L'intégration de la culture musulmane en Grande-Bretagne

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Le cas de la communauté musulmane vivant dans les villes britanniques met en lumière les difficultés rencontrées par le système d'intégration britannique, notamment lorsqu'il s'agit de cultures et de valeurs. A l'aube du XXIe siècle, il semble que le système d'intégration à la britannique reflète toujours le rapport bipolaire entre les ex-peuples colonisés et la couronne royale.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296461321
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L€INTÉGRATION
DELACULTUREMUSULMANE
ENGRANDE-BRETAGNEMoustafaTraoré
L€INTÉGRATION
DELACULTUREMUSULMANE
ENGRANDE-BRETAGNE
DesprincipesàlaréalitéDumême auteur
DeathThroughLife,Trafford,2007
©LHarmattan,2011
5-7,ruedelEcole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54790-2
EAN:9782296547902Remerciements
Je demande tout d€abord au lecteur de m€excuser pour les quelques
coquilleséventuellesrestantes.
Je tiens bien évidemment à remercier M. le professeur Redonnet pour
m€avoir accompagné dans ce long chemin de recherche: Monsieur le
professeur Redonnet vous m€avez fait confiance et vous avez su me diriger
afin que cette recherche aboutisse, je vous dois beaucoup dans l€achèvement
et le succès de ce long travail. Je remercie également les différents
interviewésdanscetterecherchepourlaqualitéetlasincéritédeleuraccueil,
ainsi que tous ceux et toutes celles qui ont pu m€aider directement ou
indirectement surleterrain.Mesamism€ontapportéuneprésenceessentielle
et leurs encouragements durant ces années de recherche. Je voudrais tout
particulièrementrendrehommageàDamphaLangfafa,àRamackersMickael
et à Andréa Bila. Enfin, ce travail n€aurait certainement pas abouti sans le
soutien de ma famille et tout particulièrement des parents Navoye Traore et
Kadidia Traore. Cet accomplissement est le leur. Je leur exprime ici ma
gratitude pour l€éducation qu€ils m€ont donnée et pour les valeurs morales
qu€ilsontsumetransmettre.
Paris,octobre2007
MoustafaTraore
7Sommaire
I.LaGrande-Bretagneetses musulmans
1.LesmusulmansenGrande-Bretagne ..................................................29
2.Laviesocialedes musulmans .............................................................39
3.Lesmusulmansetl€IslamenGrande-Bretagne...................................47
4.Islam,subculture..................................................................................61
II.L€intégrationdelasubculturemusulmaneetsesdifficultés
1.L€Intégrationculturelle ....................................................................... 85
2.Difficultésetsignespositifs...............................................................107
3.Réticenceetrejet................................................................................117
4.L€échecdel€effortpromotionnel:unsimpleavant-goût..................127
III.LasubculturemusulmanedeGrande-Bretagne;
paysagemulticulturelounationintérieure?
1.LapolitiquedesgouvernementsBlairetl€intégrationdelasubculture
musulmane.............................................................................................141
2.Legouvernementbritanniqueetlaluttecontreleterrorismeen
Grande-Bretagne ...................................................................................153
3.L€intégrationbritannique,assimilationvoilée...................................155
4.Lasubcultureetl€identité musulmanesurlavoixdel€opposition....165
5.Raisonsetconstatsserapportantauséparatismemusulman............. 181
Conclusion ............................................................................................ 189
9Introduction
Après avoir traité de l€intégration des minorités ethniques dans le Rapport
Scarman (1981), il me semblait normal et intéressant d€aller dans la
continuité d€une recherche qui consiste à rendre compte du système
d€«intégration», tel qu'il existe réellement en Grande-Bretagne. Par
intégration, on entend le processus d€adaptation culturelle qui s€opère de
façon réciproque entre la société d€accueil et les populations d€origine
immigrée récente. Peut-on comprendre l€intégration de l€identité culturelle
decertainescommunautés, ditesethniques,danslepaysagemulticulturelque
nous offre la Grande-Bretagne du début du XXIème siècle? Si des lois
favorisant l€intégration de l€ethnicité ont été adoptées depuis le rapport
Scarman, l€intégration de la culture des nouveaux arrivants dans la culture
nationale britannique relève encore parfois d€une ambiguïté et d€une
difficulté incontestable. Les faits donnent à penser que la différence
culturelle affichée par certaines communautés en Grande-Bretagne met en
échec à la fois le système et le processus d€intégration britannique, tout en
démontrantseslimites.
La culture musulmane, véritable subculture au sein de la communauté
britannique, témoigne d€un clivage entre le monde occidental judéo-chrétien
et les microsociétés qui composent la communauté musulmane. Par
subculture musulmane, il faut entendre à la fois une subdivision et une
composante de la culture britannique dans son ensemble. Afin de parvenir à
une société multiculturelle britannique plus juste, plus harmonieuse et plus
unifiée, il est du devoir du sociologue et du politique de se pencher sur la
question de «l€intégration à la britannique», et de mettre en évidence ses
enjeux. Comme le démontrent certaines sourcesinformatiques,les nombreux
conflits entre le monde arabo-musulman et le monde occidental ont souvent
été à l€origine de tensions sociales et raciales au sein même des sociétés
occidentales. L€existence de tensions qui devaient mener à une guerre
raciale, comme le prédisait le conservateur Enoch Powell en 1968, était à
surveiller avec vigilance. Cette prémonition Conservatrice est toujours à
l€ordre du jour. Cependant, force est de constater que les bases raciales d€un
hypothétique conflit ont été remplacées par des bases religieuses et
idéologiques. Cette évolution s€illustre dans le passage d€un référentiel racial
ou ethnique à un référentiel religieux comme vecteur d€identité et de
mobilisationpolitique:
11Dans l€usage anglais du terme, le mot ethnique a évolué de son sens «non
Israélite» (dans la traduction grecque de la Bible le mot ethnikos était utilisé
pour présenter les hébreux goyim) à non Chrétiens. Ainsi le mot gardait ses
qualités descriptives faisant référence au peuple différentd e manière
contrasté, et souvent négativement. Dans la contextualisation Christianisé, le
èmemot «ethnique»réapparaîtdu 14 au19 siècle dans le sens depaïen. C€est
èmeseulement au milieu du 19 siècle que le sens plus familier signifiant
«ethnique» en tant que caractéristique propre à la race ou nation ré-émerge.
1(Werner:526)
D€après l€histoire de l€origine du mot «ethnique», ci-dessus, la définition
du terme tend aujourd€hui à retrouver son sens initial. Le basculement de
l€ethnique vers le religieux témoigne non seulement d€un changement, mais
aussi de la mise à l€écart des groupes minoritaires par le groupe dit
majoritaire. Le rejet d€autrui, tel que nous l€avons perçu et analysé sur des
bases religieuses et culturelles, est réciproque. La réticence et le rejet à
l€égard des identités autres mettent également en évidence l€échec de la
politique mise en uvre par Grande-Bretagne depuis 1965 exprimée sous le
nomde «Race Relations Policy» qui vise à une meilleure cohésion entre les
groupes raciaux et ethniques qui composent le pays. Un bref retour sur le
passé est nécessaire afin de mieux comprendre un phénomène qui apparaît
désormaissousunanglenouveau.
Le processus de colonisation et de décolonisation est à l€origine de
bouleversements démographiques, économiques, et politiques, considé-
rables. Si, depuis la décolonisation, les pays nouvellement indépendants se
trouvent affectés en terme de culture et d€identité culturelle, le paysage
ethnique des pays ex-colonisateurs se trouve lui aussi en pleine mutation.
Les anciennes colonies africaines, ont, pour la majorité, adopté la langue
anglaise comme langue officielle. Le Christianisme plus ou moins forcé s€y
est également installé depuis les premiers contacts avec l€ex colonisateur.
Tout ceci a favorisé une certaine pensée commune des valeurs de l€Occident.
La culture occidentale coexiste avec les cultures nationales africaines,
parfoisaupointdes€yconfondre.
C€est l€origine postcoloniale des populations musulmanes de Grande-
Bretagne qui façonne la problématique bien particulière de l€Islam
britannique. Le processus de colonisation, puis de décolonisation, est à
1 In English usage the meaning shifted from ‚non-Israelite€ (in the Greek translation of the
Bible the word ethnikos was used to render the Hebrew goyim) to ‚non-Christian€. Thus the
word retained its quality of defining another people contrastively,and often negatively. In the
Christianized context the word ‚ethnic€ recurred, from the fourteenth to the nineteenth
century, in the sense of ‚heathen€. Only in the mid-nineteenth century did the more familiar
meaningof‚ethnic€as‚peculiartoraceornation€re-emerge.€
12l€origine du sentiment d€infériorité culturelle dans laquelle se trouveraient
les populations dépositaires de la subculture musulmane en Grande-Bretagne
et originaires, le plus souvent, du continent sud-asiatique. La colonisation
puis la décolonisation ont provoqué des bouleversements démographiques,
économiques, et politiques, de grande ampleur. Si, depuis leur
décolonisation, les pays indépendants s€en trouvent affectés dans leur
identité-même, le paysage ethnique, culturel et social des pays qui les
colonisèrent s€est lui aussi profondément modifié dans la période
postcoloniale, à la fin du XXème siècle. L€Europe, continent des principales
nations colonisatrices modernes, s€est vue forcée d€accepter les
conséquences sur ses sociétés de l€arrivée massive de populations issues,
pour la plupart, d€anciennes colonies. Dans certains quartiers ou banlieues
des villes européennes, notamment britanniques, le nombre de ces nouveaux
arrivants est si considérable que c€est souvent l€ethnie dite « minoritaire» à
l€échelle britannique qui s€y retrouve, de fait, majoritaire. Les
bouleversements ethniques du paysage culturel des pays dits développés
n€ont pas toujours coïncidé avec les politiques et les programmes
d€assimilation ou d€intégration culturelle, et sont rapidement apparus comme
lesremettant encause.
Le sujet de l€intégration de la subculture musulmane en Grande-Bretagne
est d€autant plus important à étudier à l€heure de la mondialisation qu€il met
en évidence le déséquilibre entre riches et pauvres, qui se retrouvent privés
d€une participation active à la croissance des sociétés qui les accueillent. Le
résultat, outre la frustration et les réactions de rejet que cela produit, a
coïncidé avec un retour vers les valeurs culturelles des pays d€origine,
comme s€il s€agissait pour les nouveaux arrivants, y compris à la deuxième
génération, de compenser un sentiment de perte d€identité et d€échapper aux
contraintes de l€intégration. Dans un contexte multiculturel, une ‚subculture€
doit se positionner sans cesse par rapport à la culture dominante. C€est le cas
de la culture musulmane en Grande-Bretagne, dont nous tenterons de voir si,
dans ses développements contemporains, elle ne présente pas des
caractéristiques et des spécificités qui nous amèneraient à conclure qu€elle
s€est, plus que toute autre, éloignée peu à peu des modèles proposés et
souhaités au niveau national pour donner cohérence et harmonie à la société
britannique.
Il est possible de distinguer plusieurs types d€adaptation d€une culture
particulière à la culture nationale et majoritaire. Les plus importants sont
ceux de l€intégration et de l€assimilation. Deux notions bien distinctes,
encore trop souvent associées aujourd€hui, et qu€il faudra, afin de mieux
comprendre l€intégration de la subculture musulmane en Grande Bretagne,
dissocier et analyser en contexte. Dans cette recherche nous définissons tout
d€abord l€intégration comme étant ce processus qui consiste à accueillir un
13corps au départ, étranger comme partieintégrante d€un ensemble plus large.
Quant au terme de subculture, il s€agit ici, d€une culture propre à un groupe
ethnique qui, le plus souvent, diverge de la culture majoritaire et par
conséquentapparaîtcommeunesubdivisiondelaculturenationale.
Les politiques d€intégration de la Grande-Bretagne, qui se réfèrent de façon
large au multiculturalisme, ont souvent constitué un exemple, voire une
référence, pour un bon nombre de pays européens, tant ces politiques
semblaient viser à intégrer, les cultures originelles des citoyens issus de
l€immigration en bonne harmonie avec la culture dominante. Plus de la
moitié des musulmans britanniques sont nés sur le territoire britannique.
Mais leur mode de vie et leurs valeurs restent distincts et, en même temps,
apparemment opposés à la culture majoritaire. Peut-on être, en même temps,
Britannique et musulman et faire valoir des différences que l€on décrit
parfois comme irréconciliables? Que signifie, enparticulier, être britannique
dans les quartiers où la communauté musulmane est devenue le groupe
ethnique majoritaire? Lorsque la conception ethnique et raciale qui semble
induite par l€appartenance à la culture musulmane n€arrive pas à cohabiter
avec l€héritage impérial et colonial propre à la Grande-Bretagne, les
conditions paraissent réunies pour que se fasse jour un sectarisme social et
culturel peu compatible avec l€idéal multiculturel que prétend incarner le
systèmed€intégrationbritannique.
Bienquelephénomèneait toujoursexisté, letermede « subculture» n€a été
inventé que très récemment. Son utilisation dans nos sociétés fait référence à
une préoccupation nouvelle. Dans le cas de l€intégration d€une subculture, il
existe un rapport de force dans lequell a culture, dite subculture, est en
position d€infériorité par rapport à la culture dite principale. La
problématique de l€intégration de la subculture musulmane en Grande-
Bretagne est tout particulièrement liée à la jeunesse issue de l€immigration.
Pour ces populations, très souvent issues de l€immigration et surtout pour les
plus jeunes d€entre elles, nées sur le territoire britannique, la rencontre avec
un environnement différent de celui de l€héritage culturel familial se traduit
souvent, en termes de culture, par «une situation d€entre deux ». D€où un
certain rejet de la culture familiale initiale, qui constitue une perte identitaire
et l€appropriation de nouvelles valeurs. Akmal Asghar, écrivain et membre
2du mouvement khilafah , témoigne de ce phénomène dans son article « the
roleof themosquein Islam»publiéenseptembre2003:
2 Littéralement le terme signifie «succession» en Arabe. Il s€agit ici d€un mouvement
musulmanpolitiséquiprôneettravaillepourl€établissementd€unEtatIslamique.
14La jeunesse musulmane ne trouvait en définitive pas de réconfort à son
problème et ne voyait aucun intérêt à aller à la mosquée. Il n€est pas exagéré
que de dire que ceci a affecté toute une génération de musulmans dans ce
pays. Il se peut que beaucoup se soient tournés vers l€Islam plus tard dans
leur vie par le biais des associations universitaires, mais beaucoup se sont
tout simplement rebellés contre la mosquée et dans certains cas même,
dissociésdel€Islam. Soitparcequ€ilsontsuivi«lafoule»et qu€ilsaspiraient
à une vie de liberté ne devant de compte à personne, une leçon inculquée par
la société occidentale ou, tout simplement en conséquence du ressentiment et
3parfois à cause de la peur de la mosquée. (Khilafah magazine, vol 16, Issue
9,September2003 :11)
Plus récemment des individus d'origine culturelle Islamique, désillusionnés
par le système occidental et par l€échec de l€assimilation, puis de
l€intégration, affichèrent un retour vers les valeurs premières musulmanes. Il
y avait là la volonté de conserver et de développer ce qui constitue le noyau
des valeurs du pays d€origine, à savoir la culture Islamique. Cette forme
nouvelle d€islamisation est l€expression d€une volonté de se distinguer par
rapport à ce qui est reconnu comme étant la culture britannique. Elle conduit
dans bien des cas au rejet et à une mise à l€écart volontaire, voire à un repli
sursoi.Cetteréaction qui porteatteinteau système d€intégrationbritannique,
fait aujourd€hui l€objet de nombreux débats. Le repli sur soi de la
communauté musulmane constitue un séparatisme culturel inquiétant. Il est
le fruit d€une mise à l€écart qui démontre que le combat contre la
discrimination a évolué sans réellement progresser. En Grande-Bretagne, la
discrimination et le rejet d€autrui ne sont plus fondés sur des critères
physiques, mais plutôt sur des critères idéologiques. Si la réticence et les
oppositions envers des individus marqués par la «particularité Islamique»
porta atteinte au processus d€intégration, dès le début de la première vague
d€immigration d€après-guerre, ce sont désormais les valeurs propres à ces
mêmes individus qui mettent en évidence les limites du processus
d€intégration«àlabritannique».
Malgré les efforts entrepris depuis la publication du rapport Scarman en
faveur d€une plus grande tolérance et d€une meilleure intégration des ethnies
minoritaires, le système britannique d€intégration n€a cessé de montrer ses
èmelimites. A l€aube du 21 siècle, la Grande-Bretagne n€aurait toujours pas
compris les enjeux de la différence et le sens profond de celle-ci. L€histoire
3 The Muslim Youth resultantly found no solace and saw no point in attending the mosque. It
is no exaggeration to say that this affected a whole generation of Muslims in this country.
Many may have turned to Islam later in life through university and college Islamic societies,
but many simply rebelled against the mosque and in some cases even disassociated
themselves from Islam. This was because either they ‚followed the crowd€ and aspired to a
life of freedom with accountability to no one, a lesson learnt from the Western society, or
simply asaresult ofresentment andsometimesfearofthemosque.
15des nouveaux arrivants nێtant pas celle de la Grande Bretagne ou celle de
ses pays voisins, l€identité culturelle immigrée apparut comme réellement
différente. Une différence à laquelle vient s€ajouter parfois la couleur de la
peau qui, dans la plupart des cas n€étant pas blanche, fait d€eux, selon la
classification ethnique de la Grande Bretagne, des ethnies minoritaires.
Aussi,lesvaleurset principesdelacommunauté musulmanenediffèrentpas
seulement de ceux du reste de la société britannique, elles s€y opposent. Il
est indéniable que l€ensemble harmonieux qu€est censé former la
composition multiculturelle en Grande-Bretagne se retrouve remis en
questionmalgréleseffortsentreprisparlespolitiquesbritanniques.
Dans le cas de l€intégration de la subculture musulmane en Grande-
Bretagne, il est possible d€établir un lien étroit entre la tension grandissante
dans les villes britanniques à forte population musulmane et les nombreux
conflits opposant le monde arabo-musulman à l€Occident. Une meilleure
gestion en matière de politique extérieure est l€une des conditions
nécessaires au bon fonctionnement du multiculturalisme à la britannique. Un
échec dans ce domaine pourrait même aboutir, à long terme, à une
reproduction sur le sol britannique des conflits internationaux qui opposent
le monde occidental au monde musulman. La Grande-Bretagne se doit
d€éviter la division sur des bases idéologiques, culturelles, et religieuses afin
de parvenir à un système d€intégration idéal et digne de la société
multiculturelle qu€elle prétend représenter. Un «apartheid britannique» ou
une situation telle que celle qui existait, ou qui existe, encore en Irlande du
Nord entre les différentes communautés religieuses, est à éviter à tout prix.
Le choc culturel entre la culture majoritaire et la subculture musulmane de
Grande-Bretagne, alimenté par les guerres opposant les Etats Unis et la
Grande-Bretagne aux différents pays musulmans du Moyen-Orient, prend
une ampleur significative. Qu€en est-il, en effet, du sort des
populationsissues des subcultures telles que la subculture musulmane dans
le contexte géopolitique actuel? Prenant en considération l€aspect unitaire de
l€Islam, quel sort réservent les changements démographiques et
géopolitiques actuels à la Grande-Bretagne, marquée par une forte
population de confession ou de tradition islamique? C€est en ce sens qu€il
semble aujourd€hui difficile pour certains musulmans de Grande-Bretagne
de se définir en tant que musulman et britannique. Peut-on être aujourd€hui
britannique et musulman à la fois ? Voilà les questions auxquelles les
sociologues se doivent de répondre, afin d€éviter l€émergence de nouveaux
conflits interethniques qui, à l€aube du nouveau siècle, ne seraient plus
fondés essentiellement sur des revendications sociales, mais plutôt sur des
revendications culturelles et identitaires, donnant par la même occasion
raison aux prémonitions de E. Powell, qui dans les années soixante laissait
planerlaperspectived€uneguerreraciale.
16Les efforts en faveur de l€intégration entrepris depuis le rapport Scarman
doivent d€être améliorés. Le compromis que suppose le processus
d€intégration se doit d€êtreaccepté aussi bien par la partie intégrée que par la
partie intégrante. Ce sujet sur l€intégration culturelle est d€autant plus
important qu€il me touche particulièrement. Étant moi-même fils d€immigré,
issu d€une culture autre que la culture nationale, le compromis me permet,
non seulement, de mieux me comprendre mais de donner une explication à
meséchecs,mesdoutes,età mesambitions.
Le manque de repères qui conduit des individus issus de l€immigration à
l€échec scolaire et social est aujourd€hui reconnu comme un fléau illustrant
en partie l€échec du processus d€intégration. Dans les sociétés telle que la
Grande-Bretagne, des jeunes issus de l€immigration ressentent un sentiment
de mal-être qui affecte leur existence. Les repères qu€octroient les cultures
venues d€ailleurs se trouvent contestés ou rejetés, dans les pays d€accueil.
Lorsqu€ils délaissent les repères familiaux, ces jeunes se retrouvent sans
réels repères culturels, ce qui les incite le plus souvent à inventer une
nouvelle culture plus fragile et vulnérable. Depuis une dizaine d€années
environ, on assiste en Grande-Bretagne comme dans le reste de l€Europe à
un retour vers de nouvelles cultures et de repères identitaires qui avaient été
autrefois oubliés ou mis à l€écart. Pour un bon nombre de musulmans, ce
retour aux valeurs initiales constitue une réponse à la crainte de perdre leur
identité, occasionnée par le processus d€intégration britannique, comme en
èretémoigne le commentaire de l€Imam d€Exeter: «Tu as la 1 génération, la
seconde génération mais à cette époque il n€y avait pas de mosquée, ça
c€était un problème, mais après un moment, ils ont réalisé le danger que
4c€était que de perdre leur identité musulmane à Exeter ƒ .» (Interview de
l€imam d€Exeter, 2002). De nombreuses jeunes filles portent désormais des
tenues vestimentaires plus conformes au Coran, et la barbe, même chez les
jeunes garçons, est devenue chose courante. Il existe aussi aujourd€hui en
Grande-Bretagneuneprogressionremarquabledesécoles musulmanes.
Le succès du multiculturalisme et du pluralisme exige, au risque d€une
désintégration de la société britannique par le biais de mouvements sectaires
et séparatistes, une intégration culturelle réussie des différentes
communautés.LepaysagecultureldelaGrande-Bretagned€hiernepeutplus
être celui de demain. Lae étant ce par quoi l€individu indique son
existence et son appartenance à un groupe, le manque de reconnaissance
envers les différentes identités culturelles présentes en Grande-Bretagne
poserait un problème existentiel. Ce qui est nié, c€est en fait l€existence
4 stYouhavethe1 generation,thesecondgenerationbutatthattimetherewasno mosque,this
was a problem but after a while they realised the danger of losing their Islamic Identity in
Exeter...
17d€autrui. On se doit donc aujourd€hui d€étudier le changement
démographique et culturel de la société britannique, afin que conformément
à sa définition de l€intégration, le processus de l€évolution culturelle
britannique offre à chacun de ses citoyens les mêmes possibilités
dێpanouissement. Le nouvel enjeu du multiculturalisme britannique est,
avant tout, cet ensemble harmonieux que se doit de créer une nation à partir
des différentes identités culturelles qui composent le pays. La difficulté de
cet enjeu est patente dans la mesure où, comme nous allons tenter de le
démontrer, toutes les subcultures ne peuvent pas toujours être aisément
intégrables. Même si elle semble plus juste que la notion d€assimilation, la
notiond€intégrationprésentedeslimitesetdesambiguïtés.
Plus qu€une recherche sur l€état de la subculture musulmane en Grande-
Bretagne, notre travail s€attachera à analyser ses difficultés d€intégration à la
communauté nationale et à comprendre quelles sont les limites de sa volonté
d€ajustement ou d€adaptation. La Grande-Bretagne qui fut longtemps
accusée de nombreuses formes d€injustices et d€intolérances liées à son
passé colonial, ne se doit-elle pas, à l€aube du XXIème siècle, de mieux
reconnaître la diversité identitaire ethnique et religieuse de sa communauté
nationale? Le multiculturalisme «à la britannique» présente des ambiguïtés
et recèle des contradictions pour ceux qui devraient en être les bénéficiaires.
Mais ces bénéficiaires potentiels sont-ils prêts à accepter les compromis que
l€onsembleexigerd€eux?
Pour la subculture musulmane, le système d€intégration britannique peut
être très facilement perçu comme présentant des effets contraires et
inattendus. Le cas qu€elle représente est révélateur d€incompréhensions et de
contradictions qu€il sera difficile de négocier entre partenaires politiques et
culturels. C€est pourquoi ilsera important d€étudier touteslesspécificitésqui
la caractérisent avant de voir quelles sont les chances de négociation et de
dialogue avec le grand ensemble britannique. La communauté musulmane de
Grande-Bretagne est essentiellement originaire d€Asie du Sud. Les autres
communautés musulmanes, originaires d€Afrique ou du Moyen Orient sont
issues d€une immigration plus récente et très peu représentée dans les villes
britanniques.
Le choix de trois villes (Exeter, Londres, Birmingham) comme lieux de
terrain de mon étude s€explique par des circonstances particulières. Ayant
été envoyé pour y travailler en tant qu€assistant de langue étrangère,
professeur de français et comme étudiant Erasmus, il me semblait expédient
de centrer ma recherche sur les communautés musulmanes proches de mes
lieuxderésidencesuccessifs.
18Ces trois villes font figure d€exemples en ce qui concerne la présence
musulmane sur le territoire britannique. Elles présentent toutes une
particularité intéressante. Tout d€abord Exeter qui est la première ville dans
laquelle je fus envoyé en 2001-2002, afin d€exercer les fonctions d€assistant
de français: c€est la capitale du Devon, région agricole située au sud-ouest
de l€Angleterre. C€est une ville universitaire, principalement «blanche» en
termes de différenciation ethnique. Elle est l€exemple et l€illustration dans
cette recherche de l€intégration de la subculture musulmane en milieu rural.
Exeter apparaît comme très faiblement marquée par l€immigration. Elle a
cette particularité d€être très faiblement peuplée par la communauté
musulmane de Grande-Bretagne, ce qui permet de mieux étudier les étapes
propres au développement d€une minorité ethnique dans la ville britannique
en général. Londres est par excellence, le pôle d€attraction de toutes les
minorités ethniques. C€est en tant qu€étudiant ERASMUS que j€ai séjourné à
Londres en 2003. Il existe dans cette ville plusieurs générations de
musulmans et plusieurs communautés musulmanes distinctes. Ces
différences sont à l€origine d€une compréhension parfois différente de
l€Islam qui rend l€intégration de la subculture musulmane en Grande-
Bretagne plus complexe. Cependant c€est dans le West Midlands (à
Birmingham) que j€aurai passé le plus de temps durant ces années de
recherche participante (2004-2007). Au même titre que Londres,
Birmingham est une grande agglomération avec une présence musulmane
datant de plusieurs générations. La concentration surprenante de la
communauté, dans ce qui constitue la seconde ville anglaise, en fait une ville
tout particulièrement intéressante pour l€expression de la subculture
musulmane. Birmingham a également la prétention de devenir très
prochainement la capitale multiculturelle de l€Europe. Dans ces trois villes
étudiées, la communauté musulmane résulte principalement du mouvement
migratoire vers la Grande-Bretagne après la seconde guerre mondiale. Les
valeurs et les cultures de ces nouveaux arrivants étant autres que celles du
reste de la nation, leur mode de vie s€est rapidement distingué de celui de la
population locale. Les membres de la communauté musulmane constituent
unobjetderecherchemajeurenmatièred€intégration.
Mon étude sur la jeunesse musulmane et son intégration culturelle en
Grande-Bretagne repose essentiellement sur une recherche participative au
sein de différentes communautés musulmanes de Grande-Bretagne. Il
s€agissait avant tout de vivre avec ses communautés et de partager leurs
modesdevieafinde mieuxcomprendreleurpointdevuesurl€intégrationde
la subculture musulmane en Grande-Bretagne. Après les attentats du 11
septembre 2001, la guerre en Afghanistan, puis la guerre en Irak et
finalement les attentats de Londres de 2005, mon travail de terrain est
devenu, au fur et à mesure, plus aléatoire. Malgré tout, c€est surtout auprès
de ceux que je me proposais d€interviewer que je devais continuer à assurer
19ma crédibilité et obtenir l€expression de points de vue nécessaires à ma
recherche. J'ai pu compter la plupart du temps sur certains avantages qui
tenaient d€abord à mon prénom d€origine arabe et musulmane. De
confession musulmane, j€avais une connaissance pratique de l€Islam qui
m€autorisait à me joindre au culte et avoir une présence régulière à la
mosquéeouà m€associerà différentesmanifestationsreligieuses.Cecineme
dispensait pas du travail essentiel auprès de mes interlocuteurs qui, derrière
le coreligionnaire, devaient pouvoir approuver la recevabilité du chercheur
français d€origine africaine noire. J€ai ainsi pu compter sur la contribution
principale de personnages clés: à Exeter, l€Imam de la mosquée, Mohamed
Saed, à Londres, le jeune Mohammed Ali Khan, militant et membre actif de
la mosquée de Goodmayes et membre du mouvement Khilafah. Le
mouvement Khilafah devient officiellement une organisation politique après
le 07 juillet 2005, et est plus connu sous le nom de Hizb ut-Tahrir. En 2004
il s€agit encore d€un simple mouvement musulman de Londres qui tente de
véhiculer un Islam idéologique répondant selon ses membres aux difficultés
sociales rencontrées par les musulmans en Occident mais aussi dans le
monde. Il apparaît évident dans le magazine qui porte le nom de
l€organisation que le: «le ‚Choc des Civilisations€ n€est pas seulement
inévitable, mais impératif. Puisque le monde est dominé par une idéologie
5capitaliste, la seule résistance à ceci doit venir de l€Islam». (Khilafah
magazine, Vol 17, Issue 4. April 2004: 4) Ce point de vue des membres de
cette organisation explique entre autres les raisons pour lesquelles cette
organisation est jugée par les autorités britanniques comme douteuse et
dangereuse, même si faute de preuve, elle n€a jamais été interdite. A
Birmingham, plusieurs membres du mouvement Marakas se sont
volontairement proposés pour être interviewés. Ce mouvement a pour
objectif de prêcher et de raviver la fois islamique au près des musulmans.
Les membres de ce mouvement voyagent de ville en ville en Grande-
Bretagne. Ce n€est qu€après une bonne expérience d€un an minimum dans le
mouvement, que ces derniers entament des voyages à l€étranger, notamment
au Pakistan, afin, selon eux, de mieux étudier l€Islam. Les différentes
personnes interrogées dans ces interviews, menées pour la recherche dans un
but qualitatif, répondaient aux critères du protocole du chercheur qui vient
tester ses hypothèses sur le terrain. Ces individualités jouent, à cet égard, un
rôle important dans la communauté et son fonctionnement. Elles en
constituentdestémoinsessentielsfaceauxdifficultésdesonintégration.
Les questions posées aux différents témoins étaient de trois ordres. Elles
avaient tout d€abord pour objectif de mieux comprendre et de mieux définir
la subculture musulmane, telle qu€elle est perçue par la communauté
5 ‚Clash of Civilisation€ is not onlyi nevitable but imperative. As a Capitalist ideology
dominatestheworldtoday,theonly challengetoitmustcomefromIslam.
20musulmane elle-même. La seconde catégorie de questions portait ensuite sur
le problème central de l€intégration de la subculture musulmane dans la
culture nationale britannique. La dernière série de questions portait enfin
essentiellement sur les influences et surtout sur les effets et conséquences de
la culture musulmanesur la ville. Ces citations ont très souvent permis
d€illustrer l€ambiguïté qui semble flotter sur la mise en pratique du
multiculturalismebritannique.
La première interview concerne celle du chef religieux de la communauté
musulmane d€Exeter, c€est-à-dire l'Imam de la mosquée d€Exeter monsieur
Mohamed Saed. C€est un homme marié et père d€une famille nombreuse. Il
est âgé de quarante-huit ans et habite Exeter depuis plus de vingt ans en
2002. Il fait également partie des rares individus noirs de cette communauté,
ce qui, je pense, a facilité mon approche. Mohamed Saed est un savant
musulman diplômé des plus grandes écoles islamiques. Dès ma première
prise de contact avec la communauté musulmane, je suis allé le voir afin de
me présenter. Il était ravi de constater l€intégration d€un nouveau membre
au sein de la communauté et très enthousiaste à l€idée d€être interrogé et de
me rendre service. C€est pendant la période du ramadan que nos rapports se
sont surtout développés. Le soir, lors des repas organisés, il venait souvent
me voir à ma table afin d€en apprendre d€avantage sur la France et sur les
différentes communautés qui y résident. L€approche fut donc simple pour
plusieurs raisons notamment grâce au principe de fraternité qui caractérise la
communauté musulmane d€Exeter. Cette interview a eu lieu dans l€une des
salles de la mosquée qui sert également de bibliothèque. Les questions
posées portaient essentiellement sur l€identité culturelle des musulmans à
Exeter.
Une série de questions posées aux jeunes filles musulmanes de la
communauté musulmane d€Exeter, âgées de treize à trente et un ans, figure
également dans la recherche. Ces interviews ont été organisées par l€Imam
de la mosquée d€Exeter. Ce dernier les trouvait indispensables à ma
recherche. Elles sontaussi le résultat de plusieurs séances qui ont eu lieu le
dimanche après-midi après les cours d€histoire religieuse, exclusivement
réservés aux jeunes filles. Ces cours auxquels j€assistais également et dont
les dix dernières minutes m€étaient consacrées, étaient animés par l€Imam
lui-même. L€ambiance était amicale. Après chaque interview ces jeunes
filles avaient la possibilité de me poser des questions sur ma perception des
musulmans de France et de l€Islam en France. Ces interviews étaient une
sorte d€échange. Les réponses à ces questions reflètent l€opinion féminine de
la communauté musulmane d€Exeter, bien que la présence de l€Imam lors
desinterviewslesrendemoinssincères.
21Vient enfin l€interview d€Hassan Anas, jeune étudiant en commerce et
management à l€université d€Exeter. En 2001-02 Hassan Anas avait vingt et
un ans. Il est né à Exeter, de parents originaires du Bangladesh. Je jouais
parfois au football avec lui. Il m€a été présenté par son père qui est aussi un
des responsables de la mosquée d€Exeter. Hassan Anas s€occupe de
l€organisation des manifestations pour les plus jeunes, destinées notamment
à dénoncer les injustices subies par la communauté musulmane dans le
monde. Son interview s€est déroulée chez moi dans une ambiance plus
qu€amicale dans la mesure où il m€a peut-être révélé ce qu€il n€aurait peut-
être pas avoué à un autre musulman, à savoir la difficulté, voire
l€impossibilité réelle de cette intégration suggérée et sans condition, de la
subculturemusulmaneàExeter.
C€est à Birminghame n août 2003 qu€a eu lieu la deuxième série
d€interviews. Bien que les questions aient été préparées au préalable, la
première interview est le pur fruit du hasard. C€est en visitant une des
mosquées de la ville de Birmingham que je fis la rencontre d€individus
voyageant de ville en ville en Grande-Bretagne. Je leur parlai de ma
recherche et ils demandèrent à être interviewés si possible. Cette interview
s€est déroulée dans une salle de prière (Masjid). Elle a duré vingt minutes
environ. L€ambiance y était amicale et détendue. Le débat fut constructif,
réfléchi et cohérent. Les réponses aux questions posées à Abdel Madjid sont
très sincères. L€interviewé a une bonne expérience dans le mouvement
Marakas. Il a répondu aux questions avec une aisance et une sûreté qui
témoigne de sa connaissance en la matière et de sa conviction religieuse.
Abdel Madjid m€a donné son point de vue sans tenter une explication «
politiquementcorrect»del€Islam.
La seconde interview qui a lieu à Birmingham est de moins bonne qualité
étant donné la faible capacité de l€interviewé à répondre aux questions de
manière concrète. Mohammad Shabir a vingt-huit ans. Il est le manager
d€une petite salle de sport de quartier dans laquelle j€allais régulièrement
m€entraîner. Elle est située dans le quartier d€Aston, à très grande majorité
bangladeshi. La connaissance de l€Islam de monsieur Mohammad Shabir
paraîtégalementquelquepeulimitée.L€interviewalieusurle lieudetravail
de monsieur Shabir. Il s€agissait d€expliquer une compréhension plus
culturelle et ethnique de l€Islam. Dans cette salle de sport l€ambiance est
bruyante et peu confortable. L€anglais de monsieur Mohammad Shabir est
peu conventionnel ce qui rend difficile son interprétation. Les concepts
sociologiques les plus simples sont également assez mal compris par
l€intéressé.
22La dernière interview avec des questions préparées au préalable a eu lieu en
62004 à Londres dans le Borough de Redbridge. C€est dans une salle de
prières, ou plutôt une maison reconvertie en salle de prières, se trouvant à la
station de métro de Goodmayes que jerencontre régulièrement les personnes
interviewées. Ce quartier est aussi à forte majorité sud asiatique. En raison
de la tension géopolitique entre le monde occidental et le monde musulman,
il me fallut environ six mois pour acquérir la confiance de cette
communauté. Leclimatdanscettemosquéeclandestineparaîtassezfermé au
premier abord. L€ouverture de la salle de prière résulte d€une division et
d€une divergence sur la compréhension de l€Islam. A la différence des autres
mosquées des environs, les membres de cette communauté prétendent
adhérer à un Islam non marqué par des traces culturelles autres que l€Islam.
Lesdeuxjeunespersonnesinterviewéesici, à savoirMohammed AliKhan et
Mohammed Iman Hassan, sont étudiants en informatique. Ils ont tous deux
vingt et un ans, et sont très impliqués dans l€aspect politique de l€Islam.
L€interview a lieu chez l€un d€eux. Il existe chez eux une volonté de
m€attirer dans la lutte propre à leurs revendications contre l€impérialisme
occidental. C€est notamment après le visionnage d€un reportage du
mouvement Khilafah sur les atrocités commises par l€Occident dans le
monde qu€aura lieu l€interview. Les réponses sont très politisées. Cette
interview est aussi la dernière en son genre dans cette recherche. En raison
d€une suspicion généralisée dans les lieux de prière et au sein des
communautés musulmanes de Grande-Bretagne, il m€est quasiment
impossible, voire dangereux de procéder à une recherche participante
ouverte et déclarée après 2005. Progressivement, dans toutes les mosquées
deGrande-Bretagnelatensionsefaitsentir.
L€argument de cette thèse porte sur les représentations des acteurs.
Certaines des réponses lors de ces interviews pourront paraître teintées d€un
certain ‚extrémisme,€ alors que l€on s€attendrait peut être à ce que les
interviewés, choisis comme représentatifs de tendances et de
positionnements bien réels dans la société britannique, aient un discours plus
proche du discours officiel de l€intégration. Mais le lecteur pourra se
demander, si cette radicalisation de l€opinion exprimée n€est pas le signe
d€un malaise, touchant à leur intégration, qui gagnerait les communautés et
lesgénérations?
Il est aussi important de signaler que ces interviews ont été rendues
possibles grâce à la confiance qui m€était accordée. Les personnes
interviewées semblaient voir en ma personne une sincérité qui ne trahirait en
aucun cas leurs propos ou leur point de vue. Ces interviews étaient
également pour eux un moyen de s€exprimer et de se faire entendre sur des
6 L€équivalent d€unemunicipalitédansl€agglomérationLondonienne.
23sujets sensibles. Ce sentiment était confirmé à travers l€accueil cordial qui
m€étaitréservélorsd€unecourtevisiteenceslieuxen2006.
À ces entretiens font écho un ensemble d€ouvrages critiques sur la
problématique de l€intégration musulmane, provenant généralement de
l€université d€Exeter, et de la School of Oriental and African Studies à
Londres. Les bibliothèques municipales des villes étudiées ont été également
fréquentées pour cette recherche, apportant un nécessaire complément
d€informations locales. La bibliothèque François Mitterrand à Paris et le
Centre Georges Pompidou m€ont dans un premier temps servi à mieux
comprendre les différents concepts nécessaires à l€élaboration de la
problématiqueà commencerparsadimensionsociologiquegénérique.Ayant
appartenu au Comité Islamique d€Exeter, et à l€Association musulmane de
Coventry, j€ai pu continuer mon dialogue, souvent par correspondance
électronique avec des membres de la communauté. Parmi les outils de cette
recherche figure également une importante série d€articles de fonds trouvée
surlesitedelaBBC.
La démarche adoptée, en appui de ces sources primaires et secondaires,
nous a conduit à présenter cette recherche en trois parties distinctes et
complémentaires: Dans un premier temps a été décrite la réalité de la
subculture musulmane en Grande-Bretagne, telle qu€elle nous apparaît, mais
aussi telle que se la représentent ses membres. Dans une deuxième partie,
nous avons cherché à montrer que l€intégration de cette subculture reste
problématique même chez les jeunes nés sur le territoire britannique en
raison des difficultés qui tiennent, non seulement à leur propre
comportement, mais encore aux réactions du monde britannique qui
l€entoure. La dernière partie portera enfin sur les conséquences d€un
dialogue culturel, religieux et sociétal malaisé et rempli d€incertitudes quant
à son avenir pour l€ensemble de la société britannique. De plus, si la guerre
en Irak et les arrestations successives de musulmans en Grande-Bretagne
étaient jugées excessives par les musulmans, les attentats de Londres en
2005 ont conduit l€opinion publique majoritaire de Grande-Bretagne à se
représenter la communauté musulmane comme un corps ennemi vivant sur
lesolbritannique.
En conclusion de cette recherche, se dessinent désormais en Grande-
Bretagne les contours d€une culture musulmane qui accepte avec toujours
plus de difficulté et de réticence de jouer le rôle de subculture que
semblaient lui avoir attribué originellement les politiques multiculturelles
britanniques. Ce travail tente de mettre en évidence le poids de l€histoire de
la colonisation et des stigmates historiques pesant sur l€Islam en Occident
aujourd€hui. Il témoigne de la dégradation des liens dus à l€évolution d€une
société qui renoncerait au dialogue, mais aussi du à et des évènements
24extérieurs qui pèsent à leur façon indirecte sur ces liens incertains, dégradés
à la fois par l€évolution d€une société qui renoncerait au dialogue, et par des
événements extérieurs qui pèsent à leur façon indirecte sur ces liens
incertains. L€intégration des valeurs musulmanes en Grande-Bretagne se
pense désormais aussi à l€échelle internationale. La conception ethnique et
raciale de l€appartenance au groupe dit« musulman» associée à l€héritage
durapportdeforceimpérialetcolonialproduitunsectarismepeucompatible
avecl€idéalmulticulturelbritannique.
La question de l€intégration parait aussi représenter pour la subculture
musulmane une difficulté qui tient à la compréhension et à l€acceptation de
la notion d€intégration. De plus, compte tenu des conflits entre certaines
minorités ethniques en 2005 à Birmingham, l€intégrationbritanniquenedoit-
elle pas être envisagée de façon multipolaire et non calquée sur des rapports
èmebipolaires propres à l€époque coloniale? A l€aube du 21 siècle,
l€intégration de la subculture musulmane en Grande-Bretagne ne doit-elle
pas être perçue autrement qu€une intégration dans un paysage culturel
occidental,et plutôt être envisagée comme une intégration dans un paysage
culturel divers et varié? Dans tous les cas, les musulmans de Grande-
Bretagne n€ont-ils pas pour difficulté essentielle, quelle que soit leur
affiliation communautaire, de réconcilier les impératifs des politiques
d€intégration britanniques, fondés sur des principes de démocratie
occidentale étrangère aux préceptes de leur foi et de leur religion? Les
autorités britanniques n€ont-elles pas pour mission d€expliquer qu€il existe
des convergences entre Islam et société multiculturelle sur le sol de la
Grande-Bretagne?
Notre objectif est avant tout de proposer une analyse qui conclurait qu€il
existe des raisons de croire à la possibilité bien réelle d€une intégration de la
communauténationale etquesa miseenuvreestpossible malgréleseffets
négatifs qu€ont pu avoir des événements tels que les attentats de 7 juillet
2005 à Londres. Les années 1997-2007, n€auraient-elles pas, à cet égard,
marqué le début d€une rupture intellectuelle et morale dont les conséquences
continueront à peser lourdement sur l€avenir des relations ethniques en
Grande-Bretagne? L€intégration de la subculture musulmane est d€autant
plus pertinente dans ce contexte qu€elle nous apparaît prise dans l€étau des
droits et des devoirs de chacun qui fixent l€approche britannique de
l€intégration aujourd€hui. On pourra lui reprocher de trop privilégier
l€homogénéité en réaction aux demandes de marques fortes de différence,
formulées de plus en plus nettement par les communautés musulmanes. Le
risqueencouruparla société britanniquene serait-il pasalors,de ne pasvoir
que son manque de compréhension pourrait involontairement pousser les
plus radicaux à prêcher, comme un déterminisme, l€incompatibilité de
25l€Islamavec les valeurs occidentales, s€appliquant aussi à des communautés
immigrées?
26I
LAGRANDE-BRETAGNE
ETSESMUSULMANS1. LesmusulmansenGrande-Bretagne
a)OriginesdelaprésencemusulmaneenGrande-Bretagne
D€après les sources historiques, le premier contact entre la Grande-
Bretagne et le monde islamique daterait du huitième siècle, période à
laquelle auraient été frappées des pièces d€or britanniques portant des
7inscriptions relevant de la Shahad islamique. «La découverte récente d€un
énorme arrivage de pièces islamiques et d€objets fabriqués sur un bateau
naufragé a témoigné du commerce prospère entre l€Angleterre d€Elisabeth et
8le Maroc » (http://www.themodernreligion.com/convert/britain.html). La
présence de musulmans sur le territoire britannique, dont cette recherche fait
l€objet, résulte quant à elle du processus colonial et de ses échanges, aussi
bien en matières premières qu€en hommes. Si les premières migrations de
musulmans vers la Grande-Bretagne ont lieu dès le début du dix-neuvième
siècle avec des marins syriens puis indiens appelés «lascars» qui transitent
sur les côtes britanniques, ce n€est cependant qu€après l€ouverture du Canal
de Suez en 1869, et l€accroissement du flux commercial entre la Grande-
Bretagne et ses colonies, que l€immigration vers la Grande-Bretagne va
prendreunaspectsansprécédent.
Les migrants musulmans sont pour la plupart originaires du Yémen. Ils
travaillent sur les bateaux qui transitent entre les colonies et les ports de
Cardiff, Liverpool, Pollockshields ou Londres. Certains d€entre eux s€y
installentdefaçonpermanente;telestlecasparexempledeAbdullahYusuf
9Ali, «un fonctionnaire qui a traduit le Coran en anglais»
(http://www.themodernreligion.com/convert/britain.html).
Cette population musulmane, associée aux quelques fonctionnaires
musulmans du British Raj en formation professionnelle sur le territoire
britannique, constitue l€essentiel des premières populations musulmanes de
Grande-Bretagne. Elle constitue également le point de départ de
l€implantation culturelle et institutionnelle de l€Islam. Ainsi, «Entre 1890-
1903, près de quarante mille marins sont arrivés sur les côtes britanniques et
environ trentemille d€entre eux, selon un rapport, ont passé une partie de
7Ils€agitdelaprofessiondefoi dansl€Islam
8 ...a recent discovery on a sunken ship of a large consignment of Islamic coins and artefacts
hasestablishedthethrivingtradebetweenElizabethanEnglandandMorocco
9ƒacivilservantandtranslatorof theQur€anintoEnglish.
29

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