Le Bosphore à la Roquette

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296181977
Nombre de pages : 198
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LE BOSPHORE A LA ROQUEITE

@ L'Harmattan,

1989

ISBN: 2-7384-0409-X

Annie

BENVENISTE

Le Bosphore à la Roquette

La communauté judéo-espagnole à Paris (1914-1940)
.

Ouvrage publié avec le concours du
CENTRE NATIONAL DES LETTRES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

A Hélène et Jacques

REMERCIEMENTS

Cette recherche n'existerait pas sans la participation des Judéoespagnols que j'ai rencontrés et l'accueil chaleureux qu'ils m'ont réservé. Je remercie M. Georges Weill, archiviste de l'Alliance israélite universelle, qui m'a autorisée à utiliser les archives de cette société et Mme Yvonne Lévyne, bibliothécaire, qui a toujours facilité mon travail. Que soit aussi remerciée Mme Dominique Schnapper pour l'aide qu'elle m'a apportée au cours de cette recherche. Mme Lucette Valensi et M. Jacques Gutwirth m'ont également apporté leur concours. Mes amis Martine Chaudron, Nancy Green, Isaac Joseph ont patiemment lu mon manuscrit et m'ont fait de précieuses suggestions. Je dois ma reconnaissance à mon amie Esther Benbassa avec qui j'ai fait mes premiers pas sur ce terrain du quartier de la Roquette. 9

PRÉFACE

Le plaisir que l'on a à lire Le Bosphore à la Roquette vient de ce que cette étude sur l'implantation d'une population judéoespagnole dans le onzième arrondissement de Paris au cours de la première moitié du siècle ne se cantonne pas dans l'analyse socio-économique. A travers le modèle du territoire comme point d'ancrage et d'insertion, Annie Benveniste entreprend de restituer le passé de ces immigrants venus de régions naguère incluses dans l'Empire ottoman. Les archives communautaires étant inexistantes, l'auteur a dû faire appel à deux types de documents. Les sources extérieures d'abord (recensements, registres de patentes...) lui permettent d'évaluer la population des juifs orientaux, d'en donner la composition professionnelle, d'en décrire les institutions, etc. Nous apprenons ainsi que, par le processus classique d'agrégation successive de familles apparentées ou alliées, les Judéo-Espagnols, qui étaient environ 1 700 en 1926, seront quelque 2 600 en 1936 du côté de la place Voltaire et de la rue Sedaine: qu'aux dépens du salariat ils.investissaient massivement les activités indépendantes, le commerce de la lingerie bonneteIl

rie; qu'enfin le respect des prescriptions de la casherut ne les tourmentait pas plus que la fréquentation de la synagogue. Mais c'est le recours à une autre source documentaire, les récits de vie censés suppléer les archives écrites, qui signe l'originalité de ce livre et lui donne toute sa dimension humaine. Que nous disent en effet ces récits? Que la mémoire transforme le parcours migratoire en mythe. Niant le caractère forcé de l'exode, les interlocuteurs d'Annie Benveniste se constituent un discours de candidats volontaires au départ, effacent tout ce qui pourrait les rattacher à une histoire collective, et adoptent le schéma narratif du conte pour présenter des « aventures)} dont ils sont les héros. Ils nous disent aussi qu'il n'y a pas d'autre histoire que celle de la guerre. Les récits mythifient, mais aussi résument et escamotent les événements de l'entre-deux -guerres pour en venir très vite aux seuls souvenirs qui méritent d'être évoqués: l'Occupation

et ses traumatismes.

({

La ligne temporelle tracée par le récit vient
)},

les seuls dont il soit se briser sur les événements de 1939-1945 légitime de se souvenir. Le passé lointain est occulté par le passé plus proche de la guerre, et toute évocation de la période précédente ne sera possible qu'en prenant appui sur cet épisode dramatique, en remontant le temps. Le passé ne se déroule pas de façon linéaire, chronologique. La cassure traumatisante de la guerre devra d'abord être verbalisée pour permettre l'accès aux territoires du passé antérieur. Ainsi fonctionne la mémoire immigrée. Sollicités à raconter l'implantation judéo-espagnole à Paris, les intéressés se dérobaient pour raconter une toute autre histoire. C'est pourquoi « d'outil de recherche, le matériau recueilli se transformait en objet de recherche» . Annie Benveniste a su tirer le meilleur parti de cette orientation inattendue de son enquête. Heureux obstacle qui nous vaut, en plus d'une analyse socio-structurelle de l'immigration, une lumineuse excursion dans le domaine des représentations symboliques! La communauté judéo-espagnole est aujourd'hui dispersée. La guerre, bien sûr, les déportations, le massacre. Mais aussi par la volonté d'assimilation que ce livre met en évidence. Francisation progressive de leurs noms, abandon sans déchirement de leur langue, faible participation aux manifestations collectives: les JudéoEspagnols ne cultivaient pas de fortes marques identitaires, l'auteur allant jusqu'à dire que la définition du juif oriental est tout entière dans sa facilité à se faire passer pour français. D'où l'intérêt para12

doxal de cette étude sur un groupe dont la spécificité consisterait en quelque sorte à ne pas en avoir. Les Judéo-Espagnols ont recherché l'invisibilité, cherché au fond à se faire oublier. N'y ont-ils pas trop bien réussi? La perte d'identité va jusqu'à ne plus pouvoir même les nommer sans risque de confusion: pour le sens commun, aujourd'hui, un Sépharade c'est un juif d'Afrique du Nord. Sachons donc gré à Annie Benveniste de nous restituer avec talent un morceau de notre histoire menacé de se perdre. Jean GATIEGNO

13

EN QUÊTE DE RÉCITS

Quand on descend aujourd'hui la rue Sedaine, de la place Voltaire à la place de la Bastille, on longe une série de magasins dont les vitrines et les enseignes éclairées au néon affichent la spécialité

et le style. C'est l'univers de la mode

«

bas de gamme}). Dans

le haut de la rue, on aura dépassé sans les voir, quelques boutiques cachant derrière leurs devantures de bois des piles de blanc et de linge de maison. On aura à peine jeté un regard sur l'animation d'un petit restaurant. dont Jes voûtes intérieures sont décorées d'arabesques. Un restaurant exotique, comme on en voit tant, et son nom, «Le Bosphore »', ne sauraient surprendre dans un quartier de la confection. Dans la rue de la Roquette qui descend parallèlement vers la Bastille, les restaurants sont plus « branchés». La présence d'une boucherie casher étonne mais la synagogue Abravanel n'est pas loin. Dans la cour, une plaque commémorative rappelle le nom des Israélites morts pour la France pendant ~ guene de 1914-1918. Dans ce quartier du XIe arrondissement de Paris s'est installée
une population judéo-espagnole venue de l'Empire ottoman

-

des

pays qui forment actuellement la Bulgarie, la Grèce et la Turquie - en plusieurs vagues d'immigration depuis .le début du siècle 15

jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. L'espace d'implantation est situé au sud de la place Voltaire et traversé par la rue Sedaine et la rue de la Roquette. L'ensemble de la population judéoespagnole de Paris ne s'est pas retrouvé dans ce territoire; elle a également investi le Sentier, le Faubourg-Montmartre et s'est dispersée en divers endroits de la capitale et de sa banlieue. La concentration d'immigrés juifs de l'Empire ottoman dans ce quartier du XIe arrondissement fut cependant suffisamment importante pour

lui valoir d'être appelé

«

le quartier des juifs orientaux».

L'histoire de ce livre se confond d'abord avec la recherche des processus d'intégration et de différenciation, d'agrégation et de séparation qui présidèrent à l'installation de cette communauté, aujourd'hui dispersée. J'ai cherché à pénétrer son territoire, quelques soixante ans plus tard. Voulant éviter l'écueil d'une définition de la communauté comme micro-société autonome, possédant ses propres mécanismes de reproduction, je devais tracer les limites de l'espace d'influence de la communauté juive. Il fallait ensuite repérer les frontières où s'était forgée, par le contact avec d'autres groupes, l'identification de la population judéo-espagnole du quartier de la Roquette. Mais le livre a une autre histoire. Ce désir de reconstituer le passé de la communauté judéo-espagnole, de remonter le courant de la dispersion n'avait-il pas le sens d'une quête? Partageant avec les sujets de l'enquête leur origine judéo-espagnole, j'avais reçu

cette identité comme

«

un manque 1 ». L'absence de transmission

familiale - je suis née en France et mes références sont celles de la culture française - allait être relayée par l'enregistrement systématique des souvenirs multiples et singuliers des survivants de l'immigration. Le recueil de données ne risquait-il pas de se confondre avec le besoin de combler un manque? Comment, alors, produire, sur ce terrain, miroir de l'identité, la séparation entre le chercheur et son objet qui est fondatrice de l'altérité?
.

C'est dans les obstacles posés par le terrain qu'allait naître la

n"écessité de la distanciation. Peu de traces de la population judéoespagnole existent dans l'histoire de la communauté juive. Sa dispersion rendait impossible l'observation directe des vestiges du quartier, la reconstitution des généalogies. Il n'existait plus de sources communautaires; archives synagogales, journaux avaient disparu. Le recours à la méthode biographique semblait être le mode d'approche privilégié. Il rendait aussi toute reconstitution du passé
1. Edgar MORIN,
«

Témoignage

», in Traces,

numéro

spécial:

Judaïsme,

judaï-

cités; récits, narrations, actes de langage, textes du colloque CNRS, 1984. 16

illusoire, non seulement en raison du travail de déformation et de reconstruction qu"opère la mémoire mais en raison du type de matériel recueilli. Sans doute y avait-il un lien entre la disparition de la communauté et la difficulté à trouver des lieux et des moments propices à une libération de la parole. La constitution de l'identité est un des moments de l'entretien. Les façons de se mettre en scène ou de s'y refuser doivent donc être analysées à l'intérieur de la situation où a lieu la prise de parole. J'ai cherché à rencontrer les «anciens », c'est-à-dire la classe d'âge qui avait connu l'émigration, la période de l'entre-deuxguerre et avait survécu à celle de l'occupation. La plupart des rencontres ont été sollicitées par le canal des associations formelles et informellesqui existent dans le quartier: les deux « clubs» masculin et féminin, situés, le premier dans l'ancienne synagogue du 7, rue Popincourt, transformée en cantine et où se réunissent les joueurs de cartes tous les après-midi; le second, au premier étage de l'actuelle synagogue, 84-86, rue de la Roquette, un club du troisième âge. Les cafés du boulevard Voltaire sont le lieu des asso-

ciations informelles. Au café

«

Le Voltaire» se retrouvent tous les

matins un groupe de retraités judéo-espagnols. Les femmes ont aussi leurs cafés, mais elles y vont moins nombreuses et moins régulièrement. Avec les hommes, il n'a pas été facile de solliciter une entrevue à leur domicile en raison de toutes les plaisanteries que déclen-

chait déjà chacune de mes « conversations particulières». Dans la
plupart des cas, j'ai donc été réduite à la nécessité d'enregistrer sur le lieu même de la rencontre, en essayant d'éviter les interférences inévitables avec le reste de l'assemblée qui cherchait à ramener en son sein le membre dissident. Au club de cartes, lieu fermé

exclusivement masculin, ma présence fut si « dérangeante

»

qu'un

seul véritable entretien y a été mené, en dehors des quelques informations glanées çà et là entre les tables de jeu. A chacune de mes tentatives pour en savoir plus, les joueurs me répondaient invariablement: «Mais qu'est-ce que vous voulez savoir? Il n'y

a rien à dire sur les Turcs.

»

Le club n'est réservé ni aux anciens Le Voltaire» dont une partie

ni aux Judéo-Espagnols et les informateurs que je venais solliciter ne se trouvaient pas vraiment sur leur terrain.

Ce n'est pas le cas du café

«

de la terrasse est occupée de façon exclusive par le groupe des vieux immigrants. Ils viennent discuter les nouvelles du jour, ils parlent souvent en judéo-espagnol. La négociation se faisait alors selon d'autres règles. Un des habitués servait volontiers d'intermé-

diaire, proférant des commentaires sur chacun:

«

Un tel te par17

lera de ça » ; « Celui-ci est bavard» ; « Celui-là ne sait rien ».
Acteur né, maître des cérémonies, il distribuait les rôles, ce qui pouvait faciliter la négociation - quand la personne interpelée acceptait de parler pour relever le défi ou pour renchérir sur sa parole - ou la compromettre - quand on me renvoyait à lui:
«

Mais.puisqu'ilvous a déjà tout dit! » Une présence régulière dans

ce lieu m'a cependant permis de créer des contacts personnels avec chacun des habitués. Quand ils ont accepté d'avoir de longs entretiens sur le passé, ces derniers ont eu lieu au café, en plusieurs fois, ou - exceptionnellement - chez eux. Du côté des femmes, l'entreprise fut plus aisée. Au club, où je m'étais présentée pour faire une émission radiophonique, la négociation s'est engagée sur la demande de témoignages pour une radio juive à laquelle les membres ont volontiers accédé. Quand, au cours de mes autres visites, j'ai sollicité des rencontres personnelles, elles ont été acceptées sur d'autres bases: transfert de liens filiaux, besoin de combler les après-midi de solitude (toutes les femmes que j'ai connues sont des veuves et aucune règle de bienséance ne venait contrarier mes visites privées). Dans un seul cas, la situation d'entretien a été détournée, la personne m'invitant chez elle avec des amies, substituant au récit sur le passé une conversation sur la vie quotidienne autour d'une tasse de café et de petits gâteaux. Avec six membres du club, j'ai pu tisser des liens plus étroits, allant les voir plusieurs fois et entrant, grâce à elles, en contact avec leur réseau familial ou relationnel. Le recueil des biographies, conçu comme un travail de restitution des parcours migratoires depuis le départ de l'Empire ottoman jusqu'à l'installation en France, révéla très vite la résistance de mes interlocuteurs à se mettre en scène dans un passé qui avait été détruit: le passé de l'entre-deux -guerres où s'inscrivaient l'installation de la communauté du XIe arrondissement et terrain de ma recherche. Le défaut de parole - ou de mémoire - se traduisait

par le renvoi du questionnement: « Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? » ou par un récit lacunaire, accumulant dates, noms de lieux et jugements rapides du type: '« On était bien»,
« On est arrivé ici et on a commencé à travailler». Le « schéma narratif» utilisé escamotait tout un pan du parcours. Le récit de l'émigration était travesti en voyage d'aventures et celui de l'immigration était conduit à un rythme cadencé jusqu'aux événements de la dernière guerre sur lesquels il n'en finissait pas de s'éten-

dre : « Et là-dessus je pourrais écrire des livres. »
Là où la parole était possible, ce n'était donc pas, comme dans l'ordinaire du récit de vie, autour «d'anecdotes, de scènes, de 18

situations obligées, attendues 2» et qui toutes racontent les événements du cycle de vie. Ce dont les biographies témoignaient, ce n'était pas des étapes du parcours migratoire - l'arrivée en France, le mariage, le travail, les conversions successives. Elles parlaient de la disparition de la communauté. Seul le pays d'origine, lieu de l'« enfance ailleurs 3 » permettait la remontée du souvenir. Le reste des étapes était restitué sur le mode extrêmement réducteur de la datation: arrivée en 1920, mariage en 1930, déménagement en 1935... et en 1940 c'était la guerre. Là où le récit voulait en venir, là où il voulait mener l'auditeur, c'était vers d'autres anecdotes, d'autres scènes, d'autres situations: celles de l'occupation. A travers elles, il s'agissait moins de dire comment on avait vécu que d'expliquer pourquoi on vivait encore. On multiplait les récits sur la débâcle, la fuite en province - ou en banlieue -, l'organisation d'une vie de transit au milieu d'étrangers. Ils sont autant d'inventaires de ce qu'il avait fallu faire pour survivre alors que tant de proches étaient morts. On pouvait décrire par le menu ce qu'on trouvait à manger, tout ce qui manquait, les logements de fortune, les abris où il fallait se cacher à la moindre alerte. Rien ou si peu sur le voyage d'Istanbul à Paris, les premiers pas sur le sol français, l'organisation de la vie quotidienne. La mémoire familiale et communautaire était tout entière rassemblée dans ces scènes qui avaient anéanti le passé antérieur, avaient effacé le temps d'avant-guerre et son lot de situations quotidiennes. Comme si la réalité de l'entre-deux-guerres ne pouvait apparaître qu'en négatif dans la béance qui l'avait suivie. Le temps de la guerre devenait le seul dont il était légitime de se souvenir, le temps d'avant ne pouvant être évoqué comme temps plein, qu'une fois liquidé ce passé proche, comme si, faute de s'être expliqué sur son propre compte de souffrances, on ne pouvait pas raconter sa vie. Le passé de l'entre-deux-guerres ne venait que par bribes, une fois déblayé ce qui l'obstruait, en fragments que j'essayais avec peine de faire reconstituer. A mesure que j'avançais dans la quête de récits de vie, le matériau que j'obtenais et qui devait me servir à étudier des parcours migratoires devenait de plus en plus problématique. Loin de servir d'archive orale pour l'écriture d'une histoire de l'immigration judéo-espagnole à Paris, il racontait une autre histoire qui était ellemême à décrypter. D'outil de recherche, le matériau recueilli se
2. Claude ABASTADO, Raconte! Raconte... Les récits de vie comme objet « sémiotique », Revue des' sciences humaines. Récits de vie, 191, 1983-3, p. 17. 3. Titre des Mémoires juives, propos recueillis par Fernande SCHULMANN, Paris, Clancier Guénaud, 1980. 19

transformait en objet de recherche. Si les caractéristiques de la population étudiée avaient dicté le recours aux récits de vie, la méthode imposait, elle, une étude de la population qui privilégie le rapport qu'elle entretient avec son passé à la tentative de le restituer. Les témoignages recueillis, une fois recoupés, saisis dans leurs multiples dimensions, ne me livraient pas la réalité sociale de l'immigration. Ils parlaient à un autre niveau, celui des représentations symboliques. Je ne pouvais pas cependant laisser dans l'ombre le niveau des structures sociales. Les documents écrits par la communauté étant inexistants, j'ai procédé à l'étude des archives disponibles: les recensements, les registres de patentes, les archives de l'Association consistoriale israélite de Paris. Elles livrent des informations sur l'ordre de l'institué. J'avais quitté le terrain mouvant du témoignage oral pour le terrain solide de l'écrit et c'est dans le va-etvient de l'un à l'autre que pourraient être repérés les processus d'identification de la communauté. Mais le rapport qui unit les deux niveaux d'analyse n'est pas celui de la totalité structurelle et de l'expérience particulière, les structures du groupe se trouvant illustrées par l'exposition de cas de trajectoires individuelles. L'ordre du symbolique et l'ordre des rapports sociaux ne sont pas complémentaires, ils ne se recoupent pas; ils expriment l'un et l'autre la même réalité mais à deux niveaux différents. J'ai choisi d'analyser le premier ensemble, où chaque immigrant est le héros d'une aventure personnelle, comme une série mythique, sans rapport apparent avec la réalité. L'ensemble des trajectoires forme un système dont le sens ne peut être réduit à la somme des parcours individuels dans une perspective de l'atomisme social. Il constitue une totalité signifiante, expression de cohérences internes, au-delà de la multiplicité des discours singuliers. Mais ce qui s'énonce, à. travers le récit des parcours migratoires, fait écho avec ce qui se passe au niveau du système des relations sociales. La série des aventures exprime le mode d'existence prévalant dans la communauté tel qu'il est révélé par les archives: la figure du commerçant comme étranger. C'est pourquoi j'ai présenté la succession des chapitres comme l'exposé parallèle des deux niveaux socio-symbolique et sociostructurel4. L'analyse des parcours d'émigration et celle des parcours d'immigration encadrent l'analyse de ses structures socioéconomiques et socio-culturelles.
4. Daniel Bertaux, « l'approche biographique:
potentialités» 20 Cahiers internationaux

sa validité méthodologique, de sociologie, vol. LXIX, 1980.

ses

PRÉLIMINAIRES HISTORIQUES L'EMPIRE OTTOMAN A LA FIN DU XIX e SIÈCLE

OU POURQUOI

ÉMIGRER

L'émigration des juifs de l'Empire ottoman s'inscrit à la fois dans une période de fin d'empire, et dans un mouvement d'occidentalisation. Ce dernier ne prendra de l'importance que vers la fin du
XIXe siècle

et toutes les études qui concernent les communautés
sur

juives à cette époque décrivent une situation d'appauvrissement le plan matériel comme sur le plan spirituell.

1. Parmi ces études, on peut distinguer entre les ouvrages écrits par des JudéoEspagnols comme FRANCO,GALANTÉ NEHAMA publiés au début du siècle et ou et les ouvrages plus récents d'historiens. Cf. Moïse FRANCO,Essai sur l'histoire des israélites de l'Empire ottoman, 1re éd., Paris, 1897 ; Abraham GALANTÉ,Histoire des juifs d'Anatolie, 2 vol., Istambul 1937-1939 et Histoire des juifs d'lstambul, 2 vol., Istambul, 1941-1942; Joseph NEHAMA,Histoire des israélites de Salonique, 1reed., Paris 1935. Parmi les ouvrages d'historiens, citons Salo BARONA., Social and Religious History of the Jews, 2e éd., vol. XVIII, Colombia University 21

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