Le juste prix

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L'état du monde actuel le montre : il faudra tôt ou tard sortir du marché. En dépit des dénégations libérales, l'échange équitable est possible et accessible. Le juste prix est une condition essentielle de l'équilibre social. Ce livre ouvre, sous une forme accessible, la perspective d'un développement économique à la fois cohérent et profondément ré-humanisé, en écart profond avec les options marchandes aujourd'hui dominantes. Il offre les outils d'évaluation et de décision pour un développement efficace appuyé sur la solidarité, la réciprocité, la justice.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 201
EAN13 : 9782296329935
Nombre de pages : 157
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LE JUSTE PRIX

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux la collection. font partie de

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche). La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Maurice DECAILLOT

LE JUSTE PRIX
Etude sur la valeur-travail équitables et les échanges

INNOVAL
21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France Éditions L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026 Budapest FRANCE HONGRIE
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

~L'Hannattan,2003

ISBN: 2-7475-4842-2

INTRODUCTION
Le but de ce travail est avant tout pratique. Il s'efforce de proposer des réponses à deux questions. La première est celleci : comment évaluer l'ampleur des distorsions imposées aux rapports économiques par les pratiques de marché, en retrouvant l'apport réel de chaque partenaire? La seconde est: puisqu'il faudra tôt ou tard, chacun le pressent aujourd'hui, aménager une sortie, certes décentralisée, de l'ordre marchand, comment faire pour que s'établissent entre les acteurs économiques des termes d'échange équitables, durables, certains?
Changer l'échange

Confrontées aux désordres, désormais inquiétants, de la société actuelle, des personnes de plus en plus nombreuses se savent spoliées et rendues économiquement captives par le jeu du marché et des affrontements inégaux entre forts et faibles qui l'accompagnent, notamment du fait des distorsions de prix et des inégalités d'accès aux ressources, et cherchent les repères d'une évaluation plus équitable de leurs travaux. Agriculteurs, travailleurs informels, salariés, sous-traitants, producteurs des zones défavorisées, clients captifs reconnaîtront d'emblée le poids qui pèse sur eux, et le besoin de solutions qui en découle. Bien des circonstances laissent penser que, à terme aujourd'hui envisageable, des ensembles de populations devront, face à des situations de plus en plus difficiles, envisager concrètement un avenir économique échappant aux tenailles du trafic marchand et de l'exploitation du travail. Pourtant, à se fier aux apparences immédiates, les changements technologiques, la part grandissante des activités dites immatérielles, les secousses du marché, paraissent être la source de difficultés théoriques et pratiques renouvelées, bouleversant les conditions générales de l'évaluation des biens, des services, des prestations, et allant jusqu'à susciter le doute quant à la

possibilité même d'évaluations cohérentes. Or, l'échange social, dans sa plus grande généralité, a fonctionnellement (et non pas seulement éthiquement) vocation à rechercher l'équité, et par là à user de prix répondant à de telles exigences. L'avancée de la vie économique vers une telle équité de principe est, si l'on vise la cohérence et le long terme, un élément de première importance de toute évolution vers des horizons plus clairs. Déjà, certains, peu nombreux encore, passant à l'acte, s'efforcent de faire naître et vivre des activités économiques socialement innovantes, et de promouvoir entre partenaires des échanges équitables. Une difficulté centrale de ces initiatives réside, selon nous, en ceci que, tant du fait de la prédominance des transactions marchandes et de la concurrence généralisée que de l'héritage de pensée actuel, la pratique de prix équitables des prestations est déconsidérée, réputée le plus souvent impossible, attentatoire à la liberté, irréaliste ou marginalisante. Une méthode d'établissement de prix équitables est particulièrement indispensable à l'établissement de rapports de réciprocité entre partenaires attachés à un développement large et autodynamisant d'activités économiques équitables et solidaires. Le présent travail s'adresse donc de façon particulière aux partenaires de l'échange économique souhaitant se détourner à la fois des affrontements du marché comme de l'arbitraire administratif. Il vise, en proposant des outils, des cheminements, des procédures, à leur permettre de définir et d'établir, dans leurs échanges mutuels, et potentiellement dans leurs échanges avec la diversité des partenaires du monde actuel, les méthodes possibles d'une évaluation équitable et les procédures d'une validation sociale explicite des prestations, productions, services apportées par chacun. Nous viserons donc à proposer un éventail de méthodes et de procédures ambitionnant, sous condition de nécessaires développements concrets, d'être fonctionnelles. En même temps, il est apparu que cet objectif ne pouvait se réaliser qu'à la condition que soit défini le cadre théorique de cette recherche, et ceci d'autant plus nécessairement que la faisabilité même de ce projet était contestée par les doctrines aujourd'hui dominantes. Ce refus de la possibilité même d'un juste prix, s'il est le fait des mercantilistes traditionnels (Barrère 2001, p. 29, note 5), se rencontre jusque chez des partisans de l'économie coopérative, l'un d'eux se disant convaincu que la pensée économique et l'opinion publique marqueraient un progrès si « elles se décidaient à exclure de la liste des notions économiques le concept plusieurs fois séculaire de juste prix », qualifié de concept « moral à contours nécessairement indécis» qui «n'a pas de signification scientifique» (Lavergne 1951). 8

L'établissement de méthodes praticables, et donc la définition et le choix des outils décrits plus loin, requéraient que soient préalablement explicitées, dans le foisonnement des hypothèses formulées ici ou là, les options théoriques fondant la cohérence des solutions proposées. A leur tour, les choix théoriques opérés ici en matière de méthodes d'évaluation économiques se sont révélés ne pas être séparables d'options fondamentales concernant les mouvements essentiels de la vie sociale et leur explication. En particulier, on se situera ici dans la ligne de pensée et de recherche qui, tout à l'opposé des dogmes libéraux postulant que les hommes sont d'emblée déterminés par des intérêts primordialement individuels, considère les êtres humains comme des êtres fondamentalement sociaux, qui, seuls êtres de l'univers, en établissant et recréant toujours entre eux la division du travail, se créent euxmêmes comme individus vivant chacun et tous de l'échange réciproque de leurs travaux, établissant du même mouvement la spécificité des sociétés humaines et leur liberté face au monde. La recherche des outils de cette équité fonctionnelle pouvait sembler fort logiquement s'engager sur les traces d'un cheminement séculaire de la pensée, en prolongeant la longue démarche de la théorie de la « valeur-travail », théorie qui place au fondement des évaluations économiques le travail des hommes comme objet des échanges sociaux. L'outil, cependant, était loin d'être prêt à servir. La théorie de la valeur-travai I ressemble à un chantier laissé en l'état pendant une longue période, parsemé d'outils abandonnés, de tentatives inabouties. De nombreux chercheurs ont ainsi renoncé à approfondir cette recherche. Certains n'y voient plus qu'un «discours, un agencement de propositions» vidé de toute substance socio-historique (Dieuaide 200 l, p.18). On tentera pourtant de la réanimer: c'est bien à partir d'elle que pourront être élaborés les nouveaux outils nécessaires. L'auteur, ayant abordé brièvement et partiellement cet ensemble de questions (Décaillot 2001a, p.40-50) à l'occasion d'un tour d'horizon plus large, a cru nécessaire à la cohérence de ses propositions un retour sur cette thématique et un approfondissement plus circonstancié de son examen. Une tâche préliminaire est d'écarter du champ de recherche ce qui relève du contresens sur les mots. Traitant de la valeur-travail, nous n'examinerons pas les vicissitudes qu'a connues la «valeur» au sens de valeur « morale », ce qui sortirait de notre champ d'étude, n'ayant qu'un rapport ténu, même s'il peut exister, avec les problèmes qui nous occupent. Ainsi, le journal La Croix du vendredi 2 9

avril 1993 titre: «L'économie contre la valeur travail» un article de critique du livre de Bernard Perret et Guy Roustang, L'économie contre la société, évoquant les effets de dépréciation éthique et sociale du travail dans la société actuelle. Il s'agit là pour nous d'une interférence de termes, le thème de l'éthique sociale débordant clairement le cadre du présent projet. On ne traitera pas non plus ici de ce qui peut être la « valeur» telle que l'envisage 1'« analyse de la valeur» pratiquée par les gestionnaires de production. Celle-ci se présente comme une technique destinée à «trouver un compromis optimal entre le coût et les fonctions d'un produit» (Lachnitt 1980, p.27). En prenant comme point de départ des coûts déjà constatés et donc valorisés, et en postulant d'emblée que les variables modulables sont les services offerts, dont les valeurs finales sont donc supposées données, cette démarche contourne le problème de la formation de la valeur que nous tenterons d'aborder. La pratique financière use couramment du terme de « valeur» pour désigner ce qui est pour nous, non pas la valeur, mais le prix d'un actif financier ou immobilier. C'est ce que fait, par exemple, un bulletin d'information économique et financière (Flash CDC IXIS, n0220) titrant, s'agissant du rendement des placements financiers: « Le revenu et la valeur ». Ainsi que l'admettent de nombreux spécialistes, la « valeur» (le prix) des titres financiers n'a que de lointains rapports avec les performances économiques de base. La «juste valeur» dont parlent les gestionnaires financiers, «censée permettre une meilleure appréciation des performances boursières de l' entreprise », ne peut être considérée comme une valeur juste, « car la valeur dont il s'agit, le plus souvent la valeur de marché, n'est, au regard de l'équité, ni plus ni moins juste qu'une autre» (Casta et al. 2001, p.5, note 1). Sortir du marché, transformer l'économie On préconisera dans la suite, en s'efforçant de les décrire sur le fond, le développement de méthodes d'échange nouvelles, s'écartant des pratiques traditionnelles du marché. L'exposé ne pourra développer ici dans leur détail les analyses du marché, énoncées ailleurs, qui justifient théoriquement ce point de vue, tout en devant y faire ici ou là référence. On ne s'étendra pas ici longuement sur la critique des argumentaires en défense de l'économie de marché. Face à cette critique, accomplie depuis longtemps déjà, largement, profondément (Gadrey 1981, Maris 1999, Guerrien 1999, Décaillot 1999 - Annexe -, Sapir 2000) la

la doctrine économique libérale martèle son cycle fermé de dogmes, d'alibis formels et d'anathèmes. On se contentera ici de récuser, entre autres postulats injustifiables, l'aphorisme fondateur selon lequel, à en croire Philippe Simonnot (Simonnot 2003, p.107), «l'homme est un animal économiquement rationnel », thèse qui d'entrée de jeu situe primordialement dans l'individu le ressort de son action, refuse ainsi la socialité essentielle de l'homme, et par là, selon nous, l'objet même de l'économie. De façon plus pressante, beaucoup d'observateurs s'accordent à admettre que le monde économique actuel est parcouru de déséquilibres structurels, en voie d'aggravation dangereuse. Cependant, les analyses peuvent en être très diverses. En particulier, leurs causes essentielles sont à rechercher, pour certains, dans la prépondérance croissante des actionnaires et du capital financier (Chesnais 1994) ; pour d'autres, dans le poids de l'accumulation de capitaux, imputable à une volonté de puissance interne à la gestion capitaliste; pour d'autres, dans le poids des représentations de type libéral (Barrère 2001). Le point que nous voudrions souligner est le suivant: un élément décisif des forces conduisant aux aggravations que l'on connaît est l'effet conflictuel, auto-dépressif, auto-déséquilibrant des pratiques de marché elles-mêmes, dans l'ensemble de leur champ, comprenant donc le trafic marchand, non pas seulement des actifs financiers, mais celui de l'ensemble des marchandises, biens ou services. C'est non seulement dans les dysfonctionnements financiers ou institutionnels, ou dans les contradictions du système social de production, mais aussi dans les distorsions propres au système d'échange de type marchand qu'il faut situer la racine des déséquilibres profonds actuellement connus. Les contraintes du marché, la pratique en fait foi, rendent très difficiles les tentatives d'inflexion du développement économique et social hors des sentiers battus de la domination et de l'affrontement. En particulier, cette pression concurrentielle du marché a joué et joue un rôle prépondérant dans la banalisation, la marginalisation, la difficile subsistance, et trop souvent l'échec des tentatives diverses jusqu'ici observées de développer des activités économiques différentes (coopératives, mutuelles, entreprises publiques, activités associatives etc.), activités qui, dans bien des cas, se sont donné « un minimum de critères» sans procéder à une «analyse rigoureuse» de leur signification (Latouche 2000, p.I35). Nous considérons, en conclusion tant d'analyses que d'expériences (Décaillot 200Ia, p.27-57, 183-203) que, pour tout projet visant l'émergence de Il

nouvelles formes de vie économique, il est crucial d'échapper à ces tenailles. C'est précisément l'un des objectifs de ce travail que d'y aider. D'autre part, face aux troubles économiques mondiaux évoqués, des auteurs en grand nombre sont tentés de préconiser, sous des formes diverses, une moins grande attention à l'économie; son «enchâssement» institutionnel dans la société et un changement des mentalités revalorisant les autres sphères de la vie sociale étant appelés à modérer les effets néfastes actuels. Notre conviction, appuyée plus loin, est que cela ne permettrait pas de résoudre les problèmes posés, et que ce qui est aujourd'hui à l'ordre du jour, ce n'est pas de « sortir» de l'économie, mais bien de la transformer. On ne partagera pas la perspective selon laquelle I'homme aurait été changé « récemment» en « animal économique» par «les sociétés d'Occident» (Mauss, 1991, p.271-272). L'activité socio-économique, qu'on ne saurait confondre avec son aplatissement en négoce marchand tel que le présente la doctrine académique, est, au travers de pratiques sociales diversifiées, et depuis les origines, au fondement de la socialité et de I'humanité même. Au-delà des apparences dont les lacunes même sont significatives, et en dépit de thèses affirmant qu'il n'y aurait « rien de tel» que l'économie « dans la réalité extérieure » jusqu'au moment où « nous construisons un tel objet» (Dumont, 1977, p.33), la vie économique se révèle, à l'examen, une dimension essentielle de la vie sociale au long du temps, en particulier à travers le processus fondateur de la division sociale du travail. De même, on n'imputera pas à un cartésianisme prétendu excessif de la « rationalité occidentale» les routines dévorantes dues à l'aveuglement marchand, ni à une croissance dite productiviste les gaspillages persistants des systèmes de production, d'échange et de consommation profondément biaisés par leur gestion capitaliste marchande. Il est apparu indispensable, pour la clarté de notre propos, d'exposer sans plus attendre la conception proposée de la division sociale du travail, fil conducteur de notre analyse; de clarifier, sur cette base, des notions souvent employées avec des significations diverses ou imprécises: le travail, ses dimensions, ses liens avec le temps ou la productivité; de rappeler les acquis de la théorie de la valeur-travail, accumulés depuis les temps de l'Antiquité, et aussi ses lacunes en son état actuel. On s'efforcera alors, tout en souhaitant éviter les impasses où se sont engagées des recherches de diverses orientations, de définir ce que l'on peut appeler aujourd'hui une conception de la valeur appuyant l'évaluation des travaux sociaux. On rappellera 12

les limites du champ de l'économie et de la validité de la catégorie de valeur, pour en préciser les domaines de validité; on tentera alors d'esquisser à la fois ce que pourraient être, dans un nouvel environnement institutionnel, les pratiques sociales de nouveaux modes d'échange, et les instruments d'évaluation dont elles pourraient disposer: en même temps que les modes d'entrée en rapport des partenaires économiques et des procédures de validation sociale des prestations, des pistes pour le calcul de prix-valeurs visant l'équité, concernant les activités productives, mais aussi les services. On suggérera enfin des pistes pour l'évaluation de biens échangés internationalement.

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CHAPITRE I : DE LA DIVISION DU TRAVAIL A L'ECHANGE DES TRAVAUX
On ne peut échapper, dès lors que l'on prétend décrire le mouvement de la société dans sa réalité économique profonde, à la nécessité de fournir une représentation théorique des activités humaines en ce qu'elles ont de plus essentiel. C'est en effet au cœur même de ces activités que s'enracinent les forces qui s'imposent au devenir des personnes et des sociétés. On va donc tenter, fût-ce témérairement, une telle description, qui pour être lisible comporte, on le comprendra, sa part d'inévitable schématisme. Quelle division du travail? Notre hypothèse est qu'un aspect fondamental de la vie des sociétés humaines, et ceci dès lors et à mesure gu' elles se sont humanisées au cours des millénaires, a été et est jusqu'à nos jours la division sociale du travail et corrélativement l'échange des travaux faits entre les individus. Cet échange des travaux, caractéristique fondamentale de la vie sociale, constitue en même temps la matière même des rapports économiques, qui ont ainsi un rôle primordial, même s'il est en large part inapparent. Cette « division sociale du travail» est bien autre chose que la « division du travail », ou plus exactement la prédévolution innée et stable des fonctions (fût-elle modulée par des transmissions ou des acquisitions de signaux), que l'on peut observer chez certaines espèces animales (abeilles, fourmis, termites), ou que la diversité des rôles de régulation interactive des prédations que l'on peut observer chez d'autres espèces (singes

anthropoïdes), entre individus dominants ou dominés, participants ou exclus du partage. La division du travail devient la division humaine (la division sociale) du travail lorsque les individus, placés devant la nécessité de faire face à la variation de l'environnement extérieur tout en maintenant la survie du groupe, établissent eux-mêmes entre eux, de leur propre initiative (et non à travers des comportements prédéterminés), de façon explicite ou moins explicite, un accord de fait, jalonné de messages symboliques, répartissant à nouveau les tâches entre les individus, en sorte que, dans le même temps où les tâches de chacun sont redéfinies, la vie sociale préexistante de la communauté se trouve maintenue (ou améliorée). Dans les nouvelles conditions matérielles, l'échange des travaux résultant de la nouvelle division du travail fait parvenir aux individus les résultats de l'activité dans les proportions assurant la viabilité de leur rôle social. Ce qui est typiquement humain, ce n'est donc pas la division des fonctions, mais le changement par les hommes eux-mêmes de la division du travail en vue d'une utilisation de la nature socialement bénéfique. Cette définition permet de préciser que la division sociale du travail ainsi définie ne coïncide pas avec la diversification technologique des opérations; ni avec la répartition coopérative des tâches entre personnes contribuant à une même opération globale, soit sous la forme d'exécution concomitante d'opérations techniquement définies, soit sous la forme de prise en charge d'opérations successives segmentées. Ce sont là des manifestations partielles diverses de la division du travail, qui inclut la possibilité pour les hommes de se regrouper et de se dégrouper selon les besoins, afin de réaliser à plusieurs hommes un ensemble de tâches accepté comme une seule tâche pour d'autres hommes. Le cœur de la division du travail n'est pas la combinaison des travaux, qui n'en est qu'une modalité, mais leur répartition en travaux appelés à être échangés. La division du travail ne coïncide pas non plus, en particulier, avec les processus de fragmentation, voire de dislocation du travail en opérations «intellectuelles» (structurantes, en position dominante) et« manuelles» (exécutives, correctives, banalisées, parcellisées, en position captive). Cette dernière scission, « celle qui sépare le travail intellectuel du travail manuel », loin d'être la division du travail « la plus fondamentale» (Frédéric Lordon 2002), est l'effet de pressions spécifiques de l'échange marchand et de la gestion capitaliste sur les systèmes socio-techniques de travail. La division sociale du travail ne débouche pas nécessairement sur le « morcellement de l'homme» 16

(Marx 1976, 1. 1, p.257). On peut même penser que, dans son essence, elle a été le terrain d'émergence de l'échange symbolique, de l'élaboration des moyens du langage, du savoir, de la pensée, de la raison, de la socialité. Une certaine vision de la modernité conduit de nombreux auteurs à estimer que la diffusion des technologies les plus avancées transforme l'activité sociale en une « action collective » rendant « non mesurables » les « contributions individuelles» (Gorz 2002), et qu'elle implique par elle-même l'anonymat économique accru des différents travaux, l'identification de lieux et d'auteurs originels perdant toute signification. Une unité de travail serait «sans effet sur l'efficience globale» (Gabriel 2000, p.42). Le modèle d'avenir serait « la gratuité, la solidarité, l'abondance, le goût du travail anonyme et bien fait» (Maris, 2002, p.29). Si c'était le cas, on s'expliquerait difficilement comment de grands groupes industriels ou de grands pays développés parviennent, en s'assurant le contrôle de la création et de la mise en circulation économique de technologies modernes, à s'assurer privativement d'importants gains de marché. Les résultats de la production moderne ne sont donc pas intrinsèquement « anonymes », sans que pour autant cela justifie leur marchandisation privée. De nombreux auteurs jettent aujourd'hui un regard critique sur l'économie dominante et ses dogmes, et tout autant sur l'expérience étatiste effondrée des pays de l'Est européen. Leurs propositions suggèrent cependant souvent d'aller vers l'effacement de l'échange lui-même et vers des formes de vie sociale fondées sur l'indivision des richesses de la société, imputée au caractère collectif des savoirs modernes, et vers une allocation distributive des biens, qui seule permettrait la justice selon des dispositions établies « consciemment» par « la société » (Jappe 2003, p.150, 282). On s'interroge sur la cohérence d'une démarche qui, en récusant de nouveau, avec le marché, l'échange social abusivement confondu avec lui, risque de rencontrer les mêmes échecs que par le passé, et notamment la confiscation oligarchique des pouvoirs, dont on connaît le coût immense pour les populations du monde. La thèse que nous défendons est que les technologies, et d'autant plus les technologies modernes, impliquent une différenciation des tâches qui ne saurait rester du domaine des décisions techniques, mais se répercute nécessairement des mouvements de la division sociale du travail au sens déjà évoqué. Ces mouvements méritent un examen plus précis, que nous tenterons plus loin. 17

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