Le patrimoine naturel

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Ce numéro spécial explore une dimension du patrimoine, principalement associée aux oeuvres de la nature. Comment les sites, désignés au titre du patrimoine naturel, sont-ils gérés et comment s'opère l'ouverture au tourisme ? N'y a-t-il pas contradiction entre la protection de ces sites dits naturels et leur mise en valeur ? A rebours, cette dernière ne vient-elle pas dénaturaliser / dénaturer ces sites ? Comment se patrimoine devient-il une ressource ?
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296222465
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Géographie et cultures n° 66, automne 2008 SOMMAIRE

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Le patrimoine "naturel" entre culture et ressource Stéphane Héritier et Sylvie Guichard-Anguis La patrimonialisation des zones humides: de l'Est de la France Céline Sacca et Hervé Cubizolle l'exemple de tourbières

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Le chardon bleu, instrument de l'acceptation politiques des parcs nationaux alpins français Lionel Laslaz

sociale dans les

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Patrimonialisation des reliefs dans les parcs naturels de la façade atlantique européenne Claire Portal
Patrimonialisation et mise en tourisme l'exemple des gorges de l'Ardèche Mélanie Duval Les cavités naturelles: patrimoniale Vincent Biot des espaces naturels:

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du fond du gouffre à la reconnaissance

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La nature et sa patrimonialisation Fiorella Allio

à Taiwan

12]

Entre l'eau, l'arbre et le ciel. Figures construction de l'identité nationale Anne Sgard Lecture
Tourisme et patrimoine. Un moment du monde La Meije, un haut lieu alpin Géographie du sport

paysagères

suédoises

et

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Géographie et cultures, n° 66, 2008
La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par J'Association Géographie et cultures et les Éditions L'Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract. Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication: Louis Dupont (Trente), Angeles), de Lemps O. Sevin

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti L Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), G. Coma-Pellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los A.-M. Frérot (Tours), J.-c. Gay (Montpellier), ,J.-c. Hansen (Bergen), C. Huetz (Paris IV), J.-R. Pitte (Paris IV), R. Pourtier (Paris I), J.-B. Racine (Lausanne), (Paris IV) et B. Werlen (Jena).

Correspondants: A. Albet (Espagne), V. Gelézeau (États-Unis), A. Gilbert (Canada), D. Gilbert (Grande-Bretagne), J. Lamarre (Québec), B. Lévy (Suisse), J. Lossau (Allemagne), R. Lobato Corrêa (Brésil), Z. Rosendhal (Brésil).

Comité de rédaction: J.-P. Augustin (Bordeaux Ill), F. Barthe (Amiens), A. Berque (EHESS), P. Claval (Paris IV), B. Collignon (Paris I), V. Dorofeeva-Lichtman (EHESS), L Géneau de Lamarlière (Paris I), C. Ghorra-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. Houssay-Holzschuch (ENS-Lettres et Sc. humaines, Lyon), l-F. Staszak (Genève), F. Taglioni (Arras). J.-L. Tissier (Paris I) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Relectures' Madeleine Rouvillois et Laurent Vermeersch Cartographie: Florence Bonnaud. Laboratoire Espaces, nature et culture (université de Paris IV - CNRS) Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : (33) 1 44 32 1452, fax: (33) 1 44 32 1438 Courriel : myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan.
Abonnement 2009 Prix au numéro

France 55 Euros 18 Euros

Étranger 59 Euros 18 Euros

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Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les I

thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espaces, nature et culture et seront ! examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (30-35000 signes) doivent parvenir à la rédaction sur papier et par informatique. Ils I comprendront les références de l'auteur, des résumés en français, en anglais et

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i dans des fichiers séparés en format pdf ou Adobe Illustrator et n'excéderont pas Il x 19cm.
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éventuellement.

Les ilJustrations

(cartes, tableaux, photographies

N&B) devront être fournies

ISSN. 1165-0354. ISBN: 978-2-296-08066-9

Géographie et cultures, n° 66, 2008

Présentation:

le patrimoine" naturel" ,

entre culture et ressource Stéphane HÉRITIER 1
Université Jean Monnet CNRS UMR Environnement, Ville, Société, CRENAM

Sylvie GUICHARD-ANGUIS2
CNRS UMR Espaces, Nature et Culture

La notion de "patrimoine naturel" s'est diffusée depuis quelques décennies seulement, alors que l'émergence du terme "patrimoine" s'était affirmée progressivement à partir du XVIIIe siècle (Héritier, 2007). Cette notion a été très fortement investie par les sciences humaines et sociales grâce aux travaux des historiens (notamment: Choay, 1992; Poulot, 1998 et 2006), tout occupées qu'elles étaient à inventorier les œuvres de l'activité humaine et à en analyser la signification. Le patrimoine suggère des opérations de sélection d'objets ou de sites (sélection opérée par les temps, déterminant ce qui a résisté à la destruction; ou bien sélection volontaire, administrative destinée à porter l'attention sur un objet ou un site en raison de son caractère représentatif) qui servent à témoigner, à transmettre ou à dire quelque chose au présent - voire du présent. Le patrimoine porte ainsi en lui deux acceptions: l'une liée à ce qui a disparu, l'autre portée par ce qui doit survivre... ou ce qui doit être dit du passé. La signification de l'intérêt moderne accordé au patrimoine pose la question de l'inquiétude de ce qui serait amené à disparaître. Dans son ouvrage intitulé La rupture patrimoniale, M. Rautenberg écrit que "les reconstructions du passé connues sous divers termes, sous diverses formes, sont des constructions sociales, voire politiques, de ce sentiment de perte, d'incomplétude devant l'irréversibilité du temps" (2003, p. ) ; il nous semble qu'il en va en partie de même face à la "nature", devant l'irréversibilité affichée de la détérioration de l'environnement - les deux termes n'étant pas synonymes. En conséquence, à l'inquiétude de la disparition des civilisations répond de manière plus ou moins confuse, celle de la disparition de l'homme

L CoulTiel : step_heritier@hotmaiLcom 2. CoulTiel , sguichard_anguis@hotmail.com

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Géographie et cultures, n° 66, 2008

sur la terre. Pourquoi et comment serait-il menacé de disparaître? Les deux décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale apportent quelques arguments: citons à titre d'exemple, la croissance de la population mondiale dont tout l'Occident s'inquiète à la suite de l'ouvrage de P. Erlich en 1968 intitulé The population bomb annonçant les effets catastrophiques de la croissance démographique sur la planète, auxquels les famines des années 1970 et 1980 ont apporté une fausse illustration. L'ouvrage de R. Carson, publié en 1962. annonçait un Printemps silencieux, si l'utilisation des pesticides continuait à croître. En France, la télévision publique diffusait, au début des années 1970, une série d'émissions au titre aussi angoissant que le contenu des épisodes, La France défigurée. La diffusion de la notion de patrimoine et son usage institutionnel apparaît presque toujours comme une réponse à la menace - l'angoisse (?) pour reprendre un vocabulaire psychanalytique - de la disparition: disparition des objets marqueurs d'une certaine forme d'organisation sociale et religieuse (rappelons la défense de l'abbé député Sieyès au moment de la crise de "vandalisme" révolutionnaire) ou des biens tombés en abandon autant qu'en ruine avant d'être identifiés par Mérimée à l'occasion de ses tournées en France au titre de ses fonctions d'inspecteur des Monuments historiques. Rien d'étonnant alors, à ce que le patrimoine, devenu un sujet de société, doté de valeurs intrinsèques et porteur de valeurs d'usages et de valeurs économiques, soit également devenu un objet d'étude pour les géographes (Graham et al., 2000; Gravari-Barbas et Guichard-Anguis, 2003 ; Héritier, 2006), ne serait-ce qu'en raison des multiples usages et des pratiques que les sites patrimoniaux suscitent (mobilité, tourisme, commerce, aménagement, hébergement, etc.). La place de ce thème "patrimoine naturel: entre culture et ressource" dans la présente revue n'est évidemment pas anodine. Les coordinateurs de ce numéro ont souhaité donner la liberté aux auteurs de se positionner par rapport au titre quelque peu énigmatique de l'appel.

Un patrimoine naturel, vraiment?

Jean-Claude Lefeuvre (1990) rappelle qu'en France, l'apparition du syntagme patrimoine naturel dans un document officiel date de 1967, dans le "décret instituant les parcs naturels régionaux et spécifiant qu'un territoire peut être classé dans cette catégorie en raison de la qualité de son patrimoine naturel et culturel". J.-C Lefeuvre retrace l'histoire de cette notion récente et

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Géographie et cultures, n° 66, 2008 la justification de sa mise en place quasi réglementaire à travers une comptabilité nationale connue sous le nom de "Comptes du Patrimoine finalement à un outil au service de naturel. . . " qui correspond l'administration: Lefeuvre cite un propos de J. Navarin retenu dans un document du Comité scientifique EGPN (Écologie et gestion du patrimoine naturel) de 1980 dont les implications apparaissent d'elles-mêmes: ".. .Aussi impropre qu'elle soit sur le plan strictement scientifique, la notion de patrimoine naturel correspond à un découpage cohérent de compétences administratives" (cité par Lefeuvre, 1990, p. 50-51).

Par ailleurs, en toute logique, l'épithète "naturel" sert à qualifier un patrimoine qui ne serait pas culturel, ce qui suppose de comprendre la valeur du qualificatif. Nous ne reprendrons pas dans cette courte présentation les questions soulevées par l'utilisation de la notion de "nature" - et plus largement de l'environnement - longuement analysée dans les travaux des géographes (Berque, 1986; Bertrand, 1991; Arnould et Glon, 2005; Arnould et Simon, 2007; Pigeon, 2007) ou par les philosophes (Larrère, 1997) pour nous concentrer sur l'expression patrimoine "naturel" (sans guillemets dans l'appel). Elle peut apparaître contestable principalement parce que l'emploi de l'adjectif épithète - grammaticalement, il sert à qualifier le nom - présente une certaine contradiction dans le syntagme, en raison de la distinction ontologique entre les deux termes qui le composent. Le patrimoine appartient au registre de l'histoire, désormais condensée dans des monuments ou dans des lieux dont la valeur est déterminée par leur fonction de marqueur temporel et qui deviennent parfois une allégorie de la nation tout entière; la nature, ou plutôt le naturel appartient au registre du spontané - rejetant toute trace d'intervention humaine - ou à celui du temps plus long encore, lorsque aucune action humaine n'était possible (patrimoine géologique par exemple...). Dans la notion de "patrimoine naturel", l'épithète ne peut manquer d'interroger et les textes présentés dans ce numéro portent presque tous cette interrogation. Dans les Chroniques patrimoniales, J.-M. Leniaud (2001) décline ses thèmes principaux autour d'épithètes qualificatives où le patrimoine est tour à tour "écrit, monumental, cultuel, naval ou mobilier..., mais point de naturel!" Cette absence peut avoir plusieurs explications, toutes légitimes, mais l'une d'elles est liée sans doute au caractère problématique de la référence à la "nature". S'il est aisé de désigner, voir de définir un écrit, un monument, un lieu de culte, un navire ou un arsenal, voire un meuble et un bâtiment, il n'en va pas de même du naturel, même lorsque la "nature" est conçue comme une production culturelle. Le sociologue A. Micoud insiste d'ailleurs sur cette caractéristique:

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"C'est moins en termes de 'biotopes remarquables' [que les 'sites naturels'] furent [protégés], mais bien plutôt pour illustrer la diversité géologico-géographique du beau pays de France. Les sites 'naturels' étaient de la nation, comme l'étaient les chemins de fer, où l'on pouvait en voir les images photographiques. [...] Naturels ou culturels donc? Bien difficile à départager" (Micoud, 1995, p. 28).

Ainsi, la distinction, considérée comme classique, entre culture et nature perd sa pertinence dans la mesure où il est désormais généralement admis que la nature, comme sa conceptualisation et sa représentation est un construit culturel (Descola, 2005) qui peut d'ailleurs prendre des formes distinctes selon les sociétés concernées. L'anthropologue italien Francesco Fedele (2002) va plus loin en affirmant que "la nature n'existe pas". II n'en conteste pas bien entendu la réalité matérielle, physique, celle qui correspond à la phusis chère à Aristote mais le fait qu'elle existerait sans intervention humaine ou même sans l'homme - la phusis permet également de ne jamais oublier, à la suite d'Aristote, que la nature est un complexe, associant des réalités physiques, chimiques, etc. à des représentations et des constructions culturelles.

Une nature monumentale!

F. Walter (2004) rappelle que le concept de Naturdenkmal. monument naturel, aurait été forgé par Alexandre de Humboldt dès 1814. Si le terme est formalisé au début du XIXe siècle, il a surtout été diffusé par l'intermédiaire des discours sur les paysages: B. Kalaora rapporte que pour Victor Hugo, un arbre est "un édifice, qu'une forêt est une cité entre toutes, la forêt de Fontainebleau est un monument" (cité par Fromagneau, 1995). Aux États-Unis, le parc de Yosemite (protégé par l'État de Californie en 1864 et déclaré parc national en 1890) fut assimilé à une sorte de "Mona Lisa de la nature" (F. Tilden cité par J. Fromageau, 1995). Partout, les associations telles que le Touring club ou les clubs alpins participèrent de ce mouvement. Les législations des pays européens ont littéralement institutionnalisé cette notion de "monument naturel" : la France à partir de 1906 avec la création dans chaque département d'une Commission des sites et monuments naturels, en Italie avec la Lega nazionale per la protezione dei monumenti naturali en 1913 tandis qu'en 1904 l'Angleterre développa son National trust for places of historic interest or natural beauty (Walter, 2004).

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Dans une certaine mesure, le patrimoine est une notion moderne qui a suscité un véritable "culte des monuments", pour reprendre l'expression d'Aloïs Riegl (1903), dont la variété dépasse les seuls objets construits par les sociétés passées. La notion de "monument", qui a longtemps servi à désigner des lieux historiques, fonctionne aussi autour de la mobilisation (ou l'immobilisation) du souvenir dans le cadre de la construction de la mémoire. À la suite de Riegl (1903) et de Choay (1992), rappelons que le patrimoine existe aussi pour assurer une fonction de remémoration (d'un événement ou d'un personnage par exemple) et que cette fonction de remémoration est en général matérialisée par l'existence ou la construction d'un monument. L'utilisation du terme de monument pour désigner certains lieux ou certains sites qui étaient définis selon leur caractère "pittoresque" ou "naturel" montre clairement leur ancrage anthropologique mais aussi le rôle qu'ils jouent désormais dans la compréhension des sociétés; une situation très clairement illustrée par les critères de classements de l'UNESCO. L'institution internationale a, jusqu'à présent, classé sur la liste du patrimoine de l'Humanité 162 sites naturels et 24 sites mixtes (culturels et naturels) sur les 830 biens inscrits.

Patrimoine"

naturel" : protection entre culture et ressource

La désignation d'éléments appartenant au patrimoine naturel pose la redoutable question de la protection de biens qui, par essence même, se définissent par une évolution permanente. Des facteurs innumérables tendent à modifier sans cesse ces éléments, que ce soit les mouvements du sol, les intempéries, les multiples types d'érosion. Que protéger alors?: l'élément même en figeant artificiellement son état et en le protégeant contre les effets à venir des facteurs naturels qui l'ont conduit à devenir ce qu'il est? En d'autres termes: où arrêter la falaise? Ou bien faut-il le protéger des conséquences de l'action humaine par des décisions qui relèvent de cette même action? Comment limiter une action qui, à travers l'activité touristique notamment, valide et construit la valeur de ce patrimoine? Ces questions sont d'autant plus délicates que la désignation du patrimoine s'étend à des champs nouveaux (biodiversité, génétique floristique, des plantes domestiquées ou non, faunistique, humaine, etc.) Les contributions réunies dans ce numéro montrent presque toutes que la patrimonialisation d'objets physiques ou biologiques ne produit pas exactement un patrimoine naturel - mais plutôt une appropriation des

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potentiels et des ressources de l'environnement en réponse à la nécessité de résister à ce sentiment d'incomplétude devant l'irréversibilité du temps pour reprendre le mot de M. Rautenberg - tant la part sociétale du patrimoine est aujourd'hui bien comprise par tous. C. Sacca et H. Cubizolle montrent ainsi que les tourbières sont encore souvent considérées comme relevant du patrimoine naturel mais que les études paléoenvironnementales et archéologiques témoignent de la forte anthropisation de la plupart d'entre-elles. Un argument renforcé par l'article de L. Laslaz expliquant que le chardon bleu, étendard de la biodiversité alpine, s'est maintenu grâce à l'activité de fauche des prairies alpines artificielles destinées à nourrir le bétail. Même le patrimoine fondé sur les ressources de la géomorphologie, résultats de processus autant physiques que chimiques n'existe pas en dehors de l'humain: C. Portal montre clairement que le patrimoine géomorphologique naît avant tout d'un regard porté sur les paysages, comme en atteste l'anecdote du Ladies'View dans le Parc national de Killarney. Les cavités karstiques, résultats de processus environnementaux peu - sinon pas du tout - liés à l'activité humaine, deviennent toutefois des sites patrimoniaux par le biais de la valorisation touristique, comme l'analyse dans le détail M. Duval pour le site d'Orgnac; dans ce cas, la fréquentation touristique suscite le renforcement des mesures de protection du site. À l'échelle de la France, V. Biot fait ressortir que le statut patrimonial des grottes se construit notamment au rythme de la connaissance scientifique et de l'appropriation par les visiteurs (locaux ou non); la vitalisation économique qu'il produit en retour a des effets sur la reconnaissance de la valeur attribuée à ces sites patrimonialisés. E Allio présente le cas original de l'État de Tai'wan dont la population, condamnée au repli sur l'lIe de Formose, a été amenée à forger un patrimoine collectif fondé en grande partie sur une "nature" dans une quête double "d'affirmation identitaire" couplée à "une quête de reconnaissance internationale" pour reprendre les termes de l'auteur. Mais la construction de références "naturelles" ou plutôt végétales est également identifiée en Europe. A. Sgard évoque le bouleau et le pin comme deux figures paysagères particulièrement importantes de la nation suédoise et elle interroge avec pertinence le lien entre l'usage de ces figures paysagères et la création d'une identité collective autour de laquelle elles seraient agrégées.

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Géographie et cultures. n° 66, 2008 Bibliographie sélective

ARNOULD, P. et E. GLON (dir.) 2005, La nature a-t-elle encore une place dans les milieux géographiques ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 270 p. ARNOULD, P. et L. SIMON, 2007, Géographie de l'environnement, Paris, Belin, colI. Atouts géographie, 303 p. BERQUE, A., 1986, Le sauvage et 1'al1ifice.Les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 314 p. BERTRAND, G., 1991, "La nature en géographie, un paradigme d'interface", université Toulouse le Mirail, Géodoc, n° 34, 16 p. CHOA Y, F., 1992, L'allégorie du Patrimoine, Paris, Éditions du Seuil, 270 p., seconde édition 1999. DESCOLA, P., 2005, Par-delà nature et culture, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothéque des sciences humaines, 623 p. FEDELE, F., 2002, "La nature n'existe pas", L'Alpe, "Nature partagée. Parcs et paysages", p. 6-11. FROMAGEAU, J., 1995, "L'évolution du droit et des institutions a-t-elle été identique ?", dans Collectif, Patrimoine culturel, patrimoine naturel, Paris, La Documentation française, École nationale du patrimoine, actes du colloque du 1212 décembre 1994, p. 39-49. GRAHAM, B., G. J ASHWORTH et J. E. TUNBRIDGE, 2000, A geography of heritage. Power, culture and economy, Londres, Arnold, 284 p., 2° édition 2004. GRAVARI-BARBAS, M. et S. GUICHARD-ANGUIS (dir.), 2003, Regards croisés sur le patrimoine dans le monde à l'aube du XX? siècle, Paris, Presses universitaires de l'université de Paris-Sorbonne (PUPS), 952 p. HÉRITIER, S., 2006, "Phénomènes karstiques et tourisme dans les parcs nationaux de l'Ouest canadien: la mise en valeur progressive d'un patrimoine naturel", Karstologia, n° 47, 1ersemestre, p. 33-48. HÉRITIER, A., 2007, "Tourisme et patrimoine culturel au XVIIIesiècle. Les guides de voyage comme outil de connaissance", dans O. Lazzarotti et P. Violier, Tourisme et patrimoine. Un moment du monde, Angers, Presses de l'université d'Angers, p. 15-32. LARRÈRE, C., 1997, Les philosophies de l'environnement, Paris, PUF, 124 p. LEFEUVRE, J.-C., 1990, "De la protection de la nature à la gestion du patrimoine naturel", dans H. P. Jeudy, Patrimoines en folie, Paris, éditions de la Maison des sciences de l'homme, colI. Ethnologie de la France, Cahier 5, p. 29-75. LENIAUD, J.-M., 2001, Chroniques patrimoniales, Paris, Éditions Norma, 494 p. MICOUD, A., 1995, "Le bien commun des patrimoines", dans Collectif, Patrimoine culturel, patrimoine naturel, Paris, La Documentation française, École nationale du Patrimoine, actes du colloque du 12-12 décembre 1994, p. 25-38. PIGEON, P., 2007, L'environnement au défi de l'urbanisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, colI. Espaces et sociétés, 189 p. POULOT, D. (dir.), 1998, Patrimoine et modernité, Paris, l'Harmattan, 311 p. POULOT, D., 2006, Une histoire du patrimoine en Occident, Paris, PUF, 192 p. RAUTENBERG, M., 2003, La rupture patrimoniale, Bernin, À la croisée, 173 p. RIEGL, A., 1984, Le culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, Paris, Seuil, seconde édition 1903, 122 p.

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WALTER, F., 2004, Les figures paysagères de la nation. Europe (XVf-Xxe siècle), Paris, éditions de l'École sciences sociales, 523 p. Territoire et paysage des Hautes études en en

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LA PATRIMONIALISATION

DES ZONES HUMIDES:

l'exemple de tourbières de l'Est de la France

SACCA Céline et Hervé CUBIZOLLE
Université Jean Monnet, Saint-Étienne CNRS- UMR 5600, "Environnement, ville et société'"

Résumé: L'intérêt porté depuis une quinzaine d'années aux zones humides en général et aux tourbières en particulier, participe d'une évolution plus générale de la perception de ces écosystèmes par nos contemporains. Celle-ci va de pair avec une modification profonde des usages de ces milieux et des valeurs que nous leur accordons désormais. Bien que les tourbières de France ne couvrent qu'une superficie voisine de 100 000 ha, elles sont le théâtre de nombreuses interventions dans le cadre d'une gestion conservatoire dont les modalités connaissent une évolution significative depuis quelques années. Cette évolution est notamment liée au processus de patrimonialisation qui suscite de nombreux débats et sera l'objet de notre article. Notre discussion s'appuie d'une part sur la connaissance des tourbières du Massif central oriental, acquise, depuis 1995, et d'autre part sur les travaux en cours dans le Bas-Dauphiné. On voit ainsi comment l'application de la notion de patrimoine aux tourbières s'est d'abord fondée uniquement sur la présence d'espèces végétales jugées remarquables, avant que ne s'impose l'idée que l'intérêt patrimonial de ces milieux relève davantage de leur capacité à conserver la mémoire de l'histoire des milieux naturels, des paysages et des sociétés humaines qui les ont façonnés.

Mots-clés: Tourbière,
Dauphiné.

archives

naturelles,

patrimoine,

fonction,

Massif central,

Bas-

Keywords: Peatlands, natural archives, heritages values, function, Massif Central, Bas-Dauphiné.

L'idée selon laquelle la nature fait partie de notre patrimoine, et constitue ainsi une dimension essentielle de notre identité et la base matérielle de notre développement, est une idée qui est désormais bien imposée. Le processus de patrimonialisation des milieux naturels qui en découle témoigne d'une nouvelle perception des écosystèmes par notre
L Coun-iels : ceIine.sacca@univ-st-etienne.fr et herve.cubizolle@univ-st-etienne.fr

Il

Géographie et cultures, n° 66, 2008 société. Il engendre également de nouvelles pratiques à leur égard car "[...] si l'on gère un capital pour l'accroître, on gère un patrimoine pour le transmettre [...]" (Barel, 1984). Autrement dit, les milieux naturels sont des biens communs à la collectivité, qu'il convient de gérer de façon à les transmettre aux générations futures avec une qualité préservée.

Le caractère patrimonial des milieux naturels s'est traditionnellement fondé sur la présence d'espèces végétales jugées remarquables. De fait, les très nombreux travaux naturalistes qui révèlent la richesse faunistique mais surtout floristique des tourbières, ont permis, depuis une quinzaine d'années, leur qualification de patrimoine naturel. Une tourbière est un écosystème humide caractérisé par sa saturation en eau et le développement d'une végétation adaptée qualifiée de turfigène parce que produisant, du fait des conditions anoxiques, de la tourbe (Clymo, 1991). Les spécificités fonctionnelles des tourbières, en particulier leur capacité à archiver des données paléoenvironnementales par le biais de la tourbe (Barber, 1993; Bourquin- Mignot et al., 1999; Cubizolle et al., 2004b) et leur valeur d'usage pour la société, nécessitent d'engager une nouvelle réflexion sur leur caractère patrimonial. Il convient également de s'interroger sur le sens de la notion de patrimoine pour de tels écosystèmes.
C'est pourquoi, cet article se propose d'une part de discuter la notion de patrimoine naturel appliquée aux tourbières et d'autre part, d'apporter des éléments contribuant à la redéfinition de la valeur patrimoniale des écosystèmes tourbeux.

Notre réflexion s'organisera en deux temps. Nous présenterons tout d'abord l'évolution de la notion de patrimoine et les circonstances de la qualification des tourbières comme patrimoine naturel. Nous nous interrogerons ensuite sur le sens de cette notion appliquée aux écosystèmes tourbeux et nous en montrerons les limites à partir de deux exemples pris dans le Massif central oriental et le Bas-Dauphiné (Figure 1).

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Figure I : Carte de localisation

des tourbières

ci tées dan s cet article.

Le développement

de la notion de patrimoine appliquée aux tourbières

Bien que la loi de 1967 envisage les milieux naturels comme un patrimoine, il était peu fréquent, il y a encore seulement une quinzaine d'années, de parler de patrimoine à propos d'une tourbière. En 2007, l'application de cette notion à ces écosystèmes continentaux humides s'est pourtant banalisée. Comment le concept a-t-il été introduit et s'est-il répandu dans le monde des naturalistes et sur quelles bases attribue-t-on une valeur patrimoniale aux tourbières?
Patrimoine et patrimoine naturel

Tourbières en Rhône-Alpes. un patrimoine commun à gérer (Coïc et al., 200 I), c'est ainsi que le Conservatoire régional des espaces naturels titre son rapport de synthèse sur les tourbières de la région. Ce rapport est un bilan de l'inventaire des sites régionaux réalisé en 1999. Les tourbières constitueraient donc un patrimoine. Ce vocable est davantage appliqué aux domaines génétique, familial, économique, financier et culturel, si bien que son association récente au domaine de la nature conduit à s'interroger sur deux points: - d'une part sur l'essence même du mot afin de comprendre une utilisation aussi large dans des domaines qui n'ont a priori que peu de rapport entre eux;

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Géographie

et cultures, n° 66, 2008

. d'autre part sur l'expression patrimoine naturel qui se décline selon les "objets naturels" auxquels elle est appliquée et dans laquelle la réunion des deux mots transforme sans nul doute le sens de chacun d'entre eux. Étymologiquement, le mot patrimoine désigne ce qui vient du père. Il renvoie ainsi à l'univers domestique et à la transmission des biens entre les différentes générations d'une famille. Poussons plus loin l'analyse en nous appuyant sur deux définitions. Pour H. Ollagnon (1979), le patrimoine est "un ensemble d'éléments matériels et immatériels qui concourent à sauvegarder l'autonomie et l'identité du titulaire et à permettre son adaptation dans le temps, dans un milieu évolutif". A. Comolet (1994), quant à lui, le résume à "la base transmissible, matérielle et immatérielle du développement humain". À la lecture de ces définitions, trois idées fondamentales se dégagent. Premièrement, le patrimoine implique une dimension relationnelle et identitaire en ce sens que, d'une part, des biens ne peuvent être qualifiés de patrimoniaux sans que soit indiqué de qui ils le sont et que d'autre part, des titulaires d'un patrimoine ne peuvent être définis sans que soit précisé de qui ils le tiennent (Micoud, 1995a). Le patrimoine sert donc à désigner à la fois un ensemble de biens et un prolongement de la personnalité (Ost, 2003). Il est toujours attaché à un titulaire, que ce soit un individu ou un groupe social, ce dernier en étant le responsable. Il est également ce sans quoi la "famille" n'existerait pas, en cela il contribue à la construction de l'identité. Et l'on sait combien peut être forte l'identification au point que porter atteinte au patrimoine pourra être ressenti comme une atteinte à l'intégrité de celle-ci (Micoud, 1995b). Deuxièmement, il induit une double dimension temporelle: le patrimoine est ce que nos ancêtres nous laissent en héritage mais il constitue également ce que nous transmettrons de cet héritage à notre descendance (Ost, 2003; Comolet, 1994). De fait, il crée une solidarité intergénérationnelle (Humbert et Lefeuvre, 1992) et doit par conséquent être appréhendé dans la perspective de sa transmission aux générations futures et de sa reproduction. Il importe alors de ne pas altérer ses potentialités et d'éviter toute dégradation irréversible, et ceci même si l'on ne peut connaître à l'avance toutes les utilisations possibles de ce patrimoine. Troisièmement et comme conséquence de ce qui vient d'être dit, le patrimoine doit posséder une dimension adaptative et évolutive. Il doit pouvoir, en effet, pallier des besoins futurs dont certains sont aujourd'hui

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