Le soleil aveugle

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296270381
Nombre de pages : 192
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LE SOLEIL AVEUGLE

PSYCHANALYSE ET CIVILISATIONS Collection dirigée par Jean NADAL L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théories issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque, à élaborer le concept

d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et
société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.

Dans cette perspective, la collection cc Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture anthropologique nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que

Freudy a trouvée pour étayer, repenser et élargirla théorie.
Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste qui, en voulant protéger un territoireet préserver une identité, coupe en réalitéla recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà paru: Rêve de Corps. Corps de Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N.
Zuili, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand et M. Torok, R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. A paraÎtre: La psychanalyse en Hongrie, par E. Brabant Les fantômes de l'âme, par CI. Nachin. Psychanalyse et culture russe, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt.

Utopie créatrice. Destin de la pulsion, par M.F. LecomteEmond.
Langue

arabe, corps et insconscient, collectif dirigé par

H. Bendahman.

(c) L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1485-0

Claudie SANDORI

LE SOLEIL AVEUGLE
Existe-t-il des psychanalystes qui rendent fou?

Edition L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

EN COUVERTURE: KÀTHE KOLLWITZ, Femme saisie par la mort, 1934/37 (c) ADAGP, Paris 1992.

Pour Françoise KERISEL

Aux psychanalystes,

pour qu'ils soient modestes...

Je n'écris ni pour détruire ni pour édifier la psychanalyse. J'écris pour retrouver ce qui m'appartient.

Je remercie mes parents, qui, par leur pathologie, m'ont permis de résister à celle de mon analyste.

En abandonnant l'hypnose, ce lien d'emprise, de domination et de pouvoir sur autrui, Freud découvre la psychanalyse. Ainsi définit-il non seulement le dispositif technique de la cure et une théorie de la pratique, mais aussi une position éthique, une conception de la relation, un humanisme. Renouer avec ce pouvoir de la séduction, cette mainmise sur l'autre, et pervertir le champ contre-transférentieVtransférentiel, trouvent dans ce texte - véritable cri de douleur, mais aussi de poésie et d'espoir dans le pouvoir de la Véritéune illustration des dangers de cette perte de l'éthique et de la responsabilité qui fait basculer la patiente dans la terreur, le chaos et les marges de la folie. Afin de préserver son identité et l'estime de Soi, ce souffle vital dont elle a besoin pour être et se développer, la psychanalyse ne doit-elle pas être questionnée? Telle est la place qui revient à cet ouvrage dans la Collection Psychanalyse et Civilisations.
Jean NADAL

AV ANT PROPOS

La remise au jour de ces lettres adressées à mon analyste de 1969 à 1975 me donne le vertige. Ces lettres ont été écrites dans un grand cahier noir. Un espace a été créé à l'insu de l'analyste: espace où la vie a été préservée, la folie reculée. Quelques lettres seulement lui sont parvenues. Puis-je redonner existence à cette rencontre?

Un monstre est accroché à mes entrailles. Il veut prendre toute la place à l'intérieur de moi. le reprends ces lettres pour l'arracher, morceau par morceau, pour expulser le monstre, m'en délivrer.

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Première partie

A

CORPS

PERDU

Rêve:

Je suis sur le balcon avec mon père. Devant nous, un petit village des Alpes. Je dis à mon père d'admirer le coucher du soleil : un rayon éclaire le clocher. Mon père répond:
«Je ne voi5' rien.» Je regarde à nouveau. Le village est plongé dans l'obscurité,

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17 Décembre 1969 Ce qui me gêne, c'est que vous soyez Psychanalyste. Vous vous abritez derrière votre rôle. Vous ne dites pas je, mais le Psychanalyste... Pourquoi parlez-vous à la troisième personne? Vous écoutez, vous reformulez, vous interprétez, mais ressentez-vous mon angoisse? Ressentez-vous ma peur d'être morte? Vous dites: Vos préoccupations de travail, vos soucis conjugaux sont secondaires. Ce qui est important, c'est le désir que vous avez du psychanalyste. Ce qui vous intéresse, c'est le Désir, le Désir de vous. Mais ce Désir est bloqué: il ne peut pas s'exprimer. Vous dites: Le Désir est dangereux. Vous vous défendez de lui par la mort. Croyez-vous me donner une aide efficace? Si je construis ce puissant mécanisme de défense, c'est que je ne puis rien faire d'autre. Si je me détruis, c'est que je n'ai pas appris à me construire. Savoir que je me tue ne m'empêche pas de mourir. Et vous, que faites-vous? Que regardez-vous? Que ressentez-vous? Vous dites: Il est normal de se défendre devant le risque du Désir. Mais que m'importe normal et anormal! Vous voulez me donner une direction, un rythme, un souffle. Mon impuissance à m'y conformer accentue mon angoisse, ma solitude. Quand accueillerez-vous ce que je suis? Vous m'enfermez dans une tour dont vous êtes le gardien. Parfois, vous ouvrez une lucarne et daignez m'écouter. A condition toutefois que je parle de ce qui vous intéresse: le Désir. Ne pouvez-vous pas briser la lucarne et le mur? Vous avez les outils nécessaires. Moi, je n'ai que mes mains, mes ongles qui se casseraient sans attaquer la paroi. Pourquoi m'observer par ce petit trou de lucarne alors que vous pouvez me voir au grand jour ? Vous dites: Le Désir, là est le lieu de l'analyse. Lieu que vous connaissez et que j'ignore. 16

Vous dites: Vous vous éloignez trop souvent du lieu de l'analyse. Je m'éloigne de l'analyse, je prends des chemins de traverse. Je ne dis pas ce que vous attendez. Je vous déçois comme j'ai pu décevoir mon père. Vous voulez que je parle seulement du Désir. Je ne sais pas le Désir puisque je viens à vous. Laissez moi ces chemins de traverse, ces chemins que vous n'aimez pas, que vous refusez. Acceptez mes angoisses, ma marche difficile. Peut-être, alors pourrai-je répondre à votre désir: parler du Désir. 30 Décembre 1969 Ce soir, vous serrez ma main, je sens une immense chaleur descendre en moi. Je vous écoute respirer. Je regarde les volutes de fumée: je les cueille comme un don de vous vers moi.

Rêve:

Je m'enferme dans la maison de ma grand-mère. Dans la maison, je me protège. Je me protège d'une puissance masculine. Je ne veux pas.

8 Janvier 1970 Je vis dans un monde privé de sens. Les gens parlent. Je me répète leurs mots, je ne comprends plus ce qu'ils disent. Les lignes des livres ne sont plus que des caractères noirs, des signes bizarres.

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Rêves:

Dans ma gorge, je cherche le nom des objets. Vainement je cherche le nom des pensées, je cherche des sentiments le nom. Dans ma gorge, les barbes de moule m'étouffent. Avec mes doigts, je retire, avec mes doigts. Les barbes de moules n 'enfinissent pas De naftre... de glisser... de naftre... Je tousse, j'étouffe, je vomis. Les barbes de moules n'en finissent pas... Je monte sur un portique à l'aide d'une échelle de plusieurs épaisseurs. Je monte sur l'échelle mouvante. L'échelle glisse, glisse. Surtout ne pas arriver, ne pas arriver au sommet. En bas, les autres voient... En bas, sous ma robe... Je ne veux pas... les autres voient... sous ma robe...
Je suis dans une barque, sur la mer, la mer d'un bleu violent. J'accoste dans une forêt très boisée. L'homme m'attend dans la forêt. Il court après moi. L'homme m'attend. L 'homme me suit. Je cours vers la barque, le bleu violent de la mer. L 'homme abandonne de grandes cuillères en bois sur le rivage. Un bébé abandonné: je le prends dans mes bras. Ma mission est de le protéger. Ma mission est de prendre soin du bébé. Nous reprenons la mer et accostons dans une ville. De nouveau des hommes armés nous menacent.

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16 Janvier 1970 -

Rêve:

Je suis en équilibre sur une longue perche, en équilibre avec Paul, mon mari qui me fait face. Soudain un geste maladroit, et c'est la chute dans le vide.

Je vous raconte l'équilibre... le geste... la chute... les problèmes avec mon mari. Vous restez silencieux. J'ai envie de pleurer. Je mords mes lèvres. Les larmes coulent. Je me dérobe à votre regard en me tournant vers le mur. Vous dites posément: «Je note votre silence après m'avoir fait part d'un conflit avec votre mari.» Vous vous contentez de me regarder, de tousser, de fumer alors que je suis en morceaux. Pas un geste, pas une parole pour faire cesser cette faillite de moi-même. Vous venez vers moi. Je cache mon visage dans mes mains. Je sanglote. Vous m'attirez à vous avec une tendresse infinie. Vous m'obligez à soutenir votre regard. Vous posez vos mains sur mes épaules. l'abandonne ma joue sur votre main. Que m'arrive-t-il ? Que nous arrive-t-il ? Je ne veux pas plonger dans votre regard, vos lèvres sont trop proches des miennes. Je me blottis contre votre poitrine et j'entends votre coeur battre follement. Mon analyse est-elle terminée au bout de trois mois? Allons-nous sombrer dans le désir, le plaisir? 19

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