistoria de la UNAl\1, j\1éxico, Cal y .Arena, 1990, annexe \TI, pp. 104114.

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Des réseaux informels:

les sociétés littéraires et de conférences

Elles rassemblent des étudiants de différentes institutions: Ecole nationale préparatoire, Ecole des hautes études, Ecole nationale de jurisprudence ou de médecine, etc. Ces regroupements ont une visée essentiellement culturelle. Ils sont informels dans le sens où, même si les membres sont choisis en fonction d'un certain nombre de critères ou de circonstances (relation privilégiée maître/élève, cohabitation dans un même foyer, origine géographique commune, liens de parenté, travail dans le même bureau, dans le même journal...), aucune règle ne semble présider à ce choix et aucun mécanisme n'en fixe les modalités. Les plus connues d'entre elles sont l'Athénée de la jeunesse23 (1906-1914), les «Castros» et leur Société hispanique mexicaine (1912-1914), les «Sept sages» et leur Société de conférences et de concerts (1916-1920).

Les sociétés

d'élèves par école

Elles revêtent d'autant plus d'importance que ce n'est qu'à partir de 1910 que les différentes écoles sont regroupées à nouveau dans une seule structure, l'Université nationale. Elles se maintiennent par la suite et cherchent à défendre les intérêts de leur établissement et de leur discipline, elles se manifestent ainsi lors des élections d'un nouveau directeur ou lors des velléités de réforme du système d'examen. Malgré le peu d'informations dont j'ai disposé sur leur fonctionnement, il est possible de noter qu'elles sont plus structurées que les sociétés littéraires. Elles sont censées être représentatives de l'ensemble des élèves de l'Institution, lesquels en sont théoriquement membres de droit. Des fonctions sont attribuées à certains étudiants comme celles de président ou de secrétaire général, ce qui leur donne un pouvoir de représentation et de délégation auprès des autorités de
23. L'Athénée de la jeunesse a fait couler beaucoup d'encre: en plus de l'ouvrage de Enrique Krauze, op. dt., pp. 46-52, il est possible de trouver des informations dans Roderic A.i Camp, op. dt., pp. 160, 163-164 et 247 ; James D. Cockcroft, Precursores illtelecttlales de la Revoludoll Alexicalla (1900-1913), ~Iéxico, SEP, 1985, pp. 57,77 et 156; Rosalia \NT ences Reza, La ulliversidad ell la historia de AIéxico, ~féxico, Linea, pp. 97-100 ; José \1 asconcelos, historico « La J uventud mexicana y el actual momento de nuestro pais », dans COllferelldas del Atelleo de la ]uvelltud, 1\Iéxico, UN.A1\J, 1962, pp. 135-136.

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l'Ecole ou de l'Université en cas de conflit. Elles constituent un véritable apprentissage politique. Cet apprentissage se situe peut-être moins au niveau des idées, d'une idéologie (les revendications exprimées par ces dernières étant souvent limitées aux intérêts et au fonctionnement interne de l'Ecole), qu'au niveau de la pratique. Elections qui sont parfois des simulacres de campagnes politiques; délégations auprès des autorités universitaires; rédactions de manifestes, de discours, de journaux internes à l'école; concours de rhétorique, animation d'une assemblée générale, d'un meeting sont autant d'occasions de se faire remarquer et de s'entraîner. En 1910, elles sont déjà plusieurs puisqu'un des objectifs du premier congrès étudiant, convoqué par la société d'élèves de l'Ecole de médecine, est de nouer des contacts entre les différentes sociétés d'élèves existantes. Elles deviennent ainsi le relais premier de toute tentative d'organisation étudiante à plus grande échelle. Certaines d'entre elles, comme celles de l'Ecole de jurisprudence, de l'Ecole de médecine et de l'Ecole d'ingénieurs, sont particulièrement actives et constituent les pièces maîtresses de toute stratégie de coordination. Les organisations fédératrices

Elles prennent tout d'abord la forme de congrès, assemblées ponctuelles réunissant des délégués étudiants de toutes les écoles de la capitale et même de certains collèges d'État de province, pour commémorer un événement et discuter de l'avenir de l'institution et de son rôle dans la société. Organisé déjà selon un règlement qui fixe les modalités de participation ou de représentation de chaque école (droit de voix et de vote, nombre de délégués, etc.), le premier congrès national étudiant de 1910 devient un rituel, dès lors renouvelé régulièrement (lIe congrès national en 1921, Ille en 1926, puis tous les ans). Ces congrès donnent progressivement naissance à des coordinations permanentes de plus en plus structurées. Des élections ont lieu à intervalles réguliers pour nommer un comité directeur d'une dizaine de membres dont les prérogatives s'étendent au cours des années au sein de l'Université. Enjeu réel de pouvoir, ces élections deviennent le théâtre principal où s'expriment les stratégies et les luttes des différentes tendances et factions.

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