//img.uscri.be/pth/1ed96830c9cc23d4b29484b4498962ce46cad8e1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LE PROCESSUS D'ACCULTURATION DES JUIFS D'ALGÉRIE

De
204 pages
L'idée de ce travail est née du débat ouvert dans la société française à propos de l'intégration des immigrés et qui a mobilisé la classe politique, les médias et les intellectuels. L'étude porte sur une population originellement allogène à la société française, dont l'intégration s'avère pleinement réalisée. Installés en Terre d'Islam depuis plusieurs siècles, les Juifs d'Algérie connurent dans le monde musulman une acculturation qui leur fit adopter des comportements et des modes de pensées propres aux musulmans. Cette spécificité n'ayant pas empêché, in fine, leur intégration dans la société française.
Voir plus Voir moins

Jean-Jacques DELDYCK

LE PROCESSUS D'ACCULTURATION DES JUIFS D'ALGERIE
"

CIEMI 46, rue de Montreuil 75011 Paris
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9 L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9677-6

TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION 1. La problématique culturelle dans le processus d'intégration 2. Le choix d'une population comme objet d'étude 3. L'acculturation 4. Méthode de l'enquête 5 5 9 19 21

CHAPITRE I : LA RÉINTERPRÉTATION 1redimension: l'héritage familial

RELIGIEUSE

ORTHODOXE

25 25 33 48 58 69 73 73 82 92 109 122

t

dimension:

le système relationnel la venue en France. Une heureuse migration le système relationnel en France la transmission inter-générationnelle

3e dimension: 4e dimension: 5e dimension:

CHAPITRE II : LA RÉINTERPRÉTATION

LAÏQUE

l dimension: l'héritage familial
2e dimension: 3e dimension: 4e dimension: 5e dimension: la scolarité et l'activité professionnelle le système relationnel la venue en France la transmission inter-générationnelle

re

CHAPITRE .

III : LA RÉINTERPRÉTATION l'héritage familial

RELIGIEUSE

SÉCULIÈRE

129 129 135 143 153 163 166 173 193

le dimension:

t

dimension: la scolarité et l'activité professionnelle
le système relationnel en Algérie la venue en France le système relationnel en France la transmission inter-générationnelle

3e dimension: 4e dimension: 5e dimension: 6e dimension:

CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE

Migrations et Changements

INTRODUCTION

1. La problématique culturelle dans le processus d'intégration
L'idée de ce travail est née du débat ouvert dans la société française (notamment au moment de l'affaire du foulard islamique) à propos de l'intégration des immigrés et qui a mobilisé la classe politique, les médias et les intellectuels. Les discussions souvent vives et passionnées - même lorsqu'elles se plaçaient sous le couvert de Ia science - menées dans le cadre de cette problématique en venaient progressivement, et dans la majorité des cas, à s'articuler autour des particularismes culturels des populations immigrées jusqu'à s'y fixer et parfois s'y raidir. Ces spécificités, souvent considérées comme immuables, devenaient alors génératrices d'écarts culturels avec la société d'accueil dont la culture paraissait tout aussi immuable. Ces écarts pouvaient être jugés irréductibles et problématiques pour l'intégration de certaines populations, et notamment celles d'origine maghrébine et africaine qui, explicitement ou implicitement, étaient la plupart du temps les populations cibles de ces discussions. Certains traits culturels spécifiques pouvaient alors être perçus comme des freins ou des obstacles à l'intégration. Mais ces écarts étaient parfois envisagés comme évolutifs, l'évolution positive se comprenant toujours évidemment dans le sens de leur rétrécissement, qui ne pouvait et ne devai t s'opérer qu'à partir de la seule position des immigrés et qui, ainsi complis, était seul susceptible de permettre une bonne intégration. Les phénomènes culturels se trouvaient ainsi investis d'un rôle majeur, sinon essentiel dans le processus d'intégration et "la culture" devenait à la fois une problématique au sens scientifique du terme et un problème social de première importancel. Une liste de particularismes considérés comme problématiques était
SAYAD, cc La culture en question.., "t.:immigration en France in : Actes du colloque "Problèmes de culture posés en

1. Abdelmalek

. Le

choc

des cultures',

France par le phénomène des migrations récentes", mai 1984, La Tourette : Ed. Centre Thomas More, 1987, pp. 9-27.

Migrations et Chongements

6

Le processus

d'acculturation

des Juifs

d'Algérie

alors constituée, elle comprenait par exemple: la place du religieux dans la société, les rapports familiaux, le statut de la femme, la langue parlée, le rapport à l'école, etc. Cette évocation impliquait par là-même que sur tous ces points les attitudes des Français "intégrés" étaient d'une grande homogénéité et rejetait par avance que nombre de Français dits "de souche" puissent avoir, toujours sur ces points, des comportements très proches de ceux qui étaient implicitement reprochés aux populations immigrées stigmatisées. De plus, par un raccourci hardi de la pensée et par une représentation figée et figeant les attitudes culturelles attribuées aux immigrés, on en est venu à opposer entre elles des manières de penser, de sentir et d'agir qualifiées d'anciennes et de modernes. Ces dernières étant, cela va de soi, jugées positivement et empreintes de vérité par rapport aux premières, du seul fait qu'elles correspondent aux réalités socioculturelles de la société contemporaine industrielle ou post-industrielle. Ainsi appréhendées elles sont alors envisagées, dans une représentation linéaire de I'histoire sociale abusivement empruntée à I'histoire des sciences et de la technologie, comme un progrès. Dans ces conditions, le religieux figuré par l'islam devenait source principale des difficultés d'intégration. Ce ne pouvait être alors que par une profonde "réinterprétation" (ce qui dans l'esprit de beaucoup tend à signifier un net affaiblissement) des comportements et de s structures spécifiquement islamiques (ou du moins pensés comme tels) que les populations immigrées originaires d'un "pays musulman" s'intégreraient à la société française; cette dernière apparaissant dans ses structures comme intangible2.

Cette recherche des différences et des obstacles culturels conduit, ainsi que le souligne Véronique de Rudder, à ne comparer« que les cultures d'origine (réelles ou supposées) des immigrés à "la" culture de la société d'accueil »3. Les cultures d'origine des immigrés ne sont alors saisies que comme étant exclusivement archaïques, exemptes de toute modernité, alors

2.

Haut Conseil à l'intégration Rapport juridiques et culturelles de /'intégration,

-

au Premier ministre, Conditions Paris: Ed. La Documentation
.

Française, 1992, pp. 31-50.
3. Véronique
Société,

de RUDDER,
« ~obstacle

«

La différence
n° 77.78,

et la distance
juillet-décembre

culturel",

", L'Homme
1985.

et la

ClEMI - L'Harmattan

Introduction

7

qu'à l'opposé il y a une propension à ne voir dans celle de la société d'accueil que des traits modernes symbolisant le progrès. De la même façon la tradition culturelle des sociétés occidentales est toujours perçue positivement car elle est porteuse, en germe, de la modernité. Cette dernière est alors envisagée comme un processus historique au sein duquel elle se trouve étroitement liée, imbriquée, mêlée à la tradition. C'est ainsi que l'individu vivant dans des sociétés dites modernes ou développées et appartenant aux classes plutôt favorisées peut se situer, de façon avantageuse, dans la dialectique de la tradition et de la modernité. Ce positionnement lui permettra de revendiquer, sur le modèle aristocratique, un attachement territorial d'origine (une terre, une province, une région ou un pays), des traits culturels particuliers dont le rôle sera essentiellement symbolique car ils seront plus souvent un objet de discours que de pratiques, ainsi qu'une lignée hautement valorisée et vecteur d'héritage. Cette référence à une mémoire procurant alors à l'individu quelques "quartiers de noblesse". A contrario, l'immigré originaire d'un pays du "tiers-monde" ou "en voie de développement" ne sera pas légitimé à revendiquer (sur ce modèle devenu bourgeois) une mémoire. Tant qu'il n'aura pas connu une certaine réussite, atteint un certain niveau culturel prouvant sa pleine participation à la société moderne et révélant une distanciation par rapport à sa situation d'origine, cette mémoire demeurera le signe de son infériorité sociale (cette réflexion peut s'appliquer de la même façon aux individus non immigrés issus de classes défavorisées et du "quart-monde"). Très critiques à l'égard de cette attitude qui affirme la primauté des phénomènes culturels dans le processus d'intégration des immigrés, certains scientifiques, notamment des sociologues travaillant dans le champ de la sociologie de l'immigration, sans nier leur importance et leur rôle dans l'organisation des rapports sociaux en réfutent néanmoins la centralité. Ils voient dans cette focalisation générale sur les "distances" ou les "différences" culturelles et l'éventuelle possibilité ou impossibilité de les réduire le moyen de masquer, voire d'évacuer les difficultés inhérentes à la société d'accueil et indépendantes des flux migratoires qui rendent problématiques pour ces populations une participation économique, politique et culturelle effective. Parmi les critiques formulées à l'égard de la problématique culturelle certains sociologues font part de leur préoccupation
Migrationset Changements

8

Le processus

d'acculturation

des Juifs

d'Algérie

devant un glissement dans l'approche substantialiste des différents groupes humains; le particularisme culturel se substituant pour eux à la race: «Il s'ensuit que l'hostilité aux groupes minoritaires serait basée sur les "différences culturelles" et non pas sur les différences physiques comme elles l'auraient été autrefois. Le terme" racial" d'ailleurs, malvenu aujourd'hui, se prononce désormais" ethnique", ce que divers affrontements dans l'Europe d'aujourd'hui permettent de constater chaque jour [...] alors même qu'on pensait éviter la substance enfuyant l'idée de race on la retrouve sous la culture. Mais c'est que race et culture sont en un sens synonymes, ou plus exactement que ce sont deux entrées dans un syncrétisme oÙ le symbolique et le corporel, le social et le somatique, la "culture" et les traits physiques ne sont qu'une même et unique réalité, une essence» 4. Il est vrai que si le terme "race" est devenu, après la Seconde Guerre mondiale d'un emploi difficile, nous n'avons pas de raison de penser que l'idée qui le sous-tendait s'est affaiblie dans les mêmes proportions que son usage et que c'est donc dans un nouvel habillage, celui de la culture, qu'elle est réapparue. Quoi qu'il en soit, il n'en demeure pas moins que l'émergence d'une problématique culturelle dans le débat politique, intellectuel et social, loin d'être un construit abstrait purement et uniquement intellectuel ou idéologique, prend sa source dans la réalité sociale. Elle reflète des phénomènes spécifiques et concrets - et ce , quelles que soient les motivations qui les sous-tendent-

en action dans la société contemporaine explicitement définie aujourd'hui comme une société multiculturelle. Quand bien même il serait établi comme une vérité que le culturel ne joue aucun rôle dans le processus d'intégration, le simple fait qu'une partie importante de la population (immigrée et non immigrée) lui accorde une place centrale dans ce processus suffirait à le rendre réeP. Néanmoins, il peut sembler légitime de se poser la question du rôle et des effets des choix, des comportements et des orientations culturelles dans le processus d'intégration, s'inspirant en cela de

4. Colette GUillAUMIN,

cc Un

bon vieux néo-racisme...", Pluriel Recherches,

cahier n02, ccVocabulaire historique des relations inter-ethniques ", Paris: Ed. t:Harmattan, 1994, pp. 5-8. 5. Henri MENDRAS ; Michel FORSÉ, Le changement social, Paris: Ed. Armand Colin, 1983, p. 273.

ClEM' L'Harmattan -

Introduction

9

la démarche scientifique de Max Weber qui, dans certains travaux, «a voulu penser les différentes attitudes et l'influence qu'elles exercent sur la conduite des hommes... »6.

2. Le choix d'une population comme objet d'étude
Cette problématique nous a conduit à nous interroger sur le rôle et les effets des phénomènes culturels dans le processus d'intégration des populations étrangères, et notamment de celles qui sont originaires de sociétés présentant apparemment un certain nombre de différences culturelles significatives avec la société d'immigration. Ces différences peuvent être par exemple: la langue, la religion et, pour reprendre la célèbre formule d'Emile Durkheim, diverses «manières de penser, de sentir et d'agir ». La logique spontanée aurait vraisemblablement voulu que nous menions notre propre réflexion à partir d'observations et d'enquêtes effectuées au sein des populations dont l'intégration paraît problématique, celles à propos desquelles le débat s'est engagé. Nous n'avons pas fait ce choix parce que nous mesurions la difficulté de participer avec pertinence à un débat qui, pris dans sa seule dimension scientifique et nourri d'un grand nombre de travaux, nous paraissait être déjà d'une grande richesse. Nous ne percevions pas bien ce que nous aurions pu apporter de nouveau, voire même simplement de complémentaire. Nous avons donc préféré prendre nos distances avec l'actualité chaude, source de discours passionnés et parfois militants où nous avions les plus grandes difficultés à discerner ce qui relevalt du rationnel ou d'une expression purement émotionnelle des intervenants. De plus, le caractère relativement récent des immigrations en ques tion combiné aux difficul tés objecti ves d'insertion professionnelle, économique et politique dans la société française contemporaine ne constituaient pas, à notre avis, des facteurs favorables à une lecture et une compréhension très claires de leur acculturation et plus largement de leur intégration. Nous avons alors pensé qu'il pourrait être fructueux de transférer cette étude sur une population originellement allogène à la société

6.

Raymond ARON, Les étapes Ed. Gallimard, 1967, p. 525.

de la pensée

sociologique,

Paris:

Migrations

el Changements

10

Le processus

d'acculturation

des JUifs d'Algérie

française et dont l'intégration s'avérait pleinement réalisée et ne faisait l'objet d'aucune discussion ni remise en question. Mais le choix de cette population posait là encore quelques problèmes. Les difficultés d'intégration (réelles ou supposées) des dernières vagues migratoires ont conduit des chercheurs à interroger l'histoire de l'immigration et à analyser le processus d'intégration et d'acculturation de diverses populations ayant émigré et s'étant installées durablement en France durant les XIX" et XX" siècles 7.Pour l'essentiel, celles-ci étaient d'origine européenne et qu'elles soient du Nord, de l'Est ou du Sud, elles appartenaient toutes à une aire culturelle qui, sans être unitaire et parfaitement homogène, pouvait tout de même être pensée davantage comme une composition de variations culturelles plutôt que comme un ensemble hétérogène, une juxtaposition de particularismes opposés les uns aux autres, exclusifs et contradictoires. La création artistique européenne - en tant que l'art peut être considéré comme étant la plus haute expression culturelle de l' homme quelle que soit sa société d'appartenancetémoigne d'ailleurs de l'interpénétration des productions nationales et, par voie de conséquence, de l'affaiblissement sémantique progressif du "national" en ce domaine. L'étude de ces vagues migratoires européennes, confirmant ce que nous venons de dire, a montré que les résistances à leur intégration ne s'exprimaient pas en termes de différences culturelles, de "choc des cultures" ou encore de "conflit", mais qu'elles provenaient essentiellement du seul fait de la société d'accueil et se nourrissaient de xénophobie. Prenant en compte ces différents constats, nous avons jugé important de choisir une population qui ne provenait pas de l'aire culturelle européenne et qui, à l'origine de son intégration et de son acculturation à la société française, présentait avec cette dernière des différences culturelles significatives et semblables à celles évoquées aujourd'hui à propos de certains immigrés. II nous est apparu que les Juifs d'Algérie pouvaient constituer un point de repère par rapport à l'intégration actuelle de certaines populations immigrées, notamment de celles originaires des pays

7.

Gérard Paris:

NOIRIEL, Le creuset Ed. du Seuil, 1988,438

français. p.

Histoire

de l'immigration

Xlxe-Xxesiècle,

CIEMI - L'Harmattan

Introduction

II

du Maghreb. Nous ne prétendons certes pas être le premier à évoquer ce groupe qui a déjà été un objet d'observation pour des travaux historiques, ethnologiques ou anthropologiques et ceci particulièrement dans le cadre des études juives. Mais jusqu'à présent il n'apparaît pas ou très peu (du moins à notre connaissance) dans les travaux relevant du champ de l'intégration des populations étrangères. Lorsque cette judaïcité est évoquée dans le cadre de cette problématique c'est toujours en tant que partie peu différenciée de l'ensemble des Juifs d'Afrique du Nords (encore appelés Juifs maghrébins) alors qu'elle présente, quant à la réalité de son processus d'intégration et d'acculturation, des différences radicales avec les judaïcités tunisiennes et marocaines. Nous tenons à préciser ici qu'il n'est pas dans notre propos de faire de cette judaïcité une population particulière dans la France d'aujourd'hui ou bien encore de la distinguer de l'ensemble de la judaïcité française en recherchant systématiquement et en soulignant des particularismes . Nous nous proposons d'étudier comment cette population, qui présentait au départ une altérité culturelle importante au regard de la culture française, a vécu des processus d'intégration et d'acculturation à la société française. Avant 1830 (date qui marque le début du processus de colonisation du Maghreb Central par la France), les Juifs installés au Maghreb Central, c'est-à-dire dans une région de civilisation arabo-musulmane, avaient une identité culturelle que l'on pourrait qualifier de bipolaire. Elle se composait d'un pôle juif fondé sur le religieux et d'un pôle arabe (qui les a souvent fait entrer dans la catégorie des "Juifs arabes") dont rendaient compte de nombreux traits culturels. Installés en Terre d'Islam, ils vivaient dans des sociétés structurées, selon la Loi musulmane, en fonction des appartenances religieuses qui définissaient le statut social et politique des groupes appartenant aux "peuples du Livre"9. Ces Juifs avaient donc une conscience très vive de leur identité religieuse puisqu'elle légitimait leur présence en territoire

8. 9.

Doris BENSIMON-DONATH, L'intégration des Juifs nord-africains en France, Paris-La Haye: Ed. Mouton, 1971, 263 p. Bernard LEWIS, Juifs en Terre d'Islam, Paris: Ed. Champs Flammarion, 1986, pp. 40-85. André CHOURAQUI, Histoire des Juifs en Afrique du Nord, Paris: Ed. Hachette, 1987, pp. 91-107.

Migrationset Changements

12

Le processus

d'acculturation

des Juifs d'Algérie

musulman en même temps qu'elle déterminait leurs relations avec la population arabo-musulmane. Mais au-delà de cette spécificité religieuse, ils connurent dans le monde musulman une acculturation qui ne se limita pas à la seule arabisation, terme peut-être trop étroitement lié au domaine linguistique et aux pratiques alimentaires. Ils adoptèrent des comportements et des modes de pensée propres aux musulmans, participant ainsi d'une tradition judéo-islarniquelO.Juifs et musulmans partageaient, plus qu'ils n'en avaient vraisemblablement conscience, des modèles communs de comportement et de pensée. On peut aisément imaginer que leur participation à la société française, que celle-ci fût d'abord coloniale ou ensuite métropolitaine, a nécessairement et inévi tablement entraîné dans le temps de profondes transformations culturelles. On mesure donc maintenant l'intérêt qu'il peut y avoir à étudier et analyser, dans la perspective de la problématique culturelle, le processus d'intégration de cette judaïcité à la société française. L'altérité culturelle de départ des Juifs d'Algérie n'a apparemment pas empêché, in fine, leur intégration 11. Tous les auteurs, quelle que
soit leur discipline, aboutissent tous au même constat de leur très bonne intégration dans la société française. Cette population nous paraît donc être un très bon terrain pour une étude de la problématique culturelle dans une intégration "réussie". Elle présente également l'avantage d'avoir vécu une acculturation qui s'est développée sur une longue période et sur plusieurs générations. Cette caractéristique permet, même si l'on sait que l'acculturation et l'intégration sont des processus jamais achevés, d'en observer néanmoins les résultats, nécessairement significatifs, qui se présentent à nous aujourd'hui et d'en analyser le déroulement et la dynamique.

L'absence de cette judaïcité des débats sur l'intégration montre qu'elle n' est jamais apparue comme constituant un groupe particulier dans la société française. Ne posant pas directement ou indirectement de problèmes sociaux, elle n'est pas devenue un objet d'étude sociologique. Les Juifs d'Algérie qui ont émigré vers la

10. André CHOURAQUI, op. eit., 1987, p. 98. 11. Joëlle ALLOUCHE-BENAYOUN; Doris BENSIMON, Juifs d'Algérie, hier et aujourd'hui. Mémoires et identités, Paris: Bibliothèque historique Privat, 1989, pp. 235-248. Doris BENSIMON-DONATH, op. eit., 1971.

CIEMI- L'Harmattan

Introduction

13

France métropolitaine, conséquemment à la guerre d'indépendance, y ont été reçus en tant que Français d' Algérie'2, rapatriés, pieds-noirs, voire encore, dans une représentation quelque peu schématique et idéologique de la société coloniale, comme colons. C'est donc en tant que tels que la société d'accueilles a reçus et intégrés, ce qui ne signifie d'ailleurs nullement que eux se soient intégrés en tant que tels. Leur altérité ne se fondait pas sur une identité extra-nationale, leur appartenance à la communauté des citoyens était pleinement reconnue et allait de soi. Ils étaient donc totalement légitimés à s'installer en France métropolitaine; la légitimité de cette installation n'ayant jamais été véritablement remise en question. Si leur présence au sein de la société coloniale dominante était, pour reprendre les notions utilisées par Abdelmalek Sayad,« légitimée »13 étaient français (ils depuis trois générations mais n'en demeuraient pas moins juifs et autochtones pour les Français d'origine métropolitaine et européenne), leur présence en France était au contraire, pour la majeure partie des métropolitains, totalement «légitime» du fait même de leur nationalité. La guerre d'Algérie ainsi que le processus général de décolonisation avaient fait prendre conscience à la majorité des métropolitains de l'illégitimité de la présence de Français en Algérie dont la position dominante s'exerçait au détriment de la population autochtone. Pour eux, ces Français "pieds-noirs", qu'ils ne percevaient que globalement comme un tout homogène et qu'ils jugeaient comme des colons "profiteurs" et "égoïstes", n'étaient pas ou n'étaient plus à leur place en Algérie. Malgré cette image négative qu'ils partageaient avec les autres Français rapatriés, la France était ainsi devenue pour ces Juifs d'Algérie leur territoire "naturel". Leur arrivée en France a entraîné lachute des barrièresl4 qui, dans la société coloniale, structuraient leurs relations avec les

12. Les Juifs d'Algérie, dans leur ensemble, par le décret Crémieux.

ont été naturalisés

Français en 1870
«

13. Abdelmalek SAYAD,op. cit., 1987, p. 76. A. SAYAD opère une

distinction

entre le "légitimé" (d'une légitimité seconde, après-coup, douteuse, soumise à des conditions, donc éminemment révocable) et le "légitime" (ce qui est la légitimité même et par conséquent échappe à l'idée même d'être discuté; il est impensable que cela puisse être discuté) ". 14. Doris BENSIMON-DONATH, op. cit., 1971, p. 74.

Migrationset Changements

14

Le processus

d'acculturation

des

Juifs

d'Algérie

différents groupes qui composaient la population franco-européenne: l'antisémitisme et leur origine indigène que la citoyenneté française n'a jamais réussi à transcender dans la réali té sociale. En Algérie, leur judéité et leur "indigénéité" venaient largement compenser leur citoyenneté française. Cette double stigmatisationles plaçait radicalement et définitivement au plus bas de l'échelle sociale dans la société coloniale dominante. Êtrejuif y était un donné de naissance, un héritage quasi-biologique, une identité stable qu'il leur était impossible d'oublier ou d'ignorer. Même vidée de tout contenu spécifique, l'identité juive ne pouvait se dissoudre, elle était raciale. Qu'il soit élève, commerçant, fonctionnaire, le Juif était avant tout un Juif. En France par contre, l'antisémitisme n'est plus une structure sociétale des relations sociales. S'il existe encore, après la Shoah il est un scandale et une monstruosité et ne peut plus s'exprimer de façon manifeste, ilne peut le faire que marginalement, à un niveau individuel, il n'est pas une donnée spécifique de la société française. Pourtant cette nouvelle situation ne pouvait pas effacer cet héritage et, quelles que fussent les nouvelles représentations dont ils étaient l'objet, ils ne souhaitaient peut-être pas s'identifier à ceux qui les avaient si longtemps méprisés. Ils ne pouvaient pas se sentir Français comme les autres rapatriés car ils ne l'avaient jamais été. Il leur était impossible de ne pas se sentir Juifs et c'est bien en tant que Juifs français d'Algérie qu'ils se sont installés en France. Cependant, loin d'être accueillis à bras ouverts en tant que compatriotes, ils ont malgré tout subi une double stigmatisation à laquelle ils n'étaient vraisemblablement pas préparés. La plus forte venait de l'ensemble de la population française métropolitaine et l'autre, plus particulière, de certains Juifs français d'origine ashkénaze comme en témoignent les propos tenus par Robert Misrahi dans son ouvrage« La condition réflexive de l'hommejuif»I5. A l'inverse de ce qui s'est passé pour les Français musulmans, distingués d'emblée de l'ensemble de la population rapatriée, catégorisés comme "harkis" et dont, ceci découlant peut-être en partie de cela, l'intégration et celle de leurs enfants est aujourd'hui encore problématique, les Français métropolitains qui ignoraient que parmi

15. Robert
Modernes,

MISRAHI,
Paris:

«

La condition
1963,

réflexive
pp. 68-71.

de l'homme

juif )l, Les Temps

Ed. Julliard,

CIEMI-

L'Harmattan

Introduction

15

ces compatriotes d'Algérie il pouvait y avoir des Juifs d'origine indigène, ont assimilé ces derniers à l'ensemble des rapatriés. Ceux -ci, dans une représentation quelque peu hâtive et schématique, étaient tous pour eux des colons racistes, profiteurs et égoïstes pour qui des jeunes militaires s'étaient battus et parfois fait tuer. Pour les Juifs français de métropole, majoritairement ashkénazes, c'est bien en tant que Juifs qu'ils étaient appréhendés, mais ils pou vaient consti tuer pour certains des coreligionnaires problématiques et dérangeants dont l'image était largement négative. D'une part, assimilés aux colons, ils devenaient des Juifs qui avaient tiré profit du système immoral qu'était la colonisation, ils pouvaient être vus comme des Juifs "racistes", voire "fascistes'>I(" ce qui, une vingtaine d'années après la Shoah, constituait une sorte de monstruosité. D'autre part, dans une représentation globale de la judaïcité maghrébine, leur image était celle de gens quelque peu arriérés et incultes. Pour les Français, Juifs et autres, cette population souffrait donc a priori d'un déficit moral et culturel considérable. Alors qu'ils se pensaient victimes, ils étaient désignés comme coupables et responsables des événements tragiques qui avaient causé leur fuite. Ils étaient accusés d'avoir participé et accepté la situation de la population arabo-musulmane et, pire encore, d'en avoir tiré profit. Cela dit, cette attitude à leur égard n'était pas partagée par l'ensemble de la judaïcité française métropolitaine. Les Juifs d'Algérie comme l'ensemble des Juifs d'Afrique du Nord furent, dès leur arrivée en France, «pris en charge par leurs coreligionnaires metropolitains
qui palliaient ainsi les carences des pouvoirs publics français»
17.

16. Ibid.,

p. 68.

17. Daniel LECONTE, Les pieds-noirs. Histoire et portrait d'une communauté, Paris: Ed. du Seuil, 1980, 281 p. « Le Fonds Social Juif Unifié assuma cette tâche, renseignant les exilés sur leurs droits, les orientant dans la recherche d'un emploi et d'un logement, accordant à certains des prêts complémentaires de réinstallation. Craignant que le fait d'être juif "n'aggrave" pour eux cette qualité de pieds-noirs déjà discréditée, et ne vienne renforcer le racisme courant, les communautés juives du monde entier, réunies à Genève en 1962, décidèrent d'écourter le plus possible la période de "clochardisation" des nouveaux venus; on accorda donc une aide supplémentaire pour la réinstallation ; la prospère communauté juive américaine versa en cette occasion 5 millions de francs par l'intermédiaire de l'American Joint Distribution Committee. Grâce à cette solidarité les Juifs d'Afrique du Nord s'intégrèrent plus facilement ". Voir aussi Joëlle ALLOUCHE-BENAYOUN et Doris BENSIMON, op. cit., 1989, pp. 236-237.

Migrations

et Chongements

/6

Le processus

d'acculturation

des Juifs

d'Algérie

Nous devons toutefois préciser que si Doris Bensimon-Donath constatait dans son ouvrage" L'intégration des Juifs nord-africains en France": «Dans l'échantillon étudié, les Algériens qui se sont
adressés aux organisations privées sont peu nombreux (1 %)
»IX,

pour

notre part, dans notre échantillon, nous n'en avons rencontré aucun. Paradoxalement, et c'est là aussi que cette population nous paraît intéressante par rapport à notre problématique, le culturel a toujours été présenté comme le facteur primordial de sa bonne intégration en France, établissant ainsi un lien de causalité entre acculturation et intégration. Cette interprétation est née du simple constat qu'à leur arrivée en France et dans leur grande majorité, les Juifs d'Algérie étaient déjà fortement acculturés. Rien dans leur attitude, leur comportement, leur manière d'être et de s'exprimer dans le domaine public, ne permettai t de les distinguer de l'ensemble de la population rapatriée. C'est ce que confirme Michel Abitbollorsqu'il évoque la découverte des Juifs d'Algérie par les Juifs métropolitains: «(..) de mémoire juive française, on avait jamais vu immigrés si peu" communs" : ils étaient non seulement citoyens du pays d'accueil dont ils parlaient couramment la langue et connaissaient parfaitement la géographie, le climat et le système politique... »19.Ils participaient d'une culture générale pied-noir, ce dont témoigne la situation tout à fait originale de représentant et porte-parole emblématique de l'ensemble de la population rapatriée du chanteur de variétés Enrico Macias, Juif originaire de Constantine, qui est très rapidement devenu une vedette nationale. Cette acculturation, globalement si efficace et si fructueuse pour les observateurs et les acteurs eux-mêmes, était à mettre essentiellement au crédit de l'école républicaine au sein de laquelle la quasi -totalité des enfants juifs d'Algérie avait été scolarisée depuis la fin du XIxe sièc1e20. ais, de même que l'on M

18. Doris BENSIMON-DONATH, op. cit., 1971, p. 53. 19. Michel ABITBOL, cc La citoyenneté imposée: du décret Crémieux à la guerre

d'Algérie », in Pierre BIRNBAUM (sous la direction de), Histoire politique des Juifs de France, Paris: Ed. Presses de la Fondation Nationale des Sciences
Politiques, 1990, pp. 196-217. 20. Doris BENSIMON-DONATH, op. cit., 1971, p. 20. ccLa fréquentation de l'enseignement laïc d'État a profondément marqué le judaïsme algérien en le détachant de ses traditions ancestrales»

.

ClEMI - L'Harmattan

Introduction

17

stigmatise les cultures d'origine de certaines populations immigrées pour expliquer leur intégration difficile, il est de coutume, pour rendre compte de la bonne adaptation de la population juive (et ce bien au-delà de la seule judaïcité algérienne) au système scolaire, et conséquemment de sa bonne intégration à la société française, d'évoquer une caractéristique dite spécifique d u judaïsme: l'étude, et de dire que les Juifs ont transféré leur pratique de l'étude du religieux vers le profane. Cette explication culturaliste tend donc à présenter le judaïsme comme une culture d'origine favorable à une bonne intégration, d'autant qu'elle renvoie à une institution fondamentale de socialisation qu'est l'école et à un principe qui ne l'est pas moins: la méritocratie. Cela dit, il n'apparaît pas à travers les travaux des historiens que l'étude religieuse ait connu un grand développement en Algérie et y ait été pratiquée intensément par l'ensemble de lajudaïcité algérienne, que ce soit avant ou durant la colonisation. Si nous pou vons penser que certains individus se consacraient effectivement à l'étude (sans que l'on puisse toutefois définir le niveau et l'intensité de celle-ci), ils paraissent néanmoins avoir été des cas isolés dont le nombre s'amenuisait au fil des générations. Le judaïsme algérien semble donc avoir été un judaïsme traditionnel qui se cristallisait essentiellement autour des pratiques quotidiennes et des célébrations des fêtes où, ainsi que nous l'avons mentionné précédemment, il était parfois difficile de distinguer ce qui relevait de la culture arabo-musulmane ou du judaïsme. Quand bien même on accepterait l'idée que l'étude était largement et profondément pratiquée, elle ne pouvait concerner, en tout état de cause, que les garçons et ne permettrait pas d'expliquer l'intégration et la réussite scolaire des filles qui, dans la tradition du judaïsme, sont exclues de l'étude religieuse, leur fonction étant avant tout domestique. De plus, et pour montrer que l'étude n'était pas une valeur commune à l'ensemble de la judaïcité algérienne, il apparaît clairement que l' investissement dans le domaine scolaire était très loin d'être le même pour tous. Il était un moyen de mobilité sociale et d'accès à la modernité mais le commerce en était un autre. Les Juifs d'Algérie étaient quasiment tous issus de familles dont l'activité professionnelle était, à l'origine, soit le commerce soit l'artisanat et la plupart ont poursuivi dans ces directions. L'investissement dans le domaine scolaire s'est développé progressivement, en même temps que la gratuité de l'enseignement secondaire et
Migrations Changements et

18

Le processus

d'acculturation

des Juifs d'Algérie

l'implantation d'établissements sur l'ensemble du territoire. L'étude scolaire en tant que valeur, loin d'être collective, paraît davantage avoir été une donnée individuelle de la même façon que l'était l'étude religieuse, elle s'inscrivait dans une orientation sociale et culturelle spécifique de certaines familles. Cela étant dit, lorsque l'on s'interroge sur le rapport à l'école, au savoir, à la culture savante de certains membres d'une société ou de certains groupes, qu'il s'agisse de migrants ou non, il importe préalablement de s'interroger sur la relation globale de cette société au savoir et à la place qu'elle lui fait. Or le savoir, les valeurs intellectuelles et culturelles étaient loin d'être des valeurs dominantes dans la société coloniale, qui accordai tune importance majeure à la réussite économique. Celle-ci pouvait alors paraître aux Juifs d'Algérie plus facilement et plus rapidement réalisable par l'activité commerciale, d'autant que la famille était déjà engagée dans cette voie. Ils possédaient un capital aussi bien matériel que de savoir-faire dans ce domaine, alors que l'enseignement ne pouvait être envisagé que comme un investissement à moyen ou long terme qui faisai t table rase des activités passées et où tout était à construire. Même s'il est dit parfois que la venue en France des Juifs d'Algérie peut être considérée comme une suite logique de leur processus d'acculturation, il n'en demeure pas moins que c'est contraints et forcés qu'un grand nombre d'entre eux ont quitté définitivement l'Algérie. Pour la plupart ils sont partis au dernier moment avec la grande majorité des autres Français, c'est-à-dire lorsque la situation s'affirmait et s'imposait comme irréversible. Les raisons du départ s'exprimaient alors dans la formu le maintes fois entendue: «C'était la valise ou le cercueil! ». D'autres avaient décidé d'émigrer vers la France dans les années antérieures, fuyant le conflit pour échapper à la mort ou à celle de leurs proches, toujours possible, et étant intimement persuadés qu'à terme le départ des Français deviendrait inévitable. Cette émigration forcée, ressentie par tous comme une nécessité, était synonyme de désespoir et de rupture violente. Ils étaient fortement attachés à l'Algérie en tant qu'espace de constitution de leur mémoire individuelle et collective. Ils devenaient détenteurs d'une mémoire dont le monde de référence était définitivement mort. Cette migration ne générait pour eux que des inquiétudes et ne leur laissait entrevoir que des difficultés.
CIEMIL'Hormatton

introduction

/9

3. L'acculturation
Afin d'éviter tout malentendu et ne pas aboutir à une conception figée de la culture, qui la ferait appréhender comme un donné stable, Dominique Schnapper préfère substituer au concept de culture celui d'acculturation qui rend mieux compte d'un processus dynamique: «il me paraît préférable (..) de parler d'acculturation, concept neutre, pour désigner les processus de réinterprétation, au sens des anthropologues, par lesquels les populations issues de l'immigration adoptent (ou adoptent partiellement ou refusent d'adopter) les comportements et les attitudes explicitement ou implicitement exigés par la société d'installation. Outre sa neutralité, ce concept, en soulignant l'idée de processus et d'élaboration culturelle, me semble remplacer avantageusement
celui de culture, qui risque toujours de conduire à la réification
»21.

Les études effectuées sur l'acculturation ont permis l'émergence de concepts tels que celui de "réinterprétation". M. J. Herscovits22 définissait la "réinterprétation" comme le processus par lequel d'anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes. Pour Sélim Abou, « le phénomène de la réinterprétation est le "lieu" subjectifde la continuité»23 qui permet aux individus de vivre l'acculturation comme« un enrichissement cohérent de (leur) identité »24 sans toutefois pouvoir en éviter totalement «les effets perturbateurs »25 et non corn me

sans compensation. un phénomène unilatéral de «déculturation »26

Roger Bastide27 distingue deux étapes à l'intérieur de ce processus de réinterprétation. La première, qu'il définit comme
« l'acculturation matérielle »,affecte les « contenus de la conscience

21. Dominique SCHNAPPER,

La France de l'intégration. Sociologie de la nation

en t 990, Paris: Ed. Gallimard, 1991, p. 95.
22. M. J. HERSCOVITS, cité par Roger BASTIDE, Acculturation", in " Encyclopaedia Universalis, va!. l, 1978, p.103. 23. Sélim ABOU, Retour au Parana. Chronique de deux villages guaranis, Paris: Ed.Hachetle, 1993,p.358. 24. Ibid., p. 356. 25. Ibid., p. 356. 26. Ibid., p. 355. 27. Roger BASTIDE, Leprochainetlelointain, Paris:Ed.Cujas, 1970,pp.138-139.

Migrationset Changements

20

Le processus

d'acculturation

des juifs d'Algérie

psychique», c' es t-à-dire ce que S él i mA bou appelle «la périphérie »28de la culture d'origine et où les nouveaux éléments et modèles sont interprétés à partir de celle-ci. La deuxième est c'est-à-dire le «noyau dur »29de la culture d'origine qui contient notamment les croyances religieuses30et qui sera réinterprété en fonction «des modèles de comportement nouveaux»31. Ainsi l'acculturation rend compte d'un processus de transformation progressif du système culturel dans lequel tout se tient et où la modification d'un élément provoque la transformation d'autres éléments qui, eux, n'avaient pas subi directement l'influence du contact. Un système culturel touché en un point va inévitablement connaître, ne serait-ce que par sa seule dynamique interne, des modifications et des adaptations en chaîne. Si la trajectoire culturelle des individus résulte des multiples situations d'interaction dans lesquelles ils se trouvent impliqués à un niveau micro-social, nous devons également tenir compte du fait qu' elle se développe à l'intérieur d'une société donnée qui, par les caractéristiques qui la définissent, tend à exercer sur elle une certaine détermination et à l'orienter. La participation des individus à une même société fai t de l'acculturation «une
nécessité à lafois collective et individuelle
»32.

« l'acculturation fonnelle », qui touche les modes de penser et de sentir,

Notre objectif sera

d'observer les transformations en prenant garde toutefois de ne pas faire du culturel une dimension autonome33 s'exprimant en dehors des activités sociales, professionnelles, économiques et politiques. L'activité humaine est un ensemble aux limites indéfinies qui, loin d'être une juxtaposi ti on ou une somme d'activités particulières, voit ces dernières non pas s'articuler simplement les unes avec les autres mais être étroitement imbriquées et placées dans une double relation d'interaction permanente. Il y a à la fois interaction entre elles mais aussi avec le monde à l'intérieur duquel elles se produisent et ses multiples

28. 29. 30. 31.

Sélim ABOU, op. cit., 1993, p. 357. Ibid., p. 357. Dominique SCHNAPPER, Sélim ABOU, op. cit., 1993, p. 357. Ibid., p. 357.

op. cit., 1991, pp. 153-160.

32. Roger BASTIDE, cité par Sélim ABOU, L'identité culturelle. Relations interethniqueset problèmes d'acculturation,Paris: Ed. Anthropos, 1981, p. 14.
33. Véronique de RUDDER, op. cit., 1985, pp. 176 ; 188.

CIEMf - L'Harmattan