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Le rire des Basques

De
596 pages
Dans toutes les sociétés, le rire a occupé une place fondamentale que les chercheurs en sciences sociales ont eu trop tendance à sous-estimer. Cette recherche novatrice comble un vide en problématisant une anthropologie du rire. Quelles sont les références du rire ? De quoi rient les Basques ? Quels sont les secrets de fabrication du rire ? Comment procède l'improvisateur basque pour faire rire ? Quelles sont les frontières du rire ?
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Eric DicharryLe rire
des Basques
Dans toutes les sociétés, le rire a occupé une
place fondamentale que les chercheurs en sciences
sociales ont eu trop tendance à sous-estimer. Cette recherche
novatrice comble un vide en problématisant une anthropologie
du rire. Elle a pour ce faire élaboré une délimitation du risible
dans le tissu de la vie sociale et analysé ses structures, ses
fonctions, ses pratiques et ses représentations culturellement et
historiquement déterminées. La recherche apporte des réponses
aux questions suivantes : quelles sont les références du rire ? De
quoi rient les Basques ? Quels sont les secrets de fabrication du
rire ? Comment procède l’improvisateur basque pour faire rire ?
Quelles sont les frontières du rire ?
« Basques, dites-nous de qui, de quoi et de quelle manière
vous riez et nous vous dirons qui vous êtes. » Gidéon Rachman
consignait dans un article du Financial Times de Londres la
remarque de l’un de ses amis à qui il avait con é l’intention
d’écrire un livre : « Ton bouquin ne marchera pas si tu n’es pas
capable d’en résumer l’intrigue en une seule phrase qui tienne
sur Twitter. » (Rachman, Courrier International, n° 975 : 53) C’est
pour nous désormais chose faite. L’avenir sera maintenant seul
capable de dire si notre concision extrême sera synonyme de
succès.
Eric Dicharry est anthropologue, membre associé au
laboratoire IKER (Centre de recherche sur la langue et les
textes basques) UMR 5478 du CNRS. Il est docteur en
anthropologie sociale et historique de l’Europe, diplômé de
l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Le rire des
de Paris. Spécialisé en ethnolinguistique, ses recherches
interrogent les relations qu’entretiennent la langue, la société
et la culture. Cette recherche est le fruit de sa bourse de Basquesrecherche 2009 nancée par la fondation José Miguel de
Barandiaran. Elle constitue le numéro 17 de la collection
Barandiaran de cette fondation.
ISBN : 978-2-343-00248-4
42 €
Eric Dicharry
Le rire des Basques













Le rire des Basques

Eric Dicharry







Le rire des Basques



























Du même auteur

Du rite au rire. Le discours des mascarades
au Pays Basque, L’Harmattan, 2012.
Hormatik hormaraino, Maiatz, 2012.
Eux, Publibook, 2002.





























































































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00248-4
EAN : 9782343002484
 « Ondo lan egiten ez duen hizkuntza bat ez da ezertarako ». (Atxaga, 2004)
« Une langue qui ne travaille pas bien ne sert à rien » (Atxaga, 2004)

 « Bertsolariak sortzen baino lehenago, euskal giroa ta herri-giroa sortzen alegindu
behar degu ; bertso zaletasuna sortzen alegia ». (Basarri, 1981)
« Avant de faire naître des improvisateurs, nous devons favoriser la naissance d’une
ambiance basque et populaire, c'est-à-dire à créer une affiction au bertsu. » (Basarri,
1981)

 « Bertsulariak behar du hitz gutxirekin asko erran ». (Xalbador)
« L’improvisateur doit dire beaucoup avec peu de mots. » (Xalbador)

 « Bertsulariak behar du hitz gutxirekin asko irri eginarazi » (Dicharry)
« L’improvisateur doit faire rire beaucoup avec peu de mots. » (Dicharry)

 « Ezinezkoa da jakitea nora goazen, ez dakigularik nondik heldu garen. » (Alkhat,
2008).
« Il est impossible de savoir où nous allons quand nous ne savons pas d’où nous
venons » (Alkhat, 2008).

 « Herri-literatura paregabeko altxorra da. Hor dago bildua gure tradizioa. Eta
tradizioa aintzat hartu gabe ez dago etorkizuna eraikitzerik. Ahozko euskarak, eta
ahozko euskararen esparruek eutsi diote bizirik euskarari. Hortxe landu eta ondu da
euskara eta, oro har, gure kultura. » (Esnal, 2005)
« La littérature populaire est un trésor sans égal. Là est rassemblée notre tradition. Et
sans prendre en considération la tradition, il est impossible de construire l’avenir. Le
basque de l’oralité et les domaines de l’oralité du basque ont maintenu le basque en
vie. C’est là que le basque s’est élaboré et bonifié et en somme notre culture » (Esnal,
2005)

 « Irriaren bidez asko erraiten da, lehen bezala orai ere. Irriaren bidez, satiraren
bidez, egoeraren edo gizartearen irakurketa indartsua posible egiten da. » (Irigoien,
2008)
« Autrefois comme aujourd’hui, à travers le rire, beaucoup est signifié. Au moyen du
rire et de la satire, une lecture forte de la situation ou de la société est possible,
réalisable. » (Irigoien, 2008)

 « Bertsulariak entzutera joaten zen jendea, bueno, gauza ederrak entzuteko, hori
bistan da, baina, partikulazki, irri egiteko ». (Oxandabaratz, 2006)
« Les gens y allaient pour écouter les improvisateurs, bon, pour écouter de belles
choses, c’est sûr, mais particulièrement pour rire » (Oxandabaratz, 2006)

 "Bertso, poema eta nobelek transfiguratu egiten dituztela une, leku edo gertaerak ;
errealitatea." (Atxaga, 2007)
« Bertsus, poèmes et nouvelles transfigurent les instants, les lieux ou les faits ; la
réalité. » (Atxaga, 2007)



Avant-propos
Un grand merci à Monsieur Jean Haritschelhar pour les conseils qu’il a pris le
temps de nous prodiguer. Nous tenons dès à présent à louer les travaux de nos
prédécesseurs qui ont, chacun à sa manière, permis de redorer le blason de
l’improvisation orale basque. Ils ont élaboré les prémisses d’une étude sur le
bertsularisme. Cet avant-propos leur est spécifiquement adressé. Un grand merci
au guipuzcoan Manuel Lekuona, au labourdin Luis Dassance, à Teodoro
Hernandorena, à Emile Larre ainsi qu’à tous ceux qui leur ont succédé dans cette
entreprise de cognition : Joxerra Garzia, Jon Sarasua, Andoni Egaña, Denis
Laborde. Nos remerciements s’adressent également à tous ceux qui par leur
engagement ont permis de faire du bertsularisme ce qu’il est devenu.
Cet hommage ne saurait être complet sans une pensée pour les improvisateurs
eux-mêmes, Beñat Mardo, Pierre Topet-Etxahun, Louis Ligueix, Ohitx, Borthiri-
Sala, Pierre Bordaçarre-Etxahun, Xantxo, Manex Apezena, Otxalde, Zubiat,
Joanes Etcharren, Larramendy, Larralde, Manex Etxamendi, Pudent, Peio
Erramuspé, Bettiri Dibarrat, Meltxor, Zubikoa-Ibarra, Felix Iriarte-Birsinanto,
Xalbador, Jean-Pierre Mendiboure, Ernest Alkhat, Jean Arrosagaray Jean-Louis
Harignordoki (Laka). Jean-Pierre Larralde, Martin Larralde dit "Bordaxuri",
Bernard Larralde, Jean-Baptiste Larralde, Iribarnegaray dit "Xetre", Durruty-
Xuberri, Katxo, Joanes Urruna-Daguerre, Gaxte-Leon, Amespil-Patrun,
Larramendy-Ebasun, Iriart-Iturrilo, Munonborda, Jose Mendiague, Marie Argain,
Ana Etchegaray, Jolimont de Haraneder, Tipy-Elissalde, Elissanburu Jean-
Baptiste, Elissanburu Leon, Matxin Irabola, Xanpun (Manuel Sein), Dominique
Ezponda, Fermin Mihura, et bien d’autres, sans qui aucune page de l’histoire de
l’improvisation orale n’aurait pu s’écrire.
Pour nous, même ceux qui ne sont plus restent vivants et le resteront jusqu’à la
nuit des temps. Comme le notait avec justesse Emile Larre dans son hommage au
bertsulari Mattin d’Ahetze :

« Badira gizon batzu hiltzen ez dakitenak. Eta beraz, hiltzen ez direnak. » (Larre,
1991, p. 25)

« Il y a des hommes qui ne savent pas mourir. Et donc qui ne meurent pas. » (Larre,
1991, p. 25)


Des remerciements aussi, à tous ceux qui ont permis à cette recherche de
pouvoir voir le jour. A la Fondation Jose Miguel de Barandiaran pour sa
confiance et son soutien financier. A Mari Karmen Albizu de l’association
Bertsularien Lagunak Elkartea pour son aide précieuse. A Karlos Aizpurua de
l’association Bertsozale Elkartea pour le temps qu’il m’a consacré, pour ses
commentaires et son sens du partage. Une pensée également pour les jeunes et
moins jeunes improvisateurs, du Pays Basque nord comme du sud, en particulier
pour Sustrai Colina, Amets et Maddalen Arzallus, Unai Gaztelumendi, Maialen
Lujanbio, Andoni Egaña, Julio Soto, Freddi Paia, Unai Iturriaga, Sebastian
Lizaso, Patxi Iriart, Beñat Gaztelumendi, Odei Barroso, Miren Artetxe, Xumai
Murua, Ekhi Erremundegi, Mattin et Bixente Luku, Bixente Hirigarai, Gilen
Negueloua, Maddi Ane Txoperena, Maiana Irigoien, Txomin Elosegi, Ximun
Cazaubon et pour tous les autres dont une grande partie de la production littéraire
a servi de base à l’élaboration du corpus de cette recherche.

10
Introduction
« La poésie orale et plus généralement ce que l’on appelle parfois, par une
étrange alliance de mots, la littérature orale, place la recherche devant un
paradoxe apparent qui est sans doute produit, pour une grande part, par
les catégories de perception à travers lesquelles la pensée européenne,
dominée depuis longtemps jusque dans les formes dites populaires, par la
ville, l’écriture et l’école, appréhende les productions orales et les sociétés
qui les produisent : comment une poésie, à la fois orale et savante (…) est-
elle possible ? On ne peut pas concevoir que des poésies orales et
populaires puissent être le produit d’une recherche savante, tant dans leur
forme que dans leur contenu. On ne peut pas admettre qu’elles puissent
être faites pour être dites devant un public et un public d’hommes
ordinaires, et enfermer un sens ésotérique, donc être destinées à être
méditées et commentées. Inutile de dire qu’on exclut la possibilité que
l’œuvre soit le produit d’une recherche consciente utilisant au second degré
les procédés, codifiés et objectivés qui sont les plus caractéristiques de
l’improvisation orale comme l’itération. » (Bourdieu, 1978, p. 51)


Juan San Martin ne manque pas de lister, dans son article particulièrement
instructif intitulé Euskal umorea paru dans Egan en 1987, les ouvrages empreints
d’humour de la littérature basque publiés de 1925 (Pernando amezketarra de
Gregorio Mujika) à 1984 (Fernando Plaentziarra de Juan Martin Elexpuru). Il
nous renseigne sur l’inclination des Basques pour l’humour et le rire. Cependant,
si comme l’écrit Juan San Martin il n’est pas besoin de montrer ce qu’est
l’humour au bon improvisateur, « Bertsolari onari ez dago umorea zer den
erakutsi beharrik » (San Martin, 1987, 43. orr), il nous est apparu tout à fait
intéressant de montrer aux lecteurs en quoi les bertsulari font montre d’un
humour certain et de quelle manière ils s’y prennent pour parvenir à conduire le
public sur le chemin du rire.
Cet ouvrage se veut identique à une invite à l’égard des francophones afin
qu’ils puissent parfaire leur connaissance de la littérature basque, non pour qu’elle
devienne « à leurs yeux un modèle, mais pour qu’ils s’ouvrent à une altérité
féconde » (Jarrety, 2003, p. 103). Comme le note Mme de Staël dans son livre De
l’Allemagne publié en 1814 et dont l’édition française date de 1968 : « On se
trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car, dans ce

genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. » (Mme de Staël, 1968, t 2,
p. XXXI)
Le rire des Basques sera appréhendé à travers une approche ethnolinguistique
de l’improvisation orale basque. Elle s’attachera à comprendre de quelle manière
cette pratique culturelle a réussi à se transmettre de génération en génération pour
exister malgré la diminution du nombre de locuteurs et la « débasquisation » que
connaît le Pays Basque nord. Elle rendra compte des adaptations du bertsularisme
dans un contexte de modifications et de transformations sociales, économiques,
culturelles et linguistiques (1). Comme le note Jean Haritschelhar dans son article
intitulé Littérature publié en 1990 dans l’Encyclopaedia Universalis : « On ne
peut passer sous silence l’essor du bertsolarisme (improvisation) en cette fin du
eXX siècle. (…) Les joutes poétiques ont la faveur du public. Il existe en effet entre
l’improvisateur et son public une complicité, une connivence dans la satire ou
encore l’exaltation de l’être basque qui donne à ce genre une originalité
incontestable. » (Haritschelhar, 1990, p. 882)
Il pourrait au premier abord paraître inutile de devoir revenir sur un sujet par
ailleurs déjà traité par plusieurs auteurs (Denis Laborde, Joxerra Garzia, Jon
Sarasua, Andoni Egaña, Jean Haritschelhar, Manuel Lekuona, Antonio Zavala,
Xanti Onaindia, Juan-Mari Lekuona, Juan San Martin, Piarres Lafitte, Jean
Ithurriague, Alfonso Irigoien, Jose-Mari Aranalde, Joanito Dorronsoro, Xabier
Amuriza...), mais comme le note Gérard Lenclud dans son article consacré à la
méthode ethnographique publié dans le dictionnaire de l’ethnologie et de
l’anthropologie : « On constate que la théorie anthropologique n’a bien souvent
progressé que par de nouveaux examens de données que l’on avait régulièrement
cru définitivement analysées. » (Lenclud, 1991, p. 472)
Après les recherches de Denis Laborde qui privilégiaient une analyse
ethnomusicologique du bertsolarisme, la recherche s’inscrit dans cette série de
travaux qui redonnent leurs lettres de noblesse à une littérature orale longtemps
considérée par les érudits et les chercheurs comme de moindre intérêt vis-à-vis de
la « véritable » littérature, à savoir la littérature écrite. Denis Laborde suivait le
chemin initié par Don Manuel de Lekuona qui lors du Ve Congrès des Etudes
Basques qui eut lieu à Bergara en 1930, fit une communication historique sur la
littérature orale basque. C’était la première fois qu’un homme de lettres de haut
niveau apportait un regard nouveau sur le phénomène du bertsularisme considéré
jusqu'alors comme une expression populaire quasi insignifiante. En 1931, à Saint-
Sébastien, une conférence mémorable marqua l'esprit des intellectuels basques et
notamment celui de Don Joxe de Aristimuno, « Aitzol ». Aitzol organisait en
1930, sous l'égide de l'Association Euskaltzaleak la première Journée de la poésie
basque à laquelle prirent part les meilleurs poètes de l'époque. Après Lekuona et
ede Aristimuno c’est au tour de Garzia de poursuivre au XXI siècle la
réhabilitation de cette pratique culturelle. Comme le note Joxerra Garzia dans un
article intitulé Toward true diversity in frame of reference : « Meanwhile, the
“official” authorities continued to cling to the old way of seeing things, and
bertsolaritza continued to be considered as a sub-genre of Basque poetry. In
12
regard to orality, the most modern references were those of Marcel Jousse (1925)
and Walter J. Ong (1982). In this context, I believe that the somewhat protest-like
tone of our book is, if not excusable, at least understandable » (Joxerra Garzia,
2007, p. 144).
Un retour sur le bertsolarisme au Pays Basque par l’utilisation de théories peu
usitées et grâce à un corpus complété de données de première main semble dans
ces conditions tout à fait judicieux. L’objectif de la recherche sera d’appréhender
l’improvisation orale comme un genre oral spécifique. L’étude cherchera à
analyser le discours du bertsolarisme, à savoir les discours produits par la société,
les médias, les chercheurs et les institutions culturelles sur cette pratique, mais
aussi les discours produits par les bertsolari eux-mêmes à travers leurs
performances et leurs méta discours au Pays Basque nord. Le rite ne sera plus ici
envisagé sous le seul angle de son efficacité symbolique mais comme un discours,
ou méta discours, que la société tient sur elle-même tant à travers les exégèses
qu’en donnent les intéressés que par les actes qu’ils accomplissent.
A la suite des recherches menées par Denis Laborde sur le bertsolarisme qui
privilégiaient l’analyse formelle, cette étude s’intéressera, après avoir réalisé une
ethnographie du bertsolarisme contemporain au Pays Basque nord, à l’analyse de
contenu. Cette étude s’inscrit dans le nouveau cadre théorique pour le
bertsolarisme improvisé de Joxerra Garzia Garmendia qui dans son ouvrage
intitulé L’art du bertsolarisme. Réalité et clés de l’improvisation orale basque
considère que les clés se trouvent dans ce qu’il nomme « l’inventio », c'est-à-dire
« dans les processus et le recours argumentaux des bertsolaris » (Joxerra Garzia,
Jon Sarasua, Egaña, 2001, p. 190). Le bertsolarisme ne sera plus étudié
exclusivement du point de vue de l’art poétique écrit mais comme un genre oral
spécifique.
La recherche reviendra brièvement sur la notion d’improvisation (travail
réalisé par Denis Laborde à l’aide de nombreux outils, encyclopédiques,
ethnographiques, musicologiques…), en exposant une série d’analyses poétiques
eapprofondies de différents bertsu. Elle analysera le contenu des bertsu au XXI
siècle au Pays Basque nord, en replaçant cette pratique culturelle dans son
contexte social, politique, linguistique pour se demander comment cette pratique
s’est transmise de génération en génération et par quels mécanismes elle est
toujours active en ce début de millénaire.
Ce sont les théories ethnolinguistiques qui étudient les rapports qu’entretien-
nent langue, société et culture qui seront ici mises à contribution pour étudier un
phénomène, « inné et universel » (Darwin), qui fait voir l’homme tel un être
singulièrement exclusif. La recherche s’interrogera sur ce que le bertsolarisme
nous permet d’apprendre sur la société qui lui donne naissance. Regarder dans le
miroir que propose la poésie des improvisateurs sera un moyen d’accéder à la
réalité sociale, linguistique, politique du Pays Basque. Les textes nous servirons à
comprendre de quelle manière les poètes perçoivent la réalité linguistique,
géographique et territoriale du Pays Basque.
13
Les occasions de rire pour les Basques ne manquent pas. Les moments
propices se retrouvent dans les fêtes, dans le carnaval, dans les tobera, dans les
chiquitos, dans les mascarades (Dicharry, 2012), dans les pastorales, dans la
littérature orale, dans les contes, dans la mythologie, dans le théâtre comique,
dans la littérature (San Martin). Nous avons choisi comme objet de cette
recherche le bertsularisme en raison du fait que le contexte ludique, jeu d’esprit,
que constitue l’improvisation orale au Pays basque nord est l’un des cadres
sociaux spatiotemporels privilégié de production et de circulation du risible et du
rire des Basques. Un « temple » du rire et de l’humour où ils profitent de ces
moments pour évacuer le sérieux de la vie quotidienne. Pour contester l’ordre
établi.
En guise d’introduction nous évoquerons le travail de Jean Duvignaud pour
légitimer notre choix d’objet. Ce dernier, dans un ouvrage intitulé Le propre de
l’homme (2), évoque la relation des anthropologues avec le rire et constate :
« Ethnologues, anthropologues ne parlent guère du rire. Sans doute se défient-ils
du comique et des aspects hilarants de la vie commune ? Il est vrai que la
dérision trouble la cohérence des systèmes, la logique interne des structures ou la
gravité des observateurs… Pourtant, les notes prises au jour le jour (quand elles
sont publiées), les entretiens enregistrés, les photographies, les films montrent des
moments d’hilarité qui s’effacent ensuite dans le discours élaboré ! (…) L’étude
des règles, des fonctions, des mentalités, des structures et de leurs combinaisons
diverses, répond sans doute au ferme propos de définir la constance, la cohésion
et la conservation des sociétés. Elle nous dit rarement comment les femmes et les
hommes acceptent, subissent, contournent, déforment ces contrôles et ces
prescriptions invisibles ou non qui définissent une culture. Nous ne savons pas
grand-chose de la manière dont les vivants vivent la société… Dans le meilleur
des cas, on nous renvoie au marginal, à l’atypique, autant de termes avec
lesquels, on tente de conjurer ce qu’on ne comprend pas. Et cela ne rend pas
compte de la flânerie, de l’attente, du jeu, des passions, des moments inutiles de
l’existence… Cela nous renvoie à une région inexplorée de l’expérience des
hommes… Le comique, la dérision n’appartiennent-ils pas à cette région obscure
et indéfrichée ». (Duvignaud, 1985)
C’est de ce défrichage dont il fut question lors de mon doctorat en
anthropologie sociale et culturelle de l’Europe réalisé à l’Ecole des Hautes Etudes
en Sciences Sociales avec comme titre : Du rite au rire. Le discours des
mascarades souletines (Dicharry, 2012). En continuité avec cette recherche, cette
étude prend le parti de poursuivre cette exploration dans le domaine du risible en
choisissant de traiter d’un cadre spatiotemporel plus ou moins institutionnalisé
que représente l’improvisation orale au Pays Basque nord. En problématisant une
anthropologie du rire. Une délimitation dans le tissu de la vie sociale. Une analyse
de sa structure dans le cadre de l’improvisation orale, de ses fonctions
(conservatrice, unificatrice, libératrice, critique, de distinction, d’agrégation), de
ses pratiques et de ses représentations culturellement et historiquement déter-
minées (lieux et instants), seront proposées. Si nous avons fait du rire notre objet
14
c’est parce que les chercheurs ont eu la propension à le mésestimer. Nous
abondons dans le sens de Gilles Lipovetsky qui notait dans son ouvrage intitulé
L’ère du vide : « Dans toutes les sociétés, y compris les sauvages, où
l’ethnographie révèle l’existence de cultes et mythes comiques, les réjouissances
et le rire ont occupé une place fondamentale qu’on a trop tendance à sous-
estimer » (Lipovetsky, 1983, p. 195), et ce même si nous contestons le terme de
sauvage dont il fait usage qui nous renvoie, lui, aux heures les plus sombres des
théories évolutionnistes.
Les textes du bertsolarisme seront appréhendés comme des actes d’énon-
ciations. La littérature orale utilisée lors des improvisations orales doit se
conformer à une forme d’expression traditionnelle et la maîtrise de la langue
prend ici toute sa signification. L’art consiste pour les improvisateurs à faire
passer leurs messages, certes dans les limites autorisées par la tradition, mais en
puisant des références dans l’actualité. Ils traitent de thèmes aussi divers que la
vie en couple, la mort, une photographie ancienne retrouvée, une discussion entre
une mère et sa fille de seize ans qui est enceinte, le parcours d’une lettre...
Si le mot basque bertsularitza possède à l’intérieur de la culture basque un
sens clair et précis : « Inprobisazio kontua esan nahi du. Herri poetak bat batean
kantatzen du teknika eta arau tradizionalen arabera. Il s’agit d’improvisation. Le
poète populaire improvise dans l’instant en fonction de techniques et de règles
traditionnelles » (Euskararen liburu zuria, 172. or), il n’en est pas de même pour
le rire et c’est sur sa définition que nous nous arrêterons maintenant.
Si nous suivons Eric Smadja dans sa définition qui utilise le concept positif et
unificateur de communication, le rire est : « communication facio-vocale émettant
des messages affectifs de plaisir, agressivité, angoisse (dénie ou non) ». (Smadja,
1993, p. 84). Pour le dictionnaire Robert, c’est « exprimer la gaieté par l’élargis-
sement de l’ouverture de la bouche, accompagné d’expirations saccadées plus ou
moins bruyantes ». Au niveau de ces manifestations physiques, il s’agit d’une
expression faciale qui atteste la gaieté sous deux formes, l’une sonore, l’autre
visuelle. Le rire se situe dans la troisième aire définie comme celle de Winnicott
du schéma de la communication établie par Shanon et Waever. Cette dernière
comporterait deux pôles, l’humour qui correspondrait au psychique-élaboratif et
le comique au phénoménologique-représentatif. « La communication s’établit
entre un ou des émetteurs celui ou ceux qui font rire, produisant et transmettant le
message risible à un ou des récepteurs, individus ou groupe, qui répondront par
le rire, communication facio-vocale codée, agissant lui-même comme stimulus
risible au sein d’une collectivité et exerçant un feed-back positif ou négatif sur le
ou les émetteurs. Le message risible est véhiculé à travers différents canaux de
transmission employant différentes modalités sensorielles (vision, audition, mais
aussi tact voire rarement olfaction et goût). » (Smadja, p. 113)
Les diverses expressions de la langue française comportant le verbe rire
illustrent bien l’idée qu’il existe différents degrés. Du « rire à gorge déployée » au
« rire intérieurement », en passant par « mourir de rire » et jusqu’à « rire aux
larmes ». Polymorphe, le rire serait tout à tour « méchant, modeste, immodéré,
15
bruyant » ou encore « de réprobation, du juste » ou tout simplement « fou ». Il
pourrait de plus comporter une connotation positive (allégresse, gaieté) et
inversement négative (moquerie, intérieur) comme en témoigne l’expression
« rire de quelqu’un »…
Il renverrait de plus à d’autres catégories comme celle du sourire définie pas le
Robert comme « prendre une expression rieuse ou ironique par un léger
mouvement de la bouche et des yeux » ou encore celle de l’humour « forme
d’esprit qui consiste à présenter la réalité de manière à en dégager les aspects
plaisants et insolites ».
Mais laissons ici la langue française pour nous diriger dès maintenant vers
l’univers sémantique de la langue basque et vérifier ensemble si le vocabulaire
regorge lui aussi de mots qui caractérisent le rire. Nous tirerons nos exemples du
dictionnaire Elhuyar.
Pour définir le rire, barre et irri sont utilisés tout comme pour le risible
barregarri, irrigarri. La langue basque possède également le rire à gorge
déployée irriz urratu et le rire aux éclats, algara egin, irribarrez ari, karkaraz
egon. Pour plaisanter spécifiquement au Pays Basque nord : adarra jotzen ibili,
bromotan, txantxetan, arrailerian ari izan. Pour la plaisanterie les basques
utilisent : irri-barre, trufa, txantxa, adar-jotze, iseka, arraileria. Pour se moquer
de : isekatu, trufatu, burlatu. Pour provoquer, attiser, taquiner, chatouiller ou faire
la satire de : kitzikatu. Pour piquer, toucher et provoquer : zirikatu. Le basque
connait de plus l’éclat de rire, algara et l’expression mourir de rire, algaraz
lehertu.
La langue possède de plus la connotation négative évoquée précédemment
avec la risée iseka, burla, trufa et pour se moquer, les Basques utilisent iseka,
burla, barre, irri egin, trufatu. Pour désigner la satire et un mot piquant, c’est ziri
qui est usité, pour faire une blague et se moquer, ziria sartu, pour désigner la
vanne ou la pique piko, pour le sarcasme et la satire, eztenkada, et la « morsure
des mots », hitzen klaska. Pour taquiner tentatu et pour définir un taquin,
zirikatzaile, bihurri et un provocateur : kitzikatzaile.
Un détour par le dictionnaire de Junes Casenave-Harigile nous permet de
confirmer cette inscription du rire dans les formes dialectales de la langue basque
et en particulier à l’endroit du souletin. Dans son ouvrage Züberotar eüskalkitik
abiatzez, l’auteur répertorie à moquerie : « erkaitz, ihikista, trüfa et nausa et à
rire : « (nom) erri ; (éclat de) errikarkaila ; errikarkaza, karkabillots, karkailots ;
(moqueur) errizuri ; (facile) errigoihara ; (jaune) erkaitz ; (verbe) erriegin, erriz
ari ; (pouffer de) erriz lehertü, erriz ürratü (zapartatü) ; (d’un rire narquois)
tzurtzur ; (aux éclats) karkabillotsez, karkailaka, karkailotsez ; (rire sous cape, rire
dans sa barbe) erria tapatü (gorde) ; (mourir de) erriz lehertü ; (se divertir)
txostakan ari ; (railler) trüfatü, nausatü, ihiskikatü ; (prêter à) errigei izan ; (ne
pas se soucier) ez axolatü ; (tout lui rit) oro kausitzen zirotzü ; küküak ontsa
kantatü dü ; (se rire de) ihiskistatü, trüfatü, -ri erri egin ; (mépriser) gütietsi ; (se
rire des menaces) mahatxüak gütietsi. » A ridiculiser, il note : « nausatü, trüfatü,
ihikistatü, errigei egin ». A risée, il référencie : « karkabillots, errikarkaza ;
16
(moquerie) trüfa, nausa, ihikista » puis à risible, il note « erriegingarri, errigei ;
trüfagarri ». A humour correspond « xirto » et à humoristique « xirtozko ». Pour
définir comique Junes Casenave-Harigile référencie : « (comédie) erriegiteko ;
(poésie -) erriegiteko eresi ; (plaisant) errigarri, errigei, erriegingarri ; (qui fait
rire) zapartagarri, zapartegingarri » et à comédie enfin : « erriegite ; (feinte)
inkario, alegia ; (faire la -) alegia egin ; (œuvre) erriantzerki ».
Notons enfin pour terminer ce détour par la langue basque les références qu’en
donne le dictionnaire du basque unifié Hiztegi batua publié par l’Académie de la
langue basque Euskalzaindia chez la maison d’édition Elkar en 2008 : « Irri : irri-
antzerki edo irri antzerki, irri-belar edo irri belar, irri egin, irri eragin, irri-
karkaila, irribarre, irribarre egin, irribarrez, irribarreka, irribarretsu, irribera,
irrikor, irrigarri, irrika, irrikan, irrikaz, irrikatu, irrikor Sin. irriberra, irrimarra
Sin. Karikartura, irrintzi, irrintzi egin, irrintzika, irrintzilari, irrino Ipar. Sin.
Irribarre, irris Sin. Arroz., irrisku, arrisku, irrist, irrist egin, irrista, irristada,
irristagarri, irristailu, irristakor, irristalari, irristaldi, irristarazi, irristatu, irrits,
irritsu, irriz, irrizko, irrizale ». Nous retrouvons également le rire dans les
proverbes basques. Ainsi, l’ouvrage collectif d’Alkat, Etxeandi, Laka, Lekuona et
Mihura intitulé Zahar hitz Zuhur hitz révèle : « Irri anitzek, negar guziek »
(Alkat, Etxeandi, Laka, Lekuona, Mihura, 1984). Tous ces mots, verbes,
proverbes et expressions étant autant de signes, de traces, d’indices du rire qui
nous renvoient à une certitude première qui est que si les Basques ont élaboré un
aussi riche vocabulaire spécifique pour qualifier le rire c’est qu’ils doivent le
pratiquer.
Un second détour par la littérature basque nous permet de confirmer une
nouvelle fois la diversité des rires. Du rire rusé ou sournois, irri maltzur, de
Daniel Landart (dans son ouvrage intitulé Hogoi urte publié en 1968) et de
Dominique Soubelet (dans son livre Petain Marechala publié en 1941), au rire
pâle, irri hits bat, décoloré, fané, languissant, triste, usé, fatigué de Jon Casenave
(dans son ouvrage Jauregi hotzean. Bikote zaharra, publié en 1980) ou encore au
rire cruel, irri krudel bat, et au rire meurtrier aux lèvres, irri hiltzaile bat
ezpainetan, toujours du même Jon Cazenave dans son Pott Tropikala) les
références ne manquent pas. Dans le théâtre aussi, nous pouvons retrouver un rire
méchant, malfaisant, malin, irri gaiztoa, comme dans cette pièce de Labayen
Antonio Maria Lurrikara. Lau ekitalditan (Euzko Gogoa de 1955), chez le
personnage de Palanka. Nous retrouvons encore ce rire sous la plume de Jean
Barbier dans un article intitulé Bi makila bidean et publié dans la revue Gure
Herria en 1925, avec une association à la couleur blanche, irri churi bat
ezpainetan. Une nouvelle fois, la couleur blanche est attachée au rire dans la
production littéraire de Juantxo Ziganda et dans son œuvre Ihesa de 1991,
lorsqu’il note, ez hasi irri zuriz nirekin !
La difficulté d’appréhender le rire découle de sa nature multiforme et
hétéroclite qui se révèle à première vue comme une réalité inclassable dont il est
malaisé de dégager l’unité puisqu’elle participe à la fois du psychique, du
physiologique, du physique, de l’individuel et du social. Acte individuel et/ou
17
collectif il est une réponse psycho-physique à un mécanisme psycho-physique : la
parole. Il est conditionné par la langue qui résiste, en tant qu’institution sociale et
contrat collectif, aux modifications de l’individu seul. Il est en même temps porté
par la parole qui est combinaisons grâce auxquelles le sujet chantant peut utiliser
le discours, c'est-à-dire le code de la langue en vue d’exprimer sa pensée
personnelle. Aucun rire sémantique basque n’est possible s’il n’est prélevé dans le
trésor de la langue basque. Son inexportabilité dérive de son intransidiolec-
talisabilité. Intimement lié par sa nature au domaine de l’idiolecte tel que Roland
Barthes définit cette notion : « l’idiolecte comme le langage d’une communauté
linguistique, c'est-à-dire d’un groupe de personnes interprétant de la même façon
tous les énoncés linguistiques » (Barthes, 1985, p. 26), le rire sémantique ne
supporte guère le voyage transidiomatique. L’approche qui soit la seule satisfai-
sante pour le saisir consiste à prendre en compte simultanément le faiseur de rire,
le bertsu et le rieur. Ce n’est ni dans le fabricant du rire, ni dans le texte isolé ni
même dans le rieur que se trouve le lieu du phénomène du rire. Ce dernier se
localise dans une dialectique entre le bertsulari, le bertsu et l’auditeur.
L’étude de l’objet produit, le bertsu ne sera plus seulement réalisé sous l’angle
de l’analyse formelle par l’étude des techniques du bertsu et du mécanisme de sa
fabrication (Denis Laborde), mais également étudié grâce à une analyse de
contenu. La recherche interrogera ceux qui le produisent aujourd’hui en analysant
le contenu en se basant sur un corpus de bertsu contemporains. Plus que leur
manière de travailler, ce sera ce que disent les bertsu qui sera ici spécifiquement
et scrupuleusement analysé. La recherche tentera de répondre à la question de
quoi parlent les bertsolari et comment ils s’y prennent pour faire passer
l’auditoire du rite au rire. Quels sont les codes humoristiques établis ? Existe-t-il
une différence entre l’humour des hommes et celui des femmes ?
Nous nous proposerons dans cette recherche de répondre à des questions
simples : Qui rit au Pays Basque nord ? Comment rient les Basques, quand, où et
pourquoi ? De qui, de quoi rient-ils ? Qui fait rire ? Qu’elles sont les limites
tolérables du rire ? Quels sont les buts du rire ? Quelles figures de style de la
rhétorique utilisent les improvisateurs basques pour amener le public sur le
chemin du rire ? Ce questionnement sur le rire au Pays basque nord amorcé dans
notre recherche sur les mascarades souletines sera ici développé en abordant ce
thème par le bertsolarisme pour tenter de répondre à la question : de quoi rient les
Basques ?
S’il est avéré qu’on ne rit pas de la même manière ni des mêmes sujets d’une
culture à l’autre et d’une époque à l’autre, comment chaque société fabrique-t-elle
son rire ? Existe-t-il des invariants du rire dans la société basque ? Qu’elle est la
singularité du rire des Basques ? Partagent-ils avec d’autres sociétés des sujets,
des thèmes risibles communs ? Nous tenterons de dégager des spécificités du rire
en fonction de l’âge des improvisateurs. Rient-ils des mêmes sujets et de la même
manière à 12, 25 ou 60 ans ?
Ce sont ces questionnements qui ont orienté nos descriptions ethnographiques
consécutives, induites par une pratique du terrain réalisé de 2009 à 2010 dans les
18
trois provinces du Pays Basque nord. Ce sont ces informations qui nous ont
permis plus tard de formuler des hypothèses à l’endroit du codage socioculturel
du rire.
Nous aurons à distinguer lors de cette étude le rire joyeux de la moquerie.
Nous distinguerons diverses sortes de rire. Nous verrons que les Basques rient
discrètement, de bon cœur et éclatent de rire. Qu’il existe un humour sur soi et un
humour d’autrui où l’ironie peut adopter des tons variés et se faire directe en
ignorant les détours. En recourant aux images, nous découvrirons comment les
bertsulari s’y prennent, en ayant recourt à des figures de style rhétorique et à des
antiphrases, pour donner du relief aux railleries. Nous explorerons la diversité de
l’ironie qui s’envisage sur des tons variés, rude ou légère, craintive ou
conquérante. Nous aurons à présenter de quelle manière les improvisateurs s’y
prennent pour arriver à leur but qui est de faire rire. Faisant usage de jeux de
mots, de comiques de situations et de caractères. Nous comprendrons aussi pour
quelles raisons les vérités des messages énoncés sont d’autant plus acceptables
qu’elles s’expriment sous le masque de la littérature orale conditionnée par des
règles formelles structurantes. Nous définirons les limites du rire du bertsularisme
inhérent à sa propre nature, évacuant les gesticulations, les grimaces ou les
retreignant à une forme minimale. Ce parcours nous amènera à distinguer le rire
du bertsularisme d’autres rires propres à des fêtes comme le carnaval ou la
gestuelle à une place beaucoup plus importante. Nous aurons à mettre l’accent sur
la non-inscription calendaire du bertsularisme qui, contrairement aux rites qui
sont délimités dans le temps, s’émancipe tout au long de l’année. L’improvisation
étant concomitante à de nombreuses fêtes, évènements culturels, spécialisée
(repas, déjeuners, dîners de bertsu, championnats, prix…) ou non (fête du livre à
Sare, soirée des 20 ans des ikastola, performance au Musée Basque de Bayonne
autour d’œuvres, repas de soutien aux prisonniers politiques, soirée de soutien à la
radio en langue basque Gure Irratia). Nous envisagerons de plus les différentes
fonctions du risible : le divertissement, la protection de la communauté, la
communion sociale, la contestation de l’ordre établi, l’affirmation identitaire,
l’inscription territoriale, la pérennité linguistique.
Les sources de cette étude sont diverses et polymorphes. Elles ont été rendu
possibles par une pratique de l’observation participante sur le terrain, où poussent
les faits, pour collecter détails et anecdotes. Par une analyse de contenu de la
presse (Berria, Le Journal du Pays Basque, Argia, Jakilea, Enbata, Herria…). Par
toute une série d’entretiens (avec des improvisateurs, Sustrai Colina, Ekhi
Erremundegi…, avec des enseignants, Karlos Aizpurua, avec des parents
d’improvisateurs, Antton Luku, des auteurs, des responsables culturels, des
journalistes, des chercheurs, des linguistes, Xarles Videgain, un juge de
championnat, Eneko Bidegain…). Par un corpus de textes constitués par les
moments d’énonciations. Textes édités par l’association Bertsularien Lagunak ou
relevés dans des joutes improvisées et transcris par nos soins et un tour d’horizon
des médias (EITB, Gure Irratia, Bertsoa.com,…).
19
Dans un premier temps, une ethnographie du bertsolarisme au Pays Basque
nord sera réalisée grâce 1) à une observation participante et 2) à une présence sur
le terrain pendant les moments qui donnent lieu à des improvisations orales
(championnats, repas, fêtes, soirées de soutien…). Cette observation permettra
d’appréhender le renouveau du bertsolarisme au Pays Basque nord depuis qu’au
début des années 1990, sous l’impulsion de quelques enseignants des ikastola et
de l’Association Bertsularien Lagunak, débutèrent les premières initiations à l’art
de l’improvisation versifiée durant le temps scolaire. Nous insisterons sur les
différentes figures de ce renouveau. Nous tenterons de comprendre, grâce à des
entretiens avec les différents enseignants du bertsolarisme, quelles furent les
difficultés rencontrées et les avancées en matière de transmission de cette pratique
culturelle. Nous reviendrons ensuite sur la nouvelle stratégie de l’association en
faveur de l’enseignement du bertsularisme lorsqu’elle prit la décision d’embau-
cher un enseignant à plein temps, Karlos Aizpurua d’Oiarzun (Guipuzcoa),
possédant une solide expérience en la matière. Grâce à un entretien avec
l’enseignant nous évoquerons les méthodes d’enseignement. Puis nous
reviendrons sur la naissance des écoles de bertsu qui ont vu le jour au Pays
Basque nord.
Cette ethnographie du bertsolarisme se poursuivra par une participation
observante des moments qui donnent lieu à des improvisations. Pendant les
championnats des jeunes bertsulari. Durant les fêtes des écoles de bertsu, les
rencontres dédiées à l’improvisation orale, les stages intensifs d’été (cours de
bertsu de l’association udaleku), le championnat des bertsolari du Pays Basque en
2009. Nous aurons à présenter les différents lieux et les différents moments de
l’improvisation qui sont divers, les fêtes, les hommages, les repas spécifiquement
destinés à l’improvisation, les fêtes de villages et les championnats. Cette
première étape de la recherche permettra d’élaborer une histoire contemporaine
du bertsolarisme dans les trois provinces du Pays Basque nord. Elle permettra de
plus d’alimenter la première partie de la recherche qui se verra complétée par des
entretiens avec les finalistes du championnat du bertsolarisme au Pays Basque
nord à Saint-Jean-de-Luz en 2008. Il aura en effet fallu attendre l’année 2008
pour qu’un championnat spécifique soit exclusivement destiné aux trois provinces
du Pays Basque nord (Labourd, Basse-Navarre, Soule). Il sera intéressant de se
demander ce qui a amené les organisateurs à organiser un championnat spécifique
pour le Pays Basque nord et de relier ce questionnement avec le renouveau du
bertsolarisme au Pays Basque nord grâce au travail des écoles de bertsu et des
cours d’improvisation dispensés dans les ikastola.
La seconde partie de la recherche s’attachera à examiner les chemins qui
mènent au rire du public. Faire l’étude du rire, ce sera chercher à fixer le sens du
rire. Parvenir à percer ses secrets de fabrication. Se demander quelles en sont les
fonctions dans une vie humaine individuelle et collective. Se poser la question : à
quoi sert le rire ? L’analyse des textes énoncés lors de divers championnats et prix
au Pays Basque nord sera l’occasion de se focaliser sur le rire du public pour
analyser le discours des improvisateurs. Nous nous demanderons de quoi rit le
20
public tout en définissant ce rire. Nous percevrons en quoi et pourquoi l’art du
bertsolarisme est bien souvent une énonciation de poèmes pouvant amener le
public sur le chemin du rire. L’analyse de contenu permettra de qualifier la
littérature des improvisateurs : satirique, laudative, humoristique et d’actualité).
Cette seconde partie sera alimentée par une analyse de contenu des poèmes
transcrits pour les besoins de la recherche, passant du domaine de l’oralité à celui
de l’écriture. Elle répondra à la question suivante : de quoi, pourquoi et de quelles
manières rient les Basques ?
La seconde partie du travail sera l’occasion de s’appuyer sur les théories
ethnolinguistiques pour analyser les rapports étroits qu’entretient cette pratique
avec la société. Nous reviendrons sur le rôle de la littérature orale : communiquer,
s’identifier, s’opposer, fixer et transmettre. Nous analyserons les thèmes de la
littérature orale des improvisateurs puis nous examinerons, grâce à une revue de
presse, les rapports qu’entretient le bertsolarisme avec les médias, la presse écrite,
la radio, les nouveaux moyens de communication. Enfin nous examinerons les
différents modes de délivrance de cette littérature orale et le cadre formel
traditionnel. Nous terminerons la recherche en interrogeant la réalité linguistique
au Pays Basque nord. Nous interrogerons la représentation des langues au Pays
Basque nord. Analyserons les discours sur la langue basque. Evoquerons le
ebertsolarisme et les pratiques linguistiques à la fin du XX siècle et au début du
eXXI siècle.
C’est une invite à un voyage initiatique, qui parcourt différentes provinces du
Pays Basque (3), que nous convions dès à présent le lecteur. Une seule optique :
comprendre la démarche créatrice bertsularistique. Création ouvrage de l’esprit
qui s’attache à fixer une certaine position à l’égard du monde. A penser l’homme
métaphysique dans son être même. Dans ses haines, ses amours, ses joies, ses
souffrances. Dans son histoire individuelle et/ou collective. A montrer par la
voix : le monde. En recherchant quelles réponses nouvelles, face à l’énigme du
monde, l’improvisation orale apporte, sans cesse, à l’interrogation humaine de la
communauté basque. Ce monde qui avait l’air d’être sans eux, les bertsulari le
font être à l’image d’un double imaginaire : le leur et celui de leur public. Ils le
prennent comme un ouvrage inachevé. Ils l’interrogent avec curiosité.
L’improvisation orale basque est un art qui exprime une prise de position à
l’égard des problèmes de la vie humaine. La vie imaginaire du bertsulari et sa vie
effective forment un ensemble. Elles proviennent d’une même origine : la façon
qu’il a choisie de traiter le monde, autrui, la vie, la mort, l’amour, la haine, la
peur. En les présentant comme une conscience et une présence immédiate au
monde, le présent ouvrage rendra explicite le fait que les poètes de la voix
peuvent, par le rire qu’ils fabriquent et inventent autant qu’il les invente, égaler en
puissance l’infinité du monde. L’objectif de cet ouvrage est moins de présenter les
textes comme une mise en œuvre de la langue et des discours que de faire accéder
à leur sens. C’est pensons-nous le sens qui permet de converger vers une
connaissance-herméneutique de l’humain et de ce qui est en lui si humain : son
rire. Pour y accéder différents chemins seront empruntés qu’ils soient d’ordres
21
biographiques, ethno-historico-politico-sociaux ou plus proche d’une analyse
textuelle formelle et de contenu stricto sensu.
Notes de l’introduction
(1) En 2009, la France n’avait toujours pas signé la Charte européenne des langues
minoritaires et en ce début de nouveau millénaire, la patrie de Molière n’avait pas non
plus accordé à la langue basque de reconnaissance officielle au Pays Basque nord (dans
les trois provinces que sont le Labourd, la Basse-Navarre et la Soule), contrairement à
l’Etat espagnol à l’endroit des trois provinces sud (Guipuzcoa, Biscaye, Alava).

(2) Les scientifiques de l’Université de Portsmouth se sont lancés dans une étude
minutieuse des sons émis par trois bébés humains et 21 orangs-outans, gorilles,
chimpanzés et bonobos. Après avoir mesuré 11 éléments des sons émis par chaque espèce,
ils ont découvert une parenté évidente. A tel point que leurs résultats couchés sur papier
ressemblent à un arbre généalogique correspondant en tout point à l’évolution dans le
temps de ces espèces. Ils ont donc conclu que, même si le rire humain est totalement
différent de celui du singe, ces éléments caractéristiques peuvent avoir été hérités d’un
lointain ancêtre commun. Pour Jaak Panksepp, spécialiste du rire chez les animaux à
l’université de l’Etat de Washington, cette étude, parue dans Current Biology, est le
premier examen détaillé comparant le rire de l’homme à celui d’un grand nombre d’autres
espèces. Mais lui-même va plus loin. Selon ses propres travaux, même les rats produisent
une forme de rire en réponse à des chatouilles ou lorsqu’ils se livrent à ce qui pourrait être
qualifié de jeux. A une fréquence sonore toutefois trop aiguë pour être audible par
l’homme. Selon lui, le rire viendrait donc de beaucoup plus loin dans la chaîne
mammifère que ne le suggère l’étude de l’Université de Portsmouth. Seul le rire
sémantique (qui permet de reconnaître le semblable, puisque c’est l’homme qui reconnaît
l’homme) est le propre de l’homme. Comme l’écrit le professeur André Giordan : « Aucun
animal ne rit sauf l’homme disait Aristote. Faux ! La fourrure n’empêche pas le fou rire.
Les chimpanzés, les gorilles, les orangs-outangs rient, chacun à sa façon. Chez ces
proches cousins, le chatouillement est un déclencheur les plus sûrs des doux spasmes.
Mais pas seulement : certaines situations de jeu, certaines attitudes, notamment de lutte,
provoquent le même résultat. » (Giordan, 1999, p. 147)

(3) A travers les joutes des poètes improvisateurs basques qui se sont produits en Soule (à
Mauléon et Ordiarp), en Basse-Navarre (à Saint-Jean-Pied-de-Port et Ayherre), au
Labourd (à Itxassou, Saint-Jean-de-Luz, Biarritz, Larressore, Sare) mais également au sud,
au Guipuzcoa (à Zumaia et Saint-Sébastien), en Biscaye à Barakaldo et enfin en Navarre à
Bera.


22

re1 partie

D’hier à aujourd’hui : un détour diachronique
« C’est l’histoire qui sert de départ pour toute quête de l’intelligibilité »
(Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage).

« Egungo egoera aztertzeko beharrezkoa da atzokoari begirada botatzea »
(Urkizu, 2004).

« Pour étudier la situation d’aujourd’hui il est indispensable de jeter un
coup d’œil sur le passé » (Urkizu, 2004).







Chapitre 1

Un regard sur le passé en Soule, Basse-Navarre et Labourd
Le bertsulari est un improvisateur. Il improvise dans l’instant, bapatean, bat-
batean. Un « texte nouveau sur un air ancien » pour reprendre la formule que Jean
Haritschelhar tire de l’Arengaraiko primaren khantoria (Haritschelhar, 1969, p.
684) de Pierre Topet-Etxahun. Une telle pratique existait bien avant qu’elle soit
instituée en genre littéraire (1850-1935). Comme le suggère Jean-Baptiste
Orpustan, à l’écrit : « ce qui a pu être sauvé, une douzaine de textes antérieurs au
eXVII siècle, porte les marques du caractère transitoire de toute improvisation
littéraire orale » (idem, p. 11). Il s’agit « de fragments d’une littérature quasi
quotidienne née de l’improvisation sur l’évènement » (idem, p. 11). Et si à peu
eprès « tout ce qui est antérieur au XII siècle s’est perdu », c’est que « la pratique
de l’improvisation chantée (…) fut de tout temps, en terre basque, l’expression
littéraire sociale par excellence. » (Orpustan, 1993, p. 11)

Le bertsulari compose ses vers, ses strophes, en langue basque bertsu dans
l’instant. C’est ce qui le différencie de l’auteur de bertsu berri. Comme l’écrit
Jean Haritschelhar :

« Il n’existe pas une grande différence entre le bertsulari ou improvisateur et l’auteur
de bertsu berri. Certes, le premier, comme son nom ne l’indique pas en basque,
improvise ses couplets alors que l’autre prend tout son temps, peut, à tout moment,
apporter une correction avant que son œuvre soit livrée au public, mais ils ont en
commun une même technique c’est-à-dire que, de même que l’improvisateur compose
sur un air donné, l’auteur de “chansons nouvelles” utilise aussi une musique connue
pour écrire ses paroles. Il se peut que le bertsulari se transforme en auteur de
chansons, alors que l’inverse n’est pas vrai. » (Haritschelhar, 2000)

Un bertsulari est, de plus, un improvisateur qui participe à toutes les fêtes,
herriko bestak et aux toberak. Le bertsulari Oxalde, qui fut douanier puis facteur,
participa comme de nombreux autres improvisateurs dont Xalbador, à de
multiples parades charivariques. Parades charivariques ou en langue basque
toberak, qui sont des représentations théâtrales organisées par la collectivité pour
juger une conduite digne de réprobation. Etendues dans toute l'Europe sous les

termes charivari, cencerrada, rough music, elles prennent en Pays Basque le nom
de karrusa, galarrotsak, toberak ou cavalcades. Elles perdurent sous leur forme
ancienne jusqu'en 1937. Ces manifestations étaient un prétexte pour faire la fête.
Elles mettaient en scène, d'une manière satirique, une sorte de jugement avec
juges et accusés. Au-delà de cette représentation, la danse tenait une place
prépondérante, avec de nombreux danseurs élégamment costumés (bolantak,
kaxkarotak, basandereak, andere xuriak). Parmi les acteurs, on trouvait entre
autres des musiciens, des clowns et des improvisateurs (bertsolari). L’objectif de
ces parades était entre autres de divertir le public. Tous formaient un défilé
inaugurant et clôturant la parade. Toutes ces fêtes étaient pour les improvisateurs
l’occasion de se produire en public, de donner leurs points de vue sur l’actualité.
D’asséner quelques critiques et vérités. L’improvisation orale est comme l’écrit
Denis Laborde :

« (…) une manière de disputer publiquement, une manière de rapporter des
évènements, de les commenter, une manière de se divertir, une manière de se
quereller, une manière d’accompagner des danses… » (Laborde, 1998, p. 603)

Une telle pratique n’est pas une spécificité du Pays Basque. Les formes
d’improvisations sont légion sur quasiment tous les continents de notre planète.
En témoignent en Afrique les improvisations des Touaregs de la tribu Taitok
dekel-Ahaggar et de kel-Azdjer du Sahara. En Asie celles des Duns
d’Afghanistan. Dans l’océan Indien celles des « hain-teny merinas de
Madagascar » (Lekuona, 1978, p. 269-270). Plus près de nous, en Europe, celles
edes « mazarinades du XVII siècle des chansons de Béranger et les chjame e
respondi corses, les desafios portugais, des goigs catalans ou du trovo andalou
(…) ou du Spirtu pront de l’île de Malte » (Laborde, 1997, p. 603). En Amérique
du Sud elle est également présente en Argentine avec la pratique nommée
« payada ». Elle consiste là-bas en une improvisation chantée et rimée en
espagnol sur fond de guitare (se référer ici au colloque sur l’improvisation orale
organisé à Saint-Sébastien en 2003). En 2009 à l’occasion du championnat
général des improvisateurs basques, l’Institut Culturel Basque (ICB) avait
organisé une soirée au cinéma l’Atalante de Bayonne avec l’un de ces
improvisateurs Wilson Saliwoncyk autour d’un documentaire retraçant le
parcours de deux improvisateurs basques, Fredi Paya et Maialen Lujanbio, en
Amérique du Sud, en Argentine et en Uruguay. Il existe aussi au Nordeste du
Brésil une tradition de chanteurs improvisateurs à qui l'on donne le nom de
« repentistas » ou « cantadores », qui se produisent dans des sessions
d'improvisations (cantorias). Leur art de l'improvisation poétique, le repente, est
sans aucun doute l'un des plus élaborés du Brésil. Les chercheurs du
CORDAE/La Talvera ont rencontré plus d'une centaine de ces improvisateurs
dans les quatre Etats berceaux de la cantoria : Pernambuco, Paraiba, Ceara et Rio
Grande do Norte, et dans d'autres Etats du Brésil où les Nordestins ont émigré
depuis plusieurs décennies pour fuir la misère liée à l'aridité du Sertão.
26
Cette pratique n’est donc pas spécifique au Pays Basque. Elle a réussi, ici,
edans le derniers tiers du XIX siècle, à acquérir, peu à peu, l’évidence d’un
modèle à partir duquel elle sera considérée comme « un genre littéraire basque »
e(Laborde, 1997, p. 602). C’est donc à partir de la seconde moitié du XIX siècle
que le bertsularisme s’institutionnalise et qu’il obtient grâce à Antoine d’Abbadie
ses premières lettres de noblesse. Comme le note Denis Laborde : « (…) jusqu’au
ebeau milieu du XIX siècle, c'est-à-dire jusqu’à ce que les fêtes basques d’Antoine
d’Abbadie lui procurent une repérabilité qui la propulse en pratique culturelle
basque, l’improvisation orale se fond, en quelque sorte, dans le paysage,
inaperçue » (Laborde, 1997, p. 603) Ce n’est qu’à partir d’une époque bien plus
tardive que « cette situation courante de la vie quotidienne va devenir un trait
culturel chargé de caractériser une culture menacée ou un moyen d’alimenter en
productions orales une langue fragilisée par des formes de domination
politique » (idem, p. 603). Mais pour qu’elle puisse devenir institutionnalisable, il
va falloir que l’improvisation suive un parcours à trois étapes : tout d’abord elle
sera nommée, puis déplacée et enfin mise en spectacle. Ce qui se produit de 1850
à 1935, note Denis Laborde, « c’est l’émergence d’un nouveau type d’attention
que l’on porte à ces conduites sociales » (idem, p. 601).
Mazure (1839, p. 518) évoque « le goût du chant si prononcé dans le Pays
Basque ». Il évoque également les « poètes improvisateurs ». Avec la danse et la
pelote, l'improvisation est en effet la spécificité basque qui commence à être
relevée, à partir des années 1830. Natalie Morel-Borotra, dans son article intitulé
Le chant et l'identification culturelle des Basques (1800-1950), remarque qu’on
peut ainsi :

« (…) en trouver la mention à l'article « Basques » de l'Encyclopédie des gens du
monde (de Walckenaer 1834), l'Encyclopédie catholique (M, J. de, 1842), le
Dictionnaire de la conversation (Garay de Monglave, E., édition de 1873 : pas
mentionné en 1833), et chez certains auteurs : C. Fauriel (1836 : 525), A. Chaho
(1979 [1836] : 126), A. Mazure, Francisque-Michel (1857 : 214), etc. Cette pratique
témoigne donc aussi de l'habitude du chant parmi la population, avec laquelle elle est
parfois confondue. Or si tout le monde chante, tous n'improvisent pas, et une chanson
peut avoir une autre source que l'improvisation. » (Morel-Borotra, 2000)

Selon Jean-Baptiste Orpustan, la pratique poétique « probablement intense
dans le cadre de l'improvisation ou semi-improvisation chantée » entre 1650 et
1800 (1996, p. 101), ne nous est parvenue que de façon marginale et souvent
tardive. Jean Haritschelhar, dans son étude consacrée au poète souletin Etchahun
(1786-1862), rappelle dans un chapitre intitulé Musique et poésie (1969, pp. 379-
413), les liens multiples qui les relient en Pays Basque et attestent de l'importance
de la pratique vocale. Toute poésie populaire est chantée depuis B. Dechepare au
moins si l'on en croit la préface de ses Primitiœ (1545). Très fréquemment, le
texte même d'une chanson mentionne le fait qu'il sera chanté. Jean Haritschelhar
insiste sur une strophe d'Etchahun définissant « l'idéal masculin des jeunes filles
ede la première moitié du XIX siècle ». Riche, mais aussi khantari et dantzari.
27
Quant au poème, il prend en basque le nom de chant, kantu, kanta ou khantore,
selon les dialectes. Pour Augustin Chaho cependant, là est bien l'origine du
répertoire populaire chanté : les « chanteurs montagnards » improvisent sur « les
drames de la vie politique et ceux de la vie intime », se constituant ainsi « une
gazette toute en chansons ». Chansons qui « après être restées gravées quelque
temps dans des mémoires privilégiées, se perdent sans retour au bout d'un petit
nombre de générations » (Chaho, 1844). Il faut donc intervenir pour les sauver de
l'oubli. Natalie Morel-Borotra note :

« Comme Iztueta pour la danse, Chaho se montre alors un précurseur dans le
domaine du chant basque, puisque c'est le premier qui envisage la publication d'un
recueil (vingt-cinq ans avant la première publication effective), « pour dérober à ce
grand naufrage ce qui nous reste encore de nos chants nationaux et de notre mélodie
primitive ». Il envisage ce corpus comme « un objet de comparaison et un monument
où respirera le génie poétique et musical de l'une des plus antiques peuplades de
l'Europe » (op. cit.).

eAu XIX siècle, l’improvisation occupe toujours dans les monographies
consacrées au Pays Basque une place marginale. Ce ne sera qu’à partir du
moment où les conditions sociales seront réunies, au moment même où elle
obtiendra une reconnaissance, un « label » pour reprendre la formule de Denis
Laborde, qu’elle deviendra de la « littérature ». Si pour l’heure le bertsularisme ne
peut prétendre à ce statut, c’est en raison de son ancrage dans le domaine de
l’oralité qui le rend non réitérable. C’est cette nature même qui le place à la marge
des productions écrites et rend difficile toute fixation, tout « organum » (Laborde,
1997, p. 604). La date qui annonce la réitérabilisation du bertsularisme : 1851.
Année des premières joutes des fêtes basques organisées par Antoine d’Abbadie.
A partir de cette date, les rencontres officielles entre improvisateurs et les joutes
se multiplient. Et cette multiplication façonne des « habitudes de mise en scène,
des habitudes dans la manière d’improviser, dans la manière d’énoncer les
sujets, dans la manière pour les jurys, de s’accorder sur des critères
d’évaluation. » (Laborde, 1997, p. 605)
eA partir de cette seconde moitié du XIX siècle, comme par exemple le 28 juillet
1879, les improvisateurs sont invités dans les salons de l’Hôtel de Ville d’Elizondo
en Navarre. Cette protection sous l’égide de l’institution municipale symbolise,
selon Denis Laborde, l’entrée du bertsularisme dans la littérature. L’improvisation
passe des cafés, places de villages et frontons aux locaux municipaux mais aussi
aux théâtres. Le 7 septembre 1879, les jeux floraux de Saint-Sébastien se déroulent
au Théâtre municipal de la capitale du Guipuzcoa. 1879 est donc considérée par les
spécialistes de la littérature basque (Michelena, Sarasola) comme la date
conventionnelle marquant le début de la Renaissance littéraire basque. En 1880,
toujours à Saint-Sébastien, le 26 septembre, lors du concours de bertsulari
l’exercice qui se nomme « bertsoa osatzeko », « compléter le bertsu », consiste
pour chacun de ses membres à improviser le premier vers d’un bertsu « à gage pour
le bertsulari de le terminer en improvisant les trois autres vers sur le champ ».
28
Ainsi, « ce septembre 1880, à Saint-Sébastien, les différentes épreuves auxquelles
nous assistons dans les concours de bertsulari prenaient forme. Elles seront
réactivées lors de chacune des rencontres. L’usage aidant, elles se verront conférer
force d’évidence. Ainsi se forge une tradition. » (Laborde, 1997, p. 611) Une
tradition qui, par expansion et réitération des concours d’année en année (Bilbao en
1882, Pampelune la même année, Fontarabie en 1883, à Echarri-Arranaz en 1885, à
Durango en 1886, en 1887 à Saint-Sébastien…), permet une mise en série et « joue
par autoréférence » (idem, p. 612). La multiplication des joutes sous l’égide des
institutions permet désormais d’établir un palmarès des meilleurs improvisateurs et
la mode des concours est désormais lancée. Elle va contribuer « au frayage d’un art
d’improvisation orale dans l’espace à protéger d’une littérature basque »
(Laborde, 1997, p. 612).
Joxerra Garzia, spécialiste de l’improvisation basque versifiée dans l’instant, a
publié en 2007 un article intitulé History of Improvised Bertsolaritza : A Proposal
dans la revue Oral Tradition. Il a effectué un travail remarquable sur l’histoire du
bertsularisme et nous renvoyons donc le lecteur a cette référence. Nous
retiendrons deux leçons principales de cet article. La première est qu’il faut
eattendre la fin du XVIII siècle pour pouvoir accéder à un corpus digne de ce
nom. Le chercheur basque enseignant à l’Université du Pays Basque note en
effet :

« To find a corpus of bertsolaristic literature of any substance we have to wait until
the end of the eighteenth century. The nineteenth century is better documented, both
regarding names and biographical data as well as regarding actual preserved pieces
(bertsos). Nevertheless, these refer more to non-improvised, written bertsos (bertso
jarriak). It is known, from cross-references, that the bertsolaris who wrote these verses
also improvised, but the number of bertsos (entire improvised sung poems) of which
we have knowledge is quite scant and we can say little about their characteristics. »
(Garzia, 2007)

Le second apport majeur de ce texte réside dans le fait qu’il revient sur les
eraisons de la transformation de cette pratique au cours du XX siècle :

« (…) bertsolaritza underwent a progressive and radical change. Although the name is
the same, bertsolaritza at the beginning of the century has little to do with that at the
end. Far from being superficial, change has affected practically every aspect of the
artistic activity. Among other things, written bertsolaritza, the most important format
at the beginning of the century, ceded primacy to the improvised form. By the end of
the twentieth century, it was the people improvising their bertsos before the public who
were seen as the true bertsolaris. »

Joxerra Garzia donne des précisions :

« The defense of oral poetry by Manuel Lekuona in Bergara in 1930 produced a
change in the way in which the Basque intelligentsia evaluated the phenomenon of
improvised bertsolaritza. As a consequence of this shift, what can be seen as the first-
29
ever bertsolari championship was held in 1935, and then repeated the following year.
The organization of both competitions was the responsibility of Euskaltzaleak, which
was closely linked to Basque political nationalism. After the civil war and the harshest
years of Franco’s dictatorship, the Basque Language Academy, Euskaltzaindia,
assumed responsibility for the organization of the third championship in 1960, with
hugely successful results. Three more competitions followed in 1962, 1965, and 1967.
The advent of radio as a popular means of communication, and the attention that a
few broadcasting stations afforded bertsolaris from the outset, provided almost the
only form of Basque language not prohibited at the time. After the death of General
Franco, the Academy once again began organizing bertsolari championships, the first
one being held in 1980. The idea was to hold the competition biennially, and indeed
the next one took place in 1982.The 1985 competition gave rise to a heated
confrontation between the organizers and the group of bertsolaris (or at least the most
active among them), which resulted in the creation of the Association of Bertsolaris of
the Basque Country. This Association then assumed responsibility for organizing the
championships on a quadrennial basis ; the 1985 contest was held (finally) in1986
and, since then, three more have taken place : in 1989, 1993, and 1997. Moreover,
each of the seven provinces (four in peninsular Euskal Herria and three in the
continental Basque Country) holds its own championships, and there is no dearth of
school and youth events. Self-managed within the Bertsozale Elkartea, oral artistic
activity has become a touchstone for other aspects of Basque culture.The improvised
bertsos in the championships were recorded, both in writing and in audio-visual
format. The transcriptions of the bertsos of the 1935 and 1936 championships are still
precarious, but from 1960 on each contest (or at least the final) had its own recorded
edition. We have, therefore, for the first time in the history of bertsolaritza, a corpus of
improvised bertsos. In 1989, the Association published a book with an anthology of the
improvised bertsos from the various events held during 1988, under the title Bapatean
88. This book was the first in a series that has been published uninterruptedly ever
since ; in total, eleven books containing the best moments of improvised bertsolaristic
events, including the championships. At the Xenpelar Archive Center, the Bertsozale
Elkartea continuously files and catalogues this entire corpus of material, placing it at
the disposal of any interested researcher. The Center’s new website,
http://www.bertsozale.com/english/xenpelar/xdz1.htm, aims to make access to the
archives ever quicker and easier. »

Pour accéder à la définition du bertsulari par lui-même, penchons-nous à
eprésent sur la critique qu’adressait l’improvisateur Xenpelar, au XIX siècle, au
premier auteur-compositeur-interprète connu au Pays Basque, Iparragirre.
eQu’était-ce donc qu’un bertsulari pour un bertsulari en ce milieu du XIX siècle ?

Xenpelar :

Iparraguirre abilla dela
askori diyot aditzen...
Eskola ona eta musika
ori oyekin serbitzen.
Ni enazu ibiltzen
kantuz dirua biltzen
30
komeriante moduan ;
debalde pesta preparatzen det
gogua dedan orduan. (Lekuona, 1936, p. 133)

Eskola ona eta musika
bertsolariya gañera...
gu ere zerbait izango gera
orla ornitzen bagera
Atoz gure kalera
baserritar legera
musika oyek utzi-ta ;
Errenteriyan bizi naiz eta
egin zaidazu bisita. (idem, p. 134)

eUn bertsulari était, au XIX siècle, un homme qui se définissait lui-même
comme un baserritar, c'est-à-dire comme un homme qui appartenait au monde
rural. Monde rural qui s’opposait pour lui au monde citadin (kaletar). Monde
ecitadin incarné ici par Iparraguirre. Au XIX siècle, un bertsulari est, si nous
suivons Xenpelar dans le portrait qu’il dresse de lui-même, un homme qui sait
faire la fête quand il lui plaît (gogua dedan orduan) et surtout gratuitement
(debalde). Non un homme qui s’exhibe à la manière d’un histrion (komeriante
moduan) battant les estrades pour gagner de l’argent (kantuz dirua biltzen). Dans
le second bertsu, Xenpelar défie Iparragirre. Comme l’écrit Jean Haritschelhar :

« Les conditions étant posées : baserritar legera, c’est à dire de manière rurale,
traditionnelle en laissant de côté tout l’appareil musical (musika oyek utzi-ta). En fait,
on assiste au rituel du défi, connu depuis l’antiquité : injures lancées à l’ennemi,
conditions posées, lieu de la rencontre (Errenteriyan bizi naiz), date à la convenance
du défié (Atoz gure kalera ... egin zaidazu bisita). » (Haritschelhar, 2000)

Nous voyons bien avec cet exemple se dessiner la figure du bertsulari par le
bertsulari. Arrêtons-nous maintenant un instant sur l’ouvrage du bertsulari
Xalbador Odolaren mintzoa. Ce qui est frappant dans le récit de Xalbador, c’est la
manière dont il a approché les bertsulari et leurs productions. Oralement, de
bouche à oreille. Il raconte que c’est grâce à Piarre Bidondo de la maison
Muttikoenea, chanteur et amateur de bertsu et fin connaisseur des improvisateurs
du Pays Basque sud qu’il en a appris beaucoup sur les bertsu et les
improvisateurs. Il écrit dans son ouvrage Odolaren mintzoa :

« Ardura mintzo zitzaukun heietaz, eta heiek pertsu famatu guziak bazazkien. Nik
horren ganik ikasiak ditut. Berak ere maiz pertsulariak zituen mihian ; bainan harek
aipatzen ez bazituen, nik ekartzen nuen horietaz elea. (…) Gizon horrekin elekatzen
nintzan guziz, hautemaiten nuen nihaur pertsulari izaiteko tirria bizi bat. » (2006,
31.orr)

Ce qu’il est également particulièrement intéressant de noter, c’est qu’à son
époque, Xalbador est né en 1920 et est devenu immortel en 1976, les gens
31
s’intéressaient au bertsularisme en raison du fait que cette pratique culturelle les
conduisait sur le chemin du rire. Cette fusion de l’improvisation orale et du rire ne
date donc pas d’hier. En ce sens le rire est un des éléments qui permet de définir
le bertsularisme tout comme le bertsulari. Le bertsularisme peut ainsi se définir
comme une joute à laquelle le public se presse pour rire et le bertsulari comme un
improvisateur qui a le pouvoir, si ce n’est le don, de faire rire. Comme Ferranddo
Aire Xalbador l’écrit :

« Ene lagun batzuer entzuna nioten bazirela elgarri persuka artzen zirenak ostatu
horietan ; leher egiten zutela heiekin irriz. Alabaina, orduan irri egin araztea zen
pertsulari baten eginkizuna, aunitzen ustez segurik. » (idem, 33.orr)

Son témoignage nous renseigne sur ce qu’était le bertsularisme au milieu du
eXX siècle. Lors de fêtes de villages, comme par exemple celles du mois d’août
Andredena Mariz, les gens se pressaient au bal et dans les cafés. C’est là, pour ces
occasions, dans ces auberges que les improvisateurs opéraient. Xalbador raconte
avec précision la première fois où il a assisté à une joute à l’auberge Angelesaina.
Ce jour-là, quatre ou cinq hommes improvisaient dans la cuisine. Les gens se
pressaient autour d’eux pour écouter ce qui allait sortir de leur bouche. Certains
même, ne trouvant pas de place dans l’établissement regardaient par les fenêtres.
L’ambiance festive était électrique. N’importe qui pouvait s’essayer à improviser,
mais peu deviendraient de grands improvisateurs. Les nouveaux venus, d’autant
plus s’ils étaient jeunes et inexpérimentés, n’étaient pas reçus à bras ouverts.
Xalbador écrit :

« Ixilduze ziren batez, hor, kasik nihaurek nahi ez nuela, bota nioten bat leihotik
barnerat. Denak eni beha jarri ziren, eta zakur batzu bezala oldartu zitzauzkitan.
Etzitzaioten nonbait ongi joan gazte mukuzu bat heien artean sartzea. Zerbait gaizki
egin izan banu bezala, ihes egin nuen mendi alde… » (idem, 34. orr).

Son premier bertsu chanté ce jour là par la fenêtre, de l’extérieur de l’auberge
ne tarda pas à être suivi par de nombreux autres. Peu à peu, il finit par s’imposer à
l’intérieur du cercle des faiseurs de vers. Fréquentant de plus en plus les auberges
de son village natal d’Urepel, il finit par faire sa place. Le bertsu était parfois
l’occasion d’un jeu entre amis. Importé de Zaldibi en Guipuscoa par un berger du
nom de Joxe Tolosa, il consistait pour les quatre ou cinq joueurs participants à se
retrouver autour d’une table. Celui qui ne parvenait pas à aller au bout du bertsu
devait payer la tournée. Xalbador écrit :

« Eni etzaut behin ere gertatu pagatu behar izaitea ; zerbait gisa moldatzen nintzan
beti bururatzeko. » (idem, 35. orr)

« A moi, il ne m’est jamais arrivé de payer ; d’une manière où d’une autre, je me
débrouillais pour toujours terminer mon bertsu. » (idem, p. 35)
Le tableau que dresse de cette époque Xalbador est précieux pour comprendre
la place du bertsularisme dans une société bascophone et rurale. Il suffisait
32
d’entrer dans une auberge pour entendre des improvisateurs improviser.
N’importe qui pouvait se lancer avec un minimum de compétences. Le vin aidant,
nombreux étaient ceux qui n’hésitaient pas à sauter le pas. Exceller dans cet art
populaire de l’improvisation, outre le fait de permettre de s’exonérer de payer la
tournée, était un gage de reconnaissance auprès d’un public initié aux airs, aux
mélodies et aux règles de composition. Se faire remarquer dans ces joutes
permettait de devenir une figure singulière et reconnue par la société. Déjà en
ecette première moitié du XX siècle, la maîtrise de cet art permettait aux
bertsulari de partir à la découverte de nouveaux espaces, lieux, visages,
improvisateurs. En faisant la connaissance d’Hernandorena, le monde s’ouvrait
désormais au berger improvisateur d’Urepel. Sa légende pouvait commencer à
s’écrire.
Les championnats étaient, déjà à cette époque, l’occasion pour les
improvisateurs de se faire connaître et de faire naître auprès du public une passion
pour le bertsularisme. Une fois connus, les bertsulari étaient contactés pour
participer aux fêtes et aux tobera. Xalbador improvisa en compagnie de
nombreux improvisateurs du Pays Basque nord, Iriart, Mattin, Errexil, Etxahun,
Xanpun, Ezponda, Alkhat, Mendiburu, Arrosagaray et du Pays Basque sud,
Basarri, Uztapide. Improvisateurs avec lesquels il tissa de solides amitiés. Mais
c’est avec Mattin qu’il a entretenu une relation particulière. Il écrit à ce sujet :

« Ez naiz ni beti errexki ari izana gure Mattinekin. Ez ginuen artzeko molde bera. Nik
ez nuen balio irri egin arazteko. Hala beharrez entseatu banaiz ere, maiz gaizki heldu
izan naiz. Mattinen harmarik hoberena, berriz, hori izan da beti. Nihaurek ere irri
egin dut frangotan, horren ateraldiak entzun eta. Ez ordea, bertzeri irri egin araztea
gatik, nihaur joiten ninduelarik ! Horrek ez du alabainan nehor errespetatzen.
Baduazkit ximiko bakarrak eginak bihotzean. Beharrik, aspaldi ikasi nuen hobe zeal
horrekin ez gaitzituarena. Bertzenaz, hanbat gaixto : loriatzen da norbait hunkitua
ikusteaz eta haundiagoak botako dauzkitzu. Orduan etzaizu gelditzen zuhaur irriz
hasteaz bertze erremediorik. Zer egin bada bertzerik ? Badaki ba berak ere etzaiola
nehor jotzen hasiko, ahalgez ere ! » (idem, 41. eta 42. orr)

Quant à la définition qu’il donne du bertsularisme, elle est la suivante. Il
présente la profession, le métier de bertsulari comme difficile. Il écrit :

« Ez dakit baden ofizio errexik, bainan etzaut iduri hau baino zailagoa aunitz baden
munduan. » (idem, 46. orr)

« Je ne sais s’il existe un métier facile, mais il ne me paraît pas qu’il y en ait beaucoup
d’aussi difficiles que celui-ci dans le monde. » (idem, p. 46)

Pour Xalbador, le bertsularisme est donc un métier. Une profession qui
requiert une multitude d’aptitudes. En plus d’une mémoire opérationnelle et d’un
esprit vif, l’improvisateur doit être sûr de lui-même et avoir le sens des rimes, des
idées, des mots justes, des airs, des mélodies, du public. Il doit savoir rimer tout
33
en étant attentif à respecter la langue et le raisonnement. Xalbador préfère même
un poto à une tentative de tromperie/duperie. Il donne un exemple :

« Deitoragarri zaut hiltzia / Maitatzen baitut bizia. Bizia-rekin ongi joanarazi nahiz,
erran du horrek hiltzia hiltzea delarik hitz xuxena. Poto egitea baino lotsagarriago
zaut eni hori. Poto egiten duenak ez du nehor enganatzen ; hura agerian gelditzen da.
Aldiz, hiltzia erran duenak enganatu nahi izan du. » (idem, 48. orr)

Xalbador n’apprécie pas les tricheurs et place la correction de la langue au
dessus de tout. Cette position découle de l’amour qu’il lui porte et qu’il ne cesse
de clamer dans ses improvisations.
Continuons à dresser le portrait du bertsularisme en nous intéressant
maintenant aux descriptions qu’en donne le Docteur Jean Etchepare Bidegorri
dans son article qu’il consacre aux fêtes de Saint-Etienne-de-Baïgorry de 1905
intitulé Eskualdun Phestak Baigorrin 1905ean. Article repris dans son ouvrage
Burruxkak publié en 1910 et réédité en 1991 dans la collection Klasikoen
Gordailua chez l’éditeur Armiarma. L’auteur commence par faire une description
ethnographique de la journée. Il fait mention du monde qui se presse sur la place,
aux fenêtres : « Hanitz, hanitz jende bazen, plazan, leihoetan, zolako harrasiaren
gain eta gibelean, karriketan » (75. orr). Puis il évoque l’organisation spatiale
avec la scène installée au milieu de la place et sur laquelle vont se produisent des
danseurs et des musiciens. Scène dont la structure est constituée de barriques.

« Plazaren erdian, barrika batzuen gainean, taulaz, igaiteko mailik gabe haatik, bazen
egina dantzako toki bat, erdaraz halakoer « teatrea » erraiten ohi baitzeie. Haren
inguruan hetsia ere zuten eremu puska bat, ez baitzuketen ontsalaz nehor utzi behar
han sartzera, jujariak baizen. Jendea ere gutiago akituko zen, berdin ikusiko zituelarik
denak, egon balitz jarririk plazaren sahetsetan diren harrizko alkietan. Bainan nork
atxik geldirik harrotua dena ? Halako ostea zen bertzalde non, jandarmak izana gatik,
ez baitziteken alki hetan ororen kokatzekorik. » (idem, 75. Orr)

Il évoque ensuite l’arrivée des Souletins vers trois heures de l’après-midi. Il
fait une description des danseurs, zamalzaina, kantiniersa, txerreroa. Danseurs
qui interviennent traditionnellement dans les mascarades en Soule. Il évoque la
présence de musiciens qui jouent des instruments suivants : ttunttuna et txulula. Il
revient sur les danses pratiquées : la danse du verre, godalet dantza, la danse des
Satans, Satanen dantza. Il termine sa description par les danses gavotta, Lapurtar
motzak, Xibandierrak, Ostalertsa et par les chants entonnés collectivement. Il
s’arrête un instant sur l’interprétation de Maitia, nun zira. Puis il en vient à ce qui
nous intéresse dans le cadre de cette recherche à savoir l’improvisation orale. Il
écrit :

« Bazuten ere beren artean koblari bat, hanitz ederki kantuz gure arbasoez mintzatu
zaukeguna, bainan Xuberotarra gutik dakite Baxenabarren, eta apur bat irringarria
zen gizon hura : bihotza aiphatzen zuen aldi guziez, —sabela, zapatuz eta begiak
zerurat, erakusten zaungulakotz... Tolo tolo, eztiki, artetan behaztopaño batzuekin,
34
jende handier haizu zeien bezala, huna nun Charles Minjonnet, Lizerazuko jauna,
tauletarat iganik hasten zaukun xehatu nahiz zertaz zen aldi huntan bersularien
gudua : « Enperadorearen soldado bat, Baigorriarra sortzez, tirriatzen da herrirat
itzultzera zenbeit egunendako, gogoan ukanez orai direla hemengo elizaphestak ;
uzten dute aitzindariek ; huna gure mutila : oi zer bozkarioa harentzat, etxekoen,
ahaideen, ezagunen ikustea, gozatzea heiekin, haurrean maitatu tokien berriz
maitatzea ; pilota partida bat baitute haren gazte lagunek Españolen kontra
hitzhartua, barne jartzen da ; garaia baderama ; herritarrek ospan derabilate ;
bainan horra heldu zakola abiatzeko tenora, hanbatenaz lazgarriago non
Enperadorea gerla berri bati lotzera baitoa ; ez da mutikoa lotsatzen ; Eskualdun
izana gatik, badaki Frantziari zor dakola bere odola, heriotzerainokoan : uzten du
beraz lañoki sorherria, hemen pilotan bezala han, gerlan, zafratuko dituelakoan bere
etsaiak... » (Etchepare, 1991, 75. orr)

Le Docteur Jean Etchepare Bidegorri évoque la joute, le combat, la lutte entre
les improvisateurs. Pour ce faire, il utilise le terme de bertsularien gudua. La
thématique abordée est la suivante : un soldat de l’Empereur, né à Saint-Etienne-
de-Baïgorry, aspire à revenir au pays pour quelques jours, en ayant à l’esprit
qu’en ce moment s’y déroulent les fêtes paroissiales. Quelle joie pour lui de
revenir au pays de son enfance, de se retrouver parmi les siens, de revoir des
visages connus. Mais l’heure de partir a sonné. Il doit quitter sa terre natale et
repartir à la guerre. Pour comprendre ce qui se joue ici, il faut réinscrire la joute
dans son contexte historique. Nous sommes en 1905. Le texte évoque l’Empereur
erNapoléon I et la bataille d’Austerlitz, surnommée la bataille des Trois
Empereurs, qui s’est déroulée un siècle auparavant, le 2 décembre 1805 (11
frimaire an XIV), dans le Sud de la Moravie, et plus précisément entre Brünn et
erAusterlitz. Après neuf heures de combats, la Grande Armée de Napoléon I bat
erles forces austro-russes de l’empereur François I d'Autriche et du tsar Alexandre.
Outre son importance stratégique, cette bataille est considérée comme le chef-
d'œuvre tactique de Napoléon Bonaparte. Sans ces précisions d’ordre historique,
point de compréhension possible.
Le bertsu est très souvent circonstancié. Il traite de l’actualité du moment.
Sans une maîtrise de cette actualité, l’allocutaire des improvisateurs se prive du
sens même du bertsu. C’est ce qui explique, avec la maîtrise de la langue, sa
difficile « exportabilité ». S’il fallait mentionner une filiation entre le
bertsularisme contemporain et l’improvisation orale versifiée telle qu’elle se
epratiquait au début du XX siècle, c’est dans cet ancrage dans l’actualité du
moment qu’il faudrait la rechercher. Si nous devions, dès à présent, donner un
exemple de cette relation intime entre le bertsularisme et l’actualité, nous
évoquerions la joute qui s’est tenue le samedi 19 mars 2011 à Hendaye. Joute
pour laquelle les jeunes apprentis de l’école de bertsu de la ville frontalière
proposèrent comme sujet à Amets Arzallus et Sustrai Colina : « Vous êtes deux
Basques qui habitent au Japon. Suite aux évènements survenus à la centrale
nucléaire Fukushima, vous vous demandez si vous devez rester au Japon ou
rentrer au Pays Basque. »
35
eQuels étaient les thèmes abordés en ce début de XX siècle lors des fêtes de
Saint-Etienne-de-Baïgorry de 1905 par les improvisateurs présents ? Il fut
question de vin et d’eau, de guerre et de paix. Comme l’écrit Docteur Jean
Etchepare Bidegorri :

« Lehen biek : gerlaz eta bakeaz. Rothschild Sarakoa gerlaren alde behar zen
mintzatu ; bainan lagunak sista batzu igortzen baitzaizkon gaitzak, laster hasi
batearen goresten hura ere. Oro irriz. Pikoak ontsa eman balitu oraino,
erranguratzekorik etzitaken ; bainan etzuen deus onik ala ederrik agertzen bere ponet
gorri eta larru zuria baizik. Denik ere, bertzea baino gehiago izan da, ez baitzen behar
hanbat. » (77. orr)

Il fut également question de ce qui était le mieux dans la vie, d’être une mère
de famille ou une célibataire, vieille fille :

« Heien ondotik jin diren biek, ama familiakoa eta mutxurdina elgarren aldean
emanik, hetaz zuten gudua : zoin zer bizi huntan hobekienik han behar trenkatu.
Bainan etziren hanbat ari, ez bat, ez bertzea : neke baita ere, bereziki laborari
batzuentzat, lañoki mintzatzea, elgar kitzikatuz nehoren beharriak laidostatu gabe,
holako hedadura eta goratasuneko zer batzuez. Irissartar koblaria zauku azkenean
iduritu gutienik ahulena. Ezarri dute gure gizona buruz buruan bakea oixtian kantatu
zuenarekin, ikusteko nor izanen zen nausi : kantonieraren alde hura, hau kurrieraren.
Kurrierak erhautsi kantoniera : « oro egun guziez aiduru ahal daude haren ; esku
lanak ez ahal du aphaltzen ; noiz bustitzen ditu izerdiz kantonierak bere tresna
giderrak ? ez dea bertzalde ororen meneko, kurrierak aldiz letren heltzeko
hatzemaiten dituelarik nahi duen guziez lagunak ?» Kantonierak ez baitzezaken
gehiago deusik erran, ez hatsik har ere, bertzeak leherturik taloa bezala —ah ! zer
irriak egin ditugun !— garai saria eman dakote kurrierari : 45 libera, naski. » (idem,
77. orr)

Ces précieuses descriptions nous permettent de nous replonger dans les sujets
abordés. De plus, elles nous informent sur l’ambiance qui régnait lors de la fête.
Jean Etchepare Bidegorri ne manque pas de préciser que le public riait de bon
cœur à l’écoute des improvisateurs. Il écrit dans son article : « ah ! zer irriak egin
ditugun ! » (idem, 77. orr) Nous avons là un point commun entre le bertsularisme
e edu début du XX et celui du début du XXI : le rire du public. Le Docteur en
donne encore un exemple :

« Aitzinera joanik orduan, Rothschilek adiarazten daizko lau bersu, ditazken
maltzurrenak, dena keinu eta trufa. Bainan Eiheralartarrak zakon emaitekoa azken
uztarra, eta gaixtoena, kantuz, neurtuz hitzak : Nik ez dituk ezpainak zimurturen
emailerik deno, Ez bainaiz, ene laguna bezala. Amerikano. Jendearen oihu, irri
karkail eta esku zartak ! » (idem, 78. orr)

e eAu-delà, le bertsularisme contemporain du XXI siècle a conservé du XIX
siècle une part de l’organisation interne des concours, des exercices quasi
identiques, un traitement de sujets par paires d’improvisateurs, des salutations,
36
le fait qu’aujourd’hui encore l’on tienne compte de « l’appréciation normative
des improvisations chantées : les bertsu improvisés sont mesurés à l’aulne
d’une poétique d’écriture » (Laborde, 1997, p. 616), et d’une double évaluation
(sous forme d’une analyse de contenu agrémentée d’une analyse formelle),
capable de classer (selon un cadre référentiel, une extériorité « objective » et des
codes mutuellement consentis) les énonciateurs en fonction de différents
ecritères. Mais le XXI siècle a également conservé une partition des lieux des
performances. Les sessions improvisées continuent toujours, en ce début de
troisième millénaire, de se tenir dans ces mêmes lieux que sont les frontons.
C’est en effet dans l’enceinte du Jai Alai de Saint-Jean-de-Luz que s’est
déroulée la finale du championnat des improvisateurs du Pays Basque nord en
2008. C’est encore sous des frontons couverts que se sont déroulées les phases
qualificatives du championnat général des bertsulari 2009 à Ustaritz au kiroleta
pilotalekua le 17 octobre, à Zarautz à Aritzbatalde pilotalekua le lendemain, le
15 novembre à Beltzenia pilotalekua à Hendaye pour l’une des demi-finales, le
21 novembre toujours pour une demi-finale à Gernika au Jai-Alai pilotalekua).
Mais les joutes bertsularistiques se tiennent aussi dans des lieux plus prestigieux
comme les théâtres (le 11 octobre 2009, l’une des phases qualificatives du
championnat s’est déroulée dans le somptueux théâtre Arriaga de Bilbao).
Depuis quelques années les championnats se tiennent également dans des
vélodromes comme à Saint-Sébastien à Antonio Elortza belodromoa le 29
novembre 2009, dans des pavillons ou des terrains de sport (comme à Leitza le
10 octobre 2009 à Udal kiroldegia ou encore à Tolosa le 14 novembre 2009 à
Usabel kiroldegia). L’élection de ces lieux de performance étant bien entendu
fonction du nombre de spectateurs. Depuis 2005, le lieu de la finale du
championnat a changé précisément pour pouvoir accueillir un plus grand
nombre d’amateurs de poésie orale improvisée dans l’instant. Cette année, en
2009 comme en 2005, la finale s’est jouée au BEC de Barracaldo dans la
province de Biscaye qui est la plus grande salle du Pays Basque.
En 150 ans, le statut des improvisateurs a totalement évolué. Comme le fait
remarquer avec justesse Natalie Morel-Borotra :

« Le chant basque » apparaît comme le plus sûr moyen de conférer une nationalité
(le terme est pris ici sans lui attribuer forcément une connotation politique) à la
musique savante qui l'utilise (un opéra, une symphonie, seront basques s'ils font
usage de « thèmes basques »). Une telle idée ne pouvait que rencontrer un accueil
favorable auprès des nationalistes (on passe bien ici, en revanche, sur un terrain
epolitique) dans le premier tiers du XX siècle, pour qui le chant basque apparaît
comme l'illustration de l'essence immuable et éternelle du peuple basque et du
pays : son emploi sera donc revendiqué pour l'expression et la défense de l'identité
euskarienne. » (op cit)

En un siècle, on a donc fait passer le « chant basque » d'un texte poétique, à
contenu historique, à une mélodie « nationale ». Expression sonore d'une identité
ebasque. Considérés au début du XIX siècle comme de simples faiseurs de vers.
37
Comme des « bardes sauvages » (Chaho, 1836, p. 157) dont les productions « ne
méritent pas d’être écrites, ni lues » (Michel, 1983, p. 214), et dont « la verve
satirique soit la seule qui inspire encore les nombreux improvisateurs » (Bordes,
1982, p. 328), ils exerçaient uniquement une fascination à l’endroit « des classes
populaires du pays » (Sarasola, 1976, p. 136-137). Ils sont aujourd’hui considérés
comme des figures emblématiques et de véritables artistes de la parole. Leur
popularité a largement dépassé les classes populaires pour s’étendre à l’ensemble
des classes sociales de la communauté bascophone. L’improvisation « (…) qui
n’était qu’une conduite sociale est devenue une pratique culturelle » au cours de
ela seconde moitié du XIX siècle (Laborde, 1997, p. 618). L’improvisation
contemporaine, construite dans des interactions sociales, est ce que les Basques,
au cours de leur histoire, ont décidé d’en faire. Non un marqueur d’identité
basque qui se donnerait à voir comme un folklore basque mais bien plus un outil
de création. Un work in progress basé sur une langue vernaculaire véhiculaire.
L’intérêt des institutions (l’Académie de la langue basque Euskaltzaindia,
créée en 1918, intègrera plus tard une commission « bertsularisme » en son sein,
aujourd’hui la commission se nomme « Herri literatura »), des médias (presse
écrite, radio, télévision, consacrent une place très importante dans la couverture
d’un évènement comme le championnat général des bertsulari), des jeunes
populations diplômées (étudiants en philologie, en droit, en sciences politiques, en
journalisme), des intellectuels (auteurs, écrivains, journalistes, chercheurs en
anthropologie, en philologie, en linguistique, en musicologie…), des colloques et
des conférences (dont l’une des premières date de 1930, elle fut prononcée par
Manuel de Lekuona dans le cadre du Congrès de Bergara) et des publications
(Lekuona publie en 1935 son ouvrage intitulé Aozko literatura, la revue
Bertsolarya est créée en 1931, Xabier Amuriza rédige en 1981 son traité
d’improvisation intitulé Bertsolaritza, Denis Laborde publie son livre La mémoire
et l’instant qui reprend une part de sa thèse de doctorat de l’E.H.E.S.S en 2005)
qui lui sont consacrés, des écoles qui lui sont dédiées sont autant de signes de
cette double reconnaissance : par la nouvelle société basque et par la communauté
scientifique basque, française et internationale. Il est la preuve d’un changement
de statut autant que d’une institutionnalisation. Plus personne aujourd’hui ne
pourrait remettre en cause le fait que cette conduite sociale devenue pratique
culturelle symbolise à elle seule la littérature basque en tant que genre littéraire à
part entière.
Au niveau de l’enseignement aussi la situation s’est transformée. La pratique
s’est répandue dans les institutions scolaires de l’école primaire aux collèges et
lycées. Dans les écoles qui appliquent le système d’immersion. Dans celles qui
fonctionnent sur le registre de l’enseignement bilingue. A l’occasion du
championnat 2009, un article intitulé « Txapelketa ikasgelan eta euskaltegietan
landuko dute », « Le championnat sera travaillé dans les écoles et les centres
d’apprentissage de la langue basque » était publié sur le site dédié au
bertsularisme : bertsoa.com. Il faisait état du développement des relations
entretenues par l’association Bertsozale Elkarteak avec les divers établissements
38
en proposant aux différentes structures un matériel didactique approprié aux
différents publics, scolaires et adultes, pour les familiariser à l’improvisation orale
versifiée dans l’instant. Ce projet pédagogique devait permettre d’initier les
publics à cette pratique afin de la démocratiser par un travail de vulgarisation dans
le but de toucher le plus grand nombre. Au total, sur l’ensemble des sept
provinces, 15 150 élèves étaient concernés par ce plan qui s’étendait à 285
établissements scolaires sous la tutelle de 25 enseignants. Ce projet pédagogique
n’était bien évidemment pas le premier du genre. Le Pays Basque nord en effet
avait été l’un des premiers territoires à faire entrer la pratique à l’école, il y a
maintenant près de 25 ans de cela, avec un matériel pédagogique du type : « Gu
ere bertsolari », « Nous aussi improvisateurs ». Mais c’était la première fois
qu’un plan d’une telle amplitude était mis en place. Au Pays Basque nord,
l’association des écoles basques en immersion Seaska gère ce projet dans toutes
les ikastola. L’association Bertsozale Elkarteak a en charge le développement
dans les écoles bilingues. Suivant des cours de basque à l’association AEK qui
dispense des cours pour adultes à Saint-Jean-de-Luz, j’ai moi-même été concerné
par ce projet pédagogique, l’association Bertsozale Elkarteak ayant également
distribué ce genre de matériel à tous les centres d’apprentissage de la langue
basque gérés par l’association AEK.
Au niveau des thématiques traitées, il existe des sujets qui sont
particulièrement ancrés dans l’actualité. D’autres traversent le temps et sont
indémodables. Tel celui proposé le 10 septembre 1881 lors des fêtes d’Irun :
« Ura eta ardoa », « l’eau et le vin » (Zavala, 1986, p. 229-230) où encore celui
proposé au Labourd en 1881, au labourdin Dominique Etxart, lors du déroulement
à Saint-Jean-de-Luz au début de l’été des premières fêtes de Saint-Jean-de-Luz
avec concours d’improvisateurs : « Zein bizi da obeto, gizon langilea edo
alperra ? », « Qui vit le mieux, l’homme travailleur ou le paresseux ? ». Ces deux
thèmes pourraient figurer au programme d’un kartzelako lana ou intervention en
solo d’un championnat contemporain (ceci est particulièrement le cas pour le
second).
1) Le bertsularisme en Soule
La Soule a été le berceau de nombreuses figures qui ont marqué l’histoire du
e ebertsularisme au Pays Basque nord. Au XVIII siècle et au XIX siècle ce fut
l’occasion pour plusieurs d’entre eux de former ce qu’il est convenu de nommer
selon la qualification qu’en donne Patri Urkizu, « Barkoxeko koplakari eskola »,
l’école des koplakari de Barcus. Elle était formée par Beñat Mardo, Museña,
Alexis Arotx, Idiart Zalgizekoa, Dominike Haritchabalet, et Pierre Topet-
eEtxahun. Dans son recueil sur le bertsularisme au XVIII siècle, Patri Urkizu
référence cinq noms de Souletins : Alex Arotxa, Balere Artxu, Jusef Eguiateguy,
Dominique Haritchabalet et Beñat Mardo. Ce dernier fut l’un des plus connus et
eréputés au début du XIX siècle. V.F. von Humboltd fit pour sa part un voyage au
Pays Basque en 1801. Il évoque la Soule dans son ouvrage intitulé Los vascos,
39
Apuntaciones sobre un viaje por el Pais Vasco en primavera del año 1801, en
mentionnant le fait que dans cette province, le bertsularisme était une pratique
courante et qu’elle pouvait concerner n’importe quelle thématique.

Beñat Mardo a été l'auteur de nombreuses chansons restées célèbres au Pays
Basque. L’écrivain et homme politique basque naît à Tardets, Augustin Chaho,
Agosti Xaho en souletin, écrivait à propos de son répertoire dans son ouvrage
intitulé Biarritz entre les Pyrénées et L'Océan. Itinéraire pittoresque publié à
Bayonne en 1855 : « Vingt volumes ne contiendraient pas ses œuvres s'il avait eu
un sténographe avec lui dans les séances poétiques qu'il donnait en toute
occasion. » (Chaho, 1855, p. 159) Ce qui nous intéresse dans les écrits d’Augustin
Chaho, c’est le passage où il évoque le rire qui découle des joutes entre
improvisateurs. Il revient sur un épisode qui concerne Beñat Mardo et un certain
Idiart du village de Zalgize, en français Sauguis, en Soule. Il constate que c’est la
première fois que Beñat Mardo se fait battre lors d’une joute. Nous apprenons sous
la plume de Chaho que pour gagner son duel contre Mardo, Idiart s’est moqué de sa
calvitie. Comme nous aurons à le confirmer dans cette recherche, le rire découle
bien souvent de joutes qui prennent comme thématiques les caractéristiques
ephysiques des improvisateurs. Au XIX siècle, les bertsulari étaient donc légion
dans de nombreuses villes et villages (Barcus, Sauguis, Tardets, Altçay…). Les
fêtes de villages représentaient autant d’occasions d’assister à des confrontations.
Dans ces joutes, tous n’étaient pas égaux. Comme le notait Augustin Chaho, « les
paysans de Barcus étaient les plus spirituels de la province souletine. » (idem, p.
161) Ce qui est frappant, c’est de constater la place de l’humour, de l’esprit, et des
langues aiguisées dans toutes ces productions-confrontations bertsularistiques des
improvisateurs souletins. Comme l’écrit Patri Urkizu ce qui est à retenir à l’endroit
des bertsulari de Soule, c’est cela :

« Umore eta finezaz jantzak, mihi zorrotz jostalaraz ornituak, izpirituz beteak,
badirudi mende oso bat betetzen zuketela Mardo eta Etxahunen koblakari
garaikideak, A. d'Abbadie-ren Lore Jokoak Urrunen XIX.menderdian hasi aitzin. »
(Urkizu, 530. Orr, 1987)

Cet esprit tourné vers l’humour et le rire est confirmé par le Professeur Jean
Hartischelhar qui écrit dans un article consacré à la littérature basque publié sur le
site basqueliterature.com :

« On trouve également des exemples de poésie satirique parmi les compositions du
eXVIII siècle. En Soule, par exemple, le bertsolari Beñat Mardo fut très connu pour
son défi moqueur à Museña et sa critique amusante des chasseurs qui mangent des
chats à la place des lièvres (1793) ».

Dans sa chronique de la chanson basque, à propos de Beñat Mardo publiée
dans Gure Herria en 1967, Louis Dassance le considère comme le premier
bertsulari reconnu. Patri Urkizu a référencé pour sa part huit chants dans son
40
ouvrage « Bertso eta kantak ». Natif lui aussi du village de Barcus, Pierre Topet-
Etxahun (1786-1862) surnommé le « poète maudit », est un autre personnage
devenu légendaire. Réputé pour ses bertsu virulents, il est entré dans l’histoire du
bertsularisme du Pays Basque nord au même titre que Beñat Mardo. Nous ne
saurions que trop conseiller aux lecteurs de se plonger, grâce aux travaux de Jean
Haritschelhar, dans la lecture passionnante de sa vie et de son œuvre. Louis
Ligueix de Larrau, prématurément disparu, était d'un tout autre genre. Reconnu
pour sa part pour la pureté de son style, il nous a laissé quelques chansons parues
dans Kantuz, kanta, kantore. Pierre Bordaçarre-Etxahun (1905-1979) de Trois-
Villes, auteur de quatorze pastorales et de très nombreuses chansons, a également
pratiqué l'improvisation.
eAu début du XX siècle, les noms d’Ohitx et de Borthiri-Sala restent attachés à
la pratique de l’improvisation en Soule. Puis il semble que cette pratique
culturelle ait connu des hauts et des bas au point de quasiment disparaître. Il faut
eattendre le début du XXI siècle pour qu’elle puisse être redynamisée. A partir de
2001, le village d’Ordiarp organise annuellement un concours de bertsu écrits
dans le cadre des Journées-rencontres de la musique. Mais c’est surtout à partir de
l’avènement des écoles de bertsu qu’un réel changement est perceptible. En 2005
trois jeunes participent au championnat des improvisateurs du Pays basque nord
et en 2006, six. La même année, deux jeunes Souletins participèrent au
championnat des bertsulari du Pays basque, « Euskal Herriko xapelgoa ». Et le
rôle de l’école de bertsu pour adultes eu un impact certain dans cette
redynamisation. Comme le note Karlos Aizpurua dans son article « Xiberuan
bedatse », le printemps en Soule :

« Hortara heltzeko ezinbestekoa izan da Mauleko helduen bertsu eskolak murru
artean eta eskolatik at egin lana. Beharrik 2003an abiatu genuen bertsu eskola hura
Mixel Etxekopar eta Dominika Agergarairen eskutik. Egun Mauleko helduen bertsu
eskola erreferentzia bat da Xiberoan ; gai emaile, bertsu kazetari, bertsu epaile, saio
antolatzaile eta elkartekide topagune bat baita ; eta denak bertsutan ari gainera, talde
giro xarmantean. » (Karlos Aizpurua, 2006, 5. orr)

« Pour en arriver là, le travail réalisé par l’école de bertsu pour adultes de Mauléon ;
entre ses murs et en dehors de ses murs ; a été indispensable. Par bonheur, en 2003
fut mise en place cette école de bertsu avec comme responsables Michel Etchecopar et
Dominique Aguergaray. Aujourd’hui, cette école est devenue une référence en Soule
en raison du fait qu’elle est devenue un point de rencontre réunissant donneur de
sujet, journalistes spécialisés sur le bertsularisme, organisateur de joutes, tous
capables d’improviser dans une ambiance conviviale. » (Karlos Aizpurua, 2006).

C’est ce travail initiatique préliminaire qui permet aujourd’hui de porter ses
fruits et de voir arriver sur le devant de la scène de nouvelles générations
d’improvisateurs. La session qui s’est tenue en 2009 dans les locaux de
l’association Bil Xokoa d’Ordiarp, dans le cadre de la journée de la musique
« musikaren eguna », en est une des illustrations. Pour la seconde année
consécutive, cette joute organisée autour du donneur de sujet Dominique
41
Aguergaray a permis de réunir plusieurs générations. Etaient présents ce jour là,
autour des plus anciens comme Mixel Etxekopar, les jeunes comme le fils du
célèbre bertsulari Ernest Alkat, Xan Alkat issu des écoles de bertsu et les très
jeunes comme Gilien Negueloua, Johane Sarraillet et Ibai Thornary. Ces deux
derniers participèrent au championnat des écoles à Hasparren en juin 2009. Gilien
Negueloua, lui, était qualifié pour la finale du championnat 2009 des jeunes âgés
de 14 à 18 ans à Itxassou. Ils incarnent tous les trois les figures de cette
redynamisation du bertsularisme en Soule.
Cette joute était de plus l’occasion de constater que le rire n’est pas le propre
des anciens. Qu’il n’y a pas d’âge pour faire rire et pour en rire. Les très jeunes
provoquèrent ce jour là l’hilarité générale. S’il fallait tirer une leçon
supplémentaire de cette joute oratoire, c’est bien dans cet attachement des
Souletins pour le rire qu’il faudrait également la rechercher. Ce rire, les Souletins
le partagent avec les habitants des autres provinces.
La fête de l’école de bertsulari de Mauléon est l’occasion de redynamiser la
pratique de l’improvisation orale dans cette province. En juillet 2009, et ce pour la
deuxième année consécutive, une soirée regroupait quatre bertsulari dont Xumai
Murua, Odei Barroso et Maialen Lujanbio, qui avait pour l’occasion fait le
déplacement depuis sa province natale du Guipuscoa. Nous avons posé la
question suivante au fils d’Ernest Alkat, Xan Alkat :

« Nola ikusten duzu iparraldeko egoera (bertsularitzarena) ? Eta partikularzki
Xiberoan ? »

« Comment vois-tu la situation vis-à-vis du bertsularisme au Pays Basque Nord et
particulièrement dans la province de Soule ? »

Sa réponse incite à un certain optimisme quant à l’avenir de cette pratique
culturelle dans la plus petite des sept provinces basques.

« Batzuek bitxi atxemaiten ahal badute ere, Xiberuko bertsoaren geroaz ez naiz beldur
batere. Kantuek, Bertsoek edo Koblek badute sekulako garrantzia eskualde huntan.
Helduen bertso eskola badugu eta 2 talde haurren eskoletan. Beste lekuetan baino
talde gehiago gira eta ez da arranguratzerik, ene ustez segurik.”

« Même si pour certains cela peut paraître bizarre, je n’ai absolument aucune crainte
vis-à-vis de l’avenir de cette pratique en Soule. Les chants, les bertsus et les koblas ont
une importance immense dans cette province. Nous avons une école de bertsu pour les
adultes et deux groupes dans les écoles pour les enfants. En comparaison avec
d’autres endroits, nous avons plus de groupe et à mon avis il est certain qu’il n’y a pas
de souci à se faire. »

C’est en Soule que Xan Alkat a acquis ses bases concernant l’improvisation
orale versifiée dans l’instant. Quand nous lui avons demandé : « Zuk noiztik eta
nola hasi zinen bertsuak botatzen ? » « Depuis quand et comment as-tu
commencé à improviser ? ». Sa réponse fut la suivante :
42
« Deia erran dezatan ez nizala arrunt bertsolaria. Plaza zonbait baditut bainan arrunt
guti maleruski, ez dut oino arras ene burua bertsolari gisa ikusten, behar nintaike
hortako luzaz trebatu oraindik. Bainan galderari erantzuteko, eta erran bezala lehen,
Xiberurat jin nintzen lan egiterat eta orduan jakin nuen helduen bertso eskola bazela
Maulen. Karlos Aizpurua erakaslea zen orduan eta nahikeria bainuen hortan aritzeko,
orduan hasi nintzen. Eta gero, hala, norbaitek guri galdeginik edo, hasi ginen
Mauletarrak zonbait bertso kantatzen gure plaza xume bainan goxagarrietan. »

« Avant toute chose il faut que je précise que je ne suis pas tout à fait un bertsolari.
J’ai improvisé sur quelques places mais vraiment peu malheureusement et jusqu’à
maintenant je ne me représente pas à moi-même comme un bertsulari, il faudrait pour
cela que je m’entraîne pendant longtemps pour cela. Mais pour répondre à la question
et comme je l’ai mentionné précédemment, je suis venu en Soule pour travailler et à
l’époque j’avais été informé qu’il y avait une école de bertsu pour adultes à Mauléon.
En ce temps la, Karlos Aizpurua était enseignant et j’avais l’envie de m’y intéresser.
J’ai donc commencé. Et ensuite, après une sollicitation, nous, quelques-uns de
Mauléon, avons commencé à chanter des bertso dans nos modestes places mais avec
un plaisir certain. »

C’est donc le fait de la présence d’un enseignant de bertsu sur place en Soule
qui a été pour certains un déclencheur rendant possible la réalisation d’envies
irréalisées jusque-là. La transmission du savoir pouvait ainsi se faire. Cet
apprentissage était un préambule aux sessions futures dans les places souletines.
Comme le reconnaît Xan Alkat :

« Karlos Aizpurua erakasle ginuen eta harekin ikasi ginuen nola bertsoa landu, josi,
errimak ikasi, etab… Eta gero gelditu bazuen ere erakaskuntza ; segitu ginuen bertso
eskolan eta geroztik ari gira elgarrekin eta zinez plazer haundia hartzen dugu ! »

« Karlos Aizpurua était notre enseignant et avec lui nous avons appris comment
élaborer un bertsu, remplir, relier, nous avons appris les rimes, etc. Et ensuite même
si Karlos Aizpurua a laissé tomber l’enseignement en Soule, nous avons continué
l’école de bertsu et depuis, nous improvisons ensemble et nous prenons un plaisir
certain. »
2) Le bertsularisme en Basse-Navarre
L'histoire du bertsularisme en Basse-Navarre a retenu quelques noms. Le
dénommé Xantxo, muletier de profession travaillait dans la vallée de Baïgorry
entre 1835 et 1850. Sa verve un peu dure et par moments grossière lui valut
quelques ennuis avec les douaniers qu'il traitait de "méchants" ! Il est
vraisemblable que la contrebande lui rapportait davantage que le métier de
muletier. En critiquant ces fonctionnaires, il se mettait tous ceux qui la
pratiquaient de son côté...
Manex Apezena était bon bertsulari mais mauvais citoyen si l’on en croit la
description qu’en fait Jean Ithurriague, ancien Conservateur du Musée Basque de
43
Bayonne et auteur du livre « Un peuple qui chante : les Basques ». Il nous relate
cette anecdote :

« Manex Apezena, de la maison "Bildostegia" à Banca, était tout hormis un honnête
homme. Poète vénal, il vendait ses couplets et il s'était spécialisé dans la délation. Il
passa une dizaine d'années en prison pour vols. Ayant soupçonné sa nièce de l'avoir
dénoncé, il la chansonna sans pudeur. Manex néanmoins ne manquait ni de verve, ni
d'esprit ; il maniait l'invective de main de maître. »

Otxalde de Bidarray, douanier de profession, était particulièrement apprécié. Il
était invité à toutes les manifestations culturelles. Il animait, une fois par mois, le
marché d'Hasparren. Xetre, bertsulari originaire de ce village, nous le décrit de la
sorte : "Homme jeune, capable, bien éduqué. Aimé de tous".
Zubiat, poète authentique et brave homme a joui de la sympathie générale. Il
exerçait à Béhorléguy la profession de facteur rural. Un jour de mars 1909, Zubiat
qui desservait alors Mendive, fut appelé par le receveur des Postes de St-Jean-
Pied-de-Port. Il dut interrompre sa tournée. Pourquoi ? Le Roi d'Angleterre
Edouard VII se trouvait dans la capitale de la Basse-Navarre. Sa Majesté avait
exprimé le désir d'entendre des bertsulari. Après sa prestation, Zubiat reçut les
félicitations du souverain anglais. Joanes Etcharren d'Irouléguy, Larramendy et
Larralde de Saint-Michel, Manex Etxamendi d'Estérençuby, Pudent d'Arnéguy,
Peio Erramuspé entre autres, ont pris part à une multitude de tournois, de
charivaris et de banquets.
Nous devons à Bettiri Ibarrart de très belles chansons, dont Sotoko oporra,
Mitxelengo zubia, Itsua eta sastrea que les Basques chantaient avec grand plaisir
aux repas de noce ou de famille. Ses improvisations publiques obtenaient également
un énorme succès. Meltxor, Zubikoa-Ibarra, Félix Iriarte Birsinanto, nés en
Navarre, ont vécu très longtemps dans la vallée de Baïgorry. Iriarte fut consacré en
1936 Champion lors du Concours Général de Bertsulari de Navarre, à Elizondo.
Celui qui reste incontestablement le grand maître de l'improvisation poétique,
c'est Fernand Aire, que tout le monde appelle Xalbador. Du nom de sa maison
Xalbadorrenea. Sa langue est considérée comme pure et ses vers, d'une facture
classique, expriment une pensée profonde et riche. Son livre Odolaren mintzoa,
La voix du sang reste un classique pour les jeunes apprentis bertsulari.
Longtemps, Xalbador a été hanté par l'idée qu'après lui, il n'y aurait plus de
bertsulari en Basse-Navarre. Le bertsu qui suit évoque ses préoccupations vis-à-
vis de la langue basque :

Bexanabar, Lapurdi / eta Xuberoan
nik ez dakit jendea / zeri buruz doan.
Euskara itotzea / hartu du gogoan
ezagutza gabeen / urgulu zoroan.
(En Basse-Navarre, au Labourd et en Soule / moi je ne sais pas ce que veulent les
gens. / Ils ont la volonté d’asphyxier la langue basque / dans l’orgueil fou des incultes
sans raison par vanité irréfléchie.)
In (Xalbador, Odolaren mintzoa, Gogoan hartu, 1976, p. 224)
44
Mais quelques années avant sa disparition brutale, le jour où on lui rendait
hommage dans son village natal d’Urepel, il s'était rendu compte, avec joie, que
certains jeunes avaient repris le flambeau, dont son propre fils Michel.
L’histoire du bertsularisme en Basse-Navarre ne serait pas complète sans
évoquer Jean-Pierre Mendiboure de Hélette, Jean Arrosagaray d'Aincille, Jean-
Louis Harignordoki (Laka) de Baïgorry et Ernest Alkat d'IhoIdy-Armendaritz. Ce
dernier était de la génération de Joanes Arrosagarai, Damatit Hirigarai et
Mendiburu. Il aura été le trait d’union entre deux générations d’improvisateurs
avec d’un côté Xalbador et Mattin et de l’autre la nouvelle génération dont font
partie Amets Arzallus et Sustrai Colina et dont il était l’un des enseignants. Nous
ne saurions initier des recherches sur la nouvelle vague issue des écoles de bertsu
sans consacrer dans cette partie de la recherche une place conséquente à
l’évocation de l’importance d’Ernest Alkat. Ce Bas-Navarrais est à raison
considéré comme le trait d’union entre deux générations d’improvisateurs, témoin
du passage du bertsolarisme d’une époque (avec Xalbador et Mattin) à une autre
(Arzallus et Colina).
Ernest Alkat est né en 1951 dans le village bas-navarrais d’Iholdy qui
s’orthographie Iholdi en langue basque. Loin de n’être qu’un improvisateur, il a
pris part dans de nombreuses organisations culturelles. Il a été, entre autre, à
l’origine de l’école en langue basque (ikastola) de Mouguerre ainsi que partie
prenante dans l’association culturelle toujours dans ce même village. Humble,
toujours partisan de la bonne humeur, il n’était pas le dernier à rire. Patriote (en
basque abertzale), il a vécu le sentiment de dénigrement à l’origine de son
engagement politique, qualifié d’enbata zikinak, c'est-à-dire de « déshonorant
patriote » par nombre de ceux qui ne partageaient pas ses valeurs. Alors qu’il
déménageait de Bayonne à Armendarits (Armendaritze), son village d’adoption
où il a fini ses jours, sa famille était la seule à envoyer ses enfants à l’ikastola. Il
devait conduire ses enfants à Saint-Palais par ses propres moyens mais
aujourd’hui les choses ont bien changé et il existe un système de ramassage
scolaire qui permet de soulager les parents. En tant que pionnier de l’éclosion de
l’organisation culturelle basque, il a ressenti les vexations de cet engagement qui
ne sont plus à l’heure actuelle de rigueur. Aujourd’hui, dans ce même village bas-
navarrais, nombreuses sont les familles qui envoient leurs enfants dans ce système
scolaire basé sur l’immersion.
A l’avant-garde de l’institutionnalisation de la culture, il commence à
improviser à l’âge de vingt ans auprès de la génération de Xalbador et de Mattin.
Il garde un souvenir mémorable de sa première joute, sur la montagne Baigura,
en compagnie de Xalbador qui n’avait pas sa langue dans sa poche. Ce dernier
pensait qu’après lui et Mattin, son compère, ça en serait fini du bertsolarisme. En
un sens il n’avait pas totalement tort puisque l’improvisation telle qu’elle se
pratiquait dans des villages totalement bascophones et où les occasions des
performances ne manquaient pas ; était distincte de l’improvisation orale
contemporaine. Mais loin de s’étendre, cette pratique à réussi à s’adapter aux
nouvelles réalités sociales, économiques et linguistiques.
45
Ernest Alkat a été l’un des premiers à comprendre l’importance de la
transmission et c’est lui qui s’est chargé des premiers cours d’improvisation allant
d’écoles en écoles, présentant aux élèves les bases de cette improvisation orale. A
l’inverse d’un Xalbador qui n’était pas enclin à l’enseignement et qui refroidissait
parfois les ardeurs des novices en n’hésitant pas à critiquer leurs prestations,
Ernest Alkat a toujours été à l’écoute des jeunes générations les encourageant
sans cesse dans leur initiation. Initié lui-même auprès du curé Emile Larre en
compagnie d’autres improvisateurs de la même génération (Txomin Ezponda,
Jean-Pierre Mendiburu …), il a réussi à acquérir les compétences indispensables
(mesures, rimes, structure formelle du bertsu, airs…) et s’est servi de ce bagage
pour le transmettre aux nouvelles générations (Amets Arzallus, Sustrai Colina…).
Champion de Navarre en 1987 et 1989, il prit également part à la finale du
championnat de bertsolari du Pays Basque en 1982, 1986 et 1989. Soucieux de
faire respecter cet art de l’improvisation il avait plus d’une fois pris la parole pour
demander de l’égard vis-à-vis des performeurs qui avaient à l’époque fort à faire
lorsqu’ils devaient se produire dans des zikiro besta ou dans des fêtes populaires.
Dans ces moments d’énonciation, le brouhaha, l’inorganisation de la joute, et
l’absence de microphone (l’improvisateur devait demandait le leur aux musiciens)
rendait l’exercice délicat. Mais les improvisateurs n’hésitaient pas à s’adapter aux
conditions, et parfois, comme le relate Ernest Alkat pour maintenir intacte
l’attention du public, il n’hésitait pas à raconter des histoires drôles et des blagues.
Ce récit rend de la sorte tout à fait efficiente la différence qui sépare l’ancien
temps de l’improvisation « traditionnelle » du contemporain, que nous
qualifierons de moderne. Aujourd’hui, les séances sont organisées, et le silence
est de rigueur pour permettre à l’auditoire de profiter pleinement du contenu des
messages. A une débasquisation de la société basque correspond une sacralisation
de la culture et de langue, cette dernière étant considérée par certains, au Pays
Basque nord, comme en danger de mort. La langue basque est dans ces conditions
de plus en plus vénérée à mesure qu’elle perd un nombre croissant de locuteurs.
Pour s’adapter, l’improvisation a du mettre à l’écart ses anciennes références
puisées dans la ruralité et énoncées dans des formes dialectales pour laisser place
à un basque unifié qui domine aujourd’hui la discipline. Cet usage du basque
unifié permet de plus une communication facilitée dans les sept provinces, car du
temps de Xanpun ou d’Alkat, il n’était parfois pas simple de se faire comprendre
de l’autre côté (sous entendu de l’autre côté de la frontière). Alkat raconte cet
épisode où le sujet qui lui était proposé était : « Gabonetan, Atutxak turroia jango
al du ? » ce qui peut se traduire par « Est-ce qu’Atutxa va manger du touron pour
les fêtes ». Ce qu’il fallait ici comprendre c’était bien sûr l’interrogation suivante :
Est-ce que Atuxta va rester à son poste jusqu’aux fêtes de fin d’année ?
46
Et Alkat de préciser :

« Moi je n’y connaissais rien aux histoires de football et de ce sujet je ne comprenais
rien. A la fin de cette joute lors des salutations finales, j’avais mentionné que pour les
comprendre il aurait fallu que je commence par apprendre à parler en espagnol ! ».

Cette réflexion comme nous pouvons nous en douter n’avait pas du tout été
bien prise de la part des organisateurs.
De nos jours comme le constatait Ernest Alkat dans un entretien à un
journaliste peu avant son décès :

« Baserri munduko hizkuntza hura, adibidez, galdua dute belaunaldi gazteek ! »

« La langue du monde rural, cette langue-là, les jeunes l’ont perdue ! ».

A ces modifications thématiques s’ajoutent les transformations qui affectent la
structure formelle des bertsu. Comme le note Mixel Aire dans un entretien
accordé au Journal du Pays Basque :

« Depuis que j’ai débuté, au-delà de la reconnaissance et des championnats, les
techniques d'expression ont elles-mêmes évolué. Les vers en quatre et cinq (zortziko
handia) et (hamarreko handia) ont peu à peu été remplacés par les (bederatziak) dans
le chant libre, kartzelako gaia, les versets en sept, huit ou neuf vers constituent une
difficulté supplémentaire, il faut plus de mémoire » explique-t-il. Il reconnaît que « la
capacité de cadrer un contenu poétique, est plus difficile si les schémas métriques sont
plus longs. Les bederatziak existaient dans le chant traditionnel, mais c'est le
bertsulari biscaien Amuriza qui a répandu cette pratique ».

Il nous serait impossible de terminer cette présentation de l’improvisateur
Ernest Alkat sans mentionner son rôle majeur dans l’organisation de l’association
Bertsolarien Lagunak, qui peut littéralement se traduire par les amis des
improvisateurs. C’est cette association qui est à l’origine de l’organisation des
principales joutes oratoires comme ce fut le cas en 2008 avec le championnat de
bertsulari du Pays Basque nord. Il a été pour beaucoup dans la réunion des
improvisateurs au sein de cette association dont il a été le premier président. Avec
sa disparition c’est définitivement une page de l’histoire du bertsolarisme qui se
tourne au Pays Basque nord. Désormais, c’est dans les ikastola et les écoles de
bertsu (bertsu eskolak) que les jeunes s’initient et c’est pendant les championnats
et les prix que les improvisateurs doivent faire montre de leurs talents même si
d’autres lieux et d’autres moments se prêtent encore à des performances (fêtes,
repas, évènements spéciaux …). Parcourir la vie de cet éminent improvisateur
aura été pour nous l’occasion de présenter en filigrane les modifications qui ont
affecté les codes linguistiques (avec le passage du dialecte au basque unifié) et
des réalités sociolinguistiqueun territoire qui se débasquise).
Lors de la célébration de la Sainte Agathe à Biarritz, j’avais moi-même passé
la journée avec Ernest Alkat en faisant le tour de la ville pour saluer les
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différentes personnalités. L’occasion pour l’improvisateur de manifester son
attachement à la langue comme lors de cette composition pour Monsieur le Maire
de Biarritz :

Bonjour Monsieur le Maire
Jaun Didier Borotra
ez dakizu euskara
hau ez da berria.
Hemen Miarritze ere,
Euskalkal Herria da
herriko etxean gira
entzun geure kopla.

(Bonjour Monsieur le Maire / Monsieur Didier Borotra / vous ne parlez pas le basque
/ ça ce n’est pas nouveau. / Ici, a Biarritz aussi / c’est le Pays Basque / nous sommes à
la mairie / écoutez notre kopla.)

Et une nouvelle fois, à l’occasion d’un autre poème versifié où il précise sa
fonction de gardien de la langue basque et de militant qui œuvre pour la création
d’un département Pays Basque, écoutons Alkat :

Miarritzen kulturaz
euskaraz ari da
ta herriko etxean
auzapez erdaraz.
Hitz egiten ez baita
hizkuntza galtzen da
orduan nahia da
departamendua.

(En matière de culture à Biarritz / cela se fait en langue basque / et à la mairie / le
Maire ne s’exprime pas en basque. / Parce qu’une langue n’est pas pratiquée / elle se
perd / aussi la volonté va dans le sens / d’un département Pays basque.)

Sans doute que le message de l’improvisateur a été perçu et qu’il a eu des
conséquences positives. Les efforts de la municipalité pour initier le personnel
municipal à la langue basque par le biais d’accords passés avec l’association de
l’enseignement du basque pour les adultes AEK vont en effet dans ce sens. Les
mesures prises par cette même municipalité pour faire en sorte de permettre à des
chercheurs de mener des recherches sur la culture basque par l’attribution
annuelle de bourses en partenariat avec la société d’étude basque Eusko
Ikaskuntza suivent une direction similaire. Sans doute, les injonctions d’Alkat
auront aussi été partie prenante vis-à-vis de cette nouvelle orientation stratégique
et ce même si le premier représentant de la Ville n’est toujours pas bascophone.
Aujourd’hui en Basse-Navarre, la relève est assurée par Mizel Matéo-
Sallaberry, de Bidarray. Né en 1988, il présente déjà selon les connaisseurs toutes
les qualités requises pour rivaliser, très prochainement, avec les meilleurs. Il a
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participé à la finale du championnat des bertsulari du Pays basque nord en 2008
au Jai-Alai de Saint-Jean-de-Luz.
Parmi les plus jeunes citons enfin les deux frères jumeaux de Saint-Jean-Pied-
de-Port, Luku Bixente et Mattin, les deux fils de l’auteur de pièces de théâtre
Antton Luku auquel nous pouvons également ajouté Bixente Hirigarai de Saint-
Etienne-De-Baïgorry.
3) Le bertsularisme au Labourd
Le site bertsulari.com nous fournit de précieuses informations concernant
cette histoire du bertsularisme dans la province du Labourd. Il remarque que les
villages d’Hasparren, Sare, St-Pée-sur-Nivelle, Urrugne, Cambo, Espelette et
Louhossoa ont marqué cette histoire. Les historiens qui ont préparé le site notent :

« Jean-Pierre Larralde, dit "Panpale" était forgeron à Louhossoa. Cet improvisateur,
infatigable et fécond, a eu le grand mérite de reprendre une tradition qui tendait à
disparaître. Martin Larralde dit "Bordaxuri", l'auteur de la célèbre chanson
"Galerianoaren kantua" ("Le chant du Galérien") qui date de 1815, était originaire de
Hasparren. Son oncle Bernard Larralde (1771-1853) et le fils de ce dernier, le
Docteur Jean- Baptiste Larralde (1804-1870) furent également improvisateurs. En
efait, au XIX siècle, le bertsularisme avait une très grande importance à Hasparren et
sa région, que ce soit l'improvisation publique ou les bertsus transcrits ou imprimés
sur des feuilles volantes. D'ailleurs, Hasparren comptait plusieurs improvisateurs,
hommes et femmes. La mémoire collective a retenu le nom d'Iribarnegaray dit "Xetre"
Improvisateur assez moyen, il "officiait" souvent avec Otxalde de Bidarray, qui était
toujours excellent. Il y avait aussi Durruty-Xuberri, Katxo, Joanes Urruna-Daguerre,
Gaxte Leon, Amespil-Patrun, Larramendy- Ebasun, Iriart-Iturrilo, Munonborda ;
tous, après une série de libations copieuses et devant une foule à point surexcitée,
improvisaient des "zirto" plutôt que des "bertsu", s'inspirant du drame banal des
existences humaines, sans toutefois s'élever à des hauteurs sublimes. Un autre
Hazpandar, José Mendiague, dut partir à Montevideo pour gagner sa vie. Ses bertsus
sont remarquablement écrits et plusieurs de ses chansons rencontrent, encore de nos
jours, un succès certain. Deux dames bertsularis ont fait beaucoup parler d'elles !
Marie Argain de Cambo et Ana Etchegaray d'Hasparren. Marie Argain ne savait ni
lire, ni écrire. Pourtant, avec l'aide d'une voisine qui copiait ses bertsus, elle participa
à plusieurs concours. A Espelette, elle gagna le premier prix. Le thème en était :
"Mari et femme dans la vie de tous les jours". Les deux dames étaient constamment
sollicitées pour animer les mariages, les baptêmes et les fêtes patronales.A Urrugne,
nous trouvons Jolimont de Haraneder et Tipy-Elissalde, ce dernier auteur de
"Kriolinak" et "Dama gazte xarmant bat". A Sare, Vergez qui remporta quelques prix,
et surtout les Elissanburu Jean-Baptiste et Léon, sans oublier le compositeur de la
chanson la plus connue à travers tous les âges : "Ikusten duzu goizean", Jean-Baptiste
Elissanburu qui lui, toutefois, ne pratiqua point l'improvisation publique. Mais, aux
dires de Jean Ithurriague qui l'a personnellement connu : "le maître des
improvisateurs labourdins était, sans contredit, Martin Irabola de St-Pée-sur-Nivelle.
Il ne savait ni lire, ni écrire ; il n'en fut pas moins un poète extraordinaire. (...) Matxin,
en effet, fut un bertsulari très connu, non seulement en Pays Basque français, mais
aussi en Pays Basque espagnol, où il était appelé chaque fois que se donnait une fête
49
importante : nous l'avons vu "disputer" en compagnie de Panpale Larralde au
concours de Saint-Sébastien, en 1935(...). Il obtint le second prix, derrière "Basarri".
Un autre bertsulari célèbre, disparu en 1981, Mattin Trecu était né et a vécu à Ahetze.
De petite taille, un visage jovial, plein de malice, son regard très vif lançait des éclairs
lorsque "l'adversaire" essayait de lui prendre le dessus. Sa verve était intarissable et
avec le grand Xalbador, ils formaient "un couple" parfait. « Xanpun » (Manuel Sein),
natif de St-Pée-sur-Nivelle, Dominique Ezponda (natif de Basse-Navarre mais
habitant à Ahetze), et Fermin Mihura d'Ascain ont longtemps été les seuls
représentants du Labourd au cours des années 1980-1990. »

Jean Haritschelhar dans sa relecture de notre recherche nous faisait remarquer
que cette liste serait incomplète si nous omettions d’évoquer l’improvisateur
Joanes Berges du village de Sare. C’est désormais chose faite.
C’est grâce à l'enseignement du bertsularisme dans plusieurs écoles de bertsu
et dans les écoles basques en immersion, ikastolak, qu’une nouvelle génération de
jeunes bertsulari a pu voir le jour. Ce sont eux qui étaient les acteurs principaux
du championnat des bertsulari du Pays Basque nord en 2008 à Saint-Jean-de-Luz,
avec des représentants tels qu'Amets Arzallus, Sustrai Colina, Maddalen Arzallus,
Odei Barroso, Xumai Murua, Ekhi Erremundegi et Miren Artetxe. Les deux
premiers sont devenus des figures emblématiques du bertsularisme contemporain
et se produisent fréquemment au sud comme au nord.




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Chapitre 2

Manifestations du bertsularisme contemporain
au Pays Basque nord
1) Une organisation au niveau des sept provinces basques
Il faut appréhender cette organisation en ayant en perspective le Pays Basque
dans son intégralité. Il y a l’association du Pays Basque dans son ensemble Euskal
Herriko elkartea, les trois provinces du nord fonctionnent comme si elles n’en
constituaient qu’une seule, étant donné la taille du Pays Basque nord.
L’association Euskal Herriko elkartea est implantée au Guipuzkoa, en Alaba, en
Navarre, en Bizkaye, et au Pays Basque nord. Au total six associations, et dans
chacune, il y a trois axes principaux : la transmission, la recherche et la
promotion-diffusion.
2) Une tradition vivante car modernisée
La tradition pour la tradition n’intéresse pas Karlos Aizpuru. Si le
bertsularisme n’était resté qu’une tradition, elle se serait probablement perdue.
Heureusement le bertsularisme s’est développé, s’est modernisé, et pas seulement
au niveau de l’enseignement, mais aussi au niveau des sujets dans les années 1970
quand ils sont devenus plus concernés par la réalité sociale, des airs, des mesures,
de ses manières d’envisager le monde, au niveau aussi de son inspiration dans la
littérature écrite, et c’est de là que procède son attraction, l’intérêt qu’il suscite.

« Bertsularitza, bizi da txertatua delako gizarte modernu batean. »

« L’improvisation vit parce qu’elle est insérée dans une société moderne ».

Le bertsularisme fonctionne aujourd’hui de Banca à Bilbao avec des thèmes et
des sujets traditionnels, la mort, l’amour, mais aussi avec des sujets modernes, les
OGM, les téléphones portables.
Le bertsularisme au Pays Basque nord a besoin d’amateurs de bertsu,
d’organisateurs de bertsu, de donneurs de sujets, de juges, d’un public averti, de
journalistes également qualifiés pour commenter les bertsu. Un élève qui est

passé par l’école sait comment analyser une performance de bertsu. La
transmission du bersularisme au sein de la famille s’est rompue comme celle de la
langue basque qui est en train de se perdre dans les familles. C’est pour cette
raison que Karlos Aizpurua considère les écoles de bertsu pour adultes comme
indispensables.
3) Institutionnalisation du bertsularisme au Pays Basque nord
a) 1980 : création de l’association Bertsularien Lagunak
C’est sur une idée d’Etienne Salaberri que tout a commencé. Ce dernier a
conseillé à Ernest Alkat et à Jean-Louis Laka de créer une association afin de
regrouper tous ceux qui gravitaient autour de l’improvisation orale au Pays
Basque nord. En septembre 1980 fut organisé un dîner à Bayonne. Là se sont
retrouvés Mixel Lekuona, Mixel Itzaina, Emile Larre, Txomin Ezponda, Ernest
Alkat et à Jean-Louis Laka… et ils décidèrent en commun de créer l’association
Bertsularien Lagunak.
En premier lieu ils organisèrent un hommage au bertsulari Xalbador, comme
cela se perpétue depuis dans le village d’Urepel. Ensuite ils organisèrent des
joutes. L’année suivante en 1981, Mattin décéda et tous participèrent à un
hommage qui lui fut rendu.
A cette époque, l’association fit appel aux organismes publics, aux mairies et
au Conseil Général mais Jean-Louis Laka se souvient qu’en ce début de la
décennie des années 1980 les amateurs d’improvisation orale étaient mal perçus
en particulier par le Conseil général qui les considérait comme des abertzale.
Dans un entretien que Jean-Louis Laka accorde au journaliste Eneritz Zabaleta en
2007 pour le magazine Bertsolari il constate :

« Garaian baina, erakunde horiek biziki arrotzak ziren. Haientzat abertzale engaiatu
batzuk baizik ez ginen. Gaizki ikusiak ginen. » (Laka, 2007, 20 orr)

Jean-Louis Laka devient le premier secrétaire de l’association, puis officie en
tant que trésorier. Ce n’est que bien plus tard qu’il s’éloigne de l’association à un
moment où cette dernière se professionnalise, avec le recrutement d’un
comptable, à l’époque de la création de l’Office Public de la langue basque
(Euskararen Erakunde Publikoa). Il conseille alors à Karlos Aizpurua et à Aitor
Sarasua de rechercher des financements du côté du conseil de développement
(Garapen Kontseilua).
En ce qui concerne l’enseignement du bertsularisme, Jean-Louis Laka se
souvient du rôle de Xanti Iparragirre qui a été l’un des premiers à prendre
conscience de l’importance de la création d’écoles de bertsu et de l’intégration de
la formation dans l’institution scolaire. Comme il le note dans son entretien avec
Eneritz Zabaleta :

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« Xanti Iparragirrek erran zuen, bertsularitza ikastoletan erakutsi behar zela, bertsu
eskolak behar zirela sortu, bertsulari berriak atera zitezen. Xantik anitzetan erraten
zigun hori. » (Laka, 2007, 20. orr)

C’est le début de la création et de la mise en place du tout premier matériel
didactique et pédagogique avec la réalisation d’ouvrages et de cassettes à
destination des élèves des écoles basques ikastola. Xanti Iparragirre, Mixel
Lekuona puis Ernest Alkat commencent alors à parcourir les ikastola pour
enseigner. Jean-Louis Laka essaie de créer une école de bertsu du côté de
Baïgorri. Ce dernier se remémore les débuts difficiles en raison de l’absence de
véritable tradition dans son village autour du bertsu contrairement à celle du chant
beaucoup plus ancrée dans les habitudes. Difficulté aussi liées au manque de
formation des enseignants. Comme le note Jean-Louis Laka :

« Egia da hasierak zailak izan zirela, ez baikinen profesionalak, eta ez genezkielako
bortxaz, bertsuen erakasteko metodologiak ere. » (Laka, 2007, 20 orr)

Constatant les limites de leur méthode d’enseignement, l’association
Betsularien Lagunak décide dans les années 1997-1998 de faire appel à un
professionnel, en particulier en engageant Karlos Aizpurua.
Il nous semble ici judicieux de revenir sur le parcours de Jean-Louis Laka pour
illustrer de quelle manière les anciens bertsulari s’y prenaient pour se former.
Cette brève description va nous permettre de mieux saisir le parcours d’un
improvisateur dans un contexte encore non institutionnalisé où n’existait ni
enseignement de bertsu dans le cadre scolaire ni école de bertsu.
Evoquons en premier lieu la situation du bertsularisme localement, c'est-à-dire
à Baïgorry. En dehors des occasions de participer à des joutes rendues possibles
par les sessions de joutes improvisées organisées par Jean Haritschelhar, il existait
d’autres moments propices pour profiter de l’improvisation orale mais il existait
une tradition de chant beaucoup plus forte que celle du bertsularisme. Comme le
note Laka :

« Lehenago, 1960 hamarkada hasieran baziren, baina ni txikiegi nintzen garaian.
Bertsu bakar batzuk baziren, herriko jendeek saio baten Xalbadorri entzun, eta gogoz
ikasiak. Ostatuan kantatzen zituzten noiztenka horrelakoak. » (Laka, 2007, 14 orr)

Remarqué pour ses qualités vocales par le curé de son village, c’est à l’église
que Jean-louis Laka se produit pour la première fois en public. Il fait ses classes
dans le groupe de chant Ibaigorri en compagnie entre autres d’Erramun
Martikorena et de Filip Bidart. Ayant assisté à l’hommage rendu à Xalbador où il
écoute Joxe Lizazo, Azpillaga, Lazkano, Lazkao Txiki…, il commence à
apprécier l’improvisation orale. Les hommages devenaient de la sorte des
moments incontournables pour l’apprentissage des jeunes bertsulari. L’ouvrage
de Xalbador Odolaren mintzoa fit naitre chez lui une passion pour le
bertsularisme.
53
Il commence alors à publier ses premiers bertsu sous forme de textes dans la
revue EHAS. A la lecture de ces textes, Jean Pier Mendiburu lui rédige un courrier
dans lequel il lui explique brièvement les techniques de composition. Ils se
rencontrent tous deux par la suite et c’est à cette occasion qu’il débute sa véritable
formation. Initiation qui va par la suite lui permettre de se produire en compagnie
d’Alkhat, d’Arrosagarai et de ce même Mendiburu. En 1979 il organise une
session de formation de bertsu dans son village de Baïgorry où Mendiburu vient
enseigner les règles de composition, rimes, mesures. A cette occasion il fait la
connaissance de Kexux Arzallus et de Fermin Mihura avec lesquels il va
continuer de se former et de se perfectionner pendant plusieurs années lors de
nombreuses réunions pendant lesquelles participait également Andoni Zelaia.
Pratique du chant, observation participante aux hommages et aux joutes,
initiation et formation par un ou plusieurs anciens bertsulari, lectures, tels étaient
dans le cas de Jean-Louis Laka les chemins de la connaissance qui lui ont permis
de devenir un maitre de l’improvisation. Mais les anciens improvisateurs
n’avaient aucune véritable formation spécifique en ce qui concerne la mesure, les
rimes, la structure. Ils apprenaient simplement grâce aux airs connus. Comme le
note Mixel Aire dans un entretien qu’il a accordé au journaliste Eneko Bidegain :

« Lehenagoko bertsolari handiei – ez eta Xalbadorri ere - inork ez zieten erakutsi
horrela eta horrela zela, zortziko handia eta txikia…Haiek aireak ikasten zituzten, eta
aire haietan egiten zituzten bertsoak, jakin gabe zortziko ttipia, handia, hamarrekoa
ala sei puntukoa zen. Aire hura ikusten zuten, eta hartan bertsoa egiten, xarmanki. »
(Mixel Aire, 2007, 37. orr)

C’était par le biais d’une transmission directe induite par une confrontation
(sur la place) et d’un échange intergénérationnel que s’élaborait le passage du
témoin culturel. Comme le note Mixel Aire :

« Lehen herrietan ikasten zen ». (Mixel Aire, 2007, 36. orr)

Autrefois, les bertsulari chantaient plus fréquemment avec les anciens.
Aujourd’hui, avec l’enseignement à l’école et les écoles de bertsu, c’est une part
de cette imbrication intergénérationnelle qui risque d’être mise à mal. Comme le
note Jean-Louis Laka :

« Gaur egun bertsulari gazteek ez dute gehiago kantatzen zaharragoekin. »(Laka,
2007, 20 orr)

« Aujourd’hui, les jeunes improvisateurs ne chantent plus avec les anciens ». (Laka,
2007, p. 20)

Les championnats ont acquis aujourd’hui une place beaucoup plus importante
qu’autrefois. D’où la nécessité de développer l’organisation de joutes en dehors
des championnats pour permettre d’une part de réunir les différentes générations
de bertsulari et d’autre part de rendre possible une apparition des improvisateurs
54
sur les différentes scènes, lieux publics, places des villes et villages du Pays
Basque nord. C’est de cette multiplication des apparitions publiques que dépend
la qualité de l’improvisation. Pour qu’un improvisateur s’installe dans la durée, il
faut au minimum qu’il puisse s’exercer une fois par semaine note Mixel Aire :

« Bertsolari batek, bertsolari irauteko, ari izan behar du ! Astean saio bat bederen
egin behar lukete ! » (Mixel Aire, 2007, 35 orr)

Ce qui manque aux jeunes improvisateurs ce sont des occasions de performer.
Autrefois, les bertsulari pouvaient se produire dans de nombreuses noces, dans
des méchouis, dans les fêtes de villages et parfois même dans des championnats.
Ceux d’aujourd’hui ont vu ces moments de performance diminuer de manière
drastique ce qui fait dire à Mixel Aire quand il s’adresse aux jeunes :

« Izugarri bertsolari politak zarete, baina non ariko zarete bertsoka ? » (Mixel Aire,
2007, 35 orr)

« Vous êtes de bon improvisateurs mais où allez-vous vous produire ? » (Mixel Aire,
2007, p. 35)
b) La situation avant 1998
Dans un article qu’il publie dans la revue Argia Joxemari Ostolaza donne un
témoignage intéressant sur la situation du bertsularisme au Pays Basque nord.

« Iparraldera bizitzera joan nintzenean, bertso saioetatik aldendu egin nintzen. Ez
nuen aukera handirik aurkitu. Igandero elkartzen ginen Xanpunekin, Donibane
Lohitzuneko Sabin Etxea ostatuan. Chez Pablon. Gure aitarekin joaten nintzen
eguerdietan, eta Xanpun ere berearekin etortzen zen mezatik landa. Berak ematen
zigun saioen berri. Oso gutxitan kantatzeko parada zuela aitortzen zigun. Astean
zehar, ostatu berean ikusten genuen Dominique Ezponda, bere kantu laguna
gehienetan, eta honek ere kontu bera zuen, gutxitan aritzen zirela bertsotan baitzioen.
Eta bertsotara joandako zenbait lekutan, ez omen zituzten entzuten ere, jendearen
harrabotsen artean kantatu behar izaten zutela-eta. Eta bertsolari belaunaldi berriak,
Nafarroako Txapelketa izan zuen behar zuen balanka. Emaitzetan ikus zitekeen alde
honetako bertsolarien ekarpena. Ezpondak bi txapel, Mixel Xalbadorrek hiru, Jean
Pierre Mendibourek bi, Ernest Alkhatek bi, Jexux Arzallusek bat, Amets Arzallusek
lau, eta hauekin batera parte hartutakoak, Joanes Arrosagarai zena, Fermin Mihura,
Laka, Urko Atxotegi, Inaxio Olaziregi, Miren Artetxe finalista behin eta Sustrai Colina
bi aldiz txapeldunorde. Hamahiru txapela. » (Ostolaza, 2008, 28. or)

Karlos Aizpurua nous dresse pour sa part le tableau de ce qu’était la situation
du bertsularisme et de son enseignement avant 1998 au Pays Basque nord.

« Jexux Arzallus, l’actuel Président s’est déplacé dans quelques lieux, dans des écoles
de bertsu, Santos Beloqui, le prêtre, plus à l’intérieur, Laka du côté de Baïgorry, ils
donnaient un sujet et ils passaient une heure à rédiger des bertsu, dans les écoles ils
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donnaient des pieds de vers, et ils fonctionnaient de la sorte. Ils réunissaient les
enfants, pendant une ou deux années puis ensuite l’élan s’affaiblissait et le groupe se
désagrégeait même si quelques bertsulari apparaissaient. Et cette désagrégation était
due à l’inertie, à la monotonie, il était difficile de sentir la progression et les limites se
faisaient ressentir. Les enfants apprenaient jusqu’à un certain niveau puis stagnaient,
ils faisaient du sur place, tournaient en rond. Les élèves s’ennuyaient, et à 12, 13 ou
14 ans, ils préféraient au bertsularisme d’autres activités comme le football. Il n’y
avait pas de méthode spécifique pour permettre aux enfants de passer un cap. Mais
nos professeurs (Xanti Iparragirre, Jexus Arzallus Ernest Alkhat) n’étaient pour la
plupart pas formés pour cet enseignement spécifique. Ils avaient l’envie et le désir
mais parfois ce n’est pas suffisant surtout pour approfondir à partir d’un certain
niveau, pour développer des investigations, des analyses approfondies de textes, des
recherches et aujourd’hui nous faisons tout cela. Et en constatant cela, ils ont décidé
de faire appel à quelqu’un. » (Entretien avec Karlos Aizpurua, mai 2009)

Karlos Aizpurua se souvient :

« Moi aussi, j’ai été un enfant des écoles de bertsu. Quand nous avons commencé dans
les écoles de bertsu on nous donnait quatre extrémités de vers, un sujet et puis voilà
tout. Et nous ne savions pas ce qu’il fallait faire. Aujourd’hui il y a une méthode, du
matériel didactique, mais nous avons été à l’origine de tout cela. Nous aussi nous
nous sommes formés, en philologie, nous avons fait des stages.” (Entretien avec
Karlos Aizpurua, mai 2009)

Le témoignage de Joxemari Ostolaza est également précieux. Il se remémore :

« Bertsolaritza sustatu nahiz hasi ziren biltzen zenbait bertsolari eta bertsozale.
Gogoan ditudanak (barkatuko al naute ezagutu ez eta aipatzen ez ditudanak) Emile
Larre, Xanti Iparragirre, Santos Beloki, Mitxel Itzaina, Mixel Lekuona. Eta
mugimenduak hasi ziren. Bertso eskola zenbait eta Laka eta Mihura saioak antolatzen
edo, eta baita ere kantari zenbaitetan. Xanti Iparragirre Almen bertso eskolako
(Leintz, Gipuzkoa) eskarmentuz, Amurizak defendatutako oinarrizko ideia berri hura
egiaztatuz, bertsoak egiten ikasi litekeela zioena, hasi zen lanean. Angelu, Uztaritze.
Zabaltzen hasi ziren bertso eskolak eta Donibanen eta Urruñan ere martxan jarri
ziren. Egituratzen joan zen elkartea. Goian aipaturikoez gain, ez dakit ba ote ziren
gehiago zuzendaritzan. Baleude, barka biezate nire ezjakintasuna. Bertso saiotako
deiak zentralizatzen hasi ziren alde batetik, eta bestetik plaza berrien bila zuzendu
zituzten beren indarrak. Euskal Kultur Erakundeak ere urteroantolatzen zituenak,
elkartearen esku uztea erabaki zuen. Ezagutua da Daniel Landarten bertsozaletasuna,
ez dira gutxi izan gai-emale eta aurkezle lanetan ezagutu duten bertso saioak. Sarakoa
hainbat urtez, eta bereziki akorduan dut Urruñako Itsas Mendi zinema salan, Manuel
Sein Xanpuni egindako omenaldikoa. Bitartean, ikastoletan pixkanaka sartzen joan
ziren. Xanti Iparragirre, Ernest Alkhat, Anje Duhalde, Jexux Arzallus, Isarzelaia.
Erabiltzen zituzten materialak, Amurizaren apunteak ziren, geroago liburuetan
publikatuko zirenak. » (Ostolaza, 2008, 28. or eta 29. or)

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Les improvisateurs du nord comme Amets Arzallus et Sustrai Colina prirent
les meilleures places lors des championnats de Navarre. Bujanda analysait la
situation de la sorte :

« Eta Amets eta Sustrai sartu zirenean, hemengo bertsolariek ikusi zuten ez zela urte
bat, edo bi. Laugarrena, eta bosgarrena ere hor nonbait, eta pentsaturik Nafarroa
Garaian bertsogintza eta bertsolaritza zabaltzeko antolamendua zela, lanak eta
nekeak hemen harturik, irabaziaren goxoa haruntza joaten zela. Erabakia hartu zen
bileraren batzarrean egokitu zitzaidan, eta erabakia hartuta zegoela iruditu zitzaidan.
Erabakiak bazuen arrazoiaren zati bat, oso garrantzitsua. » (Bujanda, Berria, 2006)

Et c’est ce dynamisme du bertsularisme qui faisait dire au juge de
championnat Bujanda :

« Lapurdi aldean bertsolaritzak bazuela nahikoa mugimendua dinamika propioari
heltzeko eta autonomiaz jokatzeko. » (Bujanda, Berria, 2006)

« Que du côté du Labourd, l’improvisation avait suffisamment de mouvement pour se
tenir à sa propre dynamique et pour agir de manière autonome. » (Bujanda, Berria,
2006)
c) 1998 : un recrutement d’un enseignant au Pays Basque sud
Jexus Arzallus conscient de la progression de son fils à Oiartzun, a décidé de
faire appel aux services de Karlos Aizpurua. Etant donné que cela avait
fonctionné avec Amets Arzallus et Miren Artexte, et que ces deux réalisèrent au
sud ce qu’ils n’avaient pas réalisé au nord, les responsables de l’association
Bertsularien Lagunak décidèrent d’appliquer la même méthode ici au Pays
Basque nord. Comme le constate Karlos Aizpurua cette dynamisation a demandé
du temps pour se mettre en place :

« Certes ça ne s’est pas fait en deux mois. Pour redynamiser le bertsularisme au Pays
Basque nord, il fallait du temps, deux ou trois années au minimum, et c’est comme
cela que j’ai commencé. »

Karlos Aizpurua est né à Oiartzun dans la province du Guipuzkoa, c'est-à-dire
pas très loin du Pays Basque nord puisqu’Oiartzun est situé à quelques kilomètres
de la frontière. A partir de l’âge de 18 ans, il a commencé à enseigner les bertsu,
d’abord à Oiartzun, à Donostia (Saint-Sébastien), à Hondarribia (Fontarabie),
dans cette zone géographique, à Urnieta, Orereta, et à Renteria aussi.
Karlos Aizpurua nous confie de quelle manière la situation s’est mise en
place :

« A cette époque Amets Arzallus et Miren Artetxe sont venus à l’école de bertsu
d’Oiarzun en raison du fait que le groupe de l’école d’Hendaye avait un peu disparu.
La plupart des enfants avaient laissé tomber et le père d’Amets, Jexux Arzallus,
voulait qu’il poursuive. Avec Jexux nous nous connaissions un peu du fait qu’il était
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venu pour les écoles de bertsu des rues (karrikako bertso eskola). Il existait une école
de bertsu pour les adultes pendant que moi j’exerçais en même temps et il savait donc
que je travaillais avec les jeunes et les enfants dans les écoles de bertsu. Ainsi il a vu
une possibilité pour son fils et peut-être pour d’autres, dans ce cas précis pour Miren
Artetxe, d’exercer sur place, à Oiarzun. C’est ainsi que cela s’est passé. Amets et
Miren sont venus à Oiarzun. Amats avait alors 12, 13 ans et Miren 10 ou 11, c’était en
1995. Ils se sont très bien intégrés avec les autres sur place, ils étaient parfaitement à
l’aise. Moi, pendant ce temps-là je faisais également des études à l’Université
(d’entreprenariat à l’Université du Pays Basque et de philologie basque à l’Université
de Deusto à Saint-Sébastien) et à la fin de mes études j’ai pensé qu’il fallait que je
pense à un travail « sérieux ». Et c’est à cette époque que Jexux a évoqué avec moi
l’idée qu’au Pays Basque nord ils voulaient dynamiser, moderniser et poser les
fondations pour l’improvisation orale. Ils y travaillaient déjà mais ils ne voyaient pas
véritablement les fruits de cet engagement. Jexux Arzallus voyait de quelle manière les
choses fonctionnaient à Oiarzun, les groupes, l’ambiance, les résultats et c’est de cette
manière là que tout s’est déroulé. Donc, Jexux m’a proposé de venir au Pays Basque
nord pour insuffler un nouveau souffle au bertsularisme au sein de l’association
Bertsularien Lagunak. J’ai accepté, voilà pourquoi j’ai commencé ici en 1998, il y a
11 ans. » (Entretien avec Karlos Aizpurua, mai 2009)

Aujourd’hui il travaille dans des conditions normales, mais au début, quand il
est arrivé, étant donné que personne ne savait pas de quelle manière les choses
allaient se passer et qu’il n’y avait pas beaucoup de financements, Karlos Aizpuru
n’avait ni contrat ni d’assurance. Voilà comment les choses se sont déroulées à
l’époque :

« J’ai commencé avec quatre groupes de jeunes dans les ikastolas, à Hendaye, à
Saint-Jean-De-Luz, à Biarritz et Bayonne. Et à cette époque il n’y avait que deux
écoles de bertsu. La première à Hendaye, et c’est à cette époque qu’Amets Arzallus et
Miren Artetxe recommencèrent à Hendaye, avec Sustrai Colina étant donné que celui-
ci avait laissé un peu tombé pour la pelote. A cause de son emploi du temps chargé il
ne pouvait pas tout suivre et il avait donc laissé tomber. A ce moment là, une nouvelle
fois il a recommencé avec également Sumai Murua d’Ascain. Le groupe d’Hendaye
était donc composé de ces quatre improvisateurs en herbe. La seconde au Bilxoko de
Bayonne mais c’était une école pour adultes. Là y participaient Txato, Renteria, le
journaliste du journal Berria, Allande Alfaro le joueur de pelote, Aitor Sarasoa, Xanti
Iparragirre, Eneritz Zabaleta, lui c’était le plus jeune, mais dans la majorité ils
avaient tous plus de 18 ans et c’était différent que dans le premier groupe d’Hendaye
au niveau pédagogique. Quand j’ai commencé il y avait donc ces deux écoles et les
quatre ikastolas. Donc je venais, je donnais mes heures de cours et voilà. En ce qui
concerne toutes les ikastolas de l’intérieur du Pays Basque nord, c’était Ernest Alkhat
qui s’en chargeait. Pendant deux ans, de 1998 à 2000 nous avons fonctionné comme
cela et ensuite quand Ernest Alkhat a arrêté, je me suis chargé de l’ensemble ».
(Entretien avec Karlos Aizpurua, mai 2009)

Joxemari Ostolaza confirme l’importance de cette année 1998 qui marque un
tournant décisif dans l’histoire du bertsularisme au Pays Basque Nord. Il analyse
la situation en ces termes :
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