L'organisation du lexique mental

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Le "lexique mental" est l'ensemble des représentations que nous avons des mots de notre langue. A ce titre, il constitue un objet d'étude essentiel de la psychologie cognitive contemporaine. Après une synthèse des cadres théoriques utilisés et des connaissances acquises dans le domaine de l'organisation lexicale et de l'accès au lexique, l'auteur propose une approche originale du lexique mental à travers l'étude de trois questions : la représentation des contraires, la résolution de l'ambiguïté lexicale et la compréhension des expressions idiomatiques, qui fait actuellement l'objet de nombreux travaux.

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Pierre Marquer

L'organisation du lexique mental
Des "contraires" aux expressions idiomatiques

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www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9115-8 EAN : 9782747591157

INTRODUCTION
Nul ne s'étonne aujourd'hui que les p sycholinguis tes s'intéressent au "lexique" (ou "lexique interne" ou "lexique subjectif' ou "lexique mental")l, devenu l'un des thèmes essentiels de la psychologie cognitive. Doit-on rappeler qu'il n'en a pas toujours été ainsi? En France, à la fin des années 60, à un moment où la psycholinguistique se définissait par sa référence explicite à un modèle linguistiqueprivilégiant les aspects ryntaxiques, le psychologue qui voulait étudier l'organisation des "mots isolés" ne pouvait, au mieux, espérer que la compassion due à un associationniste attardé, et l'idée même d'une "sémantique psychologique", pour reprendre le titre de l'ouvrage de Le Ny (1979a), semblait à beaucoup parfaitement incongrue. S'engager dans l'étude du lexique, c'était négliger l'un des sept "commandements" énoncés par G. A. Miller (1965) dans ses "préliminaires à la psycholinguistique" : "le sens d'un énoncé n'est pas la somme des sens des mots qui le composent. Je considère que ceci implique que les études du sens des mots isolés sont d'un intérêt limité" (p. 18). Miller lui-même ne semble pourtant pas avoir considéré que cette recommandation excluait toute étude du lexique: admettant que "connaître une langue, c'est en partie connaître son vocabulaire et [que] c'est une question psychologique pertinente de se demander comment cette information lexicale est organisée et stockée par les sujets" (Miller, 1969, p. 169), il a lui-même notablement contribué à l'étude de l'organisation des "mots isolés". Pour ce faire, il a, non seulement, comme d'autres chercheurs (par exemple, Fillenbaum et Rapoport, 1971), proposé des techniques d'étude, mais il s'est également efforcé de mettre en parallèle la structure du lexique et le fonctionnement de la compréhension (Miller, 1969, 1972, 1978) ; la simulation d'un dictionnaire mental (Miller, 1986, 1999) est restée l'une de ses préoccupations et la base de données WordNet (voir, par exemple, Miller et Fellbaum, 1991), fondée
1 Par la suite, sauf précision contraire, on utilisera le terme "lexique" pour désigner le lexique "interne", "subjectif' ou "mental" dont le chapitre I tentera d'esquisser une définition.

sur l'analyse des relations sémantiques (synonymie, antonymie, hyponymie, etc.) dans chaque catégorie syntaxique (noms, adjectifs, verbes) constitue, avec ses 122000 entrées, une contribution majeure à l'étude de l'organisation du lexique mental. Décrire comment on est passé de l'ostracisme concernant l'étude des mots isolés au foisonnement actuel des travaux sur le lexique, ce serait en grande partie retracer l'évolution non seulement de la psycholinguistique et des rapports entre psychologie et linguistique (voir, par exemple, Le Ny, 1979a; Caron, 1983, 1989) mais aussi l'évolution de la psychologie ellemême. On se contentera d'indiquer ici ce qui semble justifier le développement des études consacrées au lexique mental, sans oublier que la distinction entre lexique et syntaxe apparaît sans doute moins stricte aujourd'hui qu'à la fin des années 60: les entrées lexicales comportent en effet des informations importantes pour le traitement syntaxique, comme le montre, par exemple, la recherche de Segui et I<.ail(1984) sur l'attribution de la co-référence des pronoms. Il est manifeste que la connaissance de l'organisation des unités lexicales, du "vocabulaire", est essentielle pour qui veut étudier les mécanismes de la compréhension des phrases (Ehrlich, Bramaud du Boucheron et Florin, 1978) et que les recherches sur le lexique sont un élément fondamental de l'étude des mécanismes de la lecture (par exemple, Pynte, 1983 ; Rossi, 1985; Fayol, Gombert, Lecocq, Sprenger-Charolles et Zagar, 1992 ; Baccino et Colé, 1995 ; Ferrand, 2001). Toutefois, ni l'intérêt intrinsèque des études sur le lexique, ni leur importance pratique, ni même l'affirmation de la légitimité d'une approche proprement psychologique des activités sémantiques (cf. Le Ny, 1979a, p. 13 : "il ne peut exister d'objet d'étude sémantique qui ne soit, en définitive, de nature psychologique") ne suffisent à expliquer la multiplication des recherches consacrées au traitement des unités lexicales. Leur développement actuel résulte aussi (surtout?) du fait que l'étude du lexique est un champ privilégié de l'approche cognitive en psychologie, c'est-à-dire d'une approche des activités psychologiques en termes de traitement de l'information. Cette approche cognitive se caractérise essentiellement par une décomposition des activités psychologiques complexes en constituants plus élémentaires. En tant que psychologie du

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traitement de l'information, la psychologie cognitive s'efforce de répondre à des questions comme, par exemple: quelles sont les étapes du traitement de l'information? quelles sont les relations entre ces étapes? à quelle étape du traitement intervient tel ou tel facteur? quelles sont les possibilités de contrôle du sujet lors de ces différentes étapes? qu'est-ce qui dirige le traitement: les données fournies par le stimulus ou la connaissance que le sujet a du monde? sous quelle forme l'information est-elle représentée en mémoire? qu'est-ce qui peut être "récupéré", qu'est-ce qui peut être" calculé" ? Plusieurs de ces questions relèvent d'un problème plus général qui est au centre des recherches en psychologie cognitive: le système de traitement de l'information est-il un système pleinement interactif ou bien existe-t-il des composants autonomes qui fonctionnent indépendamment du reste du système? C'est cette dernière hypothèse, selon laquelle certains processus cognitifs fonctionnent comme des "modules" indépendants, que privilégie Fodor dans son ouvrage "La modularité de l'esprit" (1983/1986). Fodor y distingue d'une part ces modules, qui ne sont en fait que des "systèmes d'entrée", et, d'autre part, les "processus centraux". Ces derniers restent, pour Fodor, inaccessibles à la recherche psychologique, ce qui pourrait conduire à remettre en cause la possibilité même d'une science cognitive (cf. Gineste, 1985). Les recherches des psychologues permettent néanmoins une description des systèmes modulaires, déclenchés de manière automatique et irrépressible, opérant rapidement, et totalement étanches ("encapsulated") à toute information contextuelle. La modularité va alors de pair avec l'automaticité du traitement, pour reprendre la distinction désormais classique entre des processus "automatiques", qui sont mis en œuvre très rapidement, sans intention ni conscience de la part du sujet, ni recours à son système attentionnel à capacité limitée, et des processus "contrôlés", dont la mise en œuvre, lente et consciente, mobilise le système attentionnel (posner et Snyder, 197 Sa, 197Sb ; Schneider et Shiffrin, 1977 ; Shiffrin et Schneider, 1977). Il faut ajouter que, pour Fodor, ces modules sont également spécifiés de manière innée et sont associés à une architecture neuronale fixe ("câblés"), mais on retiendra surtout, pour notre propos, que cette idée de modules autonomes se

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nourrit largement de recherches (et de modèles) concernant la compréhension du langage et, tout particulièrement, le traitement des unités lexicales. Des modèles comme ceux qui ont été développés par Forster (1976, 1979) ou par Garrett (1978), à qui est dédié l'ouvrage de Fodor, font en effet appel à un ensemble de "processeurs" autonomes (processeur lexical, processeur syntaxique, etc.) qui semblent avoir inspiré les systèmes modulaires décrits par Fodor. Dans ces modèles, souvent qualifiés d"'autonomes" par contraste avec les modèles de type interactif, les processeurs opèrent très rapidement, leur activité est déclenchée de manière automatique et ne peut être contrôlée par le sujet; les processeurs d'un certain niveau sont imperméables à toute information provenant d'un niveau supérieur: par exemple, le traitement effectué par le processeur lexical n'est aucunement affecté par une information de caractère sémantique. Dans ces modèles, comme chez Fodor, le traitement effectué est ainsi dirigé par les données et s'effectue prioritairement de bas en haut ("bottom-up"), les informations provenant de processeurs de niveau supérieur, comme le processeur sémantique, ne pouvant intervenir qu'à l'issue du traitement lexical. On voit alors l'importance théorique des recherches concernant le mode d'action et le moment d'intervention du contexte dans le traitement des unités lexicales pour mettre à l'épreuve non seulement ces modèles particuliers, mais aussi l'approche modulaire en général (voir, par exemple, Segui, 1986). L'étude du lexique s'enrichit de données multiples, obtenues avec des tâches très variées (tâches perceptives, compréhension, mémorisation, production) et avec des populations diverses: adultes réputés "normaux", enfants de différents âges, sujets atteints de troubles du langage. L'étendue du champ ainsi couvert n'est pas la seule difficulté de l'étude du lexique, qui conduit inévitablement à aborder des problèmes aussi redoutables que ceux qui concernent les "représentations" ou la "signification". Si la notion de "représentation" est abondamment utilisée et constitue même l'une des notions-clés de la psychologie cognitive, force est de reconnaître que les usages en sont multiples (voir, par exemple, S. Ehrlich, 1985; Siguan, 1987). Admettre l'existence d'un lexique mental, c'est assurément faire l'hypothèse de "représentations", mais ce n'est pas pour autant préciser les

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caractéristiques de ces "représentations" (par exemple, leur format). Souvent contourné dans les recherches eXpérimentales, le problème de la signification a donné lieu, lui aussi, à bien des débats théoriques entre psychologues (voir, par exemple, Champagnol, 1993) ; ce fut le cas notamment lors de la vogue des théories mécliationnelles (par exemple, Fodor, 1965; Osgood, 1966) ou lors de l'apparition de la sémantique procédurale (par exemple, Johnson-Laird 1977, 1978 ; Fodor, 1978, 1979). Si, dans l'étude du lexique, les théories sémantiques clites "componentielles", telles que celle qui a été proposée par I<atz et Fodor (1963), sont une des réponses possibles à la question du format des représentations sémantiques (cf., par exemple, Le Ny, 1975, 1976, 1979a), la question de la "représentation mentale de la signification" n'en reste pas moins très ouverte (pour ne citer que quelques exemples: Johnson-Laird, 1982, 1983, 1987 ; JohnsonLaird, Herrmann et Chaffin, 1984; Le Ny, 1987 a, 1987b, 1989a, 2005 ; Pynte, 1986 ; M. F. Ehrlich, 1994). Il n'est évidemment pas question de couvrir ici l'ensemble d'un champ de recherche aussi vaste ni de tenter une synthèse d'approches aussi diverses. L'objectif de cet ouvrage est, plus simplement, d'illustrer, par une série de recherches expérimentales, à la fois l'invariance et la flexibilité qui caractérisent l'organisation des représentations lexicales. Accepter l'existence d'un lexique mental, c'est en effet supposer l'existence d'invariants susceptibles de se traduire dans des comportements, mais la compréhension et la production d'énoncés impliquent également, à côté de cette relative invariance dans la structure du lexique mental, une certaine plasticité de son fonctionnement, ne serait-ce que pour tenir compte du rôle du contexte dans l'interprétation des phrases. De fait, la plupart des mots de la langue, même sans être réellement polysémiques, présentent souvent plusieurs propriétés susceptibles d'être activées dans des contextes différents: c'est ce phénomène que l'on qualifie parfois de "flexibilité sémantique", pour reprendre le terme proposé par Barclay, Bransford, Franks, McCarrell et Nitsch (1974). Invariance et flexibilité dans l'organisation du lexique mental seront ici illustrées par trois séries de recherches consacrées à l'étude du traitement de relations sémantiques comme l'antonymie et la polysémie.

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Une première série de recherches est destinée à mettre en évidence des invariants et notamment à montrer la réalité de l'existence de deux classes de lexèmes, les uns "positifs" et les autres "négatifs", lors de la production d'antonymes. Très vite, cependant, il apparaît que la correspondance entre les deux classes de lexèmes doit être modulée en fonction du contexte. L'importance de ce rôle du contexte conduit, tout en utilisant les couples d'antonymes comme instrument pour inférer certaines caractéristiques de l'organisation lexicale, à s'intéresser aux mécanismes de la résolution de l'ambiguïté lexicale et à étudier plus particulièrement l'organisation lexicale des homographes et l'accès à leurs différentes acceptions. Les recherches présentées ici ont été essentiellement centrées sur l'étude des conditions de validité d'un modèle d'accès hiérarchisé, selon lequel on accéderait aux différentes acceptions des homographes en fonction de leur fréquence relative. L'ambiguïté lexicale ne constitue cependant que l'une des manifestations du phénomène beaucoup plus général d'indétermination du sens, que l'on retrouve dans de nombreuses situations dans lesquelles les énoncés sont susceptibles d'au moins deux interprétations: cas de flexibilité sémantique, néologismes, sarcasmes, ou encore expressions idiomatiques, qui font l'objet des recherches qui seront abordées en fin de volume. Bien qu'invariance et flexibilité soient aussi des concepts centraux dans l'étude du développement des relations sémantiques chez l'enfant (par exemple, Nelson, 1985), les recherches présentées ne concernent que le lexique mental d'adultes réputés "normaux" sans aborder, autrement que de manière allusive, ni les différences individuelles, ni l'évolution du lexique au cours de la vie (développement, sénescence), ni les troubles de l'organisation lexicale observés dans différentes pathologies. L'objectif et les limites de cet ouvrage ainsi précisés, il convient d'abord d'essayer de définir ce que l'on peut entendre par "lexique mental", d'évoquer brièvement quelques-unes des principales sources d'information sur l'organisation du lexique et de situer mon approche parmi d'autres; ce sera l'objet du premier chapitre. Le chapitre II présentera rapidement quelques données eXpérimentales illustrant un premier type de recherche de l'invariance dans le lexique: la recherche de la correspondance

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entre deux classes de lexèmes, dans la production d'antonymes. Pour éclairer la manière dont peuvent s'articuler invariance et flexibilité, non plus entre classes de lexèmes mais pour une même forme, le chapitre III rapportera des recherches menées sur l'ambiguïté lexicale et conduira à examiner le rôle d'un éventuel invariant dans l'organisation du lexique: la fréquence, et, tout particulièrement, la fréquence relative des différentes acceptions d'homographes. Le chapitre IV, enfin, présentera l'état des travaux actuellement en cours concernant la compréhension des expressions idiomatiques.

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CHAPITRE I
DU LEXIQUE
QU'ENTEND-ON
Approche linguistique PAR

MENTAL

''LEXIQUE''?

Selon le "Dictionnaire de Linguistique" de Dubois, Giacomo, Guespin, Marcellesi, Marcellesi et Mevel (1973), "comme terme linguistique général, le mot lexique désigne l'ensemble des unités formant la langue d'une communauté, d'une activité humaine, d'un locuteur, etc." (p. 297), et les auteurs d'ajouter qu"'à ce titre, lexique entre dans divers systèmes d'opposition selon la façon dont est envisagé le concept". Tout d'abord, "lexique" s'oppose à "vocabulaire" : "le terme de lexique est ... réservé à la langue, le terme de vocabulaireau discours". Le problème est évidemment que "si considérable soit-il, le corpus constitué ne peut fournir qu'un vocabulaire et ne saurait rendre compte du lexique (potentialités lexicales, ou compétence) du locuteur". Cette difficulté est aggravée par le fait que "tout locuteur possède en fait une double compétence lexicale", selon que l'on considère la compréhension ou la production: l'existence d'un "vocabulaire passif' (unités comprises mais non réalisées) est là pour en témoigner. Une deuxième distinction se superpose à la précédente lorsque l'on étudie le lexique non plus d'un locuteur, mais de plusieurs interlocuteurs: si l'on peut définir "le vocabulaire du groupe considéré comme l'ensemble des unités repérées dans le corpus", "la description lexicale aboutit à un lexique fondamental (intersection des divers ensembles que sont le vocabulaire de A, de B, , de N) ou, au contraire, à un "trésor" (réunion des divers ensembles)" (ibid.). Reste à définir quelles sont ces "unités" qui constituent le lexique. Bien que l'on puisse s'interroger sur l'autonomie du "mot" dans la langue (cf., par exemple, Ledent, 1974, ch. 1), Rey-Debove (1975) montre qu'il est raisonnable de "reprendre la définition traditionnelle: le lexique est l'ensemble des mots d'une langue" (p. 183). On peut difficilement considérer comme éléments du lexique tous les morphèmes ou unités minimales signifiantes

("monèmes" dans la terminologie de Martinet, 1960); en effet, certains morphèmes, comme les affixes, sont liés et ne peuvent être utilisés seuls (par exemple, "ation" de "déclaration", dans l'énoncé analysé par Rey-Debove : "le ministre a lu la déclaration des bouilleurs de cru"). On considérera alors comme mot toute "forme libre signifiante qui ne peut être décomposée en d'autres formes libres signifiantes plus petites et dont l'unité se manifeste par une cohésion interne" (Rey-Debove, 1975, p. 179) ; le lexique sera ainsi constitué à la fois de morphèmes libres ("ministre"), d'unités composées de plusieurs morphèmes ("déclaration"), mais aussi de lexies ou expressions, telles que "bouilleurs de cru"; l'hypothèse explicite est que toutes ces unités sont des "unités codées", c'est-à-dire "inscrites comme unités dans le code de notre mémoire qui doit les reproduire telles quelles, en bloc, dans le discours" (ibid.). Il faut cependant ajouter que les linguistes distinguent, parmi les morphèmes, les morphèmes lexicaux ("lexèmes") et les morphèmes grammaticaux ("grammèmes"); cette distinction, qui est celle que fait Martinet entre "lexèmes" et "morphèmes", correspond à l'opposition entre des "classes ouvertes", très riches (par exemple, les noms), et des "classes fermées", très pauvres (par exemple, les articles). Les définitions généralement retenues restreignent le lexique aux unités de classe ouverte (lexèmes ou mots dits "lexicaux"): le lexique est ainsi "l'ensemble des unités ou l'ensemble des mots de classe ouverte d'une langue" pour Rey-Debove (1975, p. 184), tandis que, pour Dubois et al. (1973), "le terme linguistique de lexique est généralement utilisé pour désigner les unités signifiantes non essentiellement grammaticales" (p. 298).

Le lexique

''inteme'~

"subjectif" ou "mental"

Certaines des distinctions qui viennent d'être introduites ne sont pas sans pertinence pour le psychologue, qu'il s'agisse de
compétence / performance, des rapports entre lexique d'un locuteur et lexique d'un groupe, ou encore des éventuelles différences de traitement entre mots de classes ouvertes et mots de classes fermées (cf., par exemple, Segui, Mehler, Frauenfelder et Morton, 1982; Gordon et Caramazza, 1985). De manière plus évidente encore, affirmer que les unités la distinction

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lexicales sont "inscrites dans le code de notre mémoire" relève déjà moins de la linguistique proprement dite que de la psycholinguistique: on s'intéresse alors au "lexique interne", au "lexique subjectif', au "lexique mental" ou, plus simplement, au "lexique", sans pour autant toujours définir explicitement ces termes. "On présuppose", écrit Le Ny (1979b, p. 1), "qu'il existe un lexique. J'accepte cette idée ... dans le sens suivant: il existe (dans la tête de tout parleur (i.e. de tout bipède sans plume doué de raison) un ensemble d'entités cognitives dont chacune est constituée d'(au moins) un signifiant,d'(au moins) un signifié,et (au surplus) de règlesd'usage(par définition non sémantiques), que l'on peut qualifier de syntaxiques". Beaucoup de psychologues, tout en soulignant que le lexique mental n'est qu'une "hypothèse" (Segui, 1989a) ou une "métaphore" (Segui, 1989b), accepteraient sans doute de considérer que le lexique subjectif comporte toute l'information (phonologique, orthographique, morphologique, syntaxique et sémantique) concernant les mots connus de la langue (par exemple, Lecocq et Segui, 1989). Une telle conception du lexique n'est pas sans poser des problèmes délicats: quel est le statut de cette information sémantique dans le lexique? quels sont les rapports entre lexique et connaissance du monde? Lexique, sémantique, et connaissance du monde

La tentative de "définition" du lexique mental présentée au paragraphe précédent peut conduire à se demander dans quelle mesure on peut dissocier la représentation lexicale d'un mot de la langue et la représentation du concept correspondant: admettre que le lexique mental comporte l'information sémantique relative à un mot de la langue, n'est-ce pas intégrer au lexique mental la connaissance que le sujet a du monde? N'est-ce pas risquer de confondre le lexique, c'est-à-dire des représentations proprement linguistiques, avec ce que les anglo-saxons appellent l'''encyclopédie (mentale)", c'est-à-dire tout ce que le sujet connaît du monde? De ce point de vue, le chapitre déjà cité de ReyDebove (1975) est ambigu, puisqu'il est intitulé: "Lexique et dictionnaire. L'inventaire du monde" et que le lexique y est considéré comme "le témoin des connaissances, de la mythologie

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et de l'idéologie d'une civilisation" (p. 189), constituant ainsi "le matériau même de l'ethnologie et de l'histoire" (ibid.). Sans discuter ici la thèse de Sapir- Whorf selon laquelle le lexique d'une langue reflète les distinctions culturellement importantes dans la société où elle est employée (par exemple, Whorf, 1969 ; Rosch, 1974; Hunt et Agnoli, 1991), il faut bien reconnaître que la distinction entre représentations linguistiques et représentations conceptuelles n'est relativement claire que dans certains cas particuliers (par exemple, dans les études réalisées sur des sujets multilingues ou les travaux consacrés à certains troubles du langage) ; il est souvent beaucoup plus difficile de dissocier lexique et encyclopédie dans les situations habituelles d'utilisation du langage chez le sujet "normal" monolingue. Dans ces conditions, on ne peut manquer de s'interroger sur la place de l'information sémantique dans le lexique. Il serait à la fois contre-intuitif et contraire à la définition même du terme "lexique " (ensemble d"'unités signifiantes ") de ne pas inclure d'information sémantique dans le lexique mental. Ceci n'empêche nullement d'envisager un traitement des unités lexicales autonome par rapport au traitement sémantique de l'énoncé (qui n'est évidemment pas réductible au seul traitement des mots). On peut naturellement distinguer identification et assignation du sens (ou interprétation). C'est sur cette distinction que se fondent certains auteurs pour développer une conception qui pourrait paraître "a-sémantique" des entrées lexicales. Ainsi, Noizet, dans sa préface de l'ouvrage de Pynte (1983) écrit-il: "cette "entrée lexicale", c'est l'inteifaceentre la phase perceptive de l'identification et le travail cognitif sur le sens, où le contexte va jouer. Voici une conception opérationnelle qui nous rassure par rapport aux réalistes, ou plutôt aux réificateurs, pour qui l'hypothèse d'un lexique interne ne se distingue guère de celle d'un dictionnaire dans la tête" (p. 10). Toutefois, Pynte lui-même semble plus nuancé dans ses conclusions: "la signification d'un mot n'est pas toute entière contenue dans le lexique. Celle-ci serait attribuée au mot, en fonction du contexte. Autrement dit, des éléments provenant du lexique devraient être combinés avec des éléments extérieursau lexique" (p. 167). Actuellement, on distingue généralement activation du sens et sélection du sens. Si la sélection du sens fait intervenir le

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contexte et se produit dans une phase post-Iexicale, il est bien difficile de faire l'économie de l'activation d'une information sémantique au niveau du lexique. C'est d'ailleurs de cette manière, par un phénomène d'activation" intralexicale"liée par exemple à la structure du réseau associatif, que les partisans d'une stricte autonomie du traitement lexical (par exemple, Forster, 1976, 1981) rendent compte de certains effets d'amorçage sémantique, c'est-à-dire de la facilitation obtenue pour le traitement d'un motcible lorsqu'il est précédé d'un mot sémantiquement lié, par rapport au cas où il est précédé d'un mot sans lien sémantique. L'existence, assez généralement admise aujourd'hui, d'un phénomène de propagation automatique de l'activation ("spreading activation") entre les représentations de mots sémantiquement liés semble aller dans ce sens. Comme le remarque Le Ny (1989b), "pour pouvoir comprendre la diffusion sémantique de l'activation, il faut que l'activation de l'unité lexicale (de la représentationde la forme) [produise] à son tour une activation de la signifÙ'Cltion, la représentationsémantique appartenant de au mot" (p. 77). Les recherches classiques sur le traitement des ambiguïtés lexicales constituent d'ailleurs une illustration de ces phénomènes d'activation automatique, dans la mesure où nombre de ces recherches semblent montrer qu'au moment de l'accès au lexique, les deux acceptions d'un item ambigu sont activées, activation très rapidement suivie d'une sélection de l'acception compatible avec le contexte (cf. chapitre III). Comment envisager ces représentations sémantiques? Une approche privilégiée dans les études sur le lexique: l'approche componentielle. Si l'on accepte l'idée que le lexique comporte des représentations sémantiques, comment peut-on envisager ces représentations? Comme il y a été fait allusion dans l'in troduction, différen tes approches théoriques on tété proposées. Néanmoins, l'une de ces approches a souvent été privilégiée par les psychologues: c'est la famille de théories sémantiques que l'on peut qualifier de "componentielles" (ou "décompositionnelles" ?). Cette approche comporte de nombreuses variantes qui ont néanmoins en commun de décrire

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une acception d'une unité lexicale en décomposant cette unité en éléments infra-lexicaux: les "traits" ou "catégories" ou "composants" ou "marqueurs" sémantiques (ou "sèmes"), que ces traits concernent des propriétés ("animé / non animé") ou des relations ("cause", "changement"). Le point important, si l'on suit Bierwisch (1970), c'est que les catégories sémantiques ne sont pas elles-mêmes des éléments du lexique, mais ont plutôt le statut d"'éléments théoriques postulés pour décrire les relations sémantiques entre les éléments lexicaux d'une langue donnée" (p. 169). Les traits sémantiques ne représentent pas des propriétés ou des relations physiques extérieures à l'organisme, mais plutôt des mécanismes internes qui permettent de percevoir et de conceptualiser ces relations. A la limite, on avancera l"'hypothèse que toutes les structures sémantiques pourraient être finalement réduites à des composants représentant les dispositions fondamentales de la structure cognitive et perceptive de l'organisme humain" (Bierwisch, 1970, p. 181), si bien que l'on pourrait dresser un inventaire de traits sémantiques universels. On ne s'étonnera donc pas que l'on puisse considérer que "la réalité profonde du sème est de nature psychologique" (Le Ny, 1979a, p. 129) et envisager qu'au sème du linguiste corresponde une entité mnésique, le mème (Le Ny, 1976). Notons au passage qu'il est, là aussi, bien difficile de s'affranchir de la connaissance du monde. Le point de vue componentiel se différencie certes du point de vue encyclopédique évoqué plus haut puisque l'entrée lexicale X n'est pas composée de tout ce que l'on connaît sur les X mais contient une liste de traits ou propriétés nécessaires pour être X; cependant, ces traits ou propriétés sont eux-mêmes définis par rapport à la connaissance que le sujet a du monde (Bolinger, 1965). Dans le domaine qui nous intéresse ici, les études psycholinguistiques s'inspirant d'une analyse en traits sémantiques sont particulièrement nombreuses. C'est ainsi que les psycholinguistes recourent souvent à l'opposition "marqué / non marqué", telle qu'elle a été formulée notamment par Bierwisch (1967), pour rendre compte de la production d'associations verbales ou d'antonymes (cf. suite de ce chapitre et chapitre II), tandis que la présentation du "dictionnaire" sous forme d'arbre est souvent utilisée pour décrire les items lexicaux ambigus

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(figure Ll). La notion de "propriété sémantique" ou "trait sémantique", coupée de toute référence théorique explicite, est également employée dans certains modèles récents (cf. la suite de ce chapitre) et dans les recherches consacrées au traitement de l'ambiguïté lexicale (cf. chapitre III) ou à la compréhension des expressions idiomatiques (cf. chapitre IV). Figure 1.1 Les différentes acceptions de l'entrée lexicale "canard" selon Katz et Fodor (1963, trade française 1966, fig. 5, p. 64) CANARD
I

Nom
(non matériel)
I

(faux)
[nouvelle]

(animé)
[son musical]

~

(mâle)

~ I~
I
I

(matériel) (inanimé) [journal] (comestible)

~
(oiseau)
I

(oiseau)
[qui est palmipède]

[sucre]

[viande de]

sans parenthèses ni crochets: la catégorie grammaticale entre parenthèses: les traits ou catégories sémantiques ("semantic markers") entre crochets [ ] : les "différenciateurs" sémantiques ("distinguishers") indiquant ce que la signification d'une acception a de particulier

Organisation

du lexique

et accès au lexique

Supposer l'existence d'un lexique mental conduit à s'interroger à la fois sur les caractéristiques de l'organisation de ce lexique et sur les procédures qui permettent d'accéder aux représentations lexicales. Les deux problèmes sont évidemment liés mais ont donné lieu, comme nous le verrons dans la suite de 19

ce chapitre, à des courants de recherche dont les objectifs et les paradigmes sont bien distincts. Cette distinction est d'ailleurs inscrite dans certains modèles, par exemple celui de Forster (1976), qui dissocie les voies d'accès au lexique ("access fties") du lexique lui-même ("master ftie"). Aujourd'hui, on s'intéresse surtout, dans le cadre de la psychologie cognitive, aux procédures d'accès au lexique, à leur caractère automatique ou contrôlé, et l'on cherche à déterminer quelles étapes du traitement sont spécifiquemen t affectées lorsque l'on manipule tel ou tel facteur (fréquence, lisibilité des mots, etc.). Le reproche principal adressé aux études consacrées à l'organisation du lexique concerne la large place accordée, dans ces travaux, aux informations sémantiques, et la difficulté d'y dissocier ce qui relève de l'organisation lexicale et ce qui relève de l'organisation conceptuelle (voir, par exemple, Lecocq et Segui, 1989). Il faut cependant reconnaître, comme le fait Segui (1989b), qu'il est" difficile de préciser les procédures d'accès sans formuler des hypothèses concernant les principes généraux d'organisation du lexique" (p. 216) : les modèles d'accès au lexique ne peuvent échapper totalement à cette nécessité. Qu'entend-on par "accès au lexique"? Dans son acception la plus large, l'accès au lexique peut désigner à la fois l'identification et l'attribution de sens aux mots présentés au sujet, mais aussi, sur le versant production, la recherche du mot exprimant ce que l'on veut dire; le domaine de recherches relevant de l'accès au lexique est alors très vaste, incluant par exemple des recherches comme celles de Brown et McNeill (1966) sur le phénomène du "mot sur le bout de la langue". Les recherches actuelles, qui donnent une place importante aux paramètres temporels, emploient généralement l'expression "accès au lexique" dans une acception plus restreinte, en opposant le moment même de l'accès et la période qui suit immédiatement cet accès. On retiendra ici la définition de Segui et Beauvillain (1988) : "Par" accès au lexique", on fait référence à la mise en con tact ou activation d'une ou plusieurs représentations lexicales à partir de la stimulation sensorielle fournie par un mot-stimulus. Lors de la présentation d'un mot, l'ensemble des codes internes ou formats par lesquels ce mot est représenté est activé. On postule par ailleurs que l'activation de cette représentation s'étend de manière automatique aux représentations du réseau de connexions

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auxquelles elle est reliée. Le caractère automatique de cette activation repose donc sur le fait qu'elle s'établit sur un réseau de connexions spécifique en mémoire" (pp. 16-17). Les expériences présentées dans cet ouvrage concernent à la fois l'organisation du lexique et l'accès au lexique. Les recherches expérimentales sur la production des antonymes relèvent plutôt de .forganisation du lexique, tandis que celles qui concernent le trafement des items polysémiques ne peuvent ignorer les apports des travaux consacrés à l'accès au lexique, dont elles empruntent, en partie, les méthodes et les modèles. Certaines de ces expériences ne permettent cependant pas d'appréhender en temps réelle processus même de l'accès au lexique; elles visent plutôt à contribuer à l'étude des paramètres qui interviennent dans l'organisation du lexique à travers l'utilisation que le sujet en fait (cf. Gerrig, 1986). Nous aborderons successivement ces deux problématiques: après avoir procédé à une revue très succincte de sources classiques d'information sur l'organisation du lexique, je présenterai rapidement quelques-unes des caractéristiques des modèles d'accès au lexique, avant de situer ma propre approche.

QUELQUES SOURCES CLASSIQUES D'INFORMATION SUR L'ORGANISATION DU LEXIQUE
Différentes sources d'information ont contribué à la connaissance de l'organisation du lexique mental: les travaux concernant les associations verbales, les études plus spécifiques sur les champs lexicaux, dont l'origine est également ancienne, mais que le développement de techniques comme les échelles multidimensionnelles a remis au goût du jour, ou encore les recherches sur la "mémoire sémantique", complétées ces dernières années par des données neuropsychologiques. Les trois premières sources d'information ne sont évidemment pas sans lien: les études sur les champs lexicaux, par exemple, dérivent souvent de travaux sur les associations verbales et peuvent à leur tour servir de support à des modèles de mémoire sémantique. Les données recueillies présentent en outre une caractéristique commune: elles permettent difficilement de dissocier ce qui relève de la

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connaissance du monde (de l"'encyclopédie") et ce qui relève du lexique proprement dit. On ne rappellera ici que les aspects pertinents par rapport aux recherches présentées, ce qui conduira à privilégier les données concernant l'association verbale, dont l'importance apparaîtra au chapitre II, consacré au traitement des antonymes. L'apport des travaux sur les associations verbales

Il n'est évidemment pas question de réhabiliter ici les thèses de l'associationnisme tendant à expliquer l'acquisition, la compréhension et la production du langage par des principes comme la contiguïté (pour une critique, voir, par exemple, McNeill, 1968). Tout en ne considérant plus les liens associatifs que comme une conséquence de la compétence linguistique du sujet, les psycholinguistes continuent néanmoins de les tenir pour l'une des bases d'organisation du répertoire verbal. Les nombreuses données des expériences d'association (pour ne citer que quelques exemples, Rosenzweig, 1957; Rosenzweig et Menahem, 1962; Oléron et Le Gall, 1962; Deese, 1964; Postman et IZeppel, 1970 ; Lieury, Iff et Duris, 1976 ; Ferrand et Alario, 1998) ont en effet permis de dégager un certain nombre de "règles" qui régissent les associations verbales et traduisent une certaine forme d'organisation du lexique. Pour résumer cet apport des travaux sur les associations verbales, nous partirons ici des propositions de H. H. Clark (1970), sans toutefois omettre de souligner que ces propositions ne sont ni toujours suffisantes pour rendre compte des résultats observés ni neutres du point de vue théorique, puisqu'elles se situent dans la perspective d'une analyse en traits sémantiques. Pour comprendre les résultats des recherches sur l'association verbale, il faut d'abord rappeler la distinction classique entre associations de type paradigmatique et associations de type syntagmatique a enkins, 1954). Le sens accordé à ces deux termes varie selon les auteurs: chez Clark, comme dans la plupart des travaux de langue anglaise, on parle de réponses paradigmatiques pour les réponses de même classe grammaticale que le mot inducteur et de réponses syntagmatiques dans les autres cas. Une telle définition des termes "paradigmatique" et "syntagmatique"

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peut néanmoins paraître un peu simpliste et d'autres auteurs, s'inspirant de la distinction linguistique entre combinaison et sélection ou entre continuité et similarité, qui traduit la bipolarité du discours 0akobson, 1963), préfèrent caractériser les réponses paradigmatiques comme des substitutions de code et les réponses syntagmatiques comme des compléments de message, qui peuvent éventuellement appartenir à la même catégorie grammaticale. C'est ainsi que Noizet et Pichevin (1966) donnent comme exemples d'associations paradigmatiques des synonymes ("porc-cochon"), des superordonnés ("blé-céréale"), des hyponymes ("poissonsardine"), des co-hyponymes ("chat-tigre"), et des antonymes ("guerre-paix"), mais considèrent comme syntagmatiques des réponses de même catégorie grammaticale relevant de relations de type contiguïté de fonction ("navire-port"), partie-tout ("bougiemèche"), causalité-conséquence ("pipe-fumée") ou attributstéréotype ("victoire-lauriers"). Ces derniers types de réponses, de même catégorie grammaticale que le stimulus, mais entretenant avec lui des relations de combinaison et non de substitution, ont parfois été qualifiés de "pseudo-syntagmatiques" (Oléron, Segui et Lieury, 1969-70). Bien qu'elle paraisse a priori plus complexe que la seule prise en compte de la catégorie grammaticale, cette classification des associations sur une base sémantique semble avoir une certaine réalité psychologique; c'est ainsi que les sujets de Beauvois (1973) ont tendance à reproduire, dans les associations à un mot stimulus, le même rapport (paradigmatique ou syntagmatique) que celui qu'entretiennent ce mot stimulus et un mot contexte qui le précède. Selon Clark (1970), les principales règles rendant compte des associations de type paradigmatique (définies par l'appartenance du stimulus et de la réponse à la même catégorie grammaticale) sont les suivantes: 1 - la règle du contraste minimal: c'est la première et la plus importante; elle stipule que, si un stimulus a un "contraire" usuel, il évoquera toujours ce "contraire" plus souvent que n'importe quoi d'autre. Une étude des normes d'association montre effectivement le poids des "contraires" dans les réponses les plus courantes (Carroll, IZjeldergaard et Carton, 1962). On pourrait alors considérer que les réponses constituées par des antonymes obéissent à un "principe du moindre effort" (Wynne,

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Gerjuoy et Schiffman, 1965). La perspective componentielle adoptée par Clark permet d'expliciter ce "moindre effort" : dans cette perspective, le "contraire" est la réponse qui présente le maximum de traits sémantiques communs avec le stimulus. Une telle interprétation semble en accord avec des résultats comme ceux de Flekk0Y (1975) qui montrent que le nombre de traits sémantiques communs au stimulus et à la réponse diminue lorsque la latence de la réponse augmente. 2 - la règle de marquage (marking rule): c'est la plus grande facilité à donner une réponse "non-marquée" à partir d'un stimulus "marqué" que l'inverse. Cette opposition entre terme "marqué" et terme "non marqué", dont l'origine se situe dans les travaux phonologiques du Cercle de Prague, a en effet été généralisée par la suite non seulement aux formes grammaticales mais également aux unités lexicales (cf., par exemple, Greenberg, 1966). En première approximation, on peut définir le terme "non marqué" comme celui qui a le sens le plus général ou qui apparaît dans le plus grand nombre de contextes, selon la définition de Lyons (1970a, p. 17), le terme "marqué" étant alors défini par une particularité sémantique qui l'oppose au terme "non marqué". Nous reviendrons plus loin (chapitre II) sur cette définition et les critères qui permettent de l'op érationalis er, la règle de marquage étant au cœur des recherches eXpérimentales sur les antonymes.
On notera cependant que, si Jodelet et Oléron (1966) confirment

cette règle à partir du critère de fréquence d'usage ("la direction privilégiée d'une paire associative va du mot le moins fréquent au mot le plus fréquent" (p. 77)), cette règle comporte des exceptions, comme le note d'ailleurs Clark lui-même. 3 - les règles de destruction et d'addition de traits: la destruction d'un trait, qui fournit un terme superordonné (ex: tulipe-fleur) semble plus facile, plus fréquente et plus rapide que l'ajout d'un trait, qui fournit un hyponyme (fleur-tulipe) 4 - la règle de préservation de la catégorie: c'est la tendance des réponses à rester dans la même catégorie grammaticale que le stimulus. Cette règle, bien que redondante par rapport à la définition même des associations paradigmatiques, permet d'insister sur le caractère privilégié des réponses de même catégorie que le stimulus. Bien entendu, la préservation de la catégorie est d'autant plus facile que la catégorie à préserver est

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plus large: s'il est fréquent que le stimulus et la réponse soient tous deux des verbes, il est plus rare qu'ils soient tous deux des verbes transitifs, plus rare encore qu'ils soient tous deux des verbes transitifs acceptant seulement des objets animés. Pour Clark, on peut, dans une perspective componentielle, résumer ces différentes "règles paradigmatiques" en disant que l'élaboration des réponses, dans des situations d'association libre, consiste essentiellement à opérerun changement minimal sur un trait sémantique du stimulus; les changements minimaux seraient alors, par ordre croissant de complexité: 1/ le changement de signe d'un trait (de préférence du trait situé le plus bas, comme le montre la priorité accordée à la règle du contraste minimal) 2/ la destruction d'un trait 3/ l'ajout d'un trait. La hiérarchie ainsi définie par Clark n'est pourtant pas toujours entièrement respectée, notamment dans le cas d'associations à choix forcé (Noizet et Pichevin, 1966 ; Beauvois, 1973). Tout en admettant qu'il est plus difficile de caractériser les associations de type syntagmatique (au sens classique du terme: changement de catégorie grammaticale), Clark propose deux règles: une règle de réalisation des traits de restriction de sélection (un adjectif comme "young" contenant une restriction impliquant le trait "Animé" donnera lieu à des réponses comme "boy", "child", "girl", "man", "people") et une règle de com plètement d'expression ("chapeau-melon", "loup-garou"). Cette dernière règle conduit à s'interroger sur une éventuelle représentation d'expressions de ce type dans le lexique mental; elle remet également en cause la définition des associations syntagmatiques en termes de changement de catégorie grammaticale: dans bon nombre de cas, les réponses sont de même catégorie grammaticale que le stimulus, comme en témoignent aussi bien les exemples précédents, en français, que les exemples ("cottage-cheese") que cite Clark en les qualifiant d' "apparemment paradigmatiques". Une définition en termes de complément de message permet de mettre en évidence des différences de disponibilité entre les diverses sous-catégories de réponses syntagmatiques; c'est ainsi qu'en situation de choix forcé, la relation de type attribut-stéréotype semble la plus

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disponible, suivie par les relations de causalité-conséquence et de contiguïté de fonction (N oizet et Pichevin, 1966 ; Beauvois, 1973), tandis que la relation partie-tout semble la moins disponible (Noizet et Pichevin, 1966). Si les travaux sur les associations verbales ne constituent, comme on vient de le rappeler, qu'une introduction à l'étude de l'organisation du lexique, ils illustrent déjà une difficulté méthodologique que nous retrouverons par la suite, qu'il s'agisse de la production des antonymes ou de la définition de la fréquence relative des acceptions des mots ou expressions polysémiques: le psychologue est généralement conduit à inférer l'organisation du lexique mental d'un sujet à travers la dispersion interindividuelle des réponses. Cette difficulté est, ici, d'autant plus apparente que les associations verbales ont été un terrain de prédilection pour l'étude des différences interindividuelles. Sans aborder l'utilisation clinique de ces associations, qui dépasse largement notre propos, force est de rappeler que nombre de recherches se sont en effet attachées à mettre en évidence des différences individuelles relativement stables (par exemple, Moran, Mefferd et I<imble, 1964 ; Nunnaly et Hodges, 1965), voire même de véritables "attitudes" paradigmatique ou syntagmatique (au sens où l'entendent Noizet et Pichevin) qui permettraient de caractériser un rapport à la langue (Beauvois et Ghiglione, 1970, 1972, 1981). L'étude des associations verbales fournit également quelques informations sur l'évolution de l'organisation du lexique au cours du développement. Cette évolution est caractérisée de manière différente suivant le critère que l'on adopte pour définir associations paradigmatiques et syntagmatiques. Si l'on opte pour la définition classique (en fonction de la catégorie syntaxique), de très nombreux travaux (par exemple, Ervin, 1961 ; Rosenzweig et Menahem, 1962 ; Entwisle, Forsyth et Muus, 1964 ; Entwisle, 1966) s'accordent à trouver, malgré des différences entre catégories grammaticales (Deese, 1962a; Fillenbaum et Jones, 1965), une diminution des réponses syntagmatiques au profit des réponses paradigmatiques, qui prédominent chez l'adulte; une évolution du même type est

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retrouvée par Weingarten et Anisfeld (1981) dans la reconnaissance de paires de mots en situation d'écoute dichotique. Certains auteurs, comme Entwisle (1966), remarquent cependant un "tassement" des réponses paradigmatiques chez les adolescents. Bien entendu, les conclusions sont différentes si l'on appelle paradigmatique une substitution de code et syntagmatique un complément de message. L'évolution génétique comporte alors une augmentation des réponses paradigmatiques de 6 à 11 ans puis une diminution de 11 ans à l'âge adulte (pichevin et Noizet, 1968), et l'on n'observe plus de prédominance des réponses paradigmatiques chez les adultes: tandis que les deux recherches de Noizet et Pichevin font état d'une plus grande disponibilité des liaisons syntagmatiques chez l'adulte, le message prédominant sur le code, Beauvois et Ghiglione (1972) ne trouvent pas de prédominance nette d'un type de réponse sur l'autre chez les adolescents de 16 ans et chez les adultes, la plupart des sujets adoptant une attitude mixte, tantôt syntagmatique, tantôt paradigmatique. Selon ces derniers auteurs, la nature de la situation expérimentale serait déterminante dans le passage d'un type de réponse à l'autre: les adultes pourraient notamment privilégier les réponses paradigmatiques "lorsque des contraintes sont imposées à l'exercice de la communication", ce qui traduirait une "rétrogression" (Beauvois et Ghiglione, 1970). La proposition avancée par Petrey (1977) peut conduire à une troisième approche de l'évolution génétique des associations. Pour Petrey, qui remet également en cause une distinction paradigmatique / syntagmatique fondée sur la seule considération de la catégorie grammaticale, l'évolution génétique consiste en un passage de la mémoire épisodique (au sens de Tulving, 1972) à la mémoire sémantique: les réponses des jeunes enfants traduiraient des co-occurrences qui leur sont familières ("high-mountain", "high-school", "high-noon"), alors que les réponses des adultes ("high-low") seraient indépendantes des contextes d'utilisation du stimulus. Des expériences consistant à faire classer par l'enfant "ce qui va très bien un peu (ou) pas du tout avec le mot-stimulus" confirment d'ailleurs le rôle de tels "épisodes" dans les réponses des jeunes en fan ts (par exemple, Andrey et Avanzini, 1976; Avanzini et Andrey, 1977).

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Avant d'évoquer les travaux sur les champs lexicaux, on ne peut passer sous silence les recherches de Deese (1962b, 1965), qui essaie de délimiter des aires lexicales à partir d'associations, à travers la notion de "sens associatif'. Il s'agit là de tenter de dégager a posteriori, à partir des réponses des sujets à des motsstimulus, la communauté de signification qui peut exister entre ces mots: deux mots auront le même sens associatif lorsque la distribution des réponses qui leur sont associées est identique. En rapportant le nombre de réponses communes au nombre maximal de réponses possibles, Deese obtient des "coefficients de recouvrement" ; l'analyse factorielle des matrices de coefficients ainsi obtenus permet la division d'un lexique donné en aires lexicales. Les travaux de Beauvois, Lopez et Trognon (1974), ainsi que ceux de Beauvois, Trognon et Lopez (1974-75), se rapprochent plus encore des recherches évoquées au paragraphe suivant, puisqu'à partir d'un traitement théorique et expérimental destiné à conférer à la "signification associative" une structure topologique, les auteurs construisent deux types d'espaces sémantiques (individuel et de groupe). L'étude espaces des "champs sémantiques lexicaux" et la représentation des

Trier (1931, 1934) semble avoir été le premier à étudier, sous l'appellation de "champs lexicaux", l'organisation de certains domaines conceptuels, dont la principale caractéristique est que les éléments appartenant à ces domaines reçoivent leur signification du système pris dans son ensemble. Dans une perspective de type gestaltiste, "la valeur d'un mot ne peut se déterminer qu'en le définissant par rapport à la valeur des mots qui l'entourent et s'opposent à lui. C'est seulement en tant que partie d'un tout qu'il a un sens, car c'est seulement dans le champ que la signification existe" (Trier, cité par Lyons, 1978, p. 203). En fait, les premiers travaux réalisés portent plus sur des champs conceptuels que sur des champs proprement linguistiques: on utilise, souvent dans une perspective ethnographique, "des données linguistiques pour bâtir les schèmes conceptuels d'une société" (Dubois et al., 1973, p. 81). C'est ainsi que Trier lui-même étudie l'évolution du vocabulaire allemand de la connaissance

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entre le début du XIIIe et le début du XIVe siècle: le "champ linguistique" ainsi constitué recouvre un champ conceptuel et permet de reconstituer une vision du monde. Par la suite, d'autres études s'intéresseront, dans une perspective analogue, au lexique des noms de couleur ou à celui des termes de parenté. A côté de ces travaux relevant de la linguistique ou de l'anthropologie (Romney et d'Andrade, 1964), les psycholinguistes se sont également efforcés de décrire les "structures du lexique subjectif', pour reprendre le titre de l'ouvrage de Pillenbaum et Rapoport (1971). L'approche de Pillenbaum et Rapoport est fondée sur l'hypothèse que le sens d'un mot consiste en composants, appelés ici "facteurs" ou "dimensions", que l'on peut extraire des réponses de sujets d'expériences. Les travaux de ce type, en dépit de leur diversité, présentent certaines caractéristiques communes concernant les tâches, les procédures de traitement et les modes de représentation des résultats. Les tâches consistent, le plus souvent, en jugements de similarité: tri ("sorting") de Miller (1969), évaluation de similarité sur des échelles, etc.. Les procédures de traitement consistent généralement à construire, à partir des données obtenues, des matrices qui donnent lieu soit à des analyses en clusters (ou "grappes"), soit à des analyses multidimensionnelles. Dans le premier cas, on aboutit à des sous-ensembles mutuellement exclusifs permettant éventuellement une interprétation en termes de traits sémantiques; dans le second cas, on aboutit plutôt à des échelles continues, qui peuvent donner lieu à une représentation sous forme d'espaces sémantiques. La démarche adoptée n'est donc pas sans analogie avec celle du différenciateur sémantique (Osgood, Suci et Tannenbaum, 1957), bien connu des psychologues, mais il s'agit ici d'aborder les dénotations des unités lexicales et non leurs connotations. La littérature concernant l'organisation du lexique est riche d'études de ce genre concernant différents matériels, comme celle de H. H. Clark (1968) sur les prépositions ou celle de Henley (1969) sur les noms d'animaux, mais c'est l'ouvrage déjà cité de Pillenbaum et Rapoport (1971) qui illustre le mieux cette approche en présentant de nombreux exemples de représentation de l'organisation du lexique subjectif dans des domaines variés: couleurs, termes de parenté, pronoms, prépositions, verbes de jugement, termes désignant des émotions,

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