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Le sport en prison

De
282 pages
Une approche historique permet de constater que l'introduction des activités sportives en prison a d'abord été motivée par une logique disciplinaire. Puis, avec le temps, la pratique du sport en détention est devenue un outil éducatif participant à la réinsertion des détenus. Comment concevoir ces activités comme un réel moyen de réinsertion ? D'une part, en raison de leur capacité à fournir aux détenus l'opportunité de réactiver ce qui constituait une partie de leur identité sociale. D'autre part, en leur permettant de gérer à partir de bases normatives communes l'aspect stigmatisant de leur statut.
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LE SPORT EN PRISON

Sports en Société Collection dirigée par Jacques Defrance et Olivier Hoibian
L'institution sportive imprime sa marque sur la société d'auj ourd 'hui. Elle constitue elle-même un véritable univers social. Sociologues, anthropologues, géographes et économistes l'interrogent sous ses divers aspects. L'extension mondiale des pratiques sportives et de leurs organisations, leur imbrication dans de multiples mécanismes sociaux et économiques, leur usage à l'école, dans les loisirs familiaux, en font une activité omniprésente et familière. Comme d'autres données immédiates de l'expérience, la vie sportive peut être interrogée par les sciences sociales. Des travaux approchent les pratiques et les pratiquants, identifient et questionnent leur culture et leurs croyances, et cherchent à comprendre leur vision du monde sportif et la construction de leur identité. Univers de symboles très actifs dans la vie publique, voie d'ascension sociale, marchandise, le sport est au cœur du social. La collection Sports en Société accueille les recherches en sciences sociales spécialisées dans l'univers des sports et des autres pratiques physiques (danses, jeux, arts martiaux, gymnastiques, etc.).

Déj à parus
SOCIETE DE SOCIOLOGIE DU SPORT DE LANGUE FRANÇAISE, Dispositions et pratiques sportives, 2004. HOIBIAN Olivier (coord.), Lucien Devies, la montagne pour vocation, 2004. SOULÉ Bastien, Sports d'hiver et sécurité, 2004. HOIBIAN Olivier, DEFRANCE Jacques, Deux siècles d'alpinismes européens, 2002.

Laurent Gras

LE SPORT EN PRISON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École- Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7721-X EAN : 9782747577212

REMERCIEMENTS

Je tiens d'abord à remercier chaleureusement Catherine Louveau qui a patiemment dirigé le travail de thèse durant six années à partir duquel cet ouvrage a été conçu.

Mes remerciements sincères s'adressent également à Vérène Chevalier et à Patrick Vassort pour leurs conseils et leur disponibilité, mon ami Nicolas Bourgoin qui est en partie à l'origine de cette recherche, Pierre Tournier qui n'a jamais cessé de suivre et de contribuer activement à la progression de ce travail, Laurence Cirba, Bernard Fillet et Damien Kleinman pour leurs importantes contributions administratives. Je voudrais également exprimer toute ma reconnaissance envers Danièle Gerlinger, l'ensemble des enseignants-chercheurs du CIRAP pour leur lecture et leurs corrections ainsi que Laurence Peyronie Butler pour sa participation à la mise en forme de ce travail. Une pensée particulière s'adresse à Maria Cosio et François Courtine pour le soutien scientifique et les précieux conseils qu'ils m'ont apportés durant cette recherche. Je tiens à remercier vivement l'ensemble des personnes qui m'ont permis de réaliser mes observations et de mener mes entretiens, directeurs d'établissements, surveillants pénitentiaires, moniteurs de sport et détenus qui m'ont tous accueilli dans d'excellentes conditions. Je tiens également à exprimer toute ma reconnaissance à Jacques Defrance qui a accepté de publier ce travail. Enfin, je remercie Sabine pour sa patience et ses encouragements de tous les jours.

Crédit photographique:

Laurence Peyronie-Butler

à Sabine et Lucile

INTRODUCTION

Thierry a "braqué" une banque à l'âge de 18 ans avec deux complices. Incarcéré à la maison d'arrêt de Perpignan en 1986, il en profite pour se remettre au sport. TIpratique le football, l'athlétisme et la musculation «pour tonifier les muscles et s'épanouir physiquement, mais ce n'était que du loisir ». Deux ans et demi plus tard, il est transféré au centre de détention de Saint-Martin de Ré où il pratique en compétition le rugby et le football contre des équipes extérieures: « Là, je n'avais pas la possibilité de partir disputer des tournois à l'extérieur contrairement à ceux qui étaient dans les temps, c'est-à-dire permissionnables. J'ai aussi pratiqué l'athlétisme là-bas, je crois même qu'il y a certains détenus qui sont sortis pour participer au téléthon ». Au milieu de l'année 1991, Thierry est transféré au centre de détention de Muret où il prend à nouveau une double licence de football et de handball. TI est autorisé à sortir en permission mais ne rentre pas et commet un nouveau délit. TI est alors rattrapé à Valence où il est écroué à la maison d'arrêt, vingt jours après sa sortie. Dans cet établissement, « les places étaient chères pour pratiquer la musculation, seule activité proposée, et la salle n'était pas grande ». Passés deux ans, il est transféré au quartier de la maison d'arrêt de Saint-Quentin où il restera un an : «les possibilités de pratiquer un sport étaient plus grandes mais il fallait partager les activités avec le centre de détention ». En 1997, il est incarcéré à Ecrouves où il se licencie en football et en handball, toujours dans le même but, celui de « s'étoffer physiquement ». La "carrière carcérale"t de Thierry est représentative de l'emprise corporelle de l'institution et des réactions qu'elle suscite. Au travers de la longueur et de la violence symbolique de son incarcération, son parcours marque clairement l'ambivalence perpétuelle entre une soumission exigée par l'institution et sa volonté d'y échapper. Par rapport aux nombreux transferts qui jalonnent son parcours, les possibilités qu'il a de pratiquer les activités physiques et sportives restent étroitement liées aux caractéristiques des établissements, ce qui l'amène systématiquement à réajuster ses attentes sportives en fonction des situations. On ne pourrait de même nier que la manière dont Thierry vit et surmonte son incarcération est indissociable de son statut, de son âge, ainsi que de ce qui structure plus globalement sa trajectoire carcérale. En d'autres termes, ce qui constitue son identité sociale et pénale le prédispose, indépendamment de sa volonté, à traverser l'espace carcéral sans posséder le pouvoir d'en modifier la trajectoire. Ses "affaires" ayant eu lieu dans différents départements, il était effectivement voué à subir de nombreux transferts et à être incarcéré dans plusieurs maisons d'arrêt. Ce récit, aussi anecdotique soit-il, interroge également sur la légitimité des pratiques sportives en prison, sachant que tout ce que les détenus ont la possibilité de réaliser devrait théoriquement être réalisable par l'ensemble du corps social. Plusieurs articles de journaux et reportages télévisés permettent effectivement à la population de
1_ Nous définissons le concept de carrière au sens d 'H. Becker comme un « parcours balisé d'étapes bien définies» et non comme une ascension sociale et professionnelle préétablies. H. BECKER, Outsiders, études de la sociologie de la déviance, Métailié, 1963. 9

découvrir des détenus faisant de l'escalade, des randonnées et parfois même de la voile. Autant d'activités qui restent encore totalement inaccessibles à certaines catégories sociales. Cet effet de miroir ferait écho à la "loi d'airain" dont parle R. Badinter. Cette loi veut que, dans une société démocratique, on ne puisse «porter le niveau de la prison au-dessus du niveau de vie du travailleur le moins bien payé de cette société »2. Comment dès lors concevoir qu'un individu ayant enfreint la loi puisse bénéficier de telles mesures? Ce travail vise à reconstituer les parcours sportifs de détenus en essayant de rendre compte des fonctions que le sport remplit en prison au regard de l'institution et, plus spécifiquement, du sens que les détenus donnent à leurs pratiques. Autrement dit, cette recherche s'attache à montrer qu'avant de pouvoir bénéficier de telles mesures, le détenu est soumis à un ensemble de contraintes qui agissent activement sur l'accessibilité de ces pratiques. Deux observations pourraient toutefois susciter des interrogations sur l'intérêt scientifique d'examiner un tel sujet. En premier lieu, il s'agirait effectivement de répondre aux questions portant sur la légitimité d'étudier "l'objet sport", qui, pour reprendre les termes de P. Duret, est «souvent considéré comme un phénomène négligeable ou insignifiant »3. Ainsi, plusieurs sociologues du sport ne manquent pas d'évoquer les difficultés qu'ils rencontrent à démontrer la pertinence scientifique de leur objet. Selon C. Pociello, «maintes observations attestent que le sport occupe, dans notre pays, le plus bas niveau dans la hiérarchie des objets consacrés de la recherche universitaire »4. On retrouve également ce sentiment chez C. Bromberger percevant dans le spectacle sportif un objet d'étude qui aurait besoin «de «fortes prothèses» pour acquérir quelque dignité dans le champ de la connaissance »5. Par ailleurs, l'étude du sport en prison pourrait paraître inopportune alors que, dans le même temps, les conditions de détention, le suicide, la pauvreté et l'ensemble des problèmes moraux existants dans le système carcéral constituent des objets d'étude autrement plus dramatiques. Mais il n'en reste pas moins qu'au fur et à mesure des avancées de cette recherche, l'étude du sport en prison, à l'instar d'autres objets d'étude traités dans un système total, a nécessité une analyse plus large du contexte carcéral. Pour cette raison, un des objectifs de ce travail consiste à montrer que l'étude du sport en prison permet d'interroger le fonctionnement du milieu carcéral et les dispositifs mis en place pour contribuer à ses missions de garde et de réinsertion.
2_ R. BADINTER, Déclaration devant la commission d'enquête parlementaire de l'Assemblée Nationale, in La France face à ses prisons, sous la présidence de L. Mermaz, Les documents d'information de l'Assemblée Nationale, n02521, 2000, p. 185. Georg Rusche et Otto Kirchheimer ont explicité plus longuement ce concept de «less eligibility». G. RUSCHE, O. KIRCHHEIMER, Sozialstruktur und Strafvollzug, éd. Française Peine et structure sociale. Histoire et « théorie critique» du régime pénal, Paris, Cerf, colI. Passages, 1939, pp. 300-302. 3_ P. DURET, P. TRABAL, Le sport et ses affaires, Une sociologie de la justice de l'épreuve sportive, Métailié, 2001, p. 5. 4_ C. POCIELLO,Les cultures sportives, PUF, 1995, p. 17. 5_ C. BROMBERGER,Le match de football, ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Ethnologie de la France, La Maison des sciences de l'homme, 1995, p. 314.

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Dans cette perspective, R. Chartier soulignait, à propos du travail historique de N. Elias relatant l'évolution du sport dans la société anglaise, qu'« en inscrivant le sport dans les mutations des formes de compétition pour le pouvoir politique, des contrôles exercés sur la violence et de la structure de la personnalité elle-même, Elias et Dunning en font un observatoire privilégié des évolutions de longue durée de la société occidentale »6.D'une manière identique, nous nous attacherons à montrer que le sport en prison ne peut être appréhendé indépendamment de son contexte social, mais aussi de son contexte physique, c'est-à-dire des infrastructures sportives, des personnels encadrant, de l'architecture, du régime de détention ou encore de l'environnement. Pour ce faire, nous nous appuierons sur plusieurs courants théoriques, notamment les approches structuraliste et interactionniste. La prise en compte de ces différents courants a effectivement permis de combler leurs limites respectives et d'enrichir notre analyse par des regards croisés. Sans chercher à retracer l'histoire des connaissances scientifiques produites en sociologie du sport?, on s'attachera dans une première partie, à présenter les principaux cadres théoriques de la sociologie du sport, d'en retirer les orientations guidant notre réflexion ainsi que les limites qu'ils ont présentées dans la progression de cette recherche. Dans une seconde partie, intitulée "La naissance du sport en prison", nous tenterons de rendre compte, au travers d'un regard historique, du lien existant entre l'évolution des fonctions sociales remplies par les exercices physiques depuis le début du XIXèmesiècle et leur entrée progressive dans le système carcéral. L'enquête révélera très vite combien cette rencontre entre l'institution sportive et l'institution carcérale résulte avant tout de leur évolution et de la place physique et morale qu'elles occupent. Dans le but d'expliquer les processus sociaux qui ont contribué à l'entrée du sport en prison et les raisons qui ont poussé l'administration pénitentiaire à développer ces activités, nous nous attacherons plus spécifiquement à traiter le sens prêté au corps du détenu et les dispositifs mis en œuvre pour le discipliner et le surveiller. Nous verrons ainsi comment, le sens de l'exercice physique est progressivement passé d'un mode d'exploitation et de manipulation invisible des COrpS8 une activité sportive qui à permet à ceux qui s'y adonnent d'entrevoir la possibilité d'une réinsertion sociale. L'objectif de la troisième partie sera de définir les fonctions que le sport remplit au regard de l'institution carcérale9. Le traitement de ces questions
6_

R. CHARTIER, sport ou la libération contrôlée des émotions, Avant propos de l'ouvrage de N. Le ELIASet d'E. DUNNING, Sport et civilisation, La violence maîtrisée, Fayard, 1986, p. 24. 7_ Cette question est abordée dans le chapitre intitulé «Naissances des sociologies françaises du sport» dans l'ouvrage d 'H. VAUGRAND, Sociologies du sport, Théorie des champs et théorie critique, L'Harmattan, 1999, pp. 61-79. Les ouvrages écrits par Jacques Defrance et Christian Pociello constituent également des bases solides pour comprendre les approches sociologiques du sport. 1. DEFRANCE, Sociologie du sport, La Découverte, Collection Repères, 1995. C. POCIELLO, cultures Les sportives, op. cit. 8_ M. FOUCAULT, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard, 1975. 9 Les résultats présentés étant tirés d'une thèse soutenue en 2001, les statistiques produites ont été réalisées en 1997 sur l'année 1996. En dépit de leur ancienneté relative, ces données présentent toutefois l'avantage d'être inédites et de proposer un modèle de lecture de l'état de l'offre sportive du parc national pénitentiaire. Il

s'effectuera au travers de l'offre sportive du parc carcéral. Dans une approche descriptive, l'objectif consistera également à déterminer les enjeux que les pratiques sportives soulèvent en prison. Nous tenterons par la suite de montrer que l'offre de pratique répond à des exigences qui relèvent de l'organisation globale du système carcéral et des différents régimes d'emprisonnement qui le caractérisent; selon les établissements, les trajectoires et les caractéristiques pénales et socio-démographiques des détenus, l'accessibilité aux activités physiques et sportives varie. Pour cette raison, notre choix s'est volontairement porté sur les pratiques sportives institutionnalisées et les permissions de sortir sportives pour des raisons que nous évoquerons plus loin. Puis, nous nous intéresserons aux raisons pour lesquelles certains de ces établissements comptent des licenciés et d'autres pas. Cette analyse différentielle sera également appliquée à la population carcérale afm de faire ressortir les traits pénaux qui autorisent ou limitent l'accès aux deux formes de pratiques étudiées. L'analyse des conditions d'accès des équipes extérieures sera un moyen d'étudier les rencontres sportives en prison sous un autre angle puisqu'elle aura pour objet d'aborder les difficultés que les acteurs extérieurs rencontrent lorsqu'ils se déplacent pour disputer des compétitions à l'intérieur de l'enceinte carcérale. Nous finaliserons cette troisième partie par l'élaboration d'une série d'indices statistiques visant à rendre compte de l'intensité des pratiques et de la nature des disciplines suivies. A l'instar des approches classiques traitant de la quantification des populations sportives, notre démarche visera à montrer que certaines caractéristiques démographiques sont fortement déterminantes sur l'accès au sport. Cette première approche quantitative des pratiques sera complétée par une étude longitudinale ayant pour but de reconstituer les parcours sportifs. La reconstitution des cohortes de détenus licenciés de 1975 à 1985 et de 1990 à 1996 permettra de mesurer la dynamique des flux qui caractérise cette population spécifique et de fournir un ensemble de repères statistiques (durées de pratique, quotients d'abandon selon l'ancienneté.. .). Enfm, nous nous intéresserons aux causes d'abandons qui sont à l'origine des désistements des pratiques. De la seconde à la troisième partie, nous sommes passés de la sphère historique aux spécificités de l'offre sportive des prisons et de son accessibilité. Dans la quatrième partie, nous nous placerons du point de vue de l'individu et nous tenterons de définir le sens que les détenus donnent à leurs pratiques. En les situant dans leur trajectoire personnelle et en tenant compte des expériences sportives antérieures à l'incarcération, cette étude consistera à montrer qu'en dépit du choc carcéral et des contraintes institutionnelles, l'individu parvient à réactiver, au cours d'un processus d'adaptation à l'institution, certains traits de ceux qui constituaient son identité sociale. A ce titre, il s'agira de démontrer qu'au travers des pratiques sportives et en réponse à l'emprise de l'institution, le détenu cherche à se réapproprier une identité plus valorisante pouvant être rattachée à ce qu'il était avant son incarcération. Nous aborderons ce processus au travers de l'évolution de sa situation pénale en supposant que cette dernière reste déterminante sur l'évolution de son rapport au corps et de son rapport au sport.

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PREMIERE PARTIE POUR UNE SOCIO-DEMOGRAPHIE DU SPORT EN PRISON

La scène se passe à l'entrée du camp d'extermination d'Auschwitz Birkenau. Un train, rempli de déportés, pénètre l'enceinte effrayante. Alfred Nakache est l'un d'entre eux. Posté au croisement des chemins qui mènent au travail ou aux chambres à gaz, un soldat allemand sauve ou condamne froidement les nouveaux arrivés: « - Gauche, gauche, droite, gauche, droite, gauche, gauche.. .Mais, je vous connais! Vous êtes Alfred Nakache, le prestigieux nageur? Saviez-vous que je nage aussi? Vous irez à l'infirmerie »10. CHAPITRE 1. REPERES THEORIQUES

1.1. De l'opium en prison: l'approche critique du sport En s'inscrivant dans le cadre des analyses marxistes et des études de l'Ecole de Francfort, le courant de pensée critique du phénomène sportif1 développe l'idée selon laquelle le sport est un sujet d'ordre politique dont l'Etat se sert pour contrôler les masses dans un contexte plus large de domination institutionnelle (de l'église, l'armée, l'école et la famille). Pour les auteurs de ce courant, l'essor des exercices physiques s'inscrit tout au long du XIXèmesiècle dans le cadre plus global d'une économie des corps destinée à accroître leurs rendements au profit de la productivité industrielle et bourgeoise. A partir des années soixante, trois axes fondamentaux orientent l'approche critique du sport : - Le postulat selon lequel le sport est le reflet de la société capitaliste Le sport moderne reproduit les contradictions de la société capitaliste. A titre d'exemple, il semble effectivement paradoxal qu'un des objectifs du sport réside dans la formation d'une élite sportive productrice de performances, entraînant l'exclusion des moins doués, alors qu'une des valeurs sociales régulièrement avancée dans les études fonctionnalistes repose sur des modèles d'intégration et d'ascension sociale. Pour cette raison, les caractères comparatif et sélectif de la logique de rendement du sport, éliminent tous ceux qui ne sont pas en mesure de trouver les ressources nécessaires pour répondre aux besoins sans cesse grandissant de l'économie sportive basée sur le record. - Machine sportive et instrumentalisation étatique En comparaison avec l'exploitation des forces productives de la classe ouvrière, J.-M. Brohm évoque l'existence d'une «force sportive abstraite» qui serait la capacité à produire un effort, un geste technique ou de force présentant une valeur donnée12. Ses fonctions servent l'embrigadement politique et idéologique,
10_ Témoignage tiré d'un documentaire de C. MEUNIER, Alfred Nakache, le nageur d'Auschwitz, 2001. 11_ Cette approche sociopolitique du sport a été amorcée par Jean-Marie Brohm au début des années soixante. J.-M. BROHM, «Former des âmes en forgeant des corps », Partisans, n015, avril-mai 1964, pp. 54-58 ; du même auteur, « Sociologie politique du sport », Partisans, n028, avril 1966, pp. 29-38. 12 _ R. Bastide, Sociologie et psychanalyse, PUF, 1950, cité par J.-M. BROHM, Sociologie politique du sport, Presses Universitaires de Nancy, 1992, p. 149.

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l'amélioration de la force de travail, la reproduction idéologique des rapports sociaux de production, le maintien de l'ordre établi et la diffusion de l'idéologie bourgeoise. Ses fonctions externes recèlent des bénéfices marchands, une coexistence pacifique et un prestige national. Ses fonctions internes servent à légitimer l'ordre établi au détriment de la lutte des classes. Le sportif, comme l'ouvrier, voit chacun de ses gestes calculé précisément, préparé quotidiennement, répété infiniment, surveillé au profit d'une optimisation de son rendement et de sa productivité. La logique sportive découle en cela d'une logique marchande identique à celle du capitalisme qui exploite les forces productives: « Le sport est aujourd 'hui, avec le marché, le marketing et lefétichisme de la marchandise, un des dogmes fondateurs du libéralisme contemporain »13.Le sport s'apparente à une entreprise capitaliste de spectacle sportif. TIenrichit les plus riches dans un processus paradoxal où les ouvriers productifs emploient les sportifs improductifs en assistant à leur spectacle et permettent au capitaliste gérant le spectacle de bénéficier d'une plus-valueI4. - Une sociologie de la mystification où le sport est perçu comme un "opium du peuple"ls. Système invisible aux yeux des masses exploitées, le spectacle sportif présente l'intérêt d'être un véritable "opium du peuple". TI détourne des préoccupations économiques et sociales au détriment de la mobilisation révolutionnaire et de la lucidité de classe. Déjà, au début du siècle, les militants politiques communistes et socialistes en avaient pris conscience. A leur regard, les jeux olympiques ouvriers (1920-1936) détournaient les travailleurs de leurs revendicationsl6. Pour cette raison, le spectacle sportif provoque une diversion idéologique, remplit une fonction d'étourdissement et d'engourdissement des masses, chloroforme les consciences et les pulsions individuelles par ses illusions et ses mirages. Cette dimension reste d'ailleurs d'actualitéI7. Selon J.-M. Brohm, «il est clair que l'entreprise de déréalisation, d'évasion, de distraction des « merveilleuses histoires du sport» - qui se déroulent sur les routes, les océans ou les sommets himalayens, dans les stades,
les gymnases ou les dunes désertiques - ne peut avoir que des effets de dépolitisation,

de détournement idéologique, de paupérisation culturelle au profit de l'ordre établi »18. En cela, le sport permet de préserver insidieusement l'ordre social et

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J.-M. BROHM, Les shootés du stade, Paris Méditerranée, Collection «Les pieds dans le plat », 1998, p. 8. 14_ H. V AUGRAND,Sociologies du sport, Théorie des champs et théorie critique, op. cit, p. 203. 15_ H. V AUGRAND,ibid., p. 132.

J. DEFRANCE, Sociologie du sport, op. cit., p. 74. 17 Les articles du Monde Diplomatique intitulé « Le sport, c'est la guerre », en 1996, montrent bien _ que ces questions restent toujours aussi vivaces. Les intitulés de ce dossier sont éloquents: «Au service de la raison d'Etat », « Le tiers monde vassalisé », « Un centenaire mercantile », « Racismes et violences », «Au football, la triche paie », «Le marché de la corruption », «Crime sans châtiment ». Le sport c'est la guerre, Le Monde diplomatique, Manière de voir, n030, Mai 1996.
18_ J.-M. BROHM, Les shootés du stade, op cit, p. 39.

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politique en place. TIreprésente un rempart de la domination bourgeoise contre l'idée d'actions révolutionnaires, un instrument de la classe au pouvoir19. Plus encore, les manifestations sportives sont instrumentalisées par les régimes totalitaires pour rassembler les masses autour d'une identité nationale, et, de fait, masquer au monde entier les problèmes économiques et sociaux qui touchent les populations20. Le sport, « rideau idéologique derrière lequel se concentre le désastre réel »21est la vitrine rose, l'écran de rêve, un mirage qui travestit la misère sociale, une scène qui masque les réels problèmes économiques et politiques. En cela, la scène sportive diffuse un effet de façade chimérique. Le spectacle footballistique, proposé comme modèle, n'offre rien d'autre à l'individu que la solution de se faire reconnaître d'une manière illusoire lorsque la modernité libérale ne permet plus de le faire démocratiquement et selon des aspirations progressistes et citoyennes. Ceci posé, ce courant théorique permet d'effectuer un rapprochement intéressant entre l'institution carcérale et le champ sportif, dont les fonctions et le mode d'organisation présentent des similitudes: - Tout d'abord, en raison du contrôle que les manifestations sportives et la prison exercent respectivement sur l'ordre social et sur l'ordre carcéral. Le sport de compétition et ses spectacles, en détournant les masses des luttes politiques, économiques et sociales, neutralisent les revendications et contribuent à préserver l'ordre instauré. De même, la détention d'individus permet d'écarter une certaine frange de la population troublant l'ordre public. La première annihile les tensions en détournant l'engagement corporel vers une activité ludique et en plaçant ses participants dans des espaces précisément délimités (stade, gymnase, tribune, fauteuils...). La seconde maîtrise les débordements en excluant les délinquants et les criminels du monde social en les enfermant. En cela, le sport et la prison sont des instruments, au service du pouvoir, utilisés pour maîtriser les débordements qui risqueraient de remettre en cause son équilibre.

19 D'autres critiques sont également soulevées. Ainsi, les auteurs de ce courant soulignent les dérives _ et les effets pervers des compétitions sportives tels que les débordements des foules lors de rencontres sportives, les entraînements précoces et leurs effets nocifs sur les jeunes corps, les affaires de dopage et la course aux armements biologiques, la logique mercantile du sport moderne, les contrats exorbitants des retransmissions des rencontres et des transferts de joueurs, le tout géré par une logique darwiniste au service de régimes dictatoriaux et fascistes. Au regard de Jean-Marie Brohm, les débordements de supporters, les rixes sanglantes, les insultes racistes, les appels à la haine xénophobe, les agressions sur les arbitres, les actions de vandalisme résultent de la pression politicoéconomique liée à la course à la victoire et au prestige national. I.-M. BROHM,Les shootés du stade, op cil. 20_ I.-M. BROHM.,Les shootés du stade, op cil, p. 64. C'est ainsi que les jeux olympiques organisés à Berlin en 1936 ont soutenu le régime fasciste dans son déploiement de force, permettant à Hitler de mobiliser les masses autour d'une identité nationale forte. De même, en 1978, le déroulement de la coupe du monde de football en Argentine a servi le régime dictatorial en place qui assassinait les prisonniers politiques argentins.
21_ W. THEODOR, ADORNO et M. HORKHEIMER,La dialectique de la raison, cité par I.-M. BROHM, Les

shootés du stade, op cil. p. 38. 17

- Les pratiques sportives et le milieu carcéral peuvent par ailleurs être apparentés au fonctionnement militaire. La prison est la rencontre entre deux populations ennemies - les détenus et le personnel de surveillance - où les conflits et les négociations ponctuent la vie quotidienne22.D'une manière identique, l'organisation sportive peut être comparée à une organisation guerrière, avec ses combats, ses drapeaux, ses hymnes, ses chants et ses rapports de force23. - Une autre similitude concerne l'emprise corporelle que ces deux organisations exercent sur les individus, l'attention portée aux moindres parcelles des corps et à leurs moindres gestes: d'un côté, en vue de former le bon détenu; de l'autre, des sportifs performants. Chacun de ces rythmes de vie imposés présente ainsi un caractère drastique et rationnel où tout est calculé précisément: entraînements sportifs, mouvements internes des détenus au sein de la détention, mais aussi entrées des stades et de la prison, marquées par des fouilles corporelles interdisant l'introduction d'objets ou de substances illicites (armes, alcool.. .). - Toujours sous cet angle comparatif, chacun des deux champs est investi de multiples dispositifs de surveillance. Alors que l'architecture des prisons est adaptée à une surveillance panoptique (caméras, œilletons, miradors... ), le sport est progressivement devenu une pratique soumise à de multiples modes de contrôle: visuel, biologique, juridique, économique, politique et informatique. La constitution de réglementations sur le transfert de joueurs, le dopage, les mesures sécuritaires, l'actionnariat, laissent ainsi penser que le milieu du sport est de plus en plus asservi à de multiples modes de surveillance intégrant le cœur même de l'action: «Tout un appareil répressif - unités d'élite, forces spéciales, vigiles, militaires, etc... - veille sur la «sécurité» des athlètes et des spectateurs en instaurant un quadrillage sécuritaire de l'espace sportif transformé en champ de manœuvre des « équipes de surveillance» et en camp retranché pour les « Dieux du stade» » 24. L'entrée des activités sportives dans le milieu carcéral présenterait donc une fonction d'accentuation des contraintes carcérales. En fournissant à l'appareil répressif une illusion, un dopant des temps modernes, le sport s'ajoute aux modes de contrôle existants afin de mieux maîtriser les corps enfermés. Le sport instaurerait ainsi une discipline draconienne en combinant subtilement l'emprise corporelle du milieu carcéral aux cadences répétitives des entraînements et des rencontres sportives. Autre fonction, l'entrée du sport en prison offrirait à l'administration pénitentiaire un mode de préservation de l'ordre interne des prisons. De ce point de vue, l'addition "prison + sport" aurait comme résultat la superposition de deux instruments de contrôle au service de l'Etat dont les fonctions doubleraient son emprise et son pouvoir sur les corps: d'une part, en inscrivant le sport dans la lignée des modèles normalisateurs tels l'usine, l'armée, l'école et l'hôpital25 ; d'autre part,

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Cette idée est développée dans un article écrit par A. CHAUVENET,« Guerre et paix en prison », Les cahiers de la sécurité intérieure, n031, 1998, pp. 91-109. 23 _ Le monde diplomatique, Le sport, c'est la guerre, op cit. 24_ ]-M. BROHM,Les shootés du stade, op.cit. 25 _ M. FOUCAULT,Surveiller et punir, op cit, p. 264.

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en procurant aux dirigeants un instrument moderne de contrôle qui transformerait les revendications individuelles et collectives en préoccupations sportives. Cependant, il conviendrait d'apporter quelques nuances à cette approche radicale du phénomène sportif. TIparaît effectivement essentiel de présenter quelques distinctions entre l'essor du phénomène sportif dans les sociétés capitalistes et celui rencontré dans les prisons. Si le principe de dérivation morale peut être entendu, il convient de préciser que le développement du sport en prison est loin de connaître la même dynamique que celui observé dans notre société. De la même manière, bien que la dimension compétitive des activités sportives puisse apparaître comme une stratégie institutionnelle destinée à réduire les tensions, il peut être intéressant de rappeler que les préoccupations individuelles d'ordre sportif peuvent aussi être à l'origine d'une stratégie de résistance envers l'emprise de l'institution. Pour ces raisons, la comparaison entre l'essor du sport dans notre société et celui, plus contenu, des manifestations sportives carcérales, présente quelques limites qu'il nous paraît difficile de dépasser. J.-M. Brohm, l'un des principaux partisans de la théorie critique du sport, reconnaît lui-même les limites de l'approche marxiste avec «sa tendance à minimiser, voire occulter complètement, les questions de la vie quotidienne, les modalités de vie et les préoccupations de tous les jours: sexualité, mort, suicide, interactions et communications verbales et non- verbales, ritualités, etc... »26. Le nombre élevé d'études portant sur la singularité des pratiques poursuivies en prison27 souligne en effet la conviction de plusieurs chercheurs à penser l'existence d'un "effet carcéral". C. Faugeron souligne ainsi qu'« une utilisation marxiste rigide du principe de «less eligibility », qui en fait l'instrument de disciplinarisation des classes dominées, si elle permet grosso modo de lire une certaine économie de la peine touchant les catégories les plus démunies, échoue à traiter des autres aspects de l' enferm em en t, en particulier tous ceux touchant à la gestion des détenus, aux processus d'appauvrissement différentiels ou encore à la pénétration des politiques sociales dans les détentions et aux transferts de compétence vers des administrations

extérieures à la prison, comme l'éducation ou la santé. Encore moins, ce principe
permet-il de traiter de la spécificité de l'aspect sécuritaire. La théorie reste encore beaucoup trop globale pour permettre de rendre compte du gouvernement des
détentions »28.

26_ I-M. BROHM,« L'ethnométhodologie en débat », in Quel corps ?, n032-33, 1986, p. 3. 27_ Pour exemple, les travaux portant sur le suicide en prison, la lecture, la santé, la sexualité. N. BOURGOIN,Le suicide en prison, Collections logiques sociales, L'Harmattan, Paris, 1994, 271 p. ; 1.L. FABIANI et F. SOLDINI, Lire en prison, une étude sociologique, Etudes et recherches, Ministère de la Culture, Paris, 1995, 289 P ; P. BarIet, «La santé en prison », in La santé de l'homme, Santé et milieu carcéral, n0315, Comité français d'éducation pour la santé, Noisy-le-Grand, 1995, pp. V-IX. ; M. FAURE, L. MATIDEU, D. WELZER-LANG, Sexualités et violences en prison, Observatoire Internationale des Prisons, Aléas éditeur, Lyon, 1996, 280 p. 28 _ C. F AUGERON, «Une théorie de la prison est-elle possible? », in Approches de la prison, C. FAUGERON,A. CHAUVENET,P. COMBESSIE,Les presses de l'Université de Montréal, 1996, p. 35.

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Ceci posé, il conviendrait donc non plus de se questionner sur l'enjeu du sport dans la société moderne mais de déplacer notre objet sur les scènes carcérales en fixant plus précisément notre attention sur ce qu'est le sport en prison et les enjeux spécifiques qui s'y attachent. Le recours à l'approche structuraliste nous a paru, dans un premier temps, le plus adapté pour traiter de cette question. 1.2. L'approche structuraliste du sport

Dans son article intitulé « Comment peut-on être sportif? »29, P. Bourdieu considère l'ensemble des pratiques et des consommations sportives proposées aux agents sociaux comme une offre destinée à rencontrer une demande sociale. L'un des principaux objectifs de son approche vise à définir les facteurs historiques et sociaux, propres au champ sportif, qui déterminent à une période donnée l'univers de ces pratiques et les modes de consommation dont il fait l'objet. Par là même, l'auteur envisage de traiter l'histoire et la logique du sport d'une manière relativement autonome, presque indépendamment de I'histoire des grands événements politiques et économiques. TI évoque les conditions de l'avènement du sport moderne, ses origines anglaises et aristocratiques et la manière dont petit à petit, cet espace spécifique devient un espace de lutte autour d'enjeux précis tels que la réglementation, les modes d'appropriation et d'usage légitimes du corps entre les différentes autorités - médecins, éducateurs - dont les cultures imposent certaines perceptions distinctives de ce que doit être le sport. Première phase déterminante et explicative des origines du sport, cette approche a donné lieu à de multiples productions scientifiques visant à définir les relations entretenues entre l'offre de pratique et la demande sociale30. D'autres chercheurs se sont également attachés à défmir l'offre sportive à partir des caractéristiques propres à chaque discipline31. Un grand nombre de pratiques sportives ont ainsi été disséquées à partir des exigences motrices, de la coordination des mouvements et du rapport au corps qu'elles réclamaient. Parmi les critères relevés pour définir cette offre de pratique, les tenants de ce courant ont retenu l'instrumentalisation et le niveau de maîtrise de la technicité exigés par certaines pratiques. L'objectif de ces travaux consiste à partir de cette première phase descriptive, à établir la relation qui peut exister entre les propriétés distinctives de ces
29 P. BOURDIEU, _ «Comment peut-on être sportif? », in Questions de sociologie, Les éditions de Minuit, 1984, pp. 173-195. 30 Parmi ces travaux, les analyses cartographiques portant sur la distribution spatiale des équipements et _ des disciplines sportives ont, à titre d'exemple, permis de faire émerger une grande inégalité de leur répartition sur le territoire national ainsi que l'existence de cultures sportives régionales bien implantées. D. MATHIEUet 1. PRAICHEUX, Sports en France, Fayard-Reclus, Collection Les Atlas de France, Paris, 1987 ; L. GRAS,La pelote basque et ses pratiquants, Mémoire de D.E.A., Université de Paris X Nanterre, 1995, 99 p. 31_Y. LE POGAM,Démocratisation du sport, Mythe ou réalité ?, Edition Universitaire, 1979, 246 P ; A. LAPIERRE, Sports de pleine nature et pratiques sociales, Analyse socio-culturelle du canoë-Kayak et de l'escalade, Mémoire INSEP, 1981 ; C. POCIELLO al., Sports et sociétés, Approche socioet culturelle des pratiques, Vigot, 1981 ; 1.-P. CLEMENT, Etude comparative de trois disciplines de combat (lutte,judo, aïkido) et de leurs usages sociaux, Thèse Paris VII, 1985. 20

disciplines, le rapport qu'entretiennent les agents sociaux vis-à-vis de leur corps et des moyens techniques utilisés. En prenant pour exemple la pratique du tennis et de la boxe, J. Defrance32 explique que la sélectivité du tennis est d'abord attribuée au fait que l'affrontement entre joueurs est un affrontement à distance, médiatisé par un instrument, la raquette. A l'inverse, pour la boxe, qui ne fait appel à aucun instrument de médiation, le corps à corps est direct: «L'affrontement médiatisé et distancié suffirait à attirer les groupes dominant, tandis que la lutte au corps à corps
conviendrait à des groupes sociaux davantage disposés à vivre dans une plus grande

promiscuité »33.Dans une approche plus culturelle, des chercheurs ont comparé cette sélectivité aux normes de sociabilité fixées dans le champ de ces disciplines auxquelles les membres doivent se soumettre34. Sous l'impulsion de P. Bourdieu et de son équipe, d'autres études ont essayé de dégager les caractéristiques socio-démographiques et culturelles des pratiquants de plusieurs disciplines sportives afin de mesurer le poids de ces caractéristiques sur les pratiques sportives. L'hypothèse rejoint l'idée selon laquelle l'intensité des pratiques, la nature des disciplines sportives, leur mode d'appropriation et les effets ou profits escomptés sont déterminés d'une part par la position occupée par les pratiquants dans l'espace social mais aussi par le niveau de leurs capitaux corporels, économiques, culturels et relationnels. Suivant ces caractéristiques et selon la distribution de ces capitaux, la demande de pratique varie. Les résultats issus de ces recherches montrent ainsi que l'espace des pratiques sportives est structuré suivant les positions sociales occupées par les agents dans le champ plus large de la société. Des tableaux statistiques sont construits, des taux de pratique par sexe, âge, catégorie socio-professionnelle, niveau de diplôme, calculés35. D'autres variables sont également prises en compte telles que le positionnement politique, la "vision du monde", les pratiques culturelles, afin de déterminer le rapport entretenu entre le macrocosme social et les microcosmes sportifs. L'utilisation de la notion d' "habitus", définie par P. Bourdieu, apporte un éclairage décisif pour expliquer les préférences sportives et la cohérence des choix sportifs avec d'autres choix culturels. Les orientations sportives sont guidées par l'ensemble des représentations, pratiques et des idéologies transmises par les groupes d'appartenance et par les expériences vécues: « Il va de soi qu'à chaque moment, chaque nouvel entrant doit compter avec un état déterminé des pratiques et des consommations sportives et de leur distribution entre les classes, état qui ne lui appartient pas de modifier et qui est le résultat de l 'histoire antérieure de la concurrence entre les agents et les institutions engagées dans le «champ sportif». Mais s'il est vrai que, ici comme ailleurs, le champ de production contribue à produire le besoin de ses propres produits, il reste qu'on ne peut pas comprendre la logique selon laquelle les agents s'orientent vers
32_

1. DEFRANCE, Sociologie
1. DEFRANCE, Ibid., p. 38.

du sport, op. cil., p. 38.

33_

A.-M. WASER (1995), Sociologie du tennis,. genèse d'une crise (1960-1990), L'Harmattan, Logiques sociales, 250 p; L. WACQUANT, «Corps et âme, Notes ethnographiques d'un apprenti boxeur», in Actes de la recherche en sciences sociales, n080, 1989, pp. 33-67.
35_ P. IRLINGER,M. METOUDI, C. LOUVEAU,Les pratiques 1987. sportives des français, INSEP, Tomes 1 et 2,

34_

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telle ou telle pratique sportive et vers telle ou telle manière de l'accomplir sans prendre en compte les dispositions à l'égard du sport, qui, étant elles-mêmes une dimension d'un rapport particulier au corps propre, s'inscrivent dans l'unité du système des dispositions, I 'habitus, qui est au principe des styles de vie »36.

La référence à ce cadre théorique nous semble donc pertinente pour deux raisons. En premier lieu, parce qu'il est un modèle adapté pour traiter de la définition de l'offre sportive et des enjeux qu'elle soulève en matière d'équipement et d'encadrement. Par ailleurs, cette approche déterministe se révèle également appropriée pour traiter des principes d'accessibilité qui règlent l'entrée en pratique, principes que nous appréhenderons à partir des propriétés pénales et démographiques des détenus. TIs'agira ainsi de voir dans quelle mesure les prédispositions sportives des détenus, émanant de leur appartenance sociale, correspondent aux disciplines choisies parmi celles proposées par l'institution; puis, après le traitement de l'accès au sport, d'étudier les mécanismes de fidélisation dans la pratique.
1.3. La démographie sportive

En rapport avec l'ensemble de ces questions, la quantification des populations sportives et leur description socio-démographique et culturelle sont progressivement devenues un centre d'intérêt croissant dans le champ d'études menées sur le sport. Quelques articles relatifs à la démographie des sportifs ont ainsi été publiés dans la revue « Population» de l'Institut National des Etudes Démographiques3? En 1989, P. Surault écrit un « essai de démographie sportive »38 dans lequel il présente les écueils liés à la comptabilisation de la population nationale détentrice d'une licence sportive. Parmi ces obstacles, la question des abandons est abordée et paraît difficile à traiter pour celui qui cherche à distinguer les licences des licenciés39.L'approche de la dynamique des populations sportives par V. Chevalier40 permet toutefois de combler ce manque. En étudiant minutieusement les flux des
36_P. BOURDIEU, «Comment peut-on être sportif? », op. cit., p. 189. 37_ 1. HOUDAILLE,«La mortalité des coureurs automobiles de l'épreuve d'Indianapolis », in Population, n02, 1973, et « Mortalité des champions du monde de boxe », in Population, n03, 1986 ; P. FESTY, «Age et endurance des marathoniens », in Population, n03, 1980, pp. 687-690; P. SURAULT, «Pour une estimation de la population sportive », in Population, N°l, Notes et documents, 1991, pp. 159-164. 38_ P. SURAULT, Essai de démographie sportive », in w. ANDREFF, « Economie politique du sport, Dalloz, 1989. 39 Ses remarques d'ordre méthodologique se rapprochent de celles de Pierre Tournier au sujet du _ nombre d'incarcérations annuelles: «Ainsi, quand on compte les incarcérations d'une année (écrous initiaux), ne comptabilise t-on pas un nombre d'individus, mais un nombre d'entrées recensées dans l'année. L'événement étant renouvelable, un même individu peut être compté plusieurs fois (incarcérations pour des affaires différentes au cours d'une même année, incarcérations pour une même affaire à différents stades de la procédure). » P. TOURNIER, prison à la lumière du nombre; La démographie carcérale en trois dimensions, Mémoire d'Habilitation à Diriger des Recherches, Université Paris I, 1996, p. 18. 40_V. CHEVALIER, Démographie sportive: itinéraires et abandons dans les pratiques de l'équitation, Thèse de doctorat, Université Paris VII, 1994. 22

populations équestres, son travail ouvre de nouveaux horizons à la démographie et à la sociologie sportive et, d'une certaine manière, complète l'approche structuraliste: «Si nous pensons que les modèles proposés par P. Bourdieu permettent d'interpréter le choix probable du sport comme un événement initial, nous pensons aussi que ces modèles, et l'utilisation qui en a étéfaite en sociologie du sport, ont laissé à peu près intacte jusqu'à maintenant la question de la pérennisation ou non d'une pratique initiée »41. L'objectif ne vise donc plus à traiter des déterminismes sociaux qui agissent sur le choix des engagements sportifs mais des processus qui contribuent à les pérenniser ou à s'en défaire. Dans la première partie de son travail, V. Chevalier utilise des outils d'analyse démographique afin de rendre compte des mouvements de la population équestre. A partir d'une évaluation des entrées et des sorties des licenciés (établie à partir d'un corpus de données longitudinales), l'auteur constate de forts taux d'abandons à différents stades de l'apprentissage de la pratique. Les raisons de ces nombreux désistements sont interprétées au regard des travaux interactionnistes menés en sociologie du travail. Elles reposent sur le fait que les représentations liées aux pratiques ne sont pas fIXéesune fois pour toutes, comme le laisserait entendre le courant structuraliste, mais variables dans le temps. Son travail s'attache ainsi à montrer que les représentations stéréotypées de la pratique équestre vont être amenées à évoluer au cours de la pratique. Quatre étapes sont ainsi définies: celle des rêves profanes, antérieure à la découverte de l'équitation; la découverte de l'équitation, étape initiatique au cours de laquelle les représentations se heurtent à l'apprentissage concret de la pratique; la formation du débutant, consistant à approfondir les savoirs qui finalisent l'apprentissage; enfm, l'étape faisant de lui un cavalier confITl11é, aboutissant à la compétition. Au cours de cette "carrière sportive", productrice d'expériences, chacune de ces étapes est pensée comme étant déterminante sur la décision d'abandonner ou de persévérer puisque, soit l'individu réajuste sa conduite pour répondre aux attentes exigées pour la poursuite de la pratique, en rompant avec ses visions profanes, soit il abandonne, en raison de son incapacité à y faire face. L'analyse quantitative que nous proposons de réaliser sur les parcours sportifs des détenus s'inspire fortement de ce modèle. Après avoir reconstitué le parcours sportif sous licence de 2111 détenus licenciés pendant les périodes 19751985 et 1990-1996, nous élaborerons une série d'indices longitudinaux rendant compte de la durée des pratiques et de l'intensité des abandons. De même, l'interprétation interactionniste sera préservée puisqu'il s'agira de comprendre la manière dont les détenus parviennent à s'inscrire dans une dynamique d'apprentissage d'une culture sportive. Abordés dans la quatrième partie, les travaux d'E. Goffman se sont avérés particulièrement féconds pour traiter de cette question.

41_

V. CHEVALIER, ibid., p. 4.

23

1.4. Erving Goffman et la carrière asilaire D'une manière générale, E. Goffman compare la vie quotidienne à un spectacle où chaque acteur doit remplir un rôle selon des consignes précises qui règlent les conduites de chacun des protagonistes42. Sans se préoccuper de l'agencement prédéterminé des rôles endossés par chaque acteur, l'auteur s'intéresse davantage à leur interprétation, soumise à l'appréciation du public devant lequel l'acteur se met en scène. Selon lui, cette conception des rôles est déterminante dans le processus d'assimilation. Elle constitue dans le spectacle le dépassement de la situation prévue, une marge de manœuvre non codifiée, ce justement pour quoi le public s'est déplacé. TI s'agit alors de rendre méconnaissables les rôles les plus ressassés. Les rôles de la vie quotidienne ne sont à ce titre que les cadres à l'intérieur desquels les individus se singularisent. Le dépassement du rôle est en cela une appropriation du rôle, le naturel du personnage, le "soi" du personnage. Mais des rôles sont redoutés: celui de reclus asilaire laisse effectivement fort peu de place à l'interprétation car les étapes de la substantialisation de "soi" comme fou sont décrites comme processus institutionnel. L'essentiel est alors de ne pas confondre le "soi" et le rôle car le "soi" ne se définit pas uniquement selon la forme achevée de cette substantialisation. L'acteur peut en effet prendre ses distances au rôle, voire refuser de l'interpréter. C'est la thèse développée par E. Goffman dans «Asiles »43: l'individu considéré comme fou essaie d'échapper le plus possible à l'imposition d'un rôle dégradant. De plus, bien que les détenus soient placés sous la même autorité, donc prédisposés à jouer un rôle identique, leur situation individuelle présente des différences permettant à chacun d'entre eux d'interpréter le statut qui leur est imposé d'une manière singulière. Ce qui pourrait paraître paradoxal est que la condition de cette individualisation ne s'établit qu'à travers cette prise de rôle. Après avoir refusé dans un premier temps de l'interpréter, les détenus prennent effectivement conscience de la nécessité de l'endosser. D'abord, pour des questions de survie, puis, en vue de maîtriser un système et d'en reconnaître les failles afin d'en retirer certains intérêts. Consécutivement, l'acceptation du rôle se révèle être une condition essentielle, sinon nécessaire, de leur prise de distance par rapport à l' institution. En considérant les interactions qui surviennent au rythme de la vie quotidienne comme un travail perpétuel de figuration, dont l'objectif vise à sauver la face et à éviter que l'autre ne la perde, E. Goffman assimile l'internement asilaire à un processus de "défiguration" au cours duquel l'individu perd toutes possibilités d'interpréter les rôles sociaux qu'il tenait dans la vie courante. Ainsi, la "carrière asilaire" édifie une nature socialement construite dans le cadre d'un système donné. Cette dépossession identitaire se définit par l'existence d'un écart entre l'image
42_ E. Goffman se sert vivement de cette métaphore théâtrale pour montrer la manière dont les acteurs sociaux sont également réglés par des conduites verbales, des mouvements de scène, des décors. E. GOFFMAN,La mise en scène de la vie quotidienne, La présentation de soi, Editions de Minuit, 1973, 251 p. 43_ E. GOFFMAN,Asiles, Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Les Editions de Minuit, 1968, 447 p.

24

personnelle que l'individu a de lui, l'identité réelle et objective d'un sujet. Dans «Asiles », E. Goffman cherche à nous faire vivre et comprendre de l'intérieur la vie des reclus. TIutilise pour cela deux types de description: - Tout d'abord, la description des aspects dépersonnalisants de l'institution totale: techniques de mortification, isolement, perte de liberté, d'autonomie et de maîtrise de ses activités, promiscuité physique et contamination morale, dépossession biographique. Pour cela, l'auteur s'appuie sur le concept de "carrière morale" pour analyser les étapes et les effets de cette dégradation progressive. Ce concept, ambigu, recouvre le sentiment que l'individu éprouve à l'égard de sa propre identité ainsi que les propriétés ayant trait à sa situation officielle, défmie à partir des relations de droit, de genre de vie et des relations sociales. TIinduit donc un va-et-vient de la sphère privée à la sphère publique, du moi à l'environnement social, qui contraint l'individu à recourir avec excès à l'idée qu'il se fait de lui-même pour se préserver de l'attribution nocive d'une identité dévalorisante. Au cours de sa carrière morale au sein de l'institution, l'individu en vient alors à relativiser l'opinion d'autrui, des normes morales établies, à une subjectivité blasée, avant de s'adapter à la cruauté institutionnelle. - Le deuxième type de description tient aux techniques de distanciation. Ce sont les adaptations secondaires qui vont permettre au reclus de se réapproprier des preuves qu'il est encore son maître. Elles sont un refuge pour la personnalité et constituent véritablement une vie clandestine complexe au sein de l'hôpital. Toutes les "combines" et autres activités souterraines qui sont décrites montrent la manière dont les détenus vont déployer des ruses leur permettant de prendre leurs distances par rapport à un personnage prescrit. En s'inspirant de ce cadre théorique, il s'agira ainsi de montrer la manière dont les pratiques sportives permettent au détenu de prendre ses distances par rapport au rôle dégradant imposé par l'institution. Cette prise de distance sera envisagée d'un point de vue personnel par rapports aux profits que les détenus tirent de leurs pratiques sportives dans cet univers spécifique. Nous verrons ainsi que, d'une certaine manière, il est possible de considérer les pratiques sportives comme un palliatif des privations carcérales. Par ailleurs, des références aux travaux ethnologiques de C. Bromberger44 étayeront notre réflexion. Si, du point de vue de la sociologie critique du sport, l'activité sportive est interprétée comme une stratégie mise en place par l'institution pour servir son ordre disciplinaire, nous verrons ici la manière dont elle sert d'autres causes45. Globalement, son approche du sport montre donc qu'il
44_

45 Christian Bromberger montre que malgré l'usage du sport que certains régimes fascistes ont _ effectivement fait pour démontrer leur suprématie sur les démocraties, la médiatisation croissante des manifestations sportives a également servi la cause du peuple à de nombreuses reprises. A ce titre, l'auteur souligne que « cet argument - qui veut que la mobilisation par le football soit au service exclusif des Etats, des puissants, de l'illusion - rencontre bien vite son contraire, c'est-à-dire des situations où clubs, stades, compétitions ont été de puissants catalyseurs de revendications contestataires, stimulant plutôt qu'endormant les consciences politiques». L'auteur avance de nombreux exemples tels que la tournée d'une équipe de football du FLN algérien en 1958 à travers le 25

C. BROMBERGER,Le match de football,

op. cit..

n'est pas justifié de considérer que les masses sont manipulées tels des «idiots culturels incapables de prendre une distance critique sur le monde »46.En cela, les rencontres sportives ne font aucunement abstraction des tensions politiques et sociales car elles en sont une traduction explicite.

monde au nom d'une nation indépendante, les revendications du peuple argentin dans les stades contre la dictature de leur pays, l'appel au cosmopolitisme du groupe des supporters marseillais « winners» et le courant identitaire ouvrier révélé par l'organisation de ses propres structures sportives au début du 20èmesiècle... C. BROMBERGERFootball, la bagatelle la plus sérieuse du , monde, Bayard, Paris, 1998, p. 16. 46_C. BROMBERGER, Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, op. cil., p. 17. 26

CHAPITRE 2. OBJET D'ETUDE, METHODOLOGIE

2.1. Une restructuration

identitaire inattendue

Imaginer un devenir dans un milieu où le temps est suspendu, l'exclusion sociale flagrante, les contraintes physiques très fortes, semble relever de la gageure. L'adaptation à l'institution carcérale est effectivement si forte qu'elle présuppose une totale désadaptation au monde extérieur qui ne laisse aucunement envisager l'idée d'une quelconque évolution, si ce n'est à travers les aptitudes que les détenus développent pour tirer profit des ressources de l'institution. C'est ainsi que le temps carcéral est fréquemment apparenté à un temps perdu durant lequel les priorités des détenus sont leurs capacités de survie, immédiates, peu portées sur l'avenir. Cette incapacité à se projeter dans l'avenir provient par ailleurs de l'incertitude des décisions pénales et des périodes d'attente particulièrement longues et éprouvantes. Toutefois, il semblerait que la politique de développement des activités sportives, menée depuis le début des années soixante et plus activement soutenue depuis le début des années quatre-vingt, participe d'un élan plus général de démocratisation du sport qui dépasse parfois les objectifs initialement visés. En effet, l'organisation de compétitions, de permissions de sortir sportives et les nombreux projets mis en œuvre dans ce domaine, investissent ces activités de nouvelles fonctions qui dépassent largement les simples fonctions occupationnelles et ludiques qui leur sont habituellement prêtées. Nous inscrirons à ce titre notre objet d'étude dans le cadre plus global du développement social des activités physiques et sportives, tout en essayant de mettre en exergue les particularités du sport en prison. Enrichis des travaux menés en sociologie du sport, nous tenterons tout au long de ce travail de montrer ce qui fait la spécificité de ces activités en accordant une attention particulière aux obstacles qui se dressent devant les acteurs de l'univers carcéral et à la singularité des attentes qu'elles suscitent. Une des hypothèses de cette recherche consistera à avancer l'idée que le sport en prison n'est pas un moyen d'évasion dans le sens où il permettrait d'échapper physiquement aux contraintes de l'institution. Cette hypothèse repose sur l'idée que les activités sportives en prison ne disposent d'aucune autonomie et, qu'à ce titre, elles font partie intégrante d'un fonctionnement maintenu par des contraintes strictes et des impératifs carcéraux et sécuritaires quasi incontournables. Dans la perspective de la théorie critique du sport, nous tenterons effectivement de montrer que le sport en prison ne peut être considéré comme un moyen d'évasion parce qu'il est une stratégie développée par l'institution pour "occuper" la population carcérale et la détourner d'actes destructeurs et de pensées malsaines nuisant à son équilibre. A ce titre, il s'agira d'avancer l'idée qu'en dépit des textes juridiques promouvant les vertus hygiéniques et socialisantes du sport en prison, l'essor des activités sportives sert avant tout l'institution dans sa mission de garde et l'entretien d'un équilibre interne. 27

Puis, sous l'éclairage de la théorie structuraliste, nous essayerons de montrer que le sport en prison peut difficilement être conçu comme un outil d'évasion tant ses modalités organisationnelles dépendent étroitement des contraintes physiques de l'institution ainsi que des positions que les détenus occupent dans le champ carcéral. L'hypothèse développée avancera l'idée selon laquelle l' offfe de pratique sportive varie en fonction des caractéristiques des établissements et des caractéristiques socio-démographiques et pénales des détenus. En raison de cette forte sélectivité, nous tenterons de montrer que la contribution des activités sportives à la mission de réinsertion de l'administration pénitentiaire ne concerne qu'une minorité de détenus. Depuis l'entrée en prison jusqu'à la libération, des 60000 incarcérations annuelles en 1998 jusqu'aux centaines de détenus ayant la possibilité de tirer le profit optimal de l'offre sportive, nous avancerons l'idée qu'à chaque stade de la carrière carcérale, les motivations sportives des détenus varient dans le temps au travers du processus d'apprentissage et, qu'à terme, ce processus peut aboutir à une restructuration identitaire. Mais cette reconstruction ne s'établit pas spontanément. Quand bien même la maîtrise du jeu social et la compréhension réciproque évacuent tout questionnement sur sa propre identité dans la vie ordinaire, l'incarcération confronte les individus à une situation imprévisible à laquelle ils n'ont pas été préparés. Car l'identité ne devient une préoccupation, et, indirectement, un objet d'analyse que là où elle ne va plus de soi, « lorsque le sens commun n'est plus donné d'avance et que les acteurs en place n'arrivent plus à s'accorder sur la signification de la situation et des rôles qu'ils sont censés y tenir »47. De cette situation vécue collectivement ressort un sentiment d'étrangeté, provenant de la grande diversité des histoires individuelles et d'un manque de repères collectifs. C'est ainsi qu'au cours de ce processus de déracinement, la création de nouveaux liens marque une rupture par rapport au monde extérieur. L'identité se déchire, partagée entre l'appartenance antérieure à un groupe et l'acquisition de nouveaux attributs identitaires. M. Pollak émet l'hypothèse qu'en dépit de ces conditions extrêmes, et, dans des limites très étroites, l'homme parvient à résister et à survivre grâce à ses prédispositions48. Dans cette perspective, il s'agira d'avancer qu'en dépit de l'imposition d'une identité carcérale, forte en début de carrière, les pratiques sportives permettent aux détenus de se réapproprier une part de ce qui était leur identité sociale en réactivant leurs acquis sportifs au fil de l'incarcération dans les espaces accordés, en rendant cohérentes les appartenances passées aux contraintes présentes. Ce travail, nécessitant une attention permanente, reste donc étroitement rattaché à un "habitus" rendant à la personne une certaine continuité,
47 M. POLLAK, _ L'expérience concentrationnaire, Essai sur le maintien de l'identité sociale, Métailié, 2000, p. 10. 48 A titre d'exemple, il explique comment une femme dit ne pas avoir souffert physiquement des _ principes de mortification - mise à nu, douche glaciale, rasage complet du corps, distribution de vêtements provenant de morts, tatouage du numéro - grâce à son entraînement et à son côté sportif M. POLLAK, L'expérience concentrationnaire, ibid., p. 100. 28