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La différence en plus

De
284 pages
Les problèmes interculturels ressemblent aux problèmes familiaux du fait que, les remèdes trouvés par ceux qui en souffrent ne font qu'aggraver le mal. Chacun effectue des actes de communication et les réponses qu'il reçoit ne correspondent pas aux significations qu'il a contextualisées. La thérapie familiale, issue de l'approche systémique, intervient assez efficacement dans la plupart des douloureux problèmes pathologiques qui touchent la structure familiale. Cette approche peut aussi s'appliquer aux situations de tensions et de conflits interculturels.
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LA DIFFÉRENCE EN PLUS
Approche systémique de l'interculturel

Psycho - logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Marie-Pierre OLLIVIER, La violence des croyances. Point de vue d'une psychologue clinicienne, 2004. P.-A. RAOULT, De la disparition des psychologues cliniciens. Luttes et conflits entre cliniciens et cognitivistes, entre universitaires et praticiens, entre médecins et psychologues, 2004. Jacques WITTWER, Mots croisés et psychologie du langage, 2004. Bernard MAROY, La dépression et son traitement. Aspects méconnus, 2004. Guy Amédé KARL, La passion du vide, 2004. Régis VIGUIER, Le paradoxe humain, 2004. Sarah EBOA-LE CHANONY, La psychologie de l'Individuation. L'Individu, la Personne et la Crise des 28 Ans, 2004.

Monique ESSER (dir.), La programmation neuro-linguistique
en débat, 2004. Georges KLEFT ARAS, La dépression: approche cognitive et comportementale, 2004. De CHAUVELIN Christine, Devenir des processus pubertaires, 2004. BALKEN Joséphine, Mécanismes de I 'hypnose clinique, 2004. BALKEN Joséphine, Hypnose et psychothérapie, 2003. MALA WIE Christian, La carte postale, une oeuvre. Ethnographie d'une collection, 2003. WINTREBERT Henry, La relaxation de l'enfant, 2003. ROBINEAU Christine, L'anorexie un entre deux corps, 2003. TOUTENU Denis et SETTELEN, L'affaire Romand Le narcissisme criminel, 2003. LEQUESNE Joël, Voix et psyché, 2003. LESNIEWSKA Henryka Katia, Alzheimer, 2003. ROSENBAUM Alexis, Regards imaginaires, 2003. PIATION-HALLÉ Véronique, Père-Noël: destin de l'objet de croyance, 2003. HUCHON Jean, L'être vivant, 2003.

Paul CASTELLA

LA DIFFÉRENCE EN PLUS
Approche systémique de l'interculturel

L' Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Hannattan

HongIie

Konyvesbolt 1053 Budapes~ Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

HONGRIE

ITALlE

(Ç) L' HARMA TT AN, 2005 ISBN: 2-7475-7820-8 EAN: 9782747578202

« A chaque être~ plusieurs autres vies me semblaient dues» (Arthur Rimbaud)

A la mémoire de Colette Coirault et Luis Vasquez

1
Nous et les autres. Humains et non-humains. Barbares et civilisés. Existence de la réalité. Colonialisme, racisme et réaHsme. Choses et signes. Réalité de la réalité.

Un système, par définitioI1, n'a pas d'extréInitépar où attraper, ni d'instance première à présenter, au contraire d' lin livre ou d'ut1 exposé. De ce fait, une approcl1e systémique aurait sans doute plus d'affinité avec la palabre à l'africaine qu'avec les règles de la dissertation. La forme livresque qui s'en rapprocherait le plus serait celle du roman d'aventure, où chaque nouvel épisode puise sa vérité dans les circonstances laissées par les épisodes s~ agissant d' lUl sqjet tl1éorique, cette précéde11ts.Eviden1111ent, façon de procéder laisse une impression de «tollrner autour du pot ».Mais n'est-ce pas ainsi qu'avec une caméra. 011 en rendrait la meilleure hllage ?

r

Je con1Inencerai donc par IâcoI1ter une l1istoire, africail1e justen1ent, telle qu'elle m'a été rapportée par des étudiants de Guinée-Équatoriale. ]'ig.nore s'il s'agit d'un conte, d'une légende, ou simplement de la transmission orale d'une mémoire collective. EUe relate f arrivée des prel11iersblancschez lesF angs1.
Un jour, au bord de la mer, dans un village de pêcheurs, UIl guetteur sonne l'alarme: « Un bateau arrive!». L'événement est f plutôt banal, exception faite que ce navire est d'un type qu on n'a

1 A cette époque, au XVe siècle, les Fangs étaient un peuple irnportant dont le territoire, aujourd'hui, recouvre la Guinée-Équatoriale et une partie du Cameroun.

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jamais vu: il a des voiles carrées. Alors on rassell1ble le village. On ne sait jamais, ce sont peut-être des ennemis. On s'arme. On attend.. On regarde le bateau qui approche.. On observe descendre une embarcation. Des hommes à bord, qui se dirigent vers le rivage. Jusqu'à présent, rien que de très normal. En fait, il s'agissait de soldats portugais. Ils ne sont pas très nombreux dans la barque. Peut-être quinze, vingt personnes.. En face les attendent sur la plage quelques centaines d'hommes armés. Tout d'un coup les Portugais voient que la troupe adverse fait marche artière. Cela leur donI1e un peu d'assurance.. Mais pourquoi les autres reculent-ils? Selon le récit des Fangs, ils se sont repliés parce qu'ayaI1t soudain aperçu les visages des nouveaux arrivants, ils ont réalisé avec terreur qu'en fait ceux-ci étaient des morts-vivants! ... En effet tout le monde civilisé (c'est-à-dire fang) sait que les êtres humains ont la peau noire et que, lorsqu'ils sont lTIOrts, ils blanchissent. Or les êtres qui arrivent ont la peau blanche. Ce sont donc des fantômes. Les guerriers en ont peur et ils reculent.

Les Blancs, ragaillardis de voir la masse adverse reculer, mettent pied sur la plage et commencent à avancer. Se retrouvent ainsi face à face la quinzaine de Portugais et une centaine de Fangs fort effrayés. Parmi eux, comme toujours, il y a un jeune rebelle qui ne croit pas vraiment tout ce que racontent les Anciens. Dans le doute, il saisit sa lance et l'envoie sur un des arrivants, pellt-être pour voir si cela va lui traverser le crâne. L'arme siffle et le fantôme tombe par terre. Les autres Portugais, à quinze contre cent, s'écrient: «Ils nous attaquent!». Aussitôt ils fuient, reprennent leur barque et gagnent leur navire. Les guerriers fangs se trouvent alors confrontés à un problème difficile à résoudre: «Qu'est-ce que c'est que ça, qui reste sur la plage»? Ils Sf approchent: ça saigne. Ils se disent entre en eux : on ne pellt pas tlier des morts, par conséquent ce n'est pas un mort-vivant. Ce n'est pas un homn1e non plus, puisqu'il a la peau 10

blanche. Bref, comme ce nfest ni un fantôl11e et ni un hOlTIme, c'est donc un animal. Et ils décident de le manger. Cette histoire est sans doute syrnbolique, l11ais il est possible qu'il s'agisse d'un récit historique transmis de génération en génération. Le petit dessin suivant se propose d'illustrer mon propos: il s'agit d'un schéma très simple, avec une bulle dans un rectangle. A l'intérieur de la bulle, est écrit « nous ». Si bien que, dans le rectangle, j'ai écrit «eux ». Puis dans la bulle, a été rajouté «les nôtres ». De sorte que, dans le rectangle, j'ai inscrit « les autres ».

les notres

les autres

Imaginons, quelque part dans l'espace et le temps, un peuple vivant sur un territoire très vaste, sans contact avec d'autres peuples. Des gens vivent là. Ils se parlent. Ils se disent des choses. Ils sont dans un monde où ils ont des mots pour dire les choses. Ils ont des mots pour expliquer le monde, des histoires pour le raconter et ces histoires disent parfaitement le n10nde où ils se trouvent. Toutes les choses du monde sont nommées. Elles ont toutes des noms. Toutes les choses ont une histoire et tout a Ulle explication. Le monde des choses et le n10nde des n10ts sont ainsi parfaitement adaptés l'un à l'autre, comme les doigts de la main gauche avec ceux de la main droite. Tout va bien. Ils ont d'ailleurs des histoires dans lesquelles ils racontent qu'un dieu, à l'origine du

Il

monde, a nommé les choses, et les choses ont existé parce qu'elles ont été nommées. Les gens de ce peuple ont aussi un nom: ils s'appellent «les Zazas ». Ils savent la différence entre un 2aza et un chat, entre un Zaza et un animal. Les non-Zazas vivants sont les plantes et les animaux, et ce qui est Zaza n'est ni une plante ni un animal. Tout va bien. Un jour, un Zaza sort du village. Il part se promener très loin, et revient en disant: «Je suis allé sur la montagne qui est làbas. La montagne qui est derrière la montagne qu'il ne faut pas franchir. - Ah! s'exclalnent ses compagnoI1savec terreur. Et qu'estce que tu as vu ? - Oh !... Ce que j'ai vu ... Alors, c'est la chose la plus bizarre que j'aie jamais vue ... Je me promenais et j'ai cru ... De loin, je me suis dit: tiens, un Zaza... J'ai cru que c'était un Zaza ... Je me suis approché ... Oh... Quelle surprise, vraiment. On aurait pu le prendre pour un Zaza, mais pas de la façon dont il était habillé! ... Tout le monde sait comment sont vêtus les Zazas. L'autre était habillé avec un truc pas du tout comme un vrai habit, et il portait des choses pas du tout comme il fallait les mettre. De loin, on aurait pu croire qu'il était habillé, mais de près on voyait que c'était ridicule. J'ai pensé que c'était quand même un Zaza un peu fou, peut-être. Alors je lui ai parlé. Et là, cr était encore plus bizarre. Il faisait beu-leu-beu-leu avec sa bouche, mais ça ne voulait
rien dire!

... Ce

qu'il

disait

ressemblait

à des

mots,

mais

ce n'en

était pas. En fait, il ne parlait pas: il faisait semblant.

Il imitait. »

Cette découverte pose un grave problème. Elle implique l'existence d'êtres qui soient comme des Zazas sans être des Zazas. Jusqu'à présent, on connaissait les singes et ils étaient faciles à distinguer. On percevait sans problèlTIe, à de nOlTIbreuses caractéristiques, la différence entre un Zaza et un animal. Et là, on vient de découvrir des animaux qui sont « comme les Zazas .». Presque identiques. Le fait qu'ils nous imitent n'est pas extraordinaire en

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soi car beaucoup d'animaux le font, comme le singe ou le chien. Mais cette espèce nouvelle est spéciale: d'apparence ils sont comme nous, sauf qu'ils ne parlent pas. Or c'est la parole qui distingue le Zaza. Le Zaza est Zaza parce qu'il parle. Le chien n'est pas Zaza parce qu'il ne parle pas (il dit quelques mots, toujours les mêmes). Et ces êtres qui sont comme les Zazas ne parlent pas. Ils font semblant, à la manière du perroquet, du chien aussi, parfois, quand il aboie. Une fois analysée la situation, se pose alors la question de savoir ce qu'on peut faire avec ces êtres. On peut les oublier ou bien aller les voir. Eventuellement, «ça» peut devenir intéressant. Si c'est comme des Zams sans être des Zazas, on peut imaginer les faire travailler, les dresser. S'il s'agit d'animaux, on peut les utiliser. Le débat est ouvert. Toujours est-il qu'à partir du moment où quelqu'un a rencontré «ça », vont se produire des allers-retours, des contacts. Plusieurs possibilités se présentent quant au déroulement des interactions. Si les Autres ne se laissent pas observer facilement, il va y avoir des retours de bâton. On peut supposer que, de leur côté, « ils» développent la même analyse de la situation (en tant qu'observateurs, nous qui avons un point de vue un petit peu au-dessus, nous savons que ce ne sont pas des animaux, parce qu'on nous l'a dit). Puis un jour, l'un des Zazas commence à faire du troc, des affaires. Il part observer les Autres et découvre qu'ils possèdent des choses intéressantes. Il essaie, dans la bouillie sonore de leur beu-leu-beu-leu, de distinguer quelque chose qui ait une signification (un observateur extérieur dirait qu'il apprend leur langue). Et, peu à peu, il va savoir parler COlTIme Autres. les Se pose alors un autre problème, plus grave que le précédent. Un Zaza a appris une autre langue, c'est-à-dire d'autres noms, d'autres manières de regrouper les choses, d'autres catégories, d'autres histoires sur les choses. De ce fait, il possède deux

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langues. Celles des Zazas, et celle des Autres. Ce faisant, il invente le concept de langue2. Dans la première partie de cette histoire, dire qu'ils

faisaient

«

beu-leu-beu-Ieu» sous-entendait qu'il y avait d'un côté

les civilisés, la civilisation, et de l'autre côté, les autres, qui ne parlent pas. Ce qu'ils disent n'est pas vraiment une parole. Cela ressemble à ba-reu-ba-reu. Ce sont des Barbares. Ils vivent en Barbarie. Le mot « barbare» vient du grec barbaroi', qui a donné naissance à des termes comme berbère, barbaresque. Il y a un mot en français qui lui ressemble, c'est bla-bla. Ma langue .et le monde sont en parfaite adéquation. Tous les miens, tous les nôtres le savent. Le monde et ce qu'on en dit sont comme les doigts de la main droite et ceux de. la main gauche. Or voici d'autres gens qui disent autre chose, et qui ont pourtant la même opinion à propos de ce qu'ils disent et de ce qu'est le monde. Face à ces autres, plusieurs solutions se présentent. On peut penser: ils disent autrement que nous, donc ils n'ont pas raison.. Car le monde est comme nous pensons qu'il est. Tout ce qui existe est comme nous le voyons. Mais si le monde est vraiment ainsi, pourq'uoi d}autres le verraient-ils autrement ?.. Peut-être n'o.nt-ils pas eu de chance parceq.utils n'ont pas appris comme il faut. Ce qu'ils croient savoir n'est pas la vérité. Certes, ils sont ignorants, mais ce sont des humains .comme nous. Pour tenir ce raisonnement, il faut inventer un tout, un grand tour, qui englobe « nous}) et« eux ». Appelons-le :({ humain ». C'est }'étiquette du rectangle .à l'intérieur duquel il y a la bulle Zaza.

ZEn l'absence des autres, il n'y a que de la parole. La langue apparaît lorsque surgit la différence 3 En grec moderne, barbaros signifie « ennemi ».

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eux les autres

humain

Des autres, on peut alors dire: assurément, ce sont aussi des êtres humains, n1ais pas con1111e nous. Ce S011t des sortes de Zazas, des Zazas inférieurs, des Zazas qui ne savent pas la vérité, des Zazas handicapés du cerveau, parce que leur langue et leur discours ne collent pas avec la réalité. Ce qu'ils croient n'est pas t vraiment vrai. Car nous, nous savons ce qui est vrai: c est comme c'est. Non pas parce que c'est vrai, 111aisparce que c'est ainsi. Eux le voiel1t autrement. On peut les aider. Comme ils sont handicapés, on peut leur apprendre à marcher, à voir, à percevoir les choses. De toute évidence, la nature de leur handicap tient à leur langue: ce qu'ils disent, en parlant des choses, n'est pas vrai. On pourra donc les aider en leur envoyant des nôtres pour leur apprendre la vérité, c'est-à-dire, avant tout, leur enseigner la langue Zaza, et quand ils parleront Zaza, ils seront des nôtres. Ils sortiront de la Barbarie pour devenir des civilisés. C'est la première hypothèse: l'hypothèse optimiste. Il en existe une deuxième, qui est une hypothèse pessimiste.

Quand j'étais étudiant à Grenoble, en 1975, je suis entré un jour par hasard dans un Musée d'Histoire Naturelle assez ancien, à l'intérieur duquel se trouvait une vitrine où étaient exposés

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trois squelettes. Celui de droite portait l'étiquette: de gauche: Singe. Et celui du milieu: Nègre.

HonJnJe.

Celui

Cette distinction fournit à notre problème le cadre d'ul1e explication possible. Il y aurait d'un côté les hommes, d'un autre les animaux, et quelque chose d'intermédiaire. Une sorte d'humanoïde. C'est l'hypothèse pessimiste qui dit: ils ne voient pas les choses comme elles sont parce qu'ils ne le peuvent pas. Ils sont « génétiquement» incapables de le faire. Cela signifie que, malgré les apparences, leur organisme n'est pas exactel11el1t le n1ême que le nôtre. Quoi qu'on fasse, ils n'arriveront jamais à nous égaler, pas plus qu'on ne pourrait, avec toute la bonne volonté du n10nde, apprendre à parler à un chien. Ce n'est mên1e pas la peine d'essayer. Dans ce cas, s'ils sont « génétiquement» inférieurs, c'est-àdire d'une autre espèce; ce ne sont pas, à proprement parler, des humains. Ce sont des êtres intermédiaires. Du point de vue chrétien, ce qui n'a pas d'âllle n'est pas humain4. Lorsque les conquistadores sont arrivés en Amérique et ont conquis l'empire Inca, ce qui les intéressait était de rapporter de l'or et faire travailler les Indiens pour eux, dans les vallées olt ils s'étaient installés. Or les Indiens, quant à eux, vivant sur les 11auts plateaux, mouraient quand on les forçait à travailler, notamment dans les mines. Au bout d'un moment, Las Cases, chargé de l'évangélisation, c'est-à-dire d'amener le point de vue religieux des civilisés aux barbares, se battit pour qu'on reconnaisse aux Indiens qu'ils avaient une âme. Il y eltt un fameux procès en Espagne, à Valladolid, où l'on plaida, on amena des Indiens pour les observer afin de décider s'ils étaient des êtres humains ou des sortes de singes. Las Cases gagna. D'abord pour la raison qu'on ne parvenait pas à les réduire efficacementen esclavage. Comme ils n'étaient pas adaptables en tant que machines pour l'industrie, on leur a reconnu une âme. Et Las Cases, trop tard, comprit pourquoi, lorsque tout de suite après le procès on a dit: « D'accord, les Indiens 011t
4 Les chrétiens ont d'ailleurs Inis très longten1ps à adn1et.tre que les fernn1es fussent des êtres humains.

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une âme, mais pas les Nègres ». A partir de cette date, 011 a développé la déportation massive des Africains en Amérique du Sud, pour aller travailler où les Indiens ne pouvaient pas. On a placé les Indiens dans la catégorie humain + barbare, et les Nègres dans la catégorie non-humain. Expliquer pourquoi les autres n'ont pas la même perception des choses conduit à la conclusion, soit qu'ils peuvent néanmoins l'acquérir et ce sont alors des êtres humains, soit qu'ils ne le peuvent pas et ce sont des êtres intermédiaires, voire des animaux. Dans ce cas, on peut légitimement les réduire en esclavage. Les chrétiens, comme les musulmans, n'ont pas reconnu aux Africains noirs le statut d'avoir naturellement une âme. Ils pouvaient en acquérir une, en se convertissant, et, de la sorte, entrer dans le groupe humain. Un certain nombre d'Africains noirs, en contact avec les Arabes et les Ottomans, se sont convertis à l'Islam, entre le Xe et le XVIe siècle, pour éviter d'être déportés et durent aller chercher plus loin des Autres afin de les vendre aux trafiquants. Sur la façade océanique, on a suivi la mêrne politique: les royaumes de la côte, pour faire du business avec les Européens, sont allés chercher des gens dans l'intérieur du continent. Posons-nous maintenant la question suivante: s'il y a d'ul1e part une réalité, que nous appelons la réalité, et d'alltre part ce qu'on dit de la réalité, que nous appelons du langage (ou de la culture, le langage étant une partie de la culture), existe-t-il une réalité indépendante du langage 2.. Nalls pouvons répondre par oui ou par non. Pour commencer, choisissons le «oui », puisque c'est d'habitude ce qu'en pensent les gens, et en particulier la plupart de ceux qu'on appelle «scientifiques» lorsqu'ils disent: « allons observer la réalité pour découvrir ses lois».

Je ne parle pas ici de « conception de la réalité ». Je pose la question plus essentielle de savoir s'il existe une réalité. En disant qu'il y a différentes « conceptions de la réalité », on suppose en effet qu'existe une réalité indépendante de ces conceptions. Ma question est: en existe-t-il une qui soit indépendante de 17

l'observation, c'est-à-dire à la fois indépendante du langage et de l'observateur? Une réalité qui existerait indépendammentde tout ce que les gens en disent. Admettons-le. On peut dire alors que cette réalité est constituée de choses, indépendantes de ce qu'on en dit, et de relations entre ces choses, indépendantes de ce qu'on en dit. Or partout il y a des gens qui disent des choses à propos des choses et des relations entre celles-ci. Toutes les langues parlent de cela (y compris des relations qu'ont ces choses spéciales que sont les êtres humains, avec les autres choses). S'il existe des choses et des relations entre elles indépendantes de l'observation, alors il y a des langues qui sont plus près de la vérité que d'autres. Car les langues ne disent pas toutes la même chose sur ce dont elles parlent. Si elles ne disent pas toutes la même chose sur l'identité des choses, leurs appartenances, leurs ressemblances, leurs dissemblances, leurs interrelations (non seulement les langues, mais le discours, c'est-à-dire toute la culture), alors certaines cultures sont plus près de la vérité que d'autres. S'il existe des gens dont la culture est plus près de la vérité, il est évidemment de leur devoir d'éliminer celles qui en sont loin, pour amener les autres gens à une juste conception des choses. C'est charité. Mais il n'existe personne dans le monde qui dise: voilà ce que je pense, mais c'est faux. Tout le monde dit que ce qu'il voit, entend ou sent, est vrai. Une chose existe parce que je la vois, je l'entends ou je la sens. Je sais que « ça» existe. Parce que c'est ainsi. Tout le monde le dit. Mais tout le monde n'a pas les moyens d'aller chez les autres et de leur imposer sa culture. Les gens qui pensent qu'existe une réalité indépendante de l'observation pensent forcément que leur vision est juste, puisque c'est la leur. Ils disent: la preuve, c'est que je l'ai vu. Comment pourrait-il en être autrement? Ce que j'ai vu est comme je f ai vu. C'est ainsi que les choses sont.

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Qu'est-ce qui fait rnûrir le maïs 1 Pour nous, c'est le soleil. Mais pour les Indiens Hurons, c'était la cigale qui faisait mûrir le maïs. Ils savaient que, lorsqu'il n'y a pas de cigale, le maïs ne Inûrit pas. Ce que nous appelons « cigale» s'appelait dalls leur langue « mûrisseur de maïs »5. C'était son nom. Pourtant nous avons raison: parce qu'il a du soleil, il y a des cigales, et c'est le soleil qui mûrit le maïs. Le Huron nous aurait dit: vous avez peut-être raison, mais vous êtes des ignorants. Vous ne savez pas qu'en réalité c'est la cigale qui mûrit le maïs. S'il a une autre logique que la nôtre, est-elle logique aussi 1... Quand on parle de différences d'opinions à propos d'un sujet, on présuppose que le sujet existe indépendamment de l'opinion qu'on en a. Mais c'est sur l'existence de ce sujet que je pose la questioll. Si nous sUppOSOllS qu'il existe, nous sommes alors obligés d'admettre que: ou bien notre opinion est la bonne et il faut en faire changer les autres, ou bien elle n'est pas la bonne et il nous faut adopter celle des autres. S'il existe une réalité, il faut la reconnaître et chat1ger tout ce qu'on en pensait auparavant. Quant à ceux qui se trompent, dans l'hypothèse où leur erreur provient d'un mauvais apprentissage, on leur enseignera la vérité, éventuellement de force. C'est ce qu'on a appelé « mission civilisatrice de la colonisation ». On a installé des écoles chez les « sauvages» pour leur apprendre notre belle langue libératrice, qui dit si bien la liberté, l'égalité et la fraternité. CamIlle essayer de traduire ces mots dans une autre langue conduit immanquabÈment à des problèmes sémantiques, le Ineilleur moyen de comprendre ce dont il s'agit est de les dire en français. Car en français, la liberté c'est la liberté, l'égalité c'est l'égalité et la fraternité c'est la fraternité. Comme toutes les devises et les slogans, cela se COlnprend aussi facilement que cela s'exprime. Il n'y a pas besoin d'en dire plus. Dans une autre langue, il faudrait éventuellemet1t écrire

5 « La cigale est appelée le rnûrisseur de rnaïs, car elle chante les jours de chaleur. c'est que c fest son orenda qui fait venir la chaleur, qui fait pousser le maïs» ( Hewitt, Amelican Anthropologist, 1902, cité par Marcel Mauss, Sociologie et Anthropologie, Paris, PUFf 1950. pl07). 19

des pages pour expliquer ce que les Français conçoivent par liberté, ce qu'ils entendent par égalité et ce que signifie pour eux fraternité. Les Anglais, de leur côté, pensent égalen1ent que seule la langue anglaise permet de bien dire les choses. Il existe mêlTIe un amendement à la Constitution des Etats-Unis qui stipule que l'anglais et l'allemand sont les seules langues permettant d'exprimer des concepts scientifiques. La conséquence en est qu'aux Etats-Unis, on ne peut faire de communication scientifique officielle qu'en anglais ou en allemand. Nombre de personnes ont participé à la colonisation avec l'idée de libérer d'autres peuples6. Même de nos jours, il n'est pas rare de lire, sous la plume de gens qui se prétende11t progressistes, qu'en dehors des exactions commises par les armées, il y a eu un aspect civilisateur de la colonisation. Le philosophe Karl Marx luimême a écrit que les peuples du Maghreb ne pourraient accéder au stade ultime de développement de l'humanité, supposé être le communisme, qu'en étant d'abord colonisés et en adoptant la culture occidentale. Selon l'hypothèse optimiste, l'application de l'affirmation disant qu'existe une réalité indépendante de l'observateur est: puisque ma réalité est la bonne, je l'apprends aux autres et je leur rends service. Selon la deuxième hypothèse, ils ne le peuvent pas et n'y arriveront jamais, parce qu'ils ne sont génétiquement pas doués pour cela. Dans ce cas, il existe des êtres supérieurs et des êtres inférieurs (remarquons qu'en disant qu'existe une réalité indépendante de l'observation, on infère de toutes façons qu'existe une culture supérieure, qui décrit bien la réalité, et des cultures inférieures, qui la disent mal). S'il y a des êtres supérieurs et inférieurs génétiquement déterminés alors les êtres supérieurs sont

6 Panni les nOlnbreux théoriciens du colonialislne, Rudyard Kipling affinnait que les pays européens avaient le droit et le devoir de coloniser les pays sous-développés en vue d'y propager la Civilisation.

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justifiés d'utiliser les êtres inférieurs pour développer leur propre supériorité. De nombreuses théolies ont affirmé et continuent de soutenir ce point de vue. Certains hOlnmes politiques proclament qu'existe une «inégalité des races ». Cela implique évidemment que certaines soient en haut et d'autres en bas. Telles sont les conséquences de l'affirmation selon laquelle il existe une réalité indépendante de l'observation. Personnellement, je n'aime ni l'une ni l'autre de ces conclusions, pour la raison que je sais à quoi elles ressemblent: elles ont déjà été expérimentées. On les a vues et on les voit encore à l' œuvre. Comme je n'aime pas ce qu'elles réalisent, je préfère donc choisir l'alltre alternative. Je répondrai « nOl]» à la question de savoir s'il existe une réalité indépendante de l'observation. Quelles cOI1séquences vais-je en tirer? Cela devient complexe. Pour Ferdinand de Saussure7, le «signe linguistique» est composé d'un concept et d'une image acoustique, aussi inséparables l'un de l'autre que la pile et la face d'une pièce de monnaie. Plus tard, il a proposé d'appeler l'image acoustique signifiant et le concept signifié. D'autres ont par la suite utilisé cette double appellation pour inventer quelque chose qui n'est pas saussurien, en assimilant le signifiantau mot et le signifié à la chose. Mais pour Saussure, le signifié était un concept (représenté dans son Cours par le dessin d'un arbre) et le signifiant une inlage acoustique (celle du mot arbor, en latin). Non pas le mot lui-même, ni même sa forme, mais son image acoustique. Autrement dit, son impression dans le mental. Il dit: « Le signe est une entité psychique ». Nulle part dans son exposé, il n'est question d'une chose. Ce que Inontre le dessin n'est pas l'arbre, mais le concept de l'arbre. Ce que n10ntre arbor n'est ni une chose, ni une masse sonore, n1ais l'image acoustique, mentale, du mot. On a par la suite réduit cette proposition en disant: il y a des choses, il y a des arbres et il y a des mots. Mais ce n'est pas dans Saussure.

7 Ferdinand de Saussure, Cours de Linguistique

Générale, 1916.

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arbor
Plus tard encore, on a inventé le référent, pour parler d'une chose supposée réelle dont le signe serait concept. all a fabriqué un triangle: mot-concept-référent. Selon le structuraliste UImannS, s'il y a un mot arbor pour désigner l'arbre, c'est qu'existe dans la nature quelque chose qui attend d'être nOlllmé. Sa proposition affirme l'inverse de celle qui dit: Dieu nomme les choses et les choses existent. Pour lui, les choses existent, et les hommes leur donnent des Il0ms. C'est la position classique du l11atérialisme bourgeois et c'est bien comme cela que pensent généralement les occidentaux. C'est aussi de la sorte que raisonnent la plupart des sciences. Elles disent découvrir des choses et elles leur donnent des noms. S'agissant d'un objet simple, comme une bouteille, on trouve en général dans toutes les langues un mot qui le désigne (dans la mesure où on y utilise des bouteilles et qu'elles ne sont pas des cadeaux tombés du ciel, comme dans le film Les dieux sont tombés sur la tête). Mais pour ce qui est, par exemple, de l'arbre, le mot qui le désigne dans le dictionnaire désigne-t-il aussi ce qu'il y a dans la terre (les « racines ») ? Suivant les langues, ce n'est pas évident. Car il n'est pas évident de dire que les racines, qui ne sont pas visibles, appartiennent à l'arbre, qui est visible. L'existence même de l'unité < arbre> n'est pas facilement délimitable. Pour un objet comme une bouteille, on peut penser qu'il est aisément

8 S.Ulmann,

The principles of Semantics, Glasgow, Jackson, 1959 .

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isolable de l'environnement. Le problème est pourtant: ce qui est dedans fait-il ou non partie de la bouteille? En français, on peut dire « une bouteille de verre» ou « une bouteille d'eau». On peut dire aussi, dans la langue courante: «boire une bouteille ». Le contenu de la bouteille est-il une unité? Est-ce un objet? En français, on ne peut pas dire « boire une eau ». Le contenu n'est pas un objet. C'est de la matière, qui est dedans. C'est « de » l'eau. Mais dans d'autres langues, comme chez les Hopis, c'est un objet, ctest « une» eau9. Nous pouvons reformuler ainsi le problème de la réalité: existe-t-il des objets et des relations entre eux qui attendent d'être nommés ?Par exemple, en français, on distingue les objets comptables des non comptables et les choses des substances. Mais ces catégories ne correspondent pas à celles de nombreuses langues non européennes. Elles constituent des cryptotypes (des types cachés) que seul l'examen des régularités grammaticales permet de découvrir (l'eau, comme le riz, n'est pas comptable, parce qu'on ne peut pas dire «une eau », ni « un riz» pour désigner une chose particulière 10). Autre exemple: dans les langues où existent les genres des noms, les choses sont mâles ou femelles, masculin ou féminin, selon des règles un peu mystérieuses. En anglais, il y a trois genres: masculin, féminin et neutre. On ne peut pas les reconnaître avec l'article (the pour les trois), mais avec les pronoms (he, she, it) qu'on utilise lorsqu'on veut parler de choses déjà nommées sans répéter le terme qui les désigne (substantif). Savoir quel pronom on utilise pour remplacer le nom permet de déterminer si celui-ci est masculin, féminin ou neutre. Les bateaux, par exemple, sont féminins, parce que, si on parle d'un bateau, on va dire she. Alors qu'en français, les bateaux sont plutôt masculins,

dire « c'est une eau très douce », ou «un riz très parfluné », lnais il s'agit alors de désigner une substance, non un objet.

9 En Hopi, on dit un sens individuel. 1956. - Trad. fro : 10 On peut certes

ke-yi , « une eau », comme slkwl, «une viande ». TOtiS les mots ont (Benjamin Lee Wharf, Language, Thought and Reality, MIT, Linguistique et Anthropologie, Paris, Denoël, 1969.)

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parce qu'on doit normalement dire: le Jeanne d'Arc. Mais cela n'est pas grave, du moins le suppose-t-on. Le problème qui se pose ici est celui de la réalité de la réalité. A ce propos, le biologiste systémicien Humberto Maturana distingue ce qu'il appelle la «réalité sans parenthèse» de la «réalité entre parenthèses ». Du point de vue de la réalité sans parenthèse, ce que voit t'observateur existe indépendamment de ce qu'il fait. Il y a des choses qu'on regarde et elles sont réelles. Les choses existent pour ce qu'elles sont. De l'autre point de vue, entre parenthèses, elles existent aussi, mais relativement au regard qu'on porte sur elles. Il y a interaction entre le regard et la chose. La réalité entre parenthèses dépend donc de la position de l'observateur. L'observateur crée tout autant la réalité que la réalité suscite l'observation. En le sachant et en expliquant les relations entre les choses, l'observateur sait que son explication dépend des rapports entre lui et la réalité dont il parle. Il peut croire que la réalité existe, mais uniquement en fonction de l'observation. Si du point de vue de la réalité sans parenthèse, je perçois « la» réalité, du point de vue de la réalité entre parenthèses, je perçois « 1a-réalitéque-je-perçois ». Une courte nouvelle de science fiction que j'avais imaginée il y a longtemps permettra d'éclairer ce propos. En l'an 3000, des humains inventent un engin spatial qui, utilisant des théories très avancées sur la lumière, permet d'aller instantanémentdtun point à l'autre de la galaxie. Ils inventent le moteur « luminique » et ils partent. Ils arrivent sur une planète. Là, vivent des êtres intelligents qui ressemblent à des boules. Mais les êtres humains communiquent très facilement avec elles car ces boules sont télépathes. Ils communiquent donc par la pensée. Les boules sont très intéressées par l'engin spatial, dont elles obseIVent le moteur luminique. Elles disent aux humains:« Venez, on va vous montrer quelque chose ». Elles les emmènent dans un hangar, et là, elles leur montrent un moteur identique: celui qu'elles ont fabriqué. Elles disent: « Voilà, nous avons inventé le même moteur. Pouvezvous nous expliquer comment vous avez conçu le vôtre? ». Et les 24

êtres humains de leur exposer comment ils l'ont imaginé à partir des théories sur la lumière. Les boules, au bout d'un moment disent: « Nous avons parfaitement compris vos calculs, mais il y a une chose que nous ne comprenons pas. Qu'est-ce que la lumière? »... Les boules, en effet, sont aveugles. Cette fable illustre un point essentiel de la systémique, souvent appelé «principe d'équifinalité », selon lequel une même .cause peut avoir" des effets différents et le même effet peut avoir des causes différentes. Autrement dit, le lien de cause à effet n'est pas dans la réalité, mais dans l'explication de la réalité. Le philosophe Wittgenstein disait, quant à lui, qu'il appelait ce lien:
superstition.

On objectera. que c'est chercher bien des "complications et que,. plus. simplement, des gens de cultures différentes disposent de mots différents pour. parler de la même réalité, par exemple d'une herbe. C-'estsupposerque la même herbe existe dans les deux ce. point de vue,. qui est celui de la réalité sans cultures. De parenthèse, on nomme les choses parce qu'elles sont différentes. Nommer, c'est distinguer.. Distingue~t-on les choses parce qu'elles différentes parce. qu' on les sont différentes ou. bien. deviennent-elles distingue? Du" point de vue de la réalité entre parenthèses, l'existence de la chose. n'est pas dans la chose elle-même, mais dans l'opération par laquelle on la distingue. On ne distingue pas la chose parce qu'elle est distincte : elle devient distincte en même temps qu'on la distingue. Autrement dit, c'est l'opération de distinction qui fait distinguer les choses. Un botaniste ramasse des herbes, nous .les présente et nous, pauvres ignares, nonsne voyons que « des herbes ». Parce que nous ne sommes pas experts, nous ne

savons pas par quelle opération un botaniste en arrive à dire: « ça c'est une x... et ça c'est une y»... Si nous voulons pouvoir le faire,
nous devrons apprendre par quelle opération on distingue ces deux herbes qui, pour nous, sont encore indistinctes et indistinguables. Le savoir est cela: celui qui sait ce que nous ne savons pas connaît des mots que nous ne connaissons pas (ou que nous connaissons mais qui nous sont inutiles) parce qu'il connaît les distinctions 25

qu'opèrent ces mots. Mais les distinctions qu'opèrent ces mots sont des opérations par lesquelles il distingue des objets. Le mot est j'étiquette d'une opératioll. Pas d'une chose. Rappelons qu'à la question «existe-t-il une réalité indépendante de l'observation?» j'ai trouvé que je n'ahuais pas les conséquences de la réponse oui. Qtlelles sont alors les conséquences de la réponse non? Les bouddhistes, par exeInple, répondent que la réalité est une illusion. Ils en tirent la conséquence qu'il faut aller au-delà de cette illusion et cl1ercher le 110n-être qui la dépasse. Ce n'est évidemIœnt pas une perspective scientifique. On peut l'appeler expérience mystique. Rien ne prouve par ailleurs que ce contact direct avec l'au-delà de l'illusion l1e soit pas lui-Inênle une illusion. S'abstraire de l'illusion ne garantit pas qU'OI1 ait trouvé le point où se dissipent les illusions. Une autre position est le solipsisme. Du Cela signifie que chacun est toujours tout seul. communication possible. Chacun a son monde. son propre monde. Je ne sais pas si les autres peut-être mon rêve. L'altérité est une illusion. latin: Sole ipse. Il n'y a pas de Chacun est dans existent. Ils sont

Comme on le voit, on peut tirer des conclusions différentes à partir de la réponse selon laquelle il n'existe pas de réalité indépendante de l'observation. Selon le constructivisnle, 011 peut affirmerque la réalité est une construction du mental. D'un point de vue épistémologique, cette approche de type systémique n'est pas causaliste. Elle ne cherche pas de cause première. Elle Il'est pas génétique. Un mot comme Cherokee, pour la plupart des gens, est le nom d'une tribu d'Indiens d'Amérique du Nord, mais en Cherokee, le mot Cherokee veut dire quelque chose comme honllne du pays réel. Nous sommes là dans Ulle situation proche de celle que j'ai exprimée en parlant des « Zazas ». Dans beaucoup de langues, le nom générique du membre du peuple qui la parle veut dire «être humain ». C'est notamment le cas des Indiens d'Alnérique

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du Nord, où, avant l'arrivée des civilisateurs blancs, les territoires étaient très vastes, avec une population infiniment moindre que celle actuelle des Etats-Unis. C'est aussi le cas en Patagonie, où, par exemple, le nom du peuple Yamana signifie dans leur langue «nous, notre peuple », et où le terme Kawaksar, désignant une ethnie de nomades maritimes, peut se traduire par « les gens du même groupe qui parlent la même langue» ou par «être rationnel fait de peau et d'os »11 On pourrait se poser la question de savoir si penser que les autres sont des barbares est un trait universel de tous les groupes humains. Tous les hommes appartenant à un groupe ont-ils, à un moment de leur histoire, jllgé que les membres des autres groupes n'étaient pas véritablement des humains? Toutes les communautés humaines ont-elles pour point commun d'être xénophobes? Si on observe ce qu'on appelle les civilisations, on aurait tendance à le penser. En japonais moderne, l'étranger est un gaijin, qui signifie« homme extérieur », mais on utilisait au XVIe siècle le terme neam beanjin, qui voulait dire «homme barbare du sud », pour désigner les Blancs. Lorsque je travaillais en Egypte, on y voyait des séries télévisées qui racontaient la lutte de la civilisation musulmane contre les barbares chrétiens, les croisés. On est toujours le barbare d'un autre. Pour Alexandre, les Perses étaient des barbares, même s'ils avaient un empire. Ils étaient bons pour servir de main-d' œuvre. Athènes avait inventé la démocratie qui était l'organisation des êtres libres, des êtres humains. Pas des barbares, donc. La condition première était: les êtres libres ne travaillent pas. Parce que travailler, c'est ne pas être librel2. Pour faire de la démocratie, il est donc nécessaire de posséder des esclaves. Quand les Grecs attaquaient une ville, ils embarquaient les gens utilisables comme esclaves et tuaient les autres. Ce n'était pas des hommes qu'on tuait, mais des barbares. Et on se servait des

Il Communication de Ernesto Vasquez, ethnologue, conférence sur « les Indiens de la Patagonie », Saint-Etienne, 1997. 12 Les nazis J'avaient bien cOJllpris, qui avaient écrit le slogan Arbeit macht Frei « le travail rend libre », au fronton des camps de concentration.
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survivants comme esclaves, pour pouvoir être libres. Mais, ce faisant, on ne leur faisait aucun mal, puisque ce n'étaient pas des êtres humains. Nous ne trouvons pas ignoble d'avoir un chien et de lui dire: «Assis! debout! couché! ». Si l'autre en face de nous n'est pas un être humain, nous pouvons lui dire la même chose. Sa soumission sera profitable aux êtres libres pour créer de la culture, de la liberté, de la démocratie13. Lorsque les Hébreux ont pris Jéricho, la Bible dit qu'ils ont tué tout le monde, hommes, femmes, enfants et animaux. Ce qu'ils voulaient prendre n'était pas les gens comIne esclaves, mais leur territoire. C'était la règle à l'époque, quand on allait chez les autres: si on voulait prendre leur terre, on les sllpprimait. Sans problème de conscience, puisque les autres n'étaient pas des êtres humains. Le concept d'humain, dans son universalité, est très récent. Il implique qu'on ait créé une frontière, au-delà de la diversité des groupes humains, qui regroupe tout ce qu'on appelle «humain ». Ce concept n'est pas partagé par tout le monde, loin de là, à la surface de la Terre. S'il n'est pas encore opérationnel, on peut néanmoins supposer qu'il le devient, en particulier parce qu'existe une espèce de culture humaine, terrienne, dans laquelle on a fait apparaître des êtres mythiques, extérieurs, qu'on a appelés « extraterrestres ». L'existence de ces derniers va de pair avec celle des humains. Pour qu'existe un collectif« humain », il lui faut une frontière, c'est-à-dire un au-delà de cette limite, Ull extérieur contenant d'autres êtres, non-humains, doués de parole. Le fait qu'on fasse virtuellement exister les extraterrestres est corollaire dll fait que l'humain commence à exister en tant que tel. Quand l'humanité existera vraiment, il est à parier que les extraterrestres apparaîtront. Surgiront alors d'autres problèmes et on inventera d'autres frontières plus vastes. 13 « L'esclave est objet de propriété aniIné et tout serviteur est cornrne un instnnnent précédant les autres instrull1ents. En effet, si chaque instrull1ent. pouvait, par ordre ou par pressentitllent, accolllplir son œuvre propre (...), si les navettes tissaient d'ellesmêmes et les plectres jouaient de la cithare, alors les rnaîtres d'œuvre n'auraient nul besoin de lnanœuvres, ni les lnaîtres, d'esclaves}) (Aristote, Politique, L III-VI)

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