Les filles de joie dans le bouddhisme japonais

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Dans ce dernier volume sept traductions sont regroupées : 2 textes intitulés TAKITSUKEGUSA et MOEKUI, 2 textes de Nô et 2 sermons commentés par le moine Hônen. Dans un contexte où la prostitution était simplement considérée comme une profession, le Bouddhisme la jugeait comme une action misérable qui menait les filles de joie en enfer. Parmi les moines japonais, Hônen faisait alors figure unique en prêchant aux filles de joies que, si elles n'avaient d'autre moyen de gagner leur vie, elles devaient alors garder leur condition mais devaient réciter le nom du Bouddha Amida.
Publié le : samedi 1 mars 2003
Lecture(s) : 263
EAN13 : 9782296316607
Nombre de pages : 172
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Les filles de joie dans le bouddhisme japonais

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4099-5

- Œuvres classiques du bouddhisme japonais, volume 4 -

ASUKA Ryôko

Les filles de joie dans le bouddhisme japonais

Traduites, présentées et annotées par ASUKA Ryôko Avec la collaboration de Sophie Houdart et Béatrice Quillerou

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u.3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A propos de l'Institut Asuka

Fondé en 1997, son objectif est de faire connaître au public francophone la pensée bouddhique du Japon d'autrefois par la traduction de récits et d' œuvres maîtresses regroupés autour de certains thèmes. Il les diffuse aux établissements prenant part aux échanges franco-japonais au Japon ainsi qu'aux autres établissements se trouvant à l'étranger. Titres publiés chez l'Harmattan: 1993 Vers la Terre Pure Œuvres classiques du bouddhisme japonais Volume I 14,94 E

187p.

1999 Parents et enfants selon le bouddhisme iaponais Œuvres classiques du bouddhisme japonais Volume II 18,29 E 2000 La Médecine traditionnelle iaponaise Œuvres classiques du bouddhisme japonais Volume III 21,35 E Coordonnées de l'Institut: Adressee-mail: ryo0222@maple.ocn.ne.jp Page personnelle: http://membres.lycos.fr/ryokoasukal

197p.

275p.

AVANT-PROPOS

Dans la seconde moitié du 16ème siècle, un jésuite portugais de la Société de Jésus, Luis Froice (1532-1597), compare les femmes japonaises de l'époque à leurs corollaires en Europe 1. Il laisse entendre que les femmes japonaises font peu cas de la virginité, qu'elles n'éprouvent à la rompre aucun déshonneur et qu'elles peuvent se marier sans être vierges. Le savant allemand Heinrich Schliemann (1822-1890), connu pour avoir découvert les ruines de Troie, fait un voyage au Japon en 1865. En visitant le temple d' Asakusa (Tôkyô), il est saisi par le portrait d'une jeune fille de joie (oiran) accroché à côté d'une statue de Bouddha: il découvre ainsi que les filles de joie, méprisées dans les pays occidentaux, peuvent au Japon voir leur image côtoyer celle du Bouddha et faire l'objet de pareille divinisation2. De mon côté, et à une autre époque, je recueillais moi aussi des documents sur les filles de joie dans l'histoire japonaise. Les propos d'un Froice ou d'un Schlieman ne peuvent être mis sur le seul compte des préjugés entretenus à l'égard de matières étrangères. Au fil de mes lectures, j'ai en effet réalisé qu'une partie des femmes japonaises ne tenait pas la prostitution pour une profession mauvaise ou déshonorante. Cette tendance se repère clairement jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale. Jusqu'alors avaient lieu par exemple des
L. Froice, La culture européenne et la culture japonaise (titre japonais), traduit par Okada Akio du texte original: Tratado en que se contem muito susintae abreviadamente algumas contradiçoes e differenças de custumes antre a gente de Europa e esta provincia de Japao, 1585. 2 H. Schlieman, Récit de voyages dans les pays de la dynastie des Chin et du Japon, traduit par Ishi Kazuko.
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fêtes dans les temples shintoïstes, sortes d'orgies sexuelles organisées pour plaire aux divinités3. Et des maisons closes (kuruwa) étaient officiellement sous la coupe de L'Etat à l'époque d'Edo (1603-1867) et à l'époque de Azuchimomoyama (1573-1602). Nombre de nos contemporains considèrent la prostitution comme une activité méprisable ou haïssable, mais il fut un temps, très ancien, où les filles de joie étaient tenues pour des saintes. Cette dernière conception est liée, je crois, à l'influence du shintoïsme qui considérait les relations entre hommes et femmes comme la source de la vie. Le bouddhisme, en revanche, introduit au Japon via l'Inde, la Chine et la Corée au VIème siècle, connote d'une touche négative les relations sexuelles. L'adultère, en particulier, est considéré comme un grave péché. Au terme d'une histoire syncrétique entre les deux courants religieux, la prostitution fut définitivement tenue pour une activité à mépriser. A l'époque de Kamakura (1192-1333), qui voit naître plusieurs écoles bouddhiques, la femme est globalement considérée comme un être inférieur à l'homme, et ne pouvant être sauvée. Hône~ le premier indiqua aux femmes, aux filles de joie même, le chemin de leur salut en la voie du Bouddha Amida. Je voudrais, dans cet avant propos, retracer les grandes lignes de cette histoire. Dans ce livre sont regroupés deux textes traitant des maisons closes et décrivant la situation des filles de joie à l'époque d'Edo; deux textes de Nô qui abordent le thème des filles de joie ainsi que celui des concubines d'empereur; deux sermons que Hônen prêchait aux filles de joie; enfin, un sutra intitulé Kanmuryôju-kyô commenté par Hônen. Ce dernier texte est d'une importance capitale: c'est à partir de ce sutra que Hônen fonda le principe de ce qui allait devenir une nouvelle école du bouddhisme (jôdo-shû) - principe selon lequel tous les exclus du salut, les filles de joie comptant parmi eux, peuvent être néanmoins sauvés.

3 Dans son livre intitulé Les filles de joie et le Mikado (yûjo to tennô), Ôwa Iwao donne de nombreux exemples de cette institution.

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Histoire courte de la prostitution

Plusieurs théories rendent compte de l'origine de celles qui furent appelées filles de joie, yûjo. Dans son livre intitulé Histoire des yûjos, Takizawa Seijirô écrit par exemple: «A l'origine, les yûjos étaient des femmes coréennes qui prirent la nationalité japonaise ». La plupart des théories, cependant, comme celles développées par Nakayama Tarô ou Yanagita Kunio, voient dans les yûjos d'anciennes prêtresses. C'est cette dernière interprétation que je voudrais maintenant présenter. De nombreuses petites statues de prêtresses ont été retrouvées sur des sites datant de l'Antiquité. Durant la Haute Antiquité, les habitants des îles japonaises s'adressaient aux prêtresses, leur demandant de danser et de chanter devant les dieux, dans l'espoir d'obtenir des récoltes abondantes. Les dieux étaient censés descendre du ciel dans le corps des prêtresses qui, possédées par eux et en extase, se mettaient à chanter et à danser afin de les louer ou les apaiser. Dans le Kojiki4, il est raconté comment la déesse Amenouzume dansa, exposant sa poitrine et son sexe à la vue des dieux afin de faire sortir la déesse Amaterasu Ômikami, enfermée dans une grotte céleste et ne voulant plus en sortir. « Les dieux s'amusaient (asobu) à la voir danser ainsi ». Le verbe ici utilisé, asobu, signifiait à l'origine « consoler le cœur ». Lors des funérailles des empereurs d'autrefois, les prêtresses, filles de joie au sens propre du terme, avaient pour charge de consoler le cœur du défunt. La cérémonie était alors appelée «asobi », mot tiré du verbe asobu. L'activité d'amusement, originellement de consolation, fut, au fil du temps, reconnue comme un métier. Durant les périodes de Nara (701-764) et de Heian (801-1192), le gouvernement administratif en fit officiellement une institution, désignée sous le nom de ryôge. Ces
4 Le Kojiki, ou Chronique des temps anciens, est un ouvrage compilé en 712. Il peut être divisé en deux parties: la première partie, proprement cosmologique et mythologique, traite de la création du ciel et de la terre jusqu'à la naissance de l'empereur Jinmu ; la deuxième partie retrace l'histoire des filiations impériales de l'empereur Jinmujusqu'à l'empereur Suiko.

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jilles de joie n'intervenaient pas seulement lors des cérémonies funéraires; elles étaient également chargées d'animer de chants et danses les banquets donnés par la cour impériale lorsqu'elle recevait des dignitaires chinois: ces femmes, dames d'honneur de l'empereur et qui portaient alors le nom de uneme, tenaient compagnie aux invités jusqu'au matin... Désignées par le même vocable, yûjo, littéralement « femmes qui amusent» 5, prêtresses des temps anciens et prostituées avaient donc pour fonction de contenter le cœur - des dieux ou des hommes. Les filles de joie de la première période du Moyen Âge Au cours du Moyen Âge, il est fait mention des yûjos dans les journaux ou récits épiques que tenaient ou composaient les courtisans. Le recueil poétique Ryôjin-Hishô est ainsi resté célèbre. Dans ses livres Yûjo-ki et Kugutsu-ki, Ôeno Masafusa (1041-1111) décrit le monde des filles de joie de la dernière période de l'époque de Heian. Il distingue deux sortes de yûjos : les unes vivaient en bordure de mer et gagnaient leur vie en allant trouver, en barque, plus au large, les navigateurs de passage; on trouvait les autres dans des auberges appelées kugutsu. Avant l'existence de ces institutions (datées de la fin de la période de Heian), les filles de joie faisaient simplement partie de la société des nobles. Lorsqu'un bateau jetait l'ancre, des filles de joie venaient des berges se regrouper dans leur barque autour du bateau pour y chanter des imayou ou bien des rôkyoku, qu'elles accompagnaient au tambour (tsuzumi). Elles recevaient, en échange de leur prestation, des kimonos, de la soie, ou encore du riz6. Le soir, elles montaient sur le bateau ou bien regagnaient le port accompagnées de leur client. Dans des ports comme Eguchi ou Kanzaki, il existait de nombreuses auberges dirigées par des femmes (chôja). Des filles de joie y
5 Le terme lui-même est formé du caractère chinois qui peut aussi se lire asobu et du caractère qui désigne la « femme». 6 Nous pouvons voir ce spectacle sur une photographie insérée dans notre deuxième volume: « Parents et enfants» p.l 04 10

accueillaient les clients dans une salle de banquet: elles chantaient, dansaient, offraient bonne chère et saké, et finissaient la nuit avec un client. Au matin, elles raccompagnaient les hommes jusqu'à leur embarcation. Les autres filles de joie, nommées d'après le lieu de leur fonction kugutsu, vivaient dans des auberges égrenées le long des routes principales, qui allaient de Kyôto à Kamakura, et qu'empruntaient de nombreux voyageurs. Comme dans le cas précédent, des femmes étaient à la tête de ces institutions. Les kugutsu consolaient le cœur des voyageurs en leur chantant imayou et rôei lors d'un banquet, puis en passant la nuit avec eux. Durant la dernière période de l'époque de Heian existaient, en outre, des danseuses déguisées en hommes, appelées shirabyôshi, qu'appréciaient tout particulièrement nobles ou courtisans. Restent ainsi célèbres la liaison qu'entretint le Grand Ministre Taira no Kiyomori avec les deux danseuses Giô et Hotokegozen, ainsi que celle qu'eurent l'Empereur retiré Gotoba-in et la shirabyôshi nommée Kamegiku. Ces femmes ne vivaient pas dans des auberges comme décrites précédemment mais se rendaient chez les courtisans pour y danser, y chanter et y passer la nuit. Yûjos, kugutsus et shirabyôshis peuvent ainsi être regroupées sous le terme générique de yûjo en ce qu'elles pratiquaient l'art du chant et de la danse en échange de quelque rétribution. A cette époque-là, les filles de joie, beautés excellant en leur art, étaient aimées par des personnes haut placées qui, parfois même, les prenaient pour épouse et leur juraient de les aimer leur vie durant. On trouve ainsi dans l'histoire de nombreux fils de nobles ou empereurs qui avaient pour mère l'une de ces filles de joie. On dit ainsi qu'une yûjo était femme de l'empereur Kôkô (830-887) et qu'une kugutsu celle de l'Empereur Murakami (926-967). En outre, le fait d'avoir pour mère une YÛ}.on'empêchait pas les fils de nobles de grimper à l'échelle sociale. Les filles de joie appartenaient à la communauté des artisans qui parcouraient alors le pays; elles comptaient également parmi les serviteurs de la cour impériale, y organisant les banquets. Leurs vêtements, même, ressemblaient à ceux des dames d'honneur. Il

L'époque

de Kamakura(

1203-1333)

Durant les XIIIè et XIV è siècles, au fur et à mesure que la puissance de la cour impériale déclinait et que le shogounat commençait à devenir puissant, les yûjos qui avaient pu parvenir à un haut rang dans le monde impérial, perdirent leur position. Se développèrent en outre de nouvelles écoles du bouddhisme qui considérèrent les femmes comme des êtres de péché. C'est alors que les yûjos commencèrent à être méprisées par le monde. Des bushi (guerriers), faisant des allers et retours sur les grandes routes entre Kyôto et Kamakura, venaient trouver dans les auberges la compagnie des filles de joie pour le plaisir d'une nuit. Les auberges s'enrichissant virent le nombre de yûjos augmenter. Certains des tenants de ces lieux enlevaient les filles à leurs parents afin d'en faire commerce 7. Hônen faisait alors figure unique en prêchant que les femmes aussi pouvaient être sauvées par la puissance du Bouddha Amida. Les filles de joie qui vivaient dans les ports de Eguchi ou de Kanzaki vinrent ainsi aborder son bateau pour lui demander leur salut. L'époque de Muromachi (1336-1573) Avec le développement du système monétaire apparurent à Kyôto des prostituées sans talent: des maisons closes, dirigées par des hommes, s'alignèrent bientôt le long de certaines rues. Les filles de joie racolaient les passants, discutant ouvertement des prix de soir comme de jour. Il ne se passa guère de temps avant qu'elles ne deviennent l'objet d'un mépris profond de la part des gens. Au lieu de parcourir la région, elles commencèrent à s'installer. On les nommait alors tachigimi ou tsuzigimi.

Nous nous permettons ici de renvoyer le lecteur à notre deuxième volume intitulé Parents et enfants selon le bouddhisme japonais: l'histoire de «Sanshô-dayù» (p. 67-117) Ymontre la vie misérable de telles filles enlevées puis achetées.

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L'époque d'Edo (1603-1867): maisons closes

Formation du quartier des

En 1586, le shogun Toyotomi Hideyoshi réunit l'ensemble des maisons closes qui se trouvaient à Kyôto dans le quartier de NijôYanagi. En 1593, le prix pour passer une nuit avec une prostituée fit l'objet d'un décret et fut fixé par le fonctionnaire Maeda Geni. Ces mesures avaient pour but de maintenir l'ordre public de la ville de Kyôto et prenaient place dans une politique plus vaste de transformation de la ville. En 1602, le shogun Tokugawa Ieyasu fit transférer le quartier des maisons closes de Nijô-Yanagi à Rokujô-Yanagi. Ce dernier quartier, autorisé par le gouvernement, acquit rapidement une grande popularité dans l'ensemble du pays. Nobles ou roturiers, exaltés, s'y montraient s'amusant avec des filles de joie. L'atmosphère licencieuse fut bientôt telle que le gouvernement dut contrôler le quartier de manière plus sévère. En 1640, le même shogun transféra de nouveau le quartier des maisons closes de Rokuj ô-Yanagi à Shimabara. Là, le quartier fut entouré de fossés et clôturé. Divisé en six petits quartiers distribués le long de trois routes du nord au sud et d'une route centrale d'est en ouest, il n'était accessible que par une seule porte8. Le monde des yûjos tel qu'il existait au Moyen âge fut ainsi entièrement transformé dès lors que des murailles vinrent en tracer les frontières; les maisons closes, jusqu'alors sous tutelle féminine et autonomes, devinrent gestion de l'Etat; la situation sociale de leurs locataires s'en trouva très vite affectée et l'endroit fut tenu pour vulgaire. Cependant, dans le monde des yûjos à Shimabara, on distinguait encore les yûjos de rang supérieur (tayû, tenjin) des yÛj.os de rang inférieur (tsubone). Ces dernières n'avaient droit qu'à une chambre exiguë dans laquelle elles recevaient leurs clients. Les premières, en revanche, se perfectionnaient dans un art ; et c'est accompagnées de

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L'action de Takitsukegusa, traduit dans ce présent volume, se déroule à Shimabara. 13

toute une escorte qu'elles se rendaient dans une maison appelée ageya afin de rejoindre et divertir les clients qui les avaient fait demander. Dans les ageya, des banquets étaient organisés et tenus selon des rites shintoïstes. L'esprit de ces banquets était ainsi directement hérité de rites, accomplis durant les périodes de l'Antiquité, qui avaient lieu dans les temples shintô pour célébrer une récolte abondante: les prêtres, qui accomplissaient les rituels, pouvaient en effet passer la nuit avec des filles de villageois. Les unions conclues ces nuits-là figuraient l'union céleste des dieux et déesses. On «jouait alors aux dieux» ou l'on figurait les dieux s'amusant (kamiasobi). Plus tard, mais de manière similaire, on tenait également que la liaison d'un empereur et d'une dame d'honneur célébrait celle des divinités. Ainsi en allait-il également lors des banquets donnés dans les maisons closes à l'époque d'Edo: le client (daijin) et la fille de joie (oiran) y tenaient respectivement le rôle du dieu et de la déesse. A la différence près que le client avait à sa charge de payer le jeu... Les romans qui illustrent le monde des plaisirs, tels ceux écrits par Chikamatsu Monzaemon, le figurent comme un paradis pour les hommes - mais un enfer (kukai) pour les filles de joie. Des filles étaient en effet arrachées à leurs parents pauvres; dans les maisons closes, elles travaillaient sans répit pendant une dizaine d'années (de 17 ou 18 ans à 27 ans), ne disposant pendant tout ce temps-là d'aucune liberté. Nombreuses étaient celles qui contractaient une maladie vénérienne, nombreuses aussi celles qui sombraient dans la folie et mouraient9. Lorsqu'elles approchaient de la trentaine, on les congédiait. Même libérées, cependant, la plupart d'entre elles restaient dans la maison close où elles s'occupaient de leurs cadettes. Toutes cultivaient le rêve d'épouser un homme suffisamment riche pour payer le prix de leur libération.

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Le lecteur peut voir une consultation médicale des filles de j oie dans le cahier
de notre troisième volume intitulé La médecine traditionnelle japonaise.

photos

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L'époque de Meiji (1868-1912)

Sous l'influence de la pensée occidentale, le système de prostitution lié à la période féodale disparut. C'est en effet sous la pression des étrangers condamnant ce système pour son inhumanité que les hauts fonctionnaires du gouvernement de Meiji présentèrent un projet de loi à la Diète. En 1872, la loi sur la prohibition de la prostitution fut promulguée. Cette loi, cependant, ne fut en vigueur que très peu de temps: les prostituées, ne po'uvant trouver d'emploi, continuaient en effet à se prostituer dans la rue. En réalité, ce système se perpétua donc ouvertement jusqu'en 1945. Après la seconde guerre mondiale, il fut aboli par l'ordre de l'armée américaine d'occupation. La prostitution, bien sûr, ne s'est pas arrêtée pour autant. Des statistiques datant de 1957 montrent que le nombre de prostituées s'élevait à 123 000. Le 21 mai 1956, une nouvelle loi contre la prostitution fut promulguée et ce système fut entièrement aboli. Dès lors, la police d'Etat intensifia la répression envers les prostituées et purgea les temples shintoïstes du «jeu des dieux ».
Positions respectives des filles de joie du shintoïsme et du bouddhisme vis à vis

Le Kojiki et le NihonshokiIO comptent parmi les documents les plus importants lorsqu'on s'intéresse au shintoïsme. Selon ces chroniques, il était, au commencement du ciel et de la terre, trois dieux qui vivaient dans la prairie du ciel (takamahara). Le premier, Amenominakanushi, avait à sa charge la reproduction de l'univers et de lui sont issus les membres de la lignée impériale japonaise; le deuxième, Takamimusubi, est un dieu des hommes, il a à sa charge la fête, la politique et l'armée; la dernière est Kamimusubi, déesse de l'agriculture et de la production.

10Le Nihonshoki, rédigé en 720 sur l'ordre de l'Empereur Toneri, est une chronique des événements mythologiques et historiques à la manière du Kojiki, mais qui en compile les différentes versions. Il comprend 30 volumes.

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A eux trois, ces dieux assurent le maintien de l'univers. Deux divinités succèdent à cette première génération divine, celles qui créent la terre. Viennent ensuite sept autres divinités. Les deux dernières sont le couple Izanagi et Izanami, premières divinités sexuées. La cosmologie raconte que le dieu Izanagi et la déesse Izanami s'unirent, et instituèrent ainsi le mode sexué de la reproduction humaine. Les sept dernières divinités assurent de bonnes récoltes de riz. On concevait ainsi que le ciel était empli d'une puissance mystérieuse qui se chargeait de la reproduction de tous les êtres et que la terre (l'archipel japonais) recevait cette puissance: c'est grâce aux divinités que le pays devient fertile, que les bourgeons germent, que les racines poussent. Production naturelle et reproduction humaine étaient ainsi conçues suivant un même processus, divin. Génération et régénération n'étaient autres que les deux faces d'une même action, celle des dieux de la production (musubi). Divinités, hommes et plantes naissent ainsi pareillement. Le shintoïsme s'attache aux processus de vie qui comprennent, au sens large, aussi bien l'union de l'homme et de la femme que la germination d'un roseau. Qu'il s'agisse de l'union d'un dieu et d'une prêtresse; de celle d'un empereur et d'une dame d'honneur; de celle d'un homme et d'une fille de joie; de celle d'un prêtre et d'une villageoise: toutes ces unions participent ainsi au «jeu des dieux ». Le shintoïsme ne tenait pas pour péché d'avoir des relations sexuelles avec un ou une inconnu(e) durant les périodes festives et jours sacrés (hare). D'ailleurs, les maisons closes de l'époque d'Edo se développaient autour des sànctuaires shintô. Le shintoïsme tient pour une offense toute action exercée au détriment des rizières, terres vénérées par excellence. De manière générale, il condamne toute action qui porte atteinte ou préjudice à la communauté. Les actions tenues en aversion par les dieux sont considérées comme impures; celles tenues en haute estime par les dieux comme pures. Pour se défaire de la saleté, du péché et se protéger des désastres, on accomplissait les cérémonies du misogi et du oharai. Comparé au bouddhisme, le shintoïsme comptait ainsi peu de préceptes. Il n'avait ni doctrine, ni temple, ni statue, ni fondateur, 16

ni art, ni philosophie. Il s'agissait d'une religion animiste, rochers ou arbres constituant les réceptacles, sur terre, des divinités. Les mondes célestes et terrestres n'étant pas tenus pour des univers discontinus, on concevait aisément les passages de l'un à l'autre. Tantôt sous la terre, tantôt au-delà des mers, tantôt au ciel, le monde des défunts ne présentait cependant pas de différence ontologique avec celui des vivants, et les vivants et les morts pouvaient continuer à communiquer au moment des fêtes. On remerciait alors les divinités pour les récoltes abondantes, par exemple, et en témoignage de leur reconnaissance, les villageois offraient une femme à l'officiant, représentant des divinités. Il n'en va pas de même, en revanche, du bouddhisme. Ayant pour but de libérer l'individu du cycle des naissances et des morts engendré par les péchés qu'il commet, le bouddhisme est un système religieux tout autant que philosophique. A l'époque de Nara (701-792), des formes syncrétiques se développèrent, qui mêlèrent le shintoïsme, religion vernaculaire, au bouddhisme venu de l'étranger. Les dieux indigènes devinrent ainsi des dieux tutélaires des bouddhas. Les idées véhiculées par chacun de ces deux systèmes n'en restent pas moins extraordinairement différentes. Ainsi, tandis que le shintoïsme conçoit que l'on vienne à bout des péchés et impuretés en procédant à des cérémonies purificatoires (oharai), pour le bouddhisme l'on ne peut venir à bout des péchés que l'on a commis que par la pratique assidue d'exercices bouddhiques difficiles. Le bouddhisme importa ainsi au Japon l'idée de péché comme cause du cycle perpétuel des naissances et des morts, du passé, du présent et de l'avenir, au travers des dix mondes de l'Illusion (mondes des Enfers, des Esprits Affamés, des Animaux, des Esprits Combattants, des Hommes et des Dieux). L'homme ne peut échapper à cette roue de la transmigration que lorsque l'Illusion est réalisée. Dans un monde ainsi dessiné, l'on ne peut que craindre les souffrances des Enfers, souffrances que l'on endure éternellement. La femme qui commet un adultère se voit ainsi menacée d'être plongée, après sa mort, dans un chaudron bouillant ou d'être rôtie en Enfer.

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