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L'immigration dans la classe ouvrière en France

335 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296206694
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MIGRATIONS ET CHANGEMENTS
Collection dirigée par Antonio Perotti

MIGRATIONS ET CHANGEMENTS
Collection dirigée par Antonio Perotti

pendant une période aussi prolongée - durant laquelle les données démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes,
aussi bien sur le plan national qu'international

L'histoire de l'immigration en France est une histoire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les États-Unis. Histoire complexe surtout. On peut même se demander si,

-

le phéno-

mène migratoire n'a pas changé de nature. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne touche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes formes? Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur:

- les mutations internes des populations immigrées à travers les générations successives, avec un accent particulier sur. le profil socioculturel des nouvelles générations issues de l'immigration; - les mutations introduites dans la vie sociale, économique et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; - les approches comparatives du fait migratoire dans ses paramètres historiques, géographiques, économiques, politiq ues .
Ceux qui pensent que leur recherche pourrait cette collection peuvent contacter: Antonio Perotti, c/o L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris s'insérer dans

Maryse TRIPIER

L'IMMIGRATION

DANS LA CLASSE OUVRIÈRE EN FRANCE
Ouvrage publié avec le concours du C.N.R.S. et du Fonds d'Action sociale pour les travailleurs migrants.

CIEMI 46, rue de Montreuil 75011 Paris Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Dans la même collection 1. Maria LLAUMETf, Les Jeunes d'origine étrangère. De la marginalisation à la partipation. 1984, 182 pages. 2. Mohammed Hamadi BEKOUCHI,Du Bled à la ZUP et/ou La couleur de l'avenir. 1984, 160 pages. 3. Hervé-Frédéric MECHERI, Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité. 1984, 120 pages. 4. François LEFORT, Monique NERY, Emigrés dans mon pays. Des jeunes, enfants de migrants, racontent leurs expériences de retour en Algérie. 1985, 192 pages. 5. Raimundo DINELLO, Adolescents entre deux cultures. Séminaire de transculturation de Carcassonne. 1982, 1985, 128 pages. 6. Riva KASTORYANO, Etre turc en France. Réflexions sur familles et communauté. 1986. 7. Michelle GUILLON et Isabelle TABOADA-LEONElTI, Le triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris. 1986, 216 pages. 8. Adil JAZOULI, L'action collective des jeunes Maghrébins de France. 1986, 217 pages. 9. Véronique de RUDDER, Autochtones et immigrés en quartier populaire: d'Aligre à l'Ilot Châlon. 10. Mario ZAMBEITI, L'été à Cap Djinet. Rencontres méditerranéennes. Il. Abdel Aissou, Les Beurs, l'école et la France. 1987, 215 pages. 12. Smaïn LAACHER, Questions de nationalité. Histoire et enjeux d'un code. 1987, 254 pages. 13. Isabelle TABOADA-LEONETII, Les immigrés des beaux quartiers. La communauté espagnole dans le xvt~. 1987, 92 pages. 14. LE Hûu KH6A, Les jeunes Vietnamiens de la dernière génération. La semi-rupture au quotidien. 1987,92 pages. 15. Mohammed MAZOUZ, Les Marocains en lle-de-France, 1988, 164 pages. 16. Anna VASQUEZ, Exils latino-américains.' La malédiction d'Ulysse. 17. Maria do Céu CUNHA, L'action collective des jeunes adultes portugais. 1987. 18. H. MALENSKAET C. GACHON, Le travail social et les enfants de migrants. 1988, 248 pages. 19. Salah RIMANI, Les Tunisiens de France. Une forte concentration parisienne. 1988, 158 pages. 20. Mohamed EL MOUBARADI, Marocain du Nord. Entre la mémoire et le projet, 1989,255 pages.

cg L'HARMATfAN 1990 ISBN: 2-7384-0640-8

Je remercie Michel Verret qui a dirigé le Doctorat d'Etat en sociologie dont cet ouvrage est tiré, Catherine Flé et Pierre Tripier qui en ont relu le manuscrit.

INTRODUCTION

L'ancienneté de l'immigration en France, son ampleur réelle, son caractère ouvrier ne font plus de doute puisqu'une série de contributions historiques les ont désormais attestés. Reconnaître la France comme un pays d'immigration séculaire permet d'aborder les débats contemporains sur la présence étrangère en les replaçant dans la continuité d'un passé longtemps occulté ce qui est très positif, puisque les constantes et les ruptures dans l'image et le statut des étrangers sont enfin révélées. Les productions historiques récentes ainsi que la

contribution croissante des juristes et des ethnologues

I

permettent de dépasser la vision très « économiste» et les illusions sur le caractère inédit du phénomène migratoire qui prévalaient à la fin des années soixante. En effet, le champ d'étude de l'immigration s'est élargi, passant de la description des fonctions d'une force de travail « externe» à l'~nsemble des interactions entre groupes d'origine différents, même quand ils sont ou deviennent juridiquement français. Malheureusement l'abandon d'une vision réductrice qui assimile les étrangers à une force de travail s'est accompagné d'un recentrage sur les problèmes d'intégration et
1. (Cf. bibliographie à la fin des chapitres). Il

d'assimilation en évacuant les déterminations sociales des comportements des immigrés au profit, quasi exclusif, d'explications en termes culturels. Ainsi a-t-oo vu récemment posée avec force au centre de la discussion sur le code de la nationalité la question des formes d'intégration sociale, culturelle et politique d'une population de plus de 3,5 millions d'habitants, alors que les problèmes de l'intégration économique (chômage, insertion professionnelle des jeunes...) ont été rarement abordés. Les thèmes liés aux identités nationales, à l'expression religieuse des immigrés musulmans, à la production d'élites culturelles et politiques au sein de la seconde génération, aux manifestations électorales de xénophobie concentrent l'attention. Ceci se comprend d'autant mieux que la présence durable des étrangers est devenue un fait patent. La construction européenne oblige également à penser l'harmonisation des législations et des politiques d'immigration. Les nouveaux thèmes de recherche portent donc sur les formes d'assimilation, les stra~égies d'individualisation ou de regroupements « ethniques », sur les choix identitaires des immigrés et sur les réactions de la société française à leur égard. Ce déplacement compréhensible des centres d'intérêt, quand il induit une vision homogène des groupes nationaux, risque paradoxalement de détourner l'analyse d'un fait hautement explicatif: le destin des immigrés est lié à celui de la classe ouvrière dont ils ont accompagné l'évolution. Leurs conditions d'emploi, leurs modes de vie, leur sociabilité quotidienne, leurs stratégies d'insertion, la dynamique des choix identitaires se jouent essentiellement dans les usines, les écoles, les logements et les quartiers populaires, au contact d'autres couches ouvrières qu'il est indispensable de connaître. La sociologie des relations inter-ethniques ne gagne rien à utiliser isolément des oppositions juridiques (étrangers-français, européens-non européens) ou à se réduire à une analyse des différences de culture, sans situer le champ social dans lequel se déroule le processus de stabilisation des populations étrangères. L'originalité de cet ouvrage est peut-être de vouloir 12

tirer tout le parti possible de cette réalité. La grande majorité des immigrés sont des ouvriers. Masquée par les naturalisations et la francisation de la descendance, l'immigration constitue une racine essentielle de la classe ouvrière et, au-delà, de la population française. Cependant, les ouvriers étrangers n'ont jamais été majoritaires dans la classe ouvrière en France et leur répartition en son sein a toujours été très contrastée. Elle est caractérisée par la concentration dans certaines branches, types d'emploi, régions et quartiers. C'est donc à partir d'une expérience ouvrière et dans un champ spécifique de relations que s'organisent les interactions objectives et subjectives entre les travailleurs immigrés et la société française. Le statut social des immigrés implique qu'on étudie ces

derniers comme composante ouvrière en contact avec les
territoires, les modes de vie, l'expérience, la culture d'autres composantes ouvrières. Il s'agit alors de tirer toutes les conséquences de la position sociale des étrangers et de ceux qu'ils côtoient, position qui permet. de donner à l'analyse des interactions réellès et symboliques un fondement objectif. Ainsi avons-nous tenté d'aborder la dialectique de l'intégration et du rejet des étrangers par les autochtones, sans partir d'un discours moralisateur sur la xénophobie ouvrière mais en recherchant les fondements objectifs de la cohabitation inter-ethnique au travail et hors-travail. Cette cohabitation contrainte entraîne des stratégies croisées de la part des étrangers et des autochtones que nous avons cherché à comprendre. Pour ce faire, nous nous sommes appuyée sur une partie historique, indispensable à la compréhension de la situation contemporaine, étayée elle-même sur des données situées le plus souvent à l'échelle nationale, bien que nous ayons tenté d'aborder la situation des principales nationalités présentes dans l'immigration. Par la suite, nous présentons des recherches empiriques dans des entreprises et des quartiers ouvriers. Elles complètent la première partie plus descriptive et « macro-sociale» par une analyse des interactions entre fractions ouvrières, interactions qui ne se saisissent que par l'observation de situations locales et
par des méthodes de
«

terrain ». 13

PREMIÈRE PARTIE

UN « MELTING-POT»

À LA FRANÇAISE

CHAPITRE 1 UNE MOSAÏQUE OUVRIÈRE

L'immigration en France est un phénomène plus que séculaire: artistes, artisans, journaliers ont franchi les frontières des villes, des seigneuries, du Royaume, de l'Empire et de la République dans des conditions fort diverses qui sont aujourd'hui mieux connues t. C'est pourtant dans la seconde moitié du Xlxesiècle que se dessine la figure moderne de l'immigré. Cette évolution se
1. L'histoire de l'immigration en France a fait l'objet de publications synthétiques récentes et on trouve de nombreux matériaux utilisables dans les ouvrages consacrés à la classe ouvrière à l'échelle nationale ou régionale. Les ouvrages de synthèse sont les suivants : Lequin Y. (sous la direction de), La Mosaïque France, Larousse, 1988. Noiriel G., Le creuset français, Le Seuil, 1988. Tripier M., L'immigration dans la classe ouvrière en France, Doctorat d'Etat en sociologie, Nantes, 1987. Withol de Wenden C. Les immigrés et la politique, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, Paris, 1988. Par ailleurs, les chiffres présentés dans ce chapitre sont tirés des recensements de la Statistique générale de la France. Les catégories utilisées peuvent difficilement être comparées avec le code des catégories socio-professionnelles qui sera en vigueur par la suite. n faut donc ne voir ici que des ordres de grandeur. 17

fait selon un double mouvement. D'une part la consolidation des Etats-nations et des frontières permet de fixer la différence entre le national et le non-national qui était auparavant beaucoup plus floue. D'autre part, l'étranger est sur le sol français pour y tenir, de plus en plus souvent, le rôle d'une main-d'œuvre banale et bon marché. Cette articulation singulière d'une condition de classe et d'un statut politique donnera naissance à la figure sociologique de l'immigré, figure dont relève encore la dernière vague migratoire de l'après-guerre, celle qui fera l'objet de notre investigation. Il est donc indispensable de revenir brièvement sur la constitution de l'immigration ouvrière moderne.

Nationaux et étrangers C'est au cours du XIXC siècle que se produit la différenciation progressive entre les migrations internes et les migrations internationales. A priori, rien ne différenciait J'exode rural des nationaux et les déplacements de la population étrangère, le plus souvent frontalière: - Les déplacements sont de même type, ils s'effectuent vers des régions voisines ou vers Paris, centre d'attraction des forces de travail depuis l'Ancien Régime. - Les migrants, quels qu'ils soient, sont perçus comme des étrangers dans une France peu unifiée sur le plan linguistique et où les identités de « pays» sont fortes. - Le déracinement, l'expérience de la mobilité et de la dissociation familiale sont communs à toutes ces populations en quête d'emploi.
« D'ailleurs

les résultats du recensement de 1851

montrent que ces étrangers sont nos voisins, qui ont un peu débordé nos frontières comme nous débordons les leurs. La présence d'étrangers exprime l'absence de frontières précises» 2 (H. Le Bras, 1985, p. 19).
2. Le Bras H., « Lieux et métiers des étrangers en France depuis 1851 », in « Etrangers, immigrés, Français », nU spécial de la revue XX" siècle, FNSP nil 7, 1985, pp. 19-35.
18

La consolidation des frontières et des Etats-nations ainsi que le développement de la démocratie associent progressivement l'appartenance nationale et la citoyenneté. Etre national confère des droits sociaux et politiques et des devoirs, notamment militaires, dont sont exclus les étrangers. Cette conception juridique et abstraite de l'étranger se superpose aux représentations sociales spontanées qui accordent moins d'importance aux papiers qu'au sentiment d'altérité (ce qui permet, à propos des juifs, la

constitution de la figure paradoxale de

«

l'étranger de

l'intérieur»). Il n'empêche que, désormais, des populations parfois intégrées depuis longtemps sont tenues à l'écart de diverses activités économiques et politiques. Malgré leur ressemblance avec les provinciaux, les migrants « externes» sont progressivement définis par leur non-appartenance à la nation, à mesure que l'action de l'Etat prend de l'ampleur: augmentation des emplois publics et attribution de ceux-ci aux seuls nationaux, mise en place de mesures sociales et extension des droits civiques et politiques pour les nationaux. On peut ici reprendre les analyses de G. Noiriel qui expose, à travers la généalogie de la Carte et du Code réservés aux étrangers, les différents moments qui ont conduit à la séparation nette des populations étrangères et françaises, séparation achevée à la guerre de 1914. « ... Dans ces conditions on comprend aisément l'importance de l'avènement du suffrage universel. Désormais, la frontière entre les "ayants droit" à l'expression politique par le vote et les autres n'est plus fondée sur un critère économique comme sous la monarchie censitaire, mais sur un statut défini par l'appartenance nationale. » 3 (G. Noinel, 1988). On peut donc dire que l'existence d'une frontière entre nationaux et non-nationaux dont le franchissement est organisé par la politique d'accès à la nationalité, gérée par l'Etat, offre des possibilités nouvelles de manipulation. La frontière permet notamment l'émergence d'un double marché du travail, celui des nationaux titulaires de certains droits et celui des non-nationaux qui en sont
3. Noinel G., 1988, op. cil.

19

privés. De même, l'accès à la naturalisation des étrangers et de leurs enfants est plus ou moins difficile selon le pays et a été, en France même, soumis à variations au cours de l'histoire. Quand l'accès est facilité, le caractère restrictif, parce que transitoire, du statut d'étranger, a une moindre portée sociale. Si l'on devait définir en quelques mots la situation française de 1850 à 1950, on pourrait insister sur la rupture, voire le renversement de situation entre les générations. Les parents, ceux qui ont effectué le déplacement, restent en majorité étrangers et sont donc privés de nombreux droits, compte tenu du caractère quasi synonyme en France de la qualité de national et de celle de citoyen. Ce n'est qu'à l'époque contemporaine que s'étendra aux étrangers le bénéfice partiel des libertés civiques et des droits sociaux et professionnels. Par contre les descendants de ces étrangers sont, dès la seconde génération, à la fois juridiquement français et francisés, car, en grandissant en France, ils se sont acculturés. La différence entre le Français et l'étranger a été durant la même période, et particulièrement sous la Troisième République, renforcée par l'homogénéisation culturelle du territoire national, par l'école publique, l'armée et la densification des échanges internes dans un pays gouverné de manière centralisée. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'étranger est durablement défini par sa non-appartenance juridique et culturelle à la nation et ceci vaut pour tous les étrangers quel que soit leur statut social. Mais cette évolution est accompagnée et marquée par le caractère ouvrier et industriel de l'immigration vers la France.

Industrialisation et prolétarisation

La classe ouvrière française moderne naît avec l'industrialisation, plus tardivement qu'en Angleterre et dans des conditions qui rendent nécessaire la présence d'étrangers. En effet, un des principaux obstacles au décollage industriel a été la volonté politique de maintenir les anciens équilibres du monde rural, d'où la difficulté à produire un 20

exode rural important et à détacher les paysans de la « parcelle» chèrement acquise. Les démographes signalent que les paysans français ont restreint très tôt leur fécondité pour maintenir leur patrimoine, et de ce point de vue, l'assimilation des enfants de la seconde génération issus de l'immigration ouvrière permet de corriger les déficits démographiques chroniques (compte tenu de la plus grande fécondité des étrangers). Ainsi, chaque fois qu'un bond d'industrialisation est en passe de s'opérer, comme dans le textile ou, plus tard, dans les mines de charbon et la sidérurgie, on manque de bras. Mobiliser puis reproduire un prolétariat indu~triel moderne a donc supposé le recours continu à l'immigration interne et externe. La fraction ouvrière étrangère a rarement dépassé 15 0/0 de l'ensemble ouvrier mais sa concentration dans certains emplois et régions traduit le rôle qu'elle joue dans l'industrialisation. Dès 1901, 51,3 % des actifs étrangers sont occupés dans l'industrie, ils seront 59,3 % en 1931. Les tableaux 1 et 2 nous montrent comment, en 1931, la concentration des' étrangers dans les emplois non qualifiés de l'industrie est en place. Les régions qui ont connu de puissants essors industriels accueillent un grand nombre d'étrangers. Les cartes montrent le recouvrement croissant de la répartition de l'immigration et des pôles d'industrialisation: Paris

toujours 4 (P. Aries, 1971)mais aussi le Nord: « ... Entre 1800 et 1900 dans les trois départe-

ments... des villages se vident au profit des mines et des villes usinières: trois cent mille Belges viennent grossir la main-d'œuvre ouvrière tandis que la technique britannique, trouvant dans le Nord un vaste terrain d'application: coton.. tulle - ciment... y provoque l'installation de centaines de familles anglaises. S (P. Pierrard, 1976).

Les travaux

de S. Bonnet,

de G. Noiriel et de

4. Aries P., Histoire des populations françaises, Le Seuil, Paris, 1971, p. 79. 5. Pierrard P., La vie quotidienne dans le Nord au XIXt siècle, Hachette, Paris, 1976, p. Il. 21

TABLEAU 1

Structure de la qualification des principales nationalités étrangères En 1931 (Extrait de R. Schor, l'opinion française et les étran~ers, 1919-1939 Publications de la Sorbonne, 1985, p. 48) (en milliers)
Spécialistes Nationalités Total Anglais . . . . . . . Belges . . . . . . . . Tchécoslovaques . ............... Russes Italiens. . . . . . . . Espagnols. . . . . . Polonais. . . . . . . Nord-Africains. . . Portugais ............. Divers ............... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134 3999 JI3 1 160 4 507 1 104
010

Manœuvres Total 7 2 052 396 1 487 10 007 2 867 4352 5648 1 009 2447 °/0 4.8 33.9 55.8 56,1 68,9 72,1 74,2 84.1 85.3 45,1

1 510
1 065 175 3007

.

95.1 66 44,1 43,8 31,1 27,8 25,7 15,8 14,6 54,9

J. Ponty 6 nous ont désormais démontré l'importance des
étrangers, d'abord Belges et Allemands puis Italiens et Polonais pour le décollage de la Lorraine sidérurgique et des mines de charbon. On retrouvera ce même processus plus tard, s'agissant de l'essor des industries de transforma6. Bonnet S., L'Homme du fer, Tome I : 1889-1930, avec Kagan E. et Maigret M., Nancy, Centre lorrain d'Etudes sociologiques, 1976, p. 302 ; Tome II : 1930-1959, ibidem., 1977,413 p. ; Tome III : 19591973, Nancy, Presses universitaires de Nancy-Metz, Ed. Serpenoise, 1984, 440 p. ; Tome IV: 1974-1985, ibidem, 1985, 560 p. Les deux premiers tomes ont été réédités en 1986 aux Presses universitaires de Nancy, Ed. Serpe noise. Noiriel G., Longwy. Immigrés et Prolétaires, PUF, Paris, 1984. Pont y J., Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l'entre-deux-guerres. Paris, Publications de la Sorbonne, 1987.

22

TABLEAU 2

Répartition des étrangers par grandes branches d'activité en 1931 (Extrait de R. Schor, op cit., p. 49)
0/0 par rappon aux effectifs de la profession 0/0 par rapport à la population active étrangère 15,5 10,4 13,3 2,1 13,1 4.3 2,3

Activités

Effectifs étrangers

Agriculture. . . . . . . . . . . Mines et carrières. . . . . . . Construc:.tion et terrassement. Industrie chimique . . . . . . Grande métallurgie. . . . . . Industrie textile . . . . . . . . Industrie alimentaire. . . . . Industrie du bois . . . . . . . Travail des étoffes . . . . . . Domestiques. . . . . . . . . . Professions libérales ...... Transports et manutention . Commerce ............

. . . . . . . . . .

249 500 166 500 213 000 35 000 210 000 69 000 38 000 44 000 54 300 69 000 42 500 76 000 156 000

3,2 37,7 24 14,6 13 7,4 7 6,7 5,4 8,6 7,8 7.1 6,6

2.7
3.4 4,3 2.6

4.7
9.7

tion de la région parisienne ou de celle de Rhône-Alpes grâce aux travailleurs nord-africains. Les tableaux 3 et 4 montrent qu'en 1931, la répartition spatiale des étrangers est commandée par leur place dans l'appareil productif. L'ouvrier d'industrie, puis de la grande industrie, devient la figure centrale de la classe ouvrière et c'est dans ce processus d'industrialisation que se coule le fait migratoire. La concentration des étrangers dans les emplois ouvriers non qualifiés, les branches en plein essor, les régions en voie d'industrialisation et d'urbanisation témoignent de ce qu'ils ont d'abord participé directement à l'essor économique national, puis, par J'enracinement, contribué à la composition de la population ouvrière et, au-delà, à celle de la France. Le creuset français est avant tout une mosaïque
23

ouvrière, avec toutes les conséquences qui en découlent: mode de vie ouvrier, cristallisation de l'intégration et de l'exclusion dans l'espace ouvrier. Ce constat qui vaut pour la période 1850-1950 est-il valable après la Libération et la reconstruction? Pour répondre à cette question nous traiterons de quelques éléments qui rappellent comment s'est constituée l'immigration ouvrière moderne et de quelques logiques qui sont encore à J'œuvre dans la période contemporaine.
TABLEAU 3

Les 7 départements ayant plus de 100 000 étrangers en 1931
Effectifs étrangers 0/0 par rapport à la population du département 9,3 22,5 10,9 14,3 28,4 18,7 8,9

Seine. . . . . . . . . Bouches-du-Rhône. Nord. . . . . . . . . Pas-de-Calais. . . . Alpes-Maritimes. Moselle. . . . . . . Seine-et-Oise. . . .

.. . .. .. .. .. ..

. . . . . . .

. . . . . . .

. . . . . . .

. . . . . . .

. . . . . . .

459 498 248 800 222 247 173 525 140 446 130 095 122 447
TABLEAU 4

Les 6 départements ayant plus de 15 % d'étrangers en 1931 (Extraits de R. Schor, op cit., 1985, p. 41)
1926 Alpes- Maritimes . . . . . . . . Bouches-du- Rhône . . . . . . . Moselle .............. Var. . . . . . . . . . . . . . . . .
Me u rthe-et -Mose lie

19}} 28,4 22,5 18,7 14 16,7 15,6

32,3 19,3 18 17,4 14~7 }4~7

Pyrénées-Orientales

. . . . . . . . . . . .

24

Le développement L'accroissement est incontestable.

de l'immigration de la population étrangère en France

- En 1851, 379 289 étrangers représentent population totale. - En 1901, 1 037 778, (2,6 0/0). - En 1931,4 122 800, (6,59 0/0). - Enfin en 1954,4 278 100, (4,12 0/0).

1 0/0 de la

Mais cet accroissement est inégalement réparti sur le territoire national selon les activités économiques et les statuts sociaux. La plupart des étrangers viendront occuper des emplois d'ouvriers et progressivement des postes non qualifiés dans l'industrie. Pourquoi et comment devient-on migrant au cours de cette période? Les employeurs insistent traditionnellement sur J'existence de besoins en main-d'œuvre non satisfaits. Cette thèse des déficits quantitatifs correspond à la période de conjonction d'une politique de maintien d'une forte population rurale et d'un affaiblissement précoce de la fécondité paysanne. Cet équilibre n'empêche pas que de nombreux paysans participent, par le biais de la pluri-activité, à une « proto-industrie » 7 (Y. Lamy, 1987), mais l'industrialisation à grande échelle appelle un autre type de prolétaire, détaché pratiquement de la terre. Ainsi l'immigration, de frontalière et spontanée, va devenir lointaine et, surtout, organisée par des employeurs engagés dans la voie de l'industrialisation moderne. Le déficit absolu de main-d'œuvre sera réellement sensible après les grandes pertes humaines de la guerre de 1914-1918. Il explique, selon R. Schor, l'insistance du patronat (notamment les Houillères et l'Union des Industries Métallurgiques et Minières) à s'organiser pour recruter directement à l'étranger. La création de la Société Générale d'Immigration en 1924 marque ainsi l'aboutissement d'une longue prise de conscience des avantages de
7. Lamy Y., Hommes de fer en Périgord au XIX~ siècle. Ed. La Manufacture , Lyon, 1987. 25

cette main-d'œuvre et du désir de minimiser les effets néfastes de la concurrence entre employeurs pour l'appropriation de ce nouveau marché du travail.
«

Tout au long de l'entre-deux-guerres le patronat ne

cessa de défendre la main-d'œuvre immigrée et de répéter que la venue de ces derniers était indispensable. Cette constante faveur était essentiellement professionnelle, car l'emploi des étrangers servait les employeurs. La main-d'œuvre immigrée se révélait en effet docile ou ignorante de ses droits; quand on le lui demandait, elle acceptait de longues journées de travail, supérieures à huit heures, et ne reculait pas devant les tâches difficiles et ingrates; elle recevait souvent des salaires inférieurs à ceux des Français; elle était considérée comme un instrument économique, une sorte de volant de sécurité qui devait limiter les conséquences d'une éventuelle crise de chômage» 8 (R. Schor, 1985.)

Nous avons vu précédemment que la non-citoyenneté de l'étranger permet aux employeurs et à l'Etat d'en tirer des bénéfices. Malgré un statut relativement libéral, en droit, jusqu'à la crise oes années trente, les avantages pour eux sont multiples: les étrangers sont soumis à la neutralité politique et restent longtemps privés de droits sociaux et professionnels. Ils corrigent les déficits démographiques et rapportent, compte tenu de l'absence de frais d'élevage et en travail» 9 (C. Meillassoux, 1975.) Le mouvement ouvrier, confronté à la présence étrangère, a été infiniment plus sensible aux effets de la concurrence parmi les ouvriers qu'aux déficits quantitatifs de main-d'œuvre. Si l'on s'en tient aux théoriciens du marxisme, ceux-ci mettent en relation l'émigration avec le développement du capitalisme et la destruction des espaces précapitalistes. Bien que l'émigration transocéanique ait surtout fixé leur attention, de nombreux auteurs insistent sur le rôle de l'immi~ration en Europe même. Cette
8. Schor R., L'opinion française et les étrangers, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris, 1985, p. 237. 9. Meillassoux C., Femmes, greniers et capitaux, Ed. Maspero, Paris, 1975. 2«:partie: la main-d'œuvre à bon marché.

de droits sociauxce que C. Meillassouxappelle une « rente

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analyse trouvera son expression la plus élaborée dans la théorie de l'impérialisme 10 (V.I. Lénine, 1916.) Ces approches marxistes ont l'avantage de fournir une analyse conjointe des causes et des conséquences de l'immigration de main-d'œuvre, elles mettent en évidence l'inégal développement des régions et des nations et soulignent les effets propres à la concurrence entre segments ouvriers à l'échelle nationale et internationale.
«

Le capitalisme a créé une sorte particulière de

transmigration des peuples. Les pays dont l'industrie se développe rapidement utilisent davantage de machines et, évinçant les pays arriérés du marché mondial, relèvent chez eux les salaires au-dessus de la moyenne et attirent les ouvriers salariés des pays arriérés. Des centaines de milliers d'ouvriers sont ainsi transplantés à des centaines de milliers de verstes. Le capitalisme avancé les fait entrer de force dans son tourbillon, les arrache à leurs contrées retardataires, les fait participer à un mouvement historique mondial et les met face à face avec la classe internationale puissante et unie des industriels» 11(V.I. Lénine, 1913.)

La crainte de la concurrence est au cœur des revendications du mouvement ouvrier. Le patronat des pays « riches» y est qualifié de « compresseur de salaires », de riégrier, on l'accuse de vouloir mettre en cause les acquis des classes ouvrières des pays développés, voire d'embaucher volontairement des « briseurs de grèves» 12 Weil, (C. 1987). On peut montrer que depuis les corporations jusqu'au syndicalisme moderne, les organisations ouvrières ont tenté de lutter contre la concurrence, entre ouvriers
1o. Lénine V. I. , L'impérialisme, stade suprême du capitalisme ,
1916. Réédition, Ed. de Moscou en langues étrangères, 1960, également Engels F., La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Ed. sociales, Rééd., 1961. Luxemburg R., The accumulation of capital, 1913, réédition Routledge & Kegan Paul. Ltd. Paperback, 1963. Il. Lénine V. I. , 1913. T XIX, pp. 488-491. Œuvres complètes. Ed. de Moscou en langues étrangères. 12. Weil C., L'internationale et l'autre. Les relations inter-ethniques dans la ll~ internationale. Ed. Arcanthère, Paris, 1987. 27

occupés et chômeurs, entre les sexes et les générations, les nationaux et les étrangers. Dès la fin du XIXC siècle, les organisations ouvrières françaises chercheront à éliminer cette concurrence qu'elles estiment « déloyale », en reven-

diquant la protection de certains emplois, voire un « travail
national» ou en luttant pour l'égalisation des droits (cf. chapitre 2). Ainsi, dans les pays d'accueil et en France en particulier, les raisons économiques, démographiques, politiques, s'additionnent sans s'exclure pour rendre compte des appels à l'immigration qui se succéderont de façon de plus en plus systématique jusqu'à une période récente. Ces raisons expliquent les phénomènes suivants: les flux d'entrées dépendent de plus en plus des modifications du marché du travail, c'est-à-dire de l'ampleur de la main-d'œuvre disponible localement, du niveau des salaires et des protections sociales. Par contre, les périodes de crise se traduisent rarement par le retour massif des étrangers dans leur pays d'origine. Dans les années trente, celui-ci a été masqué par l'entrée de réfugiés de toute l'Europe. Les retours sont en réalité permanents mais mal mesurés, et surtout ils correspondent moins aux périodes de récession que les entrées aux conjonctures d'expansion. Pour chaque nationalité, une fois le flux déclenché, l'immigration fait preuve d'une dynamique propre et on ne peut calquer le flux des entrées et des sorties sur les variations des taux de chômage, même si un temps de réaction peut amortir la relation. Si l'immigration fournit une force de travail, les migrants sont des hommes dont les stratégies échappent aux contraintes économiques et politiques: alors qu'on les réclame, certains immigrés repartent, ne pouvant s'adapter; quand on les persuade de partir, ils sont nombreux à rester, ne voulant ou ne pouvant affronter le retour. Tous les pouvoirs politiques se sont heurtés à l'autonomie relative des choix de mobilité des immigrés et la maîtrise des flux migratoires n'a jamais été parfaite, même pendant les rares périodes où les pouvoirs publics ont envisagé de relayer le patronat dans la régulation du marché de l'emploi. Sans qu'il soit possible de l'évaluer
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pour chaque période, la majeure partie des immigrés s'est enracinée en France et dans le milieu ouvrier.

Les étrangers plus ouvriers que les Français De façon générale, la part des ouvriers
%

parmi

les

étrangers est massive et s'accroît: 50,8

en 1931 13(G. Noiriel, 1988.) Elle est toujours beaucoup plus élevée que chez les nationaux. La composante ouvrière de la population active (nationaux + étrangers)

en 1901, 66,9 0/0

passe, en effet, de 46,2 % en 1876 à 37,2 % en 1906, puis à 34,5 % en 1936 14 (M. Verret, 1982.) Jamais la population
française n'a été majoritairement ouvrière alors que la population étrangère l'a toujours été. Compte tenu de la stabilité des effectifs ouvriers globaux depuis le milieu du XIXC siècle, la part des étrangers dans cette classe augmente progressivement. En 1906, les ouvriers sont, d'après les calculs de M. Verret, 7 700 000 et, selon le recensement de 1901, on compte 305 292 ouvriers étrangers, soit un pourcentage approximatif de 4 % d'étrangers parmi les ouvriers au tournant du siècle. En 1936, alors que le nombre d'ouvriers a légèrement baissé, les ouvriers étrangers ont triplé et représentent

environ 15,4

%

du total des ouvriers avant la Seconde

Guerre mondiale. Cependant cet accroissement est loin d'être linéaire, il renvoie à des périodes d'essor puis de stabilisation et masque l'importance des flux d'entrées et de sorties entre les recensements, ainsi que l'emploi saisonnier. Néanmoins il indique déjà la relation entre le développement de l'immigration et celui du salariat. Chaque nouvelle migration (à quelques exceptions près) vient occuper, aux côtés de nouveaux ouvriers autochtones, les emplois les plus précaires et les plus pénibles et se situe au bas d'une hiérarchie ouvrière où les
13. Noiriel G., 1988, op. cil., annexes. 14. Verret M., Le travail ouvrier, Colin, Paris, 1982. Tableaux en annexes

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anciennes immigrations participent du processus des avantages acquis. Ainsi tant que la classe ouvrière reste faiblement auto-reproduite, elle s'étend au détriment des producteurs non salariés et les plus mauvaises conditions sont réservées aux ouvriers les plus récents, issus des campagnes de France ou d'ailleurs. Cette évolution est d'ailleurs sensible dans le langage, puisque, après un siècle d'immigration ouvrière, l'énoncé « immigré» est devenu un pléonasme, il évoque à lui seul le caractère prolétarien du statut de la plupart des étrangers vivant ou ayant vécu en France. La manière dont l'immigration épouse, précède ou compense l'évolution interne de la classe ouvrière est d'ailleurs significative. Si l'on entend par « ouvriers» les salariés qui produisent des biens matériels, ceux-ci restent très diversifiés en France jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Les salariés agricoles

Les ouvriers agricoles, par exemple, y sont nombreux : 3 935 milliers en 1876, soit 51,9 % de l'ensemble de la
classe, 1 894 départements gers dans le saisonnier. H.
«

en 1936, soit 27 0/0. A l'exception des de l'Ouest, on remarque beaucoup d'étransalariat agricole, à titre permanent ou Le Bras note qu'en 1891 :
se concentrent dans les

... Les paysans (étrangers)

régions du salariat agricole, le Bassin parisien et la côte méditerranéenne, ainsi que dans le Sud-Ouest où les Espagnols et les Italiens commencent à compenser les effets de la dénatalité IS (H. Le Bras, 1985.) Après la guerre de 1914-1918 viennent les Polonais dont La France fait surtout des mineurs de fond, accessoirement des manœuvres de la métallurgie ou des ouvriers
«

15. Le Bras H., 1986..., op. cit., p. 25. 30

agricoles»
étrangers

16(J. Pont y, 1985.) En 1931, 15,6
sont occupés dans l'agriculture,

%

des actifs 3,3
%

le plus souvent

des effectifs de la branche. Après la guerre, ceux du salariat agricole vont diminuer fortement, mais la présence étrangère ou d'origine étrangère y restera au contraire importante, témoin d'une segmentation persistante du marché du travail. (Cf. chapitre 3 et 4)
comme salariés ou domestiques et représentent

Les petites entreprises Les ouvriers de petite et moyenne entreprise artisanale, industrielle ou commerciale sont également très nombreux, compte tenu du retard de l'industrialisation à grande échelle. Les étrangers aussi y sont présents. Les travaux d'A.M. Faidutti montrent que les Italiens dans le Sud-Est sont nombreux, dans l'agriculture, la forêt ou le bâtiment et les travaux publics, salariés chez des compatriotes qui se sont mis à leur compte 17. Paris accueille traditionnellement des ouvriers étrangers et du personnel domestique.
«

... 80 010de tous les juifs immigrants d'Europe

centrale ou orientale, à la fin du siècle, choisirent Paris en arrivant en France, et plus de la moitié d'entre eux trouvèrent du travail dans la petite industrie qui concentrait à elle seule presque la moitié de la force de travail parisienne (44,2 010) en 1896» 18 (N. Green, 1985. )

Le secteur de la petite entreprise présente une originalité qu'on retrouva plus tard: les patrons y sont
16. Ponty J.,
«

Une intégration difficile: les Polonais en France

dans le premier >Désiècle» Vingtième siècle, n° 7, juillet-septembre, 1985, pp. 51-59. 17. Faidutti Rudolph A.M., L'immigration italienne dans le Sud-Est

de la France, Etudes et travaux de

«

Méditerranée ». Ed. Ophrys, Gap,

1964. 18. Green N., Les travaiLLeurs immigrés juifs dans le Paris de la BeLLe Epoque, Ed. Fayard, Paris, 1985.

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souvent de la même origine que les employés, le réseau d'embauche y est communautaire et les relations professionnelles de type paternaliste. Ce que l'on nomme
«

l'ethnie business» a toujours accompagnél'immigration.

Les conditions d'existence La littérature abonde sur les écarts de salaires, les horaires impressionnants et la pénibilité du travail des premières générations de migrants. Mais les ouvriers étrangers n'ont pas le monopole des difficultés d'existence. On insiste souvent sur la précarité des emplois et sur les itinéraires professionnels chaotiques des immigrés, mais cette situation était partagée par de nombreux manœuvres, issus des campagnes et illettrés. Morbidité élevée, santé précaire, logements insalubres, absence de vie familiale sont également le lot de nombreux prolétaires urbains quelle que soit leur origine. Les nouveaux ouvriers autochtones, femmes et jeunes issus de la paysannerie, connaissent souvent des conditions d'emploi plus médiocres que celles des immigrés établis depuis de longues années, surtout quand ces derniers sont employés dans de grandes entreprises. Ceci est d'autant plus vrai que les luttes ouvrières permettent aux étrangers de profiter des conquêtes collectives; la condition des ouvrières montre que la frontière des origines n'est pas la seule à tracer des lignes de fracture dans la classe ouvrière. Ces conditions de vie, qui renvoient à chaque époque à celles des ouvriers les moins qualifiés et les moins protégés, ont des conséquences directes sur la consommation de biens, l'accès à l'éducation et la faible participation sociale. Elles déterminent évidemment les possibilités de promotion sociale des enfants. En elles-mêmes, elles contribuent à l'isolement des ménages ouvriers et appellent une forte vie communautaire (cf. chapitre 2). Bien des descriptions sur la vie des immigrants renvoient aux appréciations d'ensemble formulées par Halbwachs sur J'intensité des échanges internes en milieu ouvrier, fondement d'une culture ouvrière transnationale qui s'appuie sur l'exclusion
de la société globale
19

(M. Halbwachs,

1913.)

19. Halbwachs M., La classe ouvrière erles niveaux de vie, Ed. F. Alean, 1913, rééd. Gordon & Brach, Paris, Londres, New York, 1970. 32

Mobilité sociale? L'appréciation des destins socio-professionnels des immigrants doit pourtant être ramenée à une norme. Compte tenu des progrès de la condition ouvrière, chaque vague nouvelle a connu de meilleures conditions d'emploi que celles qui la précédèrent, mais celles-ci restent, à chaque époque, inférieures à la moyenne de leur classe d'accueil. Ceci est encore vrai aujourd'hui. Plus difficile est d'apprécier le chemin parcouru depuis le pays d'origine. Si l'on évoque la misère dans les fermes du sud de l'Italie, de la Kabylie ou de l'Europe centrale, surtout au siècle passé, il n'est pas sûr que l'immigration ait été un déclassement. Il est également difficile de rendre compte de la mobilité sociale des ouvriers étrangers et de leur descendance. D'une part, parce qu'une telle étude nécessite des enquêtes longitudinales qui recensent l'origine nationale des enquêtés, mais surtout parce que la descendance en France est devenue française par le droit et n'apparaît plus comme telle dans les dénombrements. Ce sont donc des matériaux monographiques localisés qui ont permis d'avancer l'hypothèse suivante, valable au moins pour la période qui se termine avec la Seconde Guerre mondiale: les chances de mobilité sociale des ouvriers étrangers sont faibles et s'effectuent le plus souvent par la mise à son compte. En ce sens, les immigrés ressemblent à l'ensemble ouvrier, dont une petite partie tente, à chaque époque, l'échappée vers la boutique ou l'atelier de l'artisan. Le destin économique des secondes générations semble limité à l'horizon ouvrier de chaque époque. L'ascension vers les emplois d'ouvriers qualifiés est certes facilitée par l'assimilation culturelle; l'acquisition de la qualité de français leur ouvrira également l'accès aux emplois publics, mais ces générations sont fortement dépendantes de l'état du marché de l'emploi et peuvent connaître un déclassement par rapport à la situation de leurs parents.

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