Les fourmis d'Europe

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296268081
Nombre de pages : 208
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Ces indispensables immigrants ne sont pas toujours des hommes de peine... souvent ils apportent avec eux des techniques nouvelles, non moins indispensables que leurs personnes à la vie urbaine. Les Juifs, chassés en raison de leur religion, non de leur misère, ont joué un rôle exceptionnel dans ces transferts de techniques. Les bannis d'Espagne, d'abord marchands détaillants à Salonique et à Istanboul, ont peu à peu développé leurs affaires jusqu'à concurrencer victorieusement, dans le commerce, Ragusains, Arméniens et Vénitiens. Il y a encore d'autres émigrants de qualité, ne serait-ce que les artistes itinérants, attirés par les villes qui grandissent et étendent leurs constructions. Ou les marchands, particulièrement les marchands... Il faut de tout pour construire un monde urbain, et aussi des riches. La ville les attire autant qu'elle attire le prolétaire, bien que pour d'autres raisons. La Méditerranée Fernand BRAUDEL et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II

Autres

ouvrages de l'auteur:

L'aménagement à contretemps: nouveaux territoires immigrés à Marseille et à Tunis. L'Harmattan, Paris, 1988

Anthropologie du mouvement. Paradigme, Caen, 1989

Alain TARRIUS

LES FOURMIS D'EUROPE

Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection
Dernières parutions:

« Logiques Sociales»

Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes. Systèmes de pensée et d'action à l'œuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma entre l'art et l'argent, 1989. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Études Féministes, Chronique d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. Christian de Montibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de Bellaing, Sociologie de l'autorité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1990. François Crézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.-P. Galland, J. Theys, P.-A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Étude sur le roman sentimental contemporain, 1991.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1353-6

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LES FOURMIS

D'EUROPE

Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales

Sommaire
INTRODUCTION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Identités sociales, mobilités spatiales et territoires urbains. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Marseille-Belsunce, Londres-Docklands ou les deux mors d'une même tenaille sociale internationale. . . PREMIÈRE PARTIE. DOCKLANDS : DOCKERS, YUPPIES ET ENTREPRENEURS INTERNATIONAUX D'ORIGINE LOCALE FONDENT LA NOUVELLE VILLE EUROPÉENNE WHITE AND CLEAN LA MODERNITÉ EN QUESTION: POUR UN AUTRE REGARD SUR LES
DOCKLANDS

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25
31 32 33 36 38 38 41 42 43 43 44 46

......................................
protectionniste. ...................

Une politique

Croissance et laissez-faire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le déclin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La restructuration des Docklands ................ 1970-80, à la recherche d'un impossible consensus Les municipalités et le GLC . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le gQuvernement central.....................

Le London Docklands Study Team..
Le Docklands Joint Committee...............

.........

1981 : le retour en force du libéralisme.......... La modernité en question....................... ACTUALITÉ DES RAPPORTS SOCIAUX ET DES FORMES URBAINES ANTÉRIEURES AU REDÉPLOIEMENT............................. Valeurs du foncier bâti et territoires des Docklands . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

48 50 7

Continuités

urbanistiques

du grand Est londonien. sociales ou la difficile ....... publics. .......

53 56 58

Identités et homogénéités présence de l'Autre Faux-semblants

des aménagements

INDIGÈNE/ÉTRANGER, LOCAL/INTERNATIONAL, FAMILLE ÉTENDUE/FAMILLE NUCLÉAIRE... ARCHAISME ET MODERNITÉ DES MODES DE
VIE

.

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DEUXIÈME PARTIE. CIRCULATIONS INTERNATIONALES DES ÉLITES PROFESSIONNELLES REQUISES PAR L'INTÉGRATION EUROPÉENNE. NOUVELLES IDENTITÉS, NOUVELLES CITOYENNETÉS, NOUVEAUX TERRITOIRES.. .............. LES DIFFICILES ITINÉRAIRES URBAINS INTRAEUROPÉENS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Univers professionnel et mobilités. . . . . . . . . . . . . . . . Réduire les déplacements professionnels........ Sédentarité et réussite professionnelle.. ........ Le déplacement comme patrimoine: Identité et mobilité. .............................. ....... Les villes traversées: repères, repaires......... Présence des migrants et mutations urbaines à Bruxelles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . De l'international au local: situations résidentielles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Mobilités internationales et vie familiale. . . . . . . . . . ESPACE DU VOYAGE OU TERRITOIRE CIRCULATOIRE? o

Les temps du voyage Les liturgies du déplacement Train et ressourcement identitaire Territoires circulatoires? Des espaces autres. . . . .,

135 135 140 144

TROISIÈME PARTIE. LES MAGHRÉBINS A MARSEILLE: FONDATEURS DE LA NOUVELLE PUISSANCE COLONIALE ........ 8

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CIRCULATION DES HOMMES, DES MARCHANDISES: LE TERRITOIRE

. . . . . . . . . . . . . . . . ..

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Périmètres et réseaux de la ville maghrébine. . . . .. LE FONCIER A DEUX VITESSES SOCIABILITÉS EN RÉSEAUX Rêves et réalités: l'initiative municipale en matière de réhabilitation du centre historique. . . .. Identité, altérité et chronicité de la présence des
immigrés. CONCLUSION. BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ..................................... GÉNÉRALE ET ANNEXES PAR

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NOTES, BIBLIOGRAPHIE REMERCIEMENTS.

CHAPITRES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Introduction
Les mouvements des hommes' sont nombreux et anciens, dans cette Europe qu'il devient chaque jour plus difficile de délimiter; hors d'elle, vers elle, en elle, exils, migrations et conquêtes ont toujours fidèlement témoigné des évolutions économiques, politiques, sociales, des avancées et régressions culturelles. Mobilisés par les circulations des informations, des capitaux, des technologies, par les incessantes transformations des échelles de distances, quelques agrégats d'hommes se croisent éphémèrement ou durablement en des villes qu'ils recomposent sans cesse; les modalités du brassage sont les indicateurs privilégiés des rapports sociaux contemporains comme du devenir général. Ces nouvelles populations inscrivent parfois la densité de leurs échanges dans des territoires propres, quartiers ou espaces diffus, de la ville aux banlieues, nouveaux centres pour des réseaux qui débordent les agglomérations d'accueil. Elles mettent à l'épreuve de la présence de l'Autre, d'une différence exigeante, l'ordre politique localement institué autour du maintien de la légitimité des hiérarchies des premières occupations: constant chassé-croisé de l'identité et de l'altérité. Les habitants de la ville sont ainsi toujours vulnérables, renvoyés à un interminable cheminement vers la naturalisation, génération après génération, en des lieux qui paraissaient pourtant depuis longtemps possédés, maîtrisés, inclus, comme absorbés, dans une histoire de la construction des civilités locales. Les saisons nouvelles de la ville sont rythmées par l'advenue, l'apparition, l'éclosion de collectifs humains aux identités affirmées. Ces flux, agrégats ou populations, possèdent souvent une forte antériorité culturelle collective, professionnelle, ethnique, régionale ou nationale, fondatrice de communautés, qui impose le partenariat et la négociation là où les sociétés d'accueil ne prévoyaient que la soumission et le mimétisme. La force que confère le lien social désigne désormais comme interlocuteur tel ou tel collectif que l'on supposait hétéroclite. Les tensions entre la fidélité des migrants à leurs appartenances d'origine et le désir d'investir leurs nouvelles destinations défont l'ordre des sédentarités tranquillement constitutives du tissu urbain, des frontières, symboliques ou factuelles, lentement

établies en de longues décennies d'immersion locale. L'étranger, riche ou pauvre, est d'abord repéré là, en son « ghetto », puis aperçu partout dans la ville: ces tensions permanentes entre le nomadisme et la sédentarité précarisent en effet l'inscription dans des lieux particuliers, qu'ils soient centraux ou périphériques, mais favorisent du même coup l'aptitude à en investir de nouveaux. Dans la ville, tout est depuis toujours mouvement, irruption; violence qui défait les équilibres provisoires, et manifeste à l'héritier du patrimoine local la fragilité, l'inconsistance de sa légitimité. L'étranger qui passe, parcourt, investit, convoite, est témoin et acteur privilégié de remaniements à l'échelle de la cité entière. C'est vers ces hommes et leurs mouvements que nous nous sommes penché pour mieux comprendre les transformations récentes manifestées par des métropoles européennes. Comment les formes de nos villes sont-elles travaillées par les populations circulantes pour évoluer vers l'internationalité? Comment l'histoire locale dispose-telle « ceux d'ici» à l'accueil des « étrangers » et quels dispositifs politiques, quelles options d'aménagement, quels choix économiques accompagnent ces évolutions, ou ces ruptures? Enfin, ces hommes qui circulent fréquemment de nation à nation mobilisés par l'intensification des échanges anticipent-ils de nouvelles citoyennetés où lieux d'origine, de passage, d'installation éventuelle, de travail et de loisir, dispersés dans un continent mais associés en voisinages à l'échelle de nos vitesses, reliés par tant de ponts aériens, formeraient un nouvel espace social: un territoire circulatoire? Évidemment c'est vers les élites professionnelles circulantes que ces questions nous orientaient, et nous avons longuement enquêté sur cette population. Pourtant nous avons immédiatement rencontré dans nos investigations d'autres groupes moins proches des projections idéelles du devenir socio-technologique européen mais indissociables co-acteurs des recompositions sociales et spatiales urbaines: je veux parler de ces grands circulants internationaux que sont les populations immigrées, défavorisées dans leur immense majorité, africaines ou asiatiques. Les présences simultanées, dans les mêmes immeubles des mêmes rues, des uns et des autres sont rares; mais leur co-présence dans l'espace global de la ville contribue au remaniement de l'ensemble des rapports sociaux, économiques et politiques. Inutile et dangereux donc, de tenter de comprendre l'internationalisation des villes en oubliant l'une ou l'autre de ces populations: il s'agit des deux mors d'une même tenaille. Pourtant il n'est pas aisé, aujourd'hui, et particulièrement dans les milieux de la recherche internationale, d'embrasser dans un même mouvement pauvres et riches, nomades et sédentaires, sud et nord, et de les concevoir comme co-acteurs de devenirs urbains précisément et spécifiquement localisés. 12

Des équipes entières sont mobilisées pour définir des modèles de passage à une internationalité « white and clean », alors même que de sérieux confrères bonimentent les responsables du développement local ou national avides de posséder et manipuler ces recettes du redéploiement urbain appelées « scénarios ». L'ordre des centralités nationales historiquement institué se relativise en effet pour laisser entrevoir les grandes circulations internationales de la richesse redevables de nouvelles hiérarchies spatiales et politiques, de nouveaux secteurs économiques. Local et international se télescopent avec une force telle que naissent sous nos yeux de puissantes mythologies qui prennent valeur de nouvelles idéologies, déterminent des politiques urbaines locales, orientent les analyses de nombreux chercheurs. L'homme, son histoire, la complexité de ses productions urbaines, sa capacité à générer du social en des lieux bien identifiables, ailleurs que dans une conjonction de macrocosmes politiques et économiques, sont à nouveau immergés, noyés dans une frénésie modélisatrice. Il faudrait découvrir, énumérations ou quantifications à l'appui, les composantes de la miraculeuse potion du passage à l'internationalité propre, moderne, riche, technologique et surtout transposable. Les scénarios commencent à abonder qui décrivent tous demain à partir de paramètres si simples qu'ils ne sont jamais localement identifiables, car le local, lorsqu'il est abordé dans une perspective d'analyse longitudinale, non exclusivement monographique, est le lieu de la complexité. C'est à contre-courant de ces tendances que nous nous situons: nous ressentons en effet l'impérieuse nécessité de dire en quelles continuités locales les hommes, nouveaux et anciens, modifient le devenir des cités. Et nous ne pouvons exclure de nos investigations aucun des protagonistes de l'internationalité, Algérien oranais ou Yuppie londonien. Plusieurs subterfuges nous sont proposés et deux particulièrement, souvent mêlés, dominent. La mise en évidence de hiérarchies de cités à partir de critères d'accueil de capitaux, d'hommes ou d'informations « highttech» circulant en leurs murs, débouche sur la désignation de soi-disant « arcs» territoriaux manifestant l'organisation nouvelle des échanges. Tour de passe-passe: d'une part l'arc est déduit de la juxtaposition, c'est-à-dire de la dissociation, et non du mouvement de ville à ville, c'est-à-dire du tissu des proximités, souvent peu mesurables ; c'est en somme le support cartographique qui suggère le lien et non la réalité des liens de réciprocité: Montpellier, Marseille et Nice, par exemple, apparaîtront en continuité du simple fait de leur présence contiguë le long de l'arc topographique du littoral méditerranéen, et suggéreront l'existence d'un arc d'un tout àutre type. En fait les relations traditionnelles au centre national, Paris, réalisent ces liens. Mais la carto13

graphie ne suggère pas cette véritable structure - Montpellier, Paris, Marseille, Paris, Nice - du soi-disant « arc méditerranéen ». D'autre part les hordes de migrants, de populations internationales donc, pauvres ou prétendument tel/es sont systématiquement exclues de ces modélisations. Les arcatures fortes le sont toujours à partir de mimétismes nordiques et, par exemple, la richesse des incessants brassages et des vastes réseaux économiques méditerranéens est ignorée. Habilitée, la permanence des repères offerts par les serviteurs d'une économie tertiaire avancée, de Londres à Francfort, Milan, Zurich et Vienne; nulle, inexistante, la même, et combien plus visible, permanence des présences maghrébines et noires africaines de Barcelone à Marseille, Gênes et Naples, turques de Berlin à Bruxelles et Paris... Et lorsque « l'immigré» est organisé là, dans le centre même de la ville, en colonie prospère, source d'enrichissement local, comme à Marseille, il faut le cacher, relativiser ou nier, jusqu'à l'aveuglement même, sa puissance. Et souhaiter dans quelque désert social périphérique, dénommé « technopole », voir atterrir quelques entreprises qui fourniront les habits propres du développement international et de la reconquête des centres urbains grouillants d'histoire, de trop-plein social et de richesse de l'accumulation des immigrations « pauvres », insupportables haillons tiers-mondiaux. Ces approches ne savent ou ne peuvent observer les mouvements des hommes qui activent les continuités historiques et donc les contiguïtés sociales, qui manifestent dans leurs pratiques et leurs savoir-circuler les interruptions et les réalités, tant topologiques que sociales et économiques, des arcatures ou des articulations urbaines. Le technopole satisfait le désir local de participation aux agapes de la puissance: quelques hectares dégagés près des villes doivent concentrer cerveaux et technologies, fixer dans les quartiers centre-urbains en réhabilitation des couches moyennes et supérieures que n'effaroucherait pas la présence de populations laborieuses et prolétaires indigènes ou étrangères regroupées par les derniers soubressauts de la mobilisation industrielle en des lieux de la déshérence foncière. Voici quelques décennies, les aborigènes australiens inauguraient un culte fort semblable sur les côtes du plateau de Kimberley. Le « grand homme blanc du Vatican» leur ayant fort opportunément, lors d'une famine, fait parvenir de la nourriture accompagnée de ses photos et autres outils de conversion, l'absence de port contraignit ces populations à dégager des espaces de débarquement des victuailles: richesses parvenues d'un au-delà des repères locaux, puissance qui s'abattait là, sur des pistes rapidement aménagées. Longtemps après le départ des généreux marins et non moins serviables prêtres, les aborigènes dégagèrent des sols sur les bords de l'océan et brandirent des images du grand homme blanc, puissance ultime. 14

Cargo cuit, c'est ainsi que l'on dénomma cet avatar de l'aide alimentaire internationale. Les prêtres du « technopole cult» brandissent volontiers des images allemandes ou japonaises, proposent du confort à leurs manifestations locales, ingénieurs, cadres des technologies avancées; si la réalité, la dure persévérance d'une histoire locale des hommes et de leurs commerces substitue invariablement à l'image de l'homme rose ou jaune celle du métèque brun, alors les chefs des tribus métropolitaines méditerranéennes, élus et autres responsables, décrètent le risque de la mort de la Cité. Et initient ainsi, à leur corps défendant, la violence des rapports sociaux sur la base des xénophobies. Les groupes de migrants homogènes, identitaires, effraient. Ils sont désignés comme minorités sociales étrangères, défavorisées ou non; c'est eux qui ont retenu toute notre attention. En effet, ils dérangent toujours les équilibres locaux. L'approche par le repérage des consistances et des manifestations identitaires a ceci de périlleux qu'elle peut rejoindre et conforter les analyses totalitaires qui nient la spécificité, l'originalité, le caractère productif du lien social tel qu'exprimé par des groupes restreints, souvent dénommés « minorités ». Pour nous, l'usage de cette notion est inséparable de l'approche de ces groupes les plus restreints et les plus étrangers aux espaces étudiés: identité, mais aussi, altérité. Ces dispositions méthodologiques s'inscrivent dans une perspective idéologique favorable au démocratisme : voir, reconnaître, admettre l'autre sur les bases de sa propre réalité, cet autre qui passe et s'installe, c'est affirmer qu'une des exigences de la vie sociale consiste à faire place à l'étranger. C'est concevoir le collectif le plus infime et le plus extérieur comme source privilégiée de renouvellement des civilités locales, c'est affirmer qu'il existe, entre le politique et l'économique, une place spécifique pour la production de social. Les ravages nés du refus de la reconnaissance de la complexité, de la richesse et de la légitimité des micromanifestations identitaires, qu'il s'agisse purement et simplement de leur négation au nom du projet égalitaire, ou de leur dissimulation par le recours à l'abstraction du plus grand collectif, identité nationale par exemple, ont produit ces dernières décennies trop de violences et d'arbitraire pour que nous évitions de prendre position dans toute démarche plaçant l'homme au centre des dispositifs d'analyse du changement. Le recours à l'identité est particulièrement redevable de cette exigence. Nous tentons une lecture anthropologique du changement urbain dans la perspective de l'internationalisation, à partir de l'observation des interactions sociales locales les moins maîtrisées par le planificateur et l'élu - les mouvements des migrants. Nous postulons donc que toute situation urbaine de changement est spécifique et relative à l'histoire des rapports sociaux locaux: 15

la définition des potentialités du devenir réside dans la compréhension des mouvements coordonnés de segmentations sociales et spatiales qui à la fois font et reflètent l'histoire de la ville, de ses pouvoirs et de son économie, la prédisposent à de rares choix de devenir. C'est sur des chasses hautement gardées que nous nous aventurons. Modélisateurs, macro-économistes de tendances diverses, spécialistes de l'économie spatiale et politologues, ont balisé et cerné ces espaces du savoir d'orthodoxies méthodologiques et théoriques: là, il doit être question de capitaux internationaux, de grands projets technologiques, de nouveaux et futurs profils de populations, de données désingularisant les « cas» envisagés. Tels ne sont pas nos choix. Contempteurs de l'histoire des hommes, de la solide mémoire des peuples, sédentarisés en nations ou dispersés en communautés identitaires, les entrepreneurs de l'irréelle Europe futuriste contemplent des cartes d'arcs, pôles, flux, qui confortent leurs visées stratégiques de cybernéticiens du social, leurs bégaiements des façons coloniales d'aménager. Alors même que sous leurs yeux la formidable résurgence des temps longs des peuples défait des expériences décennales tout aussi sévères, « logiques» et cybernétiques, alors même que les frontières de 1'« Europe» du progrès, des flux et des civilités apparemment maîtrisables, se défont inexorablement. Volontés et façons d'être éminemment guerrières.

Identités sociales, urbains

mobilités

spatiales et territoires

Un acquis de nos recherches antérieures sur l'évolution des formes urbaines et sociales est que l'approche locale dépend moins des lieux que de sous-populations particulières: leurs mobilités spatiales révèlent les modalités d'inscription de l'ensemble des populations dans les espaces urbains. Les minorités, et plus particulièrement les minorités mobiles, dérangent ordres et hiérarchies établies et révèlent, en positionnant chacun, les jeux politiques et économiques généraux. Le caractère révélateur de ces sous-populations qui surviennent est en premier lieu prédictif des transformations en œuvre. Nous avons ainsi montré que l'on peut comprendre la situation actuelle de Marseille et de son arrière-pays industriel par l'analyse des mouvements des ouvriers du fer lorrains, installés depuis 1972 autour de Fos-sur-Mer, et des Maghrébins. Nous avons érigé en méthode ce type d'investigations à partir de la triade mobilité-identité-territoire. L'étude des groupes mobiles ou nomades invite à une anth16

ropologie du mouvement qui doit prendre simultanément en compte trois niveaux du rapport espace/temps caractéristiques des mobilités: les déplacements de proximité, expression des rythmes sociaux de quotidienneté et réactivateurs permanents du lien social spécifique, les déménagements à l'intérieur de l'espace d'accueil, dans le temps d'une existence, dénotateurs des modalités de territorialisation, et les grands parcours migratoires internationaux ou interrégionaux, à l'échelle d'une ou de plusieurs générations, indicateurs de l'amplitude des réseaux, de l'extension des voisinages et des fidélités identitaires. Le devenir de ces groupes de migrants renvoie moins à des processus de sédentarisation, qu'à une capacité de perpétuer un rapport nomadisme-sédentarité qui déstabilise les sédentarités et les étroits voisinages des populations autochtones. Ce rapport détermine prioritairement les divers phénomènes de réactivation identitaire, eux-mêmes initiateurs d'urbanités nouvelles. Le social produit du social. Les usages de l'espace et les rythmes de mobilité développés par de tels groupes s'inscrivent dans des logiques distinctes de celles qui structurent les sociétés d'accueil ou inspirent les attentes des aménageurs. Les étapes qui jalonnent les parcours individuels ne prennent tout leur sens que si on les rapporte aux réseaux dans lesquels s'imbriquent ces itinéraires, et aux grands couloirs migratoires qui se déploient sur de larges espaces nationaux ou transnationaux. Dès lors ce qui apparaît au premier abord comme minorité, interstice ou enclave, se révèle souvent porteur de centralités spécifiques. Ces nouvelles centralités se surimposent à l'organisation sociale et spatiale de la ville d'accueil, elles ne sont intelligibles que par rapport à des logiques qui lui sont extérieures, mais pourtant elles infléchissent sa dynamique interne. Ces centralités sont d'une autre nature que la centralité historique et locale avec laquelle elles coïncident parfois. La tension permanente entre le nomadisme et la sédentarité précarise en effet l'inscription, massive parfois, dans tel ou tel lieu de la ville ou de ses périphéries, mais favorise en même temps la capacité à en investir de nouveaux, à se jouer des injonctions générales à la stabilité résidentielle urbaine. Ce sont les pratiques des différentes sous-populations présentes qui fédèrent en combinaisons spatiales originales les éléments de l'urbain disjoints par de nombreuses frontières administratives, techniques, politiques, économiques, comme par de nombreuses initiatives d'institutions différentes. L'approche anthropologique du mouvement signale les modalités de l'inscription des lieux et des services dans les usages des individus. La Cité fédère des territoires multiples en ses formes singulières: territoires superposés comme le sont les rythmes, flux et histoires de ses habitants. 17

NOUS TENTONS DE PENSER L'URBANITÉ COMME UN TEMPS DU SOCIAL ET NON COMME UNE FORME SP ATIALE. IL S'AGIT D'UNE PROBLÉMATIQUE OUVERTE POUR CONCEVOIR MOBILITÉ ET TERRITORIALITÉ COMME PHÉNOMÈNES ARTICULÉS ET EXPLORER A LEUR ENTRECROISEMENT LES FORMES ET LES SYSTÈMES DE LIENS QUI S'Y FABRIQUENT SUR LE MODE D'HISTORICITÉS. Le choix de deux populations de migrants internationaux, contrastées quant à leurs statuts économiques et sociaux, nous a conduit à retenir deux grandes villes européennes qui posent avec plus ou moins de réussite le problème du passage à l'internationalité. Dans le premier cas il s'agit de Londres, et plus précisément du vaste aménagement des Docklands, signalé comme une réussite exemplaire de l'internationalisation. Les populations observées en premier lieu sont celles des yuppies britanniques, nombreux à résider depuis peu dans ce lieu proche de la City, puis celles des élites professionnelles internationales - qui se confondent avec les premières, sinon que, pour nous, il s'agit de migrants non britanniques - parcourant fréquemment les itinéraires Paris-Bruxelles-Londres. Il fallait en effet donner un cadre transnational à ces migrants qui débordent des lieux où nous les rencontrons... Ces trois villes présentent l'avantage de susciter entre elles d'importantes circulations professionnelles, et de se trouver à des distances suffisamment restreintes pour permettre plusieurs choix de modalités de déplacement ou encore de longues hésitations sur l'opportunité de délocalisations familiales. A Marseille les populations maghrébines et noires africaines du quartier central historique de Belsunce ont retenu toute notre attention. Plus précisément, ce sont les réseaux locaux, régionaux, nationaux et internationaux des commerçants installés dans ce quartier que nous avons tenté d'identifier. L'espace des circulations urbaines de ces migrants a été analysé, mais également ces « territoires circulatoires» qui, dans l'un et l'autre cas, spécifient l'identité transnationale de ces populations riches ou pauvres, du Sud ou du Nord. Des populations migrantes donc, aux contours identitaires cultures ethniques ou professionnelles - a priori marqués, deux grandes métropoles européennes, et des espaces intermédiaires animés de circulations incessantes.

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Marseille-Belsunce, Londres-Docklands, ou les deux mors d'une même tenaille sociale internationale
Les recherches que nous exposons dans cet ouvrage nous ont conduit à interroger l'apparente réussite de la mutation d'un quartier portuaire de grande métropole en cité internationale aux activités tertiaires affirmées: il s'agit des Docklands de Londres. Cet espace a attiré notre attention car il est inlassablement décrit depuis trois années comme l'exemple européen de la reconversion réussie d'un espace industriel portuaire en déshérence. Au cours de plusieurs enquêtes menées en 1989 et en 1990, nous avons d'une part tenté d'analyser les rapports sociaux caractéristiques de cette zone et de ses voisinages et d'autre part de les situer dans l'histoire même, bi-séculaire, de l'aménagement des Docklands. L'effet « crise urbaine» cher à une littérature récente s'estompait ainsi pour laisser place à des continuités sociales et économiques autrement plus déterminantes des conversions actuelles. Les frontières des Docklands, tracées sur une vingtaine de kilomètres à l'Est de la City, brisaient l'unité territoriale de deux grandes communes de l'Est londonien. L'à-propos de l'équipe constituée dans l'environnement politique de Madame Thatcher, qui prit personnellement, en 1981, les décisions « d'autonomisation » des Docklands par rapport aux pouvoirs politiques locaux - municipalités et Grand Londres -, fut de considérer comme « naturel et suffisant» cet espace. Il était en effet historiquement constitué en territoire exclusif de communautés de Dockers, généralement catholiques irlandais, d'entrepreneurs internationaux, bâtisseurs de ports, de navires, et de cadres commerciaux gérant les mouvements des matières pour le plus grand profit des financiers de la City toute proche. Ces trente dernières années, les dockers interdirent aux vastes groupes de migrants bengalis et pakistanais de s'établir dans l'habitat social de cette zone en déclin économique, inventant une « red line» particulièrement hermétique aux « colored ». Les entrepreneurs internationaux déjà reconvertis en promoteurs assumèrent le renouveau foncier résidentiel et d'entreprise, forts des capitaux toujours disponibles de la City. Les yuppies s'installèrent dans le nouveau et coûteux foncier « white and clean », dans les lieux mêmes où leurs aînés, cadres commerciaux des entrepreneurs internationaux, veillaient à la puissance transitaire de l'Empire. C'est ainsi que, depuis 1981 et durant six ou sept années essentielles pour le développement des Docklands, la trilogie sociale fondatrice de ces espaces, voici deux siècles, et gardienne de son identité, se réaffirmait dans un « trop plein» social qui 19

ne laissait aucune place à toute autre population internationale, pauvre ou riche. Les dockers désormais en reconversion sur place, et leurs logements sociaux empreints de l'urbanité britannique, récemment admis explicitement comme indispensables protecteurs des valeurs du foncier pour yuppies, peuvent être désignés comme co-acteurs essentiels du succès des Docklands. Depuis deux années environ apparaissent des résidents internationaux non britanniques ; l'hôtellerie de luxe se développe là depuis quelques mois seulement. Il est vrai que tous les indicateurs de création d'emploi, de revalorisation des fonciers, d'installation d'entreprises tertiaires, d'investissements privés (dix fois plus importants que les investissements publics), convergent pour nous désigner le lieu d'une réussite certaine. Ce qu'oublient unanimement de signaler les commentateurs de cette expérience c'est que cet espace a d'abord été travaillé par les acteurs locaux de son histoire; l'internationalité s'est récemment connectée sur l'équilibre réaffirmé des civilités britanniques, sur l'assurance de la bonne coexistence de groupes sociaux divers, de morphologies urbaines contrastées. Dès lors pouvaient atterrir au cœur de Londres, à deux pas de la City, ces « puissances» internationales que l'on tente ailleurs d'attirer en des pistes désespérément désertes d'histoire et de rapports sociaux locaux. Nous ne trouvons trace dans l'histoire de la Méditerranée, et en dehors d'une courte période de domination romaine, de l'unité économique et sociale d'un arc nord-ouest formé de Valence, Barcelone, Marseille, Gênes, Livourne, Naples. Braudel, Febvre, Vilar, Le Roy Ladurie en ont particulièrement témoigné. Ils décrivent les trois composantes migratoires qui alimentent les grands ports: paysans des collines et montagnes de l'arrière-pays et colons d'autres ports, d'autres nations méditerranéennes regroupés en actives formations de métèques, au sens athénien du terme, toujours étrangers et aliénés aux notables locaux. Enfin, représentants des puissances nordiques, tels au XVI' ces Normands, Bretons, Flamands, Anglais, Hollandais, Hanséates qui, corsaires ou commerçants, charrient la richesse, élisent un port et le dressent contre l'autre afin de mieux drainer la plus grande part des matières offertes par un Sud méditerranéen alors en articulation avec l'Orient riche. C'est par les incessants mouvements d'hommes et de matières que savent instaurer ces migrants que s'accumulent les richesses. Ces matières, les nations ne tarderont pas, au XIX' et XX', à les conquérir, à partir des mêmes ports, par l'expansion coloniale. Ce ne sont plus des comptoirs qui sont conquis le long des côtes sud de la Méditerranée, mais des nations. Dans l'opulence du transit de la marchandise et des hommes, ces ports se battront encore pour plus de puissance. La richesse qui va au Nord, par eux, laisse en eux les marques bourgeoises du bien-être: palais et immeu20

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