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L'assaut des "nouvelles" religions au pays Dogon:

De
400 pages
Les Dogon de la République du Mali ont la réputation d'être attachés à leurs cultes traditionnels. Pourtant les "nouvelles" religions comme l'Islam ou le catholicisme sont bien présentes au pays Dogon. L'auteur explique et analyse les raisons de ces conversions et les rapports entre les différentes confessions tout en s'appuyant sur des documents écrits et oraux originaux.
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BP 45034 - Dakar-Fann / senharmattan@gmail.comAmadou Kizito TOGO
L’ASSAUT
DES « "OUVELLES » RELIGIO"S
AU PAYS DOGO" :
ISLAM, PROTESTA"TISME ET CATHOLICISME
FACE AUX CROYA"CES TRADITIO""ELLES
L’Harmattan Italia L’Harmattan
via Degli Artisti 15 5-7 rue de L’École Polytechnique
10124 Torino 75005 Pariscollana / collection “Africultura”
E se l’Africa rifiutasse lo sviluppo?, Axelle Kabou
Introduzione alle letterature africane: le origini
della negritudine, Pius Ngandu Nkashama
Il pensiero politico dei movimenti religiosi in Africa, Pius Ngandu Nkashama
Jean-Marc Ela sociologo e teologo africano con il boubou, Yao Assogba
Il grido dell’uomo africano. Domande ai cristiani e alle Chiese
dell’Africa, Jean-Marc Ela
Cheikh Anta Diop e l’Africa nella storia del mondo, Pathé Diagne
Partiti politici, elezioni e gestione del potere in Africa. Racconto
togolese, Sosthène de Vogan
Parlare cantando. Edizione bilingue francese-italiano delle opere
«La Vedova Diyilèm (dilemma)», «Il Bambino Mbénè»,
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L’arte contemporanea africana, Joëlle Busca
Istruzione, educazione familiare e condizione giovanile in Africa, Pierre Erny
Il cinema africano. Lo sguardo in questione, Olivier Barlet
Le radici del pensiero africano. Il dialogo tra la filosofia della storia
e la teologia in Engelbert Mveng, Filomeno Lopes
Il Magistero della Chiesa in Africa e il ruolo dei laici. Dal processo
di Kisubi (1953) ad oggi, Philippe Ezin Dantodji
Inculturation et évangélisation dans le Code
de droit canonique, Paul Mambe Shamba Y’Okasa
L’albero che nasconde la foresta: i segreti della (nuova crisi) nella Repubblica
Democratica del Congo, Mughanda Muhindo
L’evangelizzazione in Kä Mana, teologo congolese. Luogo e fermento per
la costruzione di un’Africa nuova, Sébastien Sasa Nganomo Babisayone
La dignité humaine. La réinsertion socio-juridique des “démunis” au Togo.
Une contribution des Sœurs Missionnaires de la Miséricorde Divine
à la lumière du Magister de l’Église, Akouawavi Mbonè Agnon
L’éclipse (roman burkinabé), Kouka Ouédraogo
L’assaut des “nouvelles” religions au Pays Dogon: islam, protestantisme et
catholicisme face aux croyances traditionnelles, Amadou Kizito Togo
***
www.editions-harmattan.fr
harmattan.italia@agora.it
© L’Harmattan Italia srl, 2011SOMMAIRE
INTRODUCTION 7
PREMIÈRE PARTIE:
L’ASSAUT DES «"OUVELLES» RELIGIO"S
1. LE PAYS DOGON: BASTION DU PAGANISME 15
2. L’ISLAM: RELIGION DES DOGON 36
3. LE PROTESTANTISME AMÉRICAIN AU PAYS DOGON 55
4. LE CATHOLICISME AU MALI 73
DEUXIÈME PARTIE:
LES MISSIO"S CATHOLIQUES DU PAYS DOGO"
5. LA MISSION DE SÉGUÉ: L’AÎNÉE DU PAYS DOGON 92
6. LA MISSION DE PEL: SUR LA «ROUTE DU POISSON» 116
7. LA MISSION DE BANDIAGARA: DANS LA CAPITALE 140
DU PAYS DOGON
8. LA MISSION DE BARAPIRÉLI: CHEZ LES MONTAGNARDS 162
DE LA PLAINE
TROISIÈME PARTIE:
LES STRATÉGIES DES PÈRES AU PAYS DOGO"
9. LE DIOCÈSE DE MOPTI: L’ENFANT DES SABLES 183
ET DE LA FALAISE
10. LES CATÉCHISTES: ÉVANGÉLISATEURS DU PAYS DOGON 204
11. LA PASTORALE SOCIALE AU SERVICE 224
DE L’ÉVANGÉLISATION
12. LES DÉFIS À L’ÉVANGÉLISATION DU PAYS DOGON 243
CONCLUSION 262
ANNEXES 265
SIGLES ET ABRÉVIATIONS 326
SOURCES, BIBLIOGRAPHIE ET WEBOGRAPHIE 328
QUELQUES LOCALITÉS DU PAYS DOGON 354
GLOSSAIRE 357
NOTES 359
5REMERCIEMENTS
Sous le titre de L’assaut des «nouvelles» religions au Pays Dogon, nous avons voulu
mettre à la portée du public un travail de recherche finalisé en 2011 à l’Université
Pontificale Grégorienne de Rome. Ce travail est le fruit d’une formation commencée au
Pays Dogon, à Satèm, aux côtés de notre grand-père Badyin et de nos parents Paton
Abdramane et Fatouma Togo. Nous les remercions pour nous avoir enseigné l’esprit de
tolérance et d’ouverture à la différence. Merci à tous nos professeurs depuis Monsieur
Richard Tossou de l’école privée catholique de Pel qui nous apprit le B.A. BA jusqu’aux
éminents professeurs de la Grégorienne en passant par les formateurs du petit séminaire
saint Paul de Togo, du lycée Prosper Kamara de Bamako et des grand séminaires saint
Augustin de Bamako (Mali) et saint Pierre Claver de Koumi (Burkina Faso). Nous
devons un merci particulier à Renata Ferdinandi de Vérone qui nous a initié à la langue
de Dante et au Père Fidel Gonzalez Fernandez de l’Université Pontificale Grégorienne
qui nous a encadré pour la réalisation de la thèse de doctorat. Merci aux évêques du Mali
qui nous ont «donné la route», particulièrement à Mgr Georges Fonghoro, évêque de
Mopti et à Mgr Jean Zerbo, archevêque de Bamako, qui nous ont facilité les recherches.
Merci à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples qui nous a octroyé la bourse
d’étude et nous a ouvert ses archives. Merci aux autres institutions qui nous ont ouvert
leurs archives: les Pères Blancs à Rome, Church and Missionary Alliance aux États Unis,
les Archives Nationales du Mali, le Centre des Archives d’Outre Mer d’Aix-en-Provence
en France, le diocèse de Mopti avec ses quatre paroisses: Ségué, Pel, Bandiagara et
Barapiréli. Merci à ceux qui nous ont éclairé par des documents ou des témoignages:
Pères Jean Ronayette, Josef Stamer, Paul Ryckelynck, Paul van Ravestijn, Jules Deprez,
Helmut Kaiser, Josef Beck et Mike Heap; Frère Wilfried Langer Pasteurs John
McKinney, Ammagana Poudiougo, Jacques Togo, Daniel Tangara, Timothée Kodio; le
chef-priant émérite de Barapiréli Pierre Gouno Douyon; les catéchistes Moré François
Somboro, Anyè Jean Marie Somboro – paix à son âme – Jean Dogolou Douyon, Paul
Kassogué, André Ambaéré Témbély. Nous devons remercier feu Pierre Kombé Somboro
qui, le 5 septembre 1995, vint dans notre bureau de Ségué et nous laissa un beau
témoignage sur l’évangélisation du Pays Dogon. Ce testament spirituel de 30 minutes fut le fil
d’Ariane de nos recherches dans le dédale des archives coloniales et des témoignages
variés. Merci à ceux qui nous ont hébergé: le collège Saint Paul à Rome, Théodore
Ankounyon Togo et famille à Bamako, Gérard Écorcheville et Maroushka Tassier à
Aixen-Provence, Père Henri Cavrois à Bry-sur-Marne – paix à son âme –, Jean Eisenbart et
Hortense Uro’ogon au Luxembourg, Peter Brucker dit Merekouno Ongoiba et Inge
Hemm dite Yakouni Ongoiba à Longkamp en Allemagne, les fidèles de l’église saint
Jean-Baptiste de Lonigo et des paroisses sainte Marie Madeleine d’Isolabona, de la
purification de Marie d’Apricale, saint Jean Bosco de Palerme, sainte Catherine Vegri de
Ferrare, saint Antoine de Omignano. Merci à nos lecteurs: Abbés Hervé Le Minez,
Arcadius Sawadogo et Robert Cissé; Sœurs Suzanne Douyon et Erica Mazgon;
Messieurs Vincent Togo, Toussaint Ouologuèm, Jean Baptiste Yébeizé, Thomas
Kassogué, Jean Kéné, Raphaël Lamah, Martin Camara. Merci à ceux qui nous ont aidé
par leurs conseils et leur affection: Pères Silvio Padovani, Albano Bertoldo, Remo
Carusi, Otmar Strzoda; M. Paul Adiè Guindo et famille; M. Adriano Garaccione et
Gemma Nobbio, Mme Kamaté Marie Madeleine Sissoko, Mme Diallo Salimata Diallo,
M. Mamadou Togo de Ginna Dogon, Sœur Carmen Cagigal… Nous ne pouvons clore la
liste sans dire un sincère merci à son Excellence M. Gaoussou Drabo, Ambassadeur du
Mali auprès de l’Italie qui nous a honoré par sa présence à la défense de la thèse le mardi
22 mars 2011 à l’Université Pontificale Grégorienne. Que Amma, le hogon suprême,
vous recompense tous au centuple.I"TRODUCTIO"
Alors que Tombouctou polarisa dès le départ l’intérêt des
1«Pères Blancs» décidés à aller planter la croix du Christ au
2cœur du «Pays des Noirs» , le Pays Dogon semblait situé dans
le point aveugle de ces missionnaires catholiques qui, à partir
de 1895, propagèrent la religion chrétienne au Mali, à la faveur
de la colonisation française. Ainsi, au moment où en 1988
l’É3glise du Mali célébrait son premier centenaire , la mission
catholique de Ségué, la première au Pays Dogon, n’avait pas
erencore 40 ans d’existence: elle fut fondée le 1 novembre 1949,
4dix huit ans après la mission protestante de Sangha .
On sait que les sociétés africaines qui résistèrent à l’islam
furent les plus réceptives au christianisme; encore fallait-il que
les missionnaires arrivent à temps car la résistance
pluriséculaire des Dogon à l’islam était due à la volonté de sauvegarder
l’organisation sociale alors très liée à la vie religieuse
tradi5tionnelle . Du moment qu’avec l’irruption des Français cette
organisation était démolie dans son principe, on assista, dans
un climat de dépréciation de la religion traditionnelle, à une
débandade générale, symptôme de la nécessité de nouvelles
solidarités. Chacun cherchait son salut dans les «nouvelles»
religions qui avaient le vent en poupe comme on peut le lire
6dans Los Dogones, le livre du Père Basilio Sáez de Haro .
Le terme «san» utilisé par les Dogon pour dire «la religion»,
le même qui sert pour dire «la prière», s’applique en premier
lieu à l’islam et par extension au protestantisme et au
catholicisme. Ceux qui restent fidèles à la foi des ancêtres sont
considérés par les autres comme des gens sans religion.
L’évangélisation des Dogon par les Pères Blancs débuta
seulement après la Seconde guerre mondiale, au moment où les
peuples d’Afrique aspiraient fortement à l’indépendance
politique. Jusque là, aucun Père ne s’aventura au Pays Dogon pour
y prêcher. La mission dogon fut bien mise en question, mais on
pensa que les Dogon que l’on disait réfractaires à l’islam,
pou7vaient encore attendre. Il a fallu la détermination d’un
7«tirailleur sénégalais» démobilisé, Kombé Somboro, pour
décider Mgr Jean Lesourd, préfet apostolique de Gao puis de
Nouna, à envoyer le Père Jean Léger pour des prospections en
février 1948, soit plus d’un demi siècle après l’arrivée des
premiers Pères à Tombouctou pourtant relativement proche. Ainsi,
si les Pères qui évangélisèrent le Burkina Faso venaient du
8Mali , ceux qui évangélisèrent le Pays Dogon, eux, venaient du
Burkina Faso qui s’appelait alors colonie de la Haute-Volta. Il
ne nous semble pas superflu de signaler qu’en 1945, au
moment où Kombé Somboro allait trouver Mgr Lesourd, la
9zone de Nouna était intégrée à la colonie du Soudan français
qui devint par la suite la République du Mali. La suppression
en 1932 puis le rétablissement le 4 septembre 1947 de la
colonie de la Haute-Volta entraina des réajustements des
circonscriptions ecclésiastiques. Le Pays Dogon et son évangélisation
furent directement concernés par ces changements politiques
qui affectèrent d’ailleurs la politique postcoloniale et déboucha
sur deux conflits frontaliers en 1974 et en 1985 entre le Mali et
10le Burkina Faso . Sur le plan ecclésiastique, entre 1947 et
1953, le Pays Dogon se trouva rattaché à la préfecture
apostolique de Nouna, née de la division de la préfecture apostolique
de Gao. Ainsi, les créations des deux premières missions
dogon furent l’œuvre de Mgr Lesourd. Les deux dernières par
contre furent crées par Mgr René Landru, troisième préfet
apostolique de Gao.
Alors que le poste de Tombouctou fut fermé au bout d’une
quinzaine d’années, et que le poste de Gao ne suscitait guère de
conversions d’autochtones, les postes du Pays Dogon furent
relativement féconds en conversions justifiant le transfert du
siège du préfet apostolique: de Gao à Mopti, aux portes du
Pays Dogon. Chez les Dogon, le catholicisme s’était
développé sur le terrain favorable de la religion traditionnelle et sur un
fond de révolution sociale liée au mouvement de
décolonisation: Kombé Somboro qui demanda à Mgr Lesourd d’envoyer
des Pères au Pays Dogon était, à la fois, «l’homme des Pères»
8et «l’homme du R.D.A.», le Rassemblement Démocratique
Africain, parti politique dont un des membres fondateurs,
11Modibo Keita, deviendra le président du Mali indépendant .
Dans les années 1945, une frange des Dogon s’était déjà
12ouverte à l’islam certes , mais il y avait les irréductibles, ceux
qui résistaient encore et toujours à la «religion des Peulh».
Kombé Somboro était de ceux-ci. Dans un contexte de
dévalorisation de la religion traditionnelle et d’ouvertures dues à la
colonisation française, le catholicisme leur semblait une
alternative intéressante d’autant plus que les Pères avaient bonne
presse auprès des populations opprimées et que leur religion
ne semblait pas heurter de front la tradition dogon.
Contrairement à l’islam et au protestantisme, le catholicisme
n’interdisait pas la consommation de la bière de mil dont le
rôle social et religieux était important comme l’avait constaté
13Michel Leiricompagnon de Marcel Griaule et comme l’a
montré Éric Jolly dans son ouvrage: La bière de mil dans la
société dogon.
Le choix du thème «L’évangélisation du Pays Dogon» a été
dicté par une dette contractée envers Pierre Kombé Somboro,
appelé abusivement – mais non sans raison – «premier chrétien
Dogon»: il fut le premier catholique baptisé au Pays Dogon.
Nous estimons qu’il est de notre devoir de communiquer le
testament spirituel que, spontanément, il nous a laissé pour tous
les chrétiens Dogon et où il s’adressait à Mgr Jean Zerbo alors
évêque de Mopti, pour lui demander de fonder les deux postes
restants de Minta et de Sofara, avant sa mort, car il aurait
demandé et obtenu de Mgr Lesourd la fondation de sept postes
de mission: les quatre du Pays Dogon, Mopti, Sofara et Minta.
Nous avons partiellement accompli notre devoir en faisant
écouter l’enregistrement de son récit dans le cadre des
émissions catholiques à la Radio Séno de Bankass et à l’occasion de
la célébration du cinquantenaire de la paroisse de Ségué, une
semaine après son décès survenu le 27 novembre 1999. Le
récit de Pierre Kombé nous servit de fil conducteur. Nous
l’avons confronté aux autres sources et nous le restituons pour
9une diffusion plus accessible, large et durable de la vérité
historique sur les origines et le développement du catholicisme au
Pays Dogon.
Notre choix fut motivé également par le désir de mieux
connaître et de faire connaître l’histoire de l’Église du Mali en
général et celui du Pays Dogon en particulier. Connaître ses
origines, c’est avoir un repère fiable, être armé pour la marche
dans le présent et le futur. Faire mieux connaître l’histoire du
diocèse de Mopti qui, chaque année, accueille des centaines de
touristes se rendant à Tombouctou, «la Mystérieuse» et au Pays
Dogon que l’ethnologue français Marcel Griaule, qui l’a rendu
populaire, a décrit comme une région toute aussi mystérieuse,
nous semble un devoir impérieux.
L’évangélisation et l’islamisation n’entraient pas dans le
centre d’intérêt des premiers ethnologues comme l’a remarqué
14Thierry Berche , si bien que dans les innombrables études sur
le Pays Dogon, les informations concernant ces questions sont
minces. Dans sa monographie éditée en 1957, Palau Marti
accorda aux missions chrétiennes à peine une demi-page avec
15des informations inexactes, laconiques ou même erronées .
Sur le plan chronologique, nous avons pris en compte
spécialement la période qui va de 1945, date à laquelle une
délégation de cavaliers Dogon vint solliciter Mgr Lesourd pour
l’envoi des Pères au Pays Dogon, jusqu’en 1995, date à
laquelle Mgr Jean Zerbo fut intronisé évêque de Mopti. La
responsabilité de l’évangélisation au Pays Dogon passa entre les mains
d’un Malien, 100 ans après l’arrivée des premiers Pères à
Tombouctou et 50 ans après les évènements dramatiques qui
marquèrent le début de l’évangélisation du Pays Dogon.
L’évangélisation du Pays Dogon ne peut se comprendre
qu’insérée dans le contexte de l’histoire de l’Église du Mali et
dans l’histoire universelle. Il suffit pour s’en convaincre de
remarquer que plusieurs Pères et leurs collaborateurs dogon
furent impliqués dans la seconde guerre mondiale.
Par Mali, nous désignons le territoire qui correspond à la
République du Mali actuel et qui, dans le temps, a pris
diver10ses dénominations et subi de nombreux remaniements
territoriaux. Toutefois, selon le contexte, l’appellation peut se référer
à l’empire médiéval du Mali ou plus précisément au noyau
central de cet empire médiéval: le Pays des Malinké.
Sur l’évangélisation du Pays Dogon, il existe quelques
articles de revues dont le plus performant est Le Christ chez les
16 17Dogon et des mémoires des universitaires maliens . Sur
l’évangélisation du Mali, l’œuvre du Père Joseph-Roger De
Benoist est, sans doute, la plus ample et la plus complète. Elle
s’arrête cependant en 1945, ce qui exclut, en
principe,l’histoire de l’évangélisation du Pays Dogon. En réalité, le Père De
Benoist signale, de manière succincte il est vrai, le mouvement
18d’évangélisation qui se dessinait au Pays Dogon . Pierre
Diarra vient d’éditer un ouvrage sur l’évangélisation du Mali,
19mais centré sur les Bwa .
Pour notre travail, nous avons eu recours principalement aux
archives des Pères Blancs à Rome, aux Archives Nationales du
Mali à Bamako, aux Archives Nationales d’Outre Mer à
Aixen-Provence en France, aux archives diocésaines de Mopti à
Sévaré et dans les quatre paroisses du Pays Dogon. Nous nous
sommes servis aussi des archives de Propaganda Fide à Rome,
et des archives de la Church and Missionary Alliance
consultées en ligne pour l’histoire du protestantisme au Pays Dogon.
Les documents accessibles aux Archives Nationales du Mali
et aux archives des Pères Blancs de Rome sont ceux antérieurs
à 1960. Les archives du Vatican n’offrent pas la possibilité
d’accès aux documents postérieurs au pontificat de Pie XI
(†1939), cependant nous avons pu accéder aux actes du
SaintSiège publiés dans Acta Apostolicae Sedis. Aux archives
diocésaines de Mopti, nous avons pu consulter des documents
allant au-delà de 1995.
Nous avons, en outre, utilisé les archives personnelles du
Pasteur John McKinney, fils du Pasteur qui fonda le
protestantisme au Pays Dogon, celles des Pères Paul van Ravestijn,
Jules Deprez, Helmut Kaiser et Josef Beck. Nous possédons le
témoignage enregistré de Pierre Kombé Somboro, celui qui, le
11premier, alla chercher des missionnaires auprès de Mgr
Lesourd. La Providence a voulu que nos chemins se croisent,
qu’un jour, il vienne nous raconter spontanément son
expérience et que nous ayons eu le réflexe d’enregistrer son récit de
trente minutes. En confrontant sa version avec celles des Pères
20Sainsaulieu et Dubois-Matra et celles de Max Accart, le chef
de subdivision de Bandiagara en 1945, nous avons été édifiés
par la fidélité de fond, et la constance de certains détails. «En
Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui
brûle» disait Amadou Hampâté Bâ en 1960 à l’Unesco. Nous
avons donc mis à contribution les «diplômés de la grande
université de la parole enseignée sous les togouna», spécialement
les témoins privilégiés de la rencontre de Jésus avec les Dogon
afin de préserver de l’oubli quelques pages de l’histoire de
l’Église au Pays Dogon. Pour être issu du milieu et pour y avoir
travaillé comme prêtre entre 1993 et 2001, nous avons eu
l’opportunité d’écouter des témoignages de plusieurs chrétiens et
21missionnaires de la première et de la seconde génération . La
monographie du diocèse de Mopti réalisée par le Père Deprez
dans le cadre de la célébration du centenaire de l’Église du
22Mali en 1988 fut une aide précieuse . Nous sommes aussi
redevable à l’immense littérature ethnographique sur le Pays
Dogon même si les informations sur l’évangélisation y sont
parcellaires, voire négligeables car cette littérature nous
présente souvent un monde bien différent de celui qui apparait à
travers les écrits des administrateurs coloniaux et des
missionnaires.
Notre étude comporte trois parties divisées chacune en
quatre chapitres. La première partie, intitulée «L’assaut des
nouvelles religions» est consacrée à la religion traditionnelle
(chapitre I), à l’islam (chapitre II), au protestantisme (chapitre III)
et au catholicisme (chapitre IV). Elle place l’évangélisation
dans le contexte global des conversions aux nouvelles religions
et tente d’expliquer le retard des Pères au Pays Dogon.
La deuxième partie, intitulée: «Les missions catholiques du
Pays Dogon», porte sur l’implantation et le développement des
12quatre postes de mission catholique: Ségué (chapitre V), Pel
(chapitre VI), Bandiagara (chapitre VII) et Barapiréli (chapitre
VIII), depuis l’action de propagande de Kombé Somboro en
mars 1945 jusqu’à l’intronisation de Mgr Georges Biard,
premier évêque de Mopti le 14 mars 1965.
La troisième partie est intitulée: «Les stratégies des Pères au
Pays Dogon». Le premier chapitre de cette partie est une vision
d’ensemble du diocèse de Mopti dont font partie les quatre
postes du Pays Dogon. Le second chapitre porte sur les
catéchistes, auxiliaires indispensables dans l’évangélisation du
Pays Dogon. Le troisième chapitre traite du rapport entre
l’évangélisation et les structures de promotion humaine:
l’enseignement catholique, les centres de santé et la Caritas. Le
dernier chapitre présente les défis à l’évangélisation du Pays
Dogon.
Carte 1. Père van Ravestijn indique le Pays Dogon.
Source: Photo Amadou Kizito Togo, Namur (Belgique) juin 2010
Père Paul van Ravestijn participa à la fondation des quatre
postes de mission catholique du Pays Dogon: Ségué en 1949,
Pel en 1952, Bandiagara en 1955 et Barapiréli en 1957, à
l’époque dans le Soudan Français, aujourd’hui en République du
Mali (Afrique occidentale).
13Carte 2. Les missions catholiques du Pays Dogon.
Source: Amadou Kizito Togo d’après une carte du Père Jules Deprez
14PREMIÈRE PARTIE
L’ASSAUT DES «"OUVELLES» RELIGIO"S
Le soleil des indépendances ne s’était pas encore levé, mais celui du
colonialisme français déclinait déjà lorsqu’au mois de mars 1945, Mgr
Jean Lesourd, préfet apostolique de Gao, vit débarquer une vingtaine de
cavaliers dogon, dans sa résidence à Nouna. Mobilisés par Kombé
Somboro, ces Dogon du canton d’Arou, dans la subdivision de
Bandiagara, étaient venus réclamer des missionnaires pour le Pays
23Dogon . Kombé Somboro n’avait pas réussi à convaincre le prélat
d’envoyer des Pères chez les Dogon qu’il disait prêts à embrasser le
catholicisme. Sa démarche semblait insolite comme insolite sembla celle
qu’entreprit une année plus tard, le sage Ogotemmêli en appelant chez
lui l’ethnologue Français Marcel Griaule pour lui révéler les secrets de
24la cosmogonie dogon ; elle semblait d’autant plus suspecte que les
25Dogon avaient la réputation d’être un peuple replié sur ses traditions ,
26des irréductibles païens farouches et cruels , pratiquant encore des
27sacrifices humains . La démarche des Dogon du Arou était le
symptôme d’une crise typique des époques charnières de l’histoire. Le peuple
dogon était en proie à une crise profonde d’identité. Il sentait le besoin
de se frayer de nouveaux chemins, d’aller au devant du changement, car
les temps nouveaux qu’avait annoncés le prophète Dogon, Abirè,
semblaient arrivés. Ce fut la ruée vers les «nouvelles religions».
L’engouement des Dogon pour le catholicisme se situait ainsi dans un
contexte global des conversions à l’islam et au christianisme au
détriment de la religion traditionnelle tombée en crise comme le montrait la
28prolifération des «féticheurs frappeurs» . La dynamique du
développement de la religion des Pères se comprend mieux en prenant en
considération celle de l’islam et du
protestantisme.
----------------------------------------------------------------------------------------------1. LE PAYS DOGO": BASTIO"
DU PAGA"ISME
Les Dogon qui habitent dans les falaises de Bandiagara, le
plateau dogon et la plaine du Séno Gondo, ont la réputation
29d’être attachés à leur religion traditionnelle au point que le
30terme peulh «habbé»: littéralement «fétichistes» , a fini par les
désigner et subsiste dans la nomenclature de leurs villages:
15Dimbal Habbé, Lessagou Habbé, Koulogon Habbé… Leur
31conversion massive à l’islam et au christianisme sous la «paix
française» a donc de quoi intriguer. Les Pères furent accueillis
avec ferveur malgré la «persécution» déclenchée contre les
32premiers sympathisants du catholicisme . N’était-ce pas
l’indice que le peuple dogon tentait de tourner une page de son
histoire? Explorons le milieu dogon pour saisir la dynamique de
conversion au catholicisme arrivé dix huit ans après le
protestantisme, des siècles après l’islam qui n’eut point de succès, du
moins au départ car depuis la moitié du XXème siècle, la
«religion des Peulh» est devenue la «religion des Dogon».
Soumis à l’action des marabouts, des Pasteurs protestants et
des Pères, de bastion du paganisme, le Pays Dogon est devenu,
33sur le plan religieux, un puzzle original . On continue de
présenter la culture dogon comme l’archétype de la culture
traditionnelle africaine mais la religion ancestrale est officiellement
défunte dans de nombreux villages même si elle continue de
faire sournoisement la loi.
1. Le Pays Dogon: un manteau d’Arlequin
Pour nombre de touristes, le Pays Dogon se limite à la zone
de Sangha rendue fameuse par l’ethnologue français Marcel
Griaule, ou tout au plus à la zone des falaises. En 1989,
l’Unesco classa, comme patrimoine mondial, «le Sanctuaire
naturel et culturel de la falaise de Bandiagara» en prenant soin
d’inclure une portion des trois zones naturelles: le plateau, la
34falaise et la plaine adjacente à la falaise . C’est dire que le Pays
35Dogon est un vrai «manteau d’Arlequin» qui, des falaises de
Bandiagara,s’étend en direction du fleuve Niger à l’ouest et en
36direction du Burkina Faso à l’est .
1.1. %os sources
Nos sources pour la présentation de la religion traditionnelle
dogon sont, avant tout, notre connaissance du milieu. Nous
16avons cependant effectué des recherches auprès des personnes
ressources et aux Archives Nationales du Mali. Les sources
coloniales sont d’autant plus intéressantes qu’elles montrent
les interactions entre la religion traditionnelle, l’islam, le
protestantisme et le catholicisme. L’immense littérature
ethnographique sur les Dogon et des observations des missionnaires du
Pays Dogon furent fort utiles. En 1952, Mgr Durrieu, supérieur
général des Pères Blancs, invita les Pères de Ségué à étudier les
coutumes dogon en vue d’une présentation «plus objective»
car les écrits de Griaule sur les Dogon lui semblaient
invraissemblables: «Ce Monsieur le professeur Griaule est en train, je
crois, de vouloir nous faire prendre des vessies pour des
lan37ternes!» .
1.2. Le sanctuaire naturel et culturel de Bandiagara
Le Pays Dogon s’étend au sud du coude que fait le fleuve
2Niger à Tombouctou sur une large région d’environ 30.000 km ,
au centre-est du Mali, qui déborde légèrement sur le Burkina
Faso. La littérature associe cet espace aux falaises de
Bandiagara qui s’étirent en ligne oblique à l’intérieur de la
boucle du Niger, et suivant le cours du fleuve, sur quelques 250 km.
Les falaises constituent «le vieux pays», site fortifié d’où
s’origine un univers expansif, aux contours flous, étendu au plateau
et à la plaine. Le plateau dogon s’incline jusqu’à disparaître
dans la vallée du Niger au nord; la plaine du Séno Gondo
s’ouvre sur le Burkina Faso au sud et à l’est. Le voyageur pressé
luimême, qui ne ferait que traverser le Pays Dogon d’ouest en est,
serait frappé par trois types de paysages: il passerait
brusquement du plateau dogon à la plaine du Séno Gondo en dévalant
les falaises de Bandiagara. Les Dogon auraient habité dans les
38régions plus à l’est occupées actuellement par les Mossi . Le
vieux pays, resté plus fermé, a donné du fil à retordre à tous les
envahisseurs et dissuada même l’intrépide chef Peulh Allay
Boukari, dont la légende fait penser à Hérode, de poursuivre
39Samba-Yanda et sa mère refugiés chez les Dogon de Iréli .
17Presque verticales, les falaises de Bandiagara mènent au
plateau et surplombent de 200 à 300 mètres la plaine. Pour
esca40lader les falaises, il faut parfois utiliser des échelles . Le long
des falaises, les villages-mères se succèdent tant sur le plan
horizontal que sur le plan vertical. Ces villages-mères ont
donné vie à des villages en plaine et sur le plateau.
Le Dogon se définit volontiers comme «cultivateur de mil».
41Il y a d’autres denrées alimentaires, mais le mil prime . Dans
ses prières, ce que le Dogon demande le plus à Dieu ce sont: la
santé, le mil et les enfants. Sa vie gravite autour du mil. Le
Dogon s’adonne aussi à l’élevage et à l’artisanat. En falaise et
42sur le plateau, il pratique le maraîchage dominé par l’échalote
communément appelé oignon. Au Mali, les Dogon sont
fameux pour leurs oignons plus que pour leur cosmogonie.
Commandez la «soupe dogon» à Sangha, on vous servira un
plat à base d’oignon. En plaine, la profondeur des puits
dépassant souvent les 40 mètres, interdit le jardinage.
L’originalité du Pays Dogon se trouve dans le fait que les
clivages linguistiques ne cadrent pas forcément avec les clivages
tribaux et que malgré une différenciation culturelle selon les
aires géographiques, l’unité du peuple dogon s’impose. Sinon
comment expliquer l’expansion de la tradition de la
circoncision à partir de Ondon, du culte du Diourou à partir de
Kanahogon et du catholicisme à partir de Ségué? Cette unité du
peuple dogon n’a pas échappé à Max Accart, chef de la
subdivision de Bandiagara qui voulut par une opération de police
neutraliser le mouvement des priants qui à partir de Toun et de
43Ségué s’étendait sur tout le Pays Dogon .
Les Dogon parlent de leur habitat en termes de «maison».
Patrilinéaire et patri-virilocale, la société dogon se caractérise
par une organisation à la fois lignagère, clanique et
villageoise. Partout il y a la guinna, «la grande maison» du lignage,
contenant l’autel des ancêtres. Les membres de cette
communauté exogame sont sous l’autorité formelle de leur doyen qui
habite la «grande maison», assure le culte des fétiches, donne
les prénoms aux nouveaux nés et les intègre ainsi dans la
guin18na qui indique aussi le lignage proprement dit, regroupant
l’ensemble des descendants d’un ancêtre commun en ligne
paternelle. Ce symbolisme se retrouve dans la dénomination de
l’Association malienne pour la promotion et la protection de la
44culture dogon: «Ginna Dogon» .
Le Pays Dogon est une grande maison compartimentée. Les
écarts sont énormes du point de vue des coutumes et des
parlers entre les différents groupes: certains n’ont pas la tradition
des masques jugée si importante par les ethnologues; une
frange de Dogon ne pratique pas l’excision des filles – n’en
déplaise aux partisans de l’explication mythologique de la nécessité
de telle pratique – mais on aurait tort d’exacerber les
différences car l’idée qu’au départ tous les Dogon formaient une
famille est bien encrée. Les Dogon se seraient «dispersés»
après l’exode, à partir de Kan (Kani-Bozon dans les
documents). Or «kan» en dogon signifie entre autre «porte». C’est
par là qu’ils sont rentrés dans la «Maison dogon» en
provenance d’un autre pays qui pourrait être l’empire du Ghana: «le
pays» se dit en dogon gana. Réfractaires à l’islam, ils
émigrèrent vers leur actuel habitat où ils continuèrent à vénérer le
serpent légendaire du Ghana sous la forme de Lèwè, premier
ancêtre des Dogon. Le nouvel habitat où ils trouvèrent les
Tellem devint leur maison au point que le quitter est devenu
45synonyme d’«aller en brousse» même lorsqu’on va vers les
grandes villes d’Accra ou d’Abidjan.
Le Pays Dogon fut un refuge pour diverses populations
depuis les Songhay jusqu’aux Toucouleurs en passant par les
46Saman et les Bambara. N’est-il pas la maison qui protège ses
enfants de la violence de la brousse? Paradoxalement, il n’est
pas rare d’entendre dire par les Dogon: «le Pays Dogon est
47mauvais» . À l’instar de la légendaire Tapama qui aurait été
murée vivante pour la fondation de Djenné, beaucoup auraient
donné leur vie pour les fondations de villages et de marchés.
Assé qui fut sacrifiée pour la prospérité du village de Bodwal
continue d’y être vénérée. Le catéchiste Albert Douyon, de la
mission de Barapiréli nous raconta qu’il dû quitter ce village
19parce qu’il devait respecter et le jour de Assé et le dimanche,
ce qui était trop pour un paysan.
Les conflits entre clans de même statut en situation
d’expansion territoriale ou entre immigrants et premiers occupants
furent violents. Le sang versé en ces occasions est la raison de
l’instauration de pactes d’alliance à plaisanterie. Une telle
relation autorise les habitants de deux localités à échanger des
moqueries, à s’insulter mutuellement et à tenir sur l’autre des
propos indécents. Ici comme ailleurs, la violence est
fondatrice et la délimitation des frontières a permis de sécuriser les
droits fonciers des premiers occupants sur leur domaine. Mais
les conflits renaissent comme celui qui, le 25 février 1955
48opposa les villages de Nabéné et Youdiou , ou celui qui
continue d’opposer les Saye de Tiréli aux Poudiougo de Ourou.
Un autre phénomène qui désolait le Pays Dogon était la
pro49lifération des techniques d’agression ou sorcellerie . Un Père
Blanc est entré dans les chants populaires pour avoir refusé de
boire de l’eau dans un village où on cherchait à
l’empoison50ner . Le chef de canton de Pana, Kassoum Sénou, refusait de
manger dans certains villages dogon par crainte d’être
empoi51sonné . Les Dogon étaient si avides de techniques d’agression
qu’ils en importaient. «Le scarabée de Koumasi», comme son
nom l’indique, viendrait du Ghana. Les succès de Diourou, de
l’islam et du christianisme s’expliquent en partie par la
volonté de certains d’en finir avec les sorciers.
1.3. Le Pays Dogon, Pays des hogon
Le Pays Dogon fournit un exemple de ces petites républiques
gérontocratiques réunissant quelques villages. La cohésion est
historique et se base sur un ancêtre commun; elle est
institutionnelle grâce à l’autorité du hogon, juge et prêtre à la fois,
une sorte de démiurge qui, par sa seule présence, assure
l’ordre du monde, depuis la germination des graines jusqu’à la
marche du calendrier. «Lors de chaque marché de Sangha, le
hogon envoie des représentants proclamer que les voleurs
20seront mangés [amendés] par lui et que la calebasse
[instru52ment de mesure] du fraudeur sera brisée» . Le hogon est un
chef religieux, responsable du culte du Lèwè ou des Bounroun.
C’était autour de lui que gravitait l’univers dogon avant
l’avènement des Français qui spolièrent les hogon de leur pouvoir
53temporel au bénéfice de leurs auxiliaires, les chefs de canton .
54Dans ce pays où «le sacré nage dans tous les coins» , le hogon
était perçu comme un roi sacré tirant son pouvoir de Dieu, le
hogon suprême. C’est de lui qu’Arou aurait reçu le ogo,«la
royauté», sous forme d’un bonnet rouge. Le grand frère Dyon
aurait allongé le cou, mais le bonnet rouge dévia et alla se
ficher sur la tête d’Arou. Le hogon d’Arou est, de ce fait, le
55grand hogon dont l’autorité s’étend sur tout le Pays Dogon .
Le terme ogo s’applique aussi à un autre personnage
honorable, imposant et riche du monde dogon: l’homme fortuné. Un
homme riche se dit: «petit hogon». À côté de Dieu et de la
parenté, la parole ogo entre dans la composition des prénoms
56et noms dogon . Des villages portent des noms composés avec
ogo: Kanahogon, la capitale des «féticheurs frappeurs»,
Ogodengou, dont le sens évoque la posture assise du hogon qui
incarne à la fois la stabilité, la durée, la dignité, l’autorité
légitime, mais aussi l’immobilité, l’attachement à un territoire et
l’assujettissement à une fonction. Avant d’être «assis», c’est-à-dire
intronisé, le hogon est au préalable «capturé», dépouillé de sa
57personnalité propre et «attaché» à sa nouvelle fonction. Le
dernier hogon de Koporopen, Ammodyou vint de Tounsogourou et
on «l’attrapa» le lendemain de la première grande pluie, devant
58son grenier où il était rentré pour sortir les semis de mil .
L’étendue spatiale du pouvoir du hogon est extrêmement
variable selon les régions. Elle peut en effet se limiter à un
quartier ou englober au contraire un groupe de villages ou tout
un territoire. Il existe deux types de hogon, parfois dans un
même village: «le hogon par aînesse», est investi de cette
fonction en tant qu’aîné du groupe territorial sur lequel s’exerce
l’autorité du hogon. La charge de ce dignitaire est conforme au
principe de séniorité qui structure toute la société dogon
21puisque l’autorité revient légitimement au plus âgé. Dans le livre
de Desplagnes, le mystérieux «Hanna-Gara, grand prêtre du
59village» , correspond tout simplement à l’aîné du village. Ana
gara en dogon signifie: le plus vieux du village. Le «hogon
durable» est choisi quant à lui, indépendamment de son âge, à
l’intérieur du lignage ou du groupe conquérant, détenteur du pouvoir
politique comme c’était le cas à Koporopen. À l’exception du
dignitaire siégeant à Arou, ce second type de hogon est rarement
mentionné dans les études sur les Dogon. Privés de leurs
prérogatives judiciaires par l’Administration coloniale, la plupart ont
disparu dans les années trente à cinquante, excepté à Arou et à
Nombori. Le développement des «nouvelles religions» se fit
pendant cette période.
602. Les Dogon: «un bloc très particulariste»
Max Accart, le chef de subdivision de Bandiagara, dans son
rapport sur les incidents de Toun et Ségué, qualifiait les Dogon
de «bloc très particulariste» et justifia la violence avec
laquelle il mata la «rébellion» des sympathisants des Pères par la
crainte de voir se propager le mouvement des priants sur tout
le Pays Dogon cimenté par une histoire commune.
Dans le cadre de l’investiture du hogon, de cérémonies
funéraires ou de rituels lignagers, les historiens Dogon prennent
publiquement la parole pour raconter l’origine et l’histoire de
61leur groupe. Les chanteurs de badjoukan , «les pileurs des
honneurs du hogon» (ceux qui racontent l’histoire du clan lors
des funérailles du hogon) et les chefs des guinna, racontent
l’histoire du peuple dogon venu de Malo et répandu dans le
Pays Dogon après un séjour commun à Kan.
2.1. «Les danseurs masqués de l’ouest africain»
62«Les danseurs masqués de l’ouest africain» est le titre d’un
ouvrage de Stephen Pern sur les Dogon. Le mot «Dogon»
évoque pour beaucoup des images de falaises perdues,
l’en22voutante beauté des masques et les échos des danses
immortalisées par le réalisateur de cinéma et ethnologue français Jean
Rouch, la divination du renard pâle, une cosmogonie complexe
où une grande place est accordée à Sirius le fameux «Po
63tolo» . L’image du Dogon de petite taille, masqué et dansant
non loin des grottes refuges est pourtant loin de correspondre à
la réalité car, même si tous n’ont pas la stature exceptionnelle
64de Yogara de Wol , beaucoup au Pays Dogon portent le
surnom de «De Gaulle» à cause de leur grande taille; certains
n’ont jamais vu la falaise et beaucoup ne porteront jamais les
masques. La danse est certes importante au Pays Dogon, mais
le grenier de mil l’est d’avantage et si les termes qui les
indiquent sont phonétiquement similaires «go»c’est peut être
parce que celui qui a le grenier plein peut se permettre
d’exécuter «la grande danse» comme expression de joie.
Les observateurs sont frappés par l’importance des variations
locales, au niveau linguistique et culturel au Pays Dogon. En
interprétant cette diversité, il faut néanmoins se méfier des
généralisations inverses. Il serait en effet exagéré de conclure
que le Pays Dogon est simplement une mosaïque de groupes
isolés, repliés sur eux-mêmes et inaccessibles à toute influence
extérieure. Il est évident que les frontières ethniques sont
floues au Pays Dogon comme ailleurs. Au sud-ouest, la
transformation de Dogon en Marka est un processus fréquent, lié à
l’adoption de l’islam, de la langue marka ainsi que d’une
nouvelle activité qu’est le commerce. Inversement, dans les
régions tomo, de petites communautés étrangères ont été
culturellement assimilées aux Dogon même si leur ancien
patronyme trahit encore leur origine: Traoré de Djoboro, Yolo
65Kulubala de Balaga, Samakan de Yarou . À l’autre bout, au
nord-est, dans le village d’Amba, les habitants qui portent le
patronyme Kamoko, complètement assimilés par les Dogon
dont ils ont adopté la langue et les coutumes seraient d’origine
66Songhay, venus de Gao et de Hombori à l’époque des Askia .
«Nous sommes de même mère et de même père» rappellent
toujours les Dogon lors des palabres pour régler les conflits.
23Tous étaient frères et étaient rassemblés à Kan avant de se
disperser. C’est du moins l’histoire officielle car les Liwen,
totalement assimilés au Dogon, sont les témoins de la
population que ces derniers trouvèrent en arrivant. Le Dogon a
conscience de son ethnicité qui se manifeste par un parler tout à fait
différent de celui des voisins. Pourtant la signification du terme
Dogon ne semble pas immédiate. Selon certains, il renvoie au
fait qu’ils sont les jeunes frères des Malinké. Cette explication
renforce le mythe de l’exode des Dogon à partir du Mandé.
Pour d’autres, le terme renvoie au fait que le Dogon se définit
67comme «l’homme qui a peur d’avoir honte» . Pour d’autres
encore, «dogon» dériverait du nom d’une herbe très résistante,
68difficile à éradiquer . Les Dogon sont irréductibles comme
cette herbe. N’ont-ils pas résisté à tous les envahisseurs? La
devise des Dogon serait: «Nous n’allons pas chez les autres, les
69autres ne viendront pas chez nous» . Accrochés à leurs falaises
et à leurs traditions, ni l’assaut des Mossi, ni les razzias des
Peulh ne les brisèrent. Pour certains enfin le terme «dogon»
70dériverait de la parole «courage» .
L’ethnie dogon est une forme d’appartenance collective qui
exprime une identité se signalant clairement par un nom
propre, qui est connu, compris et accepté dans ce sens par tous les
clans qui s’en réclament. De même, les Dogon sont bien
identifiés chez les populations voisines: Songhay au nord, Bozo,
Bambara et Bobo à l’ouest, Samo, Marka et Pana au sud,
Mossi et Tellem à l’est, Peulh, Toucouleurs et autres
populations plus ou moins assimilés aux Dogon, au milieu des Dogon.
Ces voisins utilisent rarement l’ethnonyme «dogon», si bien
que certains auteurs s’y perdent. Ainsi, pour David Robinson,
Dogon, Tombo et Habbé constitueraient des populations
diver71ses . Georges Mabille également, se méprend quand il affirme
que les Bambara appelleraient les Dogon «Habbé», alors que
72les Dogon eux-mêmes s’intituleraient les Kado . En réalité, les
Tombo (Tommon) sont une fraction de Dogon comme les
Tomon, les Donnon, les Togon, les Toron, les Gouroun etc.
Tous ceux-ci se disent Dogon, mais sont appelés Habbé
(féti24chistes) par les Peulh, et Kadow par les Bambara qui ont forgé
le pluriel sur le singulier peulh «Kado». Si seuls les Dogon
sont restés avec le surnom Habbé, c’est en raison de leur
attachement à leur religion traditionnelle. Du point de vue des
États musulmans de la région, le Dogon correspondait au
stéréotype du cultivateur primitif idolâtrant tout autant les
fétiches que la bière et s’adonnant sans réserve à des orgies de
boisson au cours des festivités païennes. Mais l’identité dogon
ne s’est jamais construite sur ce seul critère. Cela était d’autant
moins possible qu’il existe d’autres populations
consommatrices de bière sur les frontières orientales et méridionales du
Pays Dogon, en particulier les Bwa, qui ont une solide
réputation dans ce domaine. On ne se transformait pas en Dogon
simplement parce qu’on buvait de la bière, et on ne cessait pas de
73l’être en devenant abstinent .
2.2. Les Dogon sont-ils venus du Mandé?
Selon la tradition, les Dogon seraient venus de Malo que
cer74tains identifient au Mandé . Ils sont constitués de quatre
principales tribus: Dyon, Arou, Onron et Domnon dont Germaine
75Dieterlen a essayé de retracer les parcours . Ils auraient migré
par vagues, fuyant l’oppression des potentats qui voulaient
imposer l’islam, pour pouvoir conserver leurs traditions et arrivèrent
dans «leur maison», guidés par l’esprit du premier ancêtre
transformé en serpent. Après avoir traversé le fleuve, et fait une
alliance avec les pêcheurs Bozo, ils s’installèrent dans la zone de
Bandiagara occupée alors par les Tellem. Ce discours unitaire qui
semble une réminiscence de l’Exode biblique masque des
réalités complexes. En effet, s’il est probable que les groupes des
Dyon et des Arou viennent de la rive occidentale du Bani ou du
Niger et soient liés au monde mandingue, l’origine de certains
groupes comme les Liwen n’est pas clairement établie.
L’idée d’une société dogon étrangement immobile et
fossilisée, protégée de toute évolution par des remparts de grès ne
correspond nullement à la réalité car les Dogon eurent des
rela25tions avec toutes les formations politiques de la région. À
l’intérieur du Pays Dogon, les différentes tribus avaient une
longue tradition de migration. Ainsi, les gens de Pélou sont de la
tribu Arou et sont apparentés à ceux de Nombori, de Ségué,
76d’Arou dans le Dacol Ibi et de Kambari Bandiagara .
Pour expliquer l’unité du peuple dogon, les récits mythiques
parlent d’un ancêtre commun, Lèwè, auquel chaque
communauté dogon voue un culte matérialisé par un autel censé
contenir un peu de terre provenant de son tombeau. Les mythes font
peu à peu place à l’histoire avec le nom d’Ogodouwo attesté
dans de nombreuses chronologies. L’histoire officielle des
Dogon les fait venir de Malo à Kan. Le patronyme Kansaye
des Saman viendrait de là: «dispersés à Kan». Avant de se
disperser, les Dogon se partagèrent les reliques du premier
ancêtre Lèwè qu’ils avaient emportées avec eux et qui
symbolisent l’unité du groupe. Par un pacte ancestral, ils firent des
bénédictions, demandant à Dieu de les multiplier tout en les
77gardant unis comme les tiges de mil des togouna , ce qui aurait
donné naissance aux noms de familles Togo et Dyoundo ou
78Guindo . Ces grands traits de l’histoire des Dogon sont assez
79connus. C’est le «discours de jour, discours de l’unicité» .
Mais pour certains détails, les Dogon donnent des réponses
évasives ou des récits qui demandent d’être interprétés telle
l’histoire d’Ogodouwo et ses fils. À la question: «pourquoi
vous êtes-vous séparés à Kan?». Et voilà le Dogon emporté
dans une histoire canonique: l’affaire de la «queue de girafe»
qui est en fait l’organisation par le vieux chef politique,
Ogodouwo d’une «partie de chasse à la place» entre ses
nombreux fils. Celui qui ramènera le trophée remplacerait son père.
Selon la légende, Ogodouwo avait soixante-dix-sept femmes et
de nombreux enfants. Il donna à chacun d’eux un cheval, sauf
à Yakolo Badyin – non «le fils aîné de la vierge» comme le dit
80Germaine Dieterlen , mais «le fils aîné de la femme mal
aimée» – qui ne reçut qu’un mouton. Il leur ordonna d’aller
couper des queues de girafes et de les lui rapporter. Malgré les
conditions défavorables dans lesquelles le mit son père, contre
26toute attente, Yakolo Badyin finit par triompher. Avant d’offrir
la queue de girafe à son père, il la brandit dans sa direction,
dans un geste de défi et commença à chanter en badjoukan, «la
parole de l’aîné» pour raconter son exploit et démontrer ainsi
sa supériorité. Par la suite le badjoukan raconte l’histoire de
tous les Dogon. L’entreprise n’est pas aisée car ni la langue, ni
les noms de famille ne permettent d’identifier à coup sûr les
descendants de tel ou tel ancêtre. Ainsi, à Sangha, où tous
parlent le toroso, le patronyme Dolo est porté tant par les
descendants de Dyon que par ceux de Arou. Par contre à Guéwourou,
village initialement fondé par les Onron, nous avons la famille
Douyon et la famille Togo qui se réclament du même ancêtre
Dyon, mais les premiers s’expriment en toroso et les second en
togokan. L’occupation de l’espace au Pays Dogon s’est faite
dans un enchevêtrement indescriptible. Ainsi les familles Dyon
de Kani (Bankass), de Koporopen (Koro), de Sangha
(Bandiagara) et de Walo (Douentza) ont des parlers totalement
différents. Sur le plateau les gens de Kamma sont Arou, les 14
villages de Gondo sont Dyon, mais dans la plupart des villages,
les Arou et Dyon sont mélangés comme à Golokanda et à
Sangha. Le nom de Domnon, tribu dont est issu le prophète
Abirè, est repérable dans le nom des villages de Domnossogou
et Domini. Les gens de Domno seraient un sous-groupe de la
grande famille Onron, représentée par les Ongoiba.
2.3. La lance des Peulh
Les Mossi eurent sur les Dogon l’effet d’un rouleau
compresseur qui du sud-est les a comprimés en direction de la
falai81se de Bandiagara . Par la suite, ils effectuèrent des razzias
sporadiques. Les Peulh harcelèrent les Dogon de manière plus
82constante . L’expression «cheval de Gondo» est synonyme de
83Peulh razzieurs. Qu’ils soient de Gondo, du Wakambé , ou du
Macina, le Dogon se le représente avec une lance, signe de sa
force. Les Peulh contrôlèrent totalement certaines localités
dogon comme le canton de Timiniri qui porte si bien son nom
27peulh de «localité finie», c’est-à-dire «vaincue complètement».
Installés un peu partout dans l’Afrique de l’Ouest, les Peulh
furent longtemps très hostiles à l’islam. Leur conversion tout
au long du XVIIIème siècle fut, l’occasion d’établir leur
autorité sur le Macina, et sur le Pays Dogon. Mais les Dogon
résistèrent aux pressions de ces voisins islamisés comme l’illustre
84un chant des circoncis .
Quant aux Toucouleurs qui se nomment Haalpular, «ceux qui
parlent la langue peulh», donc des Peulh pour le Dogon moyen,
85ils vinrent en envahisseurs, alliés protecteurs des Dogon .
Chassé de Hamdallaye, vaincu, poursuivi, El Hadj Omar Tall
leur chef de file tenta de se glisser sur la falaise de Bandiagara
où il espérait retrouver les alliés Peulh et Dogon de la
montagne que lui promettait son neveu Tidjani Tall. Le secours vint
trop tard. Le 18 février 1864, El Hadj Omar périssait dans de
mystérieuses circonstances au fond de la grotte de
Déguembéré. Tidjani, le fils de son grand frère, établit sa
capitale à Bandiagara. Avec lui vinrent s’installer à Bandiagara des
Toucouleurs, des Peulh et des Haoussa islamisés. Tidjani avait
fait la paix avec les Dogon qui bon gré mal gré lui fournirent
la main-d’œuvre qui lui manquait. En fait, les Dogon subirent
86avec plus ou moins d’aigreur et les Peulh et les Toucouleurs .
L’islam progressa au Pays Dogon sous Tidjani et ses
successeurs Tafsirou et Mounirou, fils d’El Hadj Omar. Mounirou fut
écarté lorsque chassé de Nioro, par Archinard, le fils aîné d’El
Hadj Omar, Ahmadou, «commandeur des croyants», vint à
Bandiagara en 1891. Il espérait pouvoir se défendre sur les
falaises. Mais en 1893, devant Archinard, Ahmadou dut
abandonner la place, descendre la falaise et fuir dans le Séno vers
le Nigéria. Pour les Dogon, une nouvelle ère débutait: celle des
87«Anoussara», «Blancs», car Aguibou Tall , un autre fils d’El
Hadj Omar venu de la Guinée et intronisé roi de Bandiagara
par Archinard n’était qu’un jouet entre les mains des nouveaux
88maîtres . Les Dogon profitèrent de la situation pour se
sous89traire à la tutelle des Toucouleurs .
283. La religion traditionnelle dogon
La religion traditionnelle dogon est un monothéisme qui
donne une grande place aux cultes des ancêtres et des
puissances surnaturelles. Elle est sans prosélytisme, sans credo
standard et connaît une morale de l’interdit. Celui qui transgresse
l’interdit doit effectuer une réparation car l’impureté provoque
90chez l’individu qui la subit un départ de ses forces vitales .
Parfois, une amende est prévue: Ogotemmêli signale qu’il
pourrait être amendé d’un bœuf si on l’entendait dire certaines
91choses à Griaule .
3.1. Le culte de Amma, le hogon suprême
Le culte le plus général, chez les Dogon, est celui de
AmmaOgona, «Amma le hogon suprême». Les Dogon sont
mono92théistes. Ils considèrent Amma – Amba sur le plateau –
comme le Dieu créateur, immatériel et omniprésent. Toutes les
demandes adressées aux puissances surnaturelles le sont en son
nom, prononcé au début de chaque prière. À la récolte Amma
93reçoit l’offrande des fruits nouveaux . L’islam et le
christianisme n’ont fait que valider cette conception du Dieu créateur
et tout puissant. Les autels dressés à Amma sont nombreux.
Les génies et les ancêtres sont des médiateurs puissants, mais
Amma est nettement au dessus de la mêlée. Les puissances
subalternes sont plus efficaces parce qu’elles interviennent
rapidement, ce qui montre d’une certaine manière qu’elles sont
plus malléables: il suffit de faire les sacrifices adéquats.
Amma, par contre, est un Dieu si puissant qu’il n’est pas
possible de lui tordre la main. Le hogon suprême ne se lève pas
pour des broutilles, mais il est proche et invite à la
miséricorde: la parole «pitié» en dogon se dit «s’agripper à Dieu». Le
proverbe: «Tant que Amma est là haut, le vautour ne descendra
pas pour manger de l’herbe» souligne la providence de Dieu.
Dans les souhaits et les formules de politesse le Dogon se
réfère toujours à Amma dont le nom entre dans la composition de
29plusieurs prénoms: Ammagouno, «esclave de Dieu», Ambaéré,
«Dieu est mieux que tout», Ammagana, «Dieu merci»...
Paradoxalement, Amma est aussi le Dieu de la mort:
«Puisque c’est Amma qui l’a fait, pardonnez à Amma» est la
formule des condoléances.
3.2. Le culte des ancêtres et des puissances
Le culte des ancêtres se déploie en plusieurs volets: il y a le
culte de Lèwè, premier ancêtre métamorphosé en grand
serpent, celui des Bounroun, ancêtres qui, après s’être manifestés
aux hommes s’en retournent au pays des ancêtres en laissant un
signe, celui des Âmes, ancêtres plus proches qui réclament des
«répondants» ou «réincarnations».
3.2.1. Lèwè: le premier ancêtre et la terre nourricière
94Le culte de Lèwè, revenait à la famille fondatrice du village
et il était associé au cycle de l’agriculture: chaque année, la
période des semailles du mil est ouverte par un sacrifice à
l’ancêtre mythique. Le commandant Monvoisin constatait en 1954
que les fêtes et cérémonies traditionnelles ouvrant la saison des
95cultures avait eu lieu dans tous les cantons . Un autre
administrateur, Leroux, en tournée dans la zone de Kani remarqua
en 1958 que le culte de Lèwè était encore vivant dans cette
96région . Ce culte est confondu avec celui du premier ancêtre et
ainsi, le hogon qui représente cet ancêtre est chargé de
maintenir la fécondité du groupe et de la terre: son bâton de pasteur
est fait du bois d’un arbre supposé attirer la fécondité, sa sueur
ne doit pas tomber sur la terre pour éviter que le mil ne
jaunisse. En l’honneur de Lèwè, l’enfant qui naît quand on vient
s’installer dans un nouveau village est nommé Anlèwè. Dans
leur mouvement, les masques dogon reproduisent la démarche
du serpent mythique, avatar de Lèwè.
30973.2.2. Bounrou ou le totémisme dogon
La seconde pièce maîtresse du culte des ancêtres est celui des
Bounrou qui constituent ce qu’on peut appeler le totémisme
dogon. Bounrou est un esprit totémique protecteur du clan. Le
Dou-Bouna regroupe tous les Somboro. De même,
SarouBounrou regroupe tous les Togo de Sarou: Koporopen, Pel,
Birga, Ongo, Baraniogolé, Tounsogourou Koporo-Na, Baliri,
Anamonyoula. Tous les ressortissants des deux sexes d’un
même totem observent le même interdit: l’hyène pour les gens
de Guimini qui l’appellent «notre oncle», le hérisson pour les
gens de Idyélou etc. Les femmes restent membres de leur
propre lignage et conservent leur appartenance au clan paternel.
D’où l’importance de l’institution des yayèrèn, «femmes
allogènes», valorisée du fait que le hogon «durable» est choisi
parmi un de leurs fils. Le Bounrou a un prêtre qui en assure le
98culte et parfois, l’institution du hogon est directement liée au
Bounrou.
3.2.3. Cultes des âmes, des génies et des puissances
Les ancêtres sont présents à travers leurs
«réincarna99tions» . Ils sont présents également par l’institution des
masques qui sont considérés comme les ancêtres revenus sur
100terre . Mais le culte des ancêtres n’épuise pas la vie
religieuse des Dogon car de nombreux autres autels dédiés aux
«puissances de la nature» continuent de drainer des foules de
personnes soucieuses de retrouver un objet volé, de rétablir la
jus101tice, de chercher la fécondité, ou de faire venir la pluie .
Mouno, Nyènrèn, Pégou et Nommo sont les principales
puissances qui reçoivent des cultes collectifs. Le culte de Mouno
est lié à la chasse, celui de Nyènrèn aux «propriétaires de la
terre» c’est-à-dire les génies de la brousse. Le Pégou est un
fétiche protecteur contre les maladies à la base duquel, il y a le
102sacrifice d’une vie . Quant au Nommo, «propriétaire de
l’eau», il est le génie de l’eau. Malgré cette panoplie de
féti31ches et de génies, les Dogon n’hésitaient pas à chercher ailleurs
d’autres «puissances». Ainsi le culte de «Diourou» fit son
entrée au Pays Dogon en provenance du Pays Minyanka.
3.3. Diourou, «les féticheurs frappeurs» de Kanahogon
Dans la première moitié du XXème siècle, le culte de
Diourou, une société de possédés et de contre-sorcellerie, se
103propagea au Pays Dogon . La diffusion de cette «confrérie»
s’expliquait à la fois par les bouleversements sociaux et
politiques du début de ce siècle et par la dimension pluriethnique
104de ce culte . Dans les Archives Nationales du Mali, nous
avons trouvé plusieurs documents relatifs à «l’affaire
Diourou». Le mouvement des «féticheurs frappeurs» avait son
épicentre à Kanahogon, résidence de Toumoulé Fonghoro,
mais embrasa tout le Pays Dogon: du Pays Tomon, «l’occident
105dogon», jusqu’à Douentza dans la région orientale . Selon
Lamodière, le premier féticheur connu, Toumoulé Fonghoro
acheta son fétiche à 15.000 francs, dans le cercle de Koutiala.
Selon Mader, le fétiche Diourou serait importé de San. Dans
tous les cas, il s’agit d’un culte païen importé comme l’indique
le nom Diourou qui signifie «lien», «corde» en bambara.
L’appellation Inya en usage à Koporopen est sans doute une
déformation du Nya Minyanka. Toumoulé Fonghoro forma un
grand nombre de jeunes Diourou, qui se répandirent, à la
recherche des sorciers. Ils avaient au bras, un bracelet de cuir
contenant des matières fétiches leur permettant de déceler les
106sorciers. Leur nom de Diourou vient de ce bracelet .
Lamodière décrit ainsi le fétiche-mère:
Le fétiche, trois outres d’un mélange innommable de chairs, de sangs et
d’os divers et deux cravaches, a été saisi et la case qui l’abritait, ainsi que
les offrandes, incendiée. Un canari rempli d’un même mélange à laquelle
buvaient les initiés a été détruit. […] L’appareil du fétiche comportait en
plus de centaines de gris-gris aussi divers qu’hétéroclites, quelques
ossements humains qui ont été saisis. Il n’est en somme pas exclu que les
sacrifices humains ou tout au moins le trafic d’ossements aient été pratiqué
107d’une manière ou d’une autre à Kana-Hogon ou aux environs .
32Kanahogon fut une sorte de lieu de pèlerinage où affluaient
visiteurs, adeptes et demandeurs. Les malades venaient s’y
faire soigner par le chef féticheur, qui semblait présider avec
succès en outre à toutes sortes de circonstances de la vie de ses
adeptes. Les conseils, rémunérés à raison de deux poulets la
première fois, 200 francs, deux poulets et un chien la seconde
fois semblaient fort demandés.
Jusqu’en 1953, un autre sanctuaire des Diourou se trouvait
108dans le village d’Ama dans le canton de Barassara .
Kanahogon et Ama se trouvent au Pays Tomon où la
population, en contact constant avec les peuples voisins, n’hésitait pas
à importer des «puissances spirituelles». Selon Mader, la
prolifération des Diourou était une stratégie des fétichistes pour
lutter contre l’avancée de l’islam et du christianisme:
Il semble que les féticheurs, sous le prétexte d’épurer les mauvais sorciers,
ont pensé, en profitant du prestige s’attachant aux fétiches nouveaux,
ranimer le zèle de milieux animistes. Il y a là une réaction certaine contre les
progrès de l’islam ou des missions, bien que les réactions ne se
manifes109tent point directement contre les musulmans ou les chrétiens .
Paradoxalement, l’islam et le christianisme se sont fortifiés
après le passage de Diourou. Pour ne pas être accusés de
sorcellerie, et bastonnés sévèrement, certains se firent musulmans ou
110chrétiens . Selon l’imam de Satèm, à Koporopen, chez
Ambalou «le corbeau», les Diourou découvrirent et exposèrent
au togouna des pieds, des mains, des têtes et un plat plein de
graisse humaine. Ils frappèrent avec tant de zèle un autre sorcier
du village que le malheureux mourut. À cause de cette histoire,
les Diourou furent saisis et envoyés en prison à Bandiagara. Ce
récit cadre avec les rapports des administrateurs coloniaux:
Le mouvement prit rapidement une extension considérable. Ralenti par
l’arrestation de Toumoulé, il répartit de plus belle au mois de juillet, trois
autres féticheurs s’étant mis, à leur tour, à initier des Diourou dans les
cantons de Bongoudié et Endé. Deux d’entre-eux viennent d’être arrêtés; le
troisième le sera sous peu. À ce jour, le nombre des morts provoqués par
les Diourou, soit directement, soit indirectement (suicides), est de dix,
111auquel il faut ajouter de nombreux blessés .
33Lamodière était perplexe devant la sympathie du conseiller
général, Belco Guindo, envers ceux qu’il considérait comme
112des fauteurs de trouble . Il procéda à l’arrestation du grand
chef des Diourou Toumoulé Fonghoro et de son bras droit
Antandou Fonghoro dans le village de Kanahogon au moment
113où ils s’apprêtaient à officier . Cette arrestation n’arrêta pas
tout de suite le mouvement diourou, qui continua à se propager
jusque dans les cantons de la subdivision de Douentza. En
1950, une tournée de M. Lucchesi et les mesures énergiques
qu’il prit aussitôt dans l’ensemble des cantons ont arrêté la
propagation du mouvement. Lamodière de son côté envoya un
peloton de gardes de cercle arrêter les Diourou qui pourraient
114encore exercer dans le nord de la subdivision de Bandiagara .
L’élan du fétichisme fut brisé au profit des nouvelles religions.
Cela peut se voir dans la situation religieuse du cercle de
Bandiagara présentée, en 1954, par l’inspecteur des affaires
administrative, Ortoli. Sur un total de 270.051 habitants que
comptait le cercle, 204.832 étaient des Dogon. Peulh et
Toucouleurs réunis étaient au nombre de 43.937. Le reste de la
population était composée de Marka au nombre de 12.081 et de
Samogo au nombre de 9.201. Selon Ortoli, le cercle comptait
145.000 animistes contre 125.000 musulmans et 5.000
chrétiens. En sachant que les Samogo étaient réfractaires à l’islam,
on peut déduire que les Dogon restés animistes étaient en deçà
de 145.000. La ruée des Dogon vers les nouvelles religions,
notamment vers l’islam avait débuté. Une infime partie s’était
convertie au christianisme, mais le bloc fétichiste était surtout
entamé par l’islam qui s’imposa rapidement comme la plus
importante religion au Pays Dogon et qui se dressa comme un
mur devant les Pères Blancs.
Grâce à sa situation géographique à l’écart de l’axe fluvial du
Niger et à son relief dominé par les falaises de Bandiagara, le
Pays Dogon conserva longtemps son originalité, résistant tel
un bastion à l’islam des Peulh et des Toucouleurs. La religion
traditionnelle, centrée sur le culte des ancêtres, se présentait
comme une manière de vivre qui englobait non seulement le
34domaine religieux, mais aussi les domaines de la politique, du
droit, de la santé, de l’éducation, pour ne citer que quelques
secteurs clés de la vie en société. Le hogon d’Arou, grand
prêtre du temple de Lèwè, était comme «le pape» de cette société
et en personalisait la cohésion renforcée par les mythes et les
légendes. Avec l’arrivée des Français, les hogon perdirent leur
pouvoir temporel et la société s’ouvrit aux «nouvelles»
religions, principalement à l’islam.
352. L’ISLAM: RELIGIO" DES DOGO"
En 1920, Paul Marty présentait les Dogon comme les
champions de la résistance à l’islam. La population dogon était
«fortement attachée à son fétichisme traditionnel, relativement bien
organisé dans ses rites, dans son culte et dans sa hiérarchie.
C’est pourquoi elle effectue à l’islam une résistance des plus
115efficaces» . Peu après, les Dogon tournèrent casaque, et se
116convertirent en masse à l’islam , aidés par des marabouts
influents tels Sékou Salah Siby ou El Hadj Djibilirou Aya
117dit «El Hadj Guimini» . Les fétiches sont abandonnés voire
118incendiés . Les Pères de Nouna qui se croient en mission
fétichiste à Ségué sont surpris d’entendre dire: «l’islam est la
reli119gion des Dogon» . «Chaque village de la plaine a sa petite
mosquée. Dès que le missionnaire essaye de toucher la
population d’un village, la réaction est instantanée et, peu à peu, la
120falaise, elle aussi accueille les crieurs de prières» car le temps
de prier était venu comme l’avait prédit le prophète Abirè.
1. Les oracles d’Abirè
Si les jihad successifs des Peulh du Macina puis des
Toucouleurs n’avaient guère favorisé la diffusion de l’islam
chez les Dogon, excepté à l’ouest du plateau, la religion
musulmane s’implanta au cours du XXème siècle dans une grande
partie du Pays Dogon, à l’exception du centre de la falaise et
du plateau. Ainsi, Michel Leiris constatait en 1931 que les gens
121de Bankass faisaient le «salam» . Avec l’ébranlement des
122structures traditionnelles que provoqua la «Paix française» ,
le temps de prier était venu. Dépouillés de leurs forces, les
hogon ne furent plus à mesure de contrecarrer l’élan de la
«reli123gion des Peulh» . Celle-ci prenait ainsi sa revanche sur un
paganisme têtu qui le narguait depuis des siècles.
361241.1. «Le temps de prier est venu»
Nos principales sources sur cette période clef de l’histoire
des Dogon qui les vit passer du fétichisme aux nouvelles
religions sont les écrits des administrateurs coloniaux, des
missionnaires,d’Amadou Hampâté Bâ, les témoignages des
personnes ressources, notamment l’imam de Satèm. Nous avons
aussi fait recours à la tradition orale, en l’occurrence aux
chants, aux proverbes et aux oracles d’Abirè «le prophète du
changement» que nous utilisons comme cadre d’analyse de la
révolution religieuse au Pays Dogon.
Abirè Goro qui a donné son nom au Lycée de Koro, est un
personnage légendaire qui aurait parcouru d’un bout à l’autre la
plaine du Séno Gondo et dont les oracles sont encore chantés et
racontés au Pays Dogon. On dit que son père s’appelait
Ogotewou Goro de Dinangourou et sa mère Yabounyon
Ongoiba de Dianweli, mais sur ce point il y a divergence car
selon certaines sources, sa mère viendrait de Sadia. Agadou
Togo qui est né en 1952 affirme que Abirè est venu à
Koporopen et qu’il a prédit que Badyin «le bref», qui était alors
un enfant, serait le représentant de Lèwè, c’est-à-dire le plus
vieux, du quartier fondateur. Il affirme qu’il a connu ce Badyin
«le bref» assurant le culte du Lèwè. Cela situerait Abirè dans la
seconde moitié du XIXème siècle, mais il ne manque pas de
gens pour dire qu’il a vécu au XVIème voire au XVème siècle!
Abirè est emblématique d’une histoire précoloniale dont il
est à la fois le révélateur, le chroniqueur et le produit historique
ou littéraire. Il est présenté comme un individu extraordinaire;
ses globes oculaires se meuvent sous des paupières
hermétiquement closes. Il possède la faculté de l’ubiquité. Par ses
déplacements, ses prévisions et ses évocations, il mettait en
cause les chefs qui avaient exercé leur domination sur le Pays
Dogon, avant la période coloniale. Dans les «chants d’Abirè»,
sont cités par exemple: Naaba Kango, puissant souverain des
Mossi qui régnait sur l’État voisin du Yatenga pendant la
125seconde moitié du XVIIIème siècle ; le Peulh Guéladio qui,
37au début du XIXème siècle, commandait le Kounari, sur la
126frange occidentale du plateau dogon ; ou encore Assoumoy, le
belliqueux et sanguinaire chef de Douna-Pey.
L’argument de la force des Peulh pour imposer l’islam au
Pays Dogon avait échoué lamentablement, mais la force de
l’argument «Abirè a dit» aura raison des Dogon d’autant plus
qu’ils sont contraints à se frotter aux autres cultures et à subir
une loi qui n’avait pas échappé au gouverneur du Soudan
français Auguste Calvel: «En Afrique occidentale, tout indigène
qui quitte son village pour s’établir dans les centres importants
127devient musulman» . Abirè avait prédit les temps nouveaux et
le règne du Blanc sous lequel les Dogon se feront Peulh. Les
oracles d’Abirè comme la fin du pouvoir des Peulh, la
primau128té de Koro sur les villages des Gouroun , la résurrection de
l’arbre «kirèna» de Youdiou, le port des mèches par les
femmes ou le retour des Dogon au Mandé sont déjà réalisées. Avec
l’avènement des Français, la hampe de la lance des Peulh a été
brisée, Koro est devenu le chef lieu de cercle qui commande
tous les villages des Gouroun, l’arbre de Youdiou a reverdi, les
hommes ne portent plus les mèches dont ils étaient si fiers
129auparavant . Aujourd’hui ce sont les femmes qui portent les
mèches car la conversion à l’islam s’accompagne du rasage de
la tête chez les hommes. Le retour des Dogon au Mandé est
bien avancé.
1.2. «La religion dogon finira par des rires»
Parmi les prédictions d’Abirè, une porte spécialement sur la
vie religieuse. Il aurait dit en effet que «la religion des Dogon
finira par des rires», c’est-à-dire: en queue de poisson. Certains
voient dans le retour de quelques Dogon à la religion
traditionnelle le début de la fin des nouvelles religions. Mais le
phénomène est marginal car l’islam et le christianisme ne semblent
pas traverser une crise particulière. C’est plutôt la religion
traditionnelle qui a du mal à se maintenir. Dans plusieurs villages
il n’y a plus de partisans déclarés de la religion traditionnelle.
38Même le fameux «sanctuaire naturel et culturel de
Bandiagara» n’est pas à l’abri du mouvement de conversions
aux nouvelles religions qui balaya sur son chemin de
nomb130reux fétiches du Pays Dogon .
Badyin «Andanga» vit ses dix enfants devenir qui
musulman, qui protestant, qui catholique. Il ne voulut pas se
convertir aux «nouvelles» religions qui étaient à la mode car, pour lui,
rien ne servait d’aller contre les prédictions d’Abirè. Or ce
prophète avait affirmé que «la religion dogon finira en queue de
poisson». Pour lui, toutes ces nouvelles religions sont destinées
à passer comme sont passés le temps des Peulh, le temps des
Blancs et le temps de Diourou. Il est sage de rester dans le
chemin tracé par les ancêtres. Vers la fin de sa vie, il nous confia
cependant que, peut être, on avait mal compris les paroles
d’Abirè: «Si nous admettons que notre culte traditionnel est
aussi une religion, alors il avait sans doute prédit la fin de la
religion traditionnelle dogon, et de fait, notre religion est
devenue comme une mare qui ne reçoit plus de pluie. Elle tarira
inéluctablement».
Le mouvement de conversion massif des Dogon aux
nouvelles religions était le signe que la société était en crise comme
l’avait constaté l’administrateur Bertin en tournée dans le
canton de Dacol Ibi:
La famille du chef de canton qui est entièrement islamisée, les anciens
tirailleurs, les jeunes gens revenant du Ghana, de Bamako, de Côte
d’Ivoire, quelques marabouts itinérants, le contact des populations
islamisées des villages de cultures sont autant de facteurs de propagation de la
religion musulmane qui progresse beaucoup plus vite que les religions
chrétiennes. Seuls restent résolument fétichistes les vieux, habitant la
falai131se où ils continuent le culte familial .
Les Dogon furent toujours en situation d’interaction avec les
cultures voisines et, de ce fait nécessairement confrontés aux
traditions des autres. Cette confrontation commence dès la
période impériale (pour ne pas dire précoloniale), où les
Dogon, dominés par les empires musulmans, ont dû faire le
choix entre leur tradition et l’islam et construire leur ethnicité.
39Cela ne les empêcha pas d’intégrer certaines valeurs
musulmanes. On discute par exemple pour savoir si la circoncision est
une influence musulmane. Les chants de circoncision viennent
sans aucun doute de Ondon car ils sont chantés, encore
aujourd’hui, dans le parler tommon et des chants précisent même que
Ondon est l’origine non seulement des chants initiatiques, mais
132aussi de la circoncision elle-même . Si les Tommon de Ondon
avaient importé la circoncision comme Toumoulè Fonghoro
importa le «Diourou» et Pierre Kombé «importa» les
missionnaires, alors l’appellation «ammagouno», «soumission à Dieu»
que les Dogon utilisent pour désigner la pratique de la
circoncision s’expliquerait par un apport de l’islam (islam =
soumission à Dieu). Si la pratique existait avant l’arrivée des Dogon
au Pays Dogon, il faudrait conclure que la prétention des gens
de Ondon – qui ne rencontre, du reste, aucune opposition –
serait une réactivation d’une pratique perdue. On se demande
en effet comment un petit village du plateau pouvait imposer
une telle pratique à tout le Pays Dogon si elle n’avait pas une
référence à une tradition antérieure. Ne s’agit-il pas d’une
appropriation mimétique? La résistance formelle des Dogon à
l’islam était en fait une stratégie pour sauvegarder
l’indépendance.
1331.3. «La lance des Peulh sera brisée»
Avant la domination coloniale, les Dogon subirent le joug
des Peulh. Cela n’empêcha pas des alliances entre Dogon et
Peulh comme l’illustrent les légendes de Samba-Yanda ou de
la destruction de l’antique village des gens de Ségué par les
134gens de Tangoulé alliés aux Peulh . L’avènement des Français
ne brisa pas seulement la lance des Peulh, il sonna aussi le glas
de la puissance temporelle des hogon, remplacés par les chefs
de canton. Cette dégradation du pouvoir des hogon et les
bouleversements que cela provoqua furent soulignés par le hogon
135d’Arou, en 1956, lors des funérailles de Marcel Griaule .
L’écroulement de la religion traditionnelle fut, toute proportion
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