Les enfants du juif errant

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EAN13 : 9782296194045
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LES ENFANTS DU JUIF ERRANT Itinéraires d'émigrés

Du même auteur

Bidules, Ed. du Seuil. Fariboles, Ed. de l'Age d'Homme. Balivernes. Ed. de l'Age d'Homme. Mémoires juives. L'enfance ailleurs. Ed. Clancier-Guénaud. Dostoi'evski (ouvrage collectif). Hachette-Réalités.

Parus dans la même collection

NAHAVANDI(Firouzeh), Aux sources de la Révolution iranienne, étude socio-politique, 1988, 278 p. SEGUIN (Jacques), 1989, 212 p. Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité,

ISHOW (Habib), Le Koweït, Evolution politique, économique et sociale, 1989, 208 p. BENSIMON (Doris), Les jUlfs de France et leurs relations avec Israël (1945-1988), 1989, 288 p. PICAUDOU(Nadine), Le mouvement national palestinien, genèse et structures, 1989, 272 p. CHAGNOLLAUD(Jean-Paul) et GRESH (Alain), L'Europe et le conflit israélo-palestinien, débat à trois voix, 1989, 200 p.

COLLECTION COMPRENDRE

LE MOYEN-ORIENT

Fernande

SCHULMANN

LES ENFANTS DU JUIF ERRANT Itinéraires d'émigrés

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Photo de couverture: Carte de Roch Hachana (Varsovie1933)où
figure l'annonce de l'assassinat du leader sioniste Arlosoroff à Tel Aviv. Collection: Matyla Zajac. Mémoires juives. Patrimoine photographique.

Collection « Comprendre le Moyen-Orient»

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît plus «compliqué» que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0526-6

à la mémoire de mes cousins Charles et Suzie Merzbach et Robert Bamberger qui avaient choisi de s'établir à Jérusalem.

« Le juif, c'est celui qui pleura en apprenant que le chemin vers le M ur occidental (des Lamentations) était ouven. » Père Bruno Hussar, citant un prêtre comme lui d'origine juive.

« Ailleurs, c'est ici. »
Yvette Szczupak- Thomas

« Plus on explique, moins les choses s'éclairent. » Ruth Reichelberg

Introduction

En 1981, je revins en Israël. Je n'y étais pas retournée depuis l'époque lointaine, antérieure à la guerre des Six Jours (1967), où Jérusalem était coupée en deux, façon pâté d'alouettes, l'alouette étant israélienne et le cheval jordanien. Cette ville, lorsque je la découvris dans sa totalité, me foudroya. Jérusalem, c'est déjà la beauté sans faille du désert dont elle est proche: qualité de l'air et du ciel, intensité des aubes et des crépuscules, sans commune mesure avec les splendides débraillés tropicaux. Ayant cédé aux charmes de cette cité souveraine que de récents aménagements ont encore embellie, j'ai envisagé en 1983 d'y séjourner pour y approfondir le thème de l'aliya, la montée en Israël vieille idée du retour à Sion concrétisée au xx' siècle. Il s'agissait de rencontrer des juifs francophones: Français de souche ou de fraîche date, Suisses, Belges, Maghrébins, ces derniers arrivés en masse d'Afrique du Nord, dès la fin des années 80. Comment ai-je trouvé mes interlocuteurs? Mes sources furent diverses. Des parents, établis à Jérusalem depuis une vingtaine d'années et pratiquants, me mirent en contact avec leur entourage. Des amis, non-observants et générale-

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ment orientés à gauche, m'introduisirent dans leur milieu. J'ai également pu aborder quelques ultra-religieux, ainsi que des juifs d'origine chrétienne, plus ou moins récemment convertis. Dès le début, je me suis avisée que mon projet n'allait pas sans provocation. En effet, à la question: « Vous êtes né ailleurs, je vous trouve ici, quel fut votre parcours? », répond une biographie. Toute histoire de vie se référant par définition au mystère des êtres, contraint ceux -ci à des retours parfois éprouvants. Mon objectif était de déterminer comment et où s'enracinait un individu du point de vue religieux, national, familial, professionnel et culturel; comment la décision de s'installer en Israël avait été prise, et quelle image il se faisait de son cheminement. L'aliya, on le verra, est volontiers associée à l'idée de maison. Pour le juif de diaspora, il y a en effet autant de demeures que de nations qui l'abritent; pour le juif d'Israël, qu'il se réclame d'une foi, ou d'une mémoire culturelle, il n'yen a qu'une, qu'il a ralliée. Cependant le quotidien israélien est tel qu'on n'échappe guère à la politisation du discours, avec des réactions agressivement chauvines, cruellement lucides ou froidement critiques. Et puis, Jérusalem a des caractéristiques un peu particulières avec, par exemple, davantage d'intellectuels et surtout de religieux. D'où la proportion élevée de ces deux catégories dans l'ouvrage. Les mêmes témoignages recueillis ailleurs rendraient un autre son de cloche. On notera que l'univers francophone, s'il représentait un choix limitatif, est le seul à ouvrir sur les deux Israël, le vieux monde fondateur avec les pionniers d'Europe de l'Est et celui, désormais majoritaire, de la Méditerranée et de l'Orient. Si j'avais voulu être exhaustive, il ,m'eût fallu prendre en compte les anglophones, les russophones, les irakophones, etc. Bref, une tâche inconcevable à l'échelle individuelle. Menant mon travail sans nulle aide, je dus me borner étroitement; en contrepartie, ma liberté d'action fut totale. J'ajoute que je ne me suis, en aucune façon et à aucun moment, souciée de théoriser l'aliya, n'étant préoccupée que de saisir celle-ci dans ce qu'elle a d'immédiat! 8

J'ai tenté de varier l'âge et le lieu d'origine de mes interlocuteurs; pour leur milieu social ce fut moins simple. A Jérusalem, les francophones sont en général des bourgeois. Professeurs plutôt qu'éboueurs, surtout s'il s'agit d'émigrés de souche française. Les juifs maghrébins, souvent prolétarisés, résident dans d'autres villes israéliennes. Sur soixante entretiens effectués je n'en ai retenu qu'une trentaine, en fonction de l'itinéraire, de la personnalité et de la qualité d'expression. J'ai éliminé moins de témoignages féminins que masculins, peut-être parce que les femmes qui acceptèrent ma visite étaient des personnalités fortes. Quelques entrevues promises ont été annulées pour cause d'obligations militaires. Les Israéliens, outre un service de trois ans, doivent à l'Etat une période annuelle et ce jusqu'à cinquante-cinq ans. Ces nécessités ne simplifient les existences ni professionnelles, ni personnelles, d'autant que la modicité de leurs salaires pousse les gens à exercer plusieurs métiers. On met donc les bouchées doubles pour pallier des carences de tous ordres, et les loisirs s'en ressentent. Certains, ayant désiré revoir leur texte n'en supportèrent pas la lecture, et exigèrent des modifications ou des amputations telles que le sens général en eût été faussé, il fallut donc les écarter. Sans compter ceux qui, en dépit d'une acceptation de principe, ne tolérèrent pas l'idée que leur témoignage soit imprimé. Quant au désordre des appellations: initiales, prénom, pseudonyme ou nom complet, il résulte d'un vœu explicite de mes interlocuteurs, auquel je n'ai pas jugé utile de m'opposer. Les uns souhaitaient afficher leur identité, tandis que d'autres se sentaient plus à l'aise dans un anonymat relatif ou complet. Ces derniers justifiaient leur discrétion en invoquant une famille demeurée en France ou leur nouveau milieu professionnel, quand ils ne se référaient pas sans ambages à leur volonté de rupture avec le passé. J'ai mentionné plus haut la présence assez nombreuse à Jérusalem de chrétiens convertis au judaïsme. L'itinéraire de ces nouveaux juifs piqua ma curiosité. Beaucoup se 9

dérobèrent. La minorité qui accepta de s'expliquer sur cette double aliya - montée vers le judaïsme, montée vers Sion - le fit sans complaisance, ni trouble. On me reprochera peut-être la place trop importante que j'ai accordée à ces gens, lesquels, sitôt la conversion acquise - processus laborieux - sont juifs à part entière. Néanmoins, il me sembla que si ces personnes avaient trouvé leur équilibre et leur raison de vivre à Jérusalem, lieu de toutes les diversités, ils participaient de l'étrange séduction de la ville et, à ce titre, méritaient une particulière attention. Enfin, la diversité des cas de figures rendit le classement de ces entretiens assez problématique. Quel critère adopter? Le niveau de pratique religieuse? Impossible, lorsqu'on sait que les commandements de la loi juive sont au nombre de 613 que chacun revendique et aménage à sa guise... Les options politiques? Exclu. En raison de la variété et de la complexité des attitudes dans un pays où, par exemple, les ultra -religieux vont jusqu'à rejeter la notion d'Etat. Quant aux origines nationales, elles auraient posé des difficultés insurmontables. Comment associer, par exemple, un Alsacien de vieille souche à un Parisien, fils de Polonais - sans parler des mariages intergroupes. Au bout du compte, j'ai choisi de me référer à la date d'installation en Israël, qui recoupait en partie un classement par âge; bien que les uns soient passés à l'acte sitôt leur décision prise, tandis que d'autres, souvent plus âgés, aient préparé leur changement des années durant. Cette option, pour imparfaite qu'elle soit, me parut la moins contestable. L'aliya, c'est d'abord une détermination. Mais il faut distinguer à la fois etltre religieux et non-religieux et entre religieux et ultra-religieux, dits orthodoxes; sans oublier les laïcs à tout crin rejetant le judaïsme, et une poignée d'ultras hostiles au sionisme. Quant au jugement des gens sur leur propre aliya, il est éminemment variable. A la satisfaction d'être désormais majoritaire et de vivre sur un sol qui fut originellement le leur, peut s'ajouter celui d'un aboutissement religieux. L'espoir s'est incarné, malgré une situation générale angois10

sante. Parmi ceux qui se lassèrent, on compte beaucoup d'Américains des Etats-Unis. Pour eux, le chemin étant réversible, ce qu'il n'était pas pour la majorité, issue d'Europe de l'Est, de dictatures latino-américaines, ou de pays musulmans. L'adaptation en Israël est le fruit de ce qui l'a précédé. Et puis, on ne dit pas tout, et chacune de ces entrevues, approfondie, aurait pu constituer un livre unique. En outre, les distorsions sont innombrables, par exemple, celles procédant de l'image flatteuse qu'on s'ingénie, consciemment ou non, à donner de sa personne. Il n'en reste pas moins que l'aliya est une décision majeure, à laquelle s'ajoute la volonté de vivre à Jérusalem la plupart de mes

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interlocuteurs

n'envisageraient

pas de résider

ailleurs

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et

lorsque cette double détermination s'assortit d'une conversion au judaïsme, le projet fut triple. Quelques vieux Israéliens tirent une légitime fierté de s'être débrouillé sans aide, et jugent sévèrement les exigences et la passivité des derniers venus. Pour les reproches adressés à l'Etat, ils concernent surtout l'Agence juive laquelle, de notoriété publique, promet plus qu'elle ne donne. On souligne les carences et les rigidités de cette énorme machine bureaucratique qui ronge absurdement et coûteusement les énergies; les uns parlent de pagaille, les autres de malhonnêteté. Les déceptions sont assumées et vécues diversement suivant les trajectoires, le moment et la nature des tempéraments. Rien ne devra jamais être pris au pied de la lettre. L' aliya, c'est sans doute aucun l'auberge espagnole. On ne sous-estimera pas non plus les difficultés matérielles: les salaires israéliens sont tels que le niveau d'un immigrant baisse presque immanquablement. Ici encore, tout dépend du statut d'origine, de l'information préalable, et d'un coefficient un peu flou qui serait de l'ordre du fantasme individuel. Ceux qui ont fui leurs propres conflits les ont retrouvés ici! En dehors des plans professionnels, familiaux et psychologiques, il faut évoquer la combativité de chacun. Il va de soi que le quotidien, dans un minuscule 11

pays pauvre, cerné d'ennemis et obsédé par l'idée de la guerre et des attentats, est à la longue, écrasant. Un entretien, ne l'oublions pas, est aussi une histoire d'amour. On ne va aux autres que par le truchement de soi. Si discrète et neutre que je me veuille, je suis présente. Fatiguée ou sans sympathie, ma disponibilité en pâtira. C'est toujours moi qui interroge ou écoute et, quoi que j'en aie, je sais que l'objectivité n'existe pas, grâce au Ciel, serais-je tentée d'ajouter!

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U ne conversation dûment enregistrée au magnétophone, puis décryptée et réaménagée, - chronologie rétablie, redites éliminées, scories de la parole orale supprimées constitue par définition une tâche insatisfaisante, approximative et ambiguë, qu'il faut mener dans un souci permanent d'économie et de discrétion. Cependant ce moyen terme, si imparfait soit-il, m'apparaît comme la solution la moins mauvaise, car à la lecture les pesanteurs de la langue parlée sont insoutenables et, de plus, - c'est presque une constante - récusées par le sujet. Resserrez l'intervention, gommez les répétitions, restituez la chronologie, l'accueil du témoin sera meilleur. On notera que, dans la mesure du possible, j'ai pris le parti d'escamoter mes remarques, à moins que celles-ci n'aient une portée particulière. J'estime l'efficacité d'un questionneur à son invisibilité. Enfin, à l'intérieur d'un texte, on observera des contradictions que je me suis gardée d'annuler. Il ne m'incombait pas d'assurer la cohérence des discours que je recueillais. De même, n'ai-je guère relevé les disparités. On me déclarait: «Je vins en Israël pour ceci ou cela» et, trois minutes après, on m'assenait un argument qui effaçait les précédents. Les individus fonctionnent ainsi et quelqu'un d'entièrement logique ne serait pas crédible. Voilà pourquoi je me suis imposé de respecter les désordres individuels et de maintenir l'aspect passionnel, voire mogique, des propos tenus. Les déclarations les plus violentes concernèrent souvent la vie des juifs hors d'Israël. Quelques allégations touchant, par exemple, l'antisémitisme en France, frisaient la carica12

ture, néanmoins, si l'on s'attribuait pareils souvemrs, Je n'avais aucun droit à les modifier. Quant au délicat problème de la transcription des termes hébraïques ou yiddiches, je l'ai résolu en optant pour une francisation systématique du vocabulaire. Dans un esprit de simplification analogue, je me suis employée à réduire au maximum les définitions du glossaire. En outre, suivant un usage de plus en plus répandu, j'ai mis une minuscule au mot juif, me conformant en cela à une règle qui vaut pour l'ensemble des cultes. Chacune de mes rencontres est précédée d'une page d'humeur où je parle en mon nom, et dans laquelle je réagis au cadre et à l'apparence de mon interlocuteur. Comment son regard et sa voix me frappèrent. Le lendemain, j'aurais pu sentir diversement. Dans ces lignes, je privilégie mon premier mouvement en m'interdisant néanmoins d'être discouttoise. Mes hôtes m'offraient leur confiance, leur mémoire et leur temps, ce n'était pas négligeable! Que je sois plus sensible qu'eux, par exemple, à des valeurs esthétiques, importait guère, surtout dans le contexte âpre et périlleux qui est le leur. Et puis, la plupart d'entre eux m'ont été sympathiques et certains m'ont même fascinée... L'être juif a partie liée avec l'histoire comme en témoigne le vœu rituel: «L'an prochain à Jérusalem.» L'aliya, manière de vivre immédiatement cette référence, est aussi une réponse à la question immémoriale: « Qu'est -ce qu'un juif ? » Question dont les juifs soupçonnent qu'elle n'aura jamais de réponse...

Lou Kaddar

née à Paris en 1913 établie en Israël en 1935
Dans un immeuble du centre de Jérusalem, un appartement confortable, orné de photos et de souvenirs de voyage. Je suis reçue par une grande femme en pantalon et pull-over, les cheveux courts à peine grisonnants, le visage marqué de rides d'expression, le regard intense. Elle parle leritement comme quelqu'un qui utilisa peu le français. Néanmoins elle sait ce qu'elle vaut, assez sûre d'elle pour ne pas s'efforcer d'en persuader les autres. Une répugnance à selivrer, jointe à un goût certain de l'insolence. Son récit la montre lucide, passionnée et pudique. Lorsque nous évoquons la naissance de l'Etat d'Israël, elle tente en vain de se contenir. Les larmes l'envahissent. Après un silence elle murmure: « Le 29 novembre quand, aux Nations unies, on décida... Ce fut comme une folie... » Puis elle interrompt notre entretien, sans que. je détermine si je la dérange, ou si elle tolère mal d'avoir été submergée par son émotion. Elle n'a pas dit un mot de sa vie professionnelle, ni de ses vingt ans de collaboration avec Golda Meir. J'exprime donc le souhait de la revoir lors de 15

mon prochain séjour. Sa réponse lui ressemble: «Ne me menacez pas! » Elle m'accueillera un an plus tard, avec la même gentillesse abrupte et, cette fois, abordera la seconde partie de son existence.

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Je suis née à Vincennes, en 1913, dans une famille d'origine russe, n'ayant aucune pratique religieuse, mais qui se savait juive et voulait le rester. On ignorait la date de Roch Hachana. Pour Pâque, c'était approximatif, on n'aurait pas songé à se renseigner. Ma grand-mère paternelle qui habitait chez nous, allait à la synagogue pour Kippour. Enfant, je l'y accompagnais. Ces gens appartenaient à un milieu bourgeois très cultivé. Mon père savait le latin et le grec, parlait couramment plusieurs langues étrangères et ignorait évidemment le yiddich. Il avait aussi des aptitudes mathématiques qui lui permirent de devenir expert-comptable. Mes parents quittèrent la Russie lors de la révolution de 1905. Ma grand-mère paternelle, née au milieu du siècle dernier, envisageait de venir en Palestine avec papa, né d'un premier lit, et cinq enfants plus jeunes issus de son remariàge avec un industriel.
Mon père, déjà indépendant

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il s'était

battu

sur les

barricades en 1905 -, partit seul avec ma mère. Pour eux la France était le pays de Cocagne, celui de la révolution française, tandis que la Palestine représentait le ghetto. Ma grand-mère, elle, gagna la Palestine avec ses cinq fils. Durant la Première Guerre mondiale, la famine la chassa en Egypte. Elle rentra à la fin du conflit. Mes demi-oncles qui savaient le français, l'anglais, l'arabe et l'hébreu, obtinrent des postes intéressants dans le cadre du mandat britannique. Devenus hauts fonctionnaires en Palestine, ils passaient leurs vacances en Europe et nous voyaient régulièrement. Lors de ma venue ici, ils m'ont évidemment aidée. On m'inscrivit au lycée Fénelon, et je me souviens qu'un matin avant de partir en classe, papa rentra avec les journaux et s'écria: «Petliura a été assassiné! » Maman dit: « Si j'avais su qu'il était là, je l'aurais tué moi-même! » J'ai commenté: «Une de mes meilleures amies au lycée s'appelle Petliura! » Pour la première fois de mon existence, maman me gifla. J'ignorais que cet officier de l'Armée blanche qui commanda les pogromes ukrainiens les plus sanglants, notamment ceux de Kichinev, était haï par les juifs russes autant que le fut plus tard Hitler. Lors du 17

procès, une de nos lointaines cousines fut témoin à décharge. Elle logea à la maison et nous montra d'horribles photos des victimes du pogrome: yeux crevés, membres écartelés et arrachés. Mes parents, bien qu'ayant rejeté le ghetto, étaient très attentifs à ce qui concernait les juifs dans le monde. Ils vivaient assez isolés, ne se lassant pas de jouir de la liberté républicaine. Lire, fréquenter les théâtres et les salles de concert, gagner l'argent nécessaire à bien nous élever, leur suffisait. Ils se voulaient « modernes» et, quand ils ont fini par se marier, ils nous ont emmenées, ma sœur et moi, à la cérémonie! Ils souhaitaient également que leurs filles soient libres. Ils avaient confiance en nous et nous laissaient une indépendance totale, dès lors que nous étions en sûreté. Je ne leur aurais jamais menti. Adolescente, j'ai adhéré aux Eclaireuses israélites, les E.I., peu pratiquantes. Là, je me suis liée avec une cheftaine, assistante sociale dans une H.L.M. presque uniquement occupé par des juifs pauvres, et je l'ai aidée à titre bénévole. Je savais qu'il y avait des taudis en France, sans soupçonner l'existence chez les juifs des mêmes vices que chez les chrétiens: ivrognerie, prostitution et leur cortège de brutalités. Abandonnant mes études, je me suis lancée dans le service social, puis, par hasard j'ai été en Palestine. Ma sœur aînée avait épousé à Paris un étudiant juif roumain, en fin d'études au Conservatoire des arts et métiers. Une fois diplômé, en 1935, il n'obtint pas de permis de travail; on n'en délivrait guère aux étrangers, en raison du chômage. Mon beau-frère se lassa de vivre aux crochets de sa belle-famille et proposa à sa femme, soit de rentrer chez lui, en Transylvanie, dans un milieu aisé, soit d'émigrer en Palestine où il avait des amis. Ma sœur opta pour cette dernière solution. Mon beau-frère partit le premier, ma sœur le suivit. Ils trouvèrent un emploi. Toutefois leurs débuts furent difficiles. La chaleur, torride, et un vent chaud, le hamsin, les éprouvèrent beaucoup. De plus ils avaient loué une chambre dans le secteur religieux, de Mea Chearim, ils et ne 18

comprirent pas pourquoi le chabbat, lorsque mon beau-frère se rasait la fenêtre ouverte, on lui lançait des pierres. Ce quartier a toujours été borné, sectaire et agressif. Ma seeur m'écrivait cela en secret, pour ne pas alarmer la famille. J'en avais un peu assez de mes activités sociales et j'ai décidé de faire un séjour là-bas. Ces départs ne réjouissaient pas nos parents, quoi qu'ils fussent trop respectueux de notre liberté pour intervenir. L'Europe et le nazisme? Les miens à cette époque voulaient tout en ignorer. Une de nos amies d'enfance, chrétienne et française, qui avait épousé un type de gauche et fait son voyage de noces en Allemagne, nous raconta horrifiée que, par exemple, dans les jardins publics, il y avait une pancarte: « Interdit aux chiens et aux juifs». Ce genre de détails nous étaient connus! A vingt-deux ans, libre comme l'air, j'ai donc rejoint ma seeur à Jérusalem. Elle avait déjà quitté Mea Chearim pour le charmant quartier de Rehavia. Et pendant le week-end un oncle de Tel Aviv me baladait à travers le pays. Un samedi, nous avons été dans un kibboutz qui existe toujours du côté de Rehovot, et là, une Américaine que j'avais jadis connue dans un camp d'éclaireuses, me sauta au cou, et m'invita pour quelques jours au kibboutz. Je travaillais alors, en bénévole, à l'aménagement d'un jardin public à Jérusalem. En février 1936, je suis partie là-bas. Dans le train, quelqu'un vint me parler. J'ignorais encore l'hébreu; on me demandait combien de juifs descendaient à la prochaine station; les tensions avec les Arabes étant fortes dans ce coin. Nous avons été quelques-uns à nous rendre dans le même kibboutz. Je n'ai pas trouvé l'Américaine, et vécus ainsi deux ou trois jours sans connaître, ni comprendre personne. Lorsque j'ai enfin expliqué en anglais que je voulais m'en aller, on me répondit que c'était exclu, en raison des troubles. Lesquels? Mystère. Après une semaine de malentendus, j'ai décidé, danger ou pas, de filer. Ce jour-là, on m'annonça solennellement que j'étais acceptée au kibboutz. On m'aurait proposé d'y 19

entrer, j'aurais acquiescé et même préféré celui-ci à un kibboutz francophone! Je promis de revenir pour plusieurs mois, cette expérience m'avait séduite. Cependant il me fallait informer ma sœur à Jérusalem et prendre des vêtements chauds. Je suis retournée comme prévu et l'on m'attribua un lit sous une tente et une tâche. Puis des troubles importants éclatèrent et je fus mieux informée. Une nuit il y eut des coups de feu. Je les ai identifiés parce que, chaque année, j'allais à la foire du Trône, à Vincennes, avec maman qui s'efforçait coûteusement de gagner à la loterie un kilo de sucre, tandis que, très bonne tireuse, je maniais la carabine. Or, on avait beaucoup tiré. Au matin, mon voisin de tente avait disparu et la troisième occupante, une Américaine sourde, n'avait rien entendu. . Cela venait des villages arabes environnants. Pourquoi? Ils étaient arabes et nous, juifs. Et notre passivité devant les coups de feu? Les armes étaient dans une armoire de la maison d'enfants, la seule bâtie en pierre, les clés de ce meuble étaient à la gendarmerie anglaise de Rehovot, à sept kilomètres de là et nulle route n'y menait. Les Britanniques arrivèrent le lendemain matin, lè calme était revenu et les troubles reprirent les nuits suivantes. J'imagine qu'il y avait des armes cachées ailleurs, à n'utiliser qu'en cas d'extrême péril. Je ne décolérais pas et suis restée à cause de Jeanne d'Arc. Fraîchement débarquée de France, et bonne en histoire, je me souvenais de l'abominable conduite des Anglais à l'égard de Jeanne d'Arc. Cela ne leur avait pas suffi! Il leur fallait en plus exposer aux pires dangers un minuscule kibboutz, peuplé d'innocents qui s'échinaient à la tâche comme des bêtes de somme. Et les Anglais leur interdisaient de se défendre ! Je leur montrerai! Et cela fait presque cinquante ans que je leur montre! Je résolus donc de me fixer en Palestine et j'ai travaillé au kibboutz jusqu'à mon retour en France. Etre entretenue par des gens qui crevaient de faim était impensable et j'étais impatiente de me rendre utile. D'abord il s'est agi d'aider les poussins des couveuses à sortir de leur coquille. 20

Des milliers et des milliers de poussins. J'ai de bonnes mains et je fais bien ce que je fais. Etre utile m'enchantait. A mon retour de Paris, je fus pendant un an affectée à la pouponnière. Les femmes ne savaient pas soigner leurs enfants et moi j'avais un certificat de puériculture. Il fallait égalemeIJt s'occuper des parents, des gens très simples, tous d'origine polonaise, sauf un groupe d'Allemands, moins frustes; ceux-ci, des purs, mariés en Allemagne, parlaient exclusivement hébreu. La bibliothécaire était une chrétienne mariée à un juif. Les Polonais aussi étaient venus en Palestine par conviction. Moi, jadis pleine de préjugés familiaux concernant les « Polaks » crasseux, leur propreté m'émerveillait . On travaillait sans relâche et, la nuit, on était de garde. Les garçons veillaient dehors et les filles les remplaçaient à leurs postes. J'appris l'hébreu de façon empirique. Avant que je ne parle un peu et qu'on m'affecte aux bébés, j'étais à la buanderie. Je commençais ma besogne à trois heures du matin, parce qu'à six heures la première lessive devait être prête. Il n'y avait pas de paludisme dans le kibboutz, on n'y souffrait que de la faim et des Arabes. Une de nos grandes productions étaient les orangeraies, propriété des sociétés qui nous employaient. Lors des tempêtes, les oranges mûres tombaient et n'étaient plus exportables. On en nourrissait

les vaches, et notre fromage blanc sentait l'orange et
devenait jaunâtre. Parfois, on nous distribuait Notre alimentation était infecte. un fruit.

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Je fus donc sioniste de fait avant de le devenir d'intention. En 1937, profitant des voyages à bon marché organisés pour l'Exposition universelle de Paris, je suis rentrée expliquer à mes parents que je me fixais en Erets. Dans, l'intervalle j'avais eu un copain d'origine allemande. Mes parents s'étaient embourgeoisés: «Epouser un Boche! » Ils ont hurlé! Je me suis mariée, puis en 43 j'ai divorcé! Je crois qu'ils ne m'ont pas cru quand je leur ai annoncé que leur futur gendre était vacher! La réalité du kibboutz leur 21

échappait et ils la rejetaient. Ils ne visitèrent Israël qu'en 1954. Pour aller à Paris, j'avais emprunté de l'argent à mon bon oncle de Tel Aviv et emmené avec moi ma compagne de tente, Dvora. Celle-ci, issue d'un milieu misérable, et devenue sourde à la suite d'une scarlatine mal soignée, avait été en usine à seize ans. L'idée que mon amie ne connaissait pas Paris me désolait, et je l'ai invitée à m'accompagner. Mon oncle m'avança les fonds nécessaires, j'ignorais qu'il m'en faisait cadeau et me suis épuisée à le rembourser. Rentrée au bout de huit mois en Palestine, non sans difficulté, car dans l'intervalle la monnaie avait été dévaluée, je suis aussitôt tombée très malade. A Paris, j'avais à peine mangé, je travaillais et j'économisais au maximum pour rembourser l'oncle. J'avais attrapé une forme grave de paludisme. On m'hospitalisa et les médecins me conseillèrent de résider à Jérusalem dont le climat me convenait mieux. Il me fallut deux ans pour me rétablir et je n'ai jamais regagné le kibboutz. Auparavant, je m'étais mariée, puis j'avais trouvé un emploi de secrétaire et, en 1943, je m'étais engagée dans l'armée britannique. Avant cette date, les Anglais refusaient d'enrôler les juifs de Palestine. Nous tenions beaucoup à combattre - les Arabes, eux, ne bougeaient pas '! ' On m'affecta à une unité d'éducation de l'armée britannique. Les Anglais, ayant constaté qu'un fort pourcentage de leurs propres recrues étaient analphabètes, créèrent en effet des unités d'éducation près des centres de repos; j'appartenais à l'une d'elles, composée de professeurs et d'universitaires. Mon rôle consistait à organiser des enseignements, ainsi que des loisirs et des activités culturelles. De quelle façon mes parents avaient-ils passé la guerre en France ? Il serait absurde de répondre «très bien », cependant, restés chez eux et en vie, que dire d'autre? Ils survécurent parce qu'ils étaient bons. L'ensemble de leurs voisins chrétiens les sauvèrent de la Gestapo. Dès que furent 22

promulguées les lois interdisant aux juifs de fréquenter les magasins, sauf à certaines heures - où il ne restait plus rien - les commerçants promirent à ma mère de lui livrer le soir ce qu'elle avait l'habitude d'acheter. Papa faisait quelques comptabilités. Ils s'en tirèrent ainsi. Ils s'étaient néanmoins procuré des faux papiers qu'ils ne retrouvèrent plus le jour où ils voulurent les utiliser. Et puis, il se passa un incident étrange. A Jérusalem, un de mes oncles me demanda une fois des photos de passeport de mon père et de ma mère. Je n'en possédais pas et j'ignore comme il en obtint? Après la guerre, je sus qu'il avait acheté des passeports guatémaltèques. L'ambassade du Guatemala à Paris avait écrit à mes parents, à Vincennes, les priant de se présenter pour affaire les concernant. Ils crurent à une ruse de la Gestapo et ne bougèrent pas! De loin, on croyait les Français presque tous résistants, sans imaginer qu'un si grand nombre d'entre eux avaient collaboré. Ils avaient beaucoup mieux vécu que nous. Quand, à la fin de 1945, l'armée britannique m'accorda une permission et, qu'à Paris, je vis maman se ravitailler au marché noir, j'ai été effarée d'une telle abondance. En 1946, démobilisée et déjà divorcée, j'ai occupé un emploi de bureau à Jérusalem, tout en menant des activités clandestines, comme la grande majorité des juifs. Dans mon milieu, on militait dans la Hagana, l'Irgoun plus extrémiste comptait beaucoup moins de membres, personne que je sache n'en était. Ensuite j'ai travaillé dans une compagnie d'assurances; puis l'Agence juive me commanda une brochure de propagande pour la jeunesse des pays francophones. Cela dura jusqu'à la guerre d'Indépendance en 1948, où je fus blessée. J'étais la meilleure passeuse d'armes de la ville et, quoique très maigre, je pouvais transporter en marchant huit grenades, un sacré poids! - dans une ceinture spéciale. J'avais peur. S'il était arrivé quelque chose à ces engins, beaucoup de gens autour de moi auraient sauté, et moi avec! Le pire eût été la perte des grenades, car.la Hagana manquait de munitions. 23

Je passais donc des grenades et des mitraillettes démontées, mettant les pièces sur moi et les balles dans mes poches. Très experte, je donnais des leçons aux autres résistants, et j',accompagnais les gars dans les coups difficiles. Les Anglais patrouillaient sans cesse dans les autobus, les cinémas, etc., et ne fouillaient que les hommes. On opérait donc par couples, le garçon saisissant les armes au moment d'agir. J'étais très demandée. Un groupe de six ou sept types, de vrais gangsters, m'avait adoptée pour leurs mauvais coups. En un tournemain, comme dans les westerns, je distribuais six ou sept revolvers chargés. Dès qu'un flic apparaissait, ils me disaient: « Prends! » En une seconde les armes s'évanouissaient. Durant la guerre d'Indépendance, je fus blessée en allant au Quartier Général de la Hagana. J'avais des responsabilités dans l'organisation, dirigeant un groupe de filles, censées renforcer dans la Vieille ville la défense des civils et des vieillards pieux; les Arabes cernaient le quartier juif où elles vivaient, coupées de tout, dans des conditions terribles. Les Anglais toléraient le passage quotidien d'un véhicule de ravitaillement. Il y avait ainsi un va-et-vient. Je procurais aux filles des produits de première nécessité (savon, coton, etc.) mais les commerçants ne m'accordaient plus de crédit. J'ai alors décidé d'aller réclamer des fonds au Quartier Général et c'est là, en mars 1948, que j'ai sauté avec les autres! (Elle rit.) Il y eut treize tués. La création de l'Etat? Rien ne pouvait arriver de plus beau... Comme la prise de la Bastille! Je me remis assez lentement de mes blessures, en raison surtout de nos conditions de vie. Nous étions affamés. Le siège de Jérusalem fut horrible. Auparavant, on m'avait opérée, ensuite mon domicile ayant été bombardé, je fus recueillie par une cousine mariée à un Anglais goï. Ils n'avaient pas les moyens de me soigner et nous n'avions rien à manger, mais au moins leur maison avait-elle des parois solides. En face de chez nous, un médecin venait quotidiennement voir sa belle-mère. Par quel chantage ma cousine 24

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avait:elle persuadé ce docteur de me soigner, je l'ignore. Il passait et nous nous disputions des cigarettes. A la trêve, mon ex-époux m'envoya, par le petit avion misérable que nous possédions, un colis contenant entre autres des cigarettes. Je me suis traînée chez ce médecin pour lui en offrir, et nous avons alors tous deux fondus en larmes. Maintenant il se fait tard et l'histoire suivante sera la dernière. La cousine qui m'hébergea après l'attentat habitait avec sa mère, en plein centre, dans une maison arabe. Nous vivions dans le couloir, sur des matelas. Les pots de chambre étaient dans une grande pièce occupée par les pianos de ma cousine et de son époux, tous deux musiciens. Les cabinets étant en effet à l'extérieur, ainsi que Je puits. On ne sortait pas à cause des combats, et on

manquait d'eau. On avait bouché toutes les ouvertures avec
de gros livres et des partitions musicales afin de nous préserver des balles. Ma cousine, son mari Sidney et moi, étions de gros fumeurs et nous n'avions plus de tabac. Cependant mon beau-frère avait volé chez ses employeurs anglais des choses pour la Hagana, en particulier du pétrole qu'il avait transmis à l'Organisation, sauf un bidon qu'il avait échangé à notre intention contre des cigarettes. Il essayait de nous apporter quotidiennement un paquet de dix. Chacun en avait donc trois, et par roulement quatre, qu'il utilisait à sa guise. Par exemple, nous étions constamment bombardés, et lorsque plusieurs bombes tombaient à la fois avec un vacarme effrayant, ma cousine fumait, pour mon cousin c'était quand la faim le tenaillait. Puis, la boîte de mégots pleine, comment fumer ce tabac? Papier journal, avion, toilette, rien ne convenait. Installés dans le couloir, sur nos matelas sans draps, nous nous creusions la tête. Moi, dans ma chemise de nuit de crêpe de Chine brodée, dure de sueur et de crasse. La mère de ma cousine, assise dans l'unique fauteuil, et suffisamment sourde pour ne pas entendre les bombes, sursauta quand elle nous vit chercher une Bible dans une des 25

fenêtres de la cuisine. Sidney, mon cousin d'origine chrétienne, lui déclara en hébreu: «Mère, la situation est terrible. Nous avons faim, nous avons peur. L'alcool qui nous aidait un peu manque et les cigarettes aussi; nous avons un peu de tabac, comment l'utiliser?» La vieille dame était scandalisée: «La Bible!» Il insista et elle conclut: «Bien, mais vous ne toucherez pas aux pages de l'Ancien Testament! » La suite? A votre retour ici, nous verrons...

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Un an plus tard Lou Kaddar continue: Mon rétablissement demanda des semaines, toujours dans le même appartement. Puis je partis à Moscou. Durant la première trêve, j'avais reçu deux propositions professionnelles. L'une du cabinet des Affaires étrangères: le ministre M. Chertok - qui prit ultérieurement le nom de Moshe Sharett souhaitait ma collaboration et me priait de me présenter au plus vite. Pendant la guerre, Chertok, représentant de l'Agence juive auprès du Q.G. britannique, tenta de faire mobiliser les juifs de Palestine dans l'armée anglaise afin d'être en meilleure position pour négocier à la fin du conflit. Nous nous étions connus à cette époque. La seconde offre émanait d'une vague connaissance et m'apprenait qu'on avait songé à moi pour le poste d'interprète secrétaire française auprès de Golda Meirson la future Golda Meir -, nommée ministre plénipotentiaire à Moscou; le gouvernement d'Israël ayant choisi le français comme langue diplomatique. On m'invitait à venir à Tel Aviv dès que j'en aurais l'opportunité. Quitter Jérusalem pour Tel Aviv? Non. Pour Moscou, c'était différent! Pendant la trêve de vingt-huit jours surveillée par les Nations unies, on circulait en convoi; aller de Jérusalem à T el Aviv était très problématique. Puis la trêve cessa et les

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combats reprirent avec une sauvagerie horrible. Durant
l'été, lors de la seconde trêve, j'ai sérieusement réfléchi à ces propositions. Grâce à la lettre officielle du ministère des Affaires étrangères, je pus gagner Tel Aviv en convoi. Huit heures pour parcourir environ quatre-vingts kilomètres d'une route exécrable.. Le lendemain, j'ai informé de mon refus un fonctionnaire des Affaires étrangères. La dame qui me sollicitait pour Moscou s'étonna que j'aie pu gagner Tel Aviv et me dit de revenir. J'ai ensuite visité mon ex-mari, « le beau vacher », qui travaillait au Secrétariat du gouvernement. C'était effectivement un vacher « spécial », il y en avait un certain nombre de ce genre à l'époque! J'ai évoqué mes projets, 27

Moscou me tentait, il me manquait d'être agréée par Golda. Toutefois, en 1948, elle n'avait guère le choix, peu de gens maîtrisaient le français. Certes, il y avait les anciens élèves de l'Alliance israélite universelle, mais ils étaient incapables de rédiger une note diplomatique. Nul n'ignorait que le courrier de condoléances et de félicitations de l'Agence juive était écrit de ma main! Une fois acceptée par Mme Meirson, je revins à Jérusalem, faire mes bagages et prévenir ma famille. Combien gagnerais-je? Cette idée m'avait échappé. Retournant à Tel Aviv pour mon passeport, j'ai posé la question. On me dit que, vu la pauvreté de l'Etat d'Israël, mes collègues avaient accepté de n'être pas rétribués. J'ai pensé: quel pays magnifique que celui où l'on ose de telles réponses! J'ai approuvé, tout en observant que, sans argent, je ne mangerais pas. Nous serions logés et nourris. Les cigarettes? On nous les fournirait. J'étais satisfaite. Mes vêtements ayant disparu dans les bombardements, une de mes amies, blessée au même moment que moi, m'offrit ses économies, cela me permit d'acheter une valise, et deux robes en solde. J'imaginais qu'à Paris, où je m'arrêtais quelques jours, mes parents se montreraient généreux. Mon père se borna à financer l'achat de livres sur la diplomatie et, lorsqu'à Moscou, j'en ai demandé le remboursement, on me répondit qu'on acceptait volontiers ce cadeau paternel ! Je me suis envolée pour Paris depuis le terrain d'aviation de Haïfa et j'ai rejoint ensuite mes collègues à Prague. Nous sommes arrivés à Moscou, le 2 septembre 1948 par une soirée pluvieuse. Un notable était mort, et la route menant de l'aéroport au centre, était marquée de drapeaux noirs et rouges. Le lendemain, je sus qu'un membre du Politbureau étant décédé, il serait séant d'envoyer des condoléances. J'avais la spécialité de ce genre de notes. J'ai donc rédigé une lettre pathétique qu'on traduisit en hébreu à Golda. J'affirmais qu'elle était doublement navrée: de n'avoir pas pu rencontrer ce personnage, puis de manquer son enterrement. Ces réflexions ridicules furent appréciées, et ma réputation fut établie. 28

Puis, Golda commença ses visites de courtoisie, aux représentants des rares pays qui avaient reconnu l'Etat d'Israël. La première devait s'effectuer en français. L'ambassadeur nous reçut, sourit et demeura silencieux. Enfin, il se risqua: « Dis à l'Excellence, moi, enchanté la voir! » Un fou rire me saisit. Quand je voulus m'excuser, Golda me coupa la parole: «Je lui suis très reconnaissante de m'accueillir! » Je transmis. L'ambassadeur demanda: «Où habitez-vous?» Je traduisis. Golda s'étonna: « Tu ne sais pas?» - «Moi, si. Lui l'ignore! » Et cela continua: «Quand êtes-vous arrivés?» «Qui est votre ministre des Affaires étrangères? » La surprise de Golda devant mon imbécillité croissait; et moi, je ressassais: « Moi je le sais, mais lui l'ignore! » Ce n'était pas le lieu de préciser les attributions d'une interprète. Enfin, .lors de l'entrevue suivante, à la question: « Où demeurons-nous? » Golda expliqua: « Sous une grande tente. » - « Comment avons-nous voyagé? » - « Sur des petits ânes. » J'ai pensé : « Ça y est! » Et nous sommes devenues d'excellentes amIes. Au bout d'une semaine, elle convoqua notre délégation dans le petit appartement qu'elle occupait à notre étage, pour nous avertir qu'il lui fallait, impérativement, réduire nos frais. Nous ne prendrions plus qu'un seul repas à l'hôtel, pour le reste, nous nous contenterions d'acheter des provisions. Quant à la vaisselle, on en trouvait de très bon marché, volée en Allemagne par l'Armée rouge, après la guerre. Notre hôtel abritait aussi trois couples anglo-saxons et juifs, grossistes en fourrures, qui passaient chaque année quelques mois en Russie, pour aller dans les grandes foires de fourrure du Nord. Enchantés de rencontrer des Israéliens, et conscients de notre pauvreté, ils nous aidèrent de leur mieux en nous offrant une radio, du café, etc. Nous bavardions souvent. «Vous habituez-vous? », s'enquit un jour une de ces femmes. Cela allait, à quelques détails près. « Vos pourboires sont peut-être insuffisants? » Nous n'en donnions aucun. Ce n'était pas l'usage en Israël. Si jadis, vous aviez offert un pourboire à un chauffeur de taxi ou à 29

un serveur, il vous l'aurait envoyé à la figure. En Russie, l'idée de distribuer des pourboires ne nous avait pas effleurés. Elle s'écria que nous étions fous. Il est vrai que les taxis réagissaient bizarrement, lorsque Golda et moi nous rendions dans les ambassades. Notre dénuement posait des problèmes. Le gendre de Golda ayant taché son veston ne pouvait en payer le nettoyage; les garçons avaient un urgent besoin d'une coupe de cheveux, etc. Pire encore, dans les réceptions officielles où les invités commentaient les spectacles à la mode, nous restions bouche cousue, faute d'argent pour sortir. Nous avons donc exposé la situation à Golda, qui me pria de lui dresser une liste approximative de nos besoins. J'établis une sorte de devis qui reçut son agrément, et chacun perçut la même modeste mensualité. Après mon départ, on commença à verser des salaires. Je revins en Israël, après quinze mois d'absence. Le médecin de l'ambassade américaine qui nous soignait à Moscou, m'avait diagnostiqué un cancer de la gorge à opérer d'urgence. Golda, elle, était déjà rentrée, rappelée par Ben Gourion qui lui proposait le ministère du Travail, plus intéressant à ses yeux que la vie de représentation et les cocktails de Moscou. Son remplaçant ne parlant ni l'anglais, ni le français, je dus prolonger mon séjour. J'ai quitté pour me faire opérer à Paris, En Israël, je n'aurais pu dissimuler la vérité à ma sœur, à Paris, je pouvais la cacher à mes parents. C'était heureusement une tumeur bénigne. U ne fois en Israël, je fus nommée au nouveau département d'Asie, dans le cadre des Affaires étrangères. N'ayant aucune relation avec ce continent, il nous fallut établir des dossiers par événement et par pays. Ce fut passionnant. Ensuite, l'ambassadeur israélien en Union soviétique étant revenu diriger le département d'Europe orientale me réclama, et je suis restée là pendant des années. J'apercevais parfois Golda. Nous étions demeurées très liées, elle habitait Jérusalem et, le samedi, je prenais mon petit déjeuner chez elle. Devenue ministre des Affaires étrangères, elle développa les relations avec l'Afrique et, dès son 30

second voyage, elle me pna de l'accompagner dans ces pays. J'ai donc changé de poste. Golda songea même pour moi à une ambassade dans l'un de ces Etats. Ce que j'ai rejeté énergiquement. Finalement j'ai accepté une mission à Berne - au moins était-ce proche de Paris! - et j'y fus très malheureuse à cause d'un ambassadeur détestable. J'ai raconté cela à l'un de mes ondes de Tel Aviv qui s'en ouvrit à Golda. Celle-ci s'émut. Je souhaitais être affectée à son cabinet. Ainsi suis-je entrée au cabinet de Golda Meir', ministre des Affaires étrangères, et l'ai-je accompagnée partout jusqu'à ce que j'en aie assez et le lui dise. Elle me déclara qu'elle avait admiré ma patience durant ces années. Cela n'avait pas été facile, avec des horaires écrasants; Golda était un bourreau de travail, quoiqu'elle ait été très bavarde. Au bout d'un certain temps, j'ai eu envie de vivre normalement, faire mes courses seule, sans recourir au chauffeur... Je suis retournée au département d'Afrique. Quant à Golda, soi-disant retirée des affaires, elle devint Secrétaire générale de son parti pour le poste de Premier ministre. En m'annonçant la nouvelle elle me demanda de la suivre. J'ai refusé. Elle insista: elle ne désirait pas ces fonctions; après les élections, dans six mois, elle se retirerait. Je la crus. Avant six mois, elle était enthousiasmée par sa tâche et moi par la mienne. J'étais une sorte d'aide personnelle. Une éminence grise? Oui. Peut-être. J'organisais son emploi du temps. C'est pourquoi, allant pour la première fois chez le président Nixon, elle me désigna: «My boss! » Le président fut éberlué! Outre l'amitié, beaucoup de choses nous rapprochèrent. Le fait, par exemple, qu'il fallut cacher sa maladie, aménager ses horaires lors des traitements anti-cancéreux. Son courage fut immense. Elle avait aussi une remarquable constitution. On survivait généralement huit ans au cancer des ganglions, elle résista quinze. Elle mourut le 8 décembre 1978. Quoique fort occupée, je suis parfois revenue en France. Lorsque Golda Meir cessa d'être Premier ministre, je me 31

suis occupée de ses archives, et fus donc employée aux Archives nationales, jusqu'à ma retraite à soixante-cinq ans. Si je ne m'étais pas liée avec Golda, j'aurais eu une carrière différente, tout en restant dans le cadre des Affaires étrangères; bien que l'idée de m'éloigner du pays m'horrifiait. F. SCHULMANN.- Le pays, pour vous, ce fut toujours Jérusalem? Lou KADDAR. - Oui. Ma sœur, morte il y a dix ans, résidait ici et nous nous aimions beaucoup. Mes oncles aussi ont disparu. Il me reste quelques cousins. Ma famille de Russie? Ma mère, jadis, avait correspondu avec son frère à Odessa. J'ai appris qu'une de mes cousines était chef d'orchestre, je ne l'ai jamais rencontrée. Mon nom de Kaddar? Mon ex-mari, d'origine allemande, avait des parents chrétiens et nazis. Le jour où la RB.C. annonça qu'un des raids sur Londres était conduit par un homonyme, un général qui se trouvait être son cousin; je n'ai pas apprécié. Cela me sembla une excellente occasion de changer de patronyme. A cette époque, on hébraïsait volontiers son nom. Ben Gourion le fit très vite; Golda Meirson attendit d'être ministre du Travail pour devenir Golda Meir. J'ai téléphoné à l'un de mes amis, pour le prier de me trouver dans la Bible un nom commençant par la lettre Kouf; je possédais en effet six cuillers et six fourchettes à cette initiale. Il me proposa Kaddar. Trois consonnes, c'était simple, cela me plut. Mon mari, peu intéressé par ce changement, refusa d'en payer les frais et, au moment de mon divorce, j'ai décidé de conserver ce nom que j'avais acheté vingt-cinq piastres!

Dvora S.

née à Marseille en 1924 établie en Israël en 1948
La lumière pénètre à flots dans cet appartement spacieux et très astiqué. Le fini de l'aménagement surprend; les intérieurs ici, faute d'argent et d'une main-d' œuvre qualifiée, ayant souvent un aspect de guingois. Dvora, dotée d'un léger accent marseillais, est une femme mûre, au physique agréable, avec beaucoup de bonne grâce et de vivacité.

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Je suis née à Marseille, en août 1924, où mes grandsparents, mi-achkenase, mi-sefarade, s'étaient fixés en 1900. Mon grand-père, Jacob Benchimol, a vu le jour en 1857, au Maroc, à Tétouan, et fut scolarisé dans cette ville quand l'Alliance israélite universelle y fonda son premier établissement. En ce temps-là, lorsqu'un petit garçon doué avait brillamment passé son certificat d'études, on l'envoyait à Paris, aux frais de l'Alliance, étudier à l'Ecole normale orientale, afin de devenir à son tour instituteur. Ces jeunes boursiers s'engageaient, par contrat, à servir l'Alliance durant x années. Mon grand-père s'instruisit donc à Paris et, après l'obtention de son brevet, diplôme important à l'époque, il fut nommé à Mikve Israël, près de Jaffa, aujourd'hui banlieue de Tel Aviv, dans une école d'agriculture restée la première du pays. Ce grand-père m'a élevée. Il m'a peu parlé de cette période, mais j'ai des témoignages de son activité: certificats de travail et correspondances diverses. En 1883, le grand rabbin Zadoc Kahn, qui soutenait les premières colonies de pionniers en Palestine, convainquit le baron de Rothschild de les aider financièrement. Le baron chargea le directeur de Mikve Israël de répartir les fonds sur place. Cependant dans une autre colonie, à Rishon le Zion, cela se passa mal, parce qu'on avait envoyé des techniciens, dont un Français, un goï, peu psychologue. Ces militants, souvent venus à pied de Russie ou de Roumanie, admettaient mal une autorité de cette nature. Rishon le Zion faillit sombrer. Le baron menaça de couper les subsides. Le directeur de Mikveh Israël suggéra au baron d'envoyer son adjoint Jacob Benchimol rétablir l'ordre. C'est ainsi que mon grand-père passa un an et demi à Rishon le Zion, dans des conditions extravagantes et telles, qu'il attrapa les fièvres et dut partir se soigner en Europe. U ne fois rétabli, on lui offrit la direction de Roch Pina, colonie au climat meilleur. C'est là qu'il connut ma future grand-mère qui habitait, à dix kilomètres de là, à Safed, ville qu'on gagnait alors par un chemin muletier. Le père de cette jeune fille était le Dr Bliden, le premier médecin juif de Galilée. Un idéaliste, né en Russie, de parents religieux, 34

émigrés à N ew York. Jacob Benchimol était religieux à la façon des juifs de Tétouan, mais au contact de la civilisation française, il s'était assimilé. Au contraire, son futur beau-père, dès 1875, avant même l'établissement des premières colonies, voulait devenir rabbin en Terre promise. Les seuls points de peuplement juif en Palestine à l'époque étaient: Safed, Tibériade, Jérusalem et Hebron. Bliden, achevant des études rabbiniques, rencontra un groupe de pèlerins juifs qui lui décrirent l'état lamentable des juifs de Palestine: paludisme, trachome, crasse, misère. Mon arrière-grand-père, bouleversé, conclut que dans une pareille situation un rabbin supplémentaire ne s'imposait pas. Comment ces gens se soignaient-ils? On trouvait à Jérusalem un hôpital où allaient les habitants d'Hebron ; il y avait un dispensaire catholique et une mission protestante près de Tibériade et rien à Safed. « En ce cas, je serai médecin là-bas », déclara Bliden déjà marié et père de famille. Il s'inscrivit à la faculté de médecine de New York, puis ses études terminées, il voulut se spécialiser dans les maladies tropicales, ce qui n'était possible qu'à Paris. Ma grand-mère me racontait cela. Elle s'était inquiétée: « J'ignore le français. » Elle parlait anglais à l'école, russe et yiddich à la maison. Son père avait répondu que ce n'était pas un problème. A Paris, il s'informa. Le meilleur français était parlé à la Comédie-Française. Il y abonna sa fillette et celle-ci, pendant un an et demi, y alla chaque après-midi. Elle suivait le texte sur un livre. Au début, elle peina puis s'adapta. Elle savait parfaitement le français, mais conserva toujours un indéfinissable accent. Elle avait la soixantaine quand j'étais lycéenne, et pouvait encore réciter par cœur des actes entiers du répertoire classique français. Après un an et demi à Paris, ils s'installèrent à Safed. Mon arrière-grand-père, le Dr Bliden, ouvrit, avec sa fortune personnelle, un dispensaire. Il sollicita aussi les grands donateurs juifs de l'époque: les Montefiore, de Hirsch, Rothschild, etc. La fille du Dr Bliden, ma grand-mère, avait 35

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