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La cruauté

De
398 pages
A travers le concept de Nebenmensch (le prochain) Freud pose les premiers jalons de la théorie du « tiers caché » qui dialectise le rapport entre la négativité cruelle du père (représentant le masculin primitif) et la négativité balbutiante de la « fille » (représentant l'infantile préhistorique). Tel est le thème central de ce livre qui a trouvé dans l'oeuvre de Winnicott, la reprise du thème freudien des deux principes, paternel et maternel.
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Touria MignotteLa cruauté. Le corps du vide
Freud, Lacan, Winnicott
La cruauté.
Dans une lettre confdentielle adressée à Fliess le 24 décembre 1897, Freud note : « Le Le corps du vide
père appartient à la catégorie des « hommes qui poignardent les flles », pour lui les
blessures sanglantes sont un besoin érotique ». Freud semble évoquer la sexualité anale
Freud, Lacan, Winnicottinduite par un père mythique, en contrepartie de la survie de sa chaîne de fliation. Ce
père est ainsi le personnage absent d’une saynète où la mère (contrainte au coït anal) est
en proie à une « crise où elle joue les rôles des deux personnes à la fois (auto-mutilation
et auto-mise à mort) ».
En interrogeant le savoir dont témoigne la crise, Freud prolonge en réalité sa pensée
exprimée dans l’Esquisse de la nécessité d’une « action spécifque du Nebenmensch »,
répondant à l’Hilfosigkeit (détresse sans recours) du nouveau-né. L’hypothèse avancée
dans ce livre est qu’à travers le concept de Nebenmensch (le prochain) – qui n’apparaîtra
plus ensuite dans ses écrits – Freud pose les premiers jalons de la théorie du « tiers
caché » qui dialectise le rapport entre la négativité cruelle du père (représentant le
masculin primitif) et la négativité balbutiante de la « flle » (représentant l’infantile
préhistorique).
Tel est le thème central de ce livre qui a trouvé dans l’œuvre de Winnicott, autour
des notions de cruauté primitive et de folie maternelle primaire, la reprise du thème
freudien des deux principes, paternel et maternel. L’approche nouvelle a été de concevoir
ces deux principes comme deux vides physiques formant une paire contrastée qui
transfgure l’interdit de naissance intrinsèque à ce père en une affnité générique propice
aux faits migratoires du masculin.
Touria Mignotte est née en 1948 au Maroc. Après des études de médecine et de
psychiatrie à Strasbourg, elle s’engage dans la psychanalyse d’obédience lacanienne.
Sa pratique psychanalytique avec des adultes dits « borderline » ainsi qu’avec des
enfants psychotiques, l’a conduite à une recherche refondant l’apport de Freud et
de Lacan avec d’autres courants de pensée psychanalytique, essentiellement celui
de Winnicott. Membre de la Société de psychanalyse freudienne, elle a animé de
nombreux séminaires et est l’auteur de plusieurs articles dont « Le double et le
sacrifice » (Sacrifices, Enjeux cliniques, L’Harmattan, 1998), « Les enjeux du miroir
chez Winnicott et Lacan » ( L’esprit scientifique en psychanalyse, L’Harmattan
2003). La cruauté. Le corps du vide est son premier livre.
études psychanalytiques études psychanalytiquesep
Illustration de couverture : Lavis de Colette Deblé, à partir
de Dianas Heimkehr von der Jogol um 1616 de Peter Paul Rubens.
ISBN : 978-2-336-00673-4
39 e
é
La cruaut. Le corps du vide
Touria Mignotte
Freud, Lacan, Winnicott


















La cruauté. Le corps du vide

Freud, Lacan, Winnicott




Études Psychanalytiques
Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus,
en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce,
« hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.

Dernières parutions

Pierre POISSON, Traitement actuel de la souffrance psychique et atteinte à la dignité.
« Bien n’être » et déshumanisation, 2013.
Gérard GASQUET, Lacan poète du réel, 2012.
Audrey LAVEST-BONNARD, L’acte créateur. Schönberg et Picasso. Essai de
psychanalyse appliquée, 2012.
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charge des difficultés scolaires, 2010.
Valérie BLANCO, Dits de divan, 2010.
Dominique KLOPFERT, Inceste maternel, incestuel meurtrier. À corps et sans cris,
2010.
Roseline BONNELLIER, Sous le soleil de Hölderlin : Œdipe en question, 2010.
Claudine VACHERET, Le groupe, l’affect et le temps, 2010.
Marie-Laure PERETTI, Le transsexualisme, une manière d’être au monde, 2009.
Jean-Tristan RICHARD, Nouveaux regards sur le handicap, 2009.
Philippe CORVAL, Violence, psychopathie et socioculture, 2009.
Stéphane LELONG, L’inceste en question. Secret et signalement, 2009.
Paul DUCROS, Ontologie de la psychanalyse, 2008.
Pierre FOSSION, Mari-Carmen REJAS, Siegi HIRSCH, La Trans-Parentalité. La
psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles, 2008.
Bruno de FLORENCE, Musique, sémiotique et pulsion, 2008.
Georges ABRAHAM et Maud STRUCHEN, En quête de soi. Un voyage
extraordinaire pour se connaître et se reconnaître, 2008.
Jacques PONNIER, Nietzsche et la question du moi. Pour une nouvelle approche
psychanalytique des instances idéales, 2008.
Guy ROGER, Itinéraires psychanalytiques, 2008.
Jean-Paul MATOT, La construction du sentiment d’exister, 2008.
Guy KARL, Lettres à mon analyste sur la dépression et la fin d’analyse, 2007.
Jeanne DEFONTAINE, L’empreinte familiale. Transfert, transmission, transagir,
2007.
Jean-Tristan RICHARD, Psychanalyse et handicap, 2006.
Chantal BRUNOT, La névrose obsessionnelle, 2005.
Liliane FAINSILBER, Lettres à Nathanaël, Une invitation à la psychanalyse, 2005.
Touria MIGNOTTE




La cruauté. Le corps du vide

Freud, Lacan, Winnicott

































































© L'Harmattan, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00673-4
EAN : 9782336006734
Note liminaire



« Si la société est menacée, ce n’est pas tant à cause du comportement agressif humain que
1du refoulement, chez l’individu, de sa propre agressivité . » Cette troublante pensée de
Winnicott nous invite à une relecture de Freud avec qui nous en sommes restés
à la notion de pulsion de mort pour rendre compte d’une cruauté toujours
surnuméraire, qui explique le Malaise dans la civilisation. Troublante, elle l’est en
effet d’autant plus que Winnicott déplace le concept freudien de refoulement
originaire en le rapportant à un facteur de dissociation primaire de « La FEMME »
qu’il définit comme « la mère non reconnue des premiers mois de la vie de tout homme
2et de toute femme . » L’« état de dissociation » maternelle (Winnicott parle même
3d’« état schizoïde ») - comme condition du refoulement originaire - est la matrice
de l’aptitude de l’humain à manifester son comportement agressif au lieu de
le refouler au sens du refoulement secondaire de Freud.
Face à un siècle où Thanatos a complètement pris le dessus sur Eros,
comment la théorie de Freud, qui s’est toujours appuyée sur le « roc du
biologique » se confronte-t-elle avec les connaissances de ses successeurs et les
connaissances de la biologie ou de la physique modernes ?
Lacan a largement ouvert la voie de cette relecture en plaçant, à l’horizon de
la parole, les lois du vide qu’il a appelé « le manque », expliquant par là, pourquoi
4« la vraie amour débouche sur la haine », pourquoi Thanatos l’emporte toujours sur
Eros.
Prolongeant la pensée de Winnicott, cette étude propose, à partir de l’acquis
lacanien, une relecture de Freud qui nous amène à situer, dans la théorie
psychanalytique actuelle, la cruauté comme originaire. Mais encore faut-il
s’entendre sur le mot « cruauté » et sur le mot « origine », en partant de
l’interrogation de Winnicott sur les conditions qui permettent à l’individu de
prendre possession de sa propre cruauté.
Tel est l’objet de ce livre. En ce sens il demeure dans la continuité de
l’inquiétude de Freud interrogeant, dès 1912, la cruauté du repas totémique
5pour instaurer une « communauté de substance » entre père et « fils »,
et s’interrogeant encore en 1932 sur La prise de possession du feu par l’homme, puis
revenant à nouveau, dans son œuvre finale, Moïse et le monothéisme, sur les
processus collectifs qui recréent la multiplicité du père en renouant avec le
meurtre du père primitif, et fondent la communauté des frères sur la

1 D. W. Winicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, dans « L’agressivité et ses rapports avec le
développement affectif », Payot, 1976, p. 80.
2 D. W. Winnicott, Conversations ordinaires, dans « Ce féminisme », Gallimard, 1988, p. 217.
3 D. W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, dans « La préoccupation maternelle
primaire » (1956), Payot, 1976, p. 170.
4 J. Lacan, Séminaire XX Encore, Seuil, 1975, p. 133.
5 S. Freud, Totem et tabou (1913), Payot, 1970, p. 156.
7 1consommation commune du père . Ce livre emprunte les mêmes sources
scientifiques que Freud, mais tourne les mêmes interrogations vers la « folie »,
comme modalité de fabrication du corps sexuel collectif nécessaire à la
jouissance cruelle du père et à sa pacification. L’hypothèse que nous
soutiendrons tout au long de ce livre, et dont nous tenterons d’examiner les
paradoxes, porte sur la nécessité de ce corps sexuel collectif – que Winnicott
2appelle « couche de substance » - entre les « fils » et le père primitif, pour pallier
l’impuissance originelle du père à doter ses « fils » de ses propres attributs de
création autant que de destruction. Cette hypothèse met donc l’accent sur la
précarité de la filiation au père primitif et interroge l’« Hilflosigkeit » (détresse
sans recours) du nouveau-né et le « traumatisme de la naissance », comme les
indices de la menace d’interception de cette filiation. Le meurtre du père et la
culpabilité qui en résulte seraient alors l’expression, selon Freud, de ce trauma
à l’origine de la religion, à l’origine de l’organisation collective de l’humanité
ainsi que de l’instauration tardive de la notion d’individu en tant que triomphe
sur cette précarité même.
La fabrication du corps sexuel collectif nécessaire à la jouissance cruelle du
père et à sa pacification, en vue de sa migration vers le « fils », oblige également
à reconsidérer d’un œil nouveau les fondements majeurs de la psychanalyse
touchant la question de l’inceste et du phallus. Cette question, qui conditionne
l’accès des hominiens au langage et à l’exogamie, fait, ici, de la cruauté l’enjeu de
la sexualité en même temps que du langage.



1 S. Freud, Moïse et le monothéisme, Idées/Gallimard, 1972, p. 175.
2 D. W. Winnicott, La nature humaine, dans « Environnement », Gallimard, 1990, p. 200.
Chapitre I

Cruauté et dépendance absolue



Depuis l’Esquisse d’une psychologie scientifique de 1895 articulée autour d’une
1nécessité qu’il appelle « l’urgence de la vie », jusqu’au Moïse, terminé en 1938 où il
revendique la réalité « historique » du meurtre du père primitif, Freud ne cesse
d’élaborer une théorie de la cruauté, élément central de sa théorie de l’appareil
psychique. Dès Les trois essais sur la théorie de la sexualité, il affirme que « la cruauté
2et la pulsion sexuelle sont intimement liées » et que « la pulsion de cruauté, dans ses formes
active et passive », constitue l’élément déterminant des psycho-névroses. « C’est cet
élément de cruauté dans la libido qui est cause de cette transformation de haine en amour,
d’émotions tendres en mouvements hostiles, qui se retrouve dans la symptomatologie d’un
grand nombre de névroses, et forme, presque en son entier, la symptomatologie de la
3paranoïa . »
Ce thème de la cruauté saute évidemment aux yeux dans un texte comme
l’étude de 1915 intitulée Notre attitude à l’égard de la mort où il affirme que non
seulement « l’histoire primitive de l’humanité est remplie de meurtres », mais que, « à en
juger par nos désirs et souhaits inconscients, nous ne sommes, nous-mêmes, qu’une bande
4d’assassins . » Cette prise de position est encore plus nette dans sa lettre
à Einstein, datée de 1932 et publiée en 1933, sous le titre Pourquoi la guerre ? Il y
« donne raison sans restriction » à Einstein : celui-ci en effet avance l’hypothèse
selon laquelle existerait dans l’homme une « pulsion de haine et d’extermination »,
répondant à une « telle folie prédatrice (enthousiasme guerrier) ». Il lui expose alors sa
théorie des pulsions : « Nous admettons que les pulsions de l’homme ne sont que de deux
sortes, soit celles qui visent à conserver ou à unir - nous les nommons érotiques ou sexuelles -,
et d’autres, qui visent à détruire et à tuer ; nous regroupons celles-ci sous le terme de pulsion
5d’agression ou pulsion de destruction . »
Mais il est clair que l’évolution de la métapsychologie, depuis la première
topique de l’appareil psychique considéré selon trois lieux : inconscient/
préconscient/conscient, jusqu’à la seconde topique organisée selon trois
instances : ça/moi/surmoi, montre le rôle central que joue l’élément de cruauté
dans la conception que Freud se fait de l’appareil psychique. L’instance du
« surmoi » incarne explicitement cet élément de cruauté qui est à l’origine des

1 S. Freud, La naissance de la psychanalyse, dans « Esquisse d’une psychologie scientifique »,
PUF, 1973, p. 317.
2 S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Idées/Gallimard, 1923, p. 45.
3 Ibid., p 55
4 S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, pp. 257 et 264.
5Résultats, idées, problèmes II, PUF, 1985, p. 208.
9 remaniements qu’il ne cessera d’apporter à son approche des névroses et des
psychonévroses narcissiques.
Dès Pulsions et destins des pulsions, quand Freud pose la haine comme étant
plus primitive que l’amour et quand il la met en lien, non avec la sexualité, mais,
dès l’origine, avec les pulsions de conservation du moi, nous avons la
préfiguration de ce qu’il va développer dans le Moïse : cette haine donne au
1« surmoi » « un caractère durement restreignant, cruellement interdicteur . » Elle est
inhérente à la cruauté du père de la horde primitive et relative au meurtre
inaugural par lequel ce père a certes été tué, mais auquel l’humanité n’a eu de
cesse de finir par s’identifier pour poursuivre sa volonté et ses
commandements. « On peut dire, ajoutera Freud dans une petite note, que le moi
psychanalytique ou métapsychologique lui aussi a la tête en bas, comme l’homoncule cérébral
2des anatomistes . » Il plonge ses racines profondément dans cette cruauté et puise
ses forces de vie dans les expériences préhistoriques auxquelles la cruauté
a donné lieu et qui se sont accumulées de génération en génération.
Chaque génération transforme la cruauté primitive en une figure paternelle
plus ou moins cruelle - représentant le « surmoi » -, mais néanmoins protectrice,
car l’angoisse d’anéantissement qui constitue « le premier grand état d’angoisse, celui
de la naissance » et qui est le véritable résidu de cette cruauté, « se joue entre moi
et sur-moi » plutôt que de se retourner contre le propre moi et menacer sa vie.
« Vivre est, pour le moi, synonyme d’être aimé, aimé par le sur-moi, qui, ici encore, entre en
3scène comme représentant du ça et des muettes mais puissantes pulsions de mort » qui le
dominent.

Avec l’introduction du concept de pulsion de mort définie comme « la
tendance dominante de la vie psychique au retour à l’état antérieur » et comme source
dont dérivent les autres pulsions, Freud révèle la nature de ses préoccupations
quant à cet élément de cruauté. En essayant de théoriser une pulsion d’emprise
ou une pulsion destructrice, une pulsion agressive ou sadique, sa préoccupation
ne concernait pas tant une modalité pulsionnelle parmi d’autres que la mise en
lumière de processus originels qui conditionnent l’accession des hominiens
à l’humanité et au langage. Son élaboration du sado-masochisme revue
et corrigée dans son texte Le problème économique du masochisme, et l’analyse qu’il
fait de la genèse d’un fantasme sado-masochiste dans On bat un enfant, mettent
en évidence l’existence d’une cruauté primitive à l’orée de la vie, qui, sous forme
de « précipités psychiques » ou sous forme de « traces mnésiques actives », suscitent le
faire aussi bien dans la modalité active que passive. Si, dans sa première
élaboration, il pose le sadisme comme plus originaire que le masochisme, dans
la seconde il est amené à inverser cette proposition.

1 S. Freud, « Le moi et le ça » (1923), chapitre V : « Les relations de dépendance du moi »
dans Essais de psychanalyse, Payot, Nouvelle traduction, 1981, p. 270.
2 S. Freud, Essais de Psychanalyse, Payot, 1973, p. 263.
3ibid, p. 274.
10 Lorsque dans On bat un enfant Freud parle explicitement « d’être battu par
le père » et affirme que « le fantasme de fustigation dérive de la liaison incestueuse au
père », il donne à ce masochisme originaire un caractère érogène qui fait, certes,
référence au complexe d’Œdipe, mais dans sa modalité archaïque où le
« complexe paternel » et l’ambivalence qui le caractérise ne sont pas encore
constitués. Le père, objet de la liaison incestueuse du fantasme, a trait
1 2à « l’héritage archaïque » du complexe d’Œdipe et donc au « père originaire redouté ».
Alors que dans la forme achevée de maturité du complexe d’Œdipe le père est
déjà reconnu et suscite l’adhésion de la croyance, le père qui exige une liaison
incestueuse est un père archaïque qui, sous forme de « traces mnésiques actives »
laissées par le meurtre du père primitif, exige d’être constitué : là est sa cruauté.
Ce que veut dire Freud, c’est que ce drame de l’origine n’est pas confiné au
commencement. Il ne cesse de faire retour à chaque naissance et met l’infans
dans un état de « dépendance absolue » qui conduit à la constitution du « complexe
3paternel » et à « la nostalgie du père » que suscite cet état.

Cependant Freud n’a pu s’attarder sur ce que la « dépendance absolue » doit au
facteur de l’« environnement » de l’infans, facteur auquel Winnicott donnera une
4importance vitale et que lui, Freud, considérait comme préétabli . Pourtant, les
importants développements qu’il consacre, dans sa seconde topique, à la notion
de moi dans un chapitre intitulé justement : « les relations de dépendance du moi »,
constituent de précieux éclairages sur l’enjeu de cruauté qu’implique
la « dépendance absolue », pour peu que l’on veuille attribuer le combat mené
contre les exigences du ça, non pas au moi « non encore achevé » de l’infans, mais au
5« Nebenmensch ». C’est ce dernier qui parvient ou non à se faire le support du
moi trop faible de l’infans. C’est lui qui assure cette part du moi primitif, le
surmoi, qui doit « épouser et transformer en action la volonté du ça comme si c’était la
sienne propre ». C’est de son aptitude à faire face ou non aux traces actives qui
6réactualisent à chaque naissance le drame inaugural que dépend la possibilité de

1 S. Freud, Névrose psychose et perversion, dans « un enfant battu », PUF, 1973, p. 233.
2Essais de psychanalyse, dans « Psychologie collective et analyse du moi » (1921),
chap. X, Payot, Nouvelle traduction, 1981, p. 196.
3 S. Freud, Totem et tabou, ibid., p. 180.
4 C’est dans Esquisse d’une psychologie scientifique que Freud parle de la dépendance de « la
personne proche », le « Nebenmensch », et de son « action spécifique », à partir desquelles il avance la
notion de « complexe du prochain ». Celui-ci - traduit aussi par « complexe d’autrui » - « se différencie,
écrit-il, en deux parties dont l’une s’impose selon une structure constante et reste ensemble comme chose (Das
Ding) ». On sait le prolongement que donnera Lacan à cette notion de « Das Ding » en
avançant le concept d’« objet a ». Mais Freud ne reviendra pas dans les textes qui suivent sur la
nature de cette « action spécifique » et sur les modalités de constitution de « Das Ding ». Ce n’est
qu’en 1911, dans Formulations concernant les deux principes du fonctionnement mental, qu’il évoque
à nouveau cette « » en mentionnant, dans une note importante, la nécessité de
tenir compte des « soins maternels ».
5 Voir note précédente.
6 Il s’agit du drame de la perte d’une origine, perte manifestée par la force centrifuge des
traces actives du ça, que Freud, pour la première fois, désigne par l’expression « Inconscient non
refoulé ».
11 transmuer la cruauté du père primitif en « nostalgie du père » chez l’infans, ou au
contraire en surmoi cruel et sadique. C’est en particulier de sa capacité à subir
les innombrables modifications nécessaires pour « remplacer les multiples
investissements du ça par des identifications », autrement dit, de son aptitude au
morcellement, à la dissociation, et aux identifications multiples, que dépend
« la première et la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la
1préhistoire personnelle . »
Nous pensons que c’est à ce stade très précoce de la constitution du moi
et de ses « relations de dépendance », bien avant que nous puissions parler d’un sujet
articulé par le symbolique et par le langage, que Freud a en quelque sorte sauté
l’obstacle pour se réfugier dans l’hérédité, en rattachant la cruauté à une pulsion
de mort innée.

Une réflexion sur la cruauté qui prolongerait la pensée de Freud en la
sortant de l’ornière de l’hérédité où elle s’est enlisée nécessite donc de s’arrêter,
davantage qu’il n’a pu le faire, sur les éléments qui caractérisent cet état de
« dépendance absolue ». Car c’est cet état qui constitue la première phase du
développement diphasique aussi bien de l’humanité que du petit humain. Freud
a établi un parallèle entre l’étape du totémisme et des polythéismes et l’étape du
narcissisme primaire du petit infans. Pour l’évolution de l’humanité comme pour
celle du petit d’homme, c’est une fois la première étape franchie que s’instaure
le père qui suscite la croyance, celui du monothéisme dans l’histoire de la
civilisation judéo-christiano-musulmane, ou celui qui fonde l’accès au
symbolique pour chaque nouvel individu. Or, dans un cas comme dans l’autre,
la dépendance absolue est le trait essentiel de cette première étape et elle
implique des processus collectifs pour absorber les traces actives laissées par le
meurtre inaugural. Dans les sociétés totémiques, ces processus sont incarnés
par les membres du clan, tandis qu’à l’étape du narcissisme primaire ils sont le
fait de ce que nous appellerons « la mère plurielle ». Cette première phase,
dominée par la dépendance absolue, est également ce qui conditionne
l’instauration diphasique de la sexualité humaine et aussi de la névrose infantile.
Enfin, les défaillances relatives à la dépendance absolue de cette première phase
du narcissisme primaire sont à l’origine des angoisses psychotiques.
I - Physique d’une pensée prélangagière
I.1 L’inconscient non refoulé
La première difficulté qu’impose le fait de tenir compte, dans cette étude, de
la « dépendance absolue » est que celle-ci nous oblige à un retour en arrière. Un

1 S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1991, p. 243.
12 retour donc vers l’infans à l’orée de la vie, pour prendre en considération les
forces à l’œuvre dans les circonstances qui précèdent son apparition et celles
qui la suivent immédiatement. Ceci nous contraint à devoir aborder avec des
mots des "choses" non encore reliées à des représentations de mots.
Nous pensons que cette difficulté n’a pas échappé à Freud, et nous
en voulons pour preuve le fait qu’en 1923 il est amené à remettre en cause
l’édifice théorique qu’il avait construit autour du refoulement comme clé de
voûte de l’inconscient et de ses formations. La première topique de l’appareil
psychique, répartie en inconscient/préconscient/conscient, se basait justement
sur le refoulement de l’élément de cruauté considéré comme partie intégrante
et innée des pulsions sexuelles. Dans cette première topique, le conflit est donc
interne à l’appareil psychique et oppose pulsions sexuelles et pulsions
d’autoconservation du moi. Il s’exprime par le retour du refoulé, sous forme de
pensées inconscientes refoulées, déformées par la censure et pouvant accéder
au conscient grâce à leurs liaisons à des représentations de mots. La cure a pour
fonction la levée du refoulement en suivant le déplacement métonymique
et métaphorique du retour du refoulé orientant le discours du patient.
Mais Freud, en s’appuyant sur son expérience clinique, s’est lui-même
aperçu des limites de sa conception de la cure, basée sur la levée du
refoulement, car elle ne parvenait pas à venir à bout de la résistance de certains
patients qui manifestaient au contraire une « réaction thérapeutique négative
(souligné par l’auteur) » et s’opposaient à toute issue favorable du traitement.
« Si l’on analyse cette résistance de la façon habituelle, écrit Freud, si l’on en défalque
l’attitude d’opposition à l’égard du médecin et la fixation aux différentes formes du bénéfice,
il reste encore l’essentiel, qui se révèle être l’obstacle le plus fort au rétablissement… Il s’agit
d’un facteur pour ainsi dire « moral », d’un sentiment de culpabilité, qui trouve la satisfaction
dans l’état de maladie et ne veut pas renoncer à la punition par la souffrance… Mais ce
sentiment de culpabilité est muet pour le malade, il ne lui dit pas qu’il est coupable : le patient
ne se sent pas coupable, mais malade. Ce sentiment de culpabilité se manifeste seulement sous
1. » la forme d’une résistance à la guérison difficilement réductible
Cette résistance du patient va conduire Freud à un retour en arrière, vers
l’infans et vers l’approfondissement de l’étude du moi et de ses liens de
dépendance aux étapes les plus précoces de sa formation. Il se trouve alors,
écrit-il, « devant la nécessité de poser l’existence d’un troisième inconscient, u un inconscient
2non refoulé (nous soulignons) », à côté de l’inconscient refoulé et de
l’inconscient latent. L’« inconscient non refoulé » - à partir duquel Freud concevra
le « ça » - se manifeste, explique-t-il, à l’apparition de la vie par le déploiement
3de « forces poussantes sans que le moi s’aperçoive de la compulsion qu’il subit ».
Freud s’inspire ici de Groddeck qui, écrit-il, « ne cesse d’insister sur le fait que
notre moi se comporte dans la vie de façon essentiellement passive et que, selon son expression,

1 S. Freud, Essais de Psychanalyse, Payot, 1981, p. 264.
2 Ibid., p. 229.
3 Ibid., p. 234.
13 1nous sommes « vécus » par des forces inconnues, et impossibles à maîtriser ». « Je propose
d’en tenir compte, ajoute Freud, en appelant l’entité qui part du système Pc (perception)
et qui est tout d’abord Pcs (préconscient) le moi, et en nommant, à la façon de Groddeck,
l’autre partie du psychisme (l’inconscient non refoulé) dans laquelle le moi se continue
2et qui se comporte comme ics (inconscient), le ça . » Il avance alors une seconde
topique de l’appareil psychique, également en trois instances : le ça, le moi et le
surmoi.
Et il redéfinit le conflit qui n’est plus intrapsychique (entre pulsions d’autoconse
rvation du moi et pulsions sexuelles, comme dans la première topique), mais
3entre des forces radicalement hétérogènes à l’appareil psychique et les pulsions
de vie, celles-ci englobant pulsions du moi et pulsions sexuelles.
Par analogie avec l’inconscient refoulé qui donne lieu à des représentations
inconscientes, Freud pense que les « forces inconnues et impossibles à maîtriser » de
4sensations inconscientes cet « inconscient non refoulé » donnent lieu à des «
(souligné par l’auteur) » qui, contrairement aux représentations inconscientes,
« se transmettent directement au conscient », sans avoir besoin d’être reliées au
préalable à des représentations de mots. C’est ainsi que ces forces assiègent le
"moi" et le « soumettent sans qu’il s’aperçoive de la compulsion qu’il subit ». Elles
constituent donc pour Freud une deuxième espèce de pulsion, difficile à mettre
5en évidence. Il en vient « à considérer le sadisme comme son représentant . » Il
maintient par conséquent une dualité pulsionnelle entre cette seconde espèce de
pulsion qu’il appelle « pulsion de mort » et la première espèce : « pulsion de vie ». Sa
spéculation théorique appuyée par la biologie le mène à reconnaître dans les
pulsions de mort l’élément de cruauté, car elles désagrègent la substance vivante
en particules et ont pour tâche de ramener le vivant organique à l’état inanimé
antérieur, tandis que les pulsions de vie poursuivent « le but de compliquer la vie, en
6rassemblant, de façon toujours plus extensive, la substance vivante éclatée en particules . »
I. 1. a. Pulsion de mort ou vide en expansion ?
Freud témoigne là de son génie : en avançant l’idée de la tendance
dominante de la vie psychique au retour à l’état antérieur, il ouvre la voie à la
préhistoire de l’élément de cruauté, avant que celui-ci ne vienne à fusionner
avec les pulsions sexuelles et fonder le désir humain.
Un siècle après Freud, nous voulons tenter une nouvelle réflexion appuyée
sur les découvertes récentes de la physique quantique et sur les éclairages qu’elle

1 G. Groddeck, Le livre du ça, 1923. Trad. fr. Gallimard, 1973.
2 S. Freud, Essais de psychanalyse, ibid., pp. 235/236.
3 Freud précise dans une note, p. 236, que les forces du « ça » désignent comme chez
Nietzsche, « ce qui dans notre ère est impersonnel et, pour ainsi dire, soumis à la nécessité de
la nature. » Nous pensons que Freud désigne ici explicitement, mais sans le savoir, ce que
nous appellerons dans cette étude : « vide en expansion » à la naissance, et que Lacan
appellera « l’Autre non barré ».
4 Ibid., p. 234.
5 Ibid., p. 254.
6 Ibid
14 apporte concernant les systèmes biologiques complexes qui constituent
l’environnement premier de l’individu.
Dans cette perspective, nous proposerons une nouvelle lecture des avancées
de Freud. Ainsi, nous pensons qu’avec cette tendance au retour à l’état antérieur
Freud désignait, sans le savoir, la propriété caractéristique du vide physique : le
retour à l’état de moindre énergie. Le vide est défini par la physique quantique
comme « système de champs quantiques soumis à des fluctuations d’énergie occasionnées par
des interactions avec des champs électromagnétiques, et animé par l’apparition et la disparition
de la matière ». L’apparition de matière en son sein fait en effet passer le vide
physique de l’état dit de « moindre énergie » à l’état dit « excité » où il manifeste ses
forces de retour à l’état antérieur, nécessitant une annihilation de matière. Le
1vide physique, défini comme un « état minimal d’être », n’est donc pas identifiable
2au néant. Il est « le mode de non excitation, d’hibernation de la matière », écrit Michel
Cassé, et ne peut donc être réductible au rien de la genèse ex nihilo.
En précisant que « l’apparition de la vie serait donc la cause de la continuation de la
3vie, et en même temps, aussi, de la tendance à la mort », Freud situe sans pouvoir
l’interroger la préhistoire de l’élément de cruauté au niveau de l’économie du
vide physique d’où émerge l’individu et au sein duquel sa croissance s’est
développée. L’hypothèse que nous proposons, sans prétendre en donner une
explication scientifique convaincante, s’appuie néanmoins sur les avancées de la
biologie moléculaire complexe des processus placentaires impliqués dans
l’instauration et le déroulement de la gestation. Cette hypothèse s’est trouvée
en outre renforcée par les théories développées par les physiciens qui ont tenté
de postuler un isomorphisme entre la réalité psychique et la réalité quantique.
Selon notre hypothèse, la matérialisation du soma fœtal implique que le vide
physique, constitutif des cellules matricielles, soit sans cesse densifié
adéquatement au vide central représenté par la cavité à partir de laquelle se
développe l’embryon, et ceci à chaque étape de l’embryogenèse. De cette façon,
la symétrie globale est en permanence maintenue entre contenant et contenu,
malgré la croissance foetale. Ce vide matriciel, qui constitue donc le dedans
primitif en tant que « tiers inclus » emprisonné dans les enveloppes du fœtus,
passe ainsi de l’état initial de moindre énergie à un état de plus en plus saturé
jusqu’au seuil d’irréversibilité qui détermine le terme de la grossesse.
La naissance constitue nécessairement une transgression de l’économie
« monarchique » de ce vide - qui n’accepte la croissance du fœtus en son sein
que s’il est payé ou enrichi en retour. Si bien que, à la rupture des membranes,
ce vide, qui a accumulé une force centrifuge si grande du fait même de sa
saturation, manifeste sa nécessité expansive : il se répand et, en se répandant,
s’échappe en une dispersion si radicale que son extension doit être sans limites.
Cette dispersion est, de notre point de vue, la « nécessité de la nature » dont parle
Nietzsche et elle se manifeste par des forces « inconnues et impossibles à maîtriser »,

1 M. Cassé, Du vide et de la création, Odile Jacob, 1993, p. 97.
2 Ibid., p. 134.
3 S. Freud, Essais de Psychanalyse, Payot, 1981, p. 234.
15 1comme dit Groddeck . Celles-là mêmes que Freud attribue à l’« inconscient non
refoulé » qui, à l’apparition de la vie, exprime cette même force centrifuge par sa
tendance compulsive au retour à l’état antérieur.
Telle est l’hypothèse que nous essaierons de développer peu à peu tout au
long de ce livre. La cruauté est, selon cette hypothèse, intrinsèque à l’expansion
2du vide matriciel qui passe de l’état de « tiers inclus » à l’état de tiers exclu, lequel
représente, du point de vue du sujet infantile, préhistorique, la perte d’une
origine dont il a encore vitalement besoin pour y prendre appui, afin de se
délivrer de l’état enclavé où le laisse le tiers exclu, au moment de la rupture des
membranes. La naissance biologique ne suffit pas à le délivrer de la rigueur de
ce dedans primitif à laquelle l’organogenèse fœtale était strictement soumise.
Pourtant, ce besoin vital de délivrance est un besoin de franchissement en vue
de rejoindre, là-bas, le monde dont, ici, il veut « sortir ». C’est nécessairement
le même qu’il veut par lui-même retrouver. C’est dans ce sens que nous
comprenons la formulation de Freud : « Wo Es war, soll Ich werden » (Là où était
le Ça, Je doit / dois advenir ) ; le sujet préhistorique et ignorant totalement les
conditions de son omnipotence infantile a besoin d’advenir par lui-même « là où
cela était ».
La cruauté est relative au fait que le petit d’homme dépend de façon absolue
de la reconstitution du vide dispersé en une aire limitrophe franchissable par lui,
pour accomplir sa propre trajectoire. Et, bien que le trajet à parcourir jusqu’à ce
but lointain soit situé dans le monde du langage, celui-ci ne peut devenir le
moyen privilégié d’accomplissement de cette aventure que si l’illimité inexplicite
qu’il porte est préalablement concentré et adéquatement tendu vers le petit
hominien, condition de l’accès de ce dernier au langage.
En suivant son sens étymologique qui, selon la racine « kreu », veut
dire : « sang répandu », la cruauté est relative au fait que le vide dispersé
nécessite - pour être reconstitué en une limite franchissable – d’exténuer
sa force au travers d’une matière égrenée comme du sable, faite pour le
pur passage, qui l’absorbe en le densifiant à nouveau. C’est la réduction
de l’autre de la dépendance absolue à un tel égrènement et sa faculté
d’absorption extensive qui justifie de parler de « sang répandu ».
I. 1. b. « Hilflosigkeit » et « clivage du moi »
Lorsque Freud note, dès l’Esquisse d’une psychologie scientifique de 1895,
l’« Hilflosigkeit » (la détresse sans recours) du nouveau-né, et l’attribue au fait que
« l’individu est soumis à certaines conditions que l’on peut appeler « NNot des Leben » :
3« urgence de la vie », il décrit en réalité la détresse du nourrisson face au
changement d’état de « la quantité qui se trouve soumise aux lois générales du

1 Citation de Freud, ibid., p. 235 : G. Groddeck, Le livre du ça (Das Buch vom Es), 1923.
Trad. fr., Gallimard, 1973.
2 Le « tiers inclus » est emprunté au langage des physiciens Stéphane Lupasco et Basarab
Nicolescu, Qu’est-ce que la réalité ? Liber, 2009.
3 S. Freud, La naissance de la psychanalyse, PUF, 1973, p. 317.
16 mouvement, et passe du repos à l’activité. » La « quantité Q η » peut valablement être
assimilé au vide matriciel qui était maintenu à l’état de repos ou de « moindre
énergie » malgré la croissance en son sein du foetus, et qui, sitôt celui-ci né, passe
à l’état d’activité ou « état excité » et met le nourrisson aux prises avec les forces
chaotiques dues à son expansion. L’« urgence de la vie » est relative au fait que la
vie du nourrisson est elle-même un vide élémentaire - une sorte de quasi-néant
contracté - qui dépend vitalement du vide qui se disperse et dont il ne peut ni
absorber les forces de dispersion et les retenir, ni les fuir.
Face à cette situation de « détresse sans recours », Freud mentionne la
dépendance absolue du nourrisson à l’égard d’un « acte spécifique de la personne
secourable » capable « de supporter une quantité emmagasinée (Q η′) qui suffise à satisfaire
1les exigences de cet acte spécifique . » Cet acte consiste à mettre le nourrisson à l’abri
de la destructivité de ces forces tout en les lui restituant mais filtrées - Freud
parle de tamis - et réduites à son « besoin ». Le « besoin », ici, n’est pas tant
pulsionnel, comme le pensait Freud, que besoin de perception de ce tiers exclu –
soit la quantité externe (Q) - réorganisé en aire limitrophe contre laquelle son
η′) - puisse prendre appui propre vide central – ou sa propre quantité endogène (Q
et passer de l’état resserré et contracté à l’état de détente. Là est « l’urgence de sa
vie », car, par cette extension, le nourrisson peut, selon ses propres moyens,
investir la quantité externe (Q) préalablement transformée en « quantité psychique
(Q η) », en tirer à lui une partie qui le renforce pour, dans un second temps,
franchir cette limite qui l’englobe et se boucler ainsi sur son origine. Nous
pensons, selon notre lecture, que la « personne secourable », « la personne bien au
courant », dit encore Freud – est « bien au courant » des mouvements de la quantité
psychique Q η′ qui a porté cette personne alors qu’elle portait elle-même son
bébé. Elle est donc « bien au courant » des mouvements du vide matriciel aussi
bien pendant qu’il était le « tiers inclus » rayonnant de sa puissance monarchique,
que lorsqu’il menace de se désentraver de ses liens d’investissement, pour
passer à l’état excité et devenir pure « quantité extérieure (Q) ». La « personne
secourable » incarne donc l’ensemble des « particules matérielles » que Freud appelle
« les neurones » qui vont induire « des états quantitativement déterminés » de manière
2à « représenter les processus psychiques » pour son nourrisson.
Il s’agit donc, selon notre lecture de l’Esquisse, que la personne secourable soit
capable de la « perméabilité » des « neurones ϕ qui n’opposent aucune résistance » à la
« quantité externe (Q) » par laquelle ils se laissent totalement traverser. Et que
cette personne soit, paradoxalement, également capable de la « résistance » des
3« neurones ψ, résistants et rétenteurs de la quantité (Q η′) ». Freud parle de
« monotonie » pour décrire le fait que « les neurones ψ ont une période dépourvue de

1 Ibid., p. 317. Le thème de la « personne secourable » est ensuite abordé pp. 336/337,
à propos de « l’épreuve de satisfaction ».
2 Ibid. Nous paraphrasons Freud en nous appuyant sur les termes qu’il utilise dans
l’Esquisse d’une psychologie scientifique, p. 313, pour introduire notre propre lecture de ce texte.
3 Ibid., p. 320.
17 qualité ». Ce qui nous laisse entendre que les particules qui les constituent sont
en réalité de même nature que la quantité extérieure (Q) qui est le substrat des
excitations neuroniques. Avec la différence que celles-ci sont des « quantités
mouvantes » - poussées dans tous les sens par la force centrifuge aveugle du tiers
exclu qui les dissocie violemment des liens substantiels qui les dotaient de
qualités tant que le tiers demeurait inclus – alors que les particules constitutives
des neurones ψ sont dotées d’un « principe d’inertie ». Celui-ci est relatif au fait que
les neurones ψ - qu’il faut concevoir comme ayant déjà été la matière des liens
d’investissement d’amour du « tiers inclus » -, utilisent leurs propres particules
comme matière de consumation de ces mêmes liens d’investissement
transformés en haine dès les prémisses de l’exclusion du tiers, qui se profile.
Lorsque celle-ci se confirme, les neurones ψ deviennent alors naturellement le
lieu de décharge des quantités (Q) qui sont, de cette façon, résorbées et retenues.
C’est ainsi qu’ils parviennent à « supporter une quantité emmagasinée (Q η′) qui suffise
à satisfaire les exigences de l’acte spécifique ».
Selon notre lecture, la quantité extérieure (Q) représenterait ce que les
physiciens appellent « énergie noire », énergie caractérisant le
vide/environnement à l’état excité qui, en raison de sa saturation antérieure,
impulse une dynamique de décharge à tout prix de sa tension. D’où le caractère
mouvant de ces particules. Alors que les particules constitutives des neurones ψ
seraient des particules plus massives, résultat d’un vide matérialisé - incombant
justement à la personne secourable – et que les physiciens appellent « matière
noire », laquelle est propre à satisfaire la force de dissipation et de
dématérialisation de la « quantité extérieure (Q) ». Les particules des neurones ψ
assouvissent le besoin de la ) de se décharger de l’énergie
excessive qu’il faut écouler et la transforment en « quantité psychique (Q η) », en
accordant « la période d’une excitation » à « la p période du mouvement des neurones
perceptifs ω propre au système neuronique rudimentaire du nouveau-né ».
Ainsi, la personne secourable, en tant qu’organisation de particules
matérielles, est une personne rendue elle-même « dépourvue de qualité ou plus
précisément monotone », au sens où elle incarne une matière indifférenciée qui peut
être investie. Elle peut, à ce titre, prendre physiquement à son compte la
tendance à la décharge qui caractérise la quantité externe (Q) et rétablir de cette
1façon « l’état d’identité » des quantités (Q) externe et endogène. La quantité endogène (Q)
ne pouvant assouvir sa propre tendance à la décharge que si l’acte spécifique lui
crée les conditions favorables à l’identité où elle peut d’abord s’adjoindre un
quantum de quantité (Q) externe qui lui soit homogène afin de constituer son aire
propre d’omnipotence. Car il ne s’agit pas pour elle de décharger l’excessif qu’il
faut écouler, mais de se renforcer d’abord et, à partir de cette base, elle peut
valablement se manifester. La rectification que notre lecture apporte est

1 Ibid., p. 349, Freud parle justement d’« état d’identité » entre objet perçu et sujet qui
perçoit, en évoquant le « complexe perceptif » émanant du « complexe d’autrui », sans pouvoir
prendre la mesure de ce qui en incombe à « autrui ».
18 que le mouvement de la quantité (Q) endogène n’exprime pas les
besoins pulsionnels mais d’abord son propre besoin de dépassement.
C’est-à-dire le besoin du « sself central » (vide central du sujet) de sortir de
son état de quasi-néant contracté. Il ne peut satisfaire ce besoin que dans
les conditions favorables où il peut intégrer, au-dedans de lui-même, la
quantité (Q) externe jusqu’à former avec elle une nouvelle unité, ouverte,
où c’est lui qui donne sens et orientation à la pulsion, laquelle demeure
sous sa gouverne, à lui, et non sous la gouverne de l’Autre.
L’« Hilflosigkeit » concerne le besoin du sujet de réaliser son aire
d’omnipotence, et non la satisfaction de ses besoins pulsionnels.
« La quantité externe (Q), explique Freud, se manifeste en ψ par quelque chose de
différent, par la complexité des investissements. C’est de cette façon que la quantité externe
1(Q) est maintenue hors de ψ . » Comprenons que, au moyen des investissements
dont la personne secourable se dépouille, la destructivité de la quantité externe (Q)
est pacifiée et transformée en « indices de qualité » pour le moi infantile. « Ainsi
renforcés, les indices de qualité deviennent capables … d’augmenter les investissements
perceptifs. Et le moi a appris à pousser ses investissements d’attention dans la voie associative
menant des indices de qualité à la perception. C’est de cette façon que le moi devient capable
2d’investir justement les vraies perceptions ou ce qui les entoure . » La quantité psychique
(Q η), accumulée en ψ, peut alors accéder au conscient. Ainsi, grâce à « la complexité
des investissements en ψ », la quantité externe (Q) devient une limite, entendue, non
seulement au sens freudien de « pare-excitations », mais aussi au sens d’une aire
limitrophe tenant compte de toute la sémantique du « trephô, trophe ou trophos »,
et donc de ce qui, de part et d’autre, nourrit la limite, la génère, l’épaissit, la
sature. Autant de processus qui permettent à la limite de répondre aux
exigences de l’« urgence de la vie », que celle-ci exprime la nécessité explosive du
tiers matriciel sursaturé pendant la gestation, ou qu’elle exprime le besoin qu’a
le sujet élémentaire d’un environnement qui lui soit adéquat pour naître. Ce
besoin est celui d’une unicité nouvelle qui délivre le sujet de l’unicité
gestationnelle où il était ligaturé et maintenu à l’état de non-vie, et qui lui
permet de passer de l’omnipotence virtuelle à l’omnipotence réelle.
« La complexité des investissements en ψ », tel est donc le résultat de l’action
spécifique du « Nebenmensch ». S’il est dit « prochain », c’est au sens où, par cette
complexité des investissements, il réalise une tension de proximité interne,
permettant une unicité nouvelle entre, d’une part, la quantité externe (Q) dont la
destructivité est transmuée en une limite qui borde et protège et, d’autre part, la
quantité endogène (Q ′) recelant le noyau du sujet ou « self central ». Celui-ci, suscité
par cette tension de proximité interne, accepte de s’étendre et entraîne le moi
rudimentaire à pousser ses investissements dans la voie associative jusqu’à
remplir peu à peu l’aire limitrophe. Du fait de cette plénitude nouvelle, la
quantité endogène (Q ′) parvient à exprimer sa propre tendance à la décharge et, de

1 Ibid., p. 373.
2 Ibid
19 l’immobilité où elle était, passe à l’acte par lequel elle franchit et rejette la limite
naguère indispensable en séparant le quantum gagné par voie associative, de la
quantité remise au-dehors. Le « self central » se boucle ainsi sur son origine, c’est-
à-dire sur la quantité (Q) externe que le moi rudimentaire est parvenu à faire
migrer « dans la voie associative menant des indices de qualité à la perception ». C’est cette
migration par laquelle la quantité (Q) externe accède au système perception/conscience,
qui renforce le self central, rend le sujet réel et accroît son pouvoir de perception,
lui permettant, ensuite, de trouver l’altérité. Dans cette lecture, l’Hilflosigkeit
exprime l’urgence de la délivrance du sujet, laquelle conditionne sa seconde
naissance, après la naissance biologique.
Lorsque, trente ans plus tard, en 1923, dans Le moi et le ça, Freud se trouve
« contraint de reconnaître l’inconscient non refoulé » et ses « forces poussantes », qualifiées
de « pulsions de mort », il semble faire retour à l’Esquisse et identifier, sous le
concept d’inconscient non refoulé, « la quantité externe (Q) », comme une « nécessité
de la nature ». Entendons : nécessité du vide primitif qui, en tant que tiers inclus,
donne d’abord aux membranes enveloppant le fœtus le statut de matrice
et accepte que celui-ci se développe dans son sein ; dans ce premier temps,
il constitue avec le sujet virtuel l’unité première, en le contraignant à sa rigueur
monarchique. Ensuite, ce vide matriciel se manifeste brutalement par une
nécessité explosive, au moment où le nouveau-né apparaît enfermant un sujet
qui, lui, est non encore viable.
Selon notre lecture, la quantité externe (Q) était d’abord ce dedans primitif
« emprisonné » dans les enveloppes que nous appellerons maintenant les
« Mères » et auxquelles il donnait une matrice. C’est lorsque la naissance
biologique transgresse sa loi monarchique que ce vide contenant, ce dedans
primitif, se désentrave violemment de tout lien, et devient la quantité externe (Q)
que Freud nommera le « ça », en connexion avec l’idée de Nietzsche relative à la
« nécessité de la nature ». Dans cette perspective, les « forces poussantes » sont la
manifestation de la force centrifuge du « ça » et expriment ses « investissements
d’objet abandonnés », suite à la rupture des « Mères », rupture induite par
l’involution du système placentaire qui les sous-tend. Cette manifestation
expansive du « ça » (tendance à la décharge absolue) fait obstacle à la délivrance
du sujet potentiel, qui ne peut s’actualiser sans la contribution active du « ça ».
Nous voulons parler du sujet virtuel - immortel et tout-puissant (pour peu
qu’on tienne compte du système placentaire qui lui tient lieu de substitut
alimentant le vide matriciel) - qui est menacé de demeurer enclos dans le corps
du nouveau-né où les « Mères » l’avaient enterré. Freud décrit donc à nouveau,
mais indirectement, l’état d’Hilflosigkeit du nourrisson en lien explicite avec
le changement d’état du vide (quantité Q) qui passe de l’état de moindre énergie
– quand il est maintenu en tant que « tiers inclus » par les « investissements d’objet »
auxquels se vouent les processus placentaires -, à l’état excité quand, à la
naissance, il devient le « ça » manifestant ses « investissements d’objet abandonnés ».
Mais Freud ne mentionne plus la dépendance du nourrisson vis-à-vis de l’« acte
spécifique », ni non plus le « Nebenmensch » ou la « personne secourable ».
20 Pourtant, Freud reprend ce qu’il avait énoncé dans L’Esquisse, concernant la
condition suffisante pour satisfaire les exigences de l’acte spécifique :
« Le système neuronique se voit obligé de renoncer à sa tendance originelle à l’inertie, c’est-
à-dire à sa tendance au niveau = 0. Il doit apprendre à supporter une quantité emmagasinée
(Q η′).
L’idée de combiner cette "théorie de la quantité (Q η′) avec la connaissance des neurones,
telle que la présente actuellement l’histologie, fournit à notre théorie un second point d’appui.
Dans ces récentes découvertes, le point essentiel est que le système neuronique consiste en
neurones distincts mais de structure analogue, qui ne sont en contact que par l’intermédiaire
d’une substance étrangère et se terminent les uns à côté des autres comme sur des morceaux de
tissu étranger… Mais la fonction secondaire qui exige un emmagasinement de quantité (Q η′)
devient possible si l’on suppose l’intervention de résistances qui s’opposent à la décharge; la
structure des neurones permet de penser que ces résistances se produisent aux points de
contact [entre les neurones] qui jouent ainsi le rôle de barrière... La première justification de
cette hypothèse des "barrières de contact" découle du fait qu’ici lla transmission se fait
au travers d’un protoplasme indifférencié (souligné par nous) et non pas, comme
ordinairement au-dedans des neurones, par un protoplasme différencié, sans doute mieux
1adapté à la conduction . »
C’est cette organisation de "substance étrangère" en un "protoplasme indifférencié"
capable de s’opposer à la décharge qui retiendra notre attention. Selon notre
hypothèse d’une organisation de substance s’immisçant entre les quantités
(Q) endogène et exogène, ce protoplasme indifférencié apparie chaque quantité
mouvante externe à son opposé – représenté par les « particules matérielles que sont
les neurones, tous de structure analogue ». Dans Le moi et le ça, Freud reprend la théorie
d’un protoplasme indifférencié offrant une résistance à la pure décharge : il
pose la nécessité, face « aux forces poussantes » de l’inconscient non refoulé, d’« une
énergie déplaçable qui, en soi iindifférente (nous soulignons), peut venir s’ajouter à une
motion qualitativement différenciée, érotique ou destructive, et augmenter son investissement
2. » « Nous ne pouvons absolument pas, ajoute Freud, nous passer de l’hypothèse d’une total
telle énergie déplaçable. » « D’où provient-elle, du moi ou du ça, cela reste indéterminé »,
répond Freud. Elle n’est pas de « l’action spécifique de la personne secourable », selon
la thèse avancée dans l’Esquisse. Elle est le résultat, au sein même du « moi », du
détournement d’Éros de ses buts sexuels. Le moi investit cette libido
désexualisée à contre-courant, en guise de substitut aux « investissements d’objet
abandonnés » du ça. « En épousant les traits de l’objet, le moi s’impose pour ainsi dire lui-
3même, il cherche à remplacer pour lui ce qu’il a perdu . »

L’intuition de Freud trouve son prolongement dans la théorie de Winnicott,
à cette différence près que Winnicott attribue la production d’énergie
indifférenciée, non pas au moi infantile, non encore achevé, mais au moi de la
mère qui joue le rôle de « support du moi ». C’est le moi de la mère qui a subi de

1 Ibid., p. 318.
2 S. Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 258.
3 Ibid., p. 242.
21 profonds remaniements en cours de grossesse, qui est en mesure de « s’imposer
au ça comme objet d’amour ». Nous développerons ces remaniements qui
constituent l’envers dont « la fonction secondaire qui exige un emmagasinement de
quantité (Q η′) », représente l’endroit. Ils résultent de la transformation primaire
du « système neuronique » de la mère lorsqu’elle s’exile vers l’« étranger » qui l’a élue
et qui, en « tiers inclus », incrusté au plus intime d’elle-même, lui fait connaître sa
splendeur et fait d’elle son héritière. C’est lorsque cet « étranger » profile son
retrait, dès avant la rupture des « Mères » qui le maintiennent comme « tiers
inclus », et qu’il abandonne la mère encore enchaînée dans sa grossesse, que
nous nous trouvons dans le cas de figure décrit par Freud d’un « système
neuronique (qui) se voit obligé de renoncer à sa tendance originelle à l’inertie, c’est-à-dire à sa
tendance au niveau = 0 (et qui) doit apprendre à supporter une quantité emmagasinée
(Q η′) ». Nous développerons peu à peu ce parcours exilique de la mère,
parcours qui fait d’elle, le véritable et premier symbole de la négation entendue
au sens de la « résistance ».
En restant pour le moment dans le vocabulaire freudien de l’ Esquisse, disons
que la mère, qui se trouve trahie par cet « étranger » qui l’a d’abord séduite,
voudrait renoncer à cet héritage. Mais, étant encore enchaînée dans sa
grossesse, elle renonce à la décharge et transforme la quantité emmagasinée
(devenue indiscernable de la « substance étrangère » dont elle était investie) en une
substance indifférenciée composée d’éléments de « résistance » qui sont des
éléments hérités de l’« étranger » et neutralisés quant à leur tendance originelle
à la décharge. Ces éléments, en quelque sorte châtrés, s’opposeront, le moment
venu, à la décharge de cet « étranger » devenu tiers exclu à la naissance. Cet
« étranger » dont la densité intérieure était si forte, pendant la gestation, que, sitôt
libéré, il se répand en quantités mouvantes qui expriment son besoin impérieux de
décharge, de dissipation de l’excessif qu’il recelait. Ce sont ces éléments de
résistance, tous semblables, qui constituent les véritables « barrières de contact »,
car ils forment une étendue continue de substance étrangère mais
indifférenciée, perméable au frayage de la quantité (Q) excitée. Ils constituent
cette « libido, en soi indifférente » devenue « libre et déplaçable, pouvant se rajouter à une
motion qualitativement différenciée, érotique ou destructive, et augmenter son investissement
total. » En réalité, que la motion de la quantité externe Q, soit érotique ou
destructive, elle est exclusivement quantitative et non qualitative, car, d’une
façon ou d’une autre, elle exprime le même besoin impérieux de décharge et de
retour à l’état antérieur du vide qui n’a cessé d’être densifié, c’est-à-dire resserré
sur lui-même pour continuer d’être matriciel, et d’équilibrer la contre-pression
exercée par la croissance du fœtus. Ainsi le renversement qui transforme en
« barrière de contact » le contact intime de la mère à « l’étranger » qui l’habitait, est
corrélatif du renversement qu’elle opère à son tour, où, en se réduisant à n’être
plus qu’une substance indifférenciée et perméable au frayage, elle fait se
retourner la motion sur elle-même : de quantitative, la quantité (Q) devient
qualitative, par rapport au sujet virtuel.
22 Si nous comprenons bien Freud, le changement de la quantité en qualité
s’opère par un processus collectif qui parvient à mettre l’excitation à l’écart tout
en la transformant en indice de qualité.
« La quantité p plus grande en φ (les neurones qui reçoivent les stimuli de
l’extérieur) se manifeste par le fait que p plusieurs neurones, au lieu d’un seul, se trouveront
investis en ψ... Ainsi la q quantité en φ se manifeste par une complication en ψ. C’est de
cette façon que la quantité (Q) est retenue loin de ψ, tout au moins dans une certaine limite ».
Freud conclut : « La quantité d’excitation φ se manifeste en ψ par une complication
qualité par la topographie puisque…il semble raisonnable de diviser les neurones ψ en et la q
deux groupes : les neurones du pallium qui reçoivent leurs investissements de φ et les neurones
1nucléaires qui les reçoivent des voies de conduction endogènes . »
Le prolongement que nous voulons donner à la pensée de Freud considère
l’ensemble du système neuronique - ou libidinal - comme appartenant à la
personne secourable, préalablement investie par la puissance « étrangère » : qu’il
s’agisse des neurones φ qui reçoivent les stimuli de l’extérieur, ou des neurones
ψ qui assurent la décharge des excitations endogènes. Le système neuronique
de la personne secourable a été profondément remanié et transformé en un
système de particules matérielles indifférenciées capables à la fois de la
perméabilité de φ et de la résistance de ψ. C’est un système biface qui joue à la
fois d’un facteur extensif embrassant les stimuli de l’extérieur et d’un facteur
intensif qui transforme la quantité absorbée en φ par la mise en jeu simultanée
de plusieurs particules matérielles (ou neurones ψ) et par leur compression en
un vis-à-vis orienté vers les excitations endogènes et les attirant en lui.
Dans Le moi et le ça, Freud semble avoir abandonné les premières intuitions
de l’Esquisse et attribue au moi la « sublimation » primitive de la libido sexuelle en
libido indifférenciée. Le « moi » se trouve dans l’obligation, dit Freud, de
« remplacer par des modifications les investissements d’objet abandonnés, que le ça ressent
comme des besoins érotiques ». Cette « transposition d’un choix d’objet érotique du ça en une
modification du moi » prolonge pourtant sa pensée dans l’Esquisse, selon laquelle
« la quantité (Q) se manifeste par une complication ». Les « modifications », explique
Freud, sont « des identifications ». N’en est-il pas de même des « complications » ?
Dans un cas comme dans l’autre, les processus collectifs qui s’opposent à la
décharge exigent l’investissement en nombre d’éléments indifférenciés, tous
égaux, qui se répartissent la charge et l’épuisent en la divisant : de plus en plus
d’éléments d’aspiration, de moins en moins de charge. La différence est que la
personne secourable est en mesure de produire cette « énergie déplaçable, en soi
indifférente », cette matière égrenée, sans en subir une modification de la
personnalité, tandis que si c’est le moi non encore achevé qui est impliqué dans
la production de ces processus collectifs, il en résulte forcément une
« modification » du moi qui est menacé d’« éclatement », autrement dit de
2dissociation en « personnalités multiples », comme le souligne Freud.

1 Ibid., p. 334.
2 Ibid., p. 243.
23 Ce « clivage du moi », à partir duquel Lacan affirmera la « Spaltung » (division)
structurelle du sujet, inscrit donc l’élément de cruauté, intrinsèque à la tendance
à la décharge des forces répulsives de l’inconscient non refoulé (ou, selon notre
lecture, du vide en expansion), comme un élément héréditaire auquel le « moi »
ne peut que se soumettre. Tandis que dans notre hypothèse prolongeant la
pensée de Freud, la « sublimation » qui implique l’abandon des buts sexuels
(autrement dit, dans le langage de l’Esquisse, le renoncement à la décharge), la
mise de la libido désexualisée ainsi obtenue au service de la compulsion des
« tendances érotiques du ça », et enfin « la transposition de la libido d’objet du ça, en réserve
de libido narcissique du moi », cette « sublimation », donc, définit l’acte spécifique de
la personne secourable. Mais, dans ce texte, Freud n’évoque les parents que
comme figure du surmoi et non de la « personne secourable ». C’est pourtant à elle
qu’incombe la constitution de cette « réserve d’énergie déplaçable » ou de « libido
déplaçable qui travaille au service du principe de plaisir, pour éviter les stases et faciliter des
1décharges . »
Ce faisant, Freud saute l’obstacle de la dépendance absolue du nourrisson
et parvient ainsi à maintenir la dualité pulsionnelle en tant que base du conflit
qu’il situe d’emblée comme intrapsychique. En instaurant la tendance au retour
à l’état antérieur comme « pulsion de mort adverse » à la vie, il passe à côté de la
problématique de sa transmissibilité en tant qu’elle conditionne, au contraire, la
possibilité de la vie et de son devenir. Il passe donc à côté de l’autre dissociation
que cette tendance implique pour la rendre transmissible. Non pas celle dont le
moi infantile serait d’emblée affecté – et qui ne peut être que pathologique
et inapte à assurer la transmission au profit du sujet virtuel -, mais la
dissociation à laquelle le « Nebenmensch » est en mesure de parvenir.
Freud échoue là où sa trouvaille géniale de la tendance au retour à l’état
antérieur aurait pu donner une valeur métapsychologique aux notions
d’« Hilflosigkeit » et de « Nebenmensch ». Il nous faut, afin de poursuivre sa pensée,
passer d’une métapsychologie de la quantité en termes thermodynamiques de
stase et d’écoulement à une métapsychologie de la quantité en termes
quantiques de particules dont l’énergie est positive mais dont l’impulsion est
négative. Ces particules, représentant les quantités mouvantes externes,
impliquent pour leur transmission des processus de numérisation et de
mémorisation, lesquels exigent une couche de substance qui soit uniformément
sensibilisée à ces quantités mouvantes. Elle est composée d’éléments matériels,
préalablement sensibilisés puis neutralisés et qui constituent en définitive les
quanta d’action spécifique du Nebenmensch. Celui-ci peut, le moment venu,
satisfaire la tendance à la décharge des quantités exogènes – dont le frayage
implique, pour chacune, d’innombrables quanta d’action qui la numérisent - et
tout à la fois y opposent une résistance en inversant son impulsion négative.
Autrement dit, la quantité se manifeste, ici, par l’identification réalisée par cette
numérisation collective. Tandis que la qualité tient d’une part au fait que cette
identification est en réalité un appariement de la quantité mouvante à son

1 Ibid., p. 259.
24 opposé qui l’inverse, puisque les éléments impliqués en nombre dans cet
appariement, sont tous homogènes à la quantité mais s’y opposent par leur
inertie, du fait qu’ils ont dû renoncer à leur tendance à la décharge en se
bouclant sur eux-mêmes (nous y reviendrons). Ces éléments lourds annulent
l’impulsion négative qui remonte le temps et localisent ainsi la quantité externe
de manière à recevoir des investissements en provenance des voies
d’association et de conduction endogènes, appartenant au sujet virtuel. C’est
dans ce sens que nous comprenons la phrase de Freud : « la qualité se manifeste
par la topographie ».
L’on conçoit que la tendance au retour à l’état antérieur ait été qualifiée par
Freud de pulsion de mort, si elle manifeste l’impulsion négative du vide
matriciel primitif, en expansion suite à la naissance. Elle représente, en effet,
une menace vitale pour le devenir du sujet virtuel qui, bien qu’il porte en lui les
éléments potentiels de son actualisation, ne peut y parvenir sans la contribution
rétributive de la mère (Nebenmensch). Celle-ci prend physiquement à son compte
ce retour de la génération sur elle-même en fabriquant le substitut qui, à la place
du sujet encore virtuel, remplace la quantité par une identification. Laquelle
transforme la quantité en indices de qualité susceptibles d’attirer le sujet dans la
voie associative qui mène à la perception. Sans cette contribution de l’acte
spécifique du « Nebenmensch » le sujet n’a aucune chance d’être délivré et de
passer de la potentialisation à l’actualisation. C’est justement en ce sens que l’on
peut parler de « détresse sans recours » (« Hilflosigkeit »).
I. 1. c. La quantité ou la « chose »
Il s’agit donc d’élaborer une métapsychologie qui repense le concept de
quantité en tenant compte des conditions antérieures à la naissance biologique,
où la quantité était maintenue à l’état de moindre énergie par l’activité
incessante du système placentaire – nous y reviendrons plus loin – qui satisfait
sa « tendance à l’inertie », en stricte adéquation avec la croissance du fœtus. De
cette façon, le vide matriciel (précurseur de la « quantité Q externe ») accepte,
en son sein, que la croissance du fœtus se développe à partir de son propre vide
central (que l’on pourrait appeler, en termes freudiens : quantité Q endogène),
à la condition cependant, que celui-ci demeure enclavé, à l’état de vide virtuel.
En termes de physique quantique, pour qu’il y ait vide, il faut qu’il y ait un
système qui tient le vide. Contraindre le vide central - à partir duquel le fœtus se
développe - à l’état virtuel, c’est le contraindre à ne pas avoir de système propre
qui le tienne, à être assujetti au vide matriciel primitif qui, seul, dispose de son
propre système d’investissement. Ce qui signifie que le vide central (self central,
pour Winnicott ou quantité (Q) endogène, pour Freud) ne peut manifester la vertu
qui lui est intrinsèque, à savoir sa tendance à la décharge, laquelle équivaudrait,
ici, à une naissance.
Mise à l’abri de la destruction aussi bien que de la naissance - qui sont les
deux manifestations connexes (comme l’envers et l’endroit) de la tendance à la
décharge -, l’unité première n’est pas le nouvel individu, mais l’ensemble
25 individu/environnement, comme dit Winnicott. Cette unité première, qui est le
véritable représentant du sujet, ne connaît rien d’autre que l’identité en raison
du circuit en régime de cohésion et d’homogénéité absolues, maintenu par le
système placentaire entre individu et environnement. L’on remarquera
cependant que la structure de cette unité première est déjà ternaire du fait,
justement, de l’« organisation de substance » placentaire qui joue le rôle de tiers
occulté, veillant à la symétrie globale des sous-structures concernées à chaque
étape de la transition de cette unité première qui s’achemine irréversiblement
vers la rupture de symétrie. Après la naissance cette unicité ne sera plus jamais
pareille. Il n’empêche qu’elle perdurera comme une nécessité irréductible
du self central (vide central), car elle constitue la seule base d’où peut
partir, dans des conditions favorables, le mouvement du sujet.
Or la naissance biologique provoque la bifurcation des trois composants de
l’unité première : 1) le vide matriciel surgit en "foule" en faisant béance dans la
sphère radieuse des « Mères » où il était emprisonné en tant que « tiers inclus »; 2)
le sujet surgit comme un quasi néant contracté au bord de son trou
d’éternité (vide central); 3) Le tiers occulté chute comme reste, délivrant la mère
qui prend le relais en devenant, elle, le tiers occulté – nous y reviendrons. C’est
la dissémination du dedans primitif, par suite de sa saturation antérieure, qui
oriente vers une métapsychologie de la quantité en termes numériques, pour
penser les processus substantiels collectifs susceptibles d’embrasser les traces
actives de la nécessité explosive de ce vide primitif qui manifeste violemment sa
« tendance au niveau = 0 ». Il nous faut donc reconsidérer, en termes de
métapsychologie collective, l’action spécifique du Nebenmensch qui réduit les
multiples dimensions du vide primitif en expansion à deux dimensions
et constitue ainsi un « être de surface », comme dit Freud, qu’il tend et courbe de
façon à englober à nouveau le sujet. Une unicité nouvelle est alors instaurée,
cette fois-ci non « délétère », comme l’était l’unicité d’avant la rupture de
symétrie opérée par la naissance. Une unicité qui ménage au sujet (vide central
1) la possibilité de s’étendre ou, en termes freudiens, « quantité endogène »

1 Freud définit la quantité (Q) endogène par l’ensemble « des stimuli provenant des
éléments somatiques eux-mêmes, des stimuli endogènes qui tendent aussi à se décharger. » Il
ajoute : « Ils prennent naissance dans les cellules du corps et provoquent les grands besoins :
la faim, la respiration, la sexualité » (Esquisse, p. 317). On peut en déduire, facilement, que la
quantité (Q) endogène représente les besoins pulsionnels. Or c’est précisément à l’endroit de
ces stimuli endogènes, qu’il nomme « urgence de la vie », que Freud introduit « l’acte
spécifique [capable de fournir des conditions bien déterminées dans le monde extérieur] ». Ce
qui nous laisse entendre que l’acte spécifique prend physiquement en compte la décharge de
la quantité externe Q en même temps qu’il retient la tendance à la décharge de la quantité Q
endogène et réalise les "modifications" pour rendre la première adéquate à la seconde. Cette
condition qui rétablit l’unicité des deux quantités externe et endogène s’assure que l’aller du
mouvement du sujet fera retour à ce dernier, et non à l’Autre, et que, par conséquent, le sujet
ne soit pas altéré par l’aller-retour du circuit de la pulsion. Cette condition est donc une
antériorité requise à la possibilité de la décharge de la quantité Q endogène. Une condition
qui s’assure, par exemple, du libre va-et-vient du souffle ou de l’incorporation alimentaire
dénuée d’angoisse et, de façon générale, cherche ce que Winnicott appelle l’« orgasme du
26 et d’investir émotionnellement l’« être de surface », support de son moi et porteur
de la quantité emmagasinée (Q η′). Le sujet virtuel parvient ainsi à tirer cette
quantité au-dedans de lui-même en s’appuyant sur les expériences
émotionnelles du corps qui lui constituent peu à peu son propre moi comme
« système d’aspiration unitaire », selon la formule même dont Freud définit le moi.
Par ailleurs la migration de la quantité emmagasinée (Q η′) donne « corps » au sujet
qui devient réel. C’est ce « corps » nouvellement constitué et composé non pas
d’organes mais d’éléments de la « substance étrangère » nouvellement gagnée,
qu’il pourra indéfiniment habiter. Car c’est ce corps qui est susceptible de se
dédoubler et d’être investi par le sujet, nouvellement apte à se diviser, pour
transposer la quantité externe en une complication, et par-là, différer le moment
où il peut, pour lui-même, la situer comme indice de qualité et finalement
retrouver ce qu’il a préalablement détaché de lui-même. Avant que ce « corps »
ne soit constitué, le sujet demeure dépendant de l’acte spécifique de la personne
secourable.
On peut entrevoir alors que, dans l’Esquisse, l’enjeu de la personne secourable
n’a pas seulement le sens - auquel les analystes se sont souvent cantonnés – de
« pare-excitations » mais recouvre la question de la transmutation de la quantité
externe Q, en « chose (Das Ding) ». Ce qui exige de la personne secourable de pouvoir
jouer le rôle de tiers occulté prenant à son compte les complications dont on a vu
qu’elles étaient des identifications qui transforment la quantité externe en
« chose » personnifiée et située pour le sujet qu’elle englobe dans une unicité
nouvelle. Freud introduit le concept de « chose (Das Ding) » quand il interroge les
conditions nécessaires pour que « l’objet perçu soit semblable [au sujet qui perçoit],
c’est-à-dire à un être humain. L’intérêt qu’il suscite, ajoute-t-il, s’explique encore par le fait
que c c’est un objet du même ordre qui a apporté au sujet sa première satisfaction
(et aussi son premier déplaisir) et qui fut pour lui la première puissance. » Une lecture
facile a vite fait de réduire ce semblable à la puissance qu’il aurait de satisfaire ou
de frustrer les besoins pulsionnels. Mais Freud poursuit : « L’éveil de la
connaissance est donc dû à la perception d’autrui », mettant en avant la relation que
suscite ce semblable, comme fondement de la connaissance.
Selon notre lecture, il s’agit de faire passer le dedans primitif, devenu
l’étranger insaisissable et inconnaissable, à l’état de « chose » prenant statut de
semblable, permettant donc au sujet de s’en saisir et de la connaître. Une « chose »
porteuse d’une puissance que le sujet puisse reconnaître et faire sienne : sa
satisfaction ou son déplaisir en découlent. Cette lecture nous paraît éclairer le
fameux « complexe d’autrui » que Freud introduit comme paradigme des
« complexes perceptifs » qui émanent tous de la perception d’autrui comme
semblable. Ce complexe que l’on traduit aussi par « complexe du prochain
(Nebenmensh) », écrit Freud, « se différencie donc en deux parties, l’une qui s’impose
comme une structure constante, reste en une totalité c cohérente comme « chose » (c’est
nous qui soulignons), tandis que l’autre peut être c comprise (souligné par l’auteur)

moi ». Il s’agit de la joie par laquelle le sujet témoigne de la migration nouvelle, en son sein,
de son centre de gravité - détenu jusque-là par la quantité Q externe.
27 grâce à une activité mnémonique, c’est-à-dire attribuée à une annonce que le propre corps du
1sujet lui fait parvenir . »
Freud cherche à établir, ici, les fondements du Principe de réalité. Et c’est sans
doute le génie de Lacan d’avoir tiré la réalité, représentée par le « complexe
d’autrui », du côté du Réel en tant que « manque », en substituant à la
métapsychologie de la quantité une métapsychologie du vide. C’est dans cette
perspective que nous avançons l’hypothèse selon laquelle la tendance à la
décharge représente en réalité l’impulsion négative d’un vide qui est bien le
« manque » dont parle Lacan, à ceci près que nous explicitons sa nature
physique comme vide en expansion, compte tenu de son état de saturation
antérieure. Cette approche permet d’apporter aux concepts de « complexe
d’autrui » et de « chose » un prolongement différent de celui qu’apporte Lacan.
Celui-ci réduit « autrui » à « l’Autre », qu’il conçoit comme « lieu du manque ».
« Das Ding » (la « chose ») est, selon lui, ce qui vient à la place du « manque »
et constitue, en tant que tel, la « cause » du sujet.
De notre point de vue, le vide est vide de quelque « chose ». Il n’y a donc
pas de vide sans cette « chose »-là. Le vide est relatif à la chose réelle. Le
« manque » manifeste l’absence du vide en raison de la dissémination de la
chose réelle qui le tient. Tout l’intérêt du « complexe d’autrui », conçu par Freud
à une époque où il n’avait pu utiliser les données de la physique moderne, est
une élaboration des processus qui font passer la quantité extérieure Q de la
pluralité relative à sa dissémination, à l’unicité qu’elle doit reconstituer avec le
sujet. De cette façon, l’Autre devient « autrui », un autrui défini comme
« semblable au sujet qui perçoit », c’est-à-dire un autrui unifié au sujet, en « une
structure stable qui demeure un tout cohérent comme "chose" », et qui, de surcroît, ajoute
Freud, suscite la « réflexion reproductive » du sujet.
Nous reviendrons plus longuement sur la position lacanienne. Précisons
pour l’instant l’orientation de notre recherche qui tente d’interroger la
métapsychologie de la transformation de la quantité externe en « chose ».
Métapsychologie qui est déterminée par l’« Hilflosigkeit », soit l’état du sujet
virtuel, arrivant au monde, comme un quasi-néant contracté, démuni de la
« chose » qui, au-dedans de lui, puisse le tenir pour lui permettre de « sortir »,
manifester sa propre tendance à la décharge, mais sans rien perdre de ses
racines obscures. Il faut en définitive se représenter ce sujet virtuel comme un
œil profond mythique dont on peut seulement dire que, sans voir, il se
voit, et que sa détresse est de dépendre du complexe perceptif qui lui donne à voir
son semblable, c’est-à-dire son propre regard le regardant. Il peut alors déployer
sa pensée réflexive, et, par cette pensée imaginaire, faire migrer au-dedans de lui un
quantum de la « chose » et totaliser peu à peu son véritable « corps », sa « chair de
vision », comme dit Merleau Ponty, qui le rend réel.
Le complexe d’autrui recouvre alors une métapsychologie de la cruauté
intrinsèque à la dissémination de la « chose », résultant de la nécessité expansive
du dedans primitif. La première partie du complexe implique de penser les

1 Ibid., pp. 348/349.
28 processus collectifs qui s’opposent à la décharge en termes de meurtre et de
sacrifice consentis par la personne secourable, pour constituer la substance
étrangère homogène au vide primitif, et la neutraliser afin de servir au frayage
de ce vide (disséminé du fait même de sa saturation antérieure) et, par ce
frayage même, le reconstituer en « chose », douée de regards. Lesquels
englobent le sujet qui les regarde comme si, en tout point, il se voyait par lui-
même le regardant. Tandis que la seconde partie du complexe met en avant le
rôle du corps – basé sur les expériences émotionnelles du rapport au même –
dans la mémorisation et la migration de la « chose ». Si bien que l’aboutissement
de ce complexe d’autrui est en définitive un transfert de puissance qui
potentialise le sujet virtuel et le fait passer de la réflexion reproductive à l’agir. Il
exprime ainsi sa propre tendance à la décharge par un acte de rejet qui met fin
au complexe d’autrui en séparant ce que le sujet a gagné de la « chose » en tant
que moi de ce qui est mis au-dehors en tant que non-moi.
Nous pouvons donc reconnaître dans le complexe d’autrui le prototype
selon lequel prennent place les deux fonctions du jugement, telles que définies
1par Freud dans La négation . La « réflexion reproductive » correspond à la Bejahung :
« l’affirmation », au sens où elle potentialise le sujet. L’acte de décharge
correspond à l’Ausstossung : l’expulsion ou le rejet, au sens où cet acte sépare le
sujet et l’objet en faisant passer l’objet de l’état où il est conçu subjectivement
à l’état où il est perçu objectivement - perçu parce que détruit et détruit parce
que perçu, selon le paradoxe qu’avance Winnicott à propos de la destruction
comme source du principe de réalité (nous y reviendrons). De notre point de
vue, cet agir implique donc la totalisation préalable d’un potentiel endogène
d’agressivité. Autrement dit, cet agir exprime le pouvoir de négation
nouvellement conquis par le sujet, lequel s’oppose au pouvoir de négation du
vide en expansion et peut, pour la première fois, se l’assujettir. C’est ce qui
donne sens au sacrifice consenti par la personne secourable.
Mais il faut noter que la dualité ainsi produite par le complexe perceptif ne
correspond pas, comme l’écrit Freud, « à l’opposition des deux groupes de pulsions.
L’affirmation – comme substitut de l’unification - appartient à l’Éros ; la négation – qui
succède à l’exclusion – appartient à la pulsion de destruction. » Cette dualité n’est pas le
simple prolongement « de l’inclusion dans le moi o ou de l’exclusion hors du moi qui,
2originellement, se produisaient selon le principe de plaisir . » Elle n’est pas, non plus,
superposable à la dualité qui se joue entre le Nebenmensh représentant Éros, et la
Quantité (Q) extérieure (ou vide en expansion) représentant Thanatos. Dans
cette dualité primaire, Éros, loin de ne faire qu’unifier, reconstitue Thanatos
disséminé (pur manque) en un tout pacifié et posé en tant que « chose »,
laquelle devient le semblable du sujet, son vis-à-vis. Tandis que dans la dualité
3secondaire, produite par le complexe perceptif où « l’état d’identité » est déjà
réalisée entre le sujet et la « chose », la structure binaire sujet/objet est

1 S. Freud, Résultats, Idées, Problèmes II, dans « La négation », PUF, 1985, p. 138.
2 Ibid., p. 138.
3 L’Esquisse, p. 349.
29 remplacée par une structure ternaire : sujet/ tiers inclus /tiers occulté. Dans ces
conditions, la « réflexion reproductive » du sujet – équivalent d’Éros - détermine les
attributs de l’objet, comme liens d’identité. L’« inclusion dans le moi » se fonde, ici,
uniquement sur le plaisir généralisé de la négation - dont l’envers est le
négativisme des psychotiques. En effet, ici, ce plaisir généralisé se contente de
reproduire l’abolition de tous les sens et de toutes les différences, préalablement
réalisée par le travail d’« aspiration unitaire » du Nebenmensh – dans son rôle de
tiers occulté. Cette affirmation généralisée de la négation, correspond,
à moindres frais, à l’unification d’Éros, déjà prise physiquement à son compte
par le Nebenmensch. Elle établit la croyance sur la base du plus simple des
sentiments, celui d’exister. Or elle produit, par là-même, des effets cumulatifs
d’où surgit paradoxalement un agir porteur d’un potentiel de destruction propre
au sujet et qui triomphe de la pulsion de destruction de Thanatos.
Cet agir fait passer le sujet et l’objet de l’union à la séparation. Il représente
l’acte de franchissement du sujet qui renverse le contenant auparavant
indispensable, c’est-à-dire la figure d’« autrui » qui a pourtant permis au sujet de
concevoir son identité personnelle, de la dégager de ce qui n’est pas elle, bref de
se signifier. Il distingue dans l’objet la partie porteuse d’altérité (tiers inclus) qui
a été consommée en tant que « moi », et rejette la partie porteuse d’identité
(celle qui était support du moi). Autrement dit, par le potentiel destructif de cet
agir, le sujet parvient à « sortir » de son état enclavé dans le corps où le vide
matriciel – porté par les « Mères » –, l’avait condamné à une non-vie, et parvient
à inscrire sa différence comme acte autobiographique.
Dans ce prolongement que nous proposons de la métapsychologie
freudienne, l’« action spécifique » du « Nebenmensch » a pour fonction l’« aspiration
unitaire » de la multitude des « investissements d’objet abandonnés » du ça, qui sont
inversés et transformés en « réserve narcissique », en vue de rétablir l’unicité
sujet/objet. À ce titre, cette action est un maillon incontournable. Freud saute
ce maillon en n’ayant pas eu les moyens, à son époque, de se séparer d’une
vision binaire des processus psychiques et de passer à une conception
quantique dans laquelle l’altérité est un vide physique qui fait obstacle au
devenir et refuse de se mélanger. L’altérité n’est pas d’emblée posée comme
« monde extérieur ». De même que le vide central - qui est de même nature –
refuse de se lier, il ne se pose pas d’emblée comme désir. Dans cette
conception, le sujet et l’objet sont les contradictoires suprêmes, et imposent que
le « Nebenmensch » puisse atteindre une posture mentale illogique, le conduisant
à quitter le monde des humains pour se soumettre à la logique centrifuge,
cruelle et inhumaine de l’altérité, afin de la réorganiser en une limite homogène
et bénéfique au sujet, le protégeant de la destruction tout autant que de la
naissance, pendant tout le temps que dure la transition qui va de la
potentialisation à l’actualisation du sujet.
La difficulté au seuil de laquelle Freud s’est arrêté était de penser « la personne
1secourable » comme un système d’« aspiration unitaire », ainsi que lui-même

1 Ibid., “ Le moi et le ça” p. 259.
30 a défini le moi. Un système qui supplée au « moi encore faible du début » en
englobant le nouveau-né dans un « complexe d’autrui », produit sur la base de la
négation de l’altérité en tant que différence. Dans ces conditions favorables, le
sujet nucléaire peut faire l’expérience d’être vivant, vivant de sa propre vie
éternelle, immortelle, soutenue par celle de l’altérité transmuée en tiers inclus. Il
lui est donc donné de vivre son omnipotence, autrement dit de s’infinitiser.
C’est cette infinitisation que Winnicott désigne en parlant d’« orgasme du moi » -
nous y reviendrons. Elle correspond sans doute à ce que Freud appelle
« narcissisme primaire ». Cette infinitisation est fondamentale car elle entraîne les
expériences émotionnelles, et non pulsionnelles, du corps, lesquelles produisent
une plénitude nouvelle qui donne corps au vide central du sujet et le conduit
à s’opposer à la plénitude de l’Autre agencée par le Nebenmesch, obligeant l’Autre
à se dédoubler en sa faveur.
Ainsi, la première partie du complexe d’autrui établit une zone de
transparence sujet/objet, permettant un rapport du sujet à l’Autre, au titre de
leur identité. Mais cela a un prix : la non-résistance du « Nebenmensh »
à l’adversité du tiers exclu et la résorption de sa tendance à la décharge.
Inversement, dans la seconde partie du complexe, le sujet fait migrer au-dedans
de lui la « chose » porteuse d’altérité, mais cela a un prix : la séparation d’avec
l’objet préalablement subjectif et porteur d’identité et le rejet du tiers qui, en se
dédoublant au profit du sujet, réintègre son trait d’adversité.
I. 1. d. Cruauté primitive et masculin primitif
Ainsi, prolonger la métapsychologie freudienne vers la cruauté intrinsèque
à la migration de la « chose » revient à penser les faits migratoires du masculin
primitif. Par « masculin primitif », nous voulons désigner le faire absolu –
poussant à l’agir insensé - de la tendance au retour à l’état antérieur, qui est une
force centrifuge. Il est l’expression physique de la négation de la génération
préalable à laquelle ce masculin primitif a consenti contre son gré. La tendance
au retour à l’état antérieur signifie donc l’exigence du retour de la génération
sur elle-même et se traduit par l’interdit de naissance. Les angoisses
primitives du nouveau-né témoignent de la précarité de la filiation du masculin
primitif qui proclame un interdit de naissance de la personne bien qu’il ait
consenti à son organogenèse.
Dans cette perspective, la cruauté est relative aux faits migratoires du
masculin primitif. Ces faits commencent au cours de la gestation, d’abord par
l’exil de la mère, au cours duquel elle se rapproche de lui, alors qu’il incarne le
dedans primitif. C’est en fonction de son aptitude à cet exil qu’elle peut ou non,
ultérieurement, prendre à son compte ce retournement de la génération sur elle-
même qu’il exige. Ceci nous conduira à développer les questions du « meurtre »
et de l’inceste que pose cette rétribution contributive de la mère.
Ces faits migratoires, auxquels la psychanalyse n’a pas accordé le rôle
fondamental qui leur revient, sont pourtant, ainsi que nous essaierons de le
montrer, des faits de langue. Ils conduisent la mère à incarner la négation
31 modalisatrice de la négation performative du sujet, à laquelle revient en
définitive d’instaurer l’existence de l’inconscient et l’accès au langage. La
fonction de tiers occulté que nous développerons, est, en effet, de constituer la
matière destinée au pur frayage de la quantité extérieure Q dont le vecteur est, par
là-même, inversé. À ce titre, le tiers occulté est bien l’agent de négation du
masculin primitif dont il transforme la puissance destructrice en une puissance
bénéfique qui répare la perte d’origine, perte provoquée par sa nécessité
explosive. La détresse primitive, ou l’Hilflosigkeit du nouveau-né, témoigne en
réalité de la précarité de la filiation du masculin primitif. Elle est la cause de
l’éthique du Nebenmensch, qui permet de triompher de cette précarité même. Car
les faits migratoires du masculin primitif, assurés par le Nebenmensh, ouvrent la
voie au déploiement de l’autre pôle du masculin, représenté par le « moi
nucléaire », à qui il est implicitement demandé de collaborer à cette migration
mais à moindres frais (sans dissociation ni clivage).
La condition existentielle du sujet prime sur l’émergence de la dualité
pulsionnelle et de la dualité du discours. Cette condition satisfaite, le sujet peut
se délivrer et progressivement se renforcer en tirant au-dedans de lui un certain
quantum du masculin primitif, préalablement transmué en « père » matriciel qui
reconnaît son « fils » (sujet virtuel) et qui lui dit : oui. Celui-ci peut alors « étendre
ses antennes », selon la formlation de Freud à propos de l’Inconscient, et ramener
au-dedans de lui de quoi se constituer un « corps masculin » qui s’exprime
comme potentiel destructeur, et par lequel il affirme sa filiation au référent
paternel en se dégageant du maternel matriciel.
Dans cette hypothèse que ce livre se propose de développer peu à peu, la
cruauté demeure une donnée primordiale mais ne reste pas du côté de
l’hérédité, comme c’est le cas dans la seconde topique freudienne
(moi/ça/surmoi) où elle n’a d’autre issue que de soumettre nécessairement le
« moi » à sa compulsion et le menacer de clivage, ou affecter d’emblée le sujet
d’une division comme dira Lacan dans son retour à Freud.
Faute de pouvoir réintroduire la fonction du « Nebenmensh » comme
dispositif assurant l’aspiration unitaire de la force centrifuge ou pulsion de mort,
Freud demeure prisonnier d’une fausse conception dualiste de la cruauté. Il part
en effet de l’hypothèse, fausse, que c’est le combat d’Éros contre Thanatos qui
fait triompher la vie, si bien que la cruauté n’est plus que le surplus de la
destruction qu’Éros n’a pu absorber. Le moi, en désexualisant ses pulsions de
vie pour se mettre au service des « motions pulsionnelles adverses », devient lui-
même l’objet des pulsions de mort. « La composante érotique n’a plus, après la
sublimation, la force de lier la totalité de la destruction qui s’y adjoignait, et celle-ci devient
libre, comme tendance à l’agression et à la destruction. C’est de cette désunion que l’idéal en
1général tirerait son trait de dureté et de cruauté, celui du devoir impératif », et deviendrait
l’instance morale qui « se montre d’une particulière sévérité, (et) fait rage contre le moi,
2souvent de façon cruelle ».

1 Ibid., p. 270.
2 Ibid., pp. 265/266.
32 Autrement dit, Freud est obligé d’ajouter un troisième terme, celui de la
sublimation, pour maintenir, coûte que coûte, l’opposition pulsion de
vie/pulsion de mort Il en résulte que la cruauté que recouvre le concept de
« pulsion de mort », demeure un élément hétérogène à l’humain, une sorte
d’animalité vis-à-vis de laquelle cet animal qu’est l’homme disposerait lui, de la
sublimation, ou de la raison ou de la pensée ou encore de l’ordre signifiant, ce
dont sont privés les autres animaux. Nous verrons que cette opposition entre
l’homme et l’animal, qu’il ne s’agit pas de mettre en doute, peut être autrement
justifiée. Mettons l’accent pour l’instant sur le fait que, dans l’hypothèse que
nous avançons, le dispositif qui unit en même temps qu’il sépare la destructivité
manifeste des « pulsions de mort » et la destructivité potentielle de la vie
émergente, ce dispositif, donc, est le résultat d’une soustraction, non d’un
rajout. Il s’agit d’homogénéiser et d’ajuster la première à la seconde pour
permettre à l’infans de risquer son propre potentiel destructeur comme un acte
autobiographique, et non comme une tendance héréditaire résiduelle qui aurait
échappé à la liaison d’Éros.
Freud ne pouvait à son époque concevoir cette soustraction comme le prix
sacrificiel qu’implique le retour de la génération sur elle-même, retour imposé
par l’impulsion négative du vide en expansion qui fait obstacle au devenir de sa
propre génération. Dans Le moi et le ça, au chapitre consacré aux Deux espèces de
pulsions, Freud conclut : « La question de l’origine de la vie resterait une question
cosmologique qui, d’après le but et l’intention de la vie, recevrait une réponse dualiste ».
Cette dualité, opposant « dans chaque morceau de substance vivante les deux sortes de
pulsions », inscrit finalement la psychanalyse dans la stricte continuité de la
pensée dualiste qui n’a cessé de prévaloir en occident depuis Aristote jusqu’à
Descartes, et domine encore la pensée de Hegel, Heidegger et y compris Lacan.
Pensée qui oppose l’esprit et le corps, la raison et la passion, le signifiant
et l’affect, Thanatos et Éros, etc. Alors que, si l’origine de la vie est de nature
cosmologique – impliquant donc la question de l’expansion de l’univers – elle
recevrait une réponse plurielle, et non dualiste, qui aurait à charge de
construire un référent permettant de concevoir une organisation de la dualité
humaine et cosmique.
Pourtant, jamais autant que dans ce texte de 1923 où la construction du moi
et « les relations de dépendance du moi » constituent sa préoccupation majeure, Freud
n’a été aussi prêt à renoncer à la dualité pulsionnelle et à adopter un point de
vue ontogénétique. Non pour revenir au monisme pulsionnel de Jung, mais
pour ouvrir au contraire la question de l’origine de la vie à une réponse
plurielle, plutôt qu’à la « réponse dualiste » qu’il cherchait à maintenir. Pourtant,
en parlant des « modifications » ou des » identifications multiples » du moi, en réponse
à ces forces compulsives - rigides, qui manquent de plasticité et d’intention -
pour leur soutirer une orientation et une alliance, Freud indique bien cette
réponse plurielle.
Il n’a pas pu prendre en considération les ressorts tendus de la gestation qui
fournissent le cadre d’un combat incommensurable entre l’humain
et l’inhumain. L’humain étant du côté de la mère, investie par la vie
33 cosmologique qui s’épanouit au plus intime d’elle-même - du fait (ignoré par
elle) que la nature inhumaine de cette vie est strictement et continuellement
appariée et transfigurée en un dedans matriciel protecteur. L’inhumain est dans
le retour de ce procréateur primitif à son adversité naturelle, à la manière d’un
ressort tendu à l’extrême. La cruauté est donc à penser, non au niveau d’un
destin pulsionnel ou d’une hérédité mais au niveau du corps collectif
à constituer pour satisfaire l’impulsion négative des forces d’expansion de
l’inhumain. Forces qui font obstacle à la seule relation qui permette au petit
humain de prendre possession de son état de nature, de son origine donc, « afin
1que rien ne soit perdu de ce qui est perdu . »
La reconnaissance de « l’inconscient non refoulé » aurait pu conduire Freud vers
une métapsychologie de la quantité en termes numériques, avons-nous dit,
entraînant le Nebenmensh vers une posture mentale quantique, c’est-à-dire de
pure relativité. Mais, du point de vue du nouveau-né, nous pouvons parler
d’une métapsychologie de la terreur, terreur de l’excès, terreur d’une
puissance surnuméraire de dissémination, métapsychologie antérieure
à la métapsychologie du refoulement. Mais n’est-il pas sur cette voie quand
il écrit, deux ans avant Le moi et le ça, Psychologie des foules et analyse du moi ?
Cependant Freud ne parviendra pas à renoncer au refoulement comme clé
de voûte de l’appareil psychique. Cela explique peut-être le fait remarquable que
les générations de psychanalystes qui ont suivi Freud n’ont retenu que
l’« inconscient refoulé » et aient si peu interrogé l’« inconscient non refoulé » qui nous
semble pourtant une contribution importante de Freud, pour une réflexion sur
la cruauté liée à la dépendance absolue.
I.2 La notion d’« environnement » selon Winnicott
Parmi ses successeurs, Winnicott, sans mentionner la notion d’« inconscient
non refoulé », en a donné un prolongement en avançant la notion
d’« environnement » pour désigner un ensemble de forces constamment
et étroitement ajustées en adéquation à l’organisation somatique du nouvel
individu. Dans La nature humaine, il remonte aux stades les plus précoces de la
vie de l’individu ; et au dernier chapitre qui traite de la vie fœtale, et qu’il intitule
justement « Environnement », il écrit : « Dans ces stades précoces, des forces considérables
sont au travail, mais ce qu’il faut surtout souligner, c’est l’importance du fait qu’elles existent
2d’emblée, dans lla continuité de la crudité de l’état initial . » « La crudité de l’état
initial », désigne, selon notre lecture, l’origine de l’environnement matriciel dans
le vide physique chaotique primitif dont la survie est maintenue, ici, par un
système de « forces considérables au travail ».
Nous pensons que Winnicott conçoit cet « environnement » comme un vide
physique, c’est-à-dire comme un système de champs quantiques où, selon sa
propre expression, « de simples facteurs économiques gouvernent ». Ce système de

1 J. Bollack, La naissance d’oedipe, Gallimard, 1995, p. 281.
2 D. W. Winnicott, La nature humaine, Gallimard, 1990, p. 200.
34 champs quantiques est intrinsèque à l’œuf à partir duquel le fœtus se développe
et aux modifications de la paroi utérine que sa nidation provoque. Ces champs
sont soumis à des fluctuations d’énergie occasionnées par des interactions avec
les champs électromagnétiques propres au génome. Ces fluctuations sont, à ces
stades très précoces, strictement équilibrées, de manière à soutirer en quelque
sorte au vide des matrices extracellulaires endométriales, l’ébauche en leur sein,
d’un autre vide constitutif de la cavité gestationnelle à partir de laquelle
l’embryon va se former. « 100% de l’adaptation physique doit être fournie par
l’environnement pour qu’une croissance saine commence… Et si certaines conditions ne sont
pas remplies, certaines déformations apparaissent nécessairement ». Le schéma de deux
bulles concentriques maintenues en strict équilibre, utilisé par Winnicott,
exprime cette nécessité d’ajustement de la pression du vide matriciel au vide
nucléaire malgré la croissance du corps fœtal qui ne cesse de déséquilibrer la
symétrie globale obtenue. Même si, par ce schéma, Winnicott « désire postuler un
état d’existence dans le bébé aussi bien avant la naissance qu’après. Cet état d’existence
appartient à l’enfant et non à l’observateur. La continuité d’existence est la santé. En faisant
l’analogie avec une bulle, on peut dire que si la pression externe est adaptée à la pression
interne, la bulle (centrale) possède alors une c continuité d’existence, et s’il s’agissait d’un
1bébé humain, cela s’appellerait "être" . »
Winnicott tente d’élaborer ainsi la préhistoire de l’inconscient non refoulé, avant
qu’il ne se manifeste par des « forces poussantes » à la naissance biologique de
l’individu. Sa pensée du vide apparaît nettement lorsqu’il reprend l’idée de la
tendance de ces forces au retour de la vie à l’état antérieur, à partir de laquelle
Freud avance les concepts de pulsions de mort et de pulsions de vie. Freud
parle de l’état anorganique d’où émerge tout individu et auquel tout individu
retourne. Winnicott exprime, sur ce point, son désaccord avec Freud. Il écrit :
« Du point de vue de l’individu (qui n’a pas encore de point de vue), et de l’expérience
individuelle (qui constitue la psychologie), l’émergence ne s’est pas faite à partir d’un état
2anorganique, mais à partir de la solitude . »
« Quel est l’état de l’individu humain quand l’être émerge du non-être ? », demande
Winnicott. « Au départ, répond-il, il y a une essentielle solitude (nous
soulignons), et cette solitude ne peut que se mettre sous la dépendance d’un maximum de
conditions. » Or, la « solitude essentielle » est une expression qui recouvre l’autre
nom que les physiciens eux-mêmes donnent au vide : « solitude absolue ». Dans
cet état, explique Winnicott, l’individu est tenu dans un isolement quiet, sans
avoir à réagir à un empiètement, sans être animé d’une volonté quelconque
et dans l’ignorance absolue des conditions nécessaires à cet état. C’est cette
conception du vide en tant que « solitude essentielle » qui permet à Winnicott de
3s’opposer au concept de « pulsion de mort » de Freud. Le « un » de la solitude

1 Ibid., p. 166.
2 Ibid., p. 173.
3 Nous attirons l’attention du lecteur sur le terme « un » utilisé par Winnicott avec une
minuscule et par Lacan avec une majuscule, pour désigner, pour l’un comme pour l’autre, « la
solitude ». Ainsi Lacan énonce : « l’Un qui n’est là que pour représenter la solitude » (Séminaire
XX, p. 116). Pour Winnicott, le « un de l’identité » caractérisant la « solitude essentielle » « est
35 étant ici superposable à l’unicité absolue des deux vides, vide matriciel et vide
central. La « solitude essentielle », précise-t-il, n’étant pas un état de mort, mais « un
état paisible de non-vie » - c’est-à-dire un « premier état d d’avant l’animation de la
1vie (souligné par l’auteur) », autrement dit un état de vie non encore orientée.
« Le tout-petit ni le fœtus ne sont capables de se soucier de la mort. Il doit bien y avoir
cependant une capacité chez chaque enfant de se soucier de la solitude qui précède la
2dépendance puisqu’il en a fait l’expérience . »
« Cet état, continue Winnicott, apparaît avant que la dépendance ne soit reconnue du
fait de son caractère absolu à ce stade. Cet état est bien antérieur à la pulsion (nous
3soulignons), et plus encore éloigné de la capacité de culpabilité . » Autrement dit, c’est
un état où la vie est mise à l’abri du devenir qui implique la pulsion, comme de
la destruction que suppose la culpabilité. Winnicott fait ici allusion au « mythe
scientifique » du meurtre du père primitif que Freud élabore et à partir duquel il
conçoit les pulsions de mort comme les restes actifs de ce meurtre,
accompagnés d’une culpabilité immémoriale. Freud pense que désir
et destruction sont d’emblée présents entre le père de la horde primitive et ses
« fils », alors que pour Winnicott désir et culpabilité ne sont pas une donnée,
mais le résultat de la restauration de l’état antérieur de « solitude essentielle » qui
prévalait avant la rupture des « Mères », et où destruction et désir sont
simultanément tenus à l’écart.
En effet, pour Winnicott, au début, l’unité n’est pas le nouvel individu mais
l’ensemble individu/environnement fondé sur la base d’une zone de transparence
qui assure l’« état d’identité » entre l’environnement en tant que vide physique
matriciel et l’individu en tant que vide central (ce que Winnicott appelle « self
central »), l’un contenant l’autre en lui servant de contre-appui. Le « un » de leur
unicité est le « un » de l’isolement quiet de l’individu, qui signifie, selon
Winnicott, « un état naturel de non-communication ». Celle-ci est différente, explique-
t-il, de « la non-communication active (repli clinique) » qui recouvre un état
pathologique. Dans la première, « ne pas communiquer équivaut au repos. » « Cela
rejoint l’idée d’être seul en présence de quelqu’un, ce qui est tout d’abord un événement naturel
dans la vie de l’enfant. » La « non-communication simple… qui n ne cessera jamais d’être
4silencieuse… a-t-elle un lien avec le concept de narcissisme primaire ? », demande
Winnicott. Sa question vaut réponse car cette « communication silencieuse » est en

quelque chose d’antérieur à être-un-avec…(où) deux personnes séparées peuvent avoir le
sentiment de n’être qu’un. » (Jeu et réalité, Gallimard, 1977, p. 112). Lacan détournera la
pensée de Winnicott : « C’est au niveau de la langue qu’il nous faut interroger ce Un… et non
au niveau d’Éros défini comme fusion qui du deux fait un » (Séminaire XX, Seuil, 1975, p. 63).
Lacan accentuera « l’Un » du côté du « signifiant Un », signifiant de « la différence ». Tandis
que pour Winnicott le « un » de la solitude précède le « Un » de la différence. Celui-ci signifie
la force centrifuge du trait négateur du tiers exclu ; trait qu’il s’agit précisément d’inverser
pour rétablir l’unicité individu/environnement où, écrit Winnicott, « bébé et objet sont
un…l’objet est alors le sujet (souligné par l’auteur). »
1 Ibid., p. 172.
2 Ibid., p. 173.
3 Ibid., p. 173.
4 D. W. Winnicott, Processus de maturation, Payot, 1983, p. 162.
36 réalité un état de rapport entre les deux termes, individu et environnement, qui
est un rapport de soi à soi, excluant toute extériorité d’un terme à l’autre.
C’est justement cet état de narcissisme primaire qui dépend, dit Winnicott,
d’une « organisation environnement/individu, ou quel que soit l’autre nom que nous voulons
donner à cette instance » qui, en se soustrayant elle-même, veille activement
à l’unicité absolue des deux termes. Cependant, la tension de proximité interne
par laquelle cette instance maintient la cohésion des deux termes constitue un
aspect que nous développerons ultérieurement et qui fait que le rapport de soi
à soi, que cette tension suscite, porte en lui-même la potentialité de l’émergence
d’une poussée contraire émanant de l’individu, laquelle aboutit à la séparation
des deux termes et instaure une dualité. Celle-ci n’est donc pas une donnée
comme le soutient Lacan qui pose « l’Un tout seul » comme « l’Un originel, à savoir
1la coupure . » Selon Winnicott la dualité émerge de l’unicité préalablement établie
sur la base précisément d’une négation de la coupure et donc de la différence
que la coupure signifie.
De même, Winnicott s’oppose à la théorie des pulsions de vie et de mort :
« Je vois que ce que je ne peux accepter, c’est que la vie ait la mort comme opposé… Dans le
développement du nourrisson, le fait de vivre apparaît et s’établit à partir d’une non-existence :
2être devient un fait qui remplace la non-existence, comme la communication naît du silence . »
La non-existence et le silence, « l’état paisible de non-vie » et « la solitude
essentielle » signifient, pour Winnicott, « un stade où la dépendance de l’environnement
est si complète que penser au nouvel être humain comme à une unité n’a pas de valeur. »
Entre cela et l’émergence de la vie et de la communication sous forme de
relations interpersonnelles se trouve un stade intermédiaire, tout à fait
important, affirme Winnicott. Il avance alors, avec force, un point de vue
paradoxal tout en consédérant qu’il y a quelque chose de fou à soutenir un tel
point de vue : « il s’agit d’une couche, comme faite de substance maternelle et de substance
infantile, couche qu’il faut reconnaître entre la mère qui porte physiquement le bébé (dans son
3ventre ou dans ses bras ou de quelque autre façon grâce à ses soins) et le bébé . » Cette
organisation de substance qui unit en même temps qu’elle sépare le bébé et la
mère, l’individu et l’environnement, et selon nos termes, le vide central et le
vide matriciel, « est d’une importance absolue jusqu’au moment où finalement ils se
séparent. Cette organisation de substance est alors perdue à la fois pour la mère et pour
l’enfant. »
Notre thème de la cruauté est justement relatif à ce niveau de réalité
intermédiaire, en raison de la fabrication de cette « couche de substance » qu’il
implique et dont la première fonction est d’exclure toute différence d’un terme
à l’autre. En nous basant sur les récents travaux de biologie moléculaire
concernant le placenta, nous pouvons prolonger la pensée de Winnicott en
avançant que cette « organisation de substance » tient et maintient ensemble les

1 J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le séminaire, Livre XI, Seuil,
1973, p. 44.
2 D. W. Winnicott, Processus de maturation, dans « De la communication et de la non-
communication », p. 166.
3 Ibid., La nature humaine, op. cit., p. 200.
37 deux termes, en ne cessant d’inclure et tout à la fois d’exclure. Elle exclut la
destructivité et le rejet de l’endomètre, en densifiant le vide structurant les
matrices extracellulaires endométriales et, par cette concentration, elle assure la
cohésion entre cellules matricielles et cellules fœtales en instaurant un circuit en
régime de couplage ultrafort entre les deux types de cellules, propice à la
répétition des rapports « de soi à soi », ce que les biologistes appellent
« dialogue » ou « conversations cellulaires » répétitives, correspondant à la « réflexion
reproductive » évoquée plus haut dans l’Esquisse.
« Pendant la grossesse, l'unité fœto-placentaire et l'utérus maternel réalisent par la
communication cellulaire un ensemble complexe d'interactions fonctionnelles. Si bien que
à chaque niveau d’intégration des systèmes biologiques concernés, cet ensemble correspond à des
sous-systèmes non linéaires, couplés entre eux, et dont les interactions répétées et insensées les
conduisent à s’auto-organiser en donnant, dans des conditions favorables, des comportements
1. » macroscopiques cohérents

Nous reviendrons sur ces éléments ultérieurement. Observons pour le
moment que cette « organisation de substance » construit une clôture qui représente
« l’isolement absolu de l’individu comme faisant partie de l’unité originaire de l’installation
2environnement-individu . » Cette clôture, résultat d’un parfait équilibre, produit
pourtant un état d’existence qui appartient à l’individu, non à l’environnement,
car elle permet au fœtus de s’auto-organiser « à partir de son propre processus de vie
3[son propre vide] et non à partir de l’activité incessante de l’environnement [vide
matriciel excité et sans cesse densifié]. »
L’« organisation de substance » tient ainsi fermement à l’écart, comme deux
conditions alliées, la destruction et la naissance, pour maintenir cette unité
jusqu’à saturation de l’économie monarchique du vide/environnement,
entraînant l’irréversibilité de la naissance. Celle-ci survient donc forcément
comme une transgression de cette économie puisqu’un un seuil de saturation
est forcément atteint où le vide matriciel ne peut consentir ni à la prolongation
de la grossesse, ni encore moins à la naissance – celle-ci impliquant, pour que le
fœtus demeure en adéquation absolue au vide matriciel où il s’origine, une
saturation supplémentaire au-delà de la limite tolérable.
À la naissance, l’« organisation de substance » est perdue pour l’individu –
psyché-soma fœtal (où la psyché est un vide élémentaire) - comme pour le
vide/environnement. Celui-ci, compressé tout au long de la grossesse, se
déverse telle une bonde en même temps que se rompent les membranes
et qu’apparaît le nouveau-né, et se répand en « forces poussantes », invisibles,
« inconnues et impossibles à maîtriser », comme dit Freud. Son expansion,

1 Textes trouvés sur Internet, concernant la physiologie placentaire et la parturition. Les
auteurs cités sont : Sormette et coll, 1994 et Sornette et coll, 1995. Leur approche repose sur
un courant de recherche récent et dynamique dans les domaines de la physique des systèmes
complexes.
2 Ibid., pp. 166/167.
3 La nature humaine, op. cit., p. 167.
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