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Jean-Baptiste DOUMA

L'immigration

congolaise

en France
Entre crises et recherche d'identité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4498-2

INTRODUCTION
Le Congo-Brazzaville se situe dans ce que l'on pourrait appeler une zone orpheline, l'Afrique centrale, dans le domaine de la recherche des migrations internationales et particulièrement des études portant sur l'immigration des ressortissants d'Afrique subsaharienne en France. Ces pays ne suscitent pas le moindre intérêt de la part des chercheurs en raison de la faiblesse de leurs effectifs en comparaison des ressortissants des pays de l'Afrique de l'Ouest et du Maghreb. Pourtant les relations entre ces pays et la France ont des histoires tout aussi riches en événements qui dénotent de la particularité de l'immigration en provenance de ces pays en général et du Congo en particulier. L'absence de motifs « apparents» pouvant nécessiter une étude sur les migrations en provenance d'un pays d'Afrique centrale est en grande partie la conséquence d'un parti pris idéologique dans la recherche sur les migrations internationales qui est le fait de ne s'intéresser-qu'à un aspect du phénomène migratoire c'est-à-dire à l'immigration. Or l'immigration n'est que l'aboutissement d'un acte fondamental qu'est l'émigration. L'étude des déterminants de l'émigration permet de marquer la singularité de chaque histoire migratoire et de relativiser certaines analyses trop globalisantes. Cela permet d'adopter une démarche qui évite de percevoir les migrations internationales sous le prisme déformant du seul pays d'accueil. La presse congolaise avait soulevé le sujet dans plusieurs articles en ciblant ses critiques essentiellement sur « le comportement des sapeursl en France» et l'impact de leurs

1 «Sapeur» et «saper» sont des termes dérivés du mot «sape»: terme argotique, acronyme de « Société des Ambianceurs et de Personnes Elégantes ». 7

«mauvais comportements », présentés comme des actes de « délinquance et de perversion », sur la jeunesse congolaise alors encadrée par l'unique organe du parti l'UJSC (Union de la Jeunesse Socialiste Congolaise). La presse congolaise n'a pas été seule à s'être préoccupée de ce sujet, l'émigration vers la France en particulier a été traitée dans toute sa complexité dans les chansons congolaises tant par les artistes du Congo-Brazzaville que par ceux du Congo-Kinshasa. Dans leurs périples les artistes musiciens des deux rives du fleuve Congo n'ont cessé, au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, d'exprimer le bonheur de vivre et de travailler en Europe. Ils ont chanté sur les difficultés qu'eux ou leurs compatriotes éprouvaient, et continuent d'éprouver, pour y vivre dignement, soit parce qu'ils ont du mal à s'adapter au mode de vie européen, soit parce que les gouvernements des pays européens ne souhaitent pas favoriser leur « intégration ». Les thèmes, comme la vie en prison (lubuaku) à cause des vols, la vie clandestine et l'expulsion, la falsification des documents administratifs que ce soit du pays d'origine comme du pays d'accueiI2, le trafic de drogue, la fabrication de faux chéquiers, de montages financiers pour empocher des allocations, les mariages blancs, l'asile politique réel ou détourné, la vie dans des logements insalubres, les squats, les difficultés de la vie en couple mixte ou non, sont récurrents dans ces chansons. Mais, ils chantent aussi la «belle vie» illustrée par la «sape» (port de vêtements de grands couturiers parisiens en particulier, et mondiaux en général), le fait de travailler et gagner mieux qu'au pays d'origine (en conversion directe des salaires nominaux du pays d'accueil à ceux du pays d'origine, les niveaux de revenus sont comparables à ceux des hauts fonctionnaires sinon plus, bien que la comparaison, en réalité, soit sans objet car il conviendrait dans ce cas de comparer les pouvoirs d'achat), la possibilité d'aider financièrement les familles restées au pays d'origine, bref les privilèges matériels de
Dans le dictionnaire Robert «se saper» dans le jargon populaire signifie s'habiller. « Être bien sapé» c'est« être bien habillé ». 2 Le 2 octobre 1999, l'AFP rapportait que la police de Brazzaville avait démantelé un réseau de contrefacteurs de cartes de séjour et de cartes consulaires françaises. Cinq Congolais avaient été arrêtés par la police, tandis que deux ou trois autres membres du réseau ont réussi à obtenir, grâce à ces faux papiers, des visas français et ont déjà quitté le territoire congolais. 8

vivre en Europe. Ces chanteurs à l'instar des griots de jadis, sociologues de l'instant, ont su exprimer les faits et les sentiments de cette frange mouvante des populations des deux Congo. Les sociologues ne sont pas restés en marge de cet objet de recherche qui a tout pour les intéresser. Ainsi deux ouvrages traitent de l'immigration congolaise en France en plus des thèses qui ont été soutenues sur ce sujet dont celle de G. Bissou (1990) qui traite du retour au pays des étudiants et leur famille ayant vécu en France. Le premier ouvrage est une recherche ethnologique sur la migration et le mode de vie des « sapeurs» en France de J.-D. Gandoulou (1985) et le second sur le «rapport à l'habitat» de l'immigrant congolais en France de G. Boudimbou (1990).

A- De la migration temporaire à la migration de peuplement Quelles que soient les raisons pour lesquelles les Congolais émigrent vers la France, force est de constater que nombre d'entre eux décident d'y rester définitivement. À la différence de celle des années soixante où la majorité3 des étudiants et stagiaires retournaient dans leur pays d'origine après leur formation (G. Bissou, 1990), l'immigration congolaise des années soixante-dix en France est marquée par une installation progressive des élites (diplômés de l'enseignement supérieur, fonctionnaires stagiaires, etc.) et de leur famille (Y. Marchand, 1996)4.
3 Nous n'avons pas de données statistiques à ce sujet, Jean Rossard, ancien ambassadeur de la France à Brazzaville affirme qu'en août 1960 «beaucoup de jeunes qui poursuivaient des études supérieures en France n'étaient pas rentrés », in Études gaulliennes, N°22, avril-juillet 1978, p.156. 4 «Entre la France métropolitaine et les pays sub-sahariens, les phénomènes migratoires sont restés, jusqu'à présent relativement limités. Cette émigration ne paraît pas soulever actuellement de problèmes majeurs. Il existe assurément certaines difficultés telles que le non-retour d'étudiants africains dans leur pays (...) S'agissant de l'immigration étudiante, son volume est difficile à chiffrer avec précision. On connaît le nombre des «entrées» annuelles. On ne connaît pas vraiment celui des « sorties ». Le nombre des étudiants originaires d'Afrique subsaharienne arrivés en France comme immigrants à titre «temporaire» en 1993 s'élevait à un peu plus de 4 100 personnes (presque tous venant d'Afrique francophone). Cela représentait environ 18 % des étudiants étrangers arrivés en France, dans l'année. Au terme de leurs études, ces étudiants n'ont pas de droit automatique à la carte de séjour et, de fait, peu l'obtiennent. Mais les difficultés de 9

Si les migrants qui rejoignent leur famille ne laissent présager aucun doute quant à leur volonté de rester aussi longtemps que possible dans le pays d'accueil, il est de coutume de voir ceux dont le motif de migration était au préalable temporaire, c'est-à-dire les étudiants et les stagiaires, élaborer des stratégies d'installation de longue durée en France après leur formation en désertant la fonction publique congolaise (cas des fonctionnaires). Dans les deux cas il s'agit d'un modèle de migration volontaire et libre. Ce qui change c'est que d'une part, la décision de migrer est prise, soit individuellement, soit par la famille avec ou sans l'appui de l'État et, d'autre part, il y a changement d'objectif de départ: l'immigration de durée a priori temporaire se transforme en immigration de longue durée, voire de peuplement. Il se dégage ainsi trois angles pour aborder la question de la migration congolaise en France: L'immigrant et son pays de départ L'immigrant et son pays d'arrivée Les rapports entre le pays de départ et le pays d'arrivée Le rapport entre l'immigrant et le pays d'origine permet de traiter des questions sur la décision de migrer et les relations que ce dernier continue à entretenir avec son pays bien qu'étant à l'étranger. Le rapport de l'immigrant avec le pays d'arrivée permet d'analyser les causes du changement d'objectifs de l'immigration temporaire à l'immigration permanente, les questions d'intégration dans le pays d'accueil. Enfin les rapports entre les deux États permettent de mettre en exergue les cadres historique et juridique qui déterminent pour partie la nature des mouvements des populations entre les deux pays.
réinsertion à la fin des études sont importantes (notamment en raison de la très mauvaise orientation scolaire et universitaire qui prévaut dans les pays d'origine, et d'une attirance probablement insuffisante pour les carrières techniques ou commerciales). De ce fait le taux de retour dans les pays d'origine est sans doute assez faible, et l'on peut raisonnablement en conclure qu'un nombre non négligeable d'entre eux restent en France (ou en Europe). Compte tenu de ce que cette immigration étudiante africaine remonte à plusieurs dizaines d'années, certains observateurs estiment le nombre des étudiants et anciens étudiants résidant en France à plus de 50 000, soit presque le quart de la communauté subsaharienne en France. Mais l'intégration de cette population en France soulève, jusqu'à présent, beaucoup moins de difficultés que celle des « ruraux ouestafricains ou celle d'autres communautés immigrées non-africaines» (Marchand, 1996, p.209).

10

Comme le dit P. Bourdieu5 (1991) : « La société d'accueil ne se pose le problème des « immigrés» que pour autant que les immigrés lui «posent des problèmes », omettant en effet de s'interroger sur les causes et les raisons qui avaient pu déterminer les départs et sur la diversité des conditions d'origine et de trajectoire. Le premier geste de rupture avec cet
ethnocentrisme
-

en se référant aux travaux d'Abdelmalek

Sayad

étant de rendre aux « immigrés» qui sont aussi des « émigrés », leur origine, et toutes les particularités qui leur sont associées et qui expliquent nombre de différences constatées dans les destinées ultérieures. » Le fait qu'il y ait très peu de travaux sur l'immigration en provenance des pays d'Afrique centrale par rapport aux pays du bassin du fleuve Sénégal (Mali, Mauritanie, le Sénégal) corrobore cette observation de P. Bourdieu. Est-ce à dire que les ressortissants d'Afrique centrale ne posent pas de problèmes particuliers? Il est vrai que les pays d'Afrique centrale n'ont pas été concernés par le recrutement à grande échelle de la main-d'œuvre comme les pays du Maghreb et du bassin du fleuve Sénégal au moment de la période vertueuse qu'a connue la France de 1950 à 1973 également qualifiée de « Trente Glorieuses ». À cette époque, l'essentiel de l'immigration a été réalisé afin de pallier le manque de main-d'œuvre en France. La croissance économique des Trente Glorieuses, une pénurie de main-d'œuvre, ainsi qu'un niveau de formation et de qualification plus élevé ont rendu les actifs français plus exigeants en matière d'emploi et de rémunération obligeant l'État français à recourir à l'immigration pour combler le déficit en main-d' œuvre peu ou pas qualifiée des ressortissants de ces anciennes colonies.

B- Les formes modernes des migrations congolaises La décennie 1990, avec son lot de changements politiques majeurs, chute du Mur de Berlin, renoncement au régime du parti unique du PCT (Parti Congolais du Travail) en faveur d'un régime
5 Préface de Pierre Bourdieu, in A. Sayad, (1991), L'immigration ou le paradoxe de l'altérité, Bruxelles, De Boeck-Wesmael s.a., p.9. Il

politique plus libéral marqué par le pluripartisme, conférence nationale souveraine, premières élections démocratiques en 1992, conflits de grande ampleur de 1993 à 1999, a inauguré un nouveau mode de migration dans la société congolaise, à savoir les déplacements forcés des populations. De plus, la nouvelle politique migratoire en France marquée par la fin de l'immigration du travail en 1974 et les accords de Schengen6 (Luxembourg) signés en juin 1985 puis ratifiés par la France en juin 1991, contribue à modifier le profil des futurs migrants. Les troubles politiques de 1997-1999 au Congo-Brazzaville ont été caractérisés par un important déplacement de la population. Sur le plan interne des recompositions ont eu lieu selon les appartenances régionales accentuant ainsi les clivages ethniques que les agglomérations de Brazzaville et de Pointe-Noire tendaient à atténuer, peu ou prou, par la cohabitation inter-ethnique. Au sein même de ces deux grandes villes, l' oc'cupation de l'espace s'est davantage « ethnicisée » à la suite de ces conflits. En plus de ces mouvements internes, plusieurs Congolais ont pu fuir à l'extérieur du Congo. La RDC et le Gabon ont été les principaux pays de refuge de ces migrants forcés. Certains se sont réfugiés dans des pays plus éloignés en Afrique de l'Ouest et en Europe. La Côte d'Ivoire, le Bénin et la France ont représenté les principaux pays d'asile. Nombre d'entre eux sont retournés au pays depuis le retour au calme en 1999. Après l'audience accrue des thèses de l'extrême droite au début de la décennie 1990 en France, les autorités françaises ont adopté des politiques draconiennes visant à la fois la lutte contre

6 La France, la RFA, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg ont signé, le 14 juin 1985, à Schengen (Luxembourg), un accord présenté comme « un laboratoire de l'Europe de 1993 ». Il préfigurait l'accord de juin 1990 qui doit être ratifié par les Parlements nationaux, ce qui a été fait pour la France le 3 juin 1991. L'Italie, l'Espagne et le Portugal ont rejoint depuis le « Club des Cinq ». L'article 17 de cet accord précise: «en matière de circulation des personnes, les parties chercheront à supprimer les contrôles aux frontières communes et à les transférer à leurs frontières externes. À cette fin, elles s'efforceront préalablement d'harmoniser, si besoin est, les dispositions législatives et réglementaires (...) et de prendre des mesures complémentaires pour la sauvegarde de la sécurité et pour faire obstacle à l'immigration illégale de ressortissants d'États non membres de la Communauté Européenne» Le Monde, Dossiers et Documents, «Les étrangers en France» n0196, février 1992. 12

l'immigration clandestine et la maîtrise des flux d'entrées des étrangers sur le territoire. Plusieurs recherches ont été ainsi initiées par des chercheurs pour montrer soit la véracité des positions de l'extrême droite sur le sujet (C. Jelen, 1993) soit pour les critiquer et faire valoir la réalité des chiffres (H. Le Bras, 1998) qui montrait plutôt le contraire. À savoir que la France est loin d'être envahie par des étrangers comme le soulignent les deux principaux partis d'extrême droite en France le Front National de Jean-Marie Le Pen et le Mouvement National Républicain de Bruno Mégret et parfois certains leaders des grands partis de gauche et de droite. Tableau 1 : Mouvement de la population en France
Année Population en milieu d'année 59 209 730 59418718 59 624 342 59 830 635 60 046 709 60296513 Mariages Naissances vivantes Décès Solde naturel Solde migratoire évalué (milliers) +51 +42 +38 +43 +50 +47

1994 1995 1996 1997 1998 1999 Source:

261 037 261 992 287 308 291 319 278 679 293 717

741 499 759 694 764 682 758 114 768 581 776 548

528 226 540 434 544 691 539 390 543 525 547 377

+213 273 +219 260 +219 +218 991 724

+225 056 +229 171

INSEE (Métropole+DOM)

En réalité, l'arrêt officiel de l'immigration du travail depuis 1974 n'a pas mis fin à toute entrée de personnes étrangères. Mais il la maintient à un niveau somme toute faible loin du million scandé par l'extrême droite. Le solde migratoire en France est d'environ 50 000 personnes en moyenne par an entre 1982 et 1990. Il oscille 40 000 et 50 000 dans la décennie 90.

c- Histoire et migration
Le souci de resituer la migration en France dans l'histoire congolaise, et plus généralement dans l'histoire des relations entre le Congo et la France au moins depuis l'indépendance, a servi de 13

trame à cette réflexion. L'hypothèse étant que l'on ne peut comprendre la migration et les processus d'intégration que si l'on prend en compte les pays de départ et d'arrivée des migrants. Certains chercheurs ont mis en exergue une «différence fondamentale» entre l'immigration asiatique, provoquée par des causes politiques, les boat-people fuyant la répression du communisme, et l'immigration d'origine maghrébine et d'Afrique subsaharienne due à des causes « alimentaires ». Or, quarante ans après les indépendances, plusieurs travaux ne cessent de montrer la réalité du néocolonialisme ainsi que ses méfaits sur les droits de l'homme, le développement économique, et la bonne gouvemance (Bayard J.-F., 1989 ; Verschave F.-X, 2000). Sans être un phénomène de masse à l'instar du Maroc où « les envois de fonds des travailleurs émigrés constituent la seconde source de devises après les recettes des exportations de phosphates» (G. Tapinos et al., 1981, p.147), ni du Mali dont
certains villages
7

se modernisent

grâce aux transferts financiers des

migrants en France (C. Quiminal, 1991) qui en sont ressortissants, la problématique de l'émigration des Congolais vers la France est un objet légitime parce qu'elle articule deux notions centrales: la « crise» et le « prestige social ».

1- De la crise L'hypothèse de la crise nous amène à postuler que les migrants congolais décident de s'installer définitivement en France parce qu'ils cherchent à échapper aux crises qui gangrènent leur pays d'origine. Lorsque nous optons pour expliquer par des « crises» un phénomène social aussi complexe que l'émigration, nous voulons surtout insister sur le fait que I'histoire de ces « crises» en ce qui concerne la société congolaise nous montre qu'il s'agit de « crises» d'une autre nature que les « conflits de classe» mais qui ont en commun le changement fondamental de la société après leur avènement.
7 Inizan 1. (1989), Réinsertion et Coopération, L'OMI en Afrique de l'Ouest, Deuxième partie: au Mali et en Mauritanie, Actualités Migrations, n0285, pp.224. 14

De la colonisation à la décolonisation, ce sont seulement les « agents », selon l'acception de P. Bourdieu, de domination qui ont changé. De sorte que d'une «série de crises» émanant de la domination d'un État par un autre État (colonisation/décolonisation) nous sommes passés à une autre « série de crises» émanant de la domination de la « technique et de la science» (J. Habermas, 1968) sur un État c'est-à-dire que dans le cas du Congo, ce sont les «entreprises multinationales» qui imposent leurs décisions et déterminent implicitement ou explicitement la forme du pouvoir politique et, par conséquent, la nature du « contrat social et politique» entre la « classe politique» et les « citoyens congolais». En fait, nous pouvons même postuler que l'absence de conflit de classes, tel que le définit K. Marx, est révélatrice, pour beaucoup, de l'existence d'un autre type d'enjeux de pouvoir et concomitamment de l'aliénation des «enjeux de pouvoir» dans cette société. Car la circulation du pouvoir procède à la fois d'« enjeux internes» à la société congolaise et d'« enjeux externes ». Les « enjeux externes» déterminent encore largement les « enjeux internes» de la circulation du pouvoir politique dont la maîtrise détermine les conditions d'indépendance et de souveraineté du pays. Il y a certes une conscience d'appartenir à des structures qui influent sur le fonctionnement de la société congolaise, mais ces structures sont d'une autre nature que les classes sociales déterminées par les conditions de vie socioéconomiques des individus. L'histoire des conflits au Congo montre que la conscience d'appartenir à une ethnie est plus prégnante que la conscience d'appartenir à un « milieu aisé» ou à un « milieu pauvre ». Autrement dit un ressortissant d'une ethnie quelconque a plus de probabilité de déployer du zèle pour qu'un ressortissant de la même origine ethnique que lui accède ou se maintienne au pouvoir. Le tout se passant dans la pratique comme si à condition sociale égale un individu ressortissant de la même ethnie que le «Chef de l'État », car c'est le personnage ou l'institution centrale d'un pouvoir qui tire sa substance dans les « chefferies traditionnelles» (G. Balandier, 1965), est différent de celui qui n'y appartient pas. Les idéologies des partis politiques, lorsqu'elles existent, sont tellement factices (idéologies importées ou simple vénération du chef du parti sans emprise réelle sur les problèmes sociaux du pays) qu'elles ne suffisent pas à voiler les 15

enjeux réels de domination et de pouvoir interne qui ne sont en définitive que l'expression policée des clivages ethno-régionaux du pays. En attendant d'avoir des partis politiques qui cristallisent la transversalité des clivages de classe comme on peut l'observer dans les sociétés post-industrielles, le présent des partis politiques s'inscrit encore dans la traduction tragique et nullement transcendante du couple binaire du type: une ethnie ou un groupe d'ethnies = un parti politique. De ce point de vue, avoir donc un membre de son ethnie au pouvoir dans une société dont les véritables luttes résident dans l'hégémonie ethnique donne, entre autres impressions ou illusions aux membres qui la composent, une forte probabilité de mobilité sociale ascendante, et, à ceux qui n'en ont pas, un réel sentiment d'exclusion. On peut ainsi comprendre que dans une telle société, certains groupes ethniques émigrent plus que d'autres s'ils ont été longtemps «exclus» du pouvoir. Les revendications ou les conflits provoqués par les inégalités des conditions de vie ou d'amélioration des conditions de travail existent toutefois, mais leur portée est limitée parce qu'il s'est toujours agi de revendications corporatistes (les étudiants réclamant le paiement de leurs bourses, les chauffeurs de car débrayant pour protester contre le racket des milices, etc.). Dans l'histoire des crises congolaises il n'y a jamais eu de conflit de classes, d'antagonisme entre le milieu des «riches» et celui des « pauvres ». Cependant l'absence de conflits entre ces deux entités, plus fantasmatiques qu'objectives, n'exclut pas l'existence d'une ploutocratie congolaise à l'opposé des «pauvres» au milieu desquels une «classe moyenne» émerge. De ces trois milieux sociaux d'origine nous construisons deux catégories sociales que nous nommons «milieu aisé» et «milieu pauvre ». Dans la catégorie «milieu aisé» nous regroupons ceux qui sont dépositaires des capitaux économiques et culturels (le niveau d'instruction). Le «milieu pauvre» étant représenté par ceux qui manquent de ces mêmes capitaux. La catégorie socioprofessionnelle est l'unique variable que nous avons retenue pour procéder à cette classification. Dans le questionnaire, nous avons demandé l'emploi exercé par le père et par la mère de l'interviewé au moment de l'entrée du migrant (interviewé) en France. Ainsi la catégorie «milieu aisé» comprend les cadres, les intellectuels, les professions libérales, les grands entrepreneurs, les 16

agents de maîtrise, les employés et les agriculteurs exploitants. Nous avons une conception extensive du «milieu aisé» pour atténuer le biais qu'implique l'utilisation de la nomenclature de l'INSEE sur l'architecture des professions congolaises. Lorsque nous observons la société congolaise, il y a une césure entre ceux qui ont au minimum le niveau du baccalauréat et ceux qui ne l'ont pas, ceux qui sont salariés de ceux qui ne le sont pas. De sorte que ceux qui sont salariés et non instruits ou ne disposent pas d'un diplôme qualifiant, occupent en général des postes d'ouvriers ou sont inactifs. Ceux-là, nous les classons dans la catégorie « milieu pauvre» ou « milieu modeste» compte tenu de ce que leur niveau de revenu est extrêmement bas8. Les autres professions déclarées par les interviewés que nous classons dans la catégorie «milieu pauvre », concernent le secteur informel et les activités non salariées comme les cultivateurs (cultivatrices), à la différence des agriculteurs exploitants, les vendeurs(vendeuses), au marché à la différence des commerçants grossistes et inactifs divers. Cela correspond approximativement aux codes 6 (ouvriers), et 8 (autres inactifs) dans la nomenclature de l'INSEE. Les retraités (code 7) en sont exclus puisque nous n'avions pas demandé leur profession antérieure. En France, les ouvriers et les employés constituent un groupe qui peut être opposé aux cadres, professions libérales, autres intellectuels, et les agents de maîtrise ou professions intermédiaires. Nous appliquerons donc les notions de «milieu aisé» et «milieu modeste» chez les immigrés en France pour déterminer si le milieu social d'origine (aisé ou modeste) a un impact sur leur processus d'intégration en France. De ce fait, lorsque le citoyen (congolais) se voit dénier la possibilité d'accomplir les actes de citoyenneté élémentaires à cause de crises récurrentes, (le droit de travailler, le droit à la santé, le droit de vote, etc. lesquels droits sont aussi des droits de l'homme inaliénables dans une société qui se veut démocratique), par l'État (qui n'est, selon notre analyse, en dernier ressort que l'incarnation du pouvoir colonial au temps de la colonisation et du pouvoir de l'entreprise multinationale au temps de la décolonisation), alors la migration devient envisageable de la part
8

La nouvelle grille de salaires dans la fonction publique en janvier 1991 montrait

une augmentation des bas salaires de 15 000 F . CFA (150 FF) à 40 800 F CFA (408 FF) par mois.

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des citoyens qui en ont les moyens (capital économique, culturel). La particularité de ces deux types de pouvoir (d'origine coloniale et des entreprises multinationales) et de domination dans la société congolaise est que le pouvoir colonial et le pouvoir des entreprises multinationales ont la même origine c'est-à-dire la France. C'est pourquoi nous estimons qu'une étude sur l'immigration congolaise en France ne peut pas faire l'économie d'une approche compréhensive de son histoire. L'évocation des rapports historiques entre la France et le Congo permettra de comprendre les crises contemporaines. Ce n'est donc pas une redite mais bien une partie qui se veut explicative d'un tout qu'est le phénomène migratoire.

2- Du prestige social
L'hypothèse de la « recherche du prestige social» nous permet d'abord de ne pas surestimer le déterminisme de la crise pour expliquer le départ vers la France et le non-retour des migrants congolais dans leur pays d'origine, car émigrer vers la France implique des moyens financiers importants et la mobilisation d'un capital culturel et relationnel. Les migrants qui ont la propension à mobiliser facilement cet ensemble de capitaux, à savoir le capital économique, culturel et relationnel seraient issus des «milieux aisés» . En venant en France, ils prouveraient qu'ils ont « les moyens» de mobiliser ces capitaux et ils pérenniseraient le prestige qu'ils ont de leur position sociale dans la société d'origine en période de paix comme en période de crise. Plus que de le pérenniser, ils vont l'accroître dans la mesure où la France dans l'imaginaire congolais est perçue comme un «paradis» où n'importe qui pourrait «devenir quelqu'un» (C. Quiminal, 1991). «Devenir quelqu'un », c'est la recherche de la «réussite», du «bien-être», et c'est chaque citoyen congolais qui veut le devenir sans distinction de milieu social. Le migrant issu d'un « milieu modeste» espère par sa migration vers la France, acquérir du prestige auprès des siens ou par rapport aux siens et, par la même occasion, favoriser le prestige des siens tandis que le migrant issu d'un « milieu aisé» ne cherche qu'à renforcer son prestige qui est aussi un attribut de

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pouvoir et de domination. La « recherche du prestige social» est loin d'être une catégorie abstraite même si son évocation renvoie à l'imaginaire. Concrètement, quelle que soit l'origine sociale du migrant, le « prestige» ou encore la « distinction », car pour nous cela veut dire la même chose, représente le « gain, le bénéfice, le supplément» économique (avoir du travail, gagner de l'argent, etc.), culturel (bien parler français, le diplôme pour l'étudiant, etc.) que le migrant n'aurait pas acquis dans son pays d'origine s'il n'avait pas émigré vers la France. D'où l'importance de la notion d'« échec» chez les migrants qui ne peut être que la conséquence d'un défaut « d'intégration» dans le milieu d'accueil. La recherche d'intégration dans la société d'accueil est déterminée, d'une part, par des crises dans la société d'origine et, d'autre part, par la recherche du prestige social, les deux objectifs étant parfois confondus. Étant donné que, par hypothèse, nous postulons que les migrants congolais proviendraient davantage d'un « milieu aisé» que d'un « milieu modeste », cette disparité de milieu social d'origine aurait une incidence sur leur statut d'entrée en France et leur processus d'intégration dans la société française. Il est communément affirmé dans différents travaux sur les étudiants congolais bénéficiant de bourses de l'enseignement supérieur à l'étranger, que ceux-ci proviennent en majorité du «milieu aisé» (M. Eliou, 1974) sans toutefois qu'il y ait eu des recherches spécifiques à ce sujet pour le confirmer ou l'infirmer. Quid des autres catégories de migrants?

3- Intégration et/ou assimilation: deux conceptions de l'étude de la « relation à l'Autre » ?
Il existe différentes approches pour appréhender l'origine des migrants dans le processus d'intégration dans le milieu d'accueil. Il y a une problématique qui peut être résumée comme suit: l'origine des migrants détermine le rythme (plus ou moins rapide) d'intégration des immigrés dans la société d'accueil ou, pour reprendre l'expression de J.-P. Garson, Y. Moulier-Boutang, R. Silberman, M. Tribalat (1991, p. 73) « la vitesse de convergence de comportements des immigrés vers ceux des Français. » Rythme mesurable ou observable au travers des comparaisons de variables

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telles que la religion, l'âge au premier mariage, le statut de la femme, etc. des immigrés et de leurs enfants par rapport aux comportements « moyens du milieu d'accueil» (M. Tribalat et al., 1991, p. 171). Il est à notre sens légitime de calculer ces «indicateurs moyens », c'est d'ailleurs à cela que nous allons nous employer en analysant notre enquête. Mais ce qui dénature cette problématique, c'est qu'au-delà du simple travail de production d'indicateurs comparatifs en général, leurs auteurs se laissent aller à produire des conclusions faites essentiellement de jugements de valeurs. Prenons par exemple la religion. En France, les principes de la liberté de conscience et de la laïcité ont été établis, en grande partie, en opposition à la puissance de l'Église catholique et à son influence sur la société. «Découvrir» dans les enquêtes que les enfants d'immigrés d'origine maghrébine, par exemple, sont majoritairement adeptes de l'Islam, alors que la majorité de la population en France est catholique ne devrait pas permettre de conclure que ces enfants d'immigrés « s'intègrent moins vite» dans la société française parce que sur ce plan leurs comportements divergent de ceux de la majorité de la population française ou encore que le «dogmatisme» de cette religion est un trait qui concourt à les confiner dans 1'«archaïsme des sociétés d'origine» de leurs parents et justifie par conséquent la lenteur de leur «assimilation» comme l'affirme C. Jelen, (1993). En effet, cette problématique reste d'essence « assimilationniste » et « ethnocentriste ». Le «rythme de convergence des comportements» chez M. Tribalat et al. (1991) est analysé à cette fin. Selon eux: «seules des enquêtes prenant en compte la spécificité du phénomène migratoire permettraient d'entrer dans la compréhension de « l'évolution» des comportements en matière de constitution des familles et, plus généralement des mécanismes d'assimilation» (p.169). Selon cette problématique, nous devrions aboutir à des conclusions qui nous permettraient de dire si les immigrés d'origine congolaise «assimilent vite» ou non, «adoptent vite» ou non les «comportements moyens des Français », pour déterminer le « stade de leur assimilation ». À cette approche se rapportant à l'analyse de 1'« évolution» des comportements des immigrés dans la société d'accueil, s'oppose celle qui postule que l'immigré est dépositaire d'une identité ou d'identités. C'est 20

l'articulation des rapports identitaires dans le milieu d'accueil qui est centrale dans l'analyse de l'intégration. De ce fait: «l'intégration dépasse (...) la question de l'immigration et de l'origine ou de l'appartenance des personnes. Elle concerne la société dans son ensemble, elle se réfère au bien commun et à l'intérêt général» (J. Costa-Lascoux, 1999, p.333). Cela suppose que l'observation de l'intégration des immigrés dans la société d'accueil s'articule autour de «cinq piliers fondamentaux» qui sont: « L'égalité des droits, La lutte contre les discriminations, Les politiques compensatrices des inégalités, Les modes de participation à la vie de la Cité, Enfin, l'accession à la citoyenneté pleine et entière par l'obtention de la nationalité» (J. Costa-Lascoux, 1999, p.333). Si cette problématique corrige les aspects « assimilationniste » et « évolutionniste» du courant de pensée précédent, elle ne résout néanmoins pas le problème des « origines» comme variable dans l'analyse des migrations et de l'intégration des immigrés. H. Le Bras (1998, p.232) propose par exemple d'« exclure de la recherche scientifique certains domaines », principalement « l'origine ». Bien que H. Le Bras se défende de «donner une injonction mais seulement une exigence morale» pour justifier l'argument du statut de «mystère» dont la variable «origine» devait être accréditée dans les recherches, on ne peut que constater l'importante distorsion sur le terrain de la sociologie qu'il y aurait dans ce cas de figure à traiter du concept d'identité dans l'analyse de l'intégration des immigrés. Le fait de prendre en compte les origines d'un point de vue démographique, sociologique ou anthropologique ne pose pas en soi un problème. Sinon que dire, alors, de la « couleur de la peau» ? La « couleur de la peau» et ce que l'on appelle communément le « délit de faciès» sont autant de variables qui « stigmatisent» (E. Goffman, 1975) le migrant. Ces variables suggèrent implicitement ses origines. La couleur de la peau est en effet un indice qui révèle les origines de certains immigrés sans qu'ils aient à les décliner de manière formelle. Il ne faut pas craindre d'affirmer que les racines historiques jouent un rôle dans l'imaginaire des immigrés et partant dans leur intégration. L'intérêt de partir des origines pour étudier « l'insertion dans la société d'accueil» est double, d'une part observer ce que P-J. 21

Thumerelle (1986) appelle « le transfert des tensions structurelles du milieu d'origine vers le milieu d'accueil» et d'autre part analyser les problèmes que soulève l'intégration des migrants congolais de la première génération dans la société d'accueil. D. Schnapper (1998) évoque trois conceptions qui rendent bien compte de la problématique de l'intégration des populations immigrées ou pour reprendre son terme de « la relation à l'Autre ». Le premier courant de pensée est celui qui « se fonde sur le constat de la différence: L'Autre est autre, les sociétés humaines sont diverses. Cette diversité est inévitablement interprétée en termes d'infériorité. «Je» évalue l'Autre à l'aune de «ma» culture, confondue avec la culture en général. L'Autre, alors, ne peut être qu'un état imparfait de soi. Il est admis dans sa différence mais figé dans une infériorité qui ne peut qu'être définitive» (p.35). Pour ce courant de pensée, basé sur la classification ou la hiérarchisation des cultures, elle-même consubstantielle au déterminisme biologique de Darwin, le concept « intégration» ne devrait même pas s'encombrer d'un quelconque attribut (bien intégré, mal intégré) puisqu'il est illusoire. Le deuxième courant de pensée, à l'opposé du précédent, pose comme postulat: « L'universalisme est un principe (..) L'Autre est un autre soi-même (..) «Je» considère l'Autre comme un être humain à part entière, ayant les mêmes droits que moi-même. Mais, comme il est difficile de penser qu'autrui puisse être égal sans être identique, «Je» ne le perçois pas dans sa spécificité. L'Autre est destiné à devenir comme « Je ». L'universel est assimilé à la culture de « Je ». Dès lors, «Je» peux mettre en œuvre une politique assimilationniste, dont la fin est d'éradiquer la culture de l'Autre et de l'absorber. L'égalité de tous les humains est affirmée mais on ne reconnaît pas l'identité de l'autre pour ce qu'elle est et l'on risque de condamner certains en invoquant une prétendue sous-humanité ou la non-humanité, faute de pouvoir penser en même temps l'égalité et la différence» (D. Schnapper, 1998, pp.3637). Dans ce cas une « intégration réussie» signifie que l'étranger et/ou l'immigré est « assimilé» dans le sens où il aurait perdu son identité d'origine et a contrario «l'échec de l'intégration» serait « l'enfermement dans les particularismes» identitaires ou culturels pour reprendre l'expression utilisée par le Haut Conseil à l'Intégration (1997). Ces deux « formes élémentaires du rapport à l'Autre» selon l'expression de D. Schnapper, n'ont jamais eu une 22

pleine application sur le terrain, même si des régimes politiques s'en sont inspirés ou s'en inspirent encore. Un troisième courant de pensée que D. Schnapper appelle le « multiculturalisme », résultant des deux précédents, prend du « différentialisme » le postulat de la différence culturelle en écartant l'aspect d'une hiérarchie des cultures et de « l'assimilationnisme » le postulat de l'universalité du genre humain et en adoptant ce qu'il réfute, c'est-à-dire la diversité des identités culturelles et ethniques «des individus et des collectivités historiques ». Ces «cultures particulières» jouissent d'une dynamique intrinsèque tout en étant en perpétuelle redéfinition sur certains de leurs domaines dans leurs rapports avec les structures de la société d'accueil qui, par conséquent, ne sont pas immuables. Ce qui permet de postuler l'hypothèse d'une «double intégration» dans le milieu d'accueil de la part du migrant pour prétendre à une intégration réussie. En effet, le migrant ne va pas vers la société d'accueil (assimiler les normes, certains comportements, etc.) en ignorant sa culture d'origine, représentée dans le milieu d'accueil par un certain nombre de structures (associations, consommation ou valorisation des produits dans la société d'origine, etc.) érigées par les migrants de la même origine que lui. L'intégration dans la société d'accueil ne se résume ni à une «insertion juridique» (avoir des papiers ou au mieux acquérir la nationalité du pays d'accueil), ni à une «insertion économique» (avoir un emploi au mieux correspondant à ses aspirations, sa formation, sa qualification et ses compétences), ni au fait d'avoir un logement décent, etc. Si l'accomplissement de chacun de ces éléments (avoir un emploi, un logement, etc.) est crucial, en revanche «être intégré» est une expression de « totalité », la notion d'intégration exprime un « tout» qui ne peut occulter l'identité du migrant. L'intégration dans la société d'accueil ne serait de ce point de vue « réussie» que si l'immigré réussissait à valoriser certains traits identitaires de son milieu d'origine dans la société d'accueil et d'adopter dans son comportement certains traits identitaires du milieu d'accueil. L'immigré est en effet de tout temps écartelé entre la tendance à une «hyper-valorisation» des comportements et des normes du milieu d'accueil ou une « hyper-valorisation » des comportements et des normes de son milieu d'origine. L'éloignement (conscient ou inconscient) ou le rapprochement de l'immigré vis-à-vis de sa « communauté» d'origine (ressortissant du même pays d'origine) 23

en milieu d'accueil peut être à la fois une forme d'« exclusion» ou d' «intégration» dans sa communauté d'origine. La tentation de 1'« enfermement» dans la culture d'origine, dans le milieu d'accueil est donc un «effet pervers» dans son procès d'intégration dans le milieu d'accueil en ce qu'il constitue un obstacle aux interactions entre les deux cultures. De la même manière, le reniement de son identité par l'immigré lui-même en raison d'un objectif d'assimilation des comportements ou des normes de la société d'accueil peut provoquer un « phénomène de désenchantement» de l'immigré en butte aux «crispations ou rigidités» de la société d'accueil. Ainsi la nécessité de valoriser les deux cultures en procédant à des «arbitrages conscients ou inconscients» constitue le fondement de l'intégration de l'immigré.

Le plan de cet ouvrage est articulé en six chapitres. Dans le chapitre 1 on trouvera une présentation succincte du Congo sur le triple plan géographique, historique et économique afin de décrire le contexte du milieu d'origine des migrants. Nous insistons davantage sur les rapports historiques entre la France et le Congo pour comprendre dans quel contexte se déroule l'immigration congolaise en France d'autant que nous considérons le Congolais en France non pas seulement «comme un immigré mais aussi comme un émigré.» Plus que de citer une série d'événements passés, il s'agit de montrer en quoi le rôle qu'a joué le CongoBrazzaville dans l'histoire de la France ou vice versa a eu un impact sur la dynamique des flux d'entrées en France. Dans le chapitre 2 sont analysés les flux d'entrées en se fondant particulièrement sur les statistiques de l'OMI, de l'INSEE, de l'OFPRA et du CNSEE (Centre National des Statistiques et des Études Économiques au Congo). Pour pallier l'absence de données récentes sur le Congo, il y a eu recours aux projections des Nations Unies et des données de l'Unesco sur l'éducation. Du chapitre 3 au chapitre 6, sont abordés sous différents angles des éléments d'intégration des Congolais en France. Certains résultats produits par l'enquête réalisée auprès des ressortissants congolais en France y sont largement exploités (cf. Annexe 1 pour la méthodologie) pour analyser la constitution de la famille, la sociabilité et les discriminations. La structure d'analyse est fondée 24

sur des comparaisons entre les comportements dans le pays d'origine et en France. Il s'agit ainsi de montrer le sens de certains changements (ou des permanences) sociaux intervenus en immigration, et, par la même occasion, de saisir les écarts à la norme du milieu d'accueil, en insistant sur le caractère extrêmement relatif des moyennes qui servent de référence. En effet, un comportement assimilé en France par un immigré congolais ou autre peut être analysé comme un «changement» majeur alors qu'il s'avère être uniquement le reflet d'un comportement ou d'un changement de comportement dans sa société d'origine, sans nier cependant que l'adoption de ce comportement dans le milieu d'accueil par le migrant n'est pas « inconsciente» dans la mesure où elle signifie aussi sa volonté d'intégration dans la société d'accueil.

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PREMIÈRE PARTIE LES FLUX D'ENTRÉES EN FRANCE

CHAPITRE 1
LES CAUSES DE DÉPART
Les causes de départ d'un milieu vers un autre sont multiples et la prééminence des unes par rapport aux autres varie suivant les conjonctures dans le milieu de départ. Mais plusieurs facteurs peuvent influer sur la réalisation de ce projet par un migrant potentiel: Individuels (âge, sexe, situation socioprofessionnelle, niveau d'instruction) et familiaux (position sociale de la famille, migration antérieure d'un membre de la famille), L'intérêt accordé au milieu d'accueil, L'opinion sur le pays d'origine. L'opinion d'un individu ou de sa famille sur leur pays d'origine est déterminée par un ensemble de facteurs conscients ou visibles (facteurs économiques, politiques) et inconscients (facteurs historiques, culturels) et d'autres facteurs infiniment plus subjectifs qu'il n'est pas facile de lister. Ce qui montre bien l'ambiguïté qui caractérise la décision de migrer. C'est rarement un seul aspect qui motive un individu à partir. Dans ce sens, P.-J. Thumerelle (1986, p.l04) rapporte ce qui suit: « On émigre pour rejoindre safamille, mais aussi bien pour la fuir; pour occuper un emploi supposé plein d'avantages, mais aussi par lassitude d'un autre, qui était peut-être plus stable et tout aussi lucratif; pour s'intégrer dans un groupe ou pour n'avoir pas pu se faire accepter par un autre... Comment peser exactement ces motivations alternées, parfois contradictoires, parfois conjuguées? Comment estimer aussi la part, dans la décision de migration, d'éléments sans doute importants, mais impondérables par leur nature: l'attrait de la grande ville, l'entraînement collectif, l'exemple de ceux qui partent 29

et les sollicitations épistolaires auréolées du prestige du lointain, de ceux qui sont déjà partis, le « coup de foudre» éprouvé pour un pays ou une ville à l'occasion d'un voyage ou d'un récit, le coup de tête... ?» Avant de voir les facteurs individuels et/ou familiaux en profondeur il est judicieux de présenter le Congo avec l'idée sousjacente que les facteurs géographique, démographique, historique, économique constituent des cadres qui peuvent favoriser directement ou indirectement l'émigration des Congolais vers la France.

Section 1 : Les rapports socio-historiques entre le Congo et la France
Les rapports socio-historiques constituent un facteur fondamental pour analyser l'immigration des Congolais en France. Les pionniers de l'émigration congolaise vers la France étant formés par l'élite politique et l'élite intellectuelle (étudiants, stagiaires) pour des raisons de formation, il est évident que c'est autant par choix rationnel qu'ils ont choisi cette destination que par des liens historiquement tissés entre les deux pays. J. Salt (1997, p.28) observe que: «La direction prise par les flux d'étudiants est souventfonction d'un ou de plusieurs des troisfacteurs suivants: La proximité géographique; Les affinités culturelles, notamment la langue; Les anciens rapports entre colonisateurs et colonisés. » La distance entre la' France et le Congo n'est pas, en l'occurrence, un facteur déterminant la décision de migrer mais plutôt un facteur dissuasif. Cependant, les affinités culturelles issues des anciens rapports colonisateurs/colonisés sont des facteurs déterminants qu'il est important d'étudier profondément. Il s'agit de retracer la place qu'a eue le Congo dans la colonisation française en Afrique subsaharienne depuis l'époque de l'Afrique Équatoriale Française (AEF) jusqu'à l'aube des indépendances. Sachant que la décennie 1960 correspond à une période charnière

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où les nouveaux accords de coopération franco-congolaise9 qui encadrent, par ailleurs, les mesures sur la circulation des personnes, tentent de se mettre en place avec plus ou moins de difficultés. Si pendant la traite négrière, les Européens s'arrêtèrent sur les côtes où leurs bateaux trouvèrent le ravitaillement nécessaire, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, les découvertes de vastes territoires de l'hinterland par les explorateurs scientifiques et les missionnaires catholiques aiguisa le besoin de contrôler des terres et d'exploiter les matières premières censées s'y trouver. D'autant plus qu'en Afrique australe, la découverte par les Anglais des mines de diamants, d'or et de cuivre que les Portugais n'avaient pas pu trouver ne faisait plus aucun doute. D'ailleurs, la bataille d'Ambuila avait pour motif principal le contrôle des mines de cuivre qui faisaient la richesse du Royaume du Kongo. Comme lors de la traite, le bassin du Congo est au centre des convoitises des États européens. H. Brunschwig (1971) parle, à juste, titre de « l'engrenage du Congo ». Après s'être informé des missions d'exploration de Cameron, Stanley et Savorgnan de Brazza et des recherches scientifiques sur le Nil menées par Livingstone, le roi des Belges, Léopold II, qui voulait employer sa fortune à la mise en valeur d'un pays neuf, choisit le Congo au détriment des Philippines et du Transvaal où il fit des tentatives infructueuses. En septembre 1876, il convoqua une conférence internationale de géographie à Bruxelles dans le but: D'ouvrir à la civilisation la seule partie du globe où elle n'avait point encore pénétré, De conférer en vue d'en régler la marche, de réunir les efforts, de tirer partie de toutes les ressources, d'éviter les doubles emplois.. . D'où la création de l'Association Internationale Africaine, officiellement à but humanitaire, dont les fonds seraient utilisés à la construction des hôpitaux, à l'abolition de l'esclavage et à aider à la concorde entre les chefs. Ce n'était, en réalité, que pour des visées commerciales. D'ailleurs, une deuxième association internationale dénommée « le Comité d'Étude du Haut-Congo» fut créée par le même Léopold pour des buts absolument pas philanthropiques mais pour la prospection commerciale, comme

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Cf. Annexe 5. 31

plusieurs témoignages l'affirmaient, dont cette dépêche parue dans Le Siècle/Le Monde: « 1906. Edmund Dene Morel, président de la Congo Reform Association, qui lutte en Grande-Bretagne contre le traitement infligé aux Noirs par le roi Léopold dans son « État indépendant du Congo », une concession privée qu'il a créé en 1885, a organisé de nombreuses manifestations en 1906, à Liverpool, pour dénoncer la terreur régnant dans les immenses exploitations forestières en particulier de caoutchouc -du roi des Belges. Selon M Morel, qui a publié un livre intitulé Red Rubber (Caoutchouc Rouge, l'histoire de la traite des esclaves du caoutchouc prospérant au Congo en l'an de grâce 1906), des centaines de milliers de Noirs sont morts depuis vingt ans, de faim ou d'épuisement, ou encore assassinés. Il a dénoncé le principe qui fait que les supplétifs Noirs des troupes royales doivent rapporter une main coupée de leur victime comme «preuve» de leur mort. » (octobre 1999). Savorgnan De Brazza, n'ayant pas voulu travailler pour Léopold au risque de voir la France perdre le territoire qu'il avait exploré lors de son premier voyage, obtint de la France d'aller ouvrir une station hospitalière, scientifique et pacificatrice dans le Haut-fond. C'est au cours de ce deuxième voyage qu'il accéda à M'bé et signa un protectoratlO avec le roi Makoko sans qu'il soit mandaté pour cela par la France. Un deuxième acte, signé le 3 octobre 1880, délimita le périmètre du territoire cédé sur le Pool pour y installer une mission française. Pour entériner les positions des différentes puissances conquérantes, une conférence fut convoquée à Berlin. La Conférence de Berlin s'ouvrit le 15 novembre 1884 et prit fin le 26 février 1885. C'est le signe que les conditions de partage étaient réunies, c'est-à-dire que toutes les activités commerciales qui se pratiquaient auparavant en Afrique n'impliquaient pas que les chefferies soient dorénavant sous la souveraineté des États
10 Voici les termes du traité signé le 10 septembre: « Le roi Makoko, qui a la souveraineté du pays situé entre les sources et l'embouchure de Léfini à N'couna...fait...cession de son territoire à la France, à laquelle il fait cession de ses droits héréditaires de suprématie...désirant en signe de cette cession, arborer les couleurs de la France, je lui ai remis un pavillon français, et, par le présent document, fait en double et revêtu de son signe et de ma signature, donné acte des mesures qu'il a pris à mon égard, en me considérant comme le représentant du gouvernement français ». (Brunschwig, op. cit., p.48). 32

européens. Avec les actions menées par Léopold à travers l'Association Internationale Africaine et le Comité d'Étude du Haut Congo d'une part, l'ébruitement de la signature du protectorat par Savorgnan De Brazza et ratifié par la France d'autre part, le besoin de clarifier les règles du commerce et la propriété des terres se fit croissant. À l'issue de ce partage, le Congo devint officiellement une colonie française. Le 30 avril 1891, par décret, l'ensemble des territoires français d'Afrique centrale prend le nom de «Congo français» et le 15 janvier 1910, un décret attribue au territoire d'Afrique centrale sous domination française le nom d'Afrique Équatoriale Française dont le siège du gouvernement se trouve à Brazzaville. Au départ l'AEF est d'abord confondue en une seule entité avant de se distinguer en quatre régions: le Moyen-Congo, le Gabon, l'Oubangui-Chari, et le Tchad. La création de l'AEF assure la primauté de l'administration sur les entreprises privées. Dans la perspective de mieux acheminer les matières premières exploitées dans la sous-région vers la métropole, la construction du chemin de fer Congo-Océan est entamée en 1921 et il est inauguré en mai 1934. Brazzaville, en tant que capitale, bénéficia de plusieurs autres édifices dont l'École Supérieure de Brazzaville, devenue actuellement la seule université que compte le pays. C'est là que se formaient les hauts fonctionnaires de tous les pays de l'Afrique Équatoriale Française.

1- Brazzaville et la deuxième guerre mondiale: de la « France Libre »

capitale

La Seconde Guerre mondiale devait mettre à l'épreuve l'existence de l'Empire français. En dehors de la propagande des milieux impérialistes en France qui martelaient que: «La France était devenue un Empire de 110 millions d'habitants» (C. Coquery-Vidrovitch et C.-R. Ageron, 1991), le reste de la population ne partageait pas le même engouement. « La conscience coloniale restait précaire en métropole, bien que 53 % des Français interrogés par sondage en février 1939, estimaient que l'Empire colonial c'est la France, il y avait tout de même 43 % qui 33

étaient d'un avis opposé et 44 % préféraient céder les possessions coloniales plutôt que d'avoir à se battre pour les défendre contre 40 % décidés à se battre pour la lutte. Même sur le plan institutionnel dit-il, le président du conseil, Daladier, avait bien annoncé à Tunis que les jours étaient venus de sceller de façon indestructible l'union de la France et de son Empire. Mais l'acte de naissance officiel de l'Empire que certains espéraient en 1939 ne fut jamais signé» (C. Coquery-Vidrovitch et C.-R. Ageron, 1991, p.143). Ceci dit, dans le plan de reconquête de la France occupée arrêté par le Général de Gaulle, les colonies représentaient un atout majeur. Le Général de Gaulle, réfugié à Londres lança l'appel à la résistance le 18 juillet 1940, en se basant surtout sur l'appui des différentes colonies dont certains gouverneurs lui étaient proches. Parmi les premiers gouverneurs à s'être ralliés, Félix Éboués, gouverneur du Tchad, proclama le 26 août le ralliement du Tchad à la France Libre. Le 27 août, ce fut celui du Cameroun et le 28 août, ce fut le tour de Brazzaville. Puis l'Oubangui-Chari et le Gabon se rallièrent enfin. Chaque ralliement survint à l'issue des luttes entre les partisans du Général de Gaulle et ceux qui répondaient du gouvernement de Vichy. Paris étant toujours occupé, c'est en 1940 que Brazzaville est proclamée « capitale de la France Libre ». Le Général de Gaulle créa à Brazzaville le Conseil de Défense de l'Empire. Maintenant que la France Libre était organisée en ayant pris le contrôle des colonies d'Afrique, c'est la libération de la métropole qui restait à conquérir. Pour ce faire, l'AOF, seule mobilisa 42 320 hommes, l'AEF et le Cameroun 22 844 (C. Coquery-Vidrovitch, C.-R. Ageron, 1991).

2- La conférence de Brazzaville
La conférence de Brazzaville se tint du 30 janvier au 8 février 1944. Cette conférence fut la conséquence de la participation active des colonies à la libération de la France et de la conscience politique de plus en plus agissante dans les différentes colonies (M. Sinda, 1972) ainsi que de l'ampleur accrue de l'idéologie anticolonialiste sur le plan international exprimée clairement par

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les Américains par exemple. Il s'agissait: «d'une conférence des gouverneurs des colonies pour leur faire prendre conscience de la nécessité d'une mise à jour et en témoigner devant le monde» (C. Coquery-Vidrovitch, C.-R. Ageron, 1991, p.198). Mais cette conférence avait surtout pour but de sceller une nouvelle alliance entre la France et ses colonies. Le Général de Gaulle l'entrevoyait dans le cadre d'une structure unitaire. D'autant qu'en posant les fondements de la France libre en 1944 : «il avait alors été recommandé de conduire les populations autochtones d'étape en étape, à une personnalité plus complète, à l'affranchissement politique. Mais il ne s'agissait pas de concevoir pour elles d'autre indépendance que l'indépendance de la France. » (Dépêche parue dans Le Siècle/Le Monde intitulée: La Guinée de Sékou Touré rompt avec la France). Les idées essentielles qui devaient y être débattues se résumaient comme suit: Élever les Africains à la responsabilité la plus complète dans le cadre et par le progrès de leurs coutumes et de leurs institutions propres; La personnalité des pays français d'Outre-Mer doit s'affirmer à l'intérieur d'une fédération où métropole et possessions seraient associés sur un pied d'égalité; Cependant, la conférence précisait que l'autonomie des colonies ne pouvait être envisagée que pour un avenir lointain: s'il devait y avoir « self government », à l'instar de ce que l'Angleterre préconisait pour ses colonies, ce ne pouvait être qu'à la suite d'une évolution assez longue et sévèrement contrôlée. À la suite des débats, les gouverneurs se divisèrent sur la question ou non de l'assimilation des colonies à la métropole, occultant plus ou moins les autres questions. D'où l'adoption du principe suivant à la conclusion de la conférence: «Les fins de l'œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'Empire,. la constitution éventuelle, même lointaine, de self-government dans les colonies est à écarter» (C. Coquery-Vidrovitch, C.-R. Ageron, 1991, p.200). C'est a priori normal, pour les organisateurs de la conférence, que les indigènes soient absents puisque les recommandations de la conférence visaient à la fois à assimiler et à rendre autonomes, à terme, les indigènes; à en faire des Français à part entière, ce qui 35

sous-entend qu'ils ne l'étaient pas à ce momentll. Comme en témoignent les déclarations de certains députés africains au Palais Bourbon, réclamant une citoyenneté française pour tous les peuples colonisés d'Afrique (Y. Benot, 1989). Les mouvements en faveur de la décolonisation conduisirent, plus tard, le Général de Gaulle, en 1958, à soumettre à référendum la volonté de chaque colonie de rester ou non dans l'Union Française qui s'appelait maintenant la Communauté. Une seule colonie vota pour le «Non », c'était la Guinée de Sékou Touré comme en témoigne la dépêche ci-dessous, tandis que toutes les autres continuèrent à en faire partie: « 1958. Le 28 septembre 1958, onze des douze anciennes colonies
Il L'histoire de la nationalité des États colonisés par la France met en présence deux courants ou deux forces politiques. Ceux qui souhaitaient une nationalité fançaise pour tous les ressortissants des colonies et ceux qui voulaient l'indépendance des colonies et, par conséquent, une nationalité propre à chaque État. Mayinguidi montre bien les péripéties qui ont jalonné cette question: «À l'époque où les États d'Afrique étaient encore des colonies, le problème de la nationalité se posait en des termes différents. Les ressortissants des colonies n'étaient que des sujets et ne pouvaient posséder la nationalité française. Lorsqu'en 1946, les colonies africaines deviennent des Territoires d'Outre-Mer, le problème de la nationalité se posait. Le Code français de nationalité de 1945 n'avait pas été déclaré applicable dans les territoires d'outre-mer. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il y avait une tendance à appliquer aux pays d'Outre-Mer la même législation qu'à la métropole. En conséquence un décret du 24 février 1953 promulgué dans les Territoires d'Outre-Mer vint rendre le Code de 1945 en principe applicable dans ces territoires. Par la suite, l'évolution rapide des Territoires d'Outre-Mer vers l'autonomie, puis vers l'indépendance, la plupart des Territoires d'Outre-Mer, à l'exception de la Guinée, ayant opté pour le statut d'État membre de la Communauté, juridiquement ils étaient sortis de la République Française tout en demeurant dans un ensemble politique nouveau, doté d'institutions communes. La constitution française de 1958 (article 77) ne faisait allusion qu'à la citoyenneté de la Communauté et non à la nationalité. Le président de la République Française, président de la Communauté par décision du 9 février 1959, trancha la question en posant la règle que «au sein de la Communauté, il n'existe qu'une nationalité, la nationalité de la République Française et de la Communauté ». Pratiquement l'expression nouvelle ne changeait rien à la situation antérieure, la Communauté n'étant qu'une nouvelle forme de l'État français. Devant les protestations de certains États, le président de la Communauté a admis, en septembre 1959 «la possibilité de nationalité distincte de la nationalité commune ». À la fin de 1959 on s'orientait vers un système de double nationalité: nationalité de la Communauté et nationalité d'État. L'accession des États de la Communauté à l'indépendance en 1960 soit dans le cadre de la Communauté, soit en dehors de la Communauté a levé les doutes sur l'existence d'une nationalité propre à ces États et a rendu indispensable l'édiction d'une législation sur cette matière. » (E. Mayinguidi, 1971, pp. 479-480). 36

d'Afrique occidentale et d'Afrique Équatoriale Française ont choisi d'approuver par référendum la Constitution de la 5èmeRépublique instaurant le régime de la Communauté pour les Territoires d'Outre-Mer. Seul le Parti démocrate de Guinée, réuni les 14 et 15 septembre sous la présidence d'Ahmed Sékou Touré, avait choisi l'indépendance en votant « non» au référendum organisé par la France. La Guinée a rompu ses relations avec Paris. En août à Brazzaville, le Général de Gaulle avait proclamé le droit à l'indépendance des peuples d'Outre-Mer» (Dépêche parue dans Le Siècle/Le Monde (octobre 1999) intitulée: «La Guinée de Sékou

Touré rompt avec la France »).
Après la Guinée en 1958, plusieurs pays lui emboîtèrent le pas en 1959 et surtout en 1960 vers l'indépendance, tout en n'étant pas opposés, pour certains États nouvellement indépendants, à l'idée d'appartenir à une structure souple reliant la France à ses anciennes colonies. Le Congo-Brazzaville appartenait ainsi à la Communauté devenue contractuelle et ses compétences avait été transférées à la République du Congo le 12 juillet 1960. Les modalités de la coopération étaient déterminées par les accords signés le 15 août 1960, jour de son indépendance de droit. «Sous cette nouvelle forme, la Communauté n'a pas eu d'organes particuliers et de vie propre. Elle correspondait plutôt à un état d'esprit, commun aux États de la communauté et à d'autres États, comme la Côte d'Ivoire, qui sans avoir explicitement adhéré à cet ensemble, étaient de cœur, également attachés à cet ensemble» (Rossard, 1974). Après août 1963, date de la chute du président Fulbert Youlou considéré par ses opposants comme l'allié de la France12
12 Dans son gouvernement, se trouvaient encore des ministres français et plusieurs postes de hauts fonctionnaires étaient occupés par des Français. Le mouvement des 13,14,15 août 1963 qualifié de « révolution» au Congo avait certes eu pour origine le mécontentement des travailleurs contre le relèvement des impôts pour couvrir les dépenses publiques en augmentation, et le train de vie des gouvernants jugés trop dispendieux et arrogants, il répondait aussi au souci de réclamer plus d'indépendance vis-à-vis de la France. L'option de l'idéologie socialiste signifiait, en réalité, l'adoption de l'obédience soviétique pendant la guerre froide, même si, dans les déclarations d'intention, le gouvernement qui remplaça celui de F. Youlou optait pour le non-alignement. La « révolution» a été le fait des organisations syndicales marxistes auxquelles s'étaient joints les syndicats chrétiens, des jeunesses à tendance révolutionnaire ainsi que les jeunesses catholique et protestante. L'armée congolaise ayant fait défection.

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capitaliste et impérialiste, sans dénoncer son appartenance à la Communauté, le Congo s'en éloigna, voulant être traité en État étranger «bien que l'ère du sentiment ne fût pas véritablement terminée et qu'il attendît toujours de nous l'indulgence de parents pour leur enfant prodigue» (Rossard, 1974). Les relations entre la France et le Congo vont osciller en fonction de la politique intérieure du Congo, c'est-à-dire entre les engagements à l'idéologie marxiste mais pas toujours clairement affirmée et le réalisme. Deux courants politiques issus de la « révolution» luttaient pour le pouvoir, les socialistes modérés prônant le «socialisme bantou» et les radicaux ou l'extrême gauche, c'est-à-dire les tenants du socialisme scientifique. Les modérés dirigeront le Congo de septembre 1963 à juillet 1968 tandis que les radicaux s'empareront du pouvoir à partir de juillet 1968 jusqu'à la conférence nationale de 1991. Sur le plan de la coopération, dès avril 1961, le président F. Youlou avait déclaré que les accords de coopération franco-congolaise devraient être « repensés» sans véritablement passer à l'acte (cf. Annexe 5). Le choix du socialisme scientifique, signe d'une option politique se voulant en rupture frontale avec la France n'a pas empêché le Congo de rester dans la Zone Franc et de conserver avec la France des relations privilégiées concernant les grands investissements dans le domaine du pétrole off-shore, par exemple, et fmalement de continuer à bénéficier de l'assistance technique et culturelle qui est restée un domaine important de cette coopération. Celle-ci permet entre autres l'accueil dans les établissements français de toute nature, y compris les écoles militaires et l'École Nationale d'Administration, des élèves ou des stagiaires, qui sont, comme on le verra dans la deuxième partie, une catégorie essentielle de l'immigration congolaise en France.

Section 2 : Population urbaine et exode rural
À ce jour, les dernières données disponibles sur le CongoBrazzaville sont celles du recensement de 1984. Dans la période 1974-1984, le taux d'accroissement inter-censitaire était d'environ 3,47 % (Toto, 1990). La population congolaise est passée

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