La proximité

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La proximité fait l'objet de toutes les attentions : gestion de proximité, démocratie de proximité, exaltation des "élus de proximité". Mais que signifie la notion de proximité, comme concept sociologique, comme catégorie de l'expérience, comme instrument de l'action et de la représentation politiques, ou comme échelle spatiale ? Comment la construit-on, par des pratiques quotidiennes, par l'attachement à des lieux, par le développement de projets publics... ? Le quartier est-il un espace social ou un territoire d'intervention ? Un ensemble de contributions franco-québécoises.

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La proximité
Construction politique et expérience sociale

site: www.Jihrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00077-0 EAN : 9782296000773

La proximité
Construction politique et expérience sociale

Sous la direction de Alain Bourdin Annick Germain Marie-Pierre Lifeuvre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

L'Hannattan

Hongrie

Konyvesbo1t Kossuth Lu. 14-16

Fac. .des Sc. Sodales, Pol. et Adm. , BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Deg1iArtisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Déjà parus Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, La transformation urbaine, 2005. Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les sociétés de développement communautaire, 2005. Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux Etats-Unis, Les hispaniques, 2005. Marta Pedro V ARANDA, La réorganisation du commerce d'un centre-ville,2005. Anne CHATÉ,« Villa mon rêve»« Ker Lulu »...,2005. Claude de MIRAS, Julien Le TELLIER, Gouvemance urbaine et accès à l'eau potable au Maroc, 2005. Michel WATIN, Les espaces urbains et communicationnels à La Réunion. Réseaux et lieux publics, 2005. Monique RICHTER, Quel habitat pour Mayotte ?, 2005. Alain AVITABILE, La mise en scène du projet urbain. Pour une structuration des démarches, 2005. Eric CHARMES, La vie périurbaine face à la menace de gated communities, 2005. Rabia BEKKAR, Ethnicité et lien social, 2005.

Sommaire

Avertissement: Alain Bourdin, Annick Germain, Marie-Pierre Lefeuvre I. LA PROXIMITÉ COMME CATÉGORIE POLITIQUE Introduction: La proximité comme encodage politique de la vie quotidienne, Alain BOURDIN La " proximité" comme explication du vote, Christophe LE DIGOL Proximité et parité politique., Marie-Blanche TAHON, Caroline MAURY Le fétichisme de la proximité, Rémi LEFEBVRE Les forums municipaux, outils politiques d'une construction technicisée de la proximité?, Stéphanie WOJCIK

5

9 19 .3 51

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ll. LA DISTANCE COMME CONDITION DE LA COMMUNICATION Introduction: Proximité spatiale et relations sociales, Marie-Pierre LEFEUVRE La proximité entre représentation et participation, Jean-Luc PRADES Cohabitation et jeunes de la rue : une expérience de régulation sociale démocratique à Montréal, Michel PARAZELLI.. Proximité spatiale, distance sociale: les rapports interethniques dans un secteur défavorisé à Montréal vus à travers les pratiques de voisinage, Damaris ROSE et Katia IANKOV A Jeunesse et expériences de la proximité, Johanne CHARBONNEAU et Marc MOLGAT L'intimité comme catégorie de la proximité: usage de l'espace et sociabilité des jeunes adultes en centre-ville, Xavier LELOUP 89 101 l13

135 159 179

Ill. LE QUARTIER

COMME ESPACE DE PROXIMITÉ

Introduction: Grandeurs et misères du quartier, Annick GERMAIN Le quartier un espace de proximité, Jean- Yves AUTHIER Les déclinaisons de la proximité dans les politiques de quartier, aux États-Unis, en France et au Québec, Marie-Hélène BACQUÉ Les politiques de revitalisation des quartiers défavorisés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France: convergences et particularités, Francine DANSEREA U Services de proximité et proximité sociospatiale : les rapports aux usages et au quartier des services communautaires, Richard MORIN et Michel ROCHEFORT Du " quartier sensible" à la proximité, lees) territoire(s) en question, Françoise MONCOMBLE Le quartier: espace politique et stratégies d'échelles, Martin ALAIN

197 207

221

235

259 273 291

Avertissement

Alain BOURDIN, Annick GERMAIN, Marie-Pierre LEFEUVRE

a proximité est-elle une catégorie politique ou un concept sociologique? Telle était la question lancée à l'occasion d'un séminaire organisé conjointement par le Comité de recherche" Politiques et collectivités locales" de l'Association internationale des sociologues de langue française et par l'atelier" Construction sociale de la proximité" du Groupement d'intérêt scientifique Socio-économie de l'habitat à Montréal les 8, 9 et 10 mai 2002. L'appel à contributions notait que la proximité est l'objet de toutes les attentions: dans la gestion de l'habitat comme dans l'organisation de la démocratie ou la mise en oeuvre des politiques publiques. Il invitait à réfléchir dans deux directions. D'une part en interrogeant la signification même de la notion de proximité, comme concept sociologique, comme catégorie d'une expérience, comme catégorie d'organisation de l'action, de la représentation ou de la concertation, comme éventuelle échelle spatiale. D'autre part en analysant la manière dont on construit la proximité, dans la vie quotidienne par des pratiques, dans les représentations, notamment dans le symbolisme qui s'attache à des lieux ou des objets spatiaux, dans le projet, les politiques publiques et la gestion de services, dans les découpages politiques et la constitution des dispositifs de représentation ou de concertation. C'est autour

L

6 de ces questions que se sont réunis un peu plus de trente participants, sociologues, politistes et géographes, de France et du Québec. Cet événement coïncidait avec la clôture d'un programme de recherche mené depuis plusieurs années au Québec sur une autre question dont on verra aisément qu'elle rejoint la première: le quartier, espace social et/ou territoire d'intervention ?1. Ces deux événements ont fourni les matériaux de départ pour construire un projet de livre collectif, mais en cours de route il nous est apparu intéressant d'inclure d'autres contributions susceptibles de venir compléter le propos initial. Ce bref retour sur les conditions de production de l'ouvrage éclaire sa perspective et sa portée. Le cadrage privilégie les interrogations des politistes et des sociologues et questionne leurs convergences/divergences: par exemple, parle-t-on de la même chose lorsqu'on évoque l'actualité de la notion de proximité dans le discours politique et les régimes de proximité/distance dans l'expérience sociale? Quel est l'intérêt et le destin possible de la notion de proximité dans le contexte des deux disciplines? Question d'actualité, la proximité (comme le quartier d'ailleurs) n'est pas véritablement un concept scientifique mais elle structure la réflexion scientifique au moins autant qu'elle mobilise les acteurs sociaux et politiques. Discuter de la proximité revient donc, simultanément à, construire les éléments d'une problématique théorique et à réfléchir sur les formes d'action qui utilisent cette catégorie. Quant aux vertus du dialogue trans-atlantique, elles sont particulièrement précieuses, s'agissant de proximité et de quartier. En effet, la proximité n'a pas connu au Québec la fortune politique que lui a réservé la France. Le fait est d'autant plus étonnant qu'au chapitre des politiques urbaines le quartier fait partout florès. La première partie de l'ouvrage, consacrée à la proximité comme catégorie politique est donc entièrement centré sur la France. Par contre, parler de la proximité, et surtout de son envers, la distance, dans une perspective sociologique, est l'affaire de tous. Enfin, dans la troisième partie, consacrée au quartier comme espace social et politique et comme espace de politiques, les comparaisons internationales confèrent une valeur ajoutée indéniable au travail de réflexion critique. On ne saurait en terminant mettre un point final à ce bref préambule sans remercier outre le GIS socio-économie de l'habitat et le PUCA, ainsi que Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FQRSC),qui ont aidé sa publication, l'équipe des organisateurs québécois, qui ont rendu particulièrement agréable et productive la rencontre scientifique à l'origine de ce livre. A.B., A.G, M-P.L
1. Ce programme de recherche a été financé par les Fonds pour la Formation de Chercheurs et l'Aide à la Recherche (Québec).

I

LA PROXIMITÉ COMME CATÉGORIE POLITIQUE

LA PROXIMITÉ COMME ENCODAGE POLITIQUE DE LA VIE QUOTIDIENNE

Alain BOURDIN

La proximité a, ces dernières années, pris une importance considérable
comme catégorie politique. La science politique et la sociologie s'interrogent sur l'utilisation de cette notion dans les rapports politiques, mais également sur la vision du monde à laquelle elle correspond et sur les conditions dans lesquelles cette dernière est élaborée et diffusée.

Une rhétorique de la démocratie médiatique
La rhétorique politique mobilise volontiers la proximité, en particulier dans les contextes électoraux. Dans les élections locales, ce qui se comprendre facilement, mais également dans des élections nationales ou européennes. Ce thème est avancé par l'extrême droite (souvent associé à l'exclusion des étrangers), par la droite modérée (avec, par exemple, la " France d'en bas" de J-P Raffarin), mais aussi bien par la gauche et les écologistes. Il s'agit d'un vaste manteau qui cache dans ses plis beaucoup de préoccupations et d'attitudes

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politiques différentes. Pour bien le comprendre, il faut commencer par réfléchir sur les usages de ce discours. Les candidats aux élections l'utilisent d'abord pour rendre compte de l'action publique. L'action" de proximité" est présentée comme la preuve et le résultat d'une action politique globale efficace. D'autant que les médias, producteurs de proximité (R. Lefebvre, infta), en font leur principal outil de mise en scène du politique. Lorsqu'une décision politique est prise, dans un des grands domaines de l'action publique, la télévision l'illustre avec des cas particuliers et localisés, construits comme des faits divers. On met en scène des" vrais gens" dans un contexte que la majorité des téléspectateurs pourra considérer comme" proche" du sien. Proche, parce que la situation est de même nature que celles dans lesquelles on vit, proche, parce que cela pourrait se passer" près de chez vous". L'action publique ne se met plus en scène dans des grands récits idéologiques ou sur une scène lointaine qui serait celle des principes et des grands débats. Les questions internationales échappent partiellement à cette logique, mais de moins en moins. La télévision, en particulier les met souvent en scène comme des faits divers: la guerre d'Irak vue à travers la situation d'une famille irakienne particulière, les réactions des personnes concernées par un événement précis (attentat, répression. . .), ou encore à travers les réactions d'une petite ville américaine où habitent en nombre des soldats du corps expéditionnaire. Il ne suffit plus de mettre en avant les discours solennels dans les hauts lieux, ou même de valoriser les grandes célébrations (ce qui cependant réussit encore), il faut donner à toute chose sa dimension" de proximité". On l'a bien vu lors de la célébration du soixantième anniversaire du débarquement, ou le spectacle de la commémoration fortement mis en valeur par les télévisions était entrecoupé de séquences de proximité tournées dans des villages avec les" vrais gens" qui avaient vécu l'événement. Les familles royales sont idéales: elles appartiennent à un monde très lointain, mais on peut facilement les rendre très proches, grâce à une intrusion permanente dans leur vie privée. Mais ces familles sont de plus en plus souvent extérieures à la sphère politique. La proximité est donc un élément constitutif de la démocratie médiatique, elle devient une part du discours politique et un langage obligatoire pour rendre compte de l'action politique. D'autant que les supports purement idéologiques ont perdu de leur vigueur et que l'action politique devient une chose très abstraite et mobilisant peu les affects. Il est beaucoup plus difficile de s'exalter pour un point de pm ou de cotisation sociale que pour le salut de la patrie.. .Les politiques parlent le langage de la proximité parce qu'il rend explicable ce qu'ils font et parce que cela entre dans la rhétorique dominante, telle qu'elle est mise en forme par les médias. En même temps, c'est une manière de re-mobiliser les affects, non par l'exaltation ou la culpabilité que suscitent les grandes valeurs

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et les grandes causes, mais par l'implication et l'identification: même si je ne suis pas concerné directement, je peux m'identifier fortement à ceux qui sont concernés. Cela contribue, selon Christophe Le Digol (infta), à une réactivation du politique2, auquel participent notamment les acteurs du monde des médias. Ce ressort est présent dans la concertation. Certes, celle-ci correspond aussi à une évolution générale du modèle démocratique: la volonté de transparence est plus forte, la loi permet aux intérêts particuliers de se faire entendre toujours plus
-

et même de développer des pouvoirs de nuisance considérables -

et l'on

accorde plus de valeur à l'élaboration d'accords impliquant tous ceux qui sont concernés. Mais la concertation sert également à trouver des partenaires, à produire des acteurs par l'implication. La rhétorique de la proximité est donc un instrument d'action pour les politiques.

Un instrument de revendication
L'invocation de la proximité constitue également un instrument d'interpellation du politique par les citoyens. Cette interpellation est plus complexe qu'il n'y paraît. En effet, elle critique l'élu absentéiste3 et c'est souvent ce que l'on se contente d'en retenir. Elle peut alors présenter un caractère" régressif", en exprimant la nostalgie de l'élu c1ientéliste, fortement ancré dans un milieu local dont il défend les intérêts les plus particuliers, et dont il dépend à travers les réseaux qui le soutiennent. Mais on gagnerait à rapprocher cette interpellation au nom de la proximité des discours (un peu passés de mode) sur le " parler vrai "4, car il y a un lien. M-B Tahon (infra) cite Catherine Trautmann, à l'époque Maire de Strasbourg5, qui associe la proximité avec une" autre" manière de faire de la politique, différente de celle des notables, et reposant sur la proposition explicite et la réalisation d'un projet. Ce n'est pas seulement la distance relationnelle qui est en cause, mais l'appartenance à un monde à part, en lui-même très lointain du monde" réel". La spécificité même du politique et son autonomie se

trouve interrogée. On peut y voir le signe d'une dépolitisation

-

à l'échelle de

2. Fondé, toujours selon Le Digol SUI une justification de la démocratie représentative: le rôle de l'homme politique c'est de représenter les électeurs de sa circonscription (argument d'autant plus difficile à utiliser que le mode de scrutin se rapproche de la proportionnelle nationale), donc d'en être proche. 3. En l'occurrence celui qui n'est pas assez présent" SUI le terrain" (autre expression magique). Mais la critique de l'élu qui siège trop irrégulièrement, donc absentéiste, obtient tout autant de succès, éventuellement auprès des mêmes personnes. 4. Popularisé notamment par l'homme politique ftançais Michel Rocard qui en a fait une " image de marque" publicitaire.

5. Et proche de Michel Rocard.

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l'opinion publique - ou l'effet de théoriesqui de Fukuyama6 certaineslectures à d'Habennas dénient chacune à leur manière une spécificité à la sphère politique. Ou encore le triomphe d'un apolitisme parfois véhiculé par le monde politique lui-même: aux USA, les campagnes présidentielles subissent l'influence croissante de débats sur des thèmes moraux ou sociaux qui ne concernent en fait que marginalement la sphère politique. Si le monde politique est interpellé et contribue lui-même à cette interpellation c'est sans doute en raison de son incapacité croissante à s'adresser à la société. Même à l'heure de la communication de masse, le monde politique à longtemps pu vivre en fonction de ses logique internes, qui sont celles de la lutte pour le pouvoir et du gouvernement des choses et des hommes. Il communiquait avec la société par des canaux déterminés (élections, groupes de pressions et négociations avec la société civile, réactions de la presse etc.) et en utilisant des codes, en particuliers ceux des démarches partisanes, des engagements idéologiques et de la raison d'état, qui étaient compris et acceptés. C'est à travers ces canaux que s'exerçait, bien ou mal, le contrôle démocratique. Aujourd'hui, face à la domination du temps réel, de l'image et de l'événement, le monde politique est comme dans un aquarium, et il ne parvient plus à trouver des modes de communication qui lui permettent de faire comprendre sa spécificité aux citoyens. La proximité encode un ensemble de demandes politiques et sociales. On peut remarquer qu'elle fonctionne souvent comme une" machine à exclure" : les étrangers, les technocrates7, les politiciens professionnels, les hommes d'appareil. Mais invoquer la proximité, c'est également revendiquer sur le quotidien et, en particulier insister sur les difficultés que l'on rencontre dans la construction de sa vie quotidienne. Si la proximité est plus évoquée dans les

grandesvilles - en 2001, Paris, qui a des problèmesde ville mondiale,voulait
des élus de proximité et c'est d'ailleurs ce que lui offraient les candidats des principaux partis - que dans les zones rurales, ce n'est pas seulement parce que les autorités politiques y sont plus lointaines, mais aussi parce que les difficultés du quotidien y sont plus grandes. Ce que porte la revendication de proximité, c'est la recherche de la maîtrise de son environnement quotidien, c'est la facilité dans l'organisation quotidienne. Cet aspect n'est pas politique en lui-même, mais il devient un enjeu politique.

6. Francis Fukuyama dans The End of History and the Last Man (publié par the ftee Press en 1992, trad Française, Flammarion, 1992). 7. De préférence bruxellois! ( au sens de : appartenant aux services de la commission européenne).

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Le politique entre proximité et distance
On voit donc que la rhétorique de la proximité rassemble des choses assez différentes. En même temps, elle construit ses propres objets, ou du moins fait la promotion de certains objets. Certes, la rhétorique de la proximité donne un statut d'une importance exorbitante aux déjections canines, mais cela va plus loin. La proximité est d'abord conçue par rapport à l'accès aux biens. Elle permet dans certains cas de définir des limites de l'accès. C'est le cas avec tous les systèmes (y compris matériels) qui limitent l'accès à des équipements aux habitants d'un périmètre étroit et bien délimité. La proximité apparaît également comme le dispositif à travers lequel on accède aux biens8. Elle est aussi conçue comme le lieu de la maîtrise et de la gestion des risques. La dimension globale de certains risques est fortement perçue et elle inquiète, c'est le cas pour de nombreux risques environnementaux (notamment les risques climatiques ou technologiques), mais on les appréhende d'abord à travers les effets qu'ils peuvent produire sur un monde proche. Leur traitement et leur prévention sont envisagées à partir du monde proche, c'est-à-dire de comportements que chacun d'entre nous peut avoir dans son environnement immédiat. Cela ne signifie pas que l'on ne comprenne pas que le risque est également affaire de politiques publiques générales, mais la porte d'entrée demeure la proximité. Le bottom-up l'emporte dans la perception et la pensée, comme dans l'action. Le politique à toujours fonctionné sur un jeu de proximité et de distance (comme le rappelle R. Lefebvre, infta), codé par un ensemble de formes démocratiques. Paradoxalement, celles-ci attribuaient la proximité vis à vis du citoyen aux grands principes de la symbolique politique et des idéologies partisanes, appropriables par tous. Le contrôle de la société par le politique, notamment par l'intermédiaire du personnel politique dans sa dimension clientéliste, s'inscrivait également dans la proximité. En revanche, le fonctionnement quotidien du monde politique, les jeux du pouvoir comme le travail concret du législateur, restaient dans la distance. Aujourd'hui, à travers la rhétorique de la proximité, est en cause une redéfinition de cette relation de proximité-distance, sans laquelle il n'y a pas d'activité politique possible.

L'espace de la proximité politique
8. Les véritables gated communities (où qu'elles soient dans le monde) se caractérisent souvent par la création purement privée d'un ensemble d'équipements de proximité. Mais à partir du moment ou des équipements publics sont financés non par des circuits longs (États, confédérations, Union Européenne. . .) de redistribution, mais par la fiscalité locale, la question de la limitation de l'accès ou des tarifs différentiels se trouve posée. La proximité géographique (à partir du découpage des circonscriptions politiques) devient alors une condition de l'accès aux services.

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Même en politique, la proximité est également une affaire d'espace, mais de quelle manière? Elle correspond à un processus de localisation des enjeux politiques, donc à leur inscription dans un jeu d'acteurs local, lui-même référé à un territoire particulier. Comment comprendre cela? Selon les analyses classiques, les grandes machines politiques, qu'il s'agisse des partis de masse (à commencer par les grands partis communistes de l'après-guerre en Europe de l'Ouest) ou des machineries électorales des partis des USA, sont très développées à une échelle que l'on appellerait aujourd'hui de proximité. Mais les différents étages de l'organisation sont fortement reliés entre eux. L'appareil local joue le rôle de courroie de transmission dans les deux sens, pour faire circuler les demandes des électeurs et les consignes ou les arguments de la direction. Pour les militants et les responsables, il est également la première étape d'un cursus honorum qui conduira les plus chanceux ou les plus doués au sommet de l'appareil. Le territoire de proximité est alors le quartier ou la circonscription, l'un ou l'autre toujours conçu à partir de son inscription dans un système territorial et politique global. Ce que l'on observe aujourd'hui est un peu différent. Souvent des mouvements politiques faiblement organisés, qui existent difficilement à l'échelle du jeu politique global, essaient de se fabriquer des " niches", en associant fortement leur existence et leurs revendications à un territoire qui résulte plus ou moins d'un découpage arbitraire9 mais qui est présenté, revendiqué, comme auto-référent. L'afftrmation de la proximité apparaît donc souvent comme une manière de constituer un jeu d'acteurs politiques autonome ou partiellement autonome, ce qui n'exclut pas du tout qu'il fasse pression sur le jeu global ou qu'il essaie de s'y inscrire. Cette fondation est justiftée par la référence à un territoire à son identité (c'est-à-dire à sa spéciftcité), à ses problèmes particuliers. Des mouvements minoritaires, par exemple liés à l'immigration, peuvent utiliser cette démarche pour entrer dans le jeu politique. On pourrait élargir cette réflexion en s'interrogeant sur le rôle de la proximité dans une re-territorialisation de l'action publique qui, elle-même, permettrait de donner une nouvelle force au champ politique. En la matière, les observations historiques récentes donnent une certaine crédibilité aux hypothèses cycliques à la HirschmanlO. En France, les Groupes d'Action Municipale ont joué un rôle déterminant dans le renouvellement de la gauche et dans la préparation de sa prise de pouvoir en 1981. TIsfondaient leur action dans une démarche de proximité. Puis leurs militants ont été pour une bonne part absorbés par la politique
9. Par exemple un grand ensemble d'habitat social, résultant du zonage effectué par un planificateur en fonction des disponibilités foncières, puis de la politique de peuplement suivie par des organismes d'habitat social, en fonction de critères qui avaient autant à voir avec l'ensemble de leur parc qu'avec ce territoire lui-même. 10. Hirschman A.O. (1983), Bonheur Privé, action publique, trad. M.Leyris et J-B Grasset, Paris, Fayard, (Shifting Involvements: Private Interest and Public Action, 1982).

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nationale. On pourrait faire des raisonnements proches sur les associations qui ont servi de base au mouvement écologique ou sur d'autres qui ont alimenté les partis de droite (par exemple certains mouvements confessionnels), bien que dans les deux cas, les choses soient moins nettes. Dans un contexte tout à fait différent, celui du Brésil, les communautés de base et leurs militants ont connu un destin partiellement de même naturell. La revendication de la proximité pourrait être interprétée comme le point de départ d'un nouveau cycle, avec de nouveaux militants qui, eux aussi, monteront en généralité. Ce type d'hypothèse doit être considéré: si l'on manque de travaux systématiques, diverses observations lui donnent de la crédibilité. Dans tous les cas, la dimension spatiale de la proximité a deux fonctions: découper un espace politique, donc un système d'acteurs, et identifier des problèmes, dont l'importance sera attestée par le fait qu'ils sont physiquement proche des individus. On peut au moins lui en attribuer une troisième, illustrée par la contribution de C. Maury: la dimension spatiale de la proximité peut être un moyen de mobiliser une symbolique de l'identité qui servira de support à une coalition d'acteursI2. Cette mobilisation ne débouche pas nécessairement sur l'enfermement localiste et notabiliaire. Elle peut au contraire servir de support à une démarche d'ouverture, et fonctionner comme une" ressource exclusive "13dont la valeur locale dépend de l'intérêt qu'on lui accorde à l'extérieur.

La proximité sans l'espace
Mais il existe également une dimension non spatiale de la proximité. La récente loi française sur la démocratie de proximité est plutôt centrée sur les résidents les moins mobiles et sur l'échelle du quartier. Or beaucoup d'habitants des grandes villes passent l'essentiel de leur temps hors de leur domicile, ils ont parfois une implication forte dans les lieux qu'ils fréquentent et, même s'ils ont une certaine pratique du voisinage immédiat de leur logement, leur insertion dans leur quartier reste très faible. Cela ne signifie pas qu'il s'agisse d'infirmes de la proximité, mais pour eux, celle-ci se définit difficilement pas sa dimension spatiale. Elle exige que l'on considère d'autres catégories. Au-delà de ce qui relève de l'intime, dans l'organisation quotidienne ou dans les relations et que l'on peut ou non considérer comme une strate de la proximité, ce qui est proche devient tout 11.Avec l'accession du P.T. (le parti du président Il Lula ") aux responsabilitésà l'échelle des
grandes villes (Sao Paolo), des états fédérés (Rio Grande del Sul par exemple), puis du pouvoir fédéral. 12. Correspondant à ce que la science politique appelle habituellement coalition de projet. 13. Bourdin A. La question locale, Paris, PUF, 2000.

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ce à quoi je peux avoir accès facilement, que cette facilité soit déftnie en termes matériels (facilement accessible), perceptifs (ce qui est familier), affectifs. La proximité immatérielle a longtemps été associée à la proximité matérielle: on habitait près des gens dont on était le plus proche affectivement et les objets ou produits les plus usuels étaient ceux que l'on trouvait dans le voisinage, à quelques exceptions près. Le gouvernement des hommes s'appuyait largement sur cette caractéristique. Aujourd'hui, cela est de moins en moins vrai. Les relations sociales, l'approvisionnement, les liens affectifs passent par des formes extrêmement variées de proximité. Cela remet en cause les techniques de gouvernement. C'est par exemple ce qu'expliquent les criminologues à propos de la montée en puissance de l'insécurité14. Il faut chercher d'autres points d'appui pour gouverner les sociétés et pour articuler la relation entre champ politique et société civile. Les interrogations sur la proximité participent de cette crise, que l'on pourrait résumer ainsi: comment gouverner une société ou le proche semble s'organiser de manière relativement aléatoire et n'est en tout cas pas indexé à un territoire précis? La re-territorialisation est-elle la solution ou faut-il aller dans des directions complètement différentes? La contribution de S. Wojcik (infta) ouvre des perspectives stimulantes en analysant les relation entre des dispositifs totalement immatériels (les forums Internet) et la construction d'une proximité territorialisée.

Une redéfmition de la sphère politique
La montée en puissance de l'idée de proximité correspond donc à un changement profond de la sphère politique et en constitue l'un des éléments. La dimension locale du politique prend un autre statut, d'ailleurs encore incertain. Ce changement correspond dans une certaine mesure à celui qui affecte le rapport entre le public et le privé (au double sens social et économique de ces termes). Dans les deux cas, la délimitation de la sphère spéciftque de légitimité du politique se trouve en cause. En effet, dans les démocraties qui ont
14. Selon certains d'entre eux (Philippe Robert et Marie-Lys Pottier Il Les grandes tendances de
l'évolution des délinquances ", in Laurent Mucchielli et Philippe Robert, Crime et sécurité, l'état des savoirs, La Découverte, Paris, 2002, p. 13-24.), trois éléments influent sur la genèse des phénomènes criminels: des individus enclins à la criminalité, des objets Il intéressants pour une entreprise criminelle et l'absence de protection suffisante. La flambée prédatrice considérable qui caractérise nos sociétés serait d'abord encouragée par le fait que, sous l'effet des transformations sociales, Il les normes officielles, celles du droit de l'État, si elles rencontrent moins de résistances informelles, rencontrent aussi moins de points d'appui ". La montée en puissance des objets de consommation dont on ne saurait se passer, qui offtent autant d'occasions de prédation et représentent souvent une valeur monétaire significative, y contribuerait également, tout comme Il l'effondrement des surveillances, qui facilite le vol ou le cambriolage ".
Il Il Il

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développé depuis longtemps le modèle de l'État-Nation, la légitimité était nationale et publique. Dans bien des cas, le curseur s'est déplacé, vers le privé et la localité. Dans le cas français, le " modèle de localisation" dominant, faisait clairement de la localité un lieu de légitimité politique dépendante et l'associait à des éléments renvoyés à la sphère privée (famille, religion). Tout cela est aujourd'hui tnlS en cause. La construction de l'action publique est également concernée. Les ÉtatsNations ont, en particulier dans la période de domination du Welfare state, élaboré des politiques publiques, c'est-à-dire une action sur la société essentiellement systématique et sectorielle, mobilisant des moyens spécifiques et principalement liés à l'État à travers les ressources fiscales et s'appuyant sur le dialogue avec des grands partenaires (syndicats de salariés, organisations patronales etc.) eux-mêmes sectoriels. Or on voit actuellement ces diverses caractéristiques remises en cause, pour des raisons de doctrine, mais d'abord parce qu'une action publique construite sur ce modèle a de plus en plus de mal à fonctionner et à jouer le rôle que l'on attend d'elle. Le succès de la méthodologie du projet, est celui d'actions spécifiques et non systématiques. Le partenariat mobilise des moyens qui ne sont pas ceux de l'État et des transferts fiscaux. Les actions " transversales" (le mot est dans toutes les bouches officielles), sortent de la sectorialité, avec des partenaires composites, parfois presque absents, ou parfois constituant des coalitions de projets qui n'ont rien de la spécialisation traditionnelle des acteurs des politiques publiques. Le projet se localise facilement et cette évolution pose la question de l'existence de politiques publiques locales, interrogation que relaye le thème de la proximité. La construction d'un référentiel (ou de référentiels)15 de la proximité serait un élément important de l'évolution de l'action publique, dépassant la seule question de la re-territorialisation : l'enjeu est d'inventer de nouveaux cadres cognitifs et idéologiques pour construire l'action publique, plus transversaux, plus marqués par la méthodologie du projet et par le partenariat. Cette évolution des cadres de l'action publique va bien au-delà de la seule question de la démocratie de proximité. Elle interroge l'organisation même des autorités publiques. La question des intercommunalités, en particulier à l'échelle des grandes agglomérations est essentielle. Il s'agit, dans le cas urbain, de retrouver des pouvoirs politiques locaux capables d'une certaine" auto-céphalie 1116. C'est à ce
15. Cf Faure A., Pollet G., Warin Ph., 1995, La construction du sens dans les politiques publiques. Débats autour de la notion de référentiel, Paris, L'Hannattan. 16. Si le tenue utilisé par Max Weber est ici repris, c'est pour indiquer que l'enjeu n'est pas seulement dans une capacité de gestion, mais dans la production d'une légitimité politique autonome sur laquelle on peut fonder une stratégie ainsi que des dispositifs de contrainte.

18

prix qu'une grande ville peut vivre et se développer. La proximité (définie à partir de la distance et de I'habitat ou de façon plus subtile) peut servir de base à la constitution des contre-pouvoirs nécessaires à l'équilibre du système. Encore faut-il que la revendication des échelons de proximité n'écrase pas celle du pouvoir d'agglomération dont ils seraient les interlocuteurs. En tout cas, un problème est réellement posé: celui de la capacité d'intervention du citoyen sur des services qui lui sont proches, par ce qu'il les utilise tous les jours, mais qui ne sont pas dans l'espace de sa résidence, celui où il vote. De ce point de vue tout, ou presque, reste à inventer. Avec la montée en puissance de l'idée de proximité c'est la redéfmition du politique qui est en cause. Pour éclairer ce débat, la sociologie et la science politique tentent toutes deux de dire comment, dans le contexte de la modernité réflexive, s'institue et s'organise la régulation sociale.

Alain Baurdin Laboratoire Théorie des mutations Urbanisme, Société), Institut Français d'urbanisme

urbaines (UMR Architecture, (Université de Paris 8).

LA PROXIMITÉ COMME EXPLICATION
LES ÉLECTIONS MUNICIPALES

DU VOTE.
DE MARS 2001 EN FRANCE

Christophe LE DIGOL

PROXIMITÉ (démocratie de) : en prise directe avec les besoins des vrais gens (Voir Sur le terrain). TERRAIN (Sur le) : synonyme de au quotidien, concrètement. Voir Proximité. Par oppositionrepoussoir à la capitale: loin de Paris, ou mieux : loin des salons parisiens. L'argument sert dès la

.,

banlieue. "17

,

A la manière

de Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, Bertrand

Poirot-Delpech fait sourire à bon compte avec ce petit vade mecum politique qui
répertorie, avec une douce truculence, les bons mots d'une campagne électorale qui vit ses dernières heures: moment idéal pour en livrer le sens sous la forme du clin d'œil démystificateur. Quoi de plus efficace que la définition d'un dictionnaire pour révéler les sens - pas tout à fait cachés - des mots ordinaires de la politique! L'effet caustique de ce procédé repose sur la connivence s'instaurant naturellement entre l'auteur et son lecteur: tous deux ont été les témoins plus ou moins avertis des joutes électorales rythmées par ces mots en même temps que les victimes, pas toujours consentantes, du sens ordinaire que leur
17. Poirot-Delpech B. (2001), Ligno-linguistique, Le Monde, 14 mars.

20

usage répété suscite automatiquement. Ni l'un ni l'autre ne sont pourtant dupes des tours et des effets de manche que tout candidat en campagne apprend à utiliser. Par un retournement de situation dont la littérature a le secret, l'homme politique endosse ici les habits de l'illusionniste qui croit en ses propres tours, du naïf qui commet l'imprudence de croire en sa propre rhétorique et en sa force de persuasion. Du moins est-ce la conviction du lecteur avant que son sourire ne s'efface quand il prend conscience, après réflexion, de l'implacable efficacité des mécanismes rhétoriques dont les hommes politiques se servent en permanence. En partageant ce moment de complicité avec l'auteur, le lecteur a spontanément adhéré aux illusions et aux limites propres à une posture littéraire qui se nourrit de mots: celle de considérer la politique essentiellement comme une affaire de mots; celle de croire que la politique se laisse saisir et déchiffter à partir du dévoilement de leur sens ou plutôt de la faiblesse de leur sens. Enfm, dernière illusion, et pas la moindre, celle qui consiste à croire qu'une critique qui ne rompt pas avec les visions indigènes de la politique suffit à prendre ses distances avec celle-ci. En dépit de l'ironie dont fait preuve Bertrand Poirot-Delpech, sa démarche critique s'inscrit encore dans une vision indigène et parfaitement ordinaire de la politique: la catégorie" proximité" se défmit comme une catégorie de l'action ayant pour fonction de mettre en scène une relation privilégiée entre les représentants politiques et leurs électeurs. Toute période électorale est particulièrement propice à la réactivation et à l'entretien de cette" proximité" entre les élus et leurs électeurs. Les élections municipales de mars 2001 ne font pas exception en la matière. Elles constituent même un cas d'espèce pour l'analyse des usages et des significations que cette catégorie peut prendre dans une conjoncture de crise. Au soir du 1er tour, le Il mars 2001, les responsables politiques, invités à commenter les résultats électoraux devant les caméras, sont sommés de donner une explication plausible aux défaites consommées ou prévisibles des membres du gouvernement partis à la conquête des bastions de la droite. Face à des journalistes tout aussi sommés de donner une explication globale, cohérente et compréhensible par tous Gournalistes, hommes politiques et téléspectateurs/électeurs), les professionnels de la politique présents sur les plateaux de télévision mobilisent l'explication de la " proximité" pour rendre compte de la variété des situations électorales. Cette catégorie, reprise dès le lendemain par de nombreux journaux, qu'ils soient nationaux ou locaux18, est alors érigée en catégorie d'analyse censée rendre compte du résultat de ce scrutin. Sur France 2, le journaliste Gérard Leclerc clôt
18. Thénard J.-M. (2001), La victoire du vote de proximité, Libération, 12 mars; Helvig J.-M. (2001), L'exigence de proximité, Libération, 19 mars; Belot J. (2001), Municipales: le message inattendu, Le Figaro, 12 mars; Rioufol J. (2001), Au-delà de l'antienne sur la démocratie de proximité. Les habits neufs du clientélisme, Le Figaro, 15 mars.

La " proximité"

comme explication du vote

21

la soirée électorale du 18 mars 2001 par cette formule lapidaire: " C'est une victoire de la proximité, du renouvellement 11\9. Des usages journalistiques aux usages politiques dont elle fait régulièrement l'objet, cette catégorie se trouve affectée de statuts différents: tantôt catégorie de l'action, tantôt catégorie savante. Dans ces conditions, le sociologue doit prendre quelques précautions d'ordre épistémologique en prenant la catégorie de " proximité" pour objet d'analyse: en premier lieu, ne pas confondre cette catégorie de l'action avec une catégorie de l'analyse; en second lieu, ne pas inférer de son usage l'existence d'une véritable relation de proximité entre les hommes politiques et les électeurs. Ces précautions prises, le sociologue tentera de comprendre pour quelle(s) raison(s) cette catégorie est mobilisée pour rendre compte d'une très grande variété de situations électorales, ayant à la fois très peu de rapports les unes avec les autres tout en présentant un certain nombre de similitudes. Constituer les usages de cette catégorie en énigme suppose de dénaturaliser une des catégories les plus légitimes de l'action politique, dont les usages semblent être naturellement acceptés à la fois par les professionnels de la politique et par leurs électeurs. Dans le cadre d'une démarche qui se recommande de l'analyse sociologique, résoudre cette énigme suppose de restituer les logiques de situation et le système des enjeux pratiques dans lesquels ces professionnels de la politique sont pris au moment où ils ont à commenter les résultats des élections municipales. Une analyse sociologique aurait sans doute tout à perdre à se situer sur le même plan que les professionnels de la politique cherchant dans les résultats électoraux l'intention que les électeurs expriment dans leurs votes (BOURDIEU, 1984). C'est pourquoi cette contribution ne vise pas à proposer de nouvelles interprétations de ce scrutin, en avalisant ou en invalidant les interprétations qui ont pu en être donné. Ce serait transformer la catégorie de " proximité", mobilisée dans cette conjoncture, en catégorie savante, comme si elle avait été élaborée et employée en dehors du système des enjeux pratiques qui lient l'ensemble de ces professionnels de la politique.

Un défi à l'entendement politique
Une situation imprévue Pour un politiste habitué aux clivage gauche-droite, la formation présentée comme étant l'explication riche de sens, susceptible de révéler échanges d'arguments organisés autour du d'un consensus à propos de la" proximité ", du scrutin de mars 2001, est une configuration certaines logiques cachées de fonctionnement

19. Gérard Leclerc, France 2, 18 mars 2001, 23 h 16.

22

du champ politique. Comment expliquer le sens, la logique et finalement le relatif consensus qui s'impose entre les intervenants lors des débats organisés sur les différentes chaînes de télévision? Un premier réflexe de recherche incite le politiste à en chercher l'explication dans l'écart entre les premières estimations et les attentes (ou les anticipations) structurées par les sondages dans les mois et les

semaines qui ont précédé le scrutin 20. Ces sondages donnent à la gauche une
avance suffisante pour lui prédire une victoire électorale. Ces attentes se sont cristallisées dans l'expression" vague rose", " vague" annoncée, attendue par les uns et redoutée par les autres. Cette" vague rose" tire son crédit aussi bien des échecs des candidats de droite aux dernières élections législatives et régionales que des effets de ces échecs sur l'organisation des partis de droite: diminution du nombre de postes électifs détenus par les hommes politiques de droite, émergence de nouvelles entreprises partisanes, perte de légitimité des leaders de droite, etc. Le relâchement des interdépendances qui liaient le devenir des hommes politiques aux partis de droite (RPR et UDF) crée tant de discordances entre les ténors de droite qu'un constat s'impose: la droite ne serait pas en mesure de gagner ces élections. Cette" vague rose" tire aussi son crédit de la force que les journalistes et les hommes politiques prêtent aux sondages comme mesure de l'opinion, c'est-àdire comme mesure des forces électorales dont les hommes politiques sont crédités durant cette campagne (CHAMPAGNE, 1995). Les journalistes prennent appui sur les sondages pour s'ériger en porte-parole d'un à venir probable qui devient, par la force de l'autorité sociale et des représentations qu'ils investissent dans leurs commentaires, l'étalon à partir duquel sont interrogées et évaluées les campagnes électorales des différents candidats. Ce faisant, les commentateurs politiques contribuent à orienter et à construire les enjeux électoraux ainsi qu'à susciter et circonscrire l'ensemble des prises de position constituant la campagne électorale. Nécessité pratique faisant force de loi, les hommes politiques sont entraînés dans ce maëlstrom politique qui les contraint à participer aux débats ainsi constitués pour exister politiquement dans cette campagne. Progressivement, les avenirs alternatifs deviennent de plus en plus improbables aux yeux de tous ceux qui contribuent à structurer une campagne électorale rythmée par la publication et le commentaire des sondages (BOURDIEU, 1981).

20. Les écarts entre les prévisions des sondages et les résultats électoraux donnent lieu à une remise en cause de l'emploi des sondages dès le lendemain dans les journaux. Hassoux D. (2001), Pas de mea-culpa chez les sondeurs, Libération, 13 mars ; Fulda A. (2201), Les sondages sur la sellette, Le Figaro, 13 mars; Courtois G. (2001), Les instituts de sondages répliquent à leurs accusateurs, Le Monde, 14 mars; Meyer P. (2001), Sondages et mirages, Le Point, n 1487, 16 mars, p. 131 ; Chagnollaud D. (2001), Les sondages politiques, manipulateurs d'élections, Libération, 28 mars.

La " proximité"

comme explication du vote

23

En second lieu, la logique des débats des Il et 18 mars 2001 s'explique aussi par l'écart entre la déftnition publique de l'élection municipale et un taux d'abstention qui varie d'une estimation à l'autre, c'est-à-dire d'une chaîne à l'autre (32 % sur TF1, 33 % sur France 2,33,5 % sur France 3 en ce qui concerne le Il mars 2001). Or, l'abstention était de 30,6 % au premier tour et de 30 % au second tour des élections municipales de 1995. Elle s'établit à 32,7 % au premier tour des élections municipales de 2001. Cette abstention élevée pourrait contredire l'idée que l'élection municipale est l'élection la plus populaire. Ne bénéftciait-elle pas et ne bénéftcie-t-elle pas toujours du plus faible taux d'abstention par rapport aux autres types d'élection? Comment les personnes présentes sur les plateaux de télévision expliquent-elles que ce phénomène touche l'élection considérée comme étant la plus appréciée des ftançais ? Pour Robert Hue, ce taux élevé d'abstention est un phénomène inquiétant: " D'autant plus que nous avions affaire à des élections locales, des élections de proximité où, en principe, les élus sont épargnés par l'abstention. Or, là c'est la première fois qu'il y a ce phénomène. Il me semble que, on doit revenir sur les problèmes que pose la crise de la représentation politique aujourd'hui dans notre pays... il y a... continue d'exister un vrai problème de rapport entre les citoyens et leur représentation. La preuve, c'est ce que ça touche même un scrutin local" 21. La" crise de la représentation politique" est d'emblée mobilisée pour expliquer ce désengagement des électeurs. Dès le début de la soirée, Philippe Méchet explique le taux d'abstention élevé par la dépolitisation des électeurs: " les campagnes sont moins actives. A partir du moment où il y a moins de dépenses de campagne, il y a moins d'événements et moins de mobilisation des gens. Et le résultat est là. Aujourd'hui pour les municipales, on a un score qui est
médiocre
1122.

Le score de l'abstention, pour reprendre l'expression d'un sondeur, inquiète les hommes politiques présents sur les plateaux: ils y voient un facteur susceptible d'affaiblir leur fonction et la légitimité qu'ils tirent de leur élection. En outre, la progression de l'abstention préoccupent les instituts de sondages. " On le sait, les mouvements associatifs se développent dans ce pays, le rapport aux localités est de plus en plus fort, ce qui devrait pousser les citoyens à participer à ces élections. Eh bien, même dans ce cas de ftgure, on s'aperçoit que de plus en plus on est face à des catégories, en particulier à des catégories jeunes qui ne viennent pas participer à ces élections le jour du scrutin, à ce grand
21. Robert Hue, TF1, 20h14, Il mars 2001. 22. Il mars 2001, TF1, 18h54. Panni les explications proposées, citons celle de Colette Ysmal qui, armée des résultats de la veille, explique, dans Le Figaro du lendemain, le taux élevé de l'abstention par l'absence d'enjeux nationaux. Ysmal C. (2001), Le Figaro, 12 mars.

24

rendez-vous municipal apprécié des ftançais puisqu'il faut bien le dire, avec la

présidentielle, c'est l'élection préférée des ftançais

1123.

Est-il possible de

mesurer avec exactitude ces variations de comportement électoral? Dans quelle proportion l'abstention affecte-t-elle les résultats et, la qualité des sondages livrés au public dans les semaines qui précèdent le scrutin? Les mises en garde qui accompagnent la publication des sondages ne suffisent sans doute pas à lever les effets de disqualification que produisent immanquablement les écarts entre les estimations et les résultats du vote. Enfin, troisième et dernier élément pouvant expliquer le cours des débats télévisés, la structure du vote met à malles explications tendant à ressaisir nationalement les milliers d'élections locales. Les commentateurs, les journalistes et les sondeurs ont du mal à expliquer le paradoxe apparent entre la conquête (probable) de Lyon et de Paris par la gauche, les difficultés qu'éprouvent les candidats de gauche à faire le plein de voix dans de nombreuses villes considérées comme des bastions de la gauche et, en particulier, les échecs de plusieurs ministres du gouvernement partis à la conquête de villes détenues par la droite. Cette situation contrastée rend difficile la production d'une interprétation légitime du scrutin, reconnue et acceptée par tous les professionnels de la politique. Sur France 2, Gérard Leclerc s'étonne en commentant les premières

estimations:

Il

C'est une grosse surprise, presqu'un coup de théâtre. On attendait
1124.

une poussée à gauche, ce sera au mieux une stabilité voire même dans un certain

nombre d'endroits une véritable avancée pour la droite

Les professionnels

de la politique sont conftontés à la perte des repères qui, d'ordinaire, leur permettent d'interpréter sur le vif les résultats communiqués au cours de la soirée électorale. Les Il et 18 mars 2001, ils n'ont ni les moyens ni les ressorts nécessaires pour enrôler les résultats au service d'une présentation prévisible et naturalisée par la logique des débats passés dans lesquels le vote du Il mars 2001 devait s'inscrire et prendre sens. Toutefois, le caractère imprévu des résultats oblige ces professionnels de la politique à négocier plus fortement que prévu le sens légitime qu'ils leur assignent même si le travail d'interprétation

reste déterminé -

à quelques variations près -

par les logiques de position qui

structurent leurs discours.
Des explications du vote

Dans ces conditions, comment les professionnels de la politique (s')expliquent-ils ce vote? Nombreux sont ceux qui profitent des bons résultats
23. Philippe Méchet, TF1, 11 mars 2001, autour de 20h. 24. Gérard Leclerc, France 2, 11 mars 2001, 20h04.

La " proximité"

comme explication du vote

25

annoncés dans le cadre de ces soirées pour manifester leurs surprises voire leur indignation à propos de la qualité des sondages qui ont précédé et accompagné la campagne. Pour la gauche, Laurent Fabius commente les premiers résultats: "Dire parce que c'est ce qui apparaît en première analyse, que visiblement les élections ce n'est pas la même chose que les sondages. Il y a quand même

quelques différences "25. Pour la droite, Hervé de Charrette prononce un
jugement sans appel à propos des sondages: " les sondages, c'est des attrape-couillons. TIssont complètement, régulièrement à côté de la plaque. TIsne disent rien qui soit utile puisqu'ils se trompent régulièrement. Alors ils ont toutes sortes d'excellents arguments pour expliquer qu'ils donnent une photo et qu'ils ne vous donnent pas la fin du film. Mais c'est le film qui nous intéresse "26. Cette

sentence lève en partie le voile sur les attentes des hommes politiques et leur agacement à l'égard des arguments récurrents que les sondeurs emploient pour justifier les" erreurs" de leurs" instruments". Ces propos, parfois violents, portent atteinte au crédit des journalistes et des sondeurs, incapables de prévoir correctement le résultat des élections. Les responsables politiques de droite ont plutôt tendance à tirer des leçons politiques d'ampleur nationale: interpréter ce vote comme une défiance ou une sanction des ftançais vis-à-vis du gouvernement. Sur France 2, Thierry Jean-Pierre (Démocratie Libérale) prend appui sur la situation difficile dans laquelle se trouve un certain nombre de ministres du gouvernement pour donner, avec prudence, un sens national à ce scrutin: " On nous a quand même parlé depuis des mois d'une grande vague rose pour les municipales et on voit que même à Paris, les scores ne sont pas aussi importants que l'on croyait, que même à Lille ce n'est pas le cas [...] ce ne sont que des estimations mais comment ne pas penser qu'il y a peut-être là une sanction de l'action
gouvernementale. Je pense notamment à Mme Guigou [...] 1127. Celui-ci
-

et il

n'est pas le seul- prend prétexte des résultats favorables dont la droite est créditée pour transformer le sens qu'il est tenté d'accorder aux votes des électeurs en intentions. Si l'on en croit Thierry Jean-Pierre, " les français" auraient profité de ces élections municipales pour porter un jugement sur la politique du gouvernement. Au contraire, les responsables politiques de gauche tentent de défaire tout lien que des commentateurs seraient susceptibles d'établir entre le résultat de ces élections et une sanction à l'égard du gouvernement. Dès l'annonce des premiers résultats, François Hollande déclare" la leçon qu'il faudra tirer de ces élections
25. Laurent Fabius, TF1, Il mars 2001, autour de 20h12. 26. France 2, 18 mars 2001, 20h30. 27. Thierry Jean-Pierre, France 2, Il mars 2001, 20h15.

26

municipales de premier tour c'est d'abord la volonté des français de revenir à un enjeu qui est celui de la décentralisation c'est-à-dire des compétences qui sont dévolues aux collectivités locales, conseil municipal, conseil général, et ce n'est pas faire de ce scrutin une sanction pour le gouvernement en aucune façon d'ailleurs un commentaire peut être fait dans ce sens ou comme un appel à brûler les étapes et à faire de ces élections municipales un premier tour de

l'élection présidentielle ou un tour de chauffe des élections législatives

"28.

Le

souci d'éviter de constituer en enjeu national les résultats de ce scrutin révèle les luttes de sens autour desquelles s'organise l'ensemble des prises de positions des uns et des autres. Celles-ci révèlent aussi que ce vote appartient déjà au passé. Le sens que les professionnels de la politique tente de lui imposer n'est pas indépendant des enjeux électoraux de l'année suivante: les élections présidentielles et les élections législatives. Sur ce point, les responsables de la " gauche plurielle" trouvent un soutien peut-être inattendu dans les difficultés qu'éprouvent les commentateurs à donner une explication globale et un vainqueur à ce vote. Dans un champ politique structuré par l'opposition droite-gauche, arbitrée par des journalistes qui conçoivent leur rôle comme devant mettre en scène cette opposition, les soirées électorales deviennent souvent le lieu où se décide le " vainqueur". Cette conception crée des tensions entre leur tendance à tirer des enseignements nationaux du scrutin et leurs difficultés à rendre compte de ce scrutin. Aussi scandent-

ils tout au long de la soirée que" les enjeux sont restés locaux "29 sans pour autant complètement renoncer à donner une explication plausible du scrutin. Leur analyse se présente comme une succession de remarques explicatives" à portée réduite" . Avant 20h00, Philippe Méchet annonce sur TF l, après avoir donné le taux d'abstention, que les jeunes s'abstiennent plus que d'autres catégories de personnes, ce qui pénalise la gauche. Sur France 2, Gérard Leclerc évoque dès 20h04 la " forte prime au sortant". Charles Pasqua annonce que, en l'absence de débat démocratique, les français auraient été conservateurs et conservé ceux qui étaient en place. En général, les commentateurs et les hommes politiques analysent les échecs de la droite à Paris et à Lyon par la désunion de ses
composantes locales
30.

Quelle analyse un politiste peut-il faire de ces débats? Peut-être qu'aucun résultat chiffré et apparemment objectif n'a de sens en soi. Le vote n'acquiert sa signification qu'au prix d'un travail politique de définition réalisé dans l'urgence par les professionnels de la politique au cours de ces soirées électorales
28. François Hollande, TF1, 11 mars 2001, 20h44 29. François Bachy, TF1, Il mars 200l. 30. Philippe Méchet, TF1, 11 mars 2001, 23h55.

La " proximité"

comme explication du vote

27

puis, dans un second temps, par la presse écrite dans les jours qui suivent l'élection. Dans cette perspective, l'usage de la catégorie de " proximité" participe de cette construction du sens du vote. Elle est le résultat d'un certain nombre de transactions entre les acteurs intéressés à inscrire ces scrutins dans la logique des luttes politiques ordinaires. Comme catégorie érigée en explication du vote, la " proximité" est mobilisée dans un contexte de forte abstention et de grande difficulté à donner une explication globale et cohérente du vote. Son usage permet à tous les professionnels de la politique de s'accorder un satisfecit malgré des résultats contrastés. Les candidats vainqueurs sont élus parce qu'ils sont les plus proches des électeurs. Les candidats malheureux sont défaits parce qu'ils sont les moins proches, voire les plus éloignés de leurs électeurs. Ce faisant, son usage participe de la réaffmnation et de la réaccréditation du travail politique dont la légitimité pourrait être atteinte par le taux élevé de l'abstention. La mobilisation de cette catégorie est donc le résultat des interdépendances qui lient ces professionnels de la politique Gournalistes, sondeurs et hommes politiques) à cet ordre politique auquel ils participent.

II. La construction sociale de la " proximité"
La fabrication des enjeux électoraux

Les professionnels de la politique, commentateurs ou élus, ont d'autant moins de difficultés à mobiliser cette catégorie de "proximité" qu'elle s'inscrit légitimement dans une topologie politique qui organise (et résume) l'univers politique en " bas " et en " haut", en " local" et " national", en questions nationales et internationales, etc. Ces représentations, historiquement construites, fonctionnent comme des points de repère que partagent tous ceux qui ont été socialisés dans cet univers politique. Ces professionnels de la politique peuvent ainsi s'appuyer sur l'évidence partagée et l'autorité de ces représentations sociales de la politique en puisant dans le stock des catégories qu'ils ont à leur disposition. Au soir du Il mars 2001, les résultats de l'élection invalident les prévisions que couronnaient des analyses correspondant au système des enjeux qui présidaient à leur fabrication comme aux usages que leurs commanditaires, souvent de grands médias nationaux, en faisaient3l. Ces sondages n'avaient-ils
31. Philippe Meyer évoque ce point sur le mode de la dénonciation dans le cadre des règlements de compte qui suivent le premier tour des élections municipales. " Les sondages ont essentiellement servi non à l'information, mais à la mise en scène que chaque chaîne jugeait la plus conforme à ses intérêts ou à ses préjugés. " Meyer P. (2001), Sondages et mirages, Le Point, n01487, 16 mars, p. 131.

28

pas été fabriqués en la circonstance pour" dégager" des" tendances nationales" qui s'expriment presque nécessairement dans un rapport de forces droitegauche? La présentation des estimations de vote en termes de rapport gauche-droite s'accomplit sous l'influence des médias nationaux qui contribuent ainsi à mettre en forme et en circulation un produit politique (les sondages) susceptible d'animer une campagne électorale en suscitant des interpellations et des réactions de la part des professionnels de la politique. Ce faisant, ces commanditaires et tous ceux qui sont appelés à donner leur opinion sur ces produits politiques, qu'ils s'en démarquent ou qu'ils y adhèrent, concourent à fabriquer un système d'enjeux autour de questions et de résultats mis en forme dans et par les sondages. En contribuant à organiser les échanges de coups politiques, ce système d'enjeux tend à imposer les visions légitimes des problèmes auprès des professionnels et des profanes de la politique. Cette opération, renouvelée à l'occasion de chaque rendez-vous électoral, peut passer inaperçue dans la mesure où elle va dans le sens des intérêts des médias, des instituts de sondages et des hommes politiques de stature nationale. Ceux-ci sont en effet investis dans la construction et l'animation d'enjeux proprement nationaux susceptibles d'intéresser le plus grand nombre de téléspectateurs/lecteurs/clients/électeurs. Cette opération trouve sa justification " officielle" dans l'idée que les ftançais seraient davantage intéressés par l'état du rapport gauche-droite que par la juxtaposition de situations locales auxquelles ils accorderaient moins d'attention. " Tendanciellement ", les analyses proposées dégagent les votes du cadre proprement municipal dans lequel ceux-ci sont exprimés. Au soir du Il mars 2001, les analyses qui avaient été proposées dans le cadre de ce système d'enjeux qui organisent la campagne se trouvent subitement disqualifiées sous l'effet du rappel à l'ordre que constitue la scansion des résultats du vote sur les plateaux de télévision. Les professionnels de la politique mobilisent alors cette topologie pour expliquer, parfois avec aplomb, en quoi les élections municipales sont difficilement lisibles d'un point de vue national: " Les choses devaient être simples: une forte poussée de la majorité plurielle, une série de grandes villes, dont Paris et Lyon, emportées par une vague rose. Un an avant l'échéance présidentielle, on nous prédisait la répétition générale d'un final, aboutissement logique du mouvement lancé en 1997. Les électeurs, un peu partout, en ont décidé autrement. Bien sûr, le scrutin municipal est d'abord une affaire de politique locale, c'est-à-dire de réalités quotidiennes et de visages proches, où comptent le terrain, la proximité, le concret. Où chaque ville est un

cas à part

"32.

S'il n'est pas possible de rendre compte du résultat du vote à

32. Belot J. de (2001), Municipales: le message inattendu, Le Figaro, 12 mars.

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