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L'esthétique sociale des Pulaar

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306 pages
L'esthétique sociale pulaar est une mise en ordre éthique de la vie sociale. Elle est l'inventaire systématique de ce qu'il y a de beau et de laid dans le social relativement à ses valeurs, à ses normes, à ses règles et à ses codes qui commandent des postures, des relations, des rapports et des qualités appropriés. L'analyse des contradictions de la société pulaar du Fuuta Tooro a révélé des logiques et des stratégies fondées sur des rapports de castes et sur les representations sociales que ces rapports produisent.
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L’ESTHÉTIQUE SOCIALE DES PULAAR Harouna Sy
L’esthétique socialep ulaar est une mise en ordre éthique de la vie
sociale, une construction d’harmonies sociales symphoniqs euen tant
que cette symphonie tient sa musicalité de l’orchestration qu’opèe re l
devoir être. Elle est l’inventaire systématique de ce qu’il y a de beau et de
laid dans le social relativement à ses valeurs, à ses normes, à ses règles
et à ses codes qui commandent des postures, des relations, des rapports
et des qualités appropriés. En déinissant ce qui fait sens, l’esthétique L’ESTHÉTIQUE
sociale permet de donner sens aux choses, sens qui fait corps avec leur
beauté dans la banalité routinisée du quotidien aussi bien que ds an
la sublimité et la gravité des événements singuliers. L’analyse porte SOCIALE donc sur la déinition des actes et des événements esthétiques et sur
l’esthétique du don, du dire, du faire et du comportement. On se donne
ainsi la possibilité, par ces analyses, de déterminer les conditionis saleos c
de production d’une belle parole par la forme et le contenu, d’une belle DES PULAAR
action, d’un beau comportement et de montrer que ce beau est, en
déinitive, à la fois une catégorie esthétique aussi bien qui’qét uhe. Ou Socioanalyse d’un groupe ethnolinguistique
mieux encore : ce beau n’est esthétique que dans la mesure où il est
éthique.
L’analyse des contradictions de la société pulaar du Fuuta Tooro a
révélé des logiques et des stratégies fondées sur des rapports de castes
et sur les représentations sociales que ces rapports produisent. ’eCst
une manière de la confronter avec elle-même pour une nécessaire
prise de conscience d’une auto remise en question intelligente que
toute société est tenue d’engager en tenant compte de deux exigencse
apparemment contradictoires : la nécessité vitale qui commande de
changer en changeant certaines valeurs et celle qui prescrit l’impérf ati
d’en conserver certaines autres pour conserver son identité spéciique.
Sociologue de l’éducation, Harouna SY est professeur titulaire des
universités à la FASTEF de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Ses champs de recherche sont les inégalités scolaires, la violence à
l’école, la circulation des savoirs et des apprenants. Il a déjà publié
Les paradoxes de la démocratie. Sociologie de la théorie et de la
pratique démocratiques, [L’Harmattan, 2010] ; Démocratisation de l’enseignement.
Processus, paradigmes et logiques [L’Harmattan, 2011] ; Socialisation et violences.
Violences de l’école, violences à l’école [L’Harmattan, 2013] ; Classes moyennes
et marché de l’enseignement supérieur. Aspirations et stratégies en contextes
d’incertitudes [L’Harmattan, 2015].
Illustration de couverture : Vieille femme peulhe (illustration de
‘’Côte occidentale’’ d’Afrique du Colonel Frey, ig. 29, p. 52) -
Source : BNF, domaine public.
ISBN : 978-2-343-11189-6
31 €
Harouna Sy
L’ESTHÉTIQUE SOCIALE DES PULAAR









L’ESTHÉTIQUE SOCIALE DES PULAAR

Socioanalyse d’un groupe ethnolinguistique HAROUNA SY









L’ESTHÉTIQUE SOCIALE DES PULAAR

Socioanalyse d’un groupe ethnolinguistique































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-11189-6
EAN : 9782343111896



À Penda Sira, ma mère


7

INTRODUCTION
Il est probable qu’aucun groupe social dans l’espace territorial de
l’Afrique de l’ouest n’ait suscité plus d’intérêt, voire autant, pour les
chercheurs que le groupe ethnolinguistique pulaar. Mais, en
s’intéressant à ce groupe, ils semblent avoir privilègié des spécificités,
se donnant ainsi le moyen de légitimer son atomisation. Cette
perspective a été balisée par les ethnologues coloniaux qui,
préoccupés par l’ethnogenèse des Peuls [Fulɓe], n’ont pas vu que la
diversité pouvait aussi être un mode d’existence d’un groupe social et
constituer pour ce dernier une spécificité identitaire. On peut se
demander si ces vues qui ne retiennent que les différences entre Fulɓe,
Tukulor et Lawɓe ne sont pas des bévues qui ont réussi à s’imposer
comme vérités d’opinion et d’évidence immédiate, c’est-à-dire
admises bien que démontrées de manière insatisfaisante. On peut se
demander aussi si ces différences sont réelles ou seulement le produit
de recherches méthodologiquement piègées par un terrain
géographiquement éparpillé ou bien l’expression d’une volonté
délibérée de mettre la recherche scientifique au service de l’entreprise
1coloniale . Il semble que le Fuuta Tooro soit un espace géopolitique
suffisamment pertinent par son peuplement et sa continuité territoriale
pour une réinterrogation de l’objet et des théories produites pour son
intelligibilité.
Le groupe ethnolinguistique pulaar, comme objet de recherche, a
intéressé des spécialistes de diverses disciplines scientifiques du
social. Ils sont nombreux les historiens, sociologues, ethnologues,
économistes, littéraires, etc. à l’interroger spécifiquement, contribuant
ainsi, dans une certaine mesure, à accroître l’intelligibilité de chacun
des aspects de sa vie organisationnelle. Les thèmes étudiés sont très
divers. Les historiens semblent avoir privilègié la question très
2controversée et jusqu'ici non résolue de l’ethnogénie alors que des
géographes interrogent modestement l’urbanisation et les dynamiques

1
Anna Pondopoulo, 1996, ‘’La construction de l’altérité ethnique peule dans
l’œuvre de Faidherbe’’, dans : Cahiers d’Études Africaines, XXXVI, n° 3.
2
Voir entre autres : Aboubacry Moussa Lam, 1993, De l’origine égyptienne des
Peuls, Paris, Présence Africaine/Khepera.
9 3urbaines . Des historiens et sociologues ont analysé l’organisation
sociale, certains privilègiant ses groupes constitutifs [castes], leurs
4rapports et les liens de parenté ou les rapports de castes et le mépris
5 6qu’ils fondent , tandis que d’autres insistent sur les valeurs . Des
socio-anthropologues ont ouvert des chantiers qui aident à mieux
7comprendre les trajectoires et les pratiques migratoires . Les travaux
des ethnologues, influencés par le contexte colonial et ses enjeux, sont
à l’origine de l’ethnogénèse et de la distinction entre Tukulor, Fulɓe et
Lawɓe. Des analyses anthropologiques, à forte tonalité
socioéconomique, ont mis en exergue les contraintes hydrauliques
contrastées liées aux activités agricoles pluviales [jeeri] et à celles de
décrue [waalo], le droit légitimant la propriété des moyens de
production [la terre] et les contradictions des rapports de production,
8de castes et de pouvoir . Ils sont très nombreux les chercheurs qui
s’intéressent à la pluralité des figures peules et donc à la diversité
9essentielle de ce groupe . Les travaux littéraires ont essentiellement
pour objet le recueil de données sous forme de textes, leur
transcription et traduction et leur analyse. Et pour l’essentiel, ces

3
Djibril Diop, Urbanisation et dynamiques urbaines dans la région de Matam :
état des lieux et perspectives, dans : archives.cerium.ca/IMG/pdf/Matam_
urbanisation.pdf
4
Yaya Wane, 1969, Les Toucouleurs du Fouta Tooro : stratification sociale et
structure familiale, Université de Dakar, Institut Fondamental d’Afrique Noire,
Collection Initiations et Études Africaines, n° XXV.
5
Abdarahmane N’Gaïde, 2003, ‘’Stéréotypes et imaginaires sociaux en milieu
haalpulaar. Classer, stigmatiser et toiser’’, dans : Cahiers d’Études Africaines [en
ligne], n° 172, mis en ligne le 2 mars 2007, URL : http://etudesafricaines
.revues.org/1463. DOI : en cours d’attribution.
6
Boubacar Ly, 2016, La morale de l’honneur dans les sociétés wolof et halpulaar
traditionnelles. Une approche des valeurs et de la personnalité culturelle
sénégalaise, Paris, L’Harmattan.
7 Hamidou Dia, 2015, Trajectoires et pratiques migratoires des Haalpulaaren du
Sénégal. Socio-anthropologie d’un ‘’village multi-situé’’, Paris, L’Harmattan.
8
Jean Schmitz, 1994, ‘’Cités noires : les républiques villageoises du Fouta Tooro
(Vallée du Fleuve Sénégal)’’, dans : Cahiers d’Études Africaines, XXXIV,
Vol. 1-3, n° 133-134.
Xavier Le Roy, 2006, Agriculture irriguée et inégalités sociales dans la vallée du
Fleuve Sénégal, Andrey Richard-Ferroudji, Patrick Caron, Jean-Yves Jamin,
e
Thierry Ruf. Pcsi – 4 semaine international et interdisciplinaire, Montpellier,
France. Cirad, 13 p. <cirad-00153767>.
9
Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, [dir.], 1999, Figures peules, Paris,
Karthala.
10 10textes sont les chants que certains nomment aussi poèmes , les
11épopées , les contes et légendes. Des chercheurs de diverses
disciplines se sont intéressés aussi à la musique et à la danse comme
phénomènes socio artistiques. Il serait cependant plus instructif de
12procéder, de manière plus systématique et originale , au recensement
des airs musicaux, au classement des genres, à l’identification des
instruments et des musiciens socialement légitimés à les jouer d’une
part, des danses, leurs circonstances événementielles et, d’autre part,
les danseurs.
Le choix d’interroger le groupe ethnolinguistique pulaar par
l’esthétique sociale présente un double avantage. L’intérêt est d’abord
13théorique et méthodologique. Car l’esthétique sociale est aujourd’hui
un champ ouvert de programmes de recherche où convergent
diffréntes disciplines telles que la sociologie, l’histoire des arts, la
14littérature et la philosophie . Elle autorise et rend possible des
analyses complexes, très fines et synthétiques. On doit à André
LeroiGourhan la problématique de l’esthétique sociale pour avoir montré
que l’homme est un être essentiellement esthétique. Pour lui,
l’esthétique est ce par quoi on accéde à la compréhension du
processus d’hominisation, puisqu’‘’une part importante de l’esthétique

10 Abdoul Aziz Sow, 2009, La poésie orale peule. Mauritanie-Sénégal, Paris,
L’Harmattan.
11 e
Amadou Ly, 1978, L’épopée de Samba Guéladiégui, Thèse de Doctorat de 3
cycle, Université de Dakar.
12 Cela suppose l’exigence de s’impoer le refus de chercher dans les musiques, les
danses et les instruments de musique pulaar l’équivalent ou l’anticipation des
musiques, danses et instruments occidentaux. Il faudra pour cela rompre avec le
complexe qui prend ses sources, inconsciemment peut-être, dans la négritude et
qui se traduit par la volonté de [dé] montrer, non pas que les africains sont et ont
ceci ou cela, mais qu’ils sont et ont aussi ceci et cela comme les occidentaux.
13 L’esthétique sociale est aussi, dans le domaine de la formation professionnelle,
une discipline de spécialisation qui prépare au métier d’esthéticien pour la prise
en charge de personnes en difficulté [personnes âgées, grands malades, détenus
de longue durée, etc.]. Les professionnels de l’esthétique sociale ainsi défnie
interviennent dans les structures d’accueil pour personnes âgées, dans les
hôpitaux, dans les centres d’action sociale, dans le milieu carcéral pour
accompagner, donner confiance et aider ainsi à se sentir mieux, à dépasser une
situation dévalorisante, à se reconstruire.
http://www.guideformation.com/esthetique-sociale.
14
Barbara Carnevali, 2013, ‘’L’esthétique sociale entre philosophie et sciences
humaines’’, dans : Tracés, Revue de Sciences Humaines, n° 13, Hors Série [en
ligne], mis en ligne le 21 octobre 2015, URL : http://traces.revues.org/5685;
DOI : 10.4000/traces.5685.
11 se rattache à l’humanisation des comportements communs à l’homme
et aux animaux, comme le sentiment de confort et d’inconfort, le
conditionnement visuel, auditif, olfactif et à l’intellectualisation, à
travers des symboles, des faits biologiques de cohésion avec le milieu
15naturel et social ’’. C’est cet auteur qui a donné à l’esthétique, pour
l’homme, une importance équivalente à celle de l’outil et du langage
et a considéré le fait de ressentir les valeurs esthétiques de la nature
comme d’essence paléontologique. L’homme n’est donc pas ce qu’il
est seulement par la fabrication des outils et l’élaboration du langage
mais aussi et surtout par la formulation des jugements esthétiques.
Ainsi, l’essentialité de l’esthétique pour l’homme vient, relativement à
ce qui précéde, du fait qu’elle ‘’repose sur la conscience des formes et
du mouvement (ou des valeurs et des rythmes) propre à l’homme
16parce qu’il est le seul à pouvoir formuler un jugement de valeurs ’’.
C’est donc dans la formalité et la rythmicité que réside l’esthétique. Et
en cela, elle ne se limite pas aux seules créations artistiques, elle
s’observe dans tout le vécu puisque celui-ci est une puissance
17potentiellement illimitée de créations axiologiques et rythmiques .
Le deuxième intérêt est relatif à l’objet de recherche. De manière
générale, l’esthétique sociale étudie les aspects esthétiques de la
société, aspects qu’elle cherche dans la vie quotidienne puisque ‘’la
18vie sociale est imbibée d’esthétique ’’. C’est donc l’ensemble des
faits de la vie sociale qui constituent en définitive son objet. Et ces
faits tiennent leur pertinence esthétique de leur appartenance au
‘’domaine de ce qui prend valeur, de ce qu’on peut apprécier comme
19‘’bon’’, ‘’beau’’, ‘’bien’’, ‘’mieux’’, etc. ’’. L’observation de la
société pulaar révèle une tendance à l’évaluation esthétique des
choses, c’est-à-dire à leur conférer des valeurs. Mais cette évaluation
n’est pas [seulement] plastique, elle est essentiellement éthique. De
sorte que les choses ne valent que par leur contenu éthique, que par

15 André Leroi-Gourhan, 1965, Le geste et la parole II. La mémoire et les rythmes,
Paris Albin Michel, p. 83.
16
Ibid., p. 95.
17
Claude Bromberger, 1988, ‘’André Leroi-Gourhan et l’esthétique’’, dans : André
Leroi Gourhan ou les Voies de l’Homme, Actes du colloque CNRS, Paris, Albin
Michel.
18
Barbara Carnevali, Rev. Cit.
19
Alexandra Bidet, 2007, ‘’Le corps, le rythme et l’esthétique sociale chez André
Leroi-Gourhan’’, dans : Technique & Culture, 48-49, Temps, corps, techniques
et esthétique, mis en ligne le 20 juin 2010. URL : http:// tc.revues.org/2132, Les
éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, p. 21.
12 leur conformité au devoir être, c’est-à-dire par leur ajustement aux
valeurs et aux normes qui légitiment socialement les comportements,
les rapports et les relations. Et c’est bien cela qui définit l’esthétique
pulaar comme une mise en ordre éthique de la vie sociale, une
construction d’harmonies sociales symphoniques en tant que cette
symphonie tient sa musicalité de l’orchestration qu’opère le devoir
être. Elle est l’inventaire systématique de ce qu’il y a de beau et de
laid dans le social relativement à ses valeurs, à ses normes, à ses
règles et à ses codes qui commandent des postures, des relations des
rapports, des qualités appropriés [chapitre 3]. En définissant ce qui fait
sens, l’esthétique sociale permet de donner sens aux choses, sens qui
fait corps avec leur beauté dans la banalité routinisée du quotidien
aussi bien que dans la sublimité et la gravité des événements
singuliers. C’est ce qui fonde la nécessité de définir les actes et les
événements esthétiques [chapitre 4] et autorise une analyse esthétique
du don [chapitre 5], du dire [chapitre 6], du faire [chapitre 7] et du
comportement [chapitre 8]. Il s’agit par ces analyses de déterminer les
conditions sociales de production d’une belle parole par la forme et le
contenu, d’une belle action, d’un beau comportement et de montrer
que ce beau est, en définitive, à la fois une catégorie esthétique aussi
bien qu’éthique. Ou mieux encore : ce beau n’est esthétique dans la
mesure où il est éthique.
La méthodologie employée pour la collecte des données mobilise
des dimensions complémentaires que sont l’observation, la recherche
documentaire et la méthode qualitative. La recherche documentaire a
permis de réinterroger des théories pour approfondir certaines et
montrer le caractère discutable d’autres. Il s’est agi, pour
l’observation, de collecter des données sur les rapports de castes, les
activités et spécificités de celles-ci et les représentations sociales, d’en
discuter avec des pesonnes connues et reconnues pour leurs
compétences en la matière avant de procéder à leur analyse. Et par des
entretiens, la méthode qualitative a rendu possible le recueil et
l’analyse critique non pas d’opinions, mais d’éléments pertinents de la
culture en tant que véhicule par excellence de l’idéologie des castes.
Elle a fourni des données dont l’analyse a aidé à saisir la complexité
de l’esthétique pulaar. Le terrain de l’enquête est le Fuuta Tooro,
c’est-à-dire cet espace socioculturel et géopolitique mitoyen entre le
Sénégal et la Mauritanie.
Un des objectifs de la recherche est d’inscrire les analyses dans une
double rupture d’avec l’intérêt réducteur du groupe ethnolinguistique
13 aux seuls Peuls [Fulɓe] et d’avec la perspective de l’ethnogénésie
[chapitre 1]. Il faut, pour cela, interroger autrement ce groupe, se
poser à son propos des questions jusque-là plus ou moins esquivées.
Ce qui légitime la nécessité de réactualiser le débat sur la pertinence
de ses divers ethnonymes [Fulɓe, Tukulor, Haalpulaar] et
d’argumenter celle de la dénomination Pulaar d’une part, de
questionner l’efficacité du conformisme du groupe relativement à la
capacité de le maintenir, par une reproduction stricte, dans un
immobilisme social et culturel d’autre part. On pourra ainsi vérifier si,
malgré la prétention de ses valeurs à une validité quasi permanente, le
Fuuta Tooro n’est pas soumis à un processus mutationnel observable
par de micro ‘’désordres’’ discrets mais décisifs par leurs effets
cumulés [chapitre 2], s’il n’est pas secoué par des dynamiques de
reconfiguration spécifiquement portées, à chaque époque historique,
par des agents mutagènes définis. Par exemple, on sait que la
transformation de la classe sociale des esclaves [Maccuɓe] en caste la
plus inférieure, la sociogenèse des Torooɓe et l’anoblissement des
guerriers-esclaves qu’étaient les Seɓɓe koliyaaƃe indiquent bien des
reconfigurations sociales, même si celles-ci s’intègrent dans la logique
sociale jusque-là dominante [chapitre 1]. Il faudra attendre le
processus de formation de la communauté normative pour que
s’enclenchent des mutations sociales à la fois décisives et irréversibles
portées par des agents mutagènes divers. Et on est fondé, malgré ou
plus exactement à cause de ces mutations, à présumer que la
complexité de la composition du groupe ethnolinguistique pulaar doit
nécessairement se traduire par une complexité des rapports de castes
qu’une analyse très fine devra révéler en faisant voir, par une critique
esthétique de l’honorabilité, les effets et le développement des
contradictions de castes, les représentations sociales et esthétiques de
castes.
Il a semblé nécessaire de questionner le statut de noble ou, plus
généralement, la noblesse [ndimaagu] relativement aux
représentations sociales et aux rapports de pouvoir. Et il est attendu de ce
questionnement qu’il fournisse la clé de l’intelligibilité au moins de
deux choses : le fait que seuls les Fulɓe et les Torooɓe semblent
échapper relativement à l’effet dévalorisant des représentations
sociales, c’est-à-dire aux identités collectives négatives en tant que
produit de l’idéologie des rapports de castes, contrairement aux autres
composantes de la noblesse, les Jaawanɓe, les Seɓɓe et les Subalɓe ;
le fait que les Jaawanɓe conseillers-courtisans et les Seɓɓe, anciens
14 guerriers-esclaves reconvertis au gardiennage des terres des
propriétaires terriens et actuellement sans fonction sociale précise,
n’exercaient pas le pouvoir mais seulement plus ou moins associés à
son exercice d’autre part. Aujourd’hui encore, ils ne détiennent le
pouvoir politique [chef de village par exemple] que dans les villages
où ils sont démographiquement dominants. Leur association au
pouvoir avait permis à ces deux groupes de bénéficier, comme les
Ñeñɓe, de la redistribution des richesses produites par le travail servile
avant l’abolition de l’esclavage, bien qu’eux-mêmes fussent
possesseurs d’esclaves.
20L’intitulé Esthétique sociale des Pulaareeɓe se définit donc ainsi
comme un espace d’interrogations et de questionnements pluriels mais
qui portent spécifiquement sur le beau ou, plus exactement, sur ce qui
est beau pour les Pulaar. Et il y aurait une dépendance présumée,
suivant la logique esthétique propre au Fuuta Tooro, entre la beauté et
les rapports de castes. Si cette hypothèse est confirmée, alors la
beauté, qu’elle soit d’un comportement, d’un propos, d’une action,
d’une relation, d’un corps, etc. s’évaluerait par des critères définis à
partir des représentations sociales et esthétiques de castes. C’est ce qui
permet de comprendre que le rapport des Pulaar à l’art et à l’artisanat
[la musique, le chant, la danse, la sculpture, le tissage, etc.] soit
luimême défini par les statuts de castes qui déterminent à la fois les
vocations socialement légitimes et les sensibilités artistiques [chapitre
9]. Mettre en question ce mode d’évaluation et l’idéologie qui le fonde
exige, par une critique esthétique de l’honorabilité, l’identification des
limites qui invalident leur prétention à une certaine crédibilité et
pertinence.
L’hypothèse même de l’existence de catégories esthétiques propres
aux Pulaar, quelle que soit la caste d’appartenance, si elle est
confirmée, n’est pas seulement une mise en question des
représenations sociales et esthétiques de castes, elle met aussi
sérieusement en cause les théories ethnographiques et sociologiques
qui se donnent pour objet de recherche le Pulaagu [Pulaaku] sans voir
dans celui-ci, malgré les résultats de nombreux travaux comme celui
de Breedveld et De Bruijn, un phénomène essentiellement divers

20
C’est ainsi qu’on devrait dire en toute orthodoxie linguistique et rigueur
grammaticale puisque d’une manière générale c’est de cette façon que se forme
le pluriel des noms de groupe sociaux en pulaar. Mais nous conservons dans le
texte, par un compromis qui ne compromet guère le sens, le mot pulaar,
exactement comme on dit en français les wolof, les serer, etc.
15 21qu’une construction idéologique tente désespérément de dissimuler .
Il en est de même des recherches qui cherchent à valider le
Toroodaagu. Ces théories ne font qu’opèrer un maquillage illégitime
d’un objet idéologique en un objet scientifique sans aucune précaution
épistémologique. Car, elles ne montrent pas ou pas suffisamment,
qu’en s’appropriant de manière monopolistique les qualités et les
valeurs socialement positives, voire qui fondent l’humanité, les Fulɓe
ne font que repousser, par la représentation sociale qu’ils en ont,
toutes les autres castes, y compris les autres composantes de la
noblesse, dans les régions périphériques ou basses de la hiérarchie et
de la dignité sociales.
Les différentes mises en question et les présupposés qui les fondent
autorisent alors la définition d’un espace esthétique à l’intérieur
duquel on peut construire des catégories esthétiques plus pertinentes et
caractéristiques de la spécificité de l’identité collective du groupe
ethnolinguistique pulaar. Et le test de validité de ces catégories peut
s’effectuer par un recensement plus ou moins exhaustif des
événements esthétiques, c’est-à-dire ceux au cours desquels les
membres de toutes les castes produisent des actes esthétiques
observables parce que socialement attendus. L’analyse de ces
événements privilègie le mariage du fait qu’il illustre spécifiquement,
en société pulaar, ce que Mauss a appelé fait social total. Elle se
prolonge par celle du don qui tient sa spécificité et sa signification en
pays pulaar d’une mise en équation des classes de donneurs et celles
de receveurs.
On n’est jamais mieux pris dans et par son objet que lorsqu’on
cherche à comprendre son propre groupe social. Le risque de
subjectivité est relativement élevé ici par la double appartenance
ethnique et de caste. Car il s’agit de collecter et d’analyser des
données qui représentent toujours quelque chose pour le chercheur,
des données auxquelles il attribue, a priori, une certaine valeur plus ou
moins subjective. C’est en cela que l’appartenance au groupe qu’on
étudie est potentiellement un biais. Pour neutraliser, ou du moins pour
limiter l’effet de cette double appartenance, on ne peut pas se
soustraire de l’exigence d’une mise entre parenthèses
épistémologiquement motivée et provisoire de celle-ci comme

21
Anneke Breedveld & Mirjam De Bruijn, 1996, ‘’L’image des Fulbe. Analyse
critique de la construction du concept de pulaaku’’, dans : Cahiers d’Études
africaines, Vol. 36, n° 144.
16 modalité spécifique d’une auto analyse. Cela revient à engager sans
compromis, par une sorte de violence sur soi, le processus de
neutralisation des effets subjectifs du sentiement d’appartenance par
des opérations épistémologiques bien définies. Il s’agit, pour éviter
tout ‘’déplacement de la vigilance épistémologique’’, de ‘’soumettre
les opérations de la pratique sociologique à la polémique de la raison
22épistémologique ’’, c’est-à-dire d’effectuer systématiquement ces
opérations en les fondant sur la logique des actes épistémologiques
[rupture, construction et constat]. Ce procédé consiste, dans le
contexte spécifique de cette étude, à étudier le groupe social pulaar en
23lui-même comme une chose , à se refuser la hiérarchisation des faits
et les jugements de valeur sur les faits et les acteurs, à fonder
l’objectivité des analyses sur un rapport objectif aux données tant du
point de vue de leur sélection que de celui des procédures de collecte
et des protocoles de traitement, enfin ne pas perdre de vue que les faits
de cette espèce ne sont que des ‘’choses sociales’’, c’est-à-dire ‘’qui
24tombent et ne tombent pas sous les sens ’’, des constructions sociales
qu’il faut soumettre à une critique systématique. Et il est attendu de
cette mise entre parenthèses une résistance aux effets probables des
frissons que procure la fierté ethnique ou de l’embarras voire du
dégoût de l’appartenance. Et le meilleur moyen d’engager la
procédure de neutralisation de l’effet de l’appartenance est de
chercher à apprendre des données, justement parce qu’elles sont trop
familières au chercheur, non à les juger par des prises de position
assumées ou insidieusement dissimulées en prononçant à leur égard
des sentences définitives, qu’elles soient de survalorisation ou de
condamnation. En définissant cette procédure on ne définit rien
d’autre qu’une approche cognitive méthodologiquement désesthétisée
ou, si l’on préfère, non esthétique. Il ne suffit pas donc de rompre
d’avec les idées préconçues et les préjugés ambiants de l’opinion
25commune , faut-il encore se donner les moyens d’opérer une rupture
d’avec ses propres préjugés par une sorte de psychanalyse du
26chercheur par lui-même . Malgré les précautions prises ici, il se
pourrait que certaines analyses soient perçues comme subjectives. Il

22
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, 1983, Le
métier de sociologue, Berlin, New York, Paris, Mouton éditeur, pp. 13 et 22.
23
Émile Durkheim, 1990, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF.
24
Karl Marx, 1982, Le capital, T1, Moscou, Éditions du Progrès, p. 77.
25
Émile Durkheim, 1990, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF.
26 Gaston Bachelard, 2004, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin.
17 s’agirait, dans ces cas éventuels, d’une tentative de restituer
fidèlement une représentation sociale, non de son appropriation. On
n’aurait pas alors vu, dans ces éventualités de malentendu, que les
anlyses ne comportent que la description des faits, l’énonciation de
conclusions logiques tirées de cette description et la formulation de
conclusions hypothétiques, c’est-à-dire dont la véracité pourrait être
renforcée par des données plus robustes.
L’utilisation de la terminologie de caste et non celle de groupe
statutaire est une manière spécifique de mise en question du nihilisme
propre à l’eurocentrisme qui, en exagérant leur spécificité, refuse aux
sociétés africaines des réalités que des concepts élaborés ailleurs
pouvaient pourtant spécifiquement désigner. Car les chercheurs ont
refusé tellement de choses à ces sociétés [l’histoire, les classes
sociales, la raison, etc.] qu’on peut se demander s’ils les prennent au
sérieux et si elles constituent pour eux des objets pertinents de science.
Cette mise en question se fonde aussi sur le fait que la terminologie de
groupe statutaire me paraît très vague et imprécise puisqu’elle ne dit
pas de quel statut il s’agit. D’autre part, du point de vue de la
restitution des données de terrain, les personnes, qu’elles soient
vivantes ou décédées, ne sont citées nommément qu’en tant que
parolières, acteurs politiques et/ou économiques et leur identité de
caste n’est dévoilée que dans la mesure où eux-mêmes la revendiquent
et s’affirment dans celle-ci. Dans tous les cas, l’objectif n’est jamais
de les atteindre dans leur honorabilité ni de les stigmatiser. En
revanche, aucune famille et aucun village ne sont cités. C’est le
compromis qui a permis à la fois de se conformer à l’exigence
d’anonymat et ne pas être obligé de censurer les données de terrain
susceptibles d’être perçues comme une mise en cause de l’honorabilité
de certains, individus ou groupes familiaux. Et ce compris, en
dispensant à l’analyse de renvoyer, à titre d’illustrattion, à des cas
concrets de personnes, de familles et de villages, opte délibérément de
faire courir à celle-ci le risque de décevoir tous ceux qui s’attendaient
à des biographies, à des trajectoires individuelles ou de groupes, à des
monographies. Et pour dissiper cette éventuelle déception, on doit
avoir toujours présent à l’esprit que la généralité des théories exposées
ici est solidement adossée à des faits même s’ils ne sont pas analysés
en référence à un individu, une famille ou une communauté
villageoise du terrain mais plus généralement à des castes.
18
CHAPITRE PREMIER :

IDENTITÉ ETHNIQUE
ET DYNAMIQUES DE RECONFIGURATION
1. ESPACE SOCIAL ET ESPACE GÉOGRAPHIQUE
Les Pulaar font partie des groupes ethnolinguistiques les plus
étudiés dans le monde. Très tôt, ce groupe a fait l’objet de beaucoup
d’études de chercheurs de diverses spécialités et / ou de néo
27spécialistes, par effet de reconversion, des Fulɓe . De nombreuses
rencontres scientifiques, des ouvrages, des articles de revue, des
documents d’archives, des thèses, des mémoires ont été consacrés à ce
groupe. Il en est résulté une bibliographie impressionnante par le
28nombre de titres . Des auteurs ont mobilisé une documentation
29massive pour valider leurs thèses ou pour fournir les sources des
30données de leur analyse . La problématique de l’ethnogenèse occupe
une place importante dans les recherches sur les Pulaar et semble être

27
Jean Boutrais, 1994, ‘’Pour une nouvelle cartographie des peuls’’, dans : Cahiers
d’études africaines, vol. 34, n° 133-134. Il cite P. F. Lacroix et O. W. Arnott,
‘’d’anciens administrateurs devenus spécialistes des peuls’’, p. 137. Voir aussi
Roger Botte, 1999, ‘’Préface’’, dans : Roger Botte, Jean Bouttrais, Jean Schmitz,
[dir.], Figures peules, Paris, Karthala. Il fait de Faidherbe l’un des spécialistes
des peuls qui a beaucoup contribué à valider les mythes sur l’origine de ces
derniers : ‘’Faidherbe croyait au ‘’mythe hamitique’’ et la construction de
l’image de l’ethnie peule sera la préoccupation permanente de son œuvre. Il est
ainsi le créateur d’un véritable stéréotype de l’ethnicité peule ; il a contribué à
faire entrer ‘’l’objet’’ peul dans l’histoire universelle et à nourrir la persistante
fascination des observateurs occidentaux à l’égard du monde peul’’, p. 9.
28
Christiane Seydou, 1979, ‘’Bibliographie générale du monde peul’’, Bulletin des
Bibliothèques de France [en ligne], n° 5,
http://bbf.essib.fr/consulter/bbf-1979050278-046. Elle a recensé 2.068 titres constitués d’ouvrages, de revues et de
documents d’archives.
29
C’est le cas de Aboubacry Moussa Lam, 1993, De l’origine égyptienne des
Peuls, Paris, Présence africaine/Khepera. Selon un décompte de Kadry Yaya
Président de Tabital Pulaaku International, l’auteur a mobilisé 3.000 titres.
http://www.afrik.com/article6226.html, Peuls du monde.
30
Roger Botte, Jean Bouttrais, Jean Schmitz, [dir.], Figures peules, Op. Cit. Cet
ouvrage collectif de vingt articles comporte 611 références bibliographiques.
19 un thème constamment réactualisé. Des origines prestigieuses
[égyptienne, nubienne, éthiopienne, etc.] sont théorisées dans une
perspective de rétablissement de la ‘’vérité historique’’ et comme
procédé de revalorisation d’une identité singulièrement hétérogène par
rapport à son environnement socioculturel. Et ce rétablissement s’est
fait en s’appuyant fortement, à titre de matériels et de données
d’analyse, sur des mythes fondateurs, sur des légendes, des traditions
31de toutes sortes et massivement sur des arguments philologiques . Si
donc le groupe ethnolinguistique Pulaar, et spécialement les Fulɓe, a
réussi à s’imposer comme objet pour les recherches scientifiques, il
n’est pas certain que ces recherches aient réussi à en faire un objet de
science. Car la construction identitaire qu’elles réalisent avec de telles
32sources court le risque de n’être que de type culturel et idéologique .
L’ethnogenèse des Pulaar, sans être une problématique
exclusivement d’histoire, semble être cependant un champ de
recherche qui a intéressé les historiens que n’importe quels autres
spécialistes. Cela vient, probablement, du fait qu’ils sont les seuls à se
légitimer dans la mission de rétablir la vérité historique et qu’ils se
prennent très au sérieux dans cette mission. Si les anthropologues,
sociologues et géographes ont manifesté leur intérêt pour cette
problématique d’histoire, c’est, de manière secondaire, pour se
déterminer par rapport à elle et dans la mesure où leur perspective
d’analyse leur en impose le traitement. Malgré cette restriction, la
problématique a nourri et continue d’alimenter un très large débat du
fait des profonds désaccords relatifs aux questions sur l’origine et sur
l’histoire des migrations des Pulaar. Et ce débat, tout comme l’intérêt
pour ce groupe ethnolinguistique, est loin d’être clos. Pourvu que son
caractère passionné n’occulte pas son caractère passionnant.

31 Voir l’œuvre de Cheikh Anta Diop et spécialement : Nations nègres et Cultures,
1979, Paris, Présence Africaines ; L’unité culturelle de l’Afrique noire, 1982,
Paris, Présence Africaine ; L’Afrique noire précoloniale, 1987, Paris, Présence
Africaine ; Antériorité des civilisations nègres : mythes ou vérité historique ?,
1993, Présence Africaines ; Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des
langues négro-africaines, 1977, Dakar, IFAN-NÉA.
32 Adossé à l’autorité scientifique de Marx, Saussure, Weber et Durkheim, Pierre
Bourdieu enseigne que ‘’la recherche scientifique s’organise en fait autour
d’objets construits qui n’ont plus rien de commun avec les unités découpées par
la perception naïve’’ et sous ce rapport, l’objet de science est ‘’un système de
relations construites expressément’’ qui permet la rupture avec les ‘’évidences
du sens commun’’. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude
Passeron, Le métier de sociologue, Op. Cit., p. 51-52.
20 Il ne s’agit pas d’inscrire les analyses qui seront faites ici dans le
débat de l’ethnogenèse des Pulaar, même si, ça et là, des
interrogations peuvent y renvoyer. Il s’agit plutôt ici de tenter de
montrer l’importance de ce groupe ethnolinguistique par son
inscription sociale sur des espaces territoriaux. La population totale
des Pulaar est très difficile à estimer. Divers chiffres non concordants
sont proposés. La limite inférieure se situe entre 25 et 35 millions
d’habitants, et celle supérieure entre 40 et 50 millions. Mais les
sources qui indiquent 40 millions d’habitants sont relativement
33nombreuses . La difficulté de dire avec précision la population totale
des Pulaar est due à des causes multiples mais essentiellement de
politique intérieure qui commande une manipulation de la gestion de
l’évolution démographique des ethnies. C’est cette logique qui
explique leur sous-évaluation [cas de la Mauritanie par exemple] ou
leur atomisation par la distinction, voire l’opposition, entre
34Toucouleurs, Peuls et Lawɓe [cas du Sénégal] . À L’exception de la
Guinée Conakry [40,9%], les Pulaar représentent un groupe
minoritaire dans les différents États où ils sont implantés. Ils arrivent à
former malgré tout une communauté relativement forte
démogra35phiquement dans de nombreux pays . Et ces différentes minorités
nationales cumulées forment la troisième ou quatrième langue parlée

33
Voir entre autres : http://fr.wikipedia.org/wiki/Peuls.
34 Mamadou Ndiaye note dans la dialectisation du pulaar environ 16 variantes rien
qu’au Sénégal, ‘’une présence effective des Fulbe sur l’ensemble du territoire
nationale’’ lesquels ‘’sont des habitants autochtones des 10 régions du Sénégal’’
et que ‘’le pulaar est la langue parlée par les groupes Haalpulaar, pulaar et
Lawbe, que les différents recensements nationaux ont décidé de traiter
séparément dans des rubriques différentes’’. Mais on ne comprend pas la
distinction que lui-même opère ici entre Haalpulaar et pulaar. 2006, ‘’Le Pulaar
au Sénégal : son utilisation dans l’enseignement et la formation’’, dans : Sociérés
en devenir, Mélanges offerts à Boubakar Ly, Annales de la Faculté des Lettres et
Sciences Humaines, PUD, Dakar, p. 819.
35 Selon les données disponibles, le poids démographique des Pulaar dans les États
se présente ainsi : Nigéria 16,8 M soit 8%, Mali 2,7 M soit 8,5%, Cameroun 2,9
M soit 9,6%, Sénégal 3,6 M soit 26,3%, Niger 1,620. 500 soit 8%, Burkina Faso
1.200.200 soit 7,8%, Mauritanie 400.000 soit entre 7 et 12%, Guinée Bissau
320.000 soit 16,3%, Gambie 3.124.000, Sierra Léone 310.000 soit 15,8%, Tchad
580.000, Côte d’Ivoire 423.000, RCA 300.000 soit -1%, Ouganda 17%.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Peuls entre autres.
21 36en Afrique derrière le Haoussa, le Swahili et le Lingala , langue
37répartie en six grandes aires dialectales .
Le groupe ethnolinguistique Pulaar a pour territoire la zone
sahélosaharienne et la zone soudanienne. Ce territoire s’étend, de manière
continue, de l’Atlantique au nord Soudan sur une bonne vingtaine de
pays. Cependant, le peuplement Pulaar dans cet espace continu et
homogène est discontinu, discontinuité qui suggère l’idée d’un
38 39‘’archipel peul ’’, d’une ‘’géographie des discontinuités ’’, d’un
chapelet d’îlets à la réunionnaise. C’est donc dispersés et éparpillés
que les groupes pulaar se font localisés. Ce mode d’inscription dans
l’espace territorial semble être en contradiction avec les États peuls
d’alors, qu’ils soient de type aristocratique, théocratique ou guerrier.
Mais la contradiction n’est qu’apparente puisque les conditions de
déclin de ces États et de dispersion des groupes étaient inscrites à la
fois dans l’organisation politique et dans le mode de production. Des
contradictions étaient bien lisibles dans les trois modes d’inscription
dans l’espace territorial, à savoir le nomadisme, la transhumance et la
sédentarité. On est ainsi légitimé à faire, dans l’occupation de l’espace
en tant que bien ou ressource, la distinction entre mode
d’appropriation et mode d’exploitation. Les nomades ont un rapport
spécifique à l’espace qui se traduit par une appropriation momentanée,
plus ou moins brève et une exploitation extensive. Le nomadisme
c’est un renouvellement permanent de l’appropriation par la conquête
progressive du territoire. Les transhumants ont, quant à eux, une
appropriation provisoirement alternée de l’espace, un va et vient
permanent sous la forme d’un ‘’mouvement pendulaire’’, selon

36
Jean-Baptiste Andredou Kattie, 2008, Le panafricanisme : quelle contribution à
la construction des États-Unis d’Afrique ?, Mémoire de maîtrise en Sciences
politiques, Université catholique de l’Afrique de l’Ouest d’Abidjan, Mémoire
Online
37
Il s’agit du Fuuta Tooro [au nord-ouest du Sénégal], du Fuuladu [au sud du
Sénégal], du Fuuta Jaloo [au centre et au nord-ouest de la Guinée], du Fuuta
Masina [au Mali], du Sokoto [au nord Nigéria, au centre du Niger], de
l’Adamaoua [zone frontalière entre le Nigéria et le Cameroun].
http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/Peuls-map-htn.
38
Anne-Marie Pillet-Schwartz, 1999, ‘’Approche régionale d’un îlot de l’‘’archipel
peul’’. L’émirat du Liptako d’hier à aujourd’hui’’, dans : Roger Botte, Jean
Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit.
39
Jean Boutrais, 1999, ‘’Gens du pouvoir, gens du bétail’’ [Préface], dans : Roger
Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit.
22 40l’expression de Touré , qui autorise un mode d’exploitation
semiintensif. En revanche, la sédentarité légitime une appropriation
durable, définitive et une exploitation intensive au sens de répétitive.
Contrairement aux transhumants et aux sédentaires, les nomades ne
sont pas à proprement parler propriétaires, ils ne sont que des usagers
temporaires.
Les villages du Fuuta situés au bord du fleuve Sénégal [daande
maayo] connaissent deux mouvements antithétiques qui se
compensent plus ou moins en leurs effets. Pendant la saison sèche, les
Fulɓe jeeri, à la recherche de points d’eau, viennent s’y greffer en
s’installant sur les abords plus ou moins immédiats formant des
hameaux satellites appelés nguron fulɓe. Généralement, ils y
conduisent le petit ruminant, chèves et moutons, plus résistant à la
rarefaction de la nourriture que les bovins. Et ces campements
saisonniers de saison sèche, des ceeɗaano [opposés à ruumaano], sont
évacués à l’hivernage dès les premières pluies. Mais c’est aussi
pendant la saison sèche que quelques familles de cultivateurs vont
s’installer dans leur champ du waalo situé sur les berges du fleuve.
Cette période correspond au mûrissement des cultures. Ces familles se
déplacent généralement avec leur petit ruminant et ne reviennent
qu’au début du demminaare [mai – mi-juillet], période où les champs
sont ouverts aux animaux après les récoltes [ñaayngal]. Mais la
dynamique migratoire des populations du Fuuta Tooro ne s’épuise pas
cependant dans ces mouvements saisonniers et dans le
nomadismetranshumance. Elle est ou a été alimentée aussi, selon l’époque et le
41contexte, par les déplacements imposés par la famine , par l’exode
rural vers les centres urbains et le bassin arachidier, par l’émigration et
par la circulation des esclaves en tant qu’hommes-marchandises et
étalon monétaire [valeur d’échange] ou en tant qu’hommes-ustensiles
[valeur d’usage].

40
Oussouby Touré et Joël Apaillange, 1986, Peul du Ferlo, Paris, L’Harmattan.
41
L’ampleur de ce type de migration est probablement très importante. Sa réalité
est attestée par l’existence de lieux-dits comme anciens sites de transit localisables
aux abords de certains villages. On observe par exemple un lieudit de ce type près
du village de Tiggere yeene, wiinde ferooɓe [= site de transit des gens en migration].
23 D’un point de vue politique, les États n’avaient qu’une force
relative compte tenu des contraintes d’administration liées à
l’enclavement, c’est-à-dire la contradiction entre l’étendue des
territoires et l’état des moyens de transports et de communication
d’une part, au mode de transmission monopolistique du pouvoir par
42des familles régnantes d’autre part . La lutte pour le pouvoir a été à
l’origine de phénomènes de segmentation très nombreux. Ces
phénomènes sont apparus comme des formes spécifiques de
43contestation de la légitimité d’un pouvoir ou comme effet d’un
44rapport de force politique . Les mécanismes d’éviction du pouvoir et

42 C’est ce que pense Yaya Wane, au moins pour le pouvoir des almami du Fuuta
Tooro. Selon lui, les almami après Abdul Kader Kan n’étaient que ‘’des
dignitaires dépourvus de pouvoir réel’’, le ‘’pouvoir central [était] plus nominatif
qu’effectif’’, puisque ‘’l’almami ne disposait ni d’une force armée permanente,
ni de la moindre garde prétorienne (certains almami furent assassinés sans
difficulté)’’. 1969, Les Toucouleurs du Fouta Tooro : stratification sociale et
structure familiale, Op. Cit.. Abdarahmane Ngaïde a observé, pour le royaume
du Gaaɓu, ‘’une occupation discontinue d’un vaste territoire’’ avec des
‘’provinces […] dirigées par des farin (gouverneurs), délégués du roi.
L’occupation spatiale du royaume en haute Casamance laissait de vastes espaces
ouverts au peuplement car les Mandingues du Gaaɓu, guerriers et esclavagistes,
ne tenaient que quelques villages fortifiés (tata) et ‘’une province n’était souvent
qu’un tata installé au milieu de sa brousse parcourue par quelques familles
peules et leurs troupeaux’’. 1999, ‘’Conquête de la liberté, mutations politiques,
sociales et religieuses en haute Casamance. Les anciens maccuɓe du Fuladu
(région de Kolda, Sénégal)’’, dans : Roger Botte, Jean Bouttrais, Jean Schmitz,
[dir.], Figures peules, Op. Cit., p. 142.
43
Au règne d’Alfaa Moolo, l’esclave qui libéra les nobles, il dut faire face à la
révolte de ces derniers. En cherchant à étouffer leur contestation de sa légitimité,
il provoqua un ‘’départ massif des Peuls nobles vers le Pakao’’. D’autre part, la
succession d’Alfaa Moolo fut marquée par des luttes de positionnement au sein
de la famille et le vainqueur, Muusa Moolo, doit sa victoire à ses alliances et à
l’élimination de ses rivaux. Et son règne provoqua le départ massif de population
vers la Gambie, la Guinée-Bissau et d’autres territoires et ces réfugiés étaient
composés d’anciens maîtres et d’anciens esclaves. Abdarahmane N’Gaïde, 1999,
‘’Conquête de la liberté, mutations politiques, sociales et religieuses en haute
Casamance. Les anciens maccube du Fuladu (région de Kolda, Sénégal)’’, dans :
Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit., pp. 146-147.
44 Dans l’Adamaoua, ‘’le pouvoir politique est tenu par l’émir de Yola mais les
nouveaux lamidats du sud et de l’est, tout en continuant à lui faire allégeance,
s’émancipaient progressivement. Ils se livrent entre eux à des luttes violentes
pour le contrôle de vastes zones d’influence dans les savanes périphériques.
C’est ainsi que Tibati écarte les Foulbé de Banyo et de Ngaoundéré de tout le
centre du Cameroun et oblige Ngaoundéré à s’orienter vers l’est et le sud-est,
l’actuelle Centrafrique’’. Gérard Romier, 1999, ‘’Peuls Mbororo de
24 ses conséquences sur la réorganisation de la transmission de ce dernier
peuvent aussi inscrire, avec une très forte probabilité, la segmentation
45comme stratégie de relégitimation, ailleurs, à l’exercice du pouvoir .
On peut citer deux cas, à titre d’illustration, celui des Cuutiᶇkooɓe
partis du Mali pour s’établir au Sénégal et en Mauritanie à la suite
d’un conflit avec le Arɗo du Masina, et celui des Deeniyankooɓe
venus aussi du Mali sous la conduite de Koli après la mort de son père
46tué par Amar Komdiago frère de l’Askia Mohamed . À ces effets
politiques s’ajoutent des effets économiques résultant de la dualité
antagonique entre agriculture et élevage. Mais cette dualité n’est pas
absolue puisque l’hybridation de ces activités a été observée et ne
47constitue pas un phénomène exceptionnel ou marginal . Et les
pasteurs ne sont pas les seuls à être en mobilité. Dans le Ferlo,
l’épuisement des terrains de culture a entraîné des transferts
périodiques de sites, même si les déplacements se produisent dans un
48rayon réduit . Ce ne sont pas seulement les pressions foncières
excessives dues au développement de l’agriculture qui obligent les
pasteurs au départ. Divers facteurs comme la surpopulation du
territoire en bétail entraînant l’épuisement des pâturages, la rivalité
entre pasteurs ou la différence de race de leur troupeau, les maladies
de bétail propres à une zone ou y introduite par l’arrivée de nouveaux
pasteurs, les razzias, etc. sont au nombre des raisons explicatives de
déplacements des pasteurs. Philippe Bernardet fournit une explication
jusque-là insuffisamment explorée du mouvement migratoire des
pasteurs. Ce mouvement est lié à la fin de l’exploitation esclavagiste
et constitue une réponse à la nécessité économique de réorganiser les

Centrafrique. Une installation récente, un avenir incertain’’, dans : Roger Botte,
Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit., pp. 464-465.
45 ‘’Chez les lawakôɓé, on trouvait des familles évincées du commandement dites
gallouɓé bien que descendant d’un même ancêtre éponyme que les familles qui
détenaient le pouvoir ; ayant à elles seules le privilège de pouvoir fournir les
Arɓo’’. Oumar Ba, 1977, Le Foûta Tôro au carrefour des cultures, Paris,
L’Harmattan, p.124.
46
Ibid.
47 ‘’En vieilles régions peules, la majorité des Peuls ruraux sont des cultivateurs.
Ailleurs, d’anciens pasteurs mènent de front des travaux agricoles avec les soins
au bétail. Occupation autrefois temporaire et imposée par des circonstances
difficiles de l’élevage, l’agriculture devient une activité permanente’’. Jean
Boutrais, 1999, ‘’Gens du pouvoir, gens du bétail’’ [Introduction], dans : Roger
Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit., p. 36-37.
48 Oussouby Touré et Joël Arpaillange, Peul du Ferlo, Op. Cit.
25 rapports de production dans un contexte de double développement
49parallèle des activités pastorales et agricoles .
Il apparaît ainsi que la société pulaar est essentiellement une
société qui s’inscrit dans un espace géographique par un mode
singulier d’appropriation. La singularité de ce mode vient du fait qu’il
se réalise en termes de mobilité. Mais à ne s’en tenir qu’au
mouvement migratoire dans ses différentes formes, on perd de vue la
sédentarité et les multiples processus qui la provoquent. Parmi ces
50processus, il y a l’islamisation et la pauvreté en vaches , puisque pour
les détenteurs de petits ruminants, ovins et caprins, seul le bétail se
déplace avec le berger qu’il soit salarié ou membre de la famille. Les
51aristocraties cléricales ont largement favorisé la sédentarité tout
52comme les aristocraties guerrières . En cumulant leurs effets aux
effets cumulés de la sécheresse, des maladies et des razzias, elles ont

49
‘’Le mouvement migratoire qui s’observe durant la période coloniale s’accentue
dès 1940. Il répond principalement à la nécessité de répartir les charges au fur et
à mesure que le cheptel s’accroît et que l’activité agricole des autres ethnies
libérées se développe. Ainsi assiste-t-on à l’éclatement de la société peule et à sa
dispersion en campements sur l’ensemble des savanes, notamment du Mali
méridional et du Sud-Ouest de l’ancienne Haute-Volta’’. Philippe Bernardet,
1999, ‘’Peuls en mouvement, peuls en conflits en moyenne et haute Côte
d’Ivoire, de 1950 à 1990’’, dans : Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz,
Figures peules, Op. Cit., p. 409.
50
‘’Chez les Peuls woɗeeɓe de l’Issa-Ber (Mali), c’est la décimation du cheptel
qui, lors des dernières sécheresses, a poussé les hommes vers l’agriculture ;
quant aux femmes, dont l’activité était exclusivement consacrée à la
conservation, à la transformation et à la commercialisation du lait, elles
participent désormais à tous les travaux, quel que soit leur rang social’’. Roger
Botte, 1999, ‘’Un peul peut en cacher un autre’’ [Préface], dans : Roger Botte,
Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit., p. 17. On observe à
Lompoul au Sénégal la conversion de familles peules à l’activité de pêche.
Source : Enquête ‘’ORLECOL’’ réalisée en 2015 pour l’étude sur ‘’Les enfants
hors ou en marge du système scolaire classique au Sénégal’’,
FASTEFIRD/UNICEF.
51
Roger Botte, Ibid. Voir aussi Oumar Ba, Le Foûta Tôro, Op. Cit.
52
‘’Les tributs annuels versés à Yola étaient composés de contingents d’esclaves
mais les principautés de l’Adamaoua y ajoutaient du bétail. Lorsque des vassaux
rendaient visite à Yola, ils se déplaçaient avec des bovins pour assurer leur
ravitaillement mais également en prévision de cadeaux. Dans un contexte de
féodalités guerrières, le bétail ne faisait plus simplement partie d’économies
pastorales, il participait à la puissance militaire. Il est probable que ce nouveau
rôle n’ait pas favorisé un essor des effectifs de cheptel’’. Jean Boutrais, 1999,
‘’La vache ou le pouvoir. Foulbé et Mbororo de l’Adamaoua’’, dans : Roger
Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit., pp. 355-356.
26 beaucoup favorisé l’appauvrissement en vaches et donc indirectement
la sédentarité. La cartographie sociale du groupe ethnolinguistique
pulaar est en permanence reconfigurée par ces deux phénomènes
contradictoires que sont le mouvement migratoire et la sédentarité.
Mobilité et fixation sont les deux composantes antithétiques d’un
complexe processus qui a généré chez ce groupe un mode dispersif
d’inscription sociale sur un espace géographique continu.
2. DE L’ETHNONYME
Il n’est pas improbable que le mode dispersif d’inscription sur
l’espace géopolitique très vaste soit une circonstance qui ait favorisé
l’atomisation du groupe pulaar. De manière très certaine, il est plus
facile de procéder à une entreprise de déconstruction de l’unité d’un
groupe social avec un peuple éparpillé qu’avec celui dont le
peuplement est déjà homogénéisé par sa circonscription dans un
espace restreint. L’atomisation d’un groupe social donné n’est en fait
qu’un procédé de manipulation ethnique qui, même si elle n’est pas
consciemment conçue à des fins politiques, peut à tout moment être
instrumentalisée à ces fins en se fondant sur la représentativité
démographique. Les Pulaar pouvaient difficilement échapper à ce
traitement du fait qu’à l’effet de leur dispersion s’ajoute l’effet de la
localisation de leur peuplement : on les retrouve pour l’essentiel dans
des zones périphériques des États, frontalières, transfrontalières et, à
l’intérieur d’un même pays, interrégionales. La science se met
sûrement au service du politique, peut-être à l’insu des chercheurs, si
malgré l’incohérence méthodologique de séparer ceux qui ne
présentent que des variations dialectales voire des spécificités
d’intonation en groupes distincts et d’inclure dans un groupe ceux qui
53ne parlent pas [ou plus] la langue de ce dernier .

53 Jean Boutrais note une discordance entre carte linguistique et carte de
peuplement chez les Peuls. ‘’D’un côté des peuls n’emploient plus, et ils l’ont
parfois perdue, la connaissance de leur langue (Foulani du Nord-Nigéria, Fellata
du Tchad et du Soudan) tout en continuant à revendiquer une identité peule. À
l’extrême, certains groupes qui se disent peuls n’ont probablement jamais
pratiqué cette langue (cas des Foula du Wasolon au Mali). L’identité peule
résulte alors d’une ancienne ‘’conversion ethnique’’ qui légitimait une
suprématie politique. À l’inverse, l’emprise spatiale de la langue peut déborder le
peuplement proprement dit, lorsqu’elle est adoptée par d’anciens captifs
(Fouladou au Sénégal) ou qu’elle acquiert un statut de langue vernaculaire
(Diamaré et Adamaoua au Cameroun). À la limite, la langue peule est pratiquée
27 Les deux formes de manipulations ethniques s’opèrent, dans les
recherches scientifiques mais pour des objectifs antithétiques, par des
coups de force méthodologiques spécifiques. La première forme dite
atomistique distingue, voire oppose Fulɓe, Haalpulaar ou
‘’Toucouleurs’’ et Lawɓe. En revanche, la deuxième forme s’inscrit
dans la construction hégémonique d’une composante du groupe qui
phagocyte les autres et leur confère ainsi son identité. Roger Botte fait
remarquer qu’ ‘’au Fuuta Tooro où les musulmans ‘’sédentaires’’
forment la catégorie des Tooroɓɓe, et méprisent les Fulɓe qui
‘’suivent la queue des vaches’’, le livre de Yaya Wane (1969),
luimême toorodo, qui faisait autorité, ne mentionne pas l’existence de
Peuls (Fulɓe) dans la vallée du Sénégal alors que selon les titres des
œuvres d’Oumar Ba, admirateur d’Hampathé Ba, il n’y aurait à
54l’inverse que des Peuls ’’. Cette remarque semble suggérer que la
construction hégémonique, c’est-à-dire l’universalisation d’une
spécificité, varie selon le lieu à partir duquel on interroge [ou on
s’interroge sur] le groupe social pulaar.
Ces deux formes de manipulation ethnique consistent donc, de
manière méthodique et systématique, à diviser le semblable et
l’identique, à réunir le dissemblable et le différent. Sous ce rapport
elles s’inscrivent dans la logique idéologique de fabrication des
identités ethniques et ceux qui adoptent ces postures prennent le risque
d’apparaître plus militants que scientifiques. En tous les cas, ils ont du
mal à rompre avec l’idéologie de la race telle qu’on la retrouve dans
les thèses et l’ethnographie coloniales. Cette idéologie part de
l’opposition entre les types europoïde et négroïde pour présenter les
Peuls, en raison de l’origine hamitique [nubo-éthiopienne] qu’elle leur
attribue, comme une race conquérante, supérieure, fondatrice d’États
et qui, en précurseur des Européens, aurait apporté la civilisation et le
goût du raffinement esthétique aux races inférieures qu’ils n’ont eu
aucune difficulté à dominer. Cette supériorité, ils la doivent à la

par toute une population qui se distingue pourtant nettement des Peuls (exemple
bien connu des Halpular/Toucouleur au Sénégal)’’. Jean Boutrais, 1994, ‘’Pour
une nouvelle cartographie des Peuls’’, dans : Cahiers d’études africaines, Vol.
34, n° 133-134, pp. 137-138.
54
Roger Botte, 1999, ‘’Un Peul peut en cacher un autre’’ [Préface], dans : Roger
Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz, Figures peules, Op. Cit., pp. 26-27. Le livre
de Yaya Wane cité est Les Toucouleurs du Fouta Tooro (Sénégal). Stratification
sociale et structure familiale, Dakar, CNRS/IFAN, 1969.
28 55 56couleur de leur peau . Et ce ‘’racisme scientifique ’’, poussé à
l’extrême, permet aujourd’hui la manipulation de la ‘’race’’ peule
elle-même avec la distinction entre les peuls à peau claire [Fulɓe
woɗeeɓe = peuls à peau rouge] transformés en peuls blancs [Fulɓe
57raneeɓe = peuls à peau blanche] et les peuls noirs [Fulɓe ɓaleeɓe =
peuls à peau noire]. Or, les Pulaar, du Fuuta Tooro tout au moins,
même pour les blancs, parlent de peau de couleur rouge [Tuubaak
boɗeejo coy]. En pulaar dire de quelqu’un ou d’un groupe social, les
Arabes exceptés [aarabe daneejo tal], qu’il est blanc renvoie non pas
à la couleur de la peau mais à la chance qu’il a de réussir tout ce qu’il
58entreprend ou dans un secteur d’activité donné .

55
‘’Les Peuls sont bien des hamites’’. ‘’L’histoire des Peuls est donc une
extraordinaire aventure à laquelle se trouve liée celle du bœuf, qu’ils firent
connaître aux populations noires de l’Afrique de l’Ouest. En se mélangeant à
celles-ci, ils ont constitué de races nouvelles qu’on s’accorde à considérer
comme étant supérieures aux autochtones. Partout où ils se sont introduits, soit
pacifiquement, soit par la force, ils ont dominé. En se faisant les vecteurs de
l’islam, ils ont transformé complétement les populations de l’A.O.F. en leur
apportant une religion plus évoluée, en provoquant la formation d’empires
puissants et bien organisés et en apportant un ferment culturel dont ont bénéficié
toutes les populations en contact avec eux ; ajoutons à ceci l’introduction du
bœuf dont les conséquences économiques ont été considérables’’. En ce qui
concerne les figurations humaines des peintures rupestres, ‘’elles présentent une
allure générale qui est la sveltesse, la grâce et le parfait équilibre des corps et des
traits eux-mêmes paraissant, de façon générale plus europoïdes que négroïdes’’.
En outre, ‘’ peu de population de l’Ouest africain ont un sens aussi poussé de
l’esthétique…qui confirmerait leur origine nubo-éthiopienne. Ces coiffures et ces
parures font des Peules les plus jolies femmes de l’Afrique de l’Ouest et toutes
les populations féminines avec lesquelles elles sont en contact se sont efforcées
de les imiter plus ou moins heureusement’’. Henri Lhote, 1959,
‘’L’extraordinaire aventure des Peuls’’, dans : Présence Africaine : Revue
culturelle du monde noir, Paris, octobre-novembre, pp. 48-57.
56 ‘’La transposition en Afrique de ces diverses théories, l’idée que les variations
culturelles sont fonction des diverses races et de leurs particularités physiques,
les préjugés concernant la pigmentation et l’existence d’une norme universelle,
la race blanche, d’une part et, d’autre part, la singularité des Peuls aux yeux des
Européens, conduisirent aux théories les plus diverses et les plus aberrantes’’.
Roger Botte, Ibid., p. 8.
57 Même des auteurs très avertis comme A. N’Gaïde, pour ne citer que lui,
reproduisent cette erreur. Voir son texte : ‘’Conquête de la liberté, mutations
politiques, sociales et religieuses en haute Casamance. Les anciens maccuɓe du
Fuladu (région de Kolda, Sénégal)’’, dans : Roger Botte, Jean Boutrais, Jean
Schmitz, Figures peules, Op. Cit.
58
On dira par exemple : Sammba ko daneejo [Sammba est chanceux] ou Sammba
ko daneejo endiyam [Sammba rapporte toujours de la pêche des prises
29